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Description

À Londres, dans les années soixante, Cadwallader Caerphilly est un jeune chimiste pacifiste qui milite contre l’armement nucléaire des pays pendant la guerre froide.

Son invention l’ « arme pacifique absolue » est un gaz si puissant qu’il est capable d’endormir une armée, une ville entière.

Grâce à ce gaz, il serait possible de désarmer le monde et de mettre fin aux guerres...

Mais que se passerait-t-il si quelqu’un de mal intentionné mettait la main sur cette arme pacifique absolue?


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Informations

Publié par
Date de parution 26 février 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9791025100714
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Pierre Nemours
Scotland yard
fournit l’alibi
French Pulp éditions
Policier



© French Pulp éditions, 2016
49 rue du moulin de la pointe
75013 Paris
Tél. : 09 86 09 73 80
Contact : contact@frenchpulpeditions.fr
www.frenchpulpeditions.fr
ISBN : 9791025100714
Dépôt légal : janvier 2014
Couverture : © Véronique Podevin
Le Code de la propriété intellectuelle et artistique interdit toute copie ou reproduction destinée à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.



To Anne, my favourite daughter…

1
It is such a perfect crime !
(Miss Marples.)

Le vieil Adam Pickering déplia méthodiquement son troisième sandwich, le renifla, plein d’espoir, comme s’il pouvait s’agir d’autre chose que de sandwich cream , de fish paste 1 ou de vulgaire jambon. Cela durait depuis des années, et pourtant il demeurait, dans l’âme candide du vieux une petite place pour l’incertitude, l’insolite, le rêve, en d’autres termes.
Bien entendu, ni l’imagination ni le budget de Mrs Pickering ne laissaient place à la fantaisie. C’était bien là de la sandwich cream , un des cinquante-sept produits de la maison Heinz, dont chaque Anglais se nourrit consciencieusement de sa naissance à sa mort. Le vieux Pickering posa le sandwich sur la serviette blanche étalée à sa droite, sur le siège, et replia soigneusement le papier sulfurisé dont Mrs Pickering était avare. Il se versa, dans le gobelet de plastique de sa bouteille thermos, une nouvelle rasade de thé au lait, très fort et très sucré, bien sûr, en avala trois gorgées délicieusement brûlantes et entama son sandwich.
Adam Pickering mangeait avec une sorte de componction. A la façon d’un homme qui a l’habitude d’attendre. Et c’était le cas puisque, depuis vingt ans maintenant, depuis qu’un accident du travail, au lendemain de la guerre, l’avait éloigné des travaux de force de la fonderie, il était chauffeur de son état.
A travers le pare-brise, il laissa traîner son regard, presque paresseusement, sur Church Court. On était en octobre. C’était un vendredi, à la fin de l’après-midi. Il faisait humide et doux. La nuit, déjà, tombait sur Birmingham. Au bout de l’impasse, on ne voyait pas le cinéma mais on distinguait le rougeoiement de son enseigne au néon se reflétant sur le sol mouillé.
De hauts talons claquèrent sec sur la gauche de la camionnette. La petite Foster le salua au passage d’un geste de la main. Tout en mastiquant, le vieux Pickering regarda sa silhouette s’éloigner en direction de Church Road. Il la contemplait avec plaisir. D’abord parce que c’était une sacrée belle fille que la petite Foster, avec une croupe ronde comme la cible du jeu de fléchettes du « Hammer and Anvil 2 » et puis aussi parce qu’elle était la secrétaire particulière du patron. Et quand elle s’en allait, Je vendredi soir, cela voulait dire que c’était du peu pour le weekend. D’ailleurs, il n’y avait plus qu’une seule voiture, maintenant, dans Church Court : la Humber de Mr Chandler, l’un des deux patrons de la Jeffrey and Chandler Poll Ltd. Le vieux Jeffrey, lui – et ici, l’adjectif était de rigueur, car le bonhomme avait soixante-dix ans – avait passé la main depuis quelque temps déjà. Il ne venait plus qu’une fois par semaine, pour jeter un coup d’oeil sur les affaires de la maison.
La Humber était garée parallèlement à la camionnette Thames, au volant de laquelle Pickering se trouvait. La porte latérale s’ouvrit. Le chauffeur perçut le choc amorti du sac que l’on jetait sur le sol. On ne pouvait pas dire que Dave avait beaucoup d’égards pour sa précieuse cargaison.
Pickering avala la dernière bouchée de son troisième sandwich, liquida le gobelet de thé, le revissa sur la thermos, plia méticuleusement sa serviette. Il savait que Rusty devait faire un dernier aller-retour jusqu’au bureau, pour y prendre le bordereau des mains de Mr Chandler lui-même. Ce fut l’affaire de trois minutes. Le jeune homme monta dans le fourgon, à la gauche du conducteur, tout en glissant un papier plié dans la poche de poitrine de son veston.
— Ça va, vieux, dit-il gaiement. On y va.
— D’accord, Rusty. On y va, acquiesça le chauffeur.
On appelait David Plumbett « Rusty », le Rouillé, parce qu’il avait la chevelure couleur de rouille, comme les feuilles de Saint John’s Park à cette époque. De même, Pickering était surnommé le Vieux, parce que le cap de la cinquantaine doublé avait fait de lui le doyen des employés et blanchi son poil.
Le jeune convoyeur avait repoussé la porte à glissière et considérait la serviette dans laquelle le chauffeur avait roulé son casse-croûte avec une évidente convoitise.
— Il te reste un sandwich ?
— Bien sûr ! Vas-y, sers-toi. A ton âge, on a toujours faim.
Le Vieux lança le moteur. Le garçon entreprit de dérouler la serviette. La camionnette s’engagea au pas dans l’étroit goulet d’une vingtaine de mètres de long qui faisait communiquer Church Court avec Church Road. Derrière, c’étaient les bureaux, abondamment éclairés, de Jeffrey et Chandler. A l’autre bout, la rue, avec ses voitures, ses bus, ses vitrines, ses enseignes. Entre les deux, une gorge sombre entre deux falaises de briques noircies par des fumées séculaires : d’un côté, la muraille de l’église méthodiste ; de l’autre, celle de la succursale locale de Marks et Spencer. Au bout de ce ravin de ténèbres, un panneau « stop ».
— Combien, ce soir ? interrogea le Vieux avec indifférence.
— 350.000 livres sterling, lui répondit avec désinvolture le convoyeur, le nez dans les plis de la serviette.
Pickering siffla légèrement entre ses dents de devant. 350.000 livres 3 , c’était tout de même une somme, et cela représentait un nombre respectable de paris, même pour une firme aussi solidement établie sur le marché des pronostics de football que Jeffrey and Chandler. Mais sa considération pour la somme s’arrêtait là. Comme beaucoup de gagne-petit, le vieux Pickering dont le salaire hebdomadaire n’avait jamais dépassé quinze livres, se moquait éperdument des fortunes qu’il transportait régulièrement.
— Grouille-toi ! dit Rusty en dépiautant le dernier sandwich. Bill sort sa petite amie, ce soir et, par malchance, c’est lui qui est de service à la banque.
De cela aussi, Pickering se moquait. Le comptable de la Midland & Warwickshire attendrait. Entre l’impasse et Church Road, le trottoir était large, la circulation des piétons dense. Il fallait déboucher lentement. Une fois, le Vieux avait failli emboutir une jeune maman qui poussait sa voiture d’enfant. Alors…, prudence.
Il voyait le trottoir, maintenant. Sur la droite, il y avait un type qui attendait, une grosse valise à ses pieds. Pickering l’enregistra machinalement. Le bonhomme avait dû s’éloigner un peu de l’arrêt du bus, distant de vingt mètres à peu près. Ou encore s’arrêter pour se moucher, car il tenait contre son visage un vaste linge à carreaux. Cela ne l’empêchait d’ailleurs pas de fumer un gros cigare qui dépassait de sa bouche. Ridicule…
Le vieux Pickering arrêta la Thames à peu près à hauteur de l’homme, afin de tendre le cou à gauche et à droite en donnant un très léger coup d’avertisseur. A ce moment, il y eut un très léger choc contre le pare-brise. Le chauffeur songea à peine à s’en étonner. Il vit l’homme au mouchoir qui, ayant ramassé sa valise, s’approchait du fourgon.
Ce fut la dernière image qu’il enregistra…

