Route 40

Route 40

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91 pages

Description

Quel est le point commun entre un shérif posté dans le désert de Mojave, une hippie qui sillonne les routes californiennes en stop, une musicienne suicidaire égarée dans une petite station des Alpes, et une vieille touriste à Paris désireuse de renouer avec son passé ?
Le Japon, leur pays de naissance ou d'origine et inspiration éternelle de Romain Slocombe, qui ajoute à la liste de ses talents celui d'auteur incomparable de nouvelles.


Sur les routes californiennes, une hippie traversant le désert de Mojave se donne des airs de victime tandis qu'un flic brutal règle les affaires d'autrui à coups de revolver au nom du Seigneur. Dans une station des Alpes, un jeune mac roumain revit malgré lui la Passion du Christ pour avoir croisé le chemin d'une cantatrice en mal de suicide. À Paris, un illustrateur surchargé de travail est harcelé au téléphone par une touriste nipponne hystérique, surgie
du passé d'après-guerre de papa et maman. Et, montée à Tôkyô le temps d'un week-end, une naïve provinciale passe une nuit d'amour improbable avec un dragueur français impénitent.
Fil conducteur des cinq nouvelles noires, tragi-comiques ou désabusées qui composent ce recueil : le Japon, pays de l'extrême courtoisie, où la violence explose forcément au
moment où l'on s'y attendait le moins...



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Date de parution 12 mai 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782714468970
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture

DU MÊME AUTEUR

Phuong-Dinh Express, Les Humanoïdes associés, 1983 ; PUF, 2002

Un été japonais, Série Noire Gallimard, 2000 ; Folio policier, 2006

Brume de printemps, Série Noire Gallimard, 2001

Saké des brumes, Baleine / Le Seuil, 2002

Averse d’automne, Série Noire Gallimard, 2003

La Japonaise de St. John’s Wood, Zulma, 2004

Nao, PUF, 2004

Regrets d’hiver, Fayard Noir, 2006

Envoyez la fracture !, Éditions La Branche, 2007 ; Pocket, 2014

Qui se souvient de Paula ?, Syros, 2008

Mortelle résidence, Éditions du Masque, 2008

Lolita complex, Fayard Noir, 2008

Christelle corrigée, Le Serpent à Plumes / Le Rocher, 2009

L’Infante du rock, Parigramme, 2009

Sexy New York, Fayard Noir, 2010

Monsieur le Commandant, NiL, 2011 ; Pocket, 2013

Shanghai connexion, Fayard Noir, 2012

Première station avant l’abattoir, Seuil policiers, 2013 ; Points Seuil, 2014

Avis à mon exécuteur, Robert Laffont, 2014

Un été au Kansai, Arthaud, 2015

Le Secret d’Igor Koliazine, Seuil policiers, 2015

Les Petites Filles modèles, Belfond, coll. « Remake », 2016

ROMAIN SLOCOMBE

ROUTE 40

Nouvelles

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À Patrick Raynal

JUNE’S HIGHWAY


La fille avait rampé jusqu’à l’autoroute. Les phares balayaient ses jambes nues et sa chevelure poissée de sang. Elle était vêtue d’un slip et d’une chemise hippie déchirée. Le routier qui s’arrêta pour la prendre écrasa l’accélérateur au plancher jusqu’à l’hôpital de Bakersfield.

Ils atteignirent l’hôpital à 4 h 45 du matin de ce 26 septembre 1966. Avant de s’enfoncer dans le coma, la fille murmura dans l’oreille de l’interne de garde son nom, son adresse : June Maekawa, domiciliée à Campbell, une banlieue de San José. Sur la table d’opération, on trouva une balle de calibre .25 logée à l’intérieur de sa boîte crânienne.

Mon nom est Wayne Tosaka et je suis l’adjoint du shérif de Kern County. Au petit matin, dans les dunes du désert de Mojave, à quelques centaines de mètres de l’endroit où le chauffeur avait ramassé June Maekawa, nous trouvâmes le cadavre d’un jeune garçon de dix-sept ou dix-huit ans avec deux trous dans l’arrière de la tête. Une vieille couverture et un pantalon de femme ensanglanté traînaient à côté du corps. Le médecin légiste de Mojave récupéra deux balles de .25, décréta qu’elles provenaient du même automatique qui avait blessé la fille de l’autoroute. Celle-ci hésitait encore entre la vie et la mort, à l’hôpital de Bakersfield.

