SAB : roman original
231 pages
Français

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SAB : roman original

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Description

L'ouvrage de Gertrudis Gomez de Avellaneda compte parmi les plus célèbres romans hispanophones du 19e siècle. Publié en 1841, il présente, sur le fond de la colonie cubaine, l'histoire d'un amour contrarié, subi par un esclave amoureux de la fille de ses maîtres.
Le roman pose le problème de l'héritage colonial, y compris de l'esclavage, dans les relations entre les sexes. A l'aide de cet artifice, l'ouvrage tend à confondre de manière productive le manichéisme colonial qui faisait marcher le sytème esclavagiste, et nous éclaire sur les grands débats politiques et littéraires de l'époque romantique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 septembre 2010
Nombre de lectures 317
EAN13 9782296700956
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

SAB
COLLECTION
AUTREMENT MEMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.


Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits en tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique humaniste, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur. »
Sony Labou Tansi


Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume
Gertrudis G ó mez de Avellaneda


SAB
roman original


traduit en français pour la première fois
par Élisabeth Pluton
et présenté par
Frank Estelmann


L’HARMATTAN
En couverture :
Tableau de D. Víctor Patricio de Landaluce
reproduit dans Tipos y costumbres de la isla de Cuba por los
mejores autores de este género , La Havane, 1881.


© L’Harmattan, 2010
5-7 rue de l’École-Polytechnique, 75005 PARIS

http://www.librairieharmattan.com
harmattan1@wanadoo.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12066-2
EAN : 9782296120662