L’homme monta résolument à bord, le mouchoir toujours collé à son nez, balança sa valise, à la volée, à l’intérieur de la fourgonnette, repoussa le corps du vieux Pickering qui s’affaissa sur celui de Rusty et passa en première. Il franchit lentement le trottoir, tourna à gauche dans Church Road, entre un camion et un bus. La Thames se perdit dans le flot de la circulation.
Il conduisait prudemment, tranquillement, comme quelqu’un que rien ne peut surprendre. Il avait posé son feutre sur les genoux de Pickering et coiffé, à la place, la casquette du chauffeur. Il roula ainsi un petit quart d’heure en direction de la banlieue-ouest. La nuit, maintenant, finissait de tomber. Le brouillard humide se diluait en une pluie fine. Un temps absolument idéal.
Les « shopping centers » créaient des flaques de lumière de plus en plus rares. Les longs alignements de cottages remplaçaient les immeubles, tous semblables, avec le jardinet à pelouse et le bow-window en avancée derrière les rideaux duquel on apercevait l’éclair bleuté de la télévision.
La Thames tourna à gauche, s’engagea dans une rue paisible, tourna de nouveau à droite, dans une artère encore plus tranquille et un peu plus étroite. Au coin, une plaque disait : « Elm Park Lane », mais les maisons des banlieusards avaient depuis longtemps remplacé le parc aux ormes.
Le fourgon s’arrêta le long du trottoir derrière une mini-Cooper vert olive. L’homme consulta sa montre : théoriquement, il lui restait dix minutes… Il passa derrière, ouvrit la valise de ses mains gantées, s’accroupit sur le sol. Un coup de canif éventra le sac de toile. Avec dextérité, il rangea dans la valise les liasses de billets, referma, n’omit pas d’effectuer de nouveau l’échange entre son feutre et la casquette du vieux Pickering et de ramasser soigneusement quelques fragments de verre éparpillés sur le tableau de bord. Il jeta un dernier coup d’oeil aux corps inertes de ses deux victimes, remit dans sa poche le mouchoir qu’il avait conservé entre ses dents et descendit de la camionnette.
Il ne lui fallut que quelques secondes pour se glisser derrière le volant de la mini-Cooper qui s’éloigna rapidement de la masse sombre de la Thames.
L’homme trouva une place au parking de la gare centrale. Il était 18 h. 20. Sa valise à la main, sa silhouette en trench-coat se perdit dans la foule. A 18 h. 30, l’express en provenance de Wolverhampton démarrait en direction de Londres. Deux heures et quinze minutes plus tard, à 20 h. 45, le voyageur posait le pied sur le quai de la gare de Paddington.

