Seul au monde quand on s’appelle Alexis Tatou

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Description

La vie d’Alexis Tatou est réglée comme du papier à musique. Une vie faite d’habitudes, de rituels immuables et de rendez-vous immanquables. Une vie coincée entre son boulot routinier, ses séances de piscine, sa partie de fléchettes avec ses deux collègues de travail, sa soirée lecture hebdomadaire et ses visites chez sa grand-mère Hortense, une pétillante octogénaire avec laquelle il partage le repas deux fois par semaine.
Alexis se contente parfaitement de cette vie bien huilée, confortablement installé dans son train-train qui lui va comme un gant.
Mais un beau dimanche, alors qu’il s’apprête à rejoindre Hortense pour le traditionnel déjeuner, son existence bascule. Bien loin de deviner le périple qui l’attend, en route vers une destination inconnue, le voilà embarqué dans une aventure hors de commun dont il ne connaît pas l’issue. Une aventure qui l’obligera sans cesse à se poser ces deux questions cruciales : « Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » et « Pourquoi moi ? »
Ballotté dans des endroits improbables, au cœur de situations inquiétantes, troublantes, drôles et incongrues, il est aussi à mille lieues d’imaginer le dénouement invraisemblable de cette histoire kafkaïenne…

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Informations

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Date de parution 06 juillet 2015
Nombre de lectures 363
EAN13 9782370113375
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0026€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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6HXO DX PRQGH TXDQG RQ V¶DSSHOOH $OH[LV 7DWRX

Yannick Billaut

© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionAventures. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-336-8

Merci infiniment au talentueux Clément Brunneval pour sa photo de couverture.
Merci énormément à Martine Crépieux pour la traduction russe et à George Popescu pour
celle en roumain.
Et un merci particulier à AlLQH SRXU VRQ DLGH VL SUpFLHXVH«

À Hippolyte et Séraphin

1±Mercredi soir chez Hortense


$OH[LV VH GLW TX¶HQ SODoDQW« cobza »en vertical, il pourrait doubler son « Z » et tripler son
« C ». Il effectua son calcul de tête. Avec les trois points du « B », ça lui faisait 34. Il compta
une seconde fois, pour être sûr.
² %RQ &¶HVW SRXU DXMRXUG¶KXL RX SRXU GHPDLQ $OH[LV?
&¶HVW ELHQ oDAvec fierté, il plaça les lettres de son mot sur le plateau.
² «Non. « Colza »F¶HVW DYHF XQ ©L ».
² 0DLV F¶HVW SDV ©colzaª PDPLH &¶HVW ©cobza ».
²« Cobza »"" &¶HVW SDV IUDQoDLV oD ©cobza ».
²Si,PDPLH &¶HVW IUDQoDLV
²« Colza » oui. Mais « cobza », çaQ¶H[LVWH SDV
² -H W¶DVVXUH TXH oD H[LVWH
² 0DLV F¶HVW TXRL oD ©cobza » ?
²Un instrument de musique. Bulgare, je crois. Ou roumain.

² «
²Donc, ça fait 34 avec « Z » compte double et « C » triple.
²Essaie quoi ?
²Non, je dis « et³C´triple » !
²Ah«bon, si tu veux.
La grosse horloge de la cuisine avait sonné 22 heures. Alexis se leva.
²Je vais y aller, mamie.
² 2XL G¶DFFRUG 7X YHX[ PDQJHU TXRL GLPDQFKH?
²Comme tu veux. Tu peux faire ta blanquette.
²AhRXL F¶HVW ELHQ, la blanquette. Ça fait unPRPHQW«
² -¶DPèneraiGX MDPERQ GH SD\V SRXU O¶DSpUR
²Ou un risRWWR RXL &¶HVW ERQ DXVVL XQ ULsotto.
²Non, mamiH 3RXU O¶DSpUR! Je prendrai du jambon de pays !
² $K«bon, si tu veux.
,O O¶HPEUDVVD DYHF DIIHFWLRQ HW YHLOOD j FH TX¶HOOH WLUH FRUUHFWHPHQt le verrou de la porte
après son départ.

