Serment de médecin

-

Livres
239 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Yamar, un jeune médecin, accepte de s'engager avec une ONG pour un poste très déshérité. Il finit par se rendre compte qu'en dépit de ses efforts immenses, "soigner" ce peuple, dont le corps est infecté par une nouvelle pathologie (l'Ailleurs) qui résiste aux thérapies, est loin d'être simple...Le toubib décide alors d'aller chercher la racine miraculeuse en explorant les connaissances médicales traditionnelles aidé par Ndiloame, un marabout assez iconoclaste...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 décembre 2017
Nombre de visites sur la page 42
EAN13 9782140052279
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0120 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

moustapha d iopSerment de médecin
Yamar, un jeune médecin qui a attendu en vain un
recrutement de l’État, accepte de s’engager avec une ONG
pour un poste très déshérité. Il s’enlise dans ce bourg contre Serment
toute attente et décide fnalement d’y rester pour accomplir sa
mission. Cependant, il fnit rapidement par se rendre compte
qu’en dépit de ses eforts immenses, « soigner » ce peuple, de médecin
dont le corps est infecté jusqu’à la moelle par une toute
romannouvelle pathologie (l’Ailleurs), et qui développe une forte
résistance aux thérapies, est loin d’être une chose simple… Préface de momar D iong ue
Le toubib décide alors d’aller chercher la racine miraculeuse
en explorant les connaissances médicales traditionnelles
aidé par Ndiolame, un marabout assez iconoclaste, qui sait
comment rendre les serpents venimeux aussi inofensifs que
des vers de terre.
Titulaire d’un CAE-CEM de l’École normale supérieure
de Dakar (actuelle FASTEF), Moustapha Diop est un
enseignant de quarante-trois ans qui a débuté au CEM de
Ross Béthio dans le nord du Sénégal. Depuis 2003, il est en
poste au CEM de Thiaroye 44 dans la banlieue de Dakar.
Illustration de couverture : ©
ISBN : 978-2-343-12940-2
21 €
moustapha d iop
Serment de médecin







SERMENT DE MÉDECIN

roman

MOUSTAPHA DIOP
SERMENT DE MÉDECIN
roman © L’HARMATTAN-SÉNÉGAL, 2017
10 VDN, Sicap Amitié 3, Lotissement Cité Police, DAKAR
http://www.harmattansenegal.com
senharmattan@gmail.com
senlibrairie@gmail.com
ISBN : 978-2-343-12940-2
EAN : 9782343129402


DÉDICACE
« A Assa,
Ma princesse du Walo,
Si aimante et dévouée. »

7

REMERCIEMENTS
« A mon collègue et ami Amadou Ngor NDOUR,
Pour la grande complicité, tant intellectuelle que pédagogique qui
nous lie. Et, pour toutes les heures qu’il a passées à corriger la première
mouture de ce texte. »
9

PRÉFACE
« L’arène vibra fortement cette année-là et accoucha d’un
nouveauné dont l’échographie n’avait pu être établie par aucun gynécologue.
L’issue de ce combat considérée comme: perdu d’avance, fut un
véritable coup de tonnerre ». Ces deux premières phrases du prologue
vous plongent d’emblée dans l’ambiance de l’arène de lutte, qui
passionne tant les sénégalais. Deux grands lutteurs s’affrontent et
s’offrent au regard des spectateurs qui étaient presque sûrs de l’issue
de ce combat. Mais la surprise fut grande. « Ce super champion qui
avait déjà fait le vide autour de lui, et qui toisait tous les autres lutteurs
sans que ceux-ci daignent soutenir son regard … chancela contre toute
attente quand l’uppercut gauche du challenger l’atteignit sous la tempe
droite. »
L’image de ce combat et de son dénouement surprenant préfigure
d’un autre combat moins spectaculaire mais de loin plus rude : celui de
Yamar le héros de ce roman et d’un adversaire tout singulier : un état
d’esprit. L’issue de ce combat sera tout aussi surprenante sinon
bouleversante.