— Hello ! B.B. chéri. Tout s’est bien passé ?
— Rien d’imprévu, fit-il en baisant légèrement ses lèvres. Le système a remarquablement fonctionné. Et du côté de Slim ?
— Même chose, autant que je sache. Mais dépêchons-nous, si nous voulons respecter l’horaire.
— Tu es garée loin ?
— A deux pas de la grille. Une vraie chance !
Ils sortirent par Eastbourne Terrace, dans le flot des voyageurs. Portant la valise, il marchait à ses côtés avec un pas de décalage. Elle laissait derrière elle un sillage de parfum délicat. C’était décidément une des plus jolies filles qu’il ait jamais connues. Et d’une classe folle, avec cela. Son tailleur noir la moulait à la perfection. Son petit chapeau n’avait d’autre mission que la mise en valeur d’une magnifique chevelure auburn.
Ils marchèrent moins de deux cents mètres. Dans la petite Triumph Herald, il y avait une valise exactement semblable à celle du voyageur.
— Quinze minutes pour gagner Victoria, observa-t-elle. Cela devrait coller, s’il n’y a pas trop d’embouteillages.
— Prends par Bayswater Road, conseilla-t-il. Cela roule généralement mieux. Elle acquiesça d’un signe de tête, attentive à se glisser dans le courant tumultueux des voitures. Il soupira en détaillant, en filigrane sur la vitre, son ravissant profil. Combien eût-il donné de ce que contenait la valise pour rentrer avec elle, ce soir… Mais l’affaire était trop bien montée. Ce n’était pas le moment de faire du sentiment.
Elle tourna à droite à Marble Arch. A cette heure, on allait assez vite dans Park Lane et, grâce au souterrain qui a si bien décongestionné Hyde Park Corner, elle fila vers la grande gare en longeant le mur de Buckingham Palace. Lorsqu’elle s’arrêta sous la verrière de Victoria Station, ils disposaient encore de cinq bonnes minutes.
— C’est le moment, dit-elle doucement, d’une voix soudain empreinte de gravité. Te sens-tu le courage ?
— Du moment que tu l’as, Val chérie…, lui retourna-t-il avec une égale gravité.
Il allait ouvrir la portière. Fougueusement, elle se jeta contre lui, l’enlaça, le serra contre elle de toutes ses forces, chercha sa bouche et, longuement, avec application, ils mêlèrent leurs souffles.
— Je te promets…, dit-elle enfin. Mais il l’interrompit de son doigt ganté posé sur ses lèvres.
— Chut !…, fit-il. Pas de serments entre nous. J’ai confiance… C’est tout. Sans un mot de plus, il saisit la valise qu’elle avait apportée, sortit de la voiture et, sans se retourner, à grandes enjambées, franchit le large trottoir, pénétra résolument dans le tumulte du grand hall sonore de Victoria.
Un ticket de quai pris à un distributeur automatique lui permit de passer dans l’enceinte où un « boat train » arrivait de Folkestone avec sa cargaison de voyageurs contiventaux. Sur le quai voisin, il n’attendit que quelques instants pour voir s’immobiliser le convoi en provenance de Brighton.
Il était 21 h. 03.
L’homme se mêla à la foule des voyageurs, sa valise à la main. Une jeune femme le dévisagea. Peut-être ce grand gaillard aux traits accusés, bronzé comme quelqu’un qui est rentré depuis peu de vacances, en valait-il la peine ?
Les difficultés commencèrent au contrôle, lorsqu’il lui fallut produire son ticket. Contourné par le flot des gens pressés, sous l’oeil goguenard mais vigilant de l’employé, il fouilla en vain toutes ses poches.
L’incident dura quelques minutes. Il fallut attendre que les derniers voyageurs fussent passés, puis l’homme du portillon appela un contrôleur.
— Vous avez perdu votre billet, monsieur ? D’où venez-vous ?
— De… Tunbridge Wells, répondit l’homme au trench-coat, avec un embarras visible.
Le contrôleur hésita :
— Je ne suis pas obligé de vous croire. Ce train arrive de Brighton. Normalement, je dois vous faire payer le prix du billet Brighton-Londres.
— Mais je vous assure que je viens de Tunbridge Wells, protesta-t-il.
Dans son ton, il y avait plus que de la chaleur, une espèce de véhémence désespérée. Le
contrôleur voulut bien la prendre pour de la sincérité.
— Soit ! dit-il. De Tunbridge Wells. Cela
fait neuf shillings et six pence. Mais c’est une faveur que je vous fais.
L’homme au trench-coat remercia, paya. Il sortit de Victoria. héla un taxi, donna l’adresse de son domicile.