4

/D VRLUpH GX PHUFUHGL V¶DFKHYDLW DLQVL &RPPH WRXWHV OHV VRLUpHV GX PHUFUHGL /H GvQHU HW
le Scrabble chez mamie Hortense.
$OH[LV 7DWRX Q¶DYDLW SOXV TXH VD PDPLH +RUWHQVH $ORUV OH PHUFUHGL VRLU HW OH GLPDQFKH
midi, toutes les semaines, il passait la voir et partageait le repas avec elle. Toutes les
VHPDLQHV 'HSXLV« ORQJWHPSV
Alexis Tatou aimait bien les milieux de semaine. Peut-être parce que la seconde moitié lui
faisait du bien. Le jeudi soir, à la maison, il s¶RUJDQLVDLW FH TX¶LO DYDLW DSSHOp VD VRLUpH
« lectureau bois ». Été comme hiver, après le souper, il se calait dans le fauteuil près de la
FKHPLQpH HW OLVDLW G¶XQH WUDLWH XQ OLYUH TX¶LO V¶pWDLW VFUXSXOHXVHPHQW FKRLVL &¶pWDLW DLQVL WRXV
les jeudis. Le vendredi soir, il le passait en compagnie de Cyril et François, deux collègues de
travail, pour leur traditionnelle partie de fléchettes au Django, petit café-brasserie du
centreville de Montignan. Car Alexis Tatou habitait Montignan. Il travaillait chez Popy, entreprise
de fabrication de pop-corn. Il était responsable du calibrage. Autrement dit, il passait toutes
ses journées à vérifier le calibre réglementaire des grains de maïs. Le petit grain de maïs, le
trop gros, le cabossé, le brunâtre, le fêlé, il le retirait systématiquement de la chaîne de
IDEULFDWLRQ ,O OH IDLVDLW DYHF FRQVFLHQFH HW EHDXFRXS G¶DSSOLFDWLRQ ,O IDLVDLW FHOD GHSXLV«
longtemps.
Le dimanche midi, il déjeunait donc chez mamie Hortense. Hortense, 86 ans, avait gardé
toute sa pétillance, toute sa malice, toute son énergie et toute sa tête. Avec le temps, elle était
un peu plus dure de la feuille, mais elle compensait ce petit souci par un entrain légendaire. Et
elle aimait, par-dessus tout, les visites de son petit-fils Alexis.
Ledit AlexLV TXL j O¶DSSURFKH GH OD TXDUDQWDLQH V¶pWDLW UHPLV DX VSRUW GHSXLV GHX[ DQV ,O
avait choisi la natation parce que « la nage, disait-LO F¶HVW XQ VSRUW FRPSOHW».
Ainsi, tous les lundis à 18h 30,il se rendait à la piscine pour son heure de natation
habituelle. Tous les lundis. Chaque semaine.
Alexis Tatou avait réglé sa vie comme ça. Du lundi au dimanche. Un vrai métronome. Il ne
se disait ni heureux ni malheureux. À vrai dire, il ne se posait jamais la question. Cyril et
François avaient bien tenté deO¶RXYULU j G¶DXWUHV FKRVHV ,QWHUQHW HW OHchat, les soirées
GDQVDQWHV OHV UHQFRQWUHV IpPLQLQHV OHV PDWFKV GH IRRW DX VWDGH 5LHQ Q¶\ IDLVDLW ,O VH
FRQWHQWDLW GH VRQ SURJUDPPH KHEGRPDGDLUH HW LO VH GLVDLW TXH O¶DPRXU DUULYHUDLW ELHQ XQ MRXU
V¶LO GHYDLWarriver.
En attendant, ses journées défilaient, semblables les unes aux autres. Il les enfilait comme
RQ HQILOH OHV SHUOHV j XQ FROOLHU (W &\ULO HW )UDQoRLV HVSpUDLHQW TX¶XQ MRXU $OH[LV V¶DUUrWHUDLW
et finirait par constater la longueur inhabituelle de sRQ FROOLHU«