Moustapha a sans doute réfléchi aux multiples ressources de
l’intrigue romanesque qui lui ont permis de maitriser définitivement la
relation complexe qui existe entre fiction et réalité. Il convient de
rappeler que cette question avait déjà été bien traitée dans son premier
roman La voie d’un musicien de fort belle manière. Le réalisme du
roman est déconcertant pour le lecteur sénégalais et plus encore pour
les intimes de l’auteur. De nombreuses allusions à des événements
relatés comme faits divers par la presse sont notées et des personnages
plus ou moins connus sont insérés avec une ingéniosité remarquable
dans la fiction. L’histoire ainsi romancée a permis à l’auteur de donner
plus d’envergure à son narrateur qui va retracer la vie du héros depuis
sa ville natale Dakar la capitale jusqu’à son village d’accueil Weet
qu’il finira par adopter et qui va l’adopter aussi. On peut affirmer que
Moustapha Diop a encore cherché à se faire une sorte d’héritier des
romanciers négro-africains des premières générations qui étaient
soucieux d’agiter des questions qui préoccupent leur peuple. On
comprendra donc qu’il ait choisi comme personnage principal un jeune
11 homme Yamar pour livrer un message puissant à tous les jeunes
sénégalais et plus largement à tous les jeunes africains.
Yamar sera porteur de hautes valeurs que notre société semble
oublier ou rejeter au profit de la seule nouvelle valeur, l’argent. Dans
ce roman on retrouve beaucoup de jeunes qui ont perdu toute foi en
leur pays, en leur capacité de le développer ou au moins de permettre
la satisfaction des besoins élémentaires de ses démunis et c’est selon le
narrateur la plus triste expression de la pauvreté. La vraie pauvreté
d’un pays ce n’est pas le manque de ressources ou d’infrastructures ;
c’est certes cela mais c’est surtout une pauvreté spirituelle, un
dénuement total d’imagination qui poussent ses jeunes à perdre plus de
temps en commentaires stériles de matchs de football, de combats de
lutte ou simplement de téléfilms de basse facture . C’est par rapport à
cette conception de la pauvreté que l’auteur invite à une profonde
réflexion pour nous rendre compte par nous-mêmes de notre mal. Il
pourra chers lecteurs vous sembler difficile de comprendre les
agissements, les réactions et les choix de Yamar mais aussi de ses amis
Ndiaya et Yacine, ces trois jeunes personnages qui ont presque tourné
le dos à tout ce qui font courir les jeunes de leur génération: richesse,
voyage, pouvoir, vie facile et dorée à Dakar la capitale, ou dans les
prestigieuses villes d’Europe dont ils semblent, sans jamais y mettre les
pieds, connaitre les moindres recoins. Yamar et ses amis eux ont un
autre souci, guérir les nombreux malades et apaiser leurs souffrances
mais aussi et surtout combattre ce mal profond qui doit inquiéter toute
personne sensée comme le père de yamar qui se pose la question : quel
est l’avenir d’un pays dont les jeunes n’épiloguent que sur les propos
d’un animateur- emmerdeur… ? Ce mal c’est le désir presque
démoniaque de vouloir quitter à tout prix le pays.
Comme à son habitude Moustapha Diop veut faire de son roman un
roman d’éducation : Il livre un message éducatif fort qui met l’accent
sur des valeurs comme le respect de la parole donnée, l’esprit de
sacrifice…. Vous serez écœurés sans doute par le comportement des
jeunes de Weet qui sont incapables de s’inspirer de ces jeunes venus
d’ailleurs. Mais ce sentiment désagréable est subtilement recherché par
l’auteur pour vous pousser à penser à ce que chacun doit aussi être
prêt à accepter de consentir comme sacrifice pour le bien-être de ses
concitoyens
12 Le plaisir à lire ce texte est assuré chers lecteur car Moustapha a
fait preuve d’une maitrise sans faille de son sujet mais aussi de sa
technique.