Le surlendemain, il était plongé dans la lecture des journaux lorsqu’on sonna à sa porte. Deux inspecteurs de police lui accordèrent dix minutes pour s’habiller.
2
A glorious day, isn’it ?
(Major Hon. William Marmaduke Thompson.)

Le superintendent Derek Abercombe tendit à Richard, le maître d’hôtel, son feutre, son parapluie et son pardessus.
— Bonsoir, monsieur, dit Richard avec dignité. Une belle journée pour la saison, n’est-ce pas, monsieur ?
— Superbe, en effet, Richard, répondit le policier.
Ce qui était tout simplement un mensonge grossier. Londres venait de doubler le cap du 15 décembre et toute la question qui se posait était de savoir qui l’emporterait, au-dessus des toits, du brouillard ou de la pluie, Les sapins illuminés et les guirlandes d’ampoules multicolores ne parvenaient même pas à trouer l’opacité de la nuit. Ils paraissaient d’ailleurs s’y résigner. Seulement, le superintendent ne songeait pas plus à modifier un dialogue sanctionné par des siècles de tradition qu’un comédien français ne s’aviserait de revoir et de corriger Racine.
Derek Abercombe prit le temps de bourrer sa pipe et de l’allumer dans le hall feutré du Cicero’s. Ses occupations ne lui laissaient que peu de temps pour fréquenter son club et il savourait à l’avance la sérénité de la soirée qu’il allait y passer. Queen’s Gate Terrace, dans Kensington, était un des coins de Londres qui avaient le moins souffert durant les années noires du blitz. Ici, les lambris étaient authentiques, ainsi que le superbe escalier de chêne ciré qui s’envolait noblement vers le premier étage.
Avant de franchir la porte du saint des saints, Derek Abercombe jeta un coup d’oeil à sa silhouette, dans le grand miroir mural, près du vestiaire. C’était un homme de haute taille, aux cheveux blonds tirant sur le roux. Il se trouvait dans ce qu’il est convenu d’appeler le bon côté de la quarantaine. Un observateur averti aurait reconnu, dans les rayures de la cravate, encastrée dans le col empesé, les couleurs de Selhurst, une école d’honnête réputation.
Richard lui ouvrit la double porte. Il pénétra dans la grande salle, d’allure très victorienne, dont le côté le plus éloigné était occupé par le bar. Quelques habitués le saluèrent silencieusement tandis que son regard s’arrêtait sur un fauteuil où un homme, seul, suivait attentivement les gestes du garçon occupé à lui servir son whisky.
Le Superintendent fit une légère grimace où se mêlaient assez curieusement le plaisir et l’agacement. Plaisir de rencontrer le major Quentin Pembroke, un camarade d’école et de combat. Agacement à l’idée des traits qu’allait sans doute lui valoir l’humour implacable et féroce de son ancien condisciple.
Mais le major l’avait vu. Déjà il lui faisait signe, désignant le siège en face de lui. Deux cravates aux rayures strictement semblables se rapprochèrent ainsi. Abercombe s’assit, croisa les jambes et dit :
— Comment allez-vous, Ouen ? Belle journée, n’est-ce pas ?
Pembroke acquiesça gravement, commanda un second verre et, visiblement plein d’entrain, interrogea :
— Alors, comment vont les affaires, au Yard ?
Le Superintendent songea avec quelque mélancolie que les choses avaient bien changé, dans les clubs de Londres. Naguère, on s’y retrouvait pour dormir ou pour lire le Times , ce qui, d’ailleurs, revenait sensiblement au même. Aujourd’hui – et c’est là un signe des temps qui tend à prouver que l’Angleterre elle-même n’est pas éternelle – on y parle boutique.
Ainsi, le cas du Cicero’s… Il avait été fondé au lendemain de la guerre par d’anciens officiers de renseignements qui lui avaient donné – très fair play – le nom du plus illustre d’entre eux 4 . C’était un club très fermé. Condition sine qua non d’admission : avoir été ou être encore « Intelligence Officer ».
Intelligence, pris dans le sens britannique du terme, bien entendu, ce sens qui permet aux Anglais de si savoureux malentendus lorsqu’ils s’aventurent sur le continent et rencontrent des confrères :
Ils croient que nous sommes intelligents, soulignait volontiers, à ce propos, le major Pembroke, ajoutant à la réflexion : Ce qui tendrait à être vrai, puisque le Cicero’s est un des derniers clubs où les femmes ne sont pas admises, même comme invitées.
Quoi qu’il en soit, Derek Abercombe n’aimait pas du tout cette question à propos des affaires, car il savait trop bien ce qui allait suivre :
— Je voudrais vous complimenter pour votre complet, mon cher, disait le major. Votre tailleur s’est surpassé. Vous avez dû sentir passer la note ! Auriez-vous, par hasard, retrouvé l’argent du train postal ?
Le « Super » fit appel à tout son flegme. Depuis « The Great Train Robbery 5 . », on lui avait posé la question si souvent qu’il ne réagissait plus. Ce qui le touchait davantage, c’était l’affaire du complet neuf. Bien sûr, au temps du roi George, les gentlemen faisaient étrenner leurs costumes par leur, valet de chambre. C’était un fait bien connu. Mais, là aussi, les choses avaient changé et même un haut fonctionnaire du Yard n’avait pas forcément un valet.
— Rien de neuf, dit-il sobrement. Même ceux qui en ont pris pour trente ans sont, à mon avis, le menu fretin 6 .
— Et le hold-up de Birmingham, toujours rien non plus ?
Là, Derek Abercombe discernait dans le ton de son ami autre chose que de l’ironie : un réel intérêt, une véritable sollicitude. Le hold-up de Birmingham était une épine douloureuse dans la chair du policier. Après avoir servi dans l’« Intelligence » en Extrême-Orient, jusqu’en 1952, il était entré au Yard, gravissant un à un les échelons de la hiérarchie jusqu’au titre de Superintendent, il y avait un peu plus d’un an. Et cette affaire de Birmingham était survenue tout de suite après… Son premier échec… Bien souvent, Quentin et lui en avaient parlé.
Le major, peu sensible aux servitudes policières, était demeuré attaché au War Office. Il y avait affaire à des délinquants d’une tout autre nature que les clients de Derek Abercombe et, au moins, dans sa spécialité, lorsqu’on se « laissait avoir », il était bien rare que la presse et l’opinion en fussent informées. Pembroke était conscient de ce petit avantage. Sous couleur de raillerie, il lui arrivait assez souvent d’apporter sa collaboration à un vieux camarade.
— Cela va faire combien de temps ? Interrogea-t-il en se renversant dans son fauteuil.
— Un peu plus d’un an, dit le Superintendent, s’entourant d’un nuage de tabac au miel. C’était le 26 octobre 1964…
— Et vos coupables ne se sont jamais trahis. Il faut reconnaître qu’ils sont forts !
— Que pouvais-je faire de plus ? Je les ai cuisinés au-delà du concevable. J’ai usé contre eux de tous les artifices que nous laisse la loi sur l’habeas corpus. Puis, je les ai tracassés de toutes les façons. Enfin, j’ai obtenu qu’ils soient placés sous surveillance discrète pendant toute une année, certain que j’étais qu’ils finiraient par se trahir. Mais rien à faire. Le vieux chauffeur, mis à la retraite anticipée, parvient tout juste à survivre. Le jeune convoyeur, qui a retrouvé tant bien que mal une place dans une fonderie, ne dépense pas un sou de plus qu’il ne gagne, je vous l’assure. Au bout d’un an, il a bien fallu décrocher, les laisser tranquilles…
Le regard de Pembroke se perdit dans le maquis du lustre, monumental et victorien.
— Et, bien entendu, vous êtes toujours convaincu de leur culpabilité ?
Le front du policier se plissa. Il marqua un silence avant de se décider à répondre :
— Franchement, dit-il enfin, j’aurais bien voulu pouvoir avancer une autre hypothèse. Mais à moins de croire en la magie noire ou d’admettre une intervention du Saint-Esprit…
Il frotta une allumette, tira longuement sur sa pipe, eut un geste d’impatience.
— Enfin, Quen, reprit-il d’une voix tendue, anxieuse de convaincre, souvenez-vous des données du problème : le vendredi 26 octobre 1964, comme chaque vendredi, vers 17 h. 30, la camionnette de Jeffrey & Chandler quitte l’impasse de Church Court, à Birmingham. Au volant, Adam Pickering, 52 ans, chauffeur de la maison depuis dix ans. A ses côtés, David Plumbett, 28 ans, garçon de recettes depuis trois ans. C’est lui qui fait la tournée des différents bureaux de la firme. Dans le véhicule, le montant des paris sur le football de la semaine, des centaines de milliers de paris, soit 350.000 livres sterling, enfermées en liasses dans un sac de toile bise scellé.
» La camionnette prend le chemin de la banque. Moins d’une demi-heure plus tard, sans qu’aucun acte de violence n’ait été signalé, un policeman trouve les deux hommes dans un quartier excentrique de la ville. Ils racontent la plus invraisemblable des histoires. Ils ont perdu conscience au moment où leur véhicule débouchait dans Church Road. Ils sont revenus à eux dans une rue tranquille et sombre, pour s’apercevoir que le sac avait été éventré, les 350.000 livres volées.
» Ils ne peuvent fournir aucun alibi, aucune explication. On leur fait le soir même prises de sang, analyse d’urine, de salive, examen médical complet : rien qui permette de supposer qu’ils ont été drogués de façon quelconque. Eux-mêmes, d’ailleurs, ne le suggèrent même pas. Comment voulez-vous que la seule explication logique ne s’impose pas ? Ils ont fait le coup eux-mêmes et attendent paisiblement d’avoir détourné définitivement les soupçons. »
— Mais, objecta Pembroke, l’absurdité même de leur explication tendrait à prouver qu’ils ont dit la vérité.
— Je l’ai pensé aussi, fit Abercombe, amer. Et je vous assure qu’aucune autre hypothèse, même la plus invraisemblable, n’a été négligée. Mais je crois, voyez-vous, au contraire, que c’est l’absurdité de leur explication qui est géniale. Simulez un hold-up, et un policier astucieux trouvera toujours une faille dans votre mise en scène. Mais ne simulez rien du tout, tenez-vous-en bêtement au miracle, et comment voulez-vous qu’on vous coince ?
» Vous savez pourquoi cette affaire me tient particulièrement à coeur. Il se trouve qu’elle a constitué pour moi un échec personnel. Mais tout passe. Je me contente de surveiller mes bonshommes du coin de l’oeil. S’ils viennent à quitter l’Angleterre, j’en serai informé. Pour le reste, je me résigne… »
— D’autant plus, renchérit le major en faisant un signe au serveur, que vous avez enregistré depuis assez de succès pour faire oublier cela.
Il y eut un silence. Deux verres de Spey Royal embués de glace apparurent sur la table, en compagnie d’un siphon.
— Et puis, vous savez, les incertitudes, les erreurs de jugement ne sont pas le seul apanage du Yard.
Il y avait, dans le ton de Quentin Pembroke, une vibration particulière qui alerta le Superintendent. Celui-ci s’apprêta à déchiffrer. au plus épais d’une histoire apparemment oiseuse, un message secret.
— Tenez, par exemple, c’est une affaire que j’ai découverte, un peu par hasard, en feuilletant un dossier, car, à l’époque, j’étais en mission, disait l’homme du War Office.
Sa voix était agréablement plate, monotone. Le « Cicero’s » était plus feutré, plus confortable que jamais. Derrière le verre cathédrale de la double porte donnant sur le hall, on imaginait des silhouettes arrivant emmitouflées du monde humide, hostile, de l’extérieur. Ici, il faisait bon. Malgré le chauffage central, un feu de bois flambait dans l’âtre, par respect de la tradition. Derek Abercombe s’enfonça plus profondément dans son fauteuil, serra son whisky dans sa paume et écouta l’histoire, comme un enfant écoute un conte, avant de s’endormir.
— C’était, ma foi, l’année dernière… A la fin du printemps ou au début de l’été. Un type est venu nous voir. Un drôle de type… Après avoir consulté le dossier en question, j’en ai parlé avec celui de mes collègues qui s’en était occupé.
I1 s’agissait d’un chimiste. Jeune… La trentaine tout juste. Avec un nom… invraisemblable. Cadwallader Caerphilly. Je vous demande un peu ! »
— Un Gallois, si je comprends bien, remarqua Abercombe, sans même sortir de sa torpeur.
— Sans aucun doute. Cela veut dire « stratège », en gaélique, je crois. En tout cas, un nom pareil autorise tous les dérèglements. Ce bonhomme, peut-être brillant dans sa partie, était un pacifiste à tous crins. Vous savez, de ces types qui se roulent par terre, le dimanche à Trafalgar Square, ou qui font des pieds de nez à Colin Jordan et à ses hommes en chemise noire.
De toute évidence, le major Quentin Pembroke, K.B.E., D.S.O., méprisait cordialement les pacifistes.
— Et en même temps, enchaînait-il, il avait
décidé de doter son pays, c’est-à-dire le nôtre, de l’arme absolue, justement pour empêcher la guerre.
» Et cette arme absolue – et c’est là que l’histoire devient cocasse – c’était tout simplement un gaz, un gaz d’une puissance inouïe qui vous endormait une armée ou une population en quelques secondes. Il n’y avait plus alors qu’à lancer une opération aéroportée, à occuper les points stratégiques, à désarmer tout le monde. Et lorsque l’ennemi se réveillait, la guerre était tout simplement finie. »
— Car l’ennemi se réveillait ? interrogea l’homme du Yard, amusé.
— Mais oui. C’est le plus ridicule de toute l’invention. Le gaz en question était absolument sans danger. Il agissait durant un temps plus ou moins long, suivant le dosage, ne laissait aucune trace dans l’organisme. L’arme pacifiste absolue, quoi.