J’arrivai à San José dans l’après-midi, à l’heure où les ombres des palmiers commençaient à s’allonger. Mrs Maekawa habitait un pavillon propret, loin du centre. Son mari, un entrepreneur de Palmdale, était séparé d’elle depuis deux ans. Elle ne parut pas surprise d’apprendre ce qui était arrivé à June.

Mrs Maekawa déclara :

— Ils m’ont téléphoné hier matin avant de quitter San Francisco, elle et son petit copain Randy Jenner. Je ne sais pas si vous l’avez vue, mais June elle a ce genre de silhouette qui rend les hommes mabouls. Je lui ai défendu de faire de l’auto-stop et elle a eu le culot de me répondre qu’elle se fichait pas mal de tomber sur un violeur. Parce qu’elle lui annoncerait qu’elle s’était chopé une maladie vénérienne. Sortir des choses comme ça à sa mère, vous vous rendez compte !

— Malheureusement, je n’ai jamais vu une balle de .25 qui ait eu la trouille de contracter une chaude-pisse, Mrs Maekawa, ai-je répondu tout en décrochant son téléphone pour appeler l’hôpital. La blessée vivait encore, à l’étonnement des médecins, mais elle était toujours inconsciente. D’après ce que venait de me dire sa mère, ça paraissait une habitude bien ancrée chez elle.

Je partis prendre une chambre dans un motel de San José. Le lendemain matin, je conduisis Mrs Maekawa jusqu’à la morgue de Mojave, où elle identifia le corps du jeune Randall Jenner. Ensuite, comme elle semblait en avoir besoin, je m’arrêtai pour lui payer un remontant dans un bar à la sortie de la ville. Sur le bord de la route, la carcasse rouillée d’une Cadillac 1956 achevait de se pétrifier sous le soleil. Je bus ma bière en silence, regardant les grands camions disparaître derrière les dunes.

— Ils comptaient aller jusqu’en Utah, à Salt Lake City, visiter le père de Randy, marmonna Mrs Maekawa. June avait l’air de penser que ce voyage lui apporterait ce qu’elle n’a jamais trouvé à la maison, ni chez les hippies, d’ailleurs. Le bonheur, un sens à sa vie, je ne sais pas, moi. Elle avait toujours le nez dans ce bouquin, On the Road que ça s’appelle, c’est écrit par un fumier avec un nom comme Jack Quack1. Elle me disait, c’est tellement beau, Ma, tu pourrais pas comprendre… Tout ce que j’arrive à comprendre, c’est qu’elle est allée récolter un pruneau dans sa pauvre tête de linotte, et qu’elle n’a même pas eu besoin de passer les limites de l’État pour ça.

Elle renifla. Je me levai pour régler les consommations.

Badigeonnées de teinture d’iode, de larges écorchures striaient ses paumes et ses avant-bras. Par moments, la douleur forçait June à fermer les paupières et elle se mordait les lèvres jusqu’au sang. Elle avait repris connaissance dans la matinée.

Elle décrivit son agresseur :

— Il était petit… Les cheveux bruns, courts… les lèvres minces. Il avait l’air très ordinaire… Sa femme était blonde, très jeune… Elle conduisait la voiture, une Falcon jaune, abîmée, avec des plaques du Texas… Je dormais, quand ils ont tué Randy…

Elle ne put aller plus loin. Je cessai de prendre des notes et rangeai mon carnet. Assise à côté de moi, Mrs Maekawa pleurait en silence. Une infirmière entra et nous dit de revenir dans l’après-midi.

Je passai au bureau du shérif lancer un avis de recherche national pour une Ford Falcon jaune en mauvais état immatriculée au Texas, et commençai à taper mon rapport. On retrouva la voiture deux heures plus tard à cinq cents mètres du bureau, garée devant la poste de Bakersfield.