5

2±Lecture au bois


$OH[LV DYDLW WHUPLQp VHV °XIV DX SODW ,O DYDLWcommencé son repas par un velouté de
SRWLURQ HW FKkWDLJQHV ,O VH UpVHUYDLW OD PRXVVH DX FKRFRODW SRXU WRXW j O¶KHXUH (Q DWWHQGDQW
en ce jeudi soir juste après les infos, comPH j VRQ KDELWXGH LO V¶LQVWDOOD dansson vieux
fauteuil club près de la cheminée.
Ce soir-Oj LO V¶pWDLW FKRLVL XQ OLYUH GH 9pURQLTXH 2OPL,Cet été-là. Il avait parcouru la
TXDWULqPH GH FRXYHUWXUH HW O¶LGpH GH VH SORQJHU GDQV XQH DPELDQFH G¶pWpces couples parmi
YLVLEOHPHQW ERXVFXOpV GDQV OHXU H[LVWHQFH OH WHPSV G¶XQ ZHHN-HQG GH MXLOOHW O¶DYDLW VpGXLW
Il avait enfilé sa robe de chambre,V¶pWDLW LQVWDOOp FRQIRUWDEOHPHQW HW DYDLWentamé le
premier chapitre. Le téléphone sonna. Un coup. Puis deux. Alexis hésita. Qui pouvait bien
appeler à cette heure, hormis le bureau pour un nouveau problème de machine ? Cette idée le
FKDJULQD ,O V¶pWDLW SUpSDUp j VD VRLUpH OHFWXUH HW YRLOj TX¶LOlui faudrait à nouveau sauter dans
son pantalon pour reprogrammer cette satanée machine de triage. Trois fois en un mois. Trois
fois le jeudi. Comme si le logiciel de cette chaîne de fabricationV¶pWDLW MXUp GHlui pourrir ses
soirées lecture au bois. Voilà,F¶pWDLWça : « Un logiciel de pourriture de soirée lecture ». Mais
comme le boulot,F¶HVW OH ERXORW $OH[LV GpFURFKD
²Allô ?
²Allô, Monsieur Tatou ?
² 2XL F¶HVW PRL
²Bonsoir, Monsieur Tatou. Je me présente: Justin, conseiller des cuisines Lapendrie.
Dans le cadre de notre démarche promotionnelle, je voulais vous faire pURILWHU G¶XQH RIIUH
exceptionnelle valable sur nos modèles «Honfleur »et «Chamonix »,issus de la gamme
classée «Prestige » denotre catalogue. Cette offre est réservée aux cent premiers clients et
YRXV DYH] HX OH SULYLOqJH G¶rWUH WLUp DX VRUWÀ ce tiWUH YRXV EpQpILFLH] G¶XQH UHPLVH GH % à
valoir sur ces deux produits, offre valable un mois «satisfait ou remboursé » avec, en prime,
la pose gratuite réalisée par un artisan agréé de votre choix. Avouez, Monsieur Tatou, que
cette offre est vraiment intéressante, vous ne pensez pas ?
²Ben«
²Vous possédez une cuisine, Monsieur Tatou ?
² %HQ RXL TXDQG PrPH«