— Chef du parti national-socialiste anglais .
— Knight of the British Empire, Chevalier de l’Empire britannique . Distinguished Service Order, décoration militaire.
— Ridicule ! fit le Superintendent.
— Je ne vous le fais pas dire. Si on ne tue plus personne, on ne voit pas l’intérêt de faire la guerre. C’est ce qu’ont pensé mes collègues et mes chefs du War Office. Le cher Cadwallader Caerphilly a été éjecté sans ménagement comme tant d’autres farfelus avant lui.
» Et pourtant…
Le major tint sa phrase en suspens, à la façon d’un comédien dans une pièce policière.
Lentement, il posa son verre, sortit une cigarette d’un étui d’argent, la tapota rêveusement, se décida à accepter la flamme du briquet que lui tendait majestueusement Richard, le maître d’hôtel. Derek Abercombe comprit que le moment du message approchait.
— Et pourtant, reprit Pembroke, je me demande si le War Office n’a pas fait preuve, en l’occurrence, de légèreté, ou du moins d’un certain manque de jugement. Nous autres sommes entièrement tournés vers la défense nationale. Cela nous impose parfois des oeillères.
— Vous voulez dire que…
— Je veux dire qu’à priori l’invention semblait ingénieuse. Si elle ne nous intéressait pas, nous, elle pouvait en intéresser d’autres, trouver, que sais-je, un emploi pacifique, comme l’énergie atomique…
Les yeux de Derek Abercombe se rétrécirent jusqu’à devenir deux fentes minuscules travers lesquelles il scrutait le visage impassible du major.
— Et…, il y a longtemps que vous êtes tombé sur ce dossier ? demanda-t-il.
— Oh ! non, c’est tout récent… une quinzaine de jours environ.
— Vous avez sans doute cherché à retrouver ce Cad… Cadwal…
— Cadwallader Caerphilly, proposa le major avec empressement. Eh bien ! Non, voyez-vous ? Je vous l’ai dit, cette histoire n’intéresse pas notre administration. J’ai simplement pensé qu’il était bien dommage que je me fusse trouvé absent au moment de sa visite. Après tout, ce devait être un type pittoresque à connaître, non ?
Le Superintendent n’était plus du tout endormi. Le conte à dormir debout avait eu sur lui un effet des plus toniques. Derrière son visage indéchiffrable d’homme bien élevé et de policier plein d’expérience, toute une machinerie perfectionnée s’était mise en route. Il ouvrit la bouche pour poser une question mais, à cet instant, Hugh Willoughby, qui avait servi durant toute la guerre dans les services de renseignements de la Royal Navy et terminait maintenant une carrière prospère dans la City, propulsa vers leur table son complet bleu à rayures, son oeillet rouge et sa chevelure argentée.
— Hello ! dit-il. Belle soirée, n’est-ce pas ?
— Oh !… magnifique, en vérité, répondirent-ils ensemble.