Étalée sur le siège avant, l’édition spéciale du journal local était consacrée au « double crime du désert de Mojave ». Il restait quelques traces de sang sur le tableau de bord hâtivement nettoyé. Une veste rapiécée avait été abandonnée sur la banquette arrière, ainsi qu’un foulard vert et brun taché de graisse. De son lit, June Maekawa les reconnut comme ayant appartenu au tueur. Elle allait mieux. Nous en arrivâmes aux détails de son histoire.

Mike, leur copain de Haight-Ashbury, leur avait fait prendre à chacun un morceau de sucre imbibé de LSD. C’est donc raides défoncés que June et Randy s’étaient mis à faire du stop à la sortie de San Francisco.

Plus tard, dans la vallée de San Joaquin, les automobiles avaient repris leur taille habituelle et le désert, d’orange vif traversé d’éclairs violets, avait viré inexorablement au gris sale. Il ne restait à June qu’un goût désagréable au fond de la bouche, et une envie profonde de dormir. La Falcon jaune ralentit pour les prendre à la sortie de Los Baños.

Ils rentraient au Texas après une virée en Californie. La femme blonde tenait le volant. Le type aux cheveux bruns et aux lèvres minces décida qu’ils seraient assis tous les quatre ensemble à l’avant, la banquette arrière étant encombrée par leurs valises. Le moteur de la Falcon avait tendance à surchauffer, et ils durent s’arrêter à plusieurs reprises pour remettre de l’huile. La nuit tombait sur le désert près de Tehachapi, quand ils s’arrêtèrent pour la quatrième fois. Assise entre la conductrice et Randy, June somnolait et finit par glisser dans un sommeil nauséeux. Elle fut réveillée par deux détonations rapprochées, et le corps de Randy qui basculait sur ses genoux, arrosant de sang son pantalon.

— Sur le moment, j’ai pensé que quelqu’un avait tiré sur Randy de l’extérieur. Je crois que j’ai crié, et la femme m’a dit de ne pas m’affoler, et que tout était OK. Elle était assise sur ma droite, c’est l’homme qui conduisait maintenant. Il avait quitté l’autoroute pour aller se garer parmi les dunes.

» Il est sorti et a fait le tour de la voiture. Il a tiré Randy à l’extérieur, l’a laissé rouler sur le sable, et s’est penché vers moi pour me tripoter les seins. La nuit était noire, nous étions seuls dans le désert, j’avais trop peur même pour essayer de hurler. Il a demandé si nous avions de l’argent.

» Je n’avais qu’un billet de cinq dollars. Il a dit que c’était dommage, parce qu’il allait devoir me violer. Il a étalé une couverture sur le sable et m’a ordonné de retirer mes vêtements. Je lui ai dit que j’avais une maladie vénérienne.

» Il ne m’a pas crue. Il tenait un pistolet à la main. J’ai enlevé mon pantalon et mon slip. Je lui ai dit que c’était une maladie vénérienne vraiment mauvaise, que je suivais un traitement dans une clinique de San José, et que tout ce que je souhaitais c’était qu’il l’attrape. Il a hésité, il s’est gratté le crâne puis il a haussé les épaules. Il m’a dit de m’allonger sur le ventre, et de fermer les yeux. Il a dit que tout serait OK et il m’a tiré dans la tête.

» Quand je me suis réveillée, la voiture avait disparu. La lune brillait. Randy était mort. J’ai remis mon slip, mais je n’ai pas réussi à enfiler mon pantalon. J’ai rampé en direction du bruit des camions sur l’autoroute. »

La Ford Falcon jaune, un modèle de 64, était enregistrée au nom d’une certaine Anita Welch, avec une adresse à Fort Stockton, Texas. Son mari, William C. Welch, vingt-six ans, possédait un casier judiciaire chargé. Les signalements correspondaient mais la maison de Fort Stockton était vide. On la laissa sous surveillance, et un avis de recherche fut lancé dans tout le pays.

Anita Welch fut arrêtée le 5 octobre, alors qu’elle essayait de rentrer discrètement chez elle. D’après les flics du Texas qui nous téléphonèrent à Bakersfield, c’était un petit bout de femme de dix-sept ans, exténuée, malade de frousse, et enceinte de quatre mois.

