Sans capote ni kalachnikov

-

Livres
145 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Gagnant combat des livres 2019 Radio-Canada
« Autant on a craqué pour Dany Laferrière qui nous faisait découvrir Haïti, autant on a craqué pour Kim Thúy qui nous faisait connaître son Vietnam, on a maintenant Blaise Ndala qui nous fait connaître son Congo, son Afrique. Je veux rendre hommage à la beauté de ses mots, à la poésie de ses phrases, à sa culture incroyable, mais accessible. »
Marie-Maude Denis, Combat des livres.
Gagnant combat des livres 2019 Radio-Canada
Finaliste Prix littéraire Émergence 2019 de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français
Gagnant du Combat national des livres Radio-Canada 2019
Finaliste avec mention spéciale, Prix Ivoire 2017
Finaliste, Prix littéraire Trillium en langue Française 2018
Finaliste, Grand prix littéraire d'Afrique noire 2018
Incontournable de Radio-Canada
Finaliste, Prix du livre d’Ottawa – Oeuvre de création littéraire, 2018  

« Autant on a craqué pour Dany Laferrière qui nous faisait découvrir Haïti, autant on a craqué pour Kim Thúy qui nous faisait connaître son Vietnam, on a maintenant Blaise Ndala qui nous fait connaître son Congo, son Afrique. Je veux rendre hommage à la beauté de ses mots, à la poésie de ses phrases, à sa culture incroyable, mais accessible. »
Marie-Maude Denis, Combat des livres.
Résumé
Rwenzori, Afrique des Grands Lacs. Fourmi Rouge et Petit Che traquent les ombres fuyantes du conflit le plus meurtrier depuis
la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils se sont rebellés contre le dictateur qui a coincé le pays entre une espérance de vie en chute libre et une constipation électorale bien carabinée. Ce qui hante pourtant leur esprit dépasse les aléas du jeu politique.
Leur obsession a un nom : Véronique Quesnel, cinéaste attirée par cette république déclarée « centre de gravité de la misère nègre ». Connaîtront-ils le vrai visage de celle qui, de Montréal à Hollywood, draine les foules ? Parviendront-ils à découvrir la vérité et à s’inventer un avenir ?
L'auteur
Blaise Ndala, né au Congo (RDC), vit à Ottawa où il écrit, rêve et travaille. Sans capote ni kalachnikov est son deuxième roman.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 janvier 2017
Nombre de visites sur la page 43
EAN13 9782897124304
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0165 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Blaise Ndala
SANS CAPOTE
NI KALACHNIKOV
Roman
MÉMOIRE D’ENCRIERL’auteur remercie le Conseil des Arts du Canada
pour son soutien à cette création.
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière
du Gouvernement du Canada
par l’entremise du Conseil des Arts du Canada,
du Fonds du livre du Canada
et du Gouvernement du Québec
par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition
de livres, Gestion Sodec.
Mise en page : Pauline Gilbert pour Claude Bergeron
Couverture : Étienne Bienvenu
erDépôt légal : 1 trimestre 2017
© 2017 Éditions Mémoire d’encrier inc.
Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-429-8 (Papier)
ISBN 978-2-89712-431-1 (PDF)
ISBN 978-2-89712-430-4 (ePub)
PS8627.D35S26 2017 C843’.6 C2016-942452-9
PS9627.D35S26 2017
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9
Tél. : 514 989 1491
info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane CormierDU MÊME AUTEUR
J’irai danser sur la tombe de Senghor, Ottawa, éditions L’Interligne, 2014.Pour Karine et Jean-Paul Lambert
À la mémoire du soldat inconnu
de la « guerre du coltan »
mon frère
le premier lieutenant Jeancy Kabongo.Je crains les Grecs, même quand ils apportent des cadeaux.
Virgile, L’Énéide, II, 49UN AN APRÈS LA SORTIE DU FILM
LA NUIT DES OSCARSLos Angeles, le 24 mars 2002
Après s’être assurée que ses lèvres étaient le point de mire du millier d’yeux avides de
surprise, la présentatrice, cheveux coupés en brosse et lunettes ovales, se racle la
gorge, cligne de l’œil et souffle d’une voix de velours :
— Mesdames et messieurs, l’Oscar du meilleur film documentaire est décerné à…
— …Véronique Quesnel, du Canada, pour Sona, viols et terreur au cœur des
ténèbres, complète d’un ton solennel son complice, un grand blond en smoking noir et
nœud papillon rouge.