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
INTRODUCTION

par Frank Estelmann
AUTRES ÉCRITS DE FRANK ESTELMANN


Sphinx aus Papier. Ä gypten im franz ö sischen Reisebericht von der Aufkl ä rung bis zum Symbolismus , Heidelberg, Winter, 2006
Das Münchener Abkommen und die Intellektuellen. Literatur und Exil in Frankreich zwischen Krise und Krieg , sous la direction de Martine Boyer-Weinmann, Frank Estelmann et Olaf Müller, Tübingen, Narr, 2008
« Max Aub y la literatura vista desde el fin de L’Espoir », dans Poéticas del fracaso , sous la direction de Roland Spiller et Yvette Sánchez, Tübingen, Narr, 2009, pp. 73-84
Exildiskurse der Romantik in der europ ä ischen und lateinamerikanischen Literatur , sous la direction de Frank Estelmann et Olaf Müller, Tübingen, Narr 2010
Déplacements identitaires. Voyager et écrire au féminin (XIX e siècle) , sous la direction de Frank Estelmann, Sarga Moussa et Friedrich Wolfzettel ( sous presse )
« L’esclave-poète cubain Juan Francisco Manzano et son traducteur Victor Schœlcher », dans Littérature et esclavage (XVIII e -XIX e siècles) , sous la direction de Sarga Moussa ( sous presse )
INTRODUCTION : SAB , UN ABOLITIONNISME PAR RICOCHET
Sab est le premier roman de Gertrudis Gómez de Avellaneda qui, au cours de sa vie, produisit de nombreux romans, poèmes et pièces de théâtre. Jusqu’à une époque récente, la critique s’est concentrée sur son œuvre poétique, fidèle en cela aux présupposés d’un romantisme qui voit chez la femme une âme sensible apte à favoriser le genre lyrique (voir p. ex. Menéndez y Pelayo 1942 : 281). En conséquence, peu de cas a été fait de Sab jusqu’aux années 1970 et la première édition moderne du roman (Carlos 1965 : 224). Avant tout, il fallait un nouvel intérêt porté à la question de l’abolitionnisme et du féminisme pour donner un nouveau souffle d’actualité à cet ouvrage qu’on avait pris l’habitude d’exposer à des interprétations biographiques : Gómez de Avellaneda, avait-elle entraîné les lecteurs dans les méandres d’un amour contrarié qui l’avaient elle-même emportée ? Notons que les premiers lecteurs ont voulu lire Sab à la lumière de cette hypothèse. Dans une lettre adressée à l’auteur, Alberto Lista, dédicataire de l’ouvrage et partant bien placé pour en connaître les enjeux, constate que le grand mérite de Sab est de retenir l’attention sur le sujet des amours contrariées {1} . Par la suite, on voyait souvent dans le héros du roman, l’esclave Sab, victime de sa passion pour Carlota, l’extériorisation des fantasmes de l’auteur (voir p. ex. Lloréns 1989). La Avellaneda traversait effectivement des moments difficiles dans sa relation avec Ignacio de Cepeda pendant la rédaction du roman. Il est également vrai qu’elle-même prenait soin de renvoyer l’image d’une héroïne tragique, acclamée par le public mais vouée au malheur dans sa vie privée (voir Pastor 1998). Nul doute alors que Sab doit être lu aussi comme une étude expérimentale, une pièce à joindre au dossier personnel de cette femme écrivain. Mais la logique qui veut que sa personnalité d’amante malheureuse se soit figée en Sab, ce protagoniste tout à fait exceptionnel, nous paraît singulièrement limitée aujourd’hui. Retenons donc que Sab n’est pas un roman autobiographique et gardons-nous de le réduire à une espèce de complément, pour ainsi dire, de la turbulente « vie romantique » de l’auteur (Selimov 2003 : 63).
Une biographie sommaire
Il n’est toutefois pas superflu dans un premier temps de retracer la trajectoire personnelle et intellectuelle de Gómez de Avellaneda et de comprendre quelles étaient les circonstances qui avaient incité une jeune Cubaine d’à peine vingt-deux ans à entreprendre la rédaction de Sab , alors qu’elle n’avait apparemment pas de contact avec un quelconque groupe organisé d’abolitionnistes et – parce que femme – était exclue des clubs et sociétés où l’on débattait de sujets politiques.
Gertrudis Gómez de Avellaneda est née à Cuba le 23 mars 1814, précisément à Santa María de Puerto Príncipe (maintenant rebaptisée Camagüey du nom de la province centrale dont c’est la capitale). Son père, Manuel Gómez de Avellaneda, était officier de la marine espagnole installé à Cuba depuis 1809 et sa mère, Francisca de Arteaga y Betancourt, était issue d’une famille cubaine d’une grande distinction. La mort de son père, survenue en 1823 alors qu’elle avait neuf ans, assombrit le tableau d’une enfance protégée. Sa mère épousa en secondes noces Gaspar de Escalada, lieutenant colonel de l’infanterie espagnole avec lequel la jeune Gertrudis ne s’entendit pas. Et surtout, elle n’apprécia pas qu’une ordonnance royale la soumît à la tutelle de son beau-père. Cette situation l’amena à rompre, à quinze ans, des fiançailles arrangées depuis deux ans avec un riche prétendant, perdant en même temps un héritage promis par son grand-père.
Éloigné de la capitale cubaine, Puerto Príncipe s’honorait dans la première moitié du 19 e siècle d’une tradition libérale et contestataire. Certains membres de la famille maternelle de la Avellaneda étaient liés aux mouvements indépendantiste et abolitionniste. L’ambiance sociopolitique où baignait Gertrudis pendant sa jeunesse se prêtait alors à une pensée indépendante, et la jeune femme aurait pu se satisfaire de sa situation sociale privilégiée, entourée comme elle l’était d’une famille aisée ayant des esclaves pour s’occuper des tâches quotidiennes. Même si on sait peu de son enfance et de son adolescence – notre connaissance se limite à ce que laissent entrevoir quelques brouillons autobiographiques qu’elle nous a légués – la meilleure éducation possible lui fut prodiguée, comme à beaucoup de filles issues de grandes familles créoles de l’époque, instruites en différentes matières comme la grammaire, l’arithmétique, la géographie et les langues modernes (Davies 2003b : 436). Un tel enseignement a certes été une des conditions de sa carrière d’écrivain. Dans Sab , déjà perce pour la première fois la grande culture littéraire de cette lectrice assidue qu’était la Avellaneda. Elle se mit par ailleurs tôt à écrire des poèmes et participa pleinement à la vie artistique de sa ville natale. En 1832 par exemple, elle joua le rôle principal de la tragédie Abufar de Jean-François Ducis dans la traduction du poète cubain José Maria Heredia.
Au milieu des années 1830, Gertrudis Gómez de Avellaneda approuva la décision de son beau-père de rentrer en Espagne, même si ses motifs à elle (découvrir en Andalousie les parents de son père) n’étaient pas ceux qu’il poursuivait lui (fuir la tension politique montante à Cuba). En 1836, la famille embarqua donc pour l’Europe, s’établissant à La Coruña auprès des parents de Gaspar de Escalada. Gertrudis se fiança avec Francisco Ricafort, mais elle était encore mineure et son beau-père lui refusa une dot. En 1838, accompagnée de son frère cadet, Manuel, elle fit un voyage à Vigo, puis à Séville en passant par Lisbonne et Cadix. Sa rencontre avec Ignacio de Cepeda inaugura une correspondance de vingt ans qui ne s’acheva qu’au mariage de ce dernier. Elle collabora par des poèmes au journal gaditan La Aureola, et en juin 1840 fit jouer à Séville sa pièce Leoncia.