Elle affirma qu’elle dormait au moment du meurtre de Jenner, et qu’elle ignorait pourquoi il avait été tué. Elle ne savait pas non plus où résidait son mari actuellement.

William C. Welch fut arrêté le 24 octobre à Del Rio, Texas, alors qu’il tentait de franchir la frontière mexicaine. Il avoua le double crime mais nia obstinément la tentative de viol. Il avait décidé de tuer June parce qu’elle l’avait vu tirer sur Jenner. À ce moment Anita était devenue hystérique, il avait dû menacer de la tuer elle aussi pour qu’elle se calme.

Welch pensa que June Maekawa était morte, ou mourante. On ne retrouverait pas les cadavres avant plusieurs jours au moins, peut-être jamais. Il nettoya les taches de sang dans la voiture. Il essuya ses empreintes sur l’automatique et, plus tard, le balança par la fenêtre alors qu’ils fonçaient vers Bakersfield. Ils prirent une chambre dans un motel. Ils firent l’amour plusieurs fois, excités par le crime, et ne s’endormirent qu’à l’aube.

Il faisait jour depuis longtemps lorsque Welch se réveilla et sortit acheter le journal. L’édition spéciale parue dans l’après-midi lui apprit que la fille avait survécu à sa blessure. Il courut réveiller Anita, lui dit de filer à la poste télégraphier à ses parents au Texas pour qu’ils leur envoient un mandat. Ils abandonnèrent la Falcon et, leurs valises à la main, s’en allèrent prendre un car pour Los Angeles. De là, ils prirent un autre car pour Phoenix, et un troisième pour Fort Stockton. Anita était malade et craignait de faire une fausse couche. Ils se séparèrent devant la gare routière. Welch monta dans un car pour Carrizo Springs, avec l’intention de franchir le Rio Grande et passer au Mexique.

Extradés du Texas sur demande spéciale du district attorney, William C. Welch et son épouse Anita comparurent devant un jury de notre ville au mois de juin 1967. La Cour était présidée par le juge Bolton, qui devait prendre sa retraite dans l’année. Le D.A. se fit représenter par son adjoint Bob Van Noren. Les accusés étaient défendus par deux avocats d’un cabinet de Los Angeles que je n’avais encore jamais vus plaider chez nous.

Je fus appelé à la barre pour raconter la découverte du cadavre de Randall Jenner. Puis les experts de la police de Kern County établirent les faits suivants : la victime avait été tuée de deux balles tirées presque à bout portant par un automatique de marque allemande de calibre .25. William Welch avait acheté un pistolet semblable chez un armurier de Denver, Colorado, deux ans auparavant. Les taches de sang trouvées sur le tableau de bord de la Ford Falcon des accusés correspondaient au groupe sanguin de Jenner. Enfin, les balles retirées du crâne du jeune homme et celle trouvée dans la blessure de June Maekawa provenaient de la même arme.

Interrogé par le juge Bolton, William C. Welch se leva et déclara :

— Moi et ma femme Anita, nous rentrions au Texas après une visite en Californie. Nous conduisions la Ford Falcon de ma femme, en nous relayant au volant. Nous avons ramassé un couple de hippies qui faisaient de l’auto-stop près de Los Baños. Nous avions quitté Monterey le matin, et venions d’entrer dans le désert par la vallée de San Joaquin. Je savais que la traversée serait longue, ma femme était fatiguée, elle était enceinte et j’ai pensé qu’un peu de compagnie lui ferait du bien. J’ai dit au garçon et à la fille de s’installer avec nous à l’avant, parce que la banquette arrière était pleine.

» Nous avions des problèmes avec le moteur de la voiture qui chauffait, et devions nous arrêter tous les 20 miles environ pour mettre de l’huile. Nous nous sommes arrêtés quatre fois : à l’est de Bakersfield, dans les montagnes encore plus à l’est, à Tehachapi, et la quatrième fois là où… là où c’est arrivé.

» Pendant que nous roulions, le garçon m’a demandé si j’avais des préjugés contre les hippies. J’ai dit : pas spécialement. Tous les deux avaient l’air normaux au début. Mais petit à petit je me suis demandé s’ils n’avaient pas pris quelque chose. Ils étaient bizarres. Maintenant je suis sûr qu’ils étaient drogués.