Du Kodak Center montent les vivats frénétiques de ces hommes et femmes qui
savent avoir pris rendez-vous à la fois avec le prévisible et l’inattendu. Aux parieurs de
faire le décompte, alors que valsent les heures de la nuit la plus glamour des cinq
continents (si l’on se fie aux médias du pays), sous la bénédiction de l’Académie des
arts et techniques du cinéma.
Tant bien que mal, la lauréate réussit à se frayer un passage pour amorcer la
vingtaine de pas qui la séparent de l’objet qui l’a empêchée, des semaines durant, de
trouver refuge dans les bras de Morphée, la divinité des rêves prophétiques.
Véronique Quesnel, prophétesse à Hollywood.
Loin de son havre montréalais où parents et amis, médusés, doivent se pincer
devant le petit écran. Près de tous ces cœurs qui battent à l’unisson, à la cadence
d’une œuvre cinématographique dont la réalisatrice sait qu’elle met tout sens dessus
dessous. À commencer par sa propre vie, qui ne sera plus jamais la même.
De rêve il n’est plus question.
C’est bien dans la réalité que s’inscrit la marche timide et gracieuse qui avale la
distance entre la Québécoise et la statue la plus convoitée de la planète cinéma.
L’esprit vide. L’émotion à fleur de peau. Ses pieds touchent-ils le sol ou est-elle portée
à tire-d’aile par quelque pouvoir secret qui se joue de son hébétude?

Voilà une semaine, dans l’avion qui reliait Montréal et Los Angeles, elle avait lu à tout
hasard sur les origines des Oscars. Un article dans les colonnes du dernier Vanity Fair.
Y étaient repris des détails dont elle se souvenait avoir entendu parler, sans y accorder
un intérêt particulier, du temps où elle suivait des cours en études cinématographiques.
Ainsi de l’origine du nom « Oscar » donné à la désormais célèbre statuette, ou le fait
que durant la Seconde Guerre mondiale, en raison de la réquisition des métaux en vue
de l’effort de guerre, les prix attribués aux lauréats prirent la forme de moulages en
plâtre peints, que l’Académie remplaça plus tard par des œuvres originales.
Elle n’est plus qu’à quelques mètres de l’objet.
Le trophée est ce chevalier haut de trente-quatre centimètres, dressé sur un socle,
debout sur une bobine de film et tenant une épée dans ses mains gantées. Une statue
plaquée d’or, sculptée à l’origine par George Stanley et répliquée depuis 1929 par une
société basée à Chicago, la R. S. Owens & Company, qui en a gardé l’exclusivité.
Elle l’a décroché.
Dire que c’est seulement son deuxième film. En somme, le premier sur la scène
internationale. Celui qui est venu à elle, celui qu’elle a réalisé en déviant de sa
trajectoire comme une funambule entre deux pylônes, après s’être envolée vers une
terre alors inconnue. Des idées plein la tête. La peur et le doute pour seuls filets.
Elle le tient.
La présentatrice accueille avec un large sourire cette Canadienne dont elle ne sait
pas grand-chose, sinon qu’elle vient tout juste de fêter ses quarante et un ans, qu’elle
a eu la force d’aller si loin, si près de l’enfer, aux pieds de la bête immonde. Comme
toutes les femmes assises entre les murs de ce théâtre, l’Américaine n’est que tropconsciente du fait que le crime au centre du documentaire d’une durée de près de deux
heures demeure une négation de l’humanité de celle qui l’a subi. Une dévastation. Un
néant que rien ne comble. Ni l’argent, ni les honneurs, ni le temps, ce beau mirage
auquel on concède toutes les vertus avant d’en découvrir la porosité. Nul ne s’avoue
capable de chausser les bottes d’une de ces victimes dont les tragédies vous
éclaboussent par médias interposés, à moins que ce ne soit au détour d’une
confession qui vous laissera prostré dans une sidérante consternation.