1 Crème à sandwich, pâté de poisson.

2 « Le Marteau et l’Enclume », la taverne préférée du vieux Pickering.

3 4.900.000 francs 1965.

4 Cicéron, le fameux espion qui annonça à Hitler la date du débarquement en Normandie.

5 L’attaque du train postal Glasgow-Londres, le 8 août 1963 par une bande remarquablement organisée qui rafla 2.600.000 livres sterling.

6 L’un d’eux, pourtant, Ch. Fr. Wilson, s’évadait, le 12 août 1964, de la prison de Birmingham. On ne l’a jamais retrouvé.

3
Close your eyes and think of England..
(Lady Plunkett.)

La réunion venait de prendre fin. Une foule pour le moins clairsemée s’écoulait lentement d’une salle maussade et triste dont les fauteuils à dossier de matière plastique avaient visiblement connu des jours meilleurs.
Cadwallader Caerphilly et Phyllis Highbottom échangèrent quelques souhaits de bonne nuit avec une poignée d’intellectuels dont l’élégance ne semblait pas être le souci dominant, et ils se retrouvèrent dans une rue qui conduisait vers Hampstead Heath.
Il était à peine plus de sept heures du soir. Il avait plu toute la journée, une pluie glaciale de décembre qui verglacerait les routes dans le courant de la nuit, c’était sûr. D’un réverbère à l’autre, leurs silhouettes s’allongeaient et se raccourcissaient tour à tour. Dans les flaques, leurs souliers faisaient gicler de petites gerbes d’eau. De nombreuses boutiques étaient encore ouvertes, en dépit de l’heure tardive. C’était la semaine avant Noël. Les retardataires se pressaient dans les magasins flambant de tous leurs néons. La boule multicolore, le sapin et le houx ruisselaient de toutes parts en guirlandes, en bouquets, en masses compactes ou sous la forme discrète d’une branche minuscule, épinglée à une étiquette.
Tel un papillon attiré par la flamme, Cadwallader Caerphilly obliqua vers la vitrine d’une boutique de cadeaux. Phyllis renifla de mépris et le rappela à l’ordre d’un ton autoritaire :
— Allons, Caddy, ne vous attardez pas à ces stupidités !
C’était une drôle de fille que Phyllis High. bottom. Pour l’instant, on n’en distinguait qu’une silhouette informe, drapée dans un duffel-coat fatigué, au capuchon bâillant dans son dos. Des chaussettes de laine mal tirées se perdaient dans de délicates chaussures qui n’auraient guère mérité, en français, que le nom de croquenots. Son visage, avec un peu de soin, aurait pu revendiquer au moins la beauté du diable, car Phyllis n’avait guère plus de vingt, vingt-deux ans, mais de grosses lunettes d’écaille chaussaient son nez, et ses cheveux blonds montaient, entre son crâne et ses épaules, une garde austère et rigide.
Cadwallader Caerphilly soupira, rejoignit sa compagne à la façon d’un chien obéissant. On lui donnait la trentaine. C’était un garçon de taille médiocre. Phyllis le dominait de deux ou trois centimètres. Lui aussi, il portait des verres à gros foyer, de ceux que l’on recommande aux intellectuels aux yeux épuisés par les veilles studieuses. Ses soucis vestimentaires étaient à la hauteur de ceux de la jeune femme : les poches de son imperméable fripé béaient. Son noeud de cravate aurait fait pleurer n’importe quel habilleur professionnel de Savile Row.
— Je trouve que Mac Gowan a très bien parlé, dit-il tandis qu’ils arrivaient à l’arrêt de l’autobus, le long du parc de Hampstead Heath. Les arguments du gouvernement sont spécieux. Il est temps de passer à l’action si nous voulons vraiment le désarmement nucléaire.
Elle eut une petite moue méprisante :
— Passer à l’action… C’est tout ce qu’ils savent dire. Mais à part le fait de s’asseoir par terre les soirs de bagarre et de se faire emballer par la police comme des paquets de linge sale, on se demande en quoi ils sont capables d’agir.
» Les hommes sont tous les mêmes. Tous des perroquets. »
Ils grimpèrent dans un autobus désert qui venait de stopper dans un grand grincement de freins, poursuivirent la discussion à l’avant de l’impériale. Le visage du garçon s’était empourpré.
— Pardon ! Permettez, Phyllis chérie. Moi, je suis passé à l’action. Moi, j’ai fait quelque chose. J’ai mis au point l’arme pacifique absolue. Vous savez comment j’ai été reçu par les autorités de mon propre pays.
Elle haussa les épaules.
— Dans ces conditions, vous n’aviez qu’à la porter aux Russes, votre arme absolue, au lieu de la détruire bêtement. Ils auraient bien su l’utiliser, eux.