Momar DIONGUE
Professeur de lettres modernes
Lycée Abdoulaye Sadji de Rufisque. PROLOGUE
Une horde de gueux dont les ventres flasques poussaient des
vagissements semblables aux miaulements déchirants d’un chaton,
entourait un gaillard à la mine effarée qu’elle venait de dénicher dans
un cloaque immonde. L’homme à la barbe poivre et sel vieille de
plusieurs jours, avec ses haillons se détachant, avançait comme un
automate, ses pieds nus légèrement enflés le portant à peine. Un rictus
que personne ne comprit comprima alors son visage hagard et mit en
valeur sa lèvre fendue, pendante comme un morceau de chair crue.
La sentence populaire tomba : le monstre devait être pendu, le corps
incinéré, les cendres jetées au milieu de l’océan ! L’homme voulut
crier, mais il se retint, se rappelant fièrement la tête de toutes ces
misérables personnes à qui il avait fait perdre orgueil et hymen ! Il leur
avait fallu tremper leur morceau de pain sec dans une tasse d’eau
vaguement sucrée pour tromper leur faim de loup. Pour faire taire le
concert des vers parasites dans leurs ventres. Et certaines nuits, ces
pauvres hères mettaient des marmites remplies d’eau bouillante sur les
feux des cuisines, pour que les enfants dorment avec l’illusion d’un
repas qui allait venir.
« Autant prendre le mors aux dents et serrer vigoureusement,
dignement », pensa-t-il. L’image de sa défaite lui revint alors comme
dans une réminiscence. Mais au même moment, la foule devint plus
dense et plus excitée, le secouant brutalement. Pourtant, le malheureux
décida de se concentrer sur le moment où sa géhenne débuta.
Le crépuscule de ce jour arriva comme une panne d’électricité. Pas
un chat n’était dehors. L’écho de la voix rauque du muezzin appelant
les fidèles qui suivaient le combat de lutte retentit dans la ville et se
répandit tranquillement. La nuit était déjà presque tombée. Lampions et
lampadaires, quasi ténébreux, s’allumèrent d’un coup, projetant leur
lumière terne sur les ombres toutes pâles des choses et des êtres. Silence
glaçant dans le stade. Puis l’arène éternua. Elle toussota si fortement
que le pays tout entier fut victime d’une fièvre accompagnée d’un accès
de toux violent. Alors le verdict tomba : un nouveau-né qui portait une
longue barbe et une belle écharpe au cou.
15 L’issue de ce combat « perdu d’avance » fut un véritable coup de
tonnerre ! Toute personne douée d’un minimum de raison savait que ce
« malheureux » outsider et son cran assez proche de la démence était un
simple guignol venu amuser la galerie le temps d’un après-midi ;
donnant ainsi au public l’un de ces fous rires dont il se délecterait
plusieurs années comme un sac rempli de gags et de bonnes blagues
savoureuses. Dans ce pays, une chose était connue et acceptée de tous,
quand une véritable envie de pleurer à chaudes larmes vous prenait
vraiment, quand le désir d’avoir un œil au beurre noir vous passait par
la tête, il fallait mettre votre petit doigt dans le gros cul d’un gaillard
plus fort que son père !
Ce super champion, qui avait déjà fait le vide autour de lui et qui
toisait tous les autres lutteurs sans que ceux-ci ne daignent soutenir son
regard, même en photo, était « hors catégorie ». On évitait de le croiser
dans l’enceinte, ou alors, on lui faisait une salutation révérencieuse, en
lui cédant le passage, quand on le rencontrait à l’occasion. Et lorsqu’il
se mettait à faire sa danse, avec une kyrielle de pagnes multicolores à la
ceinture, tournant sur lui-même comme un toton, alors les rhapsodes
déclamaient sa longue liste des objecteurs battus et humiliés et les
tamtams résonnaient tels des coups de canon, le public debout en
apothéose, les adversaires au garde-à-vous. Les fesses bien serrées.
Mais ce soir-là, quand l’uppercut gauche du challenger l’atteignit
sous la tempe droite, le géant resta longuement inerte, figé comme un
robot. Un long silence s’ensuivit… Puis, alors que tous attendaient sa
réaction, qui serait fatalement redoutable pour son adversaire… il
chancela.