On croyait l’homme un loup pour l’homme. N’était-ce pas vendre au rabais la peau
de la bête avant de la connaître? « On m’achève, on ne me déshonore pas! », aurait
crié une paysanne dont le petit-fils témoigne du haut de ses neuf ans dans Sona, viols
et terreur au cœur des ténèbres, face à la caméra de Véronique Quesnel. Des paroles
prononcées par celle qui allait arracher des mains d’un de ses bourreaux en treillis une
baïonnette avant de se l’enfoncer dans l’abdomen. Histoire de sortir par la grande porte
plutôt que de nourrir la bête. Plutôt que de traîner sous le soleil le boulet que serait
alors devenu un corps déserté par l’honneur, expurgé de la vie.
Ce soir, dans ce théâtre, comme pour faire un pied de nez à l’insoutenable
aveuglement des mortels, la vie s’est choisi un visage. Sous les traits de Sona, l’ombre
du phénix. Une revenante. Une jeune Africaine de dix-neuf ans (quatorze lorsque
s’ouvrit devant elle le portail glacial de l’enfer sur terre), ex-esclave sexuelle échappée
des griffes de l’Ogre. Il y a le travail de la documentariste rendu possible par les codes
du métier. Il y a la vie, nue de tout artifice, qui se moque des codes. Qu’est-ce que cela
change?
Tout.
Parce que l’Africaine n’est pas faite du bois dont on se chauffe à Hollywood. Qui,
ayant vu le film, pourrait s’imaginer qu’elle a appris un rôle? Là-bas, le seul luxe
n’étaitil pas de choisir entre la mort et le déshonneur dans la mort? Là-bas, sur la terre
battue, elle n’a pas eu à monter sur les planches pour se faire dire qu’elle était une
graine d’artiste qui en jetait sous les projecteurs.
Les planches?
Celles de son enfance dans la région africaine des Grands Lacs ressemblaient à
tout sauf aux marches à gravir les unes après les autres vers les étoiles du septième
art. Personne ne lui a lancé : « Silence, on tourne! » C’était : « Silence, on crève! » Un
ordre qui trouva peu de contrevenants, jusqu’à ce jour où une certaine Véronique
Quesnel suivit la voix de sa propre obstination et plongea, caméra au poing, au cœur
des ténèbres. Et la lumière vint. Sur elle. Plus tard. Beaucoup plus tard.

Les deux femmes s’autorisent une longue étreinte qui fait se lever le public. Le
coprésentateur du prix recule de quelques pas. Tant d’émotion force le respect et
impose la patience. On a beau se trouver dans la synagogue du faux, où le gros
mensonge se faufile jusque dans les seins qui font craquer les bustiers, la scène
conjugue la beauté à la solidarité, la candeur à la spontanéité. Dans les haut-parleurs,
un air de Cesária Évora, la chanteuse de mornas et coladeiras capverdiennes, « la
diva aux pieds nus ». Sa voix rauque, la même, couplée à celle cristalline du Congolais
Lokua Kanza, traverse le film telle une complainte ciselée pour broyer temps et
silences.
Soudain, elles se détachent.
Ton regard cette lame qui coupe
Tes caresses ce cuir qui mord, flagelle, lacère
Ma peur ce fleuve qui pulse dans tes veines
O teu coração já não conhece nem vergonha nem piedade?
(Honte et pitié ont-elles déserté ton cœur?)
L’Américaine garde dans la sienne la main de la Canadienne. Généreuse etchaleureuse, l’ovation se lève, va crescendo, puis se rétracte avec le souffle de la
présentatrice qui a tout le mal du monde à cacher son trouble :
— Qu’est-ce que vous nous avez fait, madame Quesnel? Comment voulez-vous
que nous continuions à vivre comme avant, après l’enfer de Sona? Vous nous avez ôté
l’alibi de l’ignorance. Vous êtes impardonnable!
Elle sait pourtant que ces mots lui seront reprochés par le maître de cérémonie. Elle
n’est pas sans savoir que dans cette grand-messe réglée comme du papier à musique,
où le moindre écart pourrait gâcher la fête, chaque lauréat a droit à cinq minutes au
grand maximum. Le temps de se présenter sur le podium, seul ou accompagné, de
prononcer un bref hommage à ceux qui ne pardonneraient pas d’avoir été oubliés, puis
de rejoindre journalistes et photographes dans les loges.
Pour Véronique Quesnel, pour ce film-là, elle a choisi de bousculer le protocole.