Cadwallader Caerphilly, scandalisé, la considéra comme si elle avait blasphémé.
— Aux Russes ? Mais vous ne pouvez parler sérieusement ! C’eût été une trahison…
Elle eut un sourire hautain, condescendant. Vous voyez bien, mon pauvre Caddy, que j’ai raison lorsque je vous dis que vous êtes incapable d’aller au bout de vos opinions, à la conclusion logique de vos raisonnements. Vous voulez bien la paix, mais à condition que ce soit l’Angleterre qui l’impose. A ce compte-là, Hitler était un pacifiste. Vous rejoignez Colin Jordan, cher…
— Phyllis, dit noblement le malheureux Caddy, je n’entendrai pas plus longtemps ces balivernes. Vous déraisonnez, ou alors, c’est la passion féminine qui vous égare.
— La passion féminine, hein ?…
Phyllis parut sur le point de s’étrangler, puis se mit à émettre une série de bruits qui tenaient du sifflement et du gargouillis. Un observateur superficiel eût pris cela pour les manifestations d’une indignation légitime. En réalité, il s’agissait d’un exercice de yoga auquel la jeune femme se livrait chaque fois que la colère risquait de la submerger et de lui faire perdre le contrôle d’elle-même.
Elle y parvint au terme d’un numéro assez pittoresque qu’elle acheva par quelques mouvements respiratoires, comme un funambule termine sur un salut.
— Soyons sérieux, dit-elle enfin, paisiblement, lorsque le receveur, qui avait suivi la scène sans chercher à dissimuler son intérêt, fut redescendu à l’étage inférieur. Que faisons-nous, maintenant ?
— Mais, ce que vous voudrez, Phyllis chérie, s’empressa de répondre Caddy, tout heureux de constater que l’orage était passé. Voulez-vous que nous descendions à Piccadilly et que nous allions voir un des derniers films, dans Shaftesbury Avenue ?
— Non, décida-t-elle. Nous allons dîner dans le centre, puis nous irons chez vous. Nous nous mettrons tout nus et nous ferons l’amour.
Dans la bouche de toute autre créature du sexe féminin, un tel programme aurait fait dangereusement monter la tension artérielle de son auditeur. Mais Phyllis Highbottom avait un ton froid pour proférer ces choses qui vous glaçait littéralement. Au surplus, peut-être Caddy évoquait-il à cet instant un corps sans mystère et des étreintes sans joie, comme celles de ces gens dont un auteur français – naturellement ! – disait qu’ils confondent l’amour et la gymnastique. En tout état de cause, son enthousiasme parut modéré. La jeune femme ne s’en formalisa pas :
— Je sais que vous aimeriez assez aller au cinéma, Caddy chéri, fit-elle. Je sais que vous n’avez pas spécialement envie, ce soir, de faire l’amour. C’est justement pourquoi il faut le faire. Les animaux, qui ne sont qu’instinct, livrés à l’immédiat, n’écoutent que le rut qui sourd en eux. Au contraire, nous sommes capables de raisonner, d’aimer lorsque nous le décidons.
» Au surplus, je vous rappelle que l’Eglise réprouve formellement la sensualité qui se donne libre cours, comme la nôtre, en dehors du mariage. C’est donc une raison de plus de le faire. Vous ne croyez tout de même pas que cela m’amuse ? »
L’autobus roulait maintenant dans Regent Street. Elle se leva, se dirigea vers l’escalier, à l’arrière. Il suivit, résigné. Après tout, il ne fallait pas sous-estimer les avantages de la chose : il dormait généralement très bien, après.
Ils dînèrent dans un self service de Leicester Square, au milieu d’une foule qui se hâtait pour aller faire queue devant les cinémas de la place. Ils échangèrent des propos désabusés sur la situation au Vietnam et la position des intellectuels de gauche devant le problème du Sud-Est asiatique en général. Ils pesèrent les termes du manifeste dont le texte avait été arrêté lors de la réunion de ce jour. Ils partirent ensuite à pied vers Charing Cross d’où un autre bus les embarqua vers Clapham Junction où Caddy avait sa chambre.
Il était à peu près huit heures et demie du soir. Une brume humide s’installait sur Londres pour la nuit, embuant les vitres, noyant la lumière des réverbères dans un halo mouillé.
Comme chaque fois, au fur et à mesure que l’on approchait de Clapham, l’anxiété de Caddy allait croissant. Il savait à quel point le puritanisme militant de Mrs Fulham, sa logeuse, réprouvait les débordements de la chair. La seule pensée d’être surpris par ce dragon de vertu se glissant dans sa chambre en compagnie d’une fille, le glaçait d’effroi.