À cette époque, Gertrudis Gómez de Avellaneda s’est déjà consacrée à Sab , même si ses indications concernant la rédaction du texte divergent. Est-ce qu’elle s’est mise à l’écriture en 1836 à Bordeaux juste après avoir quitté Cuba, comme elle l’affirme dans un récit autobiographique ? Ou devrait-on conclure, d’après sa correspondance, que Sab a été commencé plus tard, pendant son séjour à Lisbonne en 1838 ? On ne saurait trancher. Ce qui est sûr par contre c’est que Sab a été terminé à Séville, au plus tard en avril 1840, et qu’il a été publié à Madrid en décembre 1841 avec le premier recueil de poèmes, Poes í as . L’auteur poursuivra ses publications l’année suivante par Dos mujeres, puis, en 1844, par le roman Espatolino et deux pièces : Alfonso Munio et El Pr í ncipe de Viana . Une fille naîtra de sa liaison éphémère avec le poète Gabriel García Tassara, mais cette enfant mourra précocement en novembre 1844 à l’âge de sept mois. Deux ans plus tard, ayant épousé un homme politique, Pedro Sabater qui mourra la même année, la Avellaneda se réfugiera dans un couvent à Bordeaux tout en continuant à écrire. Dans les années 1849-1855, une douzaine de ses pièces sera jouée à Madrid et à la fin de cette période, elle épousera le courtisan Domingo Verdugo avec lequel elle rentrera à Cuba en 1859 en compagnie du gouverneur, le général Francisco Serrano. Différents hommages lui seront rendus, et elle connaîtra une vie sociale bien remplie, son époux étant nommé gouverneur de la ville de Cárdenas. Mais ce dernier mourra en 1863 et elle voyagera avec son frère Manuel à New York, Londres et Paris pour rentrer enfin à Séville. En 1869 paraîtra le premier volume de ses œuvres littéraires, dont Sab , parmi d’autres œuvres de jeunesse, sera pourtant exclu. Le 1 er février 1873, cinq ans après son frère Manuel, elle mourra à Madrid, sans avoir pu connaître l’abolition de l’esclavage à Cuba treize ans plus tard, en 1886.
Situer Sab : nationalisme et romantisme
Pour situer Sab , il est important de prendre en compte que Gertrudis Gómez de Avellaneda débutait en Espagne avec un roman « colonial » ayant pour sujet sa terre natale. Elle devait en effet prendre du recul par rapport à ce monde cubain qui était indiscutablement son patrimoine. À la fois au-dedans et au-dehors, à cheval sur une frontière instable, une ligne de fracture entre l’Espagne et sa colonie esclavagiste, Sab ausculte ainsi un dilemme créatif étroitement lié à sa propre création. Il présente l’île à un public espagnol qui la connaissait peu et mal, et il est en même temps un barrage élevé contre tout colonialisme, y compris le colonialisme espagnol. Ce qu’on a appelé sa « voix bipartite » (Picon Garfield 1993 : 51) résulte de ce dilemme : dans Sab , Gómez de Avellaneda met en valeur une culture cubaine considérée comme périphérique dans la conscience coloniale métropolitaine.
Cela dit, le fait de vivre en Espagne donnait à Gómez de Avellaneda une liberté d’expression qu’elle n’aurait pas eue à Cuba. Dans la métropole, elle pouvait contourner toute la problématique de la censure très stricte qu’avaient établie les autorités coloniales dans l’île, surtout pendant les années 1830 et 1840 où elles se sentaient de plus en plus menacées par l’avènement du mouvement nationaliste (voir Davies 2003b). Celui-ci avait effectivement commencé à se servir de la presse, des livres et en partie du discours abolitionniste pour propager ses idées. On a affaire là à une censure responsable de l’histoire d’édition complexe des autres romans antiesclavagistes cubains écrits autour de 1840 : ni Francisco, El Ingenio o las Delicias del Campo de Anselmo Suárez y Romero, ni Cecilia Valdés o la Loma del Ángel de Cirilo Villaverde, ni Petrona y Rosalía de Félix Tanco n’ont pu être imprimés. Leurs auteurs étaient alors obligés soit d’ajourner la publication de leurs ouvrages (c’est le cas de Petrona y Rosalía de Tanco qui avait été écrit en 1838, mais qui n’a été édité qu’en 1925), soit de les publier à l’étranger, souvent dans les cercles abolitionnistes anglo-saxons avec un délai plus ou moins considérable {2} , soit d’en donner une version abrégée à l’imprimerie comme l’a fait Villaverde avec Cecilia Valdés qui a paru d’abord en 1839 à La Havane, puis en version complète assumant le sujet antiesclavagiste à New York en 1882. On est donc ainsi obligé de mesurer l’avantage qu’a eu Gómez de Avellaneda de pouvoir publier Sab en Espagne au début des années 1840.
Il est pourtant révélateur de lire ensemble les ouvrages mentionnés, d’abord parce que leur succession marque une évolution étroitement liée à l’histoire de Cuba au 19 e siècle. Comme l’histoire du genre abolitionniste cubain se prolonge des années 1830 aux années 1880, elle se développe sur une époque qu’on doit mettre en rapport avec le mouvement indépendantiste des élites créoles (Rivas 1990 : 169). Avant de retrouver son indépendance en 1898, Cuba avait le statut de province espagnole d’outre-mer, sans bénéficier d’aucune représentation parlementaire. Il n’est peut-être pas nécessaire de reprendre ici les nombreuses analyses de ce mouvement qui comptait donner une voix littéraire à ses propos politiques. Il s’agit plutôt de se demander si Sab y apporta une des premières contributions littéraires. Le premier constat semble peu encourageant. Gómez de Avellaneda n’appartenait pas aux cercles littéraires cubains de l’époque très étroitement liés à l’éveil de la conscience nationale, comme le cénacle de Domingo del Monte qui réunissait les susdits auteurs d’écrits abolitionnistes à tendance anticoloniale {3} . Néanmoins, sur un plan strictement littéraire, elle s’est engagée avec Sab à mettre en œuvre le programme littéraire de del Monte que nous connaissons par les nombreux essais critiques de ce dernier. De fait, depuis les années 1830, del Monte incitait les membres de son cénacle à forger une écriture réaliste cubaine modelée d’après le roman européen de l’époque romantique, notamment d’après celui de Balzac. Ce qui le séduisait, c’était de construire une identité littéraire cubaine qui devait préluder à un avenir politique indépendant de l’Espagne (voir Otero 1990, Rivas 1990 : 105-121). Sans que cela ait été la préoccupation première de Gómez de Avellaneda, Sab émerge de cette situation liée à l’évolution du mouvement indépendantiste.
Ainsi, malgré son abondant répertoire amoureux aux saveurs rousseauistes, il est légitime de voir dans Sab l’incarnation de comportements tout à fait identifiables, concernant l’esclavage, la dépendance coloniale, le statut des femmes, le renouveau du système de plantation ou encore l’influence croissante des étrangers sur l’économie et la politique du pays, que Gómez de Avellaneda décrit comme étant typiques de la société cubaine à l’époque où elle écrivait. Nourrie par ses propres souvenirs, l’auteure les a traduits dans un large tableau de mœurs qu’elle a peuplé d’une diversité remarquable de personnages dont chacun a valeur d’exemple d’un point de vue de l’histoire sociale de l’île. De la bonhomie surannée et paternaliste des vieux planteurs (don Carlos) et des souffrances et du mécontentement de la jeune génération de femmes créoles (Carlota, Teresa), le lecteur passe au calcul matériel des capitalistes anglais qui se sont récemment implantés à Cuba pour s’enrichir (les Otway) et au sort malheureux d’un esclave (Sab). S’y ajoutent encore l’histoire des descendants appauvris de la population indigène d’avant la conquête de l’Amérique (Martina), et même, quoique nettement passé au second plan, la vie des esclaves travaillant dans les plantations. Malgré quelques figures importantes omises comme le planteur et le contremaître méchant, l’esclave révolté ou la femme noire, l’auteur attache de l’importance à ce que les différents types dont se composait la société cubaine de l’époque soient présents dans le texte. N’est-ce pas reconnaître qu’il s’agit là d’un roman de mœurs déterminant les limites d’une identité nationale ?