Guidés par le regard de la réalisatrice, ses yeux vont à la rencontre d’un point rouge à
peine perceptible au centre de l’assistance.
— Pourquoi n’est-elle pas ici avec vous? Allez ma belle, venez ici, c’est votre grand
jour! Est-ce que je me trompe, madame Quesnel, en disant que c’est son jour, à cette
grande femme en devenir qui nous honore de sa présence ici ce soir?
D’un seul élan, les têtes se tournent.
— Je n’ai pas de mots, balbutie la Canadienne. L’Académie, le jury et vous me
laissez sans voix. Bien sûr que cette distinction inespérée est avant tout celle de
Sona…
La réalisatrice lève la main et adresse un grand signe à la jeune femme qui, cinq
minutes plus tôt, n’a pas eu le courage de marcher à ses côtés.
— Mesdames et messieurs, cette distinction est celle d’une charmante et
courageuse personne que vous voyez là. Et j’aimerais dire qu’à travers Sona, ce prix
va à toutes les femmes victimes des sévices sans nom dans tous les conflits armés
aux quatre coins de la planète. Je… j’aurais tellement aimé ne pas être ici… Je veux
dire, pas pour ce film. Comment vous le dire sans fausse modestie…? Allez, ma
chérie, ne sois pas si timide. Rejoins-moi sur l’estrade, s’il te plaît. Je t’en prie!
Cendre repue de possibles
Rote et recrache ce rêve satiné
Que fait pianoter ta gueule démantibulée
Soni pe mawa ezanga ekimelo o nte ya motema mwa yo?
(Honte et pitié ont-elles déserté ton cœur?)
Aidée par un membre du protocole et par la chanteuse Beyoncé Knowles,
l’adolescente finit par s’extraire des rangs. Elle marche d’un pas mal assuré, manque
de chuter par deux fois du haut de ses talons aiguilles, mais réussit finalement à se
placer entre celle qui l’a révélée au monde quelques mois plus tôt et la présentatrice.
— Courage, beauté! lui lance l’Américaine en l’embrassant bruyamment sur les
deux joues. Qu’est-ce que vous êtes ravissante dans votre jolie robe rouge!
Comme si les projecteurs dirigés sur sa frêle silhouette étaient autant de flèches
desquelles elle eût aimé se protéger, Sona se jette dans les bras de Véronique
Quesnel et éclate en sanglots. Il n’en faut pas davantage pour que le trio féminin qui
vient de se former voie les spasmes qui le traversent venir à bout de toute forme de
retenue. Des larmes, au fond desquelles semblent s’entrechoquer des bouts de
cristaux, perlent les visages sur l’écran géant où s’affiche, tremblante et brouillée,
l’image grandeur nature qui scellera dans tous les esprits la soixante-quatorzième
cérémonie des Oscars. Entre les murs du théâtre, le public s’est levé pour une nouvelle
salve d’applaudissements. Jusqu’à ce que Tim Ziegler, le président de l’Académie,
souffle dans l’oreillette du maître de cérémonie qu’il vient de faire prendre sept minutes
de retard au programme.I
On aurait tendance à l’oublier, mais c’est à la faveur de la guerre que cette région, qui
abrite pourtant l’un des plus hauts sommets d’Afrique, a fini par devenir presque aussi
célèbre que Tora Bora. Le marmot de chez moi connaît ce bout de l’Afghanistan où un
barbu dont je préfère taire le nom est allé se terrer dans le cul d’une grotte après avoir
roulé dans la farine ses copains d’avant. Pareillement, le benêt du bout du monde peut
dorénavant se targuer de savoir sur quelle planète se trouve Kapitikisapiang.
Qu’à cela ne tienne, j’aime autant le rappeler d’emblée au moment de m’attaquer à
ce carnet. Cette contrée, désormais connue de tous, n’a pas toujours été l’une des
destinations les plus courues d’Afrique. Sa notoriété au nord comme au sud de la ligne
de l’équateur est postérieure au film de la Canadienne, que vous êtes probablement
allé voir. Quiconque soutient le contraire est un imposteur, point à la ligne. Ce n’est pas
de Kapitikisapiang que le touriste blanc allait s’enquérir quand il débarquait chez la
bonne dame de l’agence pour choisir son safari africain – il y a une limite à l’enfumage.