Le super champion vit comme dans un rêve la main de son
challenger, que l’arbitre levait. Le silence et l’étonnement ! Il n’entendit
pas les cris hystériques que le public poussait. Telle la morsure d’un
crotale, la victime sentait déjà ses membres s’ankyloser. L’ancien roi
des arènes comprit à cet instant précis que les foules ne haïssaient guère
les perdants. Elles préféraient aller demander leur autographe au
nouveau champion.
Maintenant, le pauvre fuyait les caméras et se cachait comme un
évadé. Il décampait en catastrophe dans ce pays qu’il avait dirigé
comme Kadhafi sa Libye, avec les quelques affidés qui lui restaient
encore. Il détalait, obligé de se cacher le jour dans les égouts, évacuant
les villes et les villages, les régions et les contrées, portant sa lourde
défaite que les aèdes rappelleraient encore dans les veillées nocturnes.
16 L’abondance des récoltes avait chassé la Faim ! Comme un criminel
que la foule cherchait à lyncher, la Disette repensait à ses heures de
gloire, quand ces ombres faméliques avec leurs regards pathétiques
tremblaient rien qu’en entendant son nom, même susurré la nuit dans le
creux d’une oreille au fond d’une chambre noire.
Cette année-là, les récoltes de mil furent dignement fêtées et
célébrées ! Elles paradaient dans les ruelles avec leurs tiges aux épis
jaunes. Elles s’étalaient au soleil à perte de vue dans les champs, devant
les yeux des spectateurs médusés. Les gousses dorées des graines
d’arachide s’entassant comme d’énormes montagnes ambrées dans les
champs. Et le riz gisant sur le sol humide, encore couché dans les
rizières. Pour une fois, le hasard de cette nature changeante n’avait pas
eu raison de la prévision des hommes. Pour une fois, il y eut assez de
provisions de mil, de sorgo et de maïs.
Pour la première fois, les paysans, ces hommes des campagnes aux
mains rugueuses, qui avaient été souvent méprisés et snobés par les
citadins, quelques fois aidés en vivres de soudure par l’État, ou
« saupoudrés » de pesticide quand ils ne pouvaient pas payer leurs
dettes, gagnèrent tant d’argent pendant ces années de challenge qu’ils
eurent d’autres visions pour leur avenir d’agriculteurs, qu’ils rêvaient
grandiose, sans les hilaires, les houes et les dabas de leurs ancêtres,
qu’ils avaient déjà envoyés au musée. Subitement, le panorama, comme
à l’arrivée sur le sommet de la montagne après une rude grimpée, avait
brutalement changé ! Ils revoyaient les images de leurs parents,
quelques années plus tôt, hypothéquant ou vendant leurs vastes terres
rurales pour une petite bicoque au fond d’une banlieue de la capitale.
Dans la promotion sociale des hommes de ce pays, l’école avait eu
son heure de gloire, comme la lutte aujourd’hui, comme l’émigration
quelques années auparavant, quand l’Occident recrutait encore des
charpentiers et des éboueurs. « Cette année-là ! », comme le dit la
chanson, des paysans hypothéquèrent leurs terres pour les misères de la
capitale et les chimères des consulats étrangers. Des citadins gagèrent
scooters et ordinateurs pour les vastes régions agricoles de l’intérieur du
pays sous la recommandation d’un prédicateur qui avait voulu aider un
jeune docteur iconoclaste.
Le docteur se réveilla en sursaut. Il alluma une lampe de chevet. La
femme qui était sur le lit se retourna, leva la main, la posa sur sa
poitrine velue et, comme en gémissant, débita quelques phrases courtes
entrecoupées de pauses auxquelles le docteur ne donna pas suite. Il la
17 couvrit presque entièrement, sauf sur la tête. Il s’assit et s’adossa au
mur avec un oreiller. Il se tint longuement la tête, puis se leva, marcha
vers la porte de la pièce en baillant. Il l’ouvrit, se dirigea vers la cuisine,
prit une bouteille d’eau dans le réfrigérateur et s’en versa une rasade,
qu’il but d’un trait. Quand il se recoucha, il eut du mal à se souvenir de
son rêve. Comme toujours, il ne se souvenait plus de rien dès qu’il se
réveillait. Mais il était certain d’avoir rêvé d’un pays dans lequel on
fêtait l’abondance.