L’apport de Sab au réalisme spécifiquement cubain ne se limite pourtant pas aux tableaux de mœurs. Pour se convaincre de l’existence d’un véritable répertoire de la nature cubaine que le récit expose, il suffit de lire les notes explicatives sur des détails botaniques et topographiques que l’auteur a incorporées dans le livre. Elles contribuent à une espèce de « biologie descriptive » de l’île (Schlau 1986 : 500-501), dont on trouve de nombreux exemples dans le texte. Gómez de Avellaneda s’est surpassée pour mettre en valeur les grands phénomènes de la nature, la formation de la terre, les tempêtes, la végétation tropicale, les grottes de Cubitas, les plaines fertiles de la région de Puerto Príncipe où paît le bétail et où poussent sucre, tabac et café. Or, son réalisme dans la description du paysage porte l’empreinte de l’esthétique du pittoresque qui est évoquée à plusieurs reprises : des « terres pittoresques qu’arrose le Tinima » en passant par la campagne « fleurie et pittoresque » que découvre Carlota un beau matin jusqu’au « pays pittoresque et magnifique ». De toute évidence, le pittoresque sert à exprimer la particularité du réel cubain dans une perspective définitivement américaine. Cela renforce évidemment l’impression que Gómez de Avellaneda a voulu rassembler dans son roman les éléments nécessaires à une vue d’ensemble de Cuba. En somme, les contemporains cubains de l’auteure n’avaient pas tort de s’extasier : dès ses débuts littéraires, cette femme écrivain acclamée lors de son voyage à Cuba en 1859 leur donnait une leçon de jeunesse poétique bien qu’elle publiât en Espagne. Bâti sur les fondations du libéralisme politique et de l’esthétique romantique, Sab est parfaitement en phase avec les grands débats politiques et littéraires de l’époque.
Aspects féministes
Un des traits caractéristiques de Sab est l’aversion pour le mariage forcé et pour l’autorité paternelle qui ont pu conduire Gómez de Avellaneda à mettre une femme mariée sur le même plan qu’un esclave. Décidément dans Sab, mais plus encore dans Dos mujeres , elle dénonce « l’horreur du mariage » {4} . Certes, il n’y a pas d’amour réciproque dans Sab , roman qui nous confronte avec divers dilemmes amoureux, mais l’unique amour qui se réalise a pour corollaire le malheur de l’héroïne. Véritable vertige des sentiments sincères, le mariage de Carlota transforme en « liberté enchaînée » (p. 170 ci-dessous) ses rêves de jeunesse. De fait, l’auteure voyait dans le mariage une prison dans laquelle la société enferme les jeunes filles, et c’est pour cela qu’il est absolument légitime de faire de son premier roman, comme on l’a souvent fait, le rapprochement avec le roman social européen à visée féministe. On a avancé par exemple qu’ Indiana de George Sand aurait laissé une forte impression sur Gómez de Avellaneda (Kirkpatrick 1989 : 134) qui se serait servie de cette référence pour dénoncer l’inégalité des relations de pouvoir inhérente au mariage. Par conséquent, il y a des critiques qui croient reconnaître en Carlota et Teresa les véritables protagonistes du roman (Lindstrom 2007 : 51). Certains sont même allés jusqu’à envisager l’usage des idées abolitionnistes dans Sab comme un « masque » servant à camoufler le véritable propos du roman : celui de la subjectivité féminine réfractaire à l’amour (Kirkpatrick 1989 : 158). Il est vrai que le roman incite à ce genre d’interprétation et qu’il nous invite à l’admirer comme un condensé de l’histoire de l’émancipation des femmes au 19 e siècle. La conscience sociale y étant très vive, Sab nous fait comprendre pourquoi Gómez de Avellaneda est perçue aujourd’hui, à la fois en Espagne et à Cuba, comme une des pionnières du féminisme (voir p. ex. Gonzales Ascorra 1997 : 10), non seulement pour avoir défendu ouvertement ses opinions, mais pour les avoir mises en valeur dans sa création littéraire (Davies 2003b : 438). Nonobstant, Gómez de Avellaneda ne s’est pas bornée à exposer dans Sab le sujet de l’oppression des femmes. Un des enjeux du roman est au contraire la jonction du féminisme et de l’antiesclavagisme dans un discours généralisateur sur la « marginalité hybride » des personnages principaux (Pastor 2003 : 68).
Retenons, dans ce contexte, que Gómez de Avellaneda fut consciente du fait que les publics espagnol et cubain auxquels elle s’adressait se défiaient tout particulièrement d’une femme écrivain. Elle est allée au-devant des hostilités en rédigeant une préface exclusivement défensive où perce l’agacement de devoir se justifier en tant que femme et écrivain, affaiblie sans doute par le préjugé sexuel qu’elle pourra accuser de lui avoir ultérieurement interdit l’entrée à l’ Academia Espa ñ ola. Sous des dehors modestes, cette préface soulève tout le problème des femmes qui prennent la plume au 19 e siècle. Selon l’auteure, l’ouvrage comporterait des idées « dictées par les sentiments parfois exagérés, mais toujours généreux, de la prime jeunesse » (« Deux mots au lecteur »). Plaidoyer rétrospectif pro domo où l’on voit qu’au moment de la parution de Sab elle devait encore conquérir des deux côtés de l’Atlantique le droit d’écrire et de publier, qu’elle devait courir après un public plutôt hésitant, même hostile. On sait que le patronage d’Alberto Lista, poète espagnol, lui apporta une aide précieuse lors de la publication du roman.
Discours sentimental
Sab a le grand mérite d’avoir introduit dans le roman antiesclavagiste cubain le personnage de l’esclave amoureux de son maître. Certes, la littérature abolitionniste n’est pas dépourvue d’exemples illustrant une telle situation. On pourrait y voir entre autres une réminiscence de Ourika (1823) de Madame de Duras, roman qui narre la triste histoire, inspirée d’un fait réel, d’une Noire transplantée dans la société française au moment de la Révolution de 1789, ainsi que l’amour malheureux qu’elle voue à un Blanc, fils de la famille d’aristocrates parisiens qui l’avait adoptée {5} . Dans l’ouverture de la deuxième partie de Sab , une véritable influence se fait même sentir car la figure de Teresa semble faire écho ici à cette autre orpheline qu’est Ourika (voir Little, 2010). Par ailleurs d’excellentes études ont montré non seulement tout ce que Sab doit à la tradition du roman abolitionniste, mais aussi ce qu’il présente d’innovateur (voir p. ex. Picon Garfield 2003 : 53-65). Précisons alors que la figure de l’esclave amoureux de la fille de ses maîtres, et fier de l’être, tel que Sab, constitue une véritable promesse de nouveauté au sein de la littérature abolitionniste, notamment celle d’auteurs cubains. Au moment où Villaverde a choisi dans Cecilia Valdés la narration classique de la femme noire subordonnée qui voue un amour désespéré au fils d’une riche famille, bien supérieure à ses humbles origines à elle, avec lequel elle vit une relation sexuelle mais qui désavoue leur amour, Gómez de Avellaneda a décidé d’inverser ce schéma d’intrigue (Pastor 2003 : 70). S’il est convenu de dire aujourd’hui qu’elle s’est aventurée dans un domaine plein de pièges, c’est-à-dire qu’elle a posé le problème de l’héritage colonial, y compris de l’esclavage, dans les relations entre les sexes, il faudrait alors ajouter qu’elle a encore intensifié le feu de sa narration en renonçant à l’imitation thématique. Sab incarne toutes les qualités requises d’un vrai amant sensible ; on l’a appelé le « Werther mulato » et il a été comparé au René de Chateaubriand (Carlos 1965, Pastor 2003 : 66). Mais autant il est un héros modèle de la sensibilité s’inscrivant dans la tradition du roman sentimental à laquelle il suggère une ambiance nouvelle, autant il constitue un contre-type au sein de la littérature abolitionniste. Comme l’action du roman maintient à peu près l’équilibre entre sentimentalisme et antiesclavagisme, discours passionnel et réalisme social, la perdition vers laquelle Sab court dans son amour pour Carlota est certes polyvalente. Il y a plusieurs lectures possibles de Sab, ainsi qu’on le verra. Mais de notre point de vue d’aujourd’hui, c’est le caractère osé, nouveau et transgressif inhérent au personnage d’un esclave noir aimant une femme blanche qui nous intéresse le plus (Araújo 1990 : 719) {6} .