Que l’on ne vous raconte pas de sornettes. Moi, caporal-chef Fourmi Rouge (de
mon vrai nom Alex Kimona Kiadi – mais ça, c’était avant), je peux vous l’affirmer sans
ambages : avant le film de la Canadienne, la tendance n’était pas de s’informer sur une
contrée que l’on disait impraticable, inaccessible, en raison tant d’une géographie
certes attrayante mais des plus hostiles, que d’un nom carrément imprononçable pour
le touriste allemand, norvégien ou hollandais. Je me limite à ces nationalités, « à la
grande surenchère des petites menteries sachons toujours résister », disait autrefois
mon oncle Victor, professeur de français de son état. Le tourisme dans nos pays est
affaire de Blancs et puis c’est tout, nous assurait-il, une photo de la chaîne du
Rwenzori dans une main, une carte de la région des Grands Lacs dans l’autre.
Malgré ses atouts naturels qui sont loin de se limiter aux diamants, à l’or et au
coltan, cette contrée était un nulle part parmi tant d’autres sur le continent noir. C’est
qu’elle n’a pas toujours été ce qu’elle est devenue par la force des choses, à savoir le
nombril incontesté de la misère nègre sous les tropiques. Pour que Kapitikisapiang,
nom qui signifie « terre de la confusion » dans la langue parlée ici depuis la nuit des
temps, prenne sa sanglante revanche et fasse sensation du côté d’Hollywood, il aura
fallu attendre l’embrouille totale comme on en a rarement vu ailleurs. Il aura fallu, à
coup sûr, que mijote sur le feu de la sottise humaine le chaos dans sa plénitude, avant
que cette contrée n’entre par effraction au cœur de votre quotidien, avant qu’elle ne
vous travaille les tripes matin et soir, comme avant elle Hiroshima, Sarajevo et tout le
bazar.
Il aura fallu attendre que chacun ait bu jusqu’à gerber de dégoût la soupe
médiatique riche des ingrédients d’une hécatombe rondement menée ici, sous mes
yeux, par de vrais connaisseurs de la chose. Cela se fit à grand renfort de reportages
rassemblant sur les plateaux de télé les plus grands spécialistes du continent noir. Il y
eut, en effet, les plus avisés d’entre les lanceurs d’alerte avec « Un cessez-le-feu sous
vingt-quatre heures ou c’est Srebrenica assuré! » Il y eut les plus chevronnés des
experts en aide d’urgence, bon pied bon œil, capables de vous résumer le sort des
réfugiés de guerre en une formule limpide comme « La distance qui les sépare de la
mort est votre don, ici et maintenant. » Il y eut de grands philosophes versés dans les
génocides, brandissant « Rwanda 1994 », comme si c’était l’année où ce pays qui ne
compte aucun footballeur digne de ce nom aurait créé la surprise en remportant la
Coupe du monde de la FIFA. Il y eut, enfin, d’éminents chercheurs en maladies des
pays ensoleillés qui se hâtent lentement après la démocratie, tous plus inspirés les uns
que les autres.
Mais rien de tout cela ne serait survenu sans l’arrivée à Kap d’hommes et de
femmes aux yeux plus grands que le ventre mou de la planète. Partis des quatre pointscardinaux, ils voulaient tous pénétrer dans les entrailles d’une guerre africaine frappée
du sceau de la bâtardise. De ce conflit réputé sans tête ni queue ils voulaient saisir
l’âme, dessiner les contours, comprendre les ressorts, si ressorts il y avait au-delà de
la connerie humaine. Je parle ici de la bêtise des mortels en général, parce que
concéder aux Noirs et aux Noirs seuls le monopole du génie à fabriquer du chaos,
l’exclusivité des génocides et autres trouvailles du même tonneau, ne relève pas de la
blague potache, vous en conviendrez. C’est du foutage de gueule, point à la ligne.