» Au deuxième arrêt, quand j’ai soulevé le capot pour aérer le moteur, j’ai cru entendre la fille demander à son ami s’il était toujours prêt à “le faire”, et il a répondu : “Attendons encore un peu.” J’ai commencé à avoir peur. Ils étaient peut-être armés. Ils allaient nous voler, nous faire du mal à moi et à ma femme…

» Au quatrième arrêt, je me suis garé dans les dunes. Nous étions à l’est de Mojave. J’ai coupé le moteur, et attendu qu’il refroidisse avant d’ajouter de l’huile. Ma femme et moi avons essayé de faire un somme. Les deux hippies sortaient et rentraient dans la voiture tout le temps. Ça m’a rendu encore plus nerveux, j’avais très peur. Tout en faisant semblant de dormir, j’ai glissé la main vers le sac de ma femme où nous cachions notre pistolet.

» J’ai vu que le garçon cherchait quelque chose dans sa botte. J’ai pensé qu’il voulait en tirer un revolver ou un couteau. Je lui ai dit : “Arrête” ou peut-être : “Ne fais pas ça.” Il a continué et j’ai appuyé sur la détente du pistolet.

» Je crois que j’ai paniqué. J’ai fait le tour de la voiture, j’ai sorti le garçon et je l’ai allongé sur le sable. J’étais trop effrayé pour même songer à vérifier ce qu’il planquait dans sa botte. Je ne me souviens plus très bien comment miss Maekawa a été blessée… Avant, ou après qu’elle est sortie de la voiture…

» J’ai dû dire à miss Maekawa de s’asseoir par terre ou quelque chose comme ça. Il est possible que j’aie tiré à ce moment. Elle n’a pas ôté ses vêtements en ma présence. Ça je vous le jure ! Je crois me rappeler avoir appuyé à nouveau sur la détente. Elle ne bougeait plus… »

June Maekawa fut appelée à la barre des témoins. D’une voix claire et posée, elle répondit tranquillement aux questions des avocats de la défense et de l’adjoint du D.A. Quand ce dernier lui demanda d’un air entendu si elle était bien remise de sa blessure, elle expliqua de sa même voix calme que toute sa vie elle garderait une plaque métallique d’un pouce et demi dans le crâne en souvenir de William Welch (j’entendis quelqu’un hoqueter dans le public). Peu après, elle éclata en sanglots quand Bob Van Noren lui fit identifier une photo de Randy Jenner allongé dans un tiroir de la morgue de Mojave.

Le D.A. adjoint se leva pour résumer les arguments de l’accusation. Il termina en s’adressant au jury : « À votre avis, si Welch avait tellement peur de ses passagers, pourquoi est-il allé se garer dans un coin aussi éloigné par rapport à l’autoroute ? Ne serait-ce pas parce qu’il avait déjà une idée en tête, celle de violer la malheureuse miss Maekawa, et d’abandonner les deux cadavres dans le désert ? Et pensez-vous qu’une jeune fille aussi grièvement blessée, avec une balle dans le cerveau, prendrait le temps d’enlever son pantalon avant d’aller chercher du secours ? »

Les neuf femmes et les trois hommes du jury se retirèrent pour délibérer. Au bout de dix heures et quarante minutes, ils déclarèrent William C. Welch coupable de meurtre au premier degré. Il n’y eut pas de recommandation de clémence – ce qui signifiait la chambre à gaz de l’État de Californie.

Les charges de complicité de meurtre contre Anita Welch furent abandonnées, le jury ne retenant que celles de complicité d’évasion. Au début de l’année elle avait accouché d’une petite fille à l’infirmerie de la prison. À l’issue du procès elle retrouva sa liberté, assortie d’une mise à l’épreuve de cinq ans.