Pourtant, une image revint au jeune médecin alors qu’il venait de se
recoucher. Un thérapeute en blouse blanche, penché sur la jambe enflée
d’une personne mordue par un reptile, déclamait un texte haché avec la
virtuosité d’un rhapsode : « Mordu par un serpent. La mort te tend sa
main glaciale. Pétillant comme agonisant, tu cours droit au trépas. Tes
pensées s’envolent vers la mort. Mais je suis là. Les reptiles savent
suffisamment qui je suis. Mordu par un serpent… ». Puis il terminait sa
litanie par un refrain qu’il avait réitéré de nombreuses fois : « Sors tout
de suite avant que je me fâche ». Il avait soufflé alors longuement sur la
paume de ses deux mains jointes avant de prendre délicatement la
jambe. Un temps s’était écoulé. Le patient était aussi inerte que le
thérapeute. On eut cru que tous les deux étaient figés. Les spectateurs
gardaient le silence et attendaient on ne savait quoi. Puis une convulsion
prit le patient. Il se contractait. Un liquide jaunâtre et puant avait giclé
de la plaie et se déversait, formant un mince filet qui avait pris la forme
d’un S et s’était transformé en serpent. Le reptile avait glissé en sifflant
et avait disparu comme par enchantement. Le patient avait toussé
fortement et s’était relevé en regardant ceux qui l’entouraient, comme
revenant d’un songe.
Le docteur resta ainsi dans l’obscurité, regardant le plafond et
écoutant la radio qui diffusait en continu des informations, puis il se
rendormit. CHAPITRE 1
L’homme, épaules larges et teint basané, bien calé sur une chaise
rembourrée, avait la tête penchée, tentant de rouler son joint de tabac
noir avec du papier très fin. Il dut s’y prendre plusieurs fois avant de
réussir son geste. Il tourna longuement entre ses doigts ce qui
ressemblait à un gros cure-dent, puis le plaça entre ses lèvres et fit
craquer une allumette. Il tira intensément plusieurs fois sur sa cigarette,
dont le bout commença à rougir. La fumée qui sortait de sa bouche se
fit plus dense et plus épaisse.
À cette heure de la journée, Ngoor n’avait pas grand-chose à faire. Il
venait de finir son repas et attendait le thé que Diboor, sa dévouée
épouse, n’allait pas tarder à lui servir.
Il éructa fortement, remercia le Bon Dieu et formula une prière pour
son patron qui se trouvait en ce moment quelque part dans le monde.
Toujours entre avions et hôtels ! Mais il priait pour son retour. Il
préférait de loin son autorité très soft à l’autoritarisme tyrannique de
Belle, la chef dont il se devait d’exécuter les ordres « sans plaintes ni
murmures ». Mais Ngoor connaissait la règle, elle était claire. Le père
tenait la bourse, mais c’était Belle qui donnait en réalité les ordres : il ne
faisait jamais rien sans que sa fille ne l’ordonne. C’était toujours ainsi
avec son patron. Même quand feu son épouse vivait encore.
Ce matin, Belle lui avait intimé l’ordre de ne laisser personne entrer
sans son autorisation.
Le gardien écrasa son bout de cigarette sur un petit cendrier posé à
côté de lui, puis s’étira sur sa chaise, la tête rejetée en arrière, les deux
pieds en avant. En ouvrant la bouche, il émit un petit gémissement,
entre fatigue et satisfaction.
Sa patronne n’était pas d’humeur aujourd’hui et Ngoor le savait. Il le
sentit dans les inflexions de sa voix dès que l’interphone grésilla ce
matin. Aussi, il devait éviter tout ce qui agaçait cette tigresse aux nerfs à
fleur de peau : « sourire tout le temps comme un idiot », « siffloter
comme un voyou » ! Petit soldat au cœur de l’état-major, Ngoor savait
qu’il avait du souci à se faire. Être bien droit dans ses bottes bien
cirées !
19 Parfaitement adossé, il attendait le verre de thé en méditant sur la
phrase de son patron qui avait changé sa vie depuis : « Tu es un homme
comblé, Ngoor ! Comme tu es plus heureux que moi ! ». Cette
confidence que lui fit son patron un soir, dans l’intimité de son bureau,
il s’en souviendrait toujours.