Il aura donc fallu ce tournant qui scellait la fin du silence pour que le nom de
Kapitikisapiang triomphe de l’anonymat, prenne vie sur une carte d’Afrique, devienne le
« Sésame, ouvre-toi » des agences non plus de voyages mais humanitaires. Ainsi le
temps a fini par avoir le dernier mot, l’horreur née de la terreur inhumaine a fini par
titiller le point de non-retour, tandis que les rues de New York, Bruxelles et Stockholm
s’indignaient à tue-tête de ce qui se passait ici, au cœur de l’Afrique (une région que la
Canadienne appelle « le cœur des ténèbres »). Tout cela sous le regard à peine fuyant
d’un monde devenu, clamait-on, un seul village. Un village planétaire menacé par la
même épée, nous rappelaient soir après soir les journaux télévisés. L’épée des océans
qui enflent, des rhinocéros blancs qui disparaissent, du mont Kilimandjaro qui, faute
d’avoir su garder ses neiges d’antan, ferait perdre aux pachydermes les repères du
temps qui fuit… Autant de sujets d’indignation dans les rues de ces villes lumière où
battre le pavé pour des idées est un sport qu’il est interdit aux politiciens d’interdire. Il
aura donc suffi de laisser tout cela mijoter dans la grande marmite des nouvelles
d’Afrique pour que plus rien ne ressemble au bon vieux temps de l’indifférence
tranquille.
Et lorsque se déclencha la course vers le lieu-dit de la confusion, au milieu des
chevaliers de la solidarité sans frontières en veux-tu en voilà, lesquels chevaliers se
précipitaient vers nous, aimantés par le centre de gravité de la tragédie nègre, survint
ce qui devait survenir. Il nous fut donné de faire la connaissance d’apprentis sorciers
de tout poil. Parmi ces âmes, lâchées sur les pistes par l’indignation de leurs
semblables qui soudain se rendaient compte qu’il n’était jamais trop tard pour bouger
le petit doigt, allaient se glisser une poignée d’anges-faits-hommes. Ainsi du docteur
Miguel Javier Etchegaray, le seul ami blanc que je compte à Kap, l’homme qui m’a
convaincu de consigner mes souvenirs de ces années de grande comédie humaine
dans le carnet jaune que je tiens entre les mains.
Nous allions aussi découvrir au milieu de cette sainte caravane de vraies calamités
errantes, des princes de l’hypocrisie à visage humain, des princesses pur sang de
l’enfumage, tous rodés aux techniques les mieux élaborées de l’arnaque. Bref, des
hommes et des femmes, des Blancs et des Noirs, des Jaunes aussi, qui auraient leur
place dans les grandes écoles où l’on devrait enseigner l’art millénaire de niquer son
prochain, question de fournir les mêmes armes à tous. Et certains de ces individus
avançaient cagoulés, de sorte que d’aucuns leur donnaient le Bon Dieu sans
confession, tandis que d’autres ne s’embarrassaient guère de subterfuges : ils étaient
qui ils étaient et quiconque les approchait ne pouvait plaider l’ignorance.
C’est donc ici que j’ai rencontré le docteur Miguel Etchegaray, dans la fente d’une
vallée mouillée par une rivière au fond de laquelle sommeillent les plus grosses pierres
jamais touchées par le plus futé des bijoutiers. Il était ici parmi des personnages aux
fortunes diverses que la guerre avait embauchés à grands frais pour les uns, contre la
moitié d’une chimère pour d’autres. Une faune dont les représentants les plus
remuants, colombes et vautours confondus, auront une place de choix dans les pages
de ce carnet qui leur est en partie consacré. L’amitié qui me lie désormais au médecin
espagnol est d’ailleurs la seule pierre précieuse, le seul diamant véritable que la guerre
ait mis entre mes mains.