6

²De quand date-t-elle ?
² 2XK«je ne sais pas. Je ne me suis jamais posé la question.
²Si vous ne le savez pas, on peut doncFRQVLGpUHU TX¶HOOH D VDQs doute plus de dix ans.
Quinze peut-être ? Davantage ?
²Peut-être,RXL«
²Alors, Monsieur Tatou, laissez-moi vous annoncer un avantage supplémentaire à cette
RIIUH TXL QH YRXV ODLVVHUD SDV LQGLIIpUHQW M¶HQ VXLV VU /HV FXLVLQHV /DSHQGULH QH YRXV
accordent pas une garantie de dix ans comme habituellement, mais une garantie
exceptionnelle de quinze ans! Rendez-vous compte,0RQVLHXU 7DWRX O¶DVVXUDQFH HW OD
tranquillLWp GRQW YRXV DOOH] EpQpILFLHU HQ FKRLVLVVDQW«
Alexis avait du mal à se concentrer. Les propos du vendeur sonnaient comme une
ritournelle, alternant les graves et les aigus, sur un rythme plutôt rapide et légèrement saccadé.
Qui plus est, le vendeur avait un accent et Alexis Tatou ne comprenait pas toujours le discours
de ce monsieur. CertainsPRWV OXL pFKDSSDLHQW &RPPHQW V¶pWDLW?-il présenté, ce vendeur
Valentin ? Non, pas Valentin. Justin. Voilà, Justin. Justin avec un accent plutôt africain. Mais
où se trouvaient donc les cuisines Lapendrie ? Au Sénégal" (Q &{WH G¶,YRLUH? On imaginait
malOHV GpODLV GH OLYUDLVRQ«
² « SUHXYH DLQVL 0RQVLHXU 7DWRX GH O¶HQJDJHPHQW HW GH Oa qualité des établissements
Lapendrie. Alors, Monsieur Tatou, conquis ?
²EhELHQ MH Q¶DYDLV SDV YUDLPHQW SUpYX«
²Je comprends, Monsieur Tatou. Vous désirez sans doute un petit délai de réflexion?
Cela est bien normal. Mais attention, Monsieur Tatou &HWWH RIIUH Q¶HVW YDODEOH TXH MXVTX¶DX
28. Il vous reste donc cinq jours, pas un de plus. Quand puis-je vous rappeler, Monsieur
Tatou ?
² (K ELHQ GLVRQV«
²Demain ? Cela vous irait demain ? Quelle heure vous arrangerait ?
² 2K EHQ j SHX SUqV j FHWWH KHXUH«
²heures. Réfléchissez bienEntendu, Monsieur Tatou, à 19! Je vous rappelle comme
convenu demain à 19 heures.
²19 heures ?! Ah ben non, pas 19 heures. Plutôt comme maintenant.
²Plutôt 20 h 30 alors ? Pas de problème, si cela vous convient davantage. Alors,
laissezmoi vous souhaiter une très bonne soirée, une excellente réflexion et à demain, Monsieur
Tatou.
²Oui, bonsoir.

7

Clic.
Quel con !se dit Alexis.Quel con, ce type qui vous met le couteau sous la gorge ! Et quel
con je suisSRXU QH SDV DYRLU UpXVVL j O¶HQYR\HUbalader !-¶DL SDV EHVRLQ GH FXLVLQHOn peut
avoir du vieux, mais du bon matériel après tout.
20 h 30, lui avait-il dit. À cette heure-là, il serait au Django en pleine partie de fléchettes.
Pas folle, la guêpe ! Alexis Tatou finit par se caler dans son fauteuil et commença le premier
FKDSLWUH GH VRQ OLYUH ,O Q¶DYDLW SOXV HQYLH GH VD PRXVVH DX FKRFRODW