Sur les marches du palais de justice, je jouai des coudes pour délivrer June Maekawa de la meute des reporters et des curieux. Je l’emmenai dîner dans une gargote que je fréquentais au milieu du vieux quartier mexicain. Nous parlâmes de choses et d’autres, de nos origines japonaises à tous les deux, mais surtout pas du procès. Un ami du père de June lui avait trouvé du travail à Santa Barbara, où elle habitait à présent. Elle me décrivit les toits de tuiles rouges vus des hauteurs de Franceschi Park, et les montagnes couleur lavande dans le lointain. À la fin du dîner, je ne pus m’empêcher de poser une des questions qui me turlupinaient depuis l’instant où je l’avais vue apparaître à la barre des témoins et faire une aussi forte impression sur l’assistance…

Je lui demandai si elle avait fini par trouver ce qu’elle cherchait, à l’époque où elle avait quitté la maison pour entreprendre ce voyage à travers le désert californien. Elle me regarda et se mit à rire.

June Maekawa répondit :

— Je ne sais pas… Peut-être qu’au bout du compte il n’y avait rien à trouver, vous ne croyez pas ?

Elle chercha une cigarette dans son sac, la planta entre ses lèvres roses. Je sortis mon briquet.

Je raccompagnai June Maekawa chez elle à Santa Barbara. Elle commençait à somnoler, assise à côté de moi sur le siège avant, et ne tarda pas à s’endormir. Nous filions vers les montagne de Tehachapi, la nuit nous enveloppait, noire et tiède. La lune ne brillait pas dans le ciel, cette fois. Nous étions absolument seuls dans le désert, de temps à autre je tournais la tête pour regarder June et je crus comprendre pourquoi Welch avait quitté l’autoroute pour aller garer la Ford au milieu des dunes… et aussi pourquoi June n’avait plus son pantalon quand le routier la transporta à Bakersfield. Je ralentis. Les cahots de la voiture roulant à travers les dunes la réveillèrent. Elle ouvrit les yeux, je coupai le contact et regardai un long moment le sable du désert dans la lumière des phares. Je posai la deuxième question.

— Vous ne lui avez pas laissé beaucoup de chances devant ce jury, n’est-ce pas, June ?

Il était trois heures du matin lorsque je stoppai devant sa porte. À nouveau je coupai le contact avant de me pencher sur elle. Je l’embrassai. Elle me repoussa, et sortit de la voiture. Sa poignée de main était franche et ferme. Je redémarrai et longeai la côte au hasard. « Peut-être qu’au bout du compte il n’y avait rien à trouver, vous ne croyez pas ? » Je terminai la nuit à bavarder avec des inconnus dans un bar triste et violent de Montecito. Ces types-là n’avaient pas d’avis particulier sur la question, et je rentrai à Bakersfield le lendemain avec une gueule de bois bien méritée.

Les voies de Dieu, notre Père éternel, et de son fils Jésus-Christ, sont parfois surprenantes. Quelques semaines plus tard, un employé des Autoroutes de Californie trouva dans un fossé, à cent mètres environ des lieux du crime, une masse de sable et de métal rouillé qu’il reconnut comme les restes d’un pistolet. Il le nettoya, le gratta, et passa nous l’apporter à Bakersfield un jour où j’étais de service. Le shérif Cook était parti enquêter sur un vol de bétail quelque part du côté de Maricopa. J’en connais un bout, question armes à feu, et je n’eus pas de mal à identifier un automatique sistema Obregon de l’armée mexicaine. Au milieu des années 1960, on pouvait s’en procurer pour pas cher chez les petits armuriers de San Francisco. Extérieurement cet automatique ressemble beaucoup au Colt 45, et tire des balles de même calibre. Mais il est potentiellement plus précis, à cause d’une particularité dans le système de déverrouillage du canon, et suffisamment plat pour être dissimulé dans une botte.

Je restai un certain temps à l’examiner. Comme le Colt, l’Obregon tire sept coups. Je comptai six cartouches dans le chargeur, la septième était engagée dans la chambre, prête à servir. Après tout ce temps il était inutile de chercher la moindre empreinte, évidemment. Et, de toute façon, il se peut qu’elle ait songé à les essuyer avant de jeter l’arme de Randy le plus loin possible dans le fossé.

Je ne revis jamais June Maekawa. Welch passa à la chambre à gaz au début de l’automne de l’année suivante. Un jour le shérif Cook s’informa au sujet du Colt rouillé que j’avais accroché au mur, face à mon bureau. J’expliquai, sans plus de détails, que c’était en souvenir d’une rencontre une nuit sans lune, dans le désert.