L’amour est un tout dans Sab. Il n’y a que des passions profondes, à la fois physiques et mentales, absolues ; la société coloniale permet si peu de les exprimer que le véritable amour n’est révélé que par des gestes trahissant des sentiments inavouables. Ce chant de passion et de vertu qu’est Sab offre alors une poétique du regard où les mots et les gestes ne correspondent pas toujours, où discours et passion peuvent différer au point de s’opposer. Pensons par exemple aux yeux de Sab qui trahissent à plusieurs reprises sa passion pour Carlota, une passion qu’il prend soin pourtant de cacher dans ses mots, ou à la communication non verbale entre Sab et Teresa lors de leur entretien décisif au début de la deuxième partie du roman : « Tous deux se regardèrent et tous deux frémirent, parce que, comme dans un miroir, chacun avait vu dans le regard de l’autre la douloureuse passion qui le dominait à cet instant » (p. 63). C’est surtout Teresa qui est obligée de communiquer ses sentiments véritables dans le langage terrible de son visage (voir p. 20). Grâce à la puissance du roman, il ne manque pas non plus à Sab cet autre accompagnement de tout discours amoureux sentimental : pour ne pas apaiser le grand tumulte des passions en plein cœur d’une société méprisable et sous peine d’éviter la catastrophe pétrarquiste du tarissement des pleurs (Selimov 2003 : 67 ; Read 2004 : 72), les larmes des héros coulent abondamment. Le roman revendique ainsi la capacité naturelle d’aimer de ces êtres exceptionnels, ces « âmes supérieures », « âmes riches en sentiments, riches en émotions » (p. 38), qui ne succombent pas à la posture rationaliste et intellectualiste prévue par une société matérialiste et positiviste.
Si on lit attentivement Sab , on se rend compte que la plupart des chapitres ont pour cadre des intérieurs familiaux, même si les scènes tragiques, pathétiques, les plus significatives, là où s’expriment des sentiments cachés et où explose le tragique des relations, ont pour cadre l’espace de la nature. Il y a comme une oscillation entre enfermement et libération, entre convention et recherche d’une alternative irréalisable, qui non seulement détermine les actions des protagonistes du roman, mais qui est aussi inscrite dans la topographie même du texte. Cette juxtaposition des intérieurs (p. ex. Bellavista, la maison des Otway) et des extérieurs est une invitation au lecteur à entrer dans les arcanes de la nature cubaine qui reflètent fidèlement, comme dans toute œuvre romantique, les sentiments humains (Schlau 1986 : 500-501). L’« une de ces belles nuits des Tropiques » sert de cadre à la conversation entre Sab et Teresa dans laquelle ils s’avouent la « pureté » de leurs folles passions à « l’heure de la mélancolie et des souvenirs » (p. 113). L’« atmosphère en feu » (p. 40) de la tempête qui accompagne la chevauchée nocturne de Sab et d’Henry correspond aux craintes d’Henry qui se croit obligé de renoncer à Carlota à laquelle il voue « une des passions les plus fortes qu’il avait éprouvée dans sa vie » (p. 40) et surtout aux terribles pensées de Sab accompagnant celui qu’il tient pour un misérable. De la nature, du paysage, émane une force esthétique. Face à eux, les personnages de Sab désirent fuir l’étroitesse de leur vie conditionnée, casanière, et revenir au rêve du bonheur, presque à un fatalisme ancestral et poétique qui les rendrait heureux tout naturellement. Sur cette extase qui lie l’homme à la nature et à l’étalage de sensualité de celle-ci, trône toute une tradition poétique cubaine. Il y a notamment des réminiscences de Heredia dans l’image de la nature qui sert, en tant que mythe intemporel, d’asile pour l’imagination.
Malgré ce type de référence littéraire, on trouve dans Sab un fondement philosophique qui ne fait que déplacer dans le cadre cubain un appel aux devoirs de l’humanité, lui-même bien ancré dans la pensée politique des Lumières. Il produit par exemple une éthique associée à la vertu des caractères supérieurs, à leur capacité pour le sacrifice (Araújo 1990 : 720-721). De fait, l’authenticité des sentiments, la générosité dont fait preuve Sab en cédant le prix de la loterie à Carlota afin qu’elle puisse épouser Henry, tout l’imaginaire enfin de la capacité intense d’aimer que possèdent les protagonistes du roman, ne font que rendre insupportables l’imperfection des lois humaines et l’égoïsme qui règne entre eux. Gómez de Avellaneda fait miroiter les qualités morales de ses protagonistes par rapport à un monde social corrompu, colonial en l’occurrence. Il est aisé sans doute de lire dans cette rêverie sur un espace social différent une référence à Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, à cet autre roman qui place le sujet des amours impossibles dans un cadre colonial. Dans les deux cas, la « vision anthropologique » de Rousseau avec son idéal de la vertu naturelle des hommes opposée à la vertu sociale (Selimov 1999 : 218-226) promet une naturalisation des relations sociales.
L’antiesclavagisme dans Sab : aspects postcoloniaux
L’antiesclavagisme dans Sab prend tout son relief dans l’injustice que dénonce l’ouvrage contre toute aristocratie par la naissance et le privilège qu’il accorde à une sorte d’aristocratie spirituelle dont Sab fait partie (Carlos 1965 : 234-236). Cette observation a amené quelques chercheurs à déclarer que si aussi peu d’attention était prêtée à la vie réelle des Afro-cubains dans le roman – ce qui est vrai : l’image que Sab donne des esclaves travaillant dans les plantations est tout à fait réduite et même stéréotypée (voir p. 51) – c’est que le roman tend à universaliser le problème de l’esclavage pour en faire une question de l’oppression sociale en général (Selimov 1999 : 227). Vidé de ses circonstances concrètes, l’esclavage n’est dans cette optique qu’une métaphore pour le conflit entre un « je » éthique et la morale sociale que l’auteur aurait élargie à la question du rôle des femmes et des esclaves dans la société, en mêlant tout et surtout en évitant de donner un témoignage de la vie réelle des esclaves et de concrétiser ses propos abolitionnistes (Guerra 1985 : 709). Mais peut-on contester la visée antiesclavagiste du roman parce qu’il doit beaucoup à la nébuleuse romantique ? Ce serait imposer notre point de vue d’aujourd’hui sur un ouvrage du 19 e siècle qui a recours à d’autres stratagèmes pour attaquer le système esclavagiste que ceux de la documentation et de la dénonciation. Nous sommes au contraire face à un roman dans lequel la question de l’esclavage se pose d’abord, il est vrai, au niveau de l’analyse psychologique des personnages (Percas Ponsetti 1962 : 352). Mais cela ne nuit pas forcément à sa force explosive, ni ne rend méconnaissables les raisons sociales de l’esclavage. Le problème de l’atrophie sociale est posé entre un esclave noir et une Créole bientôt emprisonnée par le mariage, et c’est à cela qu’il faudrait confronter le roman.
Même si Carlota et Sab conçoivent – de manière tragique chez Sab, et de manière positive chez Carlota – l’impossibilité d’un mariage entre eux, on voit clairement s’affirmer de la part du narrateur l’union de ces deux êtres si semblables. Il s’agit là d’une espèce de recul que l’auteur s’est permis par rapport à la réalité cubaine telle qu’elle l’avait connue. Or, cette impossibilité même qu’ont les figures du roman de trouver une solution à leurs conflits amoureux autre que celle du malheur, semble justement procurer quelques éléments pour une lecture qui situe la narration dans le Cuba de la première moitié du 19 e siècle. Pour combattre le pouvoir colonial aurait été nécessaire une autre mentalité, une autre pensée politique et sociale que celle qui insiste sur la stratification des classes constituant la société cubaine de l’époque et la ségrégation de la population noire et indigène de l’île (Sommer 1993 : 124-125). Voilà où Gómez de Avellaneda a plutôt décidé de faire dissonance avec la société cubaine. Alors qu’il joue sur le registre de la passion contrariée qui se cherche un lieu (le mariage, la mort, la retraite), le couple Carlota/Sab en particulier, mais aussi celui de Teresa/Sab, se concentre sur un double mouvement, apparemment contradictoire et en fait profondément indécis. Le roman semble refuser de maintenir une cloison étanche entre la réalité contingente qu’il présente et d’autres dénouements possibles de l’action.
Il est vrai que l’utopie est finalement suspendue par la différence entre les conditions de vie de Carlota et de Sab, mais reprend toute son acuité au moment où Carlota tombe des nues quand Henry insinue de manière manipulatrice que Sab et Thérèse se seraient aimés : « L’aimer ! répéta Carlota. Lui ! Un esclave ! » (p. 159). Mais qui ne verrait dans le roman un commentaire de l’auteure sur cette attitude anachronique d’un personnage qui court vers son malheur ? L’appel à Carlota est relancé de manière explicite à la fin de Sab : il faut fuir son monde et comprendre qu’elle a été aimée profondément par un esclave. Quelle conclusion en tirer ? Peut-être celle d’une table rase sociale, hors d’un cadre utopique apaisant, tout imprégnée au contraire du cadre familier de Carlota ? À la fin du roman, c’est bien une union imaginaire marquée par l’intégration de Sab à la communauté sociale qui est projetée. Car la lettre de Sab indique que les distances entre les personnages ne sont pas essentielles. Rien ne l’illustre mieux que la relation entre Sab et Teresa. Malgré leur appartenance à des classes différentes, le seul obstacle entre les deux est d’ordre sentimental (Picon Garfield 2003 : 71). Sab refuse – geste noble – l’offre de mariage de Teresa, sûre d’elle-même, parce qu’il aime Carlota. Entre ces deux protagonistes, il n’est pas – ou plus – question de couleur de peau. Teresa « oubliait la couleur de peau de Sab, sa classe sociale » (p. 114).
Cependant, Sab n’évolue souvent qu’avec des non-dits et des potentialités du plus conséquent des abolitionnistes du cercle de del Monte, Félix Tanco, grand lecteur de Bug-Jargal (1820) de Victor Hugo, qui propageait ouvertement le métissage entre Créoles et Métisses (Rivas 1990 : 147 ; Grötsch 1989 : 68-71). À vrai dire, si on a souvent pu avancer que le roman nous confrontait à « une projection de la consolidation nationale » (Sommer 1993 : 132), cette projection ne concerne pas tellement les relations entre les protagonistes. Elle prend surtout relief dans le personnage de Sab. Le petit jardin que l’esclave a aménagé en plein milieu de la plantation de ses maîtres peut en donner l’exemple. Ce jardin est certes un espace liminal où son rêve d’une vie commune et harmonieuse avec Carlota est réalisé de façon tout à fait virtuelle (Davies 2003a : 49). Mais en même temps, Sab a réussi à créer dans cet espace un ordre alternatif qui reconnaît et respecte la légitimité naturelle de celui qui l’a construit (Sommer 1993 : 119) et qui, puisque s’y côtoient des plantes cubaines, des plantes importées (comme le jasmin ou la rose), des plantes cultivées, sauvages, agricoles et ornementales (Lindstrom 2007 : 55), reconnaît la légitimité naturelle de chacune de ses composantes. Le mélange qui associe de manière éclectique les éléments hétérogènes donne une image forte et certes fondatrice de la nation cubaine. Au moment historique où del Monte lui-même a misé plutôt sur l’immigration blanche européenne qui substituerait celle venue contrainte et forcée de l’Afrique, la visée antiesclavagiste prend ici toute sa force. Le jardin de Sab est un microcosme complet – comme celui de Paul dans Paul et Virginie : il allie des éléments divers sur un mode utopique. Rien d’étonnant alors que le personnage de Sab ait pu devenir une figure exemplaire de la pensée postcoloniale. Son personnage fait surgir un espace au-delà de la ségrégation des groupes sociaux, capable de relier les parties de la société cubaine que la tutelle de l’esclavage et du colonialisme sépare.
Dans ce même contexte, on a souvent mis le doigt sur l’indétermination ethnique dans la représentation de Sab {7} . Évoquant sa couleur de peau – le texte parle d’un « blanc tirant sur le beige avec un fond plus sombre » (p. 7) – on a notamment évoqué l’incertitude du narrateur d’assigner à l’esclave une identité concrète (voir Casanova Marengo 2002 : 50-57). Or, pour s’approcher de la signification « conceptuelle » de ce personnage, il est primordial de comprendre que contre toute attente dans un ouvrage de ce genre, il n’est pas toujours défini comme mulâtre. En dernier lieu, un portrait de Sab comme celui qui suit ne dénote rien de précis : « Son visage présentait un mélange singulier où l’on découvrait le croisement de deux races différentes et où s’amalgamaient, pour ainsi dire, les traits de la caste africaine à ceux de l’européenne, sans être cependant un mulâtre parfait » (p. 7).
Qui est-il alors ? Il y a beaucoup d’interprètes pour lesquels Sab est un simple artifice narratif sans lien avec la réalité cubaine. Mais est-il pour autant la manifestation d’une « vision blanche » du héros (Barreda Tomás 1978 : 620) ? L’auteur a-t-il imposé dans la figure de son protagoniste un « Je blanc » à l’« ethnos noir » (Guerra 1985 : 710) ? A-t-il carrément défendu à Sab d’avoir un corps noir (Davies 2003a : 46) ? La première réponse à ces questions est qu’elles passent à côté de la structure intentionnelle du roman. Car le texte répond à la séparation ethnique de l’époque par un geste original : il brise une continuité et une stabilité discursives dans le portrait d’un esclave. L’ouverture magistrale du roman où Henry, qui vient d’arriver à Bellavista, ne réussit pas à identifier Sab comme un esclave, peut en donner le meilleur exemple, car c’est avec les yeux d’Henry que le lecteur découvre pour la première fois ce personnage énigmatique qui (en ce qui concerne sa langue, sa culture, et même son apparence) ressemble à un ami de la famille de don Carlos. En effet, le personnage de Sab peut très bien avoir été modelé selon l’image de son père blanc que l’histoire de famille soigneusement cachée lui prête effectivement. Mais l’ascendance maternelle de Sab est également mise en relief dans le texte. L’esclave lui-même souligne le statut souverain et autonome de sa mère noire (Pastor 2003 : 76) : « Ma mère vint au monde dans un pays où sa couleur n’était pas un signe d’esclavage : ma mère, répéta-t-il avec un certain orgueil, naquit libre et princesse » (p. 11). Il n’est donc pas du tout certain que les qualités morales que le roman lui attribue soient uniquement ramenées à son père. Encore une fois, on est plutôt tenté de privilégier l’axe de lecture qui voit en Sab une « confusion productive » (Sommer 1993 : 113) de ce manichéisme colonial qui fait marcher le système esclavagiste. Le personnage de Sab sert de « pont transculturel » (Casanova Marengo 2002 : 60), il est comme la marque de l’émergence d’un troisième espace post-colonial qui ne serait ni noir ni blanc, quoiqu’il s’agisse toujours d’une identité conçue selon les catégories raciales du projet colonial.
Ainsi qu’on l’a vu, il est possible de lire Sab, sans trahir le texte, de différentes manières : comme un roman national, un roman réaliste, un roman sentimental, un roman féministe ou encore comme un roman antiesclavagiste. Au lieu de céder à la tentation de se faire valoir sans détours, le roman paraît donner libre cours aux interprétations diverses. Son procédé révèle peut-être tout simplement une envie de dynamiser les systèmes du jour. En ce sens, il est certain qu’on a affaire avec Sab à un abolitionnisme par ricochet, et non pas à un ouvrage à caractère abolitionniste. C’est pourquoi il convient de choisir le mot antiesclavagiste pour caractériser cet ouvrage qui par ailleurs paraît déterminé à ne pas céder à la tentation d’appeler à la révolte des esclaves. Sab lui-même donne le mot d’ordre dans sa conversation nocturne avec Teresa : « les esclaves traînent patiemment leurs chaînes », rapporte-t-il : « il ne leur manque peut-être pour les briser que d’entendre une voix qui leur crie : "Soyez des hommes !", mais cette voix ne sera pas la mienne, vous pouvez le croire » (p. 111). Beaucoup de ceux qui ont étudié le texte, ont observé que ce passage ne manque pas de pertinence politique dans un contexte historique où l’« icône de peur Haïti » (Zeuske 2004 : 163-184, 374-377) – la peur bleue, chez les habitants, que les horreurs haïtiennes de 1791 ne se reproduisent à Cuba – était très répandue. Il a été décrit par conséquent comme une concession au libéralisme cubain (Schulman 1976 ; Schlau 1986 : 497). Si on insiste sur cette observation, on peut tomber d’accord pour accuser Sab d’un héroïsme de la servitude. Pourtant la cause n’est pas tout à fait entendue. Car il y a le biais de la compassion et de la pitié incarnées dans Sab – tout un côté spirituel de ce personnage étroitement lié à sa vive sensibilité et à sa nature morale intacte – dont découle un discours politique qui défend les bonnes causes de toute la population de l’île, y compris celles des planteurs et de leurs familles. Au fond, plus que de l’inconséquence, c’est un drame très humain qui se joue dans Sab en ce moment précis de l’action : et ce drame est accompagné d’un désaveu d’ordre moral qui clôt l’idée d’un avenir esclavagiste de l’île. En effet, Sab tient un discours réformateur par rapport à l’abolition de l’esclavage. Ce discours parut posséder une grande force de conviction aux yeux des planteurs libéraux. Alexander von Humboldt l’avait esquissé quelques décennies auparavant au cours de son voyage à Cuba, et la tradition libérale cubaine, se rapportant à Francisco de Arango, avait l’habitude de reprendre les considérations générales d’un « plan général » pour donner aux esclaves la liberté « en tout calme » (Humboldt 1992 : 168-169). En appliquant les lois qui existaient depuis le congrès de Vienne (1815) et qui interdisaient formellement la traite, elle visait à un changement graduel de la vie sociale qui devait passer par une législation sur le statut des esclaves.
Éléments d’un réalisme social
Étant donné ces considérations, il serait évidemment faux de déréaliser Sab et d’oublier qu’il a un contexte précis que l’on ne perçoit sans doute pas en le lisant hâtivement. Il ne s’agit pas de refaire ici, à partir du roman, l’histoire de la société cubaine. Elle n’est déjà que trop bien tracée (voir p. ex. Tardieu 2003). Mais on pourrait peut-être former un autre projet, lié au roman : celui de replacer quelques éléments de l’histoire racontée dans leur contexte.
Les changements économiques que connut Cuba pendant les quatre premières décennies du siècle expliquent en partie pourquoi les « méchants » sont de nationalité britannique. Au début du 19 e siècle, La Havane devint un nouveau centre commercial et capitaliste. Tous les ports cubains jouissaient d’une entière liberté mercantile depuis 1818. Mais cette expansion avait un prix : dépendre de manière croissante de la Grande Bretagne et des États-Unis. À ceci s’ajoutait le fait que la lancée de la production sucrière cubaine qui avait déjà dépassé celle de la Jamaïque dans les années 1830, dépendait de l’importation de nouveaux esclaves. L’Espagne n’ayant pas de traite nationale pour fournir les habitations, c’est l’Angleterre qui s’en chargea jusqu’en 1807. D’autres pays prenaient ensuite la relève et l’Espagne n’intervenait pas puisqu’elle profitait hypocritement de ce commerce en principe interdit. Mais c’est le matérialisme britannique, incarné par les Otway père et fils, qui est visé dans le roman. Le roman reflète les priorités commerciales de ces marchands étrangers, moins intéressés par la valeur de la terre ou la production agricole que par les profits rapides offerts par l’usure et par l’importation et la vente de manufactures dont les tissus étaient alors la denrée la plus rentable. En se concentrant sur une seule famille et un seul mariage, le roman présente donc un exemple tout à fait vraisemblable de la manière dont les intérêts commerciaux prennent le contrôle de l’économie cubaine au moment de la récession générale, vers 1820, qui touchait notamment la région centrale de l’île. Le prix du sucre diminuait à vue d’œil pendant que le coût de son transport augmentait.
On peut nommer d’autres éléments de réalisme social dans Sab . On a souligné que le couvent dans lequel se retire Teresa qui manifestement désirait s’enfermer, voire se protéger, accomplit en réalité un mouvement d’expansion du point de vue féminin. De fait, selon les Escenas cotidianas (1837) de Gaspar Betancourt Cisneros, un ami de del Monte, le couvent des Ursulines dans lequel elle se retire fut un des rares établissements dans la région de Puerto Príncipe où les femmes pouvaient obtenir une éducation sérieuse (voir Davies 2003b : 437). D’où la curieuse oscillation entre retraite et liberté qui domine les pages sur la vie de Teresa après sa rupture d’avec la famille de Carlota. La retraite dans le couvent ne signifie pas que Teresa rejette toute activité utile, concrète, ou qu’elle perdait une identité pleine et autonome. Bien au contraire, la perte de toute attache, dans son cas, équivalait à une suspension de son aliénation sociale, à une perte de définition à l’égard des interdits sociaux et à une existence au sein d’un monde réel, mais autre : celui d’une communauté de femmes (Lindstrom 2007 : 54-57).
Un autre élément tout à fait vraisemblable est la loterie gagnée par Sab. Introduite à Cuba en 1812, la loterie à laquelle pouvaient participer les hommes libres et les esclaves constituait en effet un moyen pour les esclaves de se racheter de leurs maîtres (Davies 2003a : 50). Même si don Carlos lui avait déjà promis la liberté pour avoir sauvé la vie d’Henry dans le premier tiers du roman, le sacrifice de Sab cédant le prix à Carlota et Henry est tout à fait exceptionnel aux yeux du lecteur contemporain. Cette observation peut par ailleurs jeter une lumière sur le personnage de Sab qui va à contresens de l’opinion générale. Selon Catherine Davies, Sab est tout à fait conscient qu’il augmente la valeur de Carlota sur le marché du mariage en lui offrant le prix de la loterie. Sa véritable tragédie serait alors de ne pas pouvoir faire concurrence à Henry dans ce marché sur lequel il avait lui-même exposé Carlota. Il ne serait donc pas une victime de l’injustice sociale, mais plutôt un de ses moteurs ; par conséquent il menacerait l’idéal de la sociabilité égalitaire projetée dans le roman (voir Davies 2003a : 51-52). L’inverse bien sûr est également vrai : sans la passion pour l’auto-sacrifice de Sab, sans les sentiments honnêtes qu’elle faisait naître, l’appel aux devoirs de l’humanité ne se ferait pas entendre.
Une exclusion motivée ?
Finalement, plusieurs explications ont été données sur l’exclusion de Sab de l’édition des Œuvres complètes de Gómez de Avellaneda qui ont paru en cinq volumes à Madrid entre 1869 et 1871. Les uns cherchent les raisons de ce geste dans des motifs plutôt personnels : dans le tournant religieux que prit la femme écrivain à la fin de sa vie ou dans l’impossibilité de retoucher le texte de l’édition originale qui remontait loin dans le temps du point de vue de l’auteur à la fin des années 1860 (Rivas 1990 : 166). Ces explications par ailleurs ont ceci de concluant qu’elles ne se limitent pas à Sab , car de fait, Gómez de Avellaneda a également exclu deux autres romans de jeunesse de ses Obras literarias : le déjà mentionné Dos mujeres (1842) et un roman historique sur la conquête de l’Amérique, Guatimoz í n, ú ltimo emperador de México (1845). On peut toutefois accepter que plusieurs facteurs supplémentaires se soient ajoutés aux considérations mentionnées. La première édition de Sab avait été confisquée à Cuba, de toute évidence à cause des doctrines « subversives » et des propos « immoraux » que le roman explicite (sur le mariage et l’esclavage, peut-être aussi sur l’amour de Sab pour sa cousine Carlota {8} ) (Servera 2005 : 47-48, Schlau 1986 : 502, Selimov 1999 : 203). Gómez de Avellaneda a-t-elle voulu préserver d’un destin semblable l’édition de ses Œuvres complètes trente ans après ? C’est bien probable. Mais on ne saurait élucider complètement le mystère selon lequel elle paraît avoir désavoué précisément le seul de ses nombreux romans qui soit à l’origine de sa grande renommée posthume.

Frank Estelmann
NOTE TECHNIQUE ET REMERCIEMENTS
L’édition retenue pour la traduction est celle de la Bibliothèque virtuelle Cervantès. Il semble qu’une erreur se soit glissée dans la présentation de l’œuvre : la photo de la couverture révèle clairement la date de 1841 (date exacte) mais il est fait mention, dans la glose accompagnant l’édition, de 1844 comme date de la publication par l’imprimerie de la Calle del Barco, numéro 26, à Madrid. La numérisation de l’œuvre a été réalisée par l’Atelier Digital de l’Université d’Alicante en 2000.
La traduction des prénoms du roman a suivi la règle suivante : le titre de « don » Carlos ne pouvant être traduit et la filiation père-fille étant très importante, nous avons choisi de garder le prénom de Carlota, puis par voie de conséquence, de garder également les prénoms espagnols de l’œuvre, à la consonance familière pour des lecteurs francophones. En revanche, les prénoms de la famille Otway, ont été « anglicisés » en George et Henry ; le prénom du fils, conservé sous la forme « Enrique » aurait exagéré sa toute récente appartenance à la société cubaine.
Les notes entre crochets ont été ajoutées ; celles qui n’en ont pas sont de l’auteur.
L’auteur tient à remercier Agnès Schachermayer, Lucia Giacomelli et Tobias Berneiser pour leur aide et leur soutien. La traductrice, pour sa part, remercie sa correspondante cubaine pour l’aide apportée dans la connaissance de la botanique de l’île. Nous ne pouvons manquer de remercier conjointement Roger Little, directeur de la collection, qui nous a accompagnés et soutenus dans nos travaux respectifs de recherche et de traduction.
F. E., E. P.
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Première édition :
Sab (1841). Madrid, Imprenta calle del Barco, núm. 26, 2 vols.

Éditions modernes :
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