Et pour écarter d’emblée tout malentendu au sujet des diamants, je tiens à dire que
l’idée selon laquelle ces pierres seraient le sel de la vie relève de la publicitémensongère, point à la ligne. Ceux que j’ai glanés pendant les quatre années qu’a duré
le conflit ne m’ont pas porté chance, cela se saurait sinon. Si le mot diamant se glisse
sous ma plume, c’est juste pour illustrer le rôle souvent occulté de ces maudites
pierres dans la renommée de Kap et du pays en général – car il y a de ces images qui
parlent aux uns plus qu’aux autres. Je pense à celui qui coule des jours paisibles dans
ces endroits du monde où l’homme doit s’habiller chic et attendre un coucher de soleil
du tonnerre pour demander sa main à une jolie fille, d’une voix angoissée, une bague
sertie de diamants dans le creux d’une main, une rose dans l’autre, un genou à terre
comme dans les films d’un acteur français dont le nom m’échappe (un Alain
Quelquechose)… Celui-là croit dur comme fer que le diamant est la clé qui ouvre les portes du
bonheur et de l’amour, alors qu’il se goure de A à Z. Les trésors véritables ne tiennent
ni dans une main ni dans quatre, encore faut-il le savoir. Laissons toutefois de côté
princes charmants et cinéma français, qui ne nous rendront pas l’innocence perdue sur
les champs de bataille. Je voulais simplement mentionner que des pierres, il y en a
tellement dans le coin qu’on en a crevé, qu’on en crève et qu’on en crèvera encore
demain. C’est cela la vérité, qu’elle soit maquillée ou non dans le film de la
Canadienne. D’ailleurs, il s’agit là d’un détail que vous pouvez vérifier par vous-même
sans l’aide de personne, en moins de temps qu’il n’en faudrait pour allumer une clope.

Pour revenir à la rencontre avec l’Espagnol, puisque celle-ci n’est pas arrivée par
l’opération du Saint-Esprit, il faudrait d’abord préciser une chose. Ma présence dans le
camp de démobilisation de Kap n’a rien à voir avec le fait que le village de mes parents
se situe à quelques jets de pierre de l’hôpital de la Croix du Sud où Miguel m’a conduit,
voilà un mois, et d’où j’écris ces lignes.
Ma présence dans la région s’explique plutôt par le fait que le Centre Kap a vu
débarquer, il y a un an et des poussières maintenant, vers la fin de la petite saison
sèche, à la mi-avril pour être précis, trois cent dix-sept ex-membres de mon ancien
bataillon, les Black Mamba. Parmi eux, mon grand ami Cinglé Joyeux (de son vrai nom
Joachim Manzaka Mankoy – mais ça, c’était avant), mon cousin Petit Che (autrefois
appelé Corneille Sangolo Zaku) et moi-même caporal-chef Fourmi Rouge, vingt-trois
ans depuis une semaine. Je devrais d’ailleurs préciser que je viens de fêter mon
anniversaire le 28 février de cette même année 2003, dans la résidence qu’occupe
mon ami Miguel et où lui et moi avons l’habitude de suivre les matchs les plus décisifs
des championnats européens de football.
De mémoire, je dirais que Miguel et son équipe (deux Espagnols, un Hollandais,
une Italienne et deux Ouest-Af’) ont posé leurs valises à l’hôpital de Kap environ trois
ans avant ma venue au centre. C’est l’époque où la guerre commençait timidement à
battre de l’aile, à accuser des signes de fatigue, à attirer sur la ligne du front ouest
davantage de journalistes et d’humanitaires blancs que de combattants pressés
d’alourdir le bilan chez l’ennemi. Alors que la silhouette du docteur à la barbe touffue
faisait déjà partie du paysage dans la région, l’accord de paix, je devrais d’ailleurs dire
le torchon de paix, nous a fait passer dans le tube digestif des petits arrangements
entre politicards avant de nous recracher corps et armes au Centre Kap.
D’un jet d’encre, d’une rafale de signatures au bas d’un parchemin, notre
mouvement armé, le Front pour la dignité africaine (que nous appelions « le Front »,
pour faire court), venait de voir sa marche vers le triomphe enrayée, son ultime objectif
militaire trafiqué. Nous autres, combattants, nous retrouvions du jour au lendemain
sans la moindre idée de ce qui allait remplacer notre rage d’en découdre avec l’armée
de pacotille du général-président de la république, Auguste Meka Okangama, alors au
pouvoir depuis vingt-quatre ans.
Mon cousin le caporal Petit Che, mon ami le soldat Cinglé Joyeux (respectivement
quinze et dix-sept ans lorsque démarra la guerre) et moi-même avions rêvé, quatre ansdurant, de monter à l’assaut de la capitale. Non pas en campagnards anonymes venus
contempler les deux gratte-ciel jumeaux bâtis là-bas par les Français avant
l’indépendance – vous n’y êtes pas du tout. Nous avions caressé le rêve d’entrer dans
la grande ville en libérateurs, bérets au vent, la fleur au fusil comme dans Paris
brûle-til? (un film en noir et blanc que j’avais vu à l’Alliance française de Kap avant le conflit).