Le vigile aimait beaucoup cet homme effacé et affable à souhait. Il
était ce qu’il y avait de plus gentil et de plus respectueux sur Terre. Il
n’élevait jamais la voix et ne vous coupait pas la parole, même avec ses
subalternes et ses visiteurs. Ngoor l’avait plusieurs fois vu leur servir
café et thé ! Mais il avait toujours été mené par le bout du nez par feu
son épouse. Elle l’avait tant humilié et malmené. Cette dame, qu’est-ce
qu’elle lui en avait fait voir ! Le pauvre, il avalait des couleuvres ainsi
que sa salive très dignement, sans broncher. Combien en avait-il
ingurgité ? Lui seul pourrait le dire, mais il n’en piperait pas un mot à
qui que ce soit. Mais le vigile savait. On ne pouvait empêcher aux yeux
et aux oreilles, de regarder et d’entendre ce que bon leur semblait.
Depuis la mort de son épouse, sa fille était devenue la chef, mais tout de
même moins despote que sa défunte mère.
Le patron était sorti se promener un soir, après une dispute âpre avec
sa femme. Il était revenu très tard. Quand sa voiture s’était approchée
de la maison, il avait vu une image qui l’avait longuement fait pleurer.
Ngoor, le veilleur de nuit, était accoudé à un oreiller sirotant sa tasse de
thé, tandis que sa femme lui tendait un plat d’arachides grillées. Le
patron était resté ainsi dans la pénombre, devinant cet amour sauvage
qui irradiait du regard plein de tendresse de cette femme. Il voyait aussi
son sourire et ce plat qu’elle tendait à son bien-aimé.
Quelques jours après cette découverte, le patron avait fait appeler le
gardien dans son bureau. Ngoor avait paniqué. Il était à la limite d’une
crise de nerfs. Ce boulot était vital pour lui et pour son épouse. « Quelle
faute ai-je commise ? M’a-t-il surpris en train de dormir la nuit ? »,
s’était demandé le pauvre vigile en patientant dans la salle d’attente, là
où le patron recevait ses visiteurs les plus illustres. Ce lieu, situé si
proche de lui, à peine à deux ou trois mètres de sa chambre, lui donnait
la chair de poule. Il y était très loin de ses repères : devant la porte de la
maison qu’il gardait nuit et jour, et la petite pièce à l’entrée qu’il
occupait avec sa femme.
Le gardien était ressorti de cet entretien avec un bonheur extrême. Il
repensait depuis aux mots si bien choisis de son patron dans le calme de
son bureau si spacieux. « Mon très cher Ngoor, je t’envie d’avoir une
20 épouse qui te soit si dévouée. Si je pouvais boire un verre d’eau, qui me
serait servie par mon épouse… Ah, comme j’en tremblais d’émotion
déjà ! »
Cette conversation avait eu lieu quelques mois avant le décès de sa
femme. Depuis, Ngoor avait le sentiment d’être heureux. Il
chouchoutait Diboor, sa belle et brave compagne, qui le suppliait
comme un homme. Elle était lavandière au quotidien et nourrice à
l’occasion, et comme un chien fidèle, ramenait tout à son maître. Elle
n’imaginait aucune espèce de bonheur possible qui ne serait pas celui
qui conviendrait à son mari.
Mais ce bonheur nouveau que Ngoor venait de découvrir depuis cet
entretien semblait fortement déranger Belle, « la patronne du patron ».
Et ce matin, elle était nerveuse.
Dans la véranda, la luminosité des images de l’immense télévision se
réverbérait sur les meubles au design fin et sur les portes en bois luisant.
Des clowns se déhanchaient sur une chaîne pour la jeunesse, mais ces
bouffons n’égayaient personne, excepté les murs et le mobilier.
Belle était couchée sur son lit, allongée la tête sur un oreiller, les
jambes nonchalamment dépliées, regardant le mur de sa chambre. Des
mouchoirs de papier imbibés jonchaient le lit, on en voyait dans toutes
les encoignures de la pièce, comme des compresses tachées de sang
dans le dépotoir d’un hôpital. Elle avait l’impression qu’autant le
moteur du car qui emmenait son Yamar aspirait du carburant, grondait
et vibrait sur la route, autant son cœur cognait sa poitrine et autant elle
pleurait. Elle déversait ses larmes chaudes qui coulaient. Mais sa peine
et sa souffrance restaient pourtant intactes.
Ce matin, elle n’avait pas pu assister au départ du docteur. Au
dernier moment, elle avait dû partir, laissant leur enfant, Papi, chez son
père. La veille, elle avait proposé à Yamar voiture de luxe, chauffeur et
garde du corps. Elle avait même voulu l’accompagner… Mais son
fiancé s’était entêté comme d’habitude : « Ne te fatigue pas, je saurai
me débrouiller », lui avait-il dit. Mais Belle avait compris. Rien de
Yamar ne lui était devenu étranger.
Depuis le départ du car, elle disait à son amant avec insistance ce
leitmotiv machinal, presque ridicule : « Surtout, ne raccroche pas ce
téléphone… » qu’elle répétait comme une sorte de formule magique.
Yamar et elle avaient parlé de tout, ils avaient plusieurs fois fait et refait
le tour du monde. Ils s’étaient tout dits… Mais Belle n’avait pas encore
21 fini. Puis la communication avait été interrompue ! Elle avait essayé
plusieurs fois. Sans succès. Depuis, elle s’était emmurée dans son
silence après avoir fait trembler la maison et menacé valets, plantons et
femmes de ménage.
Inquiète, elle attendait des nouvelles comme une forcenée. On lui
avait pourtant dit que Yamar serait très souvent injoignable, mais elle
n’imaginait pas la vie sans la possibilité d’appeler et d’être appelée à
tout moment et en tous lieux.
Elle avait attendu des nouvelles toute la matinée. Elle qui rouspétait
contre les sonneries trop fortes, en avait ce jour-là une de si bruyante.
Incapable de se détourner de son appareil, même plus d’une seconde.
Le réseau était parfait, et l’appareil ne sonnait toujours pas. Elle le
souleva, le soupesa, appuya sur une touche, l’écran s’alluma. Elle
regarda la petite icône qui montrait la qualité du réseau, puis le reposa.
Le téléphone sonna quelques minutes plus tard. Elle se redressa
vivement, faillit heurter le rebord du lit, manqua de justesse de rejeter
l’appel et enfin, décrocha, la main tremblante, des trémolos dans la
voix. Le timbre d’une pauvre femme avec un léger accent traînant se fit
entendre au bout du fil : « Allo, Pâté, c’est Coumba… ». Belle lui
envoya une volée de bois vert. « Connasse ! », avait-elle crié après
avoir raccroché et jeté le portable sous l’oreiller.
Plus tard, l’assistant de son père appela. Il avait tenté en vain de
joindre son patron. Il voulait demander à Belle de dire à son père de
l’appeler pour une urgence. « Je ne suis pas sa se-cré-taire !
T’entends ? »
Ne sachant plus quoi faire pour calmer ses nerfs, elle avait sorti une
carte. Elle s’efforçait de prononcer les noms des localités : Siw…ol,
Thian…gaye, Hodar, Malem… « Il doit être là maintenant », dit-elle à
Papi, en posant un doigt sur un point situé sur la carte. Mais l’enfant
resta silencieux. Le casque sur les oreilles, les doigts sur les manettes,
les yeux bien rivés sur son écran, il jouait la course de sa vie sur une
grosse moto dévalant une pente raide en slalomant.
Elle finit par se concentrer sur ses souvenirs. Dix ans plus tôt, elle
avait débarqué à l’université comme le patron du FMI dans un pays
pauvre et endetté. Elle venait d’avoir son bac. Elle voulait s’en aller au
Canada pour étudier. Elle n’avait pas validé son dossier d’inscription.
Son père lui avait proposé d’aller ailleurs. Elle n’avait pas voulu. C’était
le Canada ou rien ! Ce fut son premier échec ! Elle revoyait ensuite ce
22