8

3±Au Django


² &H TXH M¶HQ GLV PRL F¶est que quelque part, on offre du rêve. Du rêve aux enfants. Et
même aux adultes qui se replonJHQW GDQV OHXUV UrYHV G¶HQIDQW Lepop-FRUQ F¶HVW SDV ULHQ!
&¶HVW /(compagnon des bons moments, des instants où tu décroches, où tu te mets dans ta
EXOOH R WX W¶pYDGHV. Tu le fais en mangeant ton pop-corn. C¶est ça le truc 7X W¶RIIUHV WRQ
moment à toi et tu le sublimes avec ton pop-corn. Donc, on est sans le savoir des faiseurs de
rêves. On distille du bien-être. On est des dealers de boulettes de maïs pur sucre !
²Putain,oD YD ORLQ Oj«
² $K EHQ RXL oD W¶HQ ERXFKH XQ FRLQ,PDLV F¶HVW FRPPH oD, mon vieux. Malgré toutes les
difficultés du boulot, je suis fier de participer à la fabrication de ces sachets de rêve.
²Non, mais attends, François,F¶HVW SHXW-être un peu poussé, là. ÇD UHVWH GX PDwV <¶a pas
de quoi casser trois pattes à un canard. Ça te fait peut-être rêver, mais moi, je vois pas le côté
JODPRXU GH OD FKRVH 2X DORUV oD P¶D pFKDSSp
²Non, mais voilà, Cyril, voilà. Tu passes complètement à côté de la dimension sociétale
du produit. Le pop-FRUQ F¶HVW OH SURGXLW WUDQVJpQpUDWLRQQHO! Petit ou grand, tu plonges dans
O¶HQIDQFH /HV \HX[ IHUPpV WX UHFRQQDLV O¶RGHXU OD WH[WXUH OD VDYHXU (W WX YR\DJHV GDQV
O¶LPDJLQDLUH OH F{Wp RXDWp GX ELHQ-être, le rempart iQIDLOOLEOH IDFH j OD FUXDXWp GH O¶XQLYHUV
3OXV WX HQ PDQJHV SOXV WX HQ YHX[ &¶HVW XQH GURJXH 8Q PRPHQW GH ERQKHXU j WRL TXH WX
cherches à faire durer au maximum. Pour éviter ce retour à la réalitéTXL W¶DWWHQG aprèsla
dernière bouchée.
²Non sérieusement, je pense que tu délires, toi. À la limite,WX PH IDLV PrPH SHXU -¶DL
O¶LPSUHVVLRQ TXH W¶DV OkFKp OD UDPSH,Oj 7¶HV SDUWL RQ WH UHYHUUD SOXV (W WRL, tu dis rien ?
$OH[LV DYDLW OH UHJDUG SORQJp GDQV OD FRXSHOOH GH FDFDKXqWHV TX¶LO DYDODLW XQH SDU Xne, sans
conviction.
² (XK« EHQ«jH VXLV SDV VU GH WRXW VDLVLU -¶DL GX PDOà mesurer la portée du truc. Par
FRQWUH M¶DL WRXMRXUV pWp ILHU GH GLUH TXH MH WUDYDLOOH GDQV XQH XVLQH GH SRS-corn. Des fois
PrPH M¶DL O¶LPSUHVVLRQ TX¶RQ D GX PDO j PH FURLUH«
² $K WX YRLV F¶HVW ELHQ FH TXH MH GLVDLs, le coupa François. Je vous le répète, ça fait rêver,
le pop-FRUQ &¶HVW FRPPH XQ SULYLOqJH GH SRXYRLU Fôtoyer de près la fabrication de ce produit
IDQWDVPDWLTXH &¶HVW SOXV TXH JODPRXU F¶HVW FODVVH &¶HVW OD FODVse internationale ! On est des

9

magiciens !
²Ouais ben,oD IDLW SDV WRPEHU OHV ILOOHV SRXU DXWDQW«, conclut Cyril.
La partie de fléchettes avait commencé depuis plusieurs minutes. Pierrot, le patron du
Django, apporta les mises en bouche.
²Merci, Pierrot !
²T¶DV HQFRUH SULV GX SkWp GH WrWH? Pourquoi tu prends du pâté de tête ?
²Ah non,F¶HVW SDV YUDL,)UDQoRLV 4X¶HVW-ce que tu vas nous sortir sur le pâté de tête ? Ça
YD rWUH TXRL O¶DQDO\VH KHLQ " $ORUV OH SkWp GH WrWH F¶HVW XQ SURGXLW FpUpEUDO &¶HVWune forme
de gastronomie intellectualisée. Je mange,GRQF MH VXLV 0DQJHU GX SkWp GH WrWH F¶HVW XQH
démarche inconsciente, uneVRUWH GH WUDQVIHUW YHUV O¶DQLPDO &¶HVW VH PHWWUH GDQV OD SHDX GH OD
ErWH F¶HVW UpYHLOOHU VRQ LQVWLQFW VDXYDJH &¶HVW oD OH WUuc, François, hein ? C¶HVW ELHQ FH TXH WX
penses ?
²Ben non,MH WURXYH oD GpJXHXODVVH F¶HVW WRXW«
²!?!...
Spectateur nonchalant, terminant son troisième lancer par un double dix-huit, Alexis
annonça avec une forme de détachement :

²Je crois que je vