Sans bon sang

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De mère québécoise et de père autochtone, Martha essaie de prendre sa place dans le monde des Blancs et de cacher son ascendance métisse. Blessée par la vie, Martha fait marche arrière. Pourquoi sa mère est-elle venue au Manitoba et pourquoi a-t-elle épousé Norman Star? Un roman humaniste et dense qui amène le lecteur à vivre l’expérience des familles exogames et qui met en relief les difficultés des alliances interculturelles.

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Ajouté le 01 janvier 2005
Nombre de lectures 2
EAN13 9782896112326
Langue Français
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Préface – 1 – – 2 – – 3 – – 4 – – 5 – – 6 – – 7 – – 8 – – 9 – – 10 – – 11 – – 12 – – 13 – – 14 – – 15 – – 16 – – 17 – – 18 – – 19 – – 20 – – 21 – – 22 – – 23 – – 24 – – 25 –
Table des matières
Les Éditions des Plaines remercient le Conseil des Arts du Canada et le Conseil des Arts du Manitoba du soutien accordé dans le cadre d es subventions globales aux éditeurs et reconnaissent l’aide financière du mini stère du Patrimoine canadien (PADIÉ et PICLO) et du ministère de la Culture, Patrimoine et Tourisme du Manitoba, pour ses activités d’édition.
Œuvre de la page couverture : « The wizard of Home Street »,
Gérald Laroche
Imprimerie : Hignell
Édition révisée 2005
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Arc hives Canada
Saint-Pierre, Annette, 1925-
Sans bon sang / Annette Saint-Pierre. (Les écrits d e l’Ouest) Éd. originale: 1987. Publ. à l’origine dans la coll.: Publications des É ditions des Plaines. ISBN 2-89611-026-7 I. Titre. II. Collection: Écrits de l’Ouest PS8587.A3493S36 2005 C843’.54 C2005-905067-5
e Dépôt légal : 4 trimestre 2005 www.plaines.mb.ca
Bibliothèque nationale du Canada, Bibliothèque nati onale du Québec et Bibliothèque provinciale du Manitoba
© Annette Saint-Pierre, Éditions des Plaines, 2005
À toutes les Martha du monde.
Dans la même collection
Dans le muskegMarguerite A. Primeau
Sauvage-SauvageonMarguerite A. Primeau
La MétisseJean Féron
Pièces en un acteAndré Castelein de la Lande
Préface
Le souffle de l’écriture, comme un ballon d’essai cré atif, passe de la pensée à l’espace sensoriel et ce, grâce aux voyelles et con sonnes qui frémissent au toucher des idées. Un roman passionnant nous transporte jus tement dans cet ailleurs perdu entre le banal éveil et l’oubli impossible. Ceux et celles qui partagent leurs méditations en utilisant leurs talents innés, nous invitent dan s un monde imaginaire où l’œuvre textuelle s’engendre grâce à l’acte de lecture ou d ’interprétation. L’ histoire, une bonne histoire, naît alors. Elle se perpétue tout en se r éinventant avec chaque lecteur et en créant une dynamique qui lui est propre. Or, le suc cès renouvelé ou assuré d’une œuvre se mesure évidemment par sa vente en librairi e, mais il se manifeste aussi quand celle-ci fait l’objet d’une réédition, ce qui est le cas du romanSans bon sang d’Annette Saint-Pierre. Femme de lettre intrépide, dévouée corps et âme à l a littérature franco-canadienne de l’Ouest, Annette Saint-Pierre a œuvré à titre de professeur et chercheur au Collège universitaire de SaintBoniface. Parallèlement à une longue et fructueuse carrière d’enseignante, elle développe d’autres talents et p ublie de nombreux essais critiques et romans, dont les plus récentsAu pays de Gabrielle Roy (2005) etÀ la dérive (2002) publiés aux Éditions des Plaines. Notons, par aille urs, qu’elle joue également un rôle primordial dans le monde de l’édition francophone d e l’Ouest canadien puisqu’elle est un des membres fondateurs des Éditions du Blé (1974 ) et du Centre des études franco-canadiens de l’Ouest (1978), ainsi que co-fondatric e, avec Georges Damphousse, des Éditions des Plaines (1979). Première lauréate du P rix AllianceFrançaise-Canada, elle a été nommée à l’Ordre des Francophones de l’Amériq ue du Nord, au Conseil de la vie française en Amérique et Membre de l’Ordre du Canad a. Devenue Chevalier de l’Ordre des Palmes académiques du gouvernement français, el le est également récipiendaire de nombreux prix et distinctions prestigieux, dont la Médaille de la Reine, le Prix du Consulat français, et le Prix Réseau. Annette Saint -Pierre est également à l’origine de la sauvegarde de la maison natale de Gabrielle Roy à Saint-Boniface. La maison, qui célèbre en 2005 son centenaire, demeure un puissant symbole des efforts infatigables déployés par Annette Saint-Pierre pour préserver ce précieux héritage que nous a laissé l’illustre auteur Gabrielle Roy. Grâce à une énergie inépuisable, à ses efforts et à sa persévérance, la maison fut acquise, restaurée e t ouverte au grand public comme musée et la petite maison, sise rue Deschambault, f ait désormais partie intégrante du patrimoine culturel manitobain. Un peu comme Annett e Saint-Pierre d’ailleurs, qui elle aussi a laissé sa marque sur le paysage littéraire du Manitoba français et en est devenue une figure de proue fort admirée et respectée. Sans bon sangpublié une première fois en 1987 et ensuite en 2 000, raconte le , cheminement de personnages aux prises avec un desti n parfois cruel. L’ intrigue principale, qui se déroule au Manitoba français, es t centrée sur une aventure d’amour où, en toile de fond, le lecteur décèle l’affrontem ent entre deux visions du monde : la tradition et le modernisme qui auront chacun leurs avantages et leurs inconvénients. La Métisse Martha Star, jeune héroïne du roman, doit s urmonter la pauvreté, le racisme et l’indifférence qu’ont connu son père autochtone et sa mère québécoise. Craignant d’être considérée comme une « sauvagesse », Martha apprend à mieux évaluer la valeur de l’individu, car comme l’écrit Saint-Pierr e : « Du monde ignorant et sans jugement, il y en a partout. » (2005, p. 157) Elle doit également surmonter ses propres hantises, préjugés et jalousies, afin de pouvoir s’ épanouir pleinement dans une société en évolution constante.
Dans un style connu pour sa vivacité, l’auteur nous offre une narration riche en rebondissements divers et où les traits psychologiq ues des personnages révèlent une complexité humaine touchante. Le récit de facture p lutôt classique propose une série de drames hauts en couleurs qui traitent de thèmes universels comme l’amour et la quête du bonheur, tout en passant par le truchement de sujets très pertinents de nos jours, tels, par exemple, les thèmes de la recherch e identitaire et de la valorisation de soi et de son héritage. Les axes connexes liés au t ransculturel ou au métissage sont également exploités dans une prose transparente et fluide. L’écriture foisonnante de détails permet au lecteur de déceler chez l’auteur la trace de ses premières amours. Annette Saint-Pierre, longtemps dévouée à la profes sion d’enseignante, présente de nombreux épisodes qui instruisent autant qu’ils che rchent à amuser. Toutefois, cet aspect didactique n’alourdit jamais le texte qui de meure léger grâce à des dialogues animés, qui alternent avec des descriptions dont le ton varie entre une écriture sobre et réaliste, ou enjouée et légère, ou encore émouvante et lyrique. Finalement, un des attraits majeurs deSans bon sangd’être souligné : il mérite s’agit d’un roman dense qui aborde une question peu traitée ailleurs dans la littérature. Outre quelques textes, commeLa Métisse de Jean Féron, (1923, réédité aux Éditions des Plaines en 1983 et 2004), ouUne histoire de Métissesde Laure Bouvier, (Léméac, 1996), rares sont les écrits qui abordent la questi on identitaire des Métis des prairies. Grâce au succès deSans bon sang, nous savons que les aventures de la Métisse Martha Star sont très appréciées, puisque le livre en est maintenant à sa deuxième réédition. CeBildungsroman, ou roman d’apprentissage, puise à même l’ Histoir e du Manitoba français, pour nous offrir une histoire, c elle d’une jeune protagoniste qui apprend progressivement à mieux comprendre la valeu r de son patrimoine unique. Bien qu’enracinée dans une réalité culturelle particuliè re – celle des Métis -, cette œuvre s’inscrit désormais dans le canon littéraire de l’Ouest franco-canadien. C’est par le biais des arts, dont l’écriture, que n ous explorons autrement de nouvelles ou vieilles réalités, bien cousues d’hypo thèses probables et de fictions invraisemblables. Bien sûr l’interprétation reste i mprévisible, chacun prend ses propres tangentes ou suit des circuits parallèles à sa vie personnelle. L’écriture, comme un fruit rare, constitue donc un cadeau inestimable à dégust er avec plaisir. Et ce cadeau, ce don précieux de soi, est une promesse qui se renouv elle chaque fois qu’on ouvre un livre qui nous est offert grâce au travail assidu e t à l’inspiration heureuse des écrivains. Cette réédition deSans bon sangun témoignage éloquent du succès demeure d’Annette SaintPierre. On lui souhaite encore plusieurs nouvelles histoires à naître sous sa plume, des histoires comme elle sait si bien les raconter, et qui permettront à ses lecteurs et lectrices d’entreprendre d’extraordinaires voyages imaginaires…
Lise Gaboury-Diallo
Collège universitaire de Saint-Boniface
– 1 –
Lesdoigts humides serraient nerveusement le parchemin que venait de lui remettre le président de l’Université de Winnipeg en murmura nt presque confidentiellement : – Bonne chance, Roo-bert! Une demi-heure plus tard, les épaules rejetées en a rrière et le torse bombé, le nouveau diplômé chantait à s’époumoner :God Save the Queen.quelques Encore minutes et il prendra sa mère dans ses bras, donner a une chaude accolade à son père et des poignées de main aux amis. Sa haute taille le servait bien au ballon-panier et au hockey, ainsi que dans les couloirs de l’université où les étudiants le trouva ient différent de ceux qui souffraient de timidité ou affichaient un snobisme détestable. Où se trouvait Robert, des histoires et des traits d’esprit fusaient toujours au cours de d iscussions sur la politique des gouvernements provincial et fédéral. Dans un groupe de francophones, il ne ménageait pas ses commentaires sévères sur les anglophones; par contre, ses compatriotes a uraient été étonnés de l’entendre parler de leurs travers à des auditeurs de langue a nglaise. Robert n’était pas hypocrite : il aimait simplement s’amuser en se moquant des tra umatismes des deux peuples fondateurs du Manitoba. Ne rêvait-il pas d’un docto rat en histoire avant de monter sur le podium de la politique? Le défilé traditionnel s’ébranlait. Toges noires trop courtes ou trop longues; épitoges garnies de lisières de soie rouge, jaune, mauve, bl anche ou verte; bérets, mortiers et toques dont les styles avaient épuisé la créativité des couturiers. Ces têtes penchées en avant ou sur le côté, relevées avec arrogance et défi, contenaient des cerveaux humains qui faisaient l’admiration de l’étudiant. S ’instruire pour mieux servir les siens était devenu un défi depuis qu’il avait milité dans les rangs du scoutisme. Aux dernières notes de l’orgue succédait un concert de voix hautes, voilées, gaies, nasillardes et enrouées. Elles montaient, descendai ent, bourdonnaient ou se modulaient dans les îlots mouvants que Robert inspe ctait l’un après l’autre pour retrouver les siens. La joie s’était tue en lui et autour de lui : un pressentiment venait de se loger dans le creux de son estomac. – Robert, tes parents devaient occuper des sièges r éservés. S’est-il passé quelque chose? lui demanda un professeur. – Non. J’ai quitté la maison vers dix-huit heures p our venir distribuer les cartes aux diplômés, et mes parents étaient déjà prêts à ce mo ment-là. Vers vingt et une heures, Robert entrait en trombe dans le vestibule de l’hôpital Miséricorde, sans s’excuser auprès des personnes qu ’il bousculait le long du couloir menant à une salle d’urgence. À la vue de Paulette et de Jérôme dans les bras l’un de l’autre, il s’était écrié : – Qu’est-il arrivé, Jérôme? – La voiture de papa a été heurtée par un camion au coin de Broadway et Smith. Maman vient d’être transportée ailleurs pour un exa men plus complet, mais papa est encore dans la salle d’urgence. L’ épouse de Jérôme, qui venait de se recroqueville r dans un mauvais fauteuil, essayait de contenir ses sanglots devant les visite urs qui avaient eux aussi leur part de malheur. Même si elle abhorrait les hôpitaux, son m ari n’avait pu l’empêcher d’accourir et de faire la sourde oreille à ses recommandations . Soudain, Paulette porta la main à son ventre : un l ong gémissement donna du
ressort aux deux frères. D’un seul élan, ils étaien t à ses côtés. – Excusez-moi, dit une voix derrière eux. Êtesvous les enfants de Monsieur Lavallée? J’ai une triste nouvelle à vous... mais c ette femme est sur le point d’accoucher! s’exclama le médecin en apercevant Pau lette. La vie venait à peine de quitter le corps de Bernar d Lavallée qu’une autre présence s’ajoutait à la famille. Si Jérôme souffrait de la mort de son père, il se réjouissait à la vue du poupon pétillant de santé dans les mains un peu maladroites de la nouvelle maman. La mort et la vie lui causaient un double ch oc, en ce jour de fête préparé avec tant de soin pour célébrer le succès de son frère. Robert n’était-il pas le seul de la famille à fréquenter l’université? Le banquet fut a nnulé, les cartes et les cadeaux restèrent dans l’ombre, la bouteille de champagne d emeura intacte; seul l’appareil photo fut récupéré pour servir au salon funéraire q uelques jours plus tard. On donna aux funérailles toute la solennité que l’o n pouvait se permettre. Le disparu n’avait rien en banque et les trois derniers paieme nts de sa maison n’avaient pas été effectués. Depuis deux ans, les économies de Bernar d Lavallée servaient à défrayer l’éducation de Robert. En conséquence, sa veuve aur ait à faire preuve de prudence pour éviter le naufrage de la barque familiale. Au mois de juillet, la survivante de l’accident se résignait à son sort : incapable de marcher, elle se déplacerait en fauteuil roulant. À la maison, le comptoir de la cuisine fut abaissé, des rambardes installées, des poignées fixées aux murs, et un plan incliné substitué aux marches du perron. Jérôme tentait de convaincre Robert de lui confier la garde de sa mère; pour le cadet, les meilleurs arguments de l’aîné semblaient moins valables s’il analysait les conséquences de la vente de la maison. Le fait d’al ler vivre en appartement pour étudier ou recevoir des amis lui donnait une sueur froide. Sa liberté serait alors au prix de celle de sa mère qui n’avait jamais lésiné pour procurer à ses deux fils le meilleur confort possible. En imaginant sa mère oisive dans « sa » chambre à coucher quelque part chez Jérôme ou occupée à garder le bébé à la d emande de Paulette, Robert avait la chair de poule. Puisque sa belle-sœur voulait re tourner au travail, elle avait sûrement besoin d’une bonne... La pression exercée par ses amis s’ajoutait à celle de Paulette et de Jérôme, à un point tel que Robert doutait de la force morale de sa mère, de sa persévérance à croire en elle-même et à se prendre en main. – Est-ce moi qui suis inhumain en l’encourageant à se débrouiller seule? se demandait-il parfois. Un après-midi, en rentrant à la maison plus tôt qu’ à l’accoutumée, il vit sa mère interrompre une conversation téléphonique et s’essu yer discrètement les yeux. Il aurait aimé savoir ce qui la contrariait, mais il la respe ctait trop pour s’ériger en gardien. Sa mère! Une femme de caractère! L’ esprit et le cœur continuellement en éveil pour aider les autres au bon moment. Couture, tricot, cuisine, soins de ménage, rien ne rebutait celle qui ne laissait jamais aux autres l’occasion de solliciter son dévouement. Son regard témoignait de sa compréhension, et sa voix, de sa douceur et de sa sympathie envers chaque être humain. Ah! si Bernard vivait... La maison serait encore un havre de tranquillité, les nuits bénies de sommeil et les matinées imprégnées de sol eil sous un toit longtemps témoin de leur amour. La veille de l’accident, Bernard lui avait murmuré à l’oreille : – Si je devais me marier de nouveau, ma belle, c’es t toi que je choisirais encore. Il lui répétait de se reposer et de se laisser gâte r par la vie, puisque les garçons ne requéraient plus ses soins assidus. Alors, Lucille négligeait de temps à autre certaines
tâches pour plaire à celui qu’elle aimait davantage avec le passage des ans. Comme lui, elle escomptait voyager un peu et passer quelq ues mois chez sa sœur en Colombie-Britannique. Voir sa mère clouée à un fauteuil faisait mal à Rob ert, aussi pour la tirer de cet état léthargique, il avait résolu de se battre contre le s êtres et les choses. Pendant ce temps, Lucille inventait deux ou trois « trucs » po ur se débrouiller toute seule. Elle pouvait, à l’aide d’une baguette cloutée, cueillir des tasses et des casseroles dans le placard, étendre des vêtements sur la corde à linge , les repasser et les plier. Le moindre succès la faisait vibrer, la revalorisait à ses yeux. Fière d’elle-même, elle s’ingéniait de jour en jour à vaincre de nouveaux o bstacles. Tu ne me demandes pas à qui je parlais? lui avait d emandé Lucille en fixant sur Robert des yeux noirs aux cils humides. – Puisque tu pleurais... Rien de comique, j’imagine . – Jérôme vient de m’annoncer qu’il n’a plus le temp s de faire la pelouse, et Paulette, d’aller faire les provisions pour moi. – Ah? Pour des gens qui avaient offert leurs servic es de si bon cœur... Qu’est-ce qui les prend de faire la grève? – Peut-être veulent-ils m’amener à vendre la maison et à aller habiter avec eux... – En voilà une idée! Robert s’était approché de sa mère et avait pris le s mains délicates dans les siennes. Elle était belle et jeune dans l’ensemble de tricot qu’elle portait ce jour-là. Ses joues rosées et ses yeux étincelants en disaient lo ng sur la lutte qu’elle se livrait. Qui aime demander des services? se demandait Robert en observant la malade en silence. Et quand on essuie un refus, comment l’accepter san s se révolter? Cette fois, le prétexte inventé par Jérôme avait profondément bles sé Lucille Lavallée. À n’en point douter, le fils aîné voulait remettre en question la garde de la maison familiale. – Maman, veux-tu me dire ce que, toi, tu désires? F ais taire les mille raisons que l’on invoque et écoute-toi un seul instant. Qu’est- ce qui te ferait le plus plaisir? Où serais-tu le plus heureuse? Pense à toi, d’abord. La tête de Lucille s’était blottie brusquement cont re l’épaule de son grand. En se libérant des sanglots qui l’oppressaient, elle avai t balbutié : – Je veux... rester... dans ma maison.
2 –
Jérôme et Paulette ne voulaient pas contrarier la p araplégiue; au contraire, en l’invitant dans leur foyer, ils comptaient la liér er de toute responsailité et lui rendre la vie plus agréale. Hélas! une peine sourde déchirai t le cœur de celle ui s’était attachée à cette maison où elle avait vécu avec son mari et ses enfants. Sur ce point, les deux frères étaient en désaccord. Alors ue Jér ôme voyait en sa mère une femme diminuée, Roert était convaincu du contraire. Selo n lui, elle s’en sortirait, et plus forte ue jamais. Depuis le déut du mois de mai, Roert travaillait au journal,The Tribune. Le soir, il consacrait une heure à sa mère oligée de s’astrein dre à des exercices physiues; ensuite il la aladait ici et là : chemin Henderson , promenade Wellington ou Bird’s Hill. En plus, il était oligé de s’adonner à divers trav aux. Un jour, il devait peindre une clôture ou réparer une gouttière, un autre jour, re mplacer un vieux roinet ou ajuster une poignée de porte. Depuis ue leurs invitations demeuraient sans répon se, les amis et amies de Roert s’inuiétaient. Sports, activités culturelles ou so ciales laissaient indifférent ce copain, ce oute-en-train, ce garçon exceptionnel. Allait-i l enfin se décider à mettre fin à une retraite ui durait depuis des mois? – Ne devait-il pas vivre sa vie au lieu de la régle r sur l’horaire d’une malade? répétait souvent Brian à ui Roert manuait tellem ent. Constatant ue l’état de sa mère s’améliorait petit à petit, l’espoir de la voir marcher un jour faisait oulier au fils son pénile métier d’infirmier. En voyant les james froides se réchauffer et devenir moins récalcitrantes sous le massage de ses mains fermes, il redoulait de confiance envers la physio-thérapeute ui l’encourageait à la persévérance. Elle lui avait dit : – La guérison dépend de votre fidélité. – Vous pouvez compter sur moi. – Est-ce promis? – Promis, avait répondu Roert d’une voix décidée. Septemre approchait. Et le retour aux études. Alla it-il aandonner sa mère? Mon Dieu! Non! D’ailleurs, ses économies étaient eauco up trop minces pour lui emaucher une servante à Winnipeg et vivre décemment à Ottawa . De l’argent de sa mère, il ne prendrait pas un sou. Et Jérôme? Il avait pensé à l ui emprunter uelues centaines de dollars, mais son frère avait une femme et un enfan t, sans compter ue son métier d’électricien ne serait pas rémunérateur avant uel ues années. – Roert, tu ne parles plus de tes études, avait re marué sa mère au cours d’un tête-à-tête. Tu as reçu une autre lettre de l’Unive rsité d’Ottawa, hier. – Depuis ue je travaille àLa Tribune, j’ai ien pensé aux exigences d’une maîtrise et à une carrière dans l’enseignement. Maintenant, je ne sais plus si l’histoire m’attire autant. J’ai plutôt envie d’ouvrir un clu de nuit à Winnipeg avec des danseuses « topless ». – Grand fou! Sois sérieux. Farce à part, j’ai pensé à toi et j’ai trouvé une solution. Roert s’était retourné vivement. Sa mère souriait. La veille, il l’avait conduite chez sa coiffeuse ui avait parsemé sa chevelure noire d e mèches argentées. Elle regrettait de ne pas avoir de cheveux lancs « à son âge » et, de temps à autre, elle se payait cette petite fantaisie. – Tu as l’air d’une châtelaine uand tu portes le c hignon français. – Tu exagères mais tu me fais plaisir, avait répli ué Lucille en riant.