Le fin mot de l’histoire serait alors de nous reposer dans les villas des officiers
magouilleurs que nous allions dégager de l’état-major. Avions-nous d’ailleurs le choix,
dès lors que ces andouilles fuyaient comme s’il s’était agi du virus Ebola la ligne de
front où nous les attendions de pied ferme?
Eh bien, ce rêve partit en fumée au moment où l’on nous parla de l’accord de paix
que venait de signer notre mouvement, là-bas, pas très loin de Paris, dans une ville
connue du nom de Rambouillet. C’est donc ici, au Centre Kap, que le sort nous a
largués, la larme à l’œil, l’arme au pied, aussi impuissants qu’un tas de mouches au
fond d’une maudite toile d’araignée. Et j’en ai, moi, des choses à dire sur ce fichu
accord synonyme de piège, sur la trahison de ceux des nôtres qui ont troqué quatre
ans de notre lutte commune au service de la justice contre de minables intérêts puant
la lâcheté et l’égoïsme. J’y reviendrai plus tard, car je ne me sens pas encore prêt à
aborder ce sujet qui chaque jour tisonne ma révolte. Les mots accord, paix,
Rambouillet, réconciliation ou démobilisation ressuscitent des choses que je ne
voudrais pas inviter à l’intérieur des murs de cet hôpital, et cela n’a rien à voir avec le
fait d’aimer la guerre pour le plaisir de l’aimer. Ce que je crois, du haut de ma rage
encore tiède, c’est qu’une guerre rondement menée sera toujours plus présentable
qu’un accord de misère, point à la ligne. L’important, c’est de se lever tous les matins
en sachant pourquoi on se bat, de voir mourir le soleil tous les soirs en étant convaincu
qu’on se couchera du bon côté de l’histoire. Mon cousin Petit Che a dit qu’il y a un type
célèbre qui a écrit quelque chose qui ressemble à ça, mais je n’en suis pas certain.
D’ailleurs si ça se trouve, c’est une idée qui lui est venue à l’esprit, au cousin, pour le
convaincre qu’au jour de son enrôlement il avait fait le seul choix qui s’imposait à
l’homme qu’il voulait devenir. Bref, ce n’est pas le temps de chercher qui a écrit quoi.
Je ne suis le porte-parole de personne; pour un retour sur les bancs de l’école il
faudrait d’abord envoyer un char me passer dessus. Des citations, je n’en ai cure :
« Socrate disait… », « saint Paul écrivait… » – et pourquoi pas « Fourmi Rouge
prophétisait »? De toute façon, dans ce carnet où mon stylo bleu m’a conféré le statut
de seul et unique commandant, il n’y aura ni philosophe ni prophète juché sur un
piédestal, il n’y aura que la vérité qui se baladera nue d’une page à l’autre.

Lorsque j’ai fait la connaissance de Miguel en ce mois d’avril 2002, les gars des
Nations unies et des ONG comme la Croix du Sud, qui gère l’hôpital où je suis,
s’employaient depuis quelque temps déjà, au nom des épithètes collées à la
réconciliation nationale, à nous convertir en chiffres. Ce qu’ils n’ont d’ailleurs cessé de
faire à ce jour, si je me fie à mon cousin. On parlait alors des dix pour cent d’anciens
enfants soldats immédiatement recyclables contre dix autres pour cent perdus à
jamais. Entre ces deux groupes, les experts comptaient un quatre-vingts pour cent que
les programmes pouvaient sauver si la paix s’étirait, si les agences réussissaient à
garder les donateurs informés et mobilisés. Ces chiffres, une fois avalés par les
ordinateurs, essaimés dans des tableaux, saupoudrés dans des statistiques, faisaient
se lever et se coucher le soleil sur la vallée de Kap et sur toute l’étendue de la
République libre et démocratique de Cocagnie. Comme hier, comme aujourd’hui,
comme demain, lorsque la paix de Rambouillet ne sera plus qu’une mauvaise blague,
une pilule périmée à jeter à la poubelle de l’histoire.
C’était déjà ça, leur dada, à cette époque : faire des vaincus que nous étions
devenus malgré nous de la chair à graphiques. Placer nos dos voûtés sous les