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Salem

De
270 pages

Salem ! Jérusalem ?



Un livre où il est question des Juifs, bien-sûr, mais aussi des croisades, des Chrétiens, des Musulmans, de Saladin, de Caligula, de Theodor Herzl mais encore d’un américain, d’une palestinienne, de musique et d’amour, de sexe, de mort et d’éternité.



Un livre somme sur la ville de tous les conflits, le lieu de tous les prodiges, des horreurs et des merveilles...


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-74124-0

 

© Edilivre, 2017

Dédicace

 

A Alain Finkielkraut

Exergue

 

Nombreux sont, certes, les actes commis par des méchants contre la volonté de Dieu mais telle est sa sagesse, telle est sa puissance que tout ce qui paraît opposé à sa volonté tend vers des issues ou des fins qu’il savait à l’avance bonnes et justes.

Saint-Augustin, La Cité de Dieu (chapitre XXII)

« Jérusalem est à nous autant qu’à vous… »
Saladin, Lettre à Richard Cœur de Lion

Avons-nous en Orient ou Occident, un lieu d’espoir où placer notre confiance hormis la terre pleine deportes vers laquelle s’ouvrent les portes du Ciel ?
Judah Halévi

Iesod

Le professeur Baldwin savait qu’il allait mourir mais comme chacun de nous, il ignorait où, quand et comment…

Du treizième étage de sa tour avec vue sur l’Hudson, il contemplait le ballet incessant des hélicoptères, quelques dizaines de mètres au-dessus ou s’abandonnait au vertige pour détailler sur le ruban d’argent les remorqueurs qui vrombissaient tout en bas.

Ce spectacle monotone et changeant lui servait d’échappée au cercle obsessionnel de pensées qui assaillent souvent les retraités récents : bilan de la vie professionnelle, souci des enfants, retour sur les réussites et les échecs…

Il avait enseigné l’histoire – fort peu la géographie – pendant quarante ans au Lycée français de New-York et l’amour pour sa discipline, bien plus que pour ses élèves, ne l’avait pas quitté : il poursuivait des recherches sur le monde antique et travaillait désormais gratuitement pour la gloire.

Son fils unique, Eric, brillant journaliste, impétueux, aventureux était un sujet de préoccupation, sinon d’inquiétude pour un père fonctionnaire qui jamais n’avait vécu avec autant d’intensité : encore célibataire à trente-quatre ans, il multipliait les aventures avec des partenaires des deux sexes, aidé en cela par le prodigieux dynamisme de « la cité qui ne dort jamais » à peine empêché par les parkings et les ascenseurs…

Heureusement, le professeur avait une sœur, de quinze ans sa cadette, Myriam, l’enfant du miracle. Elle était née en Europe, en Espagne et non comme lui aux U S A.

Elle non plus n’était pas mariée mais c’était bien là le seul point commun avec Eric : à la différence de ce dernier, elle ne chassait pas, elle donnait ; elle ne courait pas, elle flânait. C’était une fille douée pour la vie, qui aimait tellement cette vie, les autres, tous les autres qu’elle avait décidé de ne se donner à personne pour mieux se prêter à tous.

Enfin, le professeur qui était veuf vivait avec un chien qu’il avait surnommé Azor, un chien dont souvent il se serait bien passé…

Mais, tiens, justement, Azor jappait, il voulait sortir…

La séquence de l’ascenseur avait toujours le même effet : sur le maître, une curieuse sensation entre les jambes, nullement désagréable mais déstabilisante tandis que la rapidité de la descente pouvait laisser craindre un dysfonctionnement du frein à partir du second étage ; quant au chien, il remuait la queue frénétiquement.

En bas, sur le trottoir, le soulagement, la suite des stations odorantes, les attentes aux feux jusqu’au square et parfois le dérangement d’un spectacle inopiné : au milieu de la chaussée, un couple d’animaux en pleine action : la chienne les yeux fixes, placide comme une vache, offrant complaisamment son arrière-train humide au va-et-vient du vit d’un boxer bien monté, scène à ce point suggestive que le professeur se souvenait alors d’une maîtresse qui l’avait vite rejoint après une telle amorce pour être prise bien à fond et faire partir toutes les fusées d’un feu d’artifice hitchcockien…

En attendant, la circulation était interrompue et personne ne protestait : aucune irritation chez les conducteurs interdits mais une fascination, une contemplation avide…

Quant au professeur, il s’en remettait vite : la maîtresse s’était éloignée et il avait vieilli.

En réintégrant l’ascenseur, Baldwin s’abîmait en réflexions sur le parallèle entre les animaux et l’homme : que de similitudes d’abord : un corps sensible et une âme provisoire en ce corps ; la lutte pour la vie, pour la nourriture, souvent au détriment de ses congénères ; la fatalité de la reproduction et du sexe avec ses parades, ses danses et ses leurres…

Que de différences pourtant : le corps de l’un, dépourvu de poils pour l’essentiel, ainsi tellement plus sensible, plus apte aux caresses, aux raffinements de l’érotisme qui confèrent à l’amour humain l’avantage et le prestige d’une culture, d’un art du jouir…

Face à cela, l’étreinte souvent rapide, parfois douloureuse de tant d’animaux qui font cela comme sous contrainte, sans choix, sans élection, sans joie, méritant l’adage latin qui n’exige pas même de traduction : « post coïtum animal triste »

Après le coït, la femme souvent rit ou sourit ; l’homme pense à récidiver…

Quant à lutter pour vivre, si les animaux tuent pour se nourrir, ils le font rarement par plaisir et en tous cas jamais ils ne mettent au point une stratégie de destruction massive au sein de leur espèce.

Pour ce qui est de l’âme, sans la refuser aux uns et aux autres, le professeur estimait qu’il y avait bien une hiérarchie, une inégalité entre l’âme des bêtes et celle des hommes ; il se mettait souvent en colère intérieurement contre ces gens qui, mettant l’homme et l’animal au même niveau, provoquaient chez ces derniers de véritables crises de désespoir en leur tenant de longs discours auxquels ils étaient incapables de répondre ; d’ailleurs, il avait remarqué – dans les tableaux des musées représentant, généralement en bas, à droite ou à gauche, mais tout petits, des chiens ou des chats (c’était pire quand le peintre avait donné une expression humaine à ces animaux : grotesque garanti) – une expression soit égarée soit triste.

En dehors des musées, dans la vie courante, il était souvent frappé de la tristesse, de l’apathie, du sentiment d’abandon qui se dégageait du regard des animaux, des fauves en particulier, si bien dotés pour tuer et pour courir, si royalement habillés, si pauvrement habités.

Quant aux animaux domestiques, chiens et chats de compagnie, leur joie n’est au rendez-vous que lorsque leur maître daigne jouer avec eux un moment.

Ainsi, des êtres dépendants, inférieurs, pitoyables, la plupart d’ailleurs attendant le carnage ou la boucherie, tels étaient les animaux aux yeux du professeur.

S’il n’avait aimé profondément son fils Eric et sa sœur Myriam, Baldwin aurait pu passer pour un cœur sec, un vieux mandarin rigide ; mais outre ces attachements, outre ses recherches, il y avait la nature et la musique, il y avait eu l’amour des femmes, il y avait toujours l’amour de l’art.

Et puis, il était le père, il se sentait un père qui devait être responsable, d’autant plus responsable que son fils prenait tous les risques : journaliste américain mais d’origine juive, Eric se trouvait alors en Israël ou plutôt en Palestine car il ne cessait de se déplacer entre Jérusalem, Ramallah et Tel-Aviv, multipliant les contacts, jouant de sa compétence linguistique – il parlait outre l’anglais, l’hébreu et l’arabe – n’hésitant pas à entrer dans les maisons, à se lier aux familles, en quête d’informations au plus chaud des milieux activistes des deux bords, sans vraiment cacher le tropisme de ses sympathies, sans déguiser sa fierté, sans masquer son assurance d’appartenir au peuple élu.

Heureusement, Myriam, la sœur qu’il chérissait, le laissait d’avantage en repos : après des études de commerce, elle avait travaillé dans l’import-export d’agrumes puis ayant démontré son efficacité, avait pris la direction d’une supranationale.

Depuis plusieurs années, elle permettait aux boutiques de comestibles de « la grande pomme » de regorger des fruits du soleil : oranges, figues, pastèques, cédrats auxquels s’ajoutaient les fruits secs – noix et pistaches – en particulier mais comme la dame était belle et voulait rester belle, elle prenait soin de sa peau et de celle des autres en commercialisant les produits de beauté de la mer Morte et de Naplouse : crèmes, savons, masques et sels de bain. Le savon de Naplouse, essentiellement à base d’huile d’olive, l’avait rendue riche et douce comme seule la richesse (quand elle ne se limite pas à l’avoir bancaire) peut conférer un surcroît de douceur à une femme de cœur.

Cette sœur ne l’avait pas appelé depuis trois semaines ; il s’inquiétait ; comme il s’inquiétait au sujet d’un ami d’Eric, un certain Jonathan, homme de media, bisexuel amateur et organisateur de partouses.

Insinuant, entreprenant, intelligent, il fascinait Eric qui semblait prêt à le suivre dans toutes les aventures…

On peut affirmer que le professeur était un homme inquiet, inquiet de tout, torturé depuis toujours par de multiples questions, un homme véritablement « mis à la question » et ceci d’autant plus qu’en raison de ses longues études, de ses compétences en de multiples domaines, de son immense culture – outre sa discipline fondamentale, l’histoire, il connaissait la géographie, la géologie, le grec, le latin, (il venait de décider de s’initier à l’hébreu) l’allemand, l’anglais et le français ; il avait des lumières en physique, en biologie, en mathématiques ; il avait reçu en outre une solide formation en linguistique.

Ces options, ces leviers, ces angles d’attaque du réel, ces points de vue, ces éclairages lui avaient fait une vie passionnante mais plutôt décalée, à l’écart de ses semblables qui l’étaient si peu…

Plusieurs femmes l’avaient quitté faute d’être suffisamment reconnues, faute de se sentir nécessaires.

En ce moment, à la retraite, Baldwin plus que jamais disponible se posait beaucoup de questions ; en vrac et non exhaustivement :

– sur les cultures : le métissage culturel est-il souhaitable ?

– sur les langues : leur raréfaction au profit d’une ou deux langues dominantes est-elle un avantage ?

– sur les sexes : quid de l’homo, de la bisexualité, de la notion de genre ?

– sur les religions : les monothéismes ont-ils définitivement gagné la partie ? Pourquoi les juifs qui avaient reconnu Jésus comme prophète n’ont-ils pas reconnu Mahomet en 624 ?

– sur le mal : mais là, la question lui paraissait résolue dans le sens de la légitimation…

– sur l’emploi dans les pays développés…

– sur les races, les nations et les civilisations…

– sur les soi-disant maladies mentales et le prophétisme…

– sur le rapport hommes /animaux : pourquoi en particulier de plus en plus d’humains préfèrent-ils l’animal à l’homme ?

Heureusement Azor coupait court régulièrement par un aboiement péremptoire à ces cogitations ; Baldwin l’ignorait superbement et n’entamait jamais une controverse.

Le drame ou la chance du professeur consistait dans le fait, pour lui incontestable, qu’il avait des réponses à la plupart de ces problèmes…

Pour ce qui est du métissage, il était inéluctable et même très profitable tant d’un point de vue physique que culturel ; à condition cependant que chacun des partenaires gardât sa richesse d’origine : la culture générale s’en trouvait merveilleusement élargie. Mais cela demandait du caractère et une bonne formation. Pas facile.

La raréfaction des langues, l’actuelle dominance de l’anglais était un faux problème : jadis l’empire romain unifié sous l’égide du latin avait bien fini par accoucher des langues romanes, le processus de raréfaction n’était donc pas irréversible… même si l’anglais était un hybride n’ayant pas la même puissance de décomposition que le latin ; l’issue était peu sûre et le professeur se promettait d’étudier la question plus à fond ultérieurement.

Pour le sexe, il se souvenait que l’ancien testament distingue trois types d’homosexualités : celle du corps, de la physiologie, des apparences, l’efféminé ; celle du mental, de la volonté de puissance, de la domination ; celle qui n’est que de circonstances, de rencontre, qui peut être sans suite et permet la bisexualité.

La première est de nature ; la seconde est choix de liberté ; la troisième est affaire de hasard ou de providence.

En tous cas, il ne fallait pas se payer de mots : le sexe était une réalité ; le genre une appellation non contrôlée qui concernait plus la linguistique ou la grammaire que la personne humaine.

Sur les religions, les monothéismes l’avaient emporté, pour lui, définitivement sur panthéismes (trop primitifs) et animismes (trop subjectifs) ; mais trois monothéismes demeuraient : le judaïsme (moins de 1 % de la population mondiale ; l’Islam (autour de 20 %) et le christianisme (plus de 30 %) ; ces pourcentages montraient assez que l’importance d’une religion, son poids historique ont peu affaire avec le nombre de ses pratiquants.

Sur la raison d’être de ces trois religions, les trois religions du Livre, il n’avait pas encore de réponse…

Mais sur le mal, en revanche, sur ce que les philosophes appellent si malencontreusement « le problème du mal » : les maladies, les incurables, les perversions, les crimes, les cataclysmes, le professeur n’avait aucun doute : tout mal était fondé, justifié car tout mal produisait un bien dont le bénéfice était incommensurable au préjudice subi : le surcroît de dignité, de qualité humaine conféré par le malheur…

Pour parler du chômage et de son augmentation dramatique dans les pays développés, le mot « crise » lui semblait totalement inadéquat dans la mesure où une crise est le moment précis où une décision doit être prise, décision qui réalise une discrimination, une séparation entre un avant et un après, une coupure nette et non un lent et long processus de dégradation comme celui que nous observons depuis des années.

Ainsi pas de crise mais une mutation profonde, progressive, irréversible qui conduit à un changement d’époque.

En fait, les pays développés, l’Europe, les U S A, le Japon, gavés de biens, ayant atteint les normes du confort ne connaîtraient jamais plus le plein emploi sauf à modifier fondamentalement leur mode de vie et leur organisation sociale et économique : réduction drastique de la part du travail dans la vie quotidienne, doublement ou triplement des salaires, réorganisation des états pour encadrer et réglementer les temps d’activité et de loisir des citoyens, ce qui signifiait une grande politique culturelle : permettre aux populations d’accéder à une culture de qualité, celle aujourd’hui qualifiée d’élitiste au lieu de les abandonner à une sous culture de masse promue à seule fin de les rendre esclaves des pratiques mercantiles ; tout cela bien sûr au niveau des grands ensembles de la planète et non au seul niveau national ; il fallait donc aller vers une gouvernance mondiale.

Il fallait aller vers un changement d’état.

Les races, elles se valaient toutes, bien-sûr mais non les civilisations dont certaines accusaient un tel retard qu’il était moralement condamnable de ne pas voler à leur secours…

Les malades mentaux n’étaient aucunement réductibles à des maladies mentales : presque toujours fils de la souffrance, les malades mentaux étaient affligés d’une sensibilité excessive, douloureuse, parfois d’une intelligence supérieure à la moyenne et pouvaient donc, dans certains cas, être mis au service de la société comme des ministres, des instruments fragiles infiniment précieux.

Les prophètes schizophrènes ?

Quelle blague !

Quant au rapport hommes-animaux, il se déséquilibrait fâcheusement : les chiens et les chats, entre autres, avaient désormais des puces-électroniques – mais aussi des coiffeurs, des tailleurs, des traiteurs, des régimes et leur couverture maladie coûtait plus cher que celle des humains (qui d’ailleurs n’en avaient pas toujours) Foutaise !

Mais aussi scandale : les enfants mordus, les bébés dévorés, des adultes indulgents : « ils n’avaient pas à se trouver là »

Le professeur éructait : la certitude d’avoir raison le défigurait ; Azor grognait sourdement ; tout cela, certes, un peu sommaire, mais il aurait le temps d’approfondir, de préciser ; plus que la justesse des analyses importait pour lui aux questions de toujours répondre.

Azor aboya : décidément, puisque cet animal n’entendait pas tenir son rang, garder sa place, il irait sans lui à la bibliothèque.

Les bibliothèques, il n’aimait pas beaucoup, la sienne exceptée ; des lieux de travail, des stations obligées pour un professeur, un chercheur.

De vastes salles dont les rayonnages, les armoires au fond desquelles gisaient les ouvrages, tels des cadavres dans une morgue, lui inspiraient surtout malaise et agacement : que de livres inutiles, que de vaines prétentions ! Et puis, quel ennui que cette présentation codifiée, sans hiérarchie, sans fantaisie, sans art, reflet de sociétés mécaniques et robotisées nivelant toute création, juxtaposant l’inepte et le trésor, l’enfer et le paradis ; oui même si l’enfer des bibliothèques avait disparu avec l’effacement d’une certaine morale.

Chez lui, en revanche, dans son appartement du treizième étage, la bibliothèque était le lieu des rencontres imprévues, des choix, des sélections, des exclusions impitoyables ; chaque livre qui n’était plus un ouvrage mais un monde, l’univers d’un homme singulier, chaque livre avait sa place justifiée, belle, tant pour les yeux que pour l’esprit.

Outre la beauté, dans sa bibliothèque, ni l’humour ni la vie ne laissaient à désirer.

A New-York, la bibliothèque, c’était le troisième dessous, le cinquième sous-sol. En raison du prix exorbitant des loyers et du foncier, la bibliothèque du quartier avait dû s’enterrer sous un parc à voitures, au cinquième niveau sous la chaussée.

Pour entrer dans cet antre, le professeur devait utiliser un ascenseur qui tenait beaucoup du monte-charge mais dont les pannes fréquentes l’obligeaient à emprunter l’escalier qui menait aux parkings. Ces lieux étaient mal fréquentés et sentaient mauvais : un remugle d’urine et de sperme hantait l’escalier ; les garages étaient le théâtre des ébats les plus débridés, en particulier ceux du milieu « gay ».

Mais il arrivait qu’une mère de famille frustrée ne puisse plus attendre et se fasse prendre debout, dans l’escalier, adossée au béton, appréciant mieux ainsi les coups de boutoir d’une bite d’occasion.

Le professeur passait en disant pardon, contrarié de déranger…

La ville, ses trottoirs, ses parkings et son béton finissaient par l’indisposer sérieusement ; il ressentait presque douloureusement le manque d’espaces verts, d’arbres et de nature et pensait avec toujours plus d’assurance que ce milieu artificiel induisait, produisait la sexualité déchaînée dont il était à son corps défendant trop souvent le témoin impuissant.

Comme la guerre, une culture de mort stimule le désir, le besoin de reproduction.

Enfin, après l’ascenseur ou l’escalier, les voitures, les motos, les échos de hard-rock, il pénétrait dans la cave où il poursuivait ses recherches. Il tentait alors de mener à bien deux entreprises : une monographie de Caligula, cet empereur dont il est admis qu’il était fou et une recherche en géologie sur le grand rift.

Le professeur Baldwin, dont les parents originaires d’Europe centrale avaient émigré aux U S A, était né à New-York, loin de ses racines et fort oublieux de sa judéité ; agnostique, sa religion se réduisait au culte de la raison dont les imparables progrès, les patients processus lui avaient permis d’obtenir ses diplômes, de s’élever sur l’échelle des grades universitaires et de gagner sa vie honorablement tout en cédant à quelques lubies.

L’intérêt pour le grand rift n’était donc pas uniquement d’ordre géographique et géologique, il s’agissait aussi, l’âge venant, des prémices d’un souci identitaire concernant la terre de ses lointains aïeux.

Le grand rift ou rift du Jourdain est une faille géologique qui, partant du nord de la Syrie s’étend sur près de sept-mille kilomètres jusqu’à la Zambie, au sud des grands lacs, en Afrique centrale.

Une cicatrice sur le ventre du monde…

Le Jourdain dévalant du mont Hermon au Liban à quarante-cinq mètres d’altitude traverse le lac Houlé puis le lac de Tibériade avant d’enfoncer son cours étroit et tortueux vers la mer Morte, à trois cent quatre-vingt-dix mètres au dessous du niveau des mers libres. Ce fleuve a donc la vallée la plus profonde au monde et trace la ligne droite qui se poursuit par le golfe d’Akaba dans la mer Rouge et au-delà vers l’Afrique.

Cette coupure impressionnante captivait Baldwin comme la pliure d’un livre, un livre de secrets ; il lui arrivait souvent d’imaginer le cataclysme consistant dans le déversement subit de la Méditerranée dans le gigantesque creux de cette faille.

Il savait par ailleurs que de part et d’autre de cette ligne s’était certainement joué le drame majeur de notre histoire : l’apparition de l’espèce humaine.

La terre d’Israël, Erets Israël, jadis avait été couverte par une mer, la Téthys. Au sud, une autre plaque tectonique, un énorme continent, le Gondwana, se fragmenta à l’ère tertiaire pour former l’Inde, l’Afrique, l’Amérique du sud, exhaussant alors la Téthys et du même coup constituant le socle d’Israël. De ces glissements tectoniques du précambrien, antérieurs à l’apparition de la vie sur la planète, provenaient les merveilles pétrifiées qui font aujourd’hui auprès des géologues la réputation de la région d’Eilat, paradis touristique serti comme une gemme au fond du golfe d’Akaba.

Granit, gneiss, quartz, diabase et porphyre mais surtout la verte malachite, appelée « pierre d’Eilat » faisaient rêver le géologue tout autant que les fonds marins de la mer Rouge avec ses coraux et sa faune multicolore tentaient le vieux professeur qui était excellent nageur.

Ainsi « l’Araba », nom hébreu de ce désert, de cette steppe qui de la Syrie au golfe d’Akaba entaille si profondément l’écorce terrestre, le fascinait.

Une tradition fait du Golgotha à Jérusalem, avant le théâtre d’un supplice, la sépulture du premier homme…

Le Deutéronome nous apprend que les habitants d’Eilat appelaient leur ville « la première cité » en raison du fait que les israélites, à leur retour d’Egypte, étaient entrés par là dans la terre promise.

Baldwin s’interrogeait sur le décor, les conditions de l’entrée en scène du premier homme…

Il semble entendu qu’il y a huit millions d’années environ, les grands singes hominoïdes vivaient à l’est de l’Afrique dans une zone largement boisée. A la suite de modifications géologiques, les climats de part et d’autre du rift auraient évolué différemment : humide en milieu forestier à l’ouest, plus sec avec des savanes à l’est. Une hypothèse vraisemblable pose que les grands singes sont nés dans les arbres de l’ouest ; les hommes dans les savanes à l’est. En quoi cette hypothèse est-elle recevable ? Elle a l’avantage, considérable, de rendre compte, de justifier sinon d’expliquer totalement le passage à la bipédie qui est l’un des discriminants fondamentaux entre l’homme et les primates.

En effet, loin des arbres et des jeux de mains que leurs ramures induisent, l’homme plongé dans la savane et ses hautes herbes n’aurait eu d’autre issue que de se redresser pour voir et avancer…

Le professeur n’était ni anthropologue ni paléontologue mais il s’intéressait à tout ; cependant, sans vouloir l’accabler, il faut dire que, lorsqu’il se plongeait dans la lecture d’un de ces ouvrages qui abordent la question épineuse de l’origine de l’homme, la transition des mammifères aux hominoïdes, la distinction des australopithèques et des paranthropes, la répartition des hominidés en espèces voisines : homo habilis ; rudolfensis ; ergaster ; erectus ; neandertal (dont le volume cérébral est plus important que celui de sapiens) cro-magnon puis, pour finir triomphalement « sapiens », oui, il faut le dire, alors, généralement, le professeur Baldwin était gagné d’un irrépressible rire nerveux…

Sur le sujet de la transition délicate des animaux à l’homme, il admirait ces chercheurs qui ne cessaient de trouver un chaînon manquant…

Tout cela lui semblait peu convaincant ; seule certitude : quittant l’Afrique, le premier homme avait emprunté ce couloir, parcouru cette faille pour entamer la migration qui devait peu à peu lui faire peupler la planète.

Croire à l’évolution des espèces, à ce lent progrès qui mènerait des organismes unicellulaires à la complexité géniale des animaux et de l’être humain, ce darwinisme lui apparaissait peu scientifique, entaché de pensée magique, naïve, téléonomique (tout est orienté vers un but, une fin heureuse, le toujours mieux) ce darwinisme confinait à une sorte de religiosité béate.

Fils de pasteur, comme Friedrich Nietzsche, Charles Darwin, et c’est piquant, par le truchement d’une promotion du hasard, devint l’étendard d’une croisade antireligieuse.

L’homme de l’antéchrist donne la main à l’auteur de « l’Origine des espèces », au destructeur du créateur : faire du hasard, des mutations aléatoires favorisées mais non générées par l’adaptation au milieu le moteur de l’évolution, c’était remplacer un dieu par un autre, une autre forme d’obscurantisme pour le rationaliste intraitable qu’était devenu Baldwin.

Selon Darwin, entre l’homme et l’animal, c’était le continuum, pas de saut qualitatif.

Et pourtant Baldwin, j’écris bien Baldwin, avait aimé comme seul l’homme peut aimer : plusieurs fois, des femmes tellement différentes, toutes uniques, en leur corps, leur esprit, les yeux, la voix, les cheveux, leur chair, leurs choix si particuliers, inattendus, surprenants, ravissants ; et ces fantasmes autour de leur nom, de leur prénom et cette construction d’un mythe propre à chacune, cette poésie de l’amour humain, il l’avait connue, écrite, partagée, échangée, toute cette culture si raffinée mais si farouche, si fragile et si forte, cette projection de soi en l’autre, cette attente d’un retour, cette douloureuse attente, douloureuse en ce qu’après quelque temps, après l’éblouissement, le comble des premières fois, on se rend compte que l’autre vous échappe après l’étreinte, persévère dans son être séparé, ne vous appartiendra jamais, refermé comme une fleur après la pluie ou le soleil et tandis que la nuit doucement tombe, retourne à sa solitude.

Cette déchirante merveille, il avait connu ; l’infini de l’autre, l’infini en l’autre, il savait mais il avait tout brisé.

Il se souvenait de cette fin de matinée quand une de ses étudiantes était venue sonner pour lui soumettre un mémoire, quand après quelques propos convenus, elle s’était tue, obstinément, puis sur le canapé du salon se renversant en arrière, avait fermé les yeux, se taisant toujours, attendant qu’il vienne se pencher sur elle, lui offrant ses lèvres ; sa longue hésitation – il était marié ; elle avait plus de vingt ans de moins que lui – sachant parfaitement où cela pouvait mener mais elle était belle, gracieuse, cultivée et elle s’offrait.

Il avait cédé, l’avait aimé ardemment pendant quelques mois puis elle était tombée enceinte ; elle ne voulut pas avorter ; il ne voulait pas divorcer : il ne reconnut jamais l’enfant mais veilla de loin à son entretien.

Plus tard, la jeune femme se donna à n’importe qui, aux plus laids, aux plus ridicules mais il ne la revit plus.

Quant à l’enfant, c’était un fils, après une jeunesse chaotique, il s’adonna à la boisson, aux drogues et après avoir tout raté, après avoir beaucoup souffert, dut être interné ; on parla de troubles du discernement, de schizophrénie mais les médecins n’étaient pas sûrs…

Sans aller aussi loin avec les autres, il avait souvent suscité la jalousie de sa femme et ne l’avait pas rendue heureuse (sa fin prématurée était peut-être le résultat de sa légèreté, de son égoïsme, d’une certaine incapacité à prendre au sérieux ce qui n’appartenait pas à un certain niveau d’intellectualité)

Il avait eu d’autres liaisons sans jamais connaître l’amour.

Pour tromper sa solitude, un jour, une collègue qui partait pour l’Europe, lui avait laissé ce chien qui maintenant l’encombrait ; Baldwin avait parfois la nostalgie du grand amour qu’il n’avait pas connu, qu’il n’avait pas voulu vivre ; Azor quant à lui copulait mais ne connaîtrait jamais de Zémire. Un couple comme Tristan et Iseut, Roméo et Juliette, Zémire et Azor, des couples à jamais de culture, loin de toute nature, de toute animalité, de toute chiennerie, il ne connaîtrait pas.

Azor était un animal et non un humain…

Entre les deux, un abîme, une faille, du rêve impossible pour un chien…

Et puis, dans quel ordre ? L’homme et l’animal ? L’animal et l’homme ? Dans quel ordre temporel ? Dans quelle distribution spatiale ?

Il pensait à Lascaux où il y a tant d’animaux, si peu d’hommes…

Que pouvait nous apprendre l’art pariétal ?

Tout d’abord, de même que de nous aux héros d’Homère, il n’existe aucun progrès, aucune différence en qualités humaines, en intelligence, en sensibilité, de nous aux hommes du Solutréen ou du Magdalénien ancien, soit il y a plus de dix – huit – mille ans, aucune solution de continuité, aucun hiatus.

Les taureaux, les bisons, les chevaux, les cerfs, les bouquetins, les antilopes, les vaches et les aurochs, les lions de Lascaux, tous ces superbes animaux, si fins, si colorés, si puissants courent, vivent comme en apesanteur, tels des dieux…

Mais les dieux se chasseraient-ils ? Est-il licite de les tuer, de les manger ?

Ils sont nombreux ces animaux et si beaux mais l’homme, presque absent, les a tracés, créés avec un art stupéfiant : utilisation sagace du support, la paroi rocheuse qui déforme un membre, une encolure, est déjouée, corrigée ; les écailles qui se détachent, laissant un blanc dans la composition, sont utilisées ; l’élan d’un même animal en pleine course est reproduit par la multiplication des formes qui lues d’affilée donnent l’illusion du mouvement…

L’homme de Cro-Magnon avait inventé le cinéma !

Et puis, des signes, pour nous indéchiffrables, pour eux renvoyant sans doute à une grammaire, un corpus de croyances et de mythes…

Rien de sûr sinon le génie absolu de ces hommes.

Et avant eux ? Bien avant eux ?

Gageons qu’il en allait de même : toujours l’incomparable génie de l’homme aussi loin que l’on remonte…

Alors pourquoi tant d’animaux aussi réalistes ; si peu d’hommes seulement stylisés ?

Que signifie cette scène curieuse où un bison éventré charge un homme à terre ? Cet homme, petit, longiligne, incolore, abstrait mais le sexe en érection, que nous dit-il ? La supériorité de l’animal sur lui ? L’avantage ostensible en taille, robe, pelage, beauté des uns sur les autres ? A moins que la représentation ne soit une prise de corps, un acte de possession…

Et ce sexe dressé face à la mort… Les Magdaléniens lisaient-ils Freud ?

La quasi-absence de l’homme et sa stylisation dans l’art pariétal n’en font certainement pas un second rôle : bien des religions refusent, condamnent la représentation du divin.

Le professeur, conscient qu’il fuyait son passé, qu’il se fuyait dans des recherches hasardeuses et peut-être inutiles se fatiguait au milieu des livres, des encyclopédies et ceci d’autant plus qu’il manquait d’air dans son sous-sol ; ou plutôt qu’il pâtissait de l’air vicié de la climatisation. Il ne pouvait demeurer beaucoup plus d’une heure dans une atmosphère qu’il éprouvait pestilentielle et se désolait que la connaissance dût se réfugier en ces bas fonds et – ipso facto – sentir si mauvais, être si confinée.