San-Antonio et son double. L
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San-Antonio et son double. L'aventure littéraire de Frédéric Dard

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Description

De San-Antonio, personnage et signataire en cinquante ans (1949-2000) de près de 200 romans d’aventures policières, on a souvent répété qu’il était l’écrivain que lisent même ceux qui ne lisent pas et qu’il passionnait toutes les classes de la société, « du clochard au président de la République ». On a dit aussi que son succès avait fait des éditions du Fleuve Noir un fleuve d’or. Qu’il était provocateur, drolatique et grossier, inventif et burlesque, obscène et cocasse. Qu’il avait créé 20 000 mots nouveaux, la plupart énergiques et crus ; on a vu en lui tantôt l’anti-Simenon et tantôt le nouveau Rabelais. Tout cela est largement vrai. Mais ce phénomène a fait de l’ombre à l’autre versant de l’œuvre de son créateur Frédéric Dard (1921-2000). Or les écrits de ce dernier, véritable continent immergé, révèlent une diversité étonnante. Des centaines de romans, nouvelles, articles, pièces de théâtre, scénarios de films s’ajoutent à la série San-Antonio, pour fournir l’une des bibliographies les plus considérables de l’histoire de la littérature française. En en reliant les deux versants, on mesure mieux sa cohérence et son originalité. Ce livre, la première monographie consacrée aux multiples facettes de Frédéric Dard, resitue cette carrière unique dans son contexte éditorial et critique. Dix ans après la mort de Frédéric Dard, il offre ainsi une vue sans équivalent sur cet auteur « double » et la littérature de son temps.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 2
EAN13 9782130791461
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0127€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Dominique Jeannerod
San-Antonio et son double
L'aventure littéraire de Frédéric Dard
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2010
ISBN papier : 9782130573708 ISBN numérique : 9782130791461
Composition numérique : 2016
http://www.puf.com/
Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
Présentation
De San-Antonio, personnage et signataire en cinquante ans (1949-2000) de près de 200 romans d’aventures policières, on a souvent répété qu’il était l’écrivain que lisent même ceux qui ne lisent pas et qu’il passionnait toutes les classes de la société, « du clochard au président de la République ». On a dit aussi que son succès avait fait des éditions du Fleuve Noir un fleuve d’or. Qu’il était provocateur, drolatique et grossier, inventif et burlesque, obscène et cocasse. Qu’il avait créé 20 000 mots nouveaux, la plupart énergiques et crus ; on a vu en lui tantôt l’anti-Simenon et tantôt le nouveau Rabelais. Tout cela est largement vrai. Mais ce phénomène a fait de l’ombre à l’autre versant de l’œuvre de son créateur Frédéric Dard (1921-2000). Or les écrits de ce dernier, véritable continent immergé, révèlent une diversité étonnante. Des centaines de romans, nouvelles, articles, pièces de théâtre, scénarios de films s’ajoutent à la série San-Antonio, pour fournir l’une des bibliographies les plus considérables de l’histoire de la littérature française. En en reliant les deux versants, on mesure mieux sa cohérence et son originalité. Ce livre, la première monographie consacrée aux multiples facettes de Frédéric Dard, resitue cette carrière unique dans son contexte éditorial et critique. Dix ans après la mort de Frédéric Dard, il offre ainsi une vue sans équivalent sur cet auteur « double » et la littérature de son temps.
Table des matières
Abréviations Introduction Légendes de San-Antonio Chiffres et lettres : les comptes et la valeur
Première partie. L’étrange carrière de San-Antonio Présentation Chapitre I. Comment on (ne) devient (pas) écrivain L’excentré et l’excentrique Maîtres et ouvriers du roman populaire d’avant guerre Prendre modèle : Radiguet ou Simenon ? Splendeurs et misères de l’homme de lettres de province Thèmes et tonalité : la persistance des années noires L’œuvre ignorée Chapitre II. Une entreprise littéraire Le lieu et la formule Les débouchés de la scène Le découpage de la production Universalisation de l’offre La professionnalisation de l’écriture Une littérature en société anonyme Deuxième partie. Les paradoxes de la valeur littéraire Présentation Chapitre III. Phénomène social et qualité littéraire Entre roman policier parodique et roman-feuilleton La geste de Bérurier L’épopée de la France des Trente Glorieuses Fragments d’un discours pornographique Cinquante ans de sollicitations Riches heures du métier d’auteur populaire Chapitre IV. Frédéric Dard ou San-Antonio ? L’écriture pour le cinéma de la « qualité française » Dard à la caméra, ou : entre deux vagues
Pour la télévision Un nouveau capital littéraire ? Une transmutation des propriétés d’auteur ? Une autorité dérivée : la recherche de références Chapitre V. L’accès à la reconnaissance L’adoubement par les pairs : l’emblématique Jean Cocteau L’impulsion de l’Université La conquête de la critique Des amitiés littéraires San-Antonio canonisé F. Dard et le sacre de la télégénie Bibliographie sélective Index
Abréviations
ARSS
ASA
BILIPO
JLJ
PD
MSA
SP
S.-A.
San-A.
Actes de la recherche en sciences sociales
(Association des) Amis de San-Antonio
Bibliothèque des littératures policières
San-Antonio,Je le jure(Stock, 1975)
Jean Cocteau,Le Passé défini(Gallimard, 5 tomes parus)
Le Monde de San-Antonio
Collection « Spécial Police » (Fleuve Noir)
Collection « San-Antonio » (Fleuve Noir)
San-Antonio
Introduction
rédéric Dard, dit San-Antonio, fut le plus célèbre et le plus méconnu des Fécrivains français duXXSi ce nom de métier s’applique à un siècle. e auteur littéraire qui exerce cette activité comme profession principale et en tire l’essentiel de ses revenus, nul parmi ses contemporains n’a été autant écrivain que lui. Son œuvre démesurée a été plébiscitée par plusieurs générations de lecteurs et, de surcroît, constamment rééditée. En soixante années de carrière littéraire, Frédéric Dard a publié plus de trois cents romans. Mais aussi plusieurs dizaines de pièces de théâtre, de dialogues de films, de contes, de nouvelles, d’histoires drôles, d’aphorismes, de chroniques culturelles, d’articles satiriques. Ainsi que de célèbres lettres ouvertes, de mémorables nécrologies, et de nombreuses préfaces. Il a abordé presque toutes les formes littéraires ainsi que divers genres, du roman policier au conte fantastique, de l’adaptation de romans pour le théâtre à l’écriture dramatique pour le Grand-Guignol, et de la comédie au film noir. Il laisse une œuvre considérable qui défie toute ambition à l’exhaustivité. Il l’a, du reste, publiée sous plus de trente pseudonymes et noms d’emprunt, ce qui alimente nombre de spéculations et, de proche en proche, la rend virtuellement inépuisable. C’est à l’un de ces pseudonymes, San-Antonio, qu’est en général identifiée, et souvent réduite, sa carrière littéraire. Certes San-Antonio aussi est une entreprise démesurée. Il représente à lui seul 193 romans, dont 175 sous couleur de série policière, et dont la parution a rythmé presque trimestre e par trimestre toute la seconde moitié duXXavec laquelle elle coïncide siècle, exactement. Longtemps menée en parallèle aux œuvres sous patronyme ou sous d’autres pseudonymes, la création signée San-Antonio les a d’ailleurs progressivement remplacées. Dans ses deux dernières décennies, tous les romans de Frédéric Dard sont publiés sous l’autorité de San-Antonio. L’état civil a entériné cette fusion auctoriale : Dard a obtenu de faire ajouter officiellement le nom de son double littéraire à son nom patronymique. L’affirmation, à l’encontre de Foucault, que « le nom de l’auteurest biensitué dans l’état civil des hommes »[1] souligne chez Dard non seulement sa relation d’abord ambivalente puis de plus en plus fusionnelle donc, à son double, mais aussi le désir de faire littérature, de devenir une œuvre. Ce nom, Frédéric Dard dit San-Antonio, est aussi celui qui figure sur son épitaphe.
Légendes de San-Antonio
e À sa mort, le 6 juin 2000, à quelques jours de son 79 anniversaire, les corps constitués, le président de la République, le Premier ministre, des membres de l’Académie française, et tous les médias le célèbrent comme le dernier écrivain populaire français. Cela, au sens où Hugo avait dit qu’aucune popularité du siècle n’avait dépassé celle de Dumas. Deux ans avant l’entrée de Dumas au Panthéon (novembre 2002), la mort de Dard a vu sa panthéonisation dans la presse. Parmi les écrivains de son temps, seuls Camus, Malraux et Sartre ont reçu de telles funérailles nationales dans tous les médias. Par le volume et la diversité d’une production gigantesque, mais aussi par l’attachement que lui voue un large public, F. Dard ressemble à un grand e e auteur populaire duXIXégaré au siècle XX . Il a eu la popularité de Dumas, et bien au-delà, grâce au développement de la lecture, de l’éducation, et des industries de la culture. Il entretient comme Sue des liens privilégiés avec ses lecteurs et avec la presse. Mais il dispose de plus de médias. On l’entend à la radio dans des entretiens « à voix nue », on le voit sur les plateaux de télévision, des émissions littéraires ou autres. Il n’a pas craint de se comparer à Ponson du Terrail, pour sa rapidité, sa fécondité, les proverbiales péripéties de ses narrations, et jusqu’à la désinvolture de ses métaphores : il a apporté des variantes à l’adjectif « rocambolesque », avec les néologismes « san-antoniesque » ou « béruréen », ou quelques milliers d’autres. Il était en même temps « devenu le Balzac de notre fin de siècle » (Jérôme Garcin).
Populaire, San-Antonio l’était aussi parce qu’il en était venu à symboliser l’idéal culturel d’une abolition des frontières de classes par la lecture. Cette idée, beaucoup l’ont exprimée en des termes qui eux-mêmes semblent parfois parler déjà d’un monde révolu : « Du ferrailleur de Belleville à l’intello de Neuilly, tout le monde le lit et chacun y trouve son compte » (Alain Rey). Il aurait, selon d’autres, « comblé le fossé culturel séparant jusqu’alors Neuilly et Billancourt ». Mais peut être a-t-il plus fait pour relier provinces et zones rurales à la capitale où se déroulent beaucoup de ses romans. Et peut-être aussi, d’une manière encore trop peu vue, pour relier la France métropolitaine au grand espace francophone. Cette popularité de San-Antonio, fonction de l’immense succès qu’ont rencontré ses romans et du lien personnel créé dans ses livres avec ses millions de lecteurs, a été comparée à celle d’une vedette de la chanson. Sa présence dans les médias l’en a rapproché, en effet ; « Rabelais télégénique » (A. Rey), il y déclare : « Je suis ivre de mots, c’est de l’alcool. » Il y a, ainsi, non seulement cette « maîtrise fantastique du vocabulaire » (A. Rey) qui fait l’admiration des lexicographes, mais aussi, ou surtout, la popularité de sa langue, du ton qui s’est instauré dans ses romans : « San-Antonio, c’est Rabelais et Céline qui se téléphoneraient en duplex dans une fête foraine » (Claude Richoz). Peut-on envisager du reste un autre écrivain contemporain dont des lecteurs se fassent tatouer l’effigie ?
Populaire certes enfin parce que la partie la plus longue et la plus reconnue de sa trajectoire d’écrivain s’est effectuée dans le champ de la littérature policière. C’est sur ce terrain qu’il investit, dès le milieu des années cinquante, la plus grande part de sa force de travail, qu’il concentre l’essentiel de sa production et qu’il obtient ses succès les plus significatifs. En quelques années à peine, il recueille dans ce périmètre défini du champ littéraire un double succès commercial et critique. Il s’y impose rapidement comme un de ses acteurs majeurs. Sa productivité, la variété de son inspiration, son aisance à alterner les références ainsi que sa maîtrise des codes narratifs du policier en font un auteur exemplaire du « polar » français. Il démontre sa virtuosité dans l’exploitation créatrice des différentes possibilités du genre, du suspense à l’action et à l’angoisse. Il alterne avec aisance, d’un roman à l’autre ou parfois à l’intérieur d’un même livre, du roman d’énigme au roman noir, du roman d’espionnage au « roman de la victime », du conte cruel au récit fantastique. Outre qu’il a marqué de son immense production cinquante années de l’histoire du champ policier français, il a véritablement dominé ce champ pendant au moins toute une décennie, les années soixante, comme l’avait fait Simenon à partir des années trente, et avant la relève collective de la jeune génération du Néo-polar des années soixante-dix. La redéfinition politique et littéraire des horizons du genre qui s’opère avec celle-ci a certes accentué un décalage symbolique de San-Antonio par rapport à la littérature policière, mais n’a pas affecté son succès populaire. Les trois dernières décennies de sa carrière sont aussi celles de sa plus grande consécration. Malgré les hybridations et les multiples tensions génériques, la dynamique policière n’a jamais disparu de la Série. Elle joue même un rôle renforcé dans son dernier épisode, paru de manière posthume en 2001.
Pourtant, malgré ou en raison de ce succès éclatant, la position de F. Dard dans l’histoire du roman policier français semble aujourd’hui en porte-à-faux. Rares ont été, de son vivant, les auteurs policiers à se réclamer de son influence. Certes quelques jeunes auteurs contemporains commencent aujourd’hui à la revendiquer mais il reste à voir s’il s’agit d’une tendance large et surtout pérenne[2]. Les études sur le polar tendent à le négliger, en France comme à l’étranger. Certains critiques vont jusqu’à contester son appartenance au genre policier[3]. Ironiquement, à mesure que ce dernier s’intellectualise, multiplie les contacts et les passerelles avec la littérature légitime, une distance se crée avec San-Antonio. Paie-t-il de ce prix les efforts faits tout au long de sa carrière pour s’en tenir à distance, du moins dans ses romans ? Ou est-ce que l’exagération de l’ironie et la parodie qui, à l’œuvre dans San-Antonio, en soulignaient la duplicité[4], et la littérarité, est à son tour devenue embarrassante pour un genre qui semble avoir progressé sur l’échelle de la respectabilité littéraire ?
Peut-être est-il trop populaire pour le genre policier, cette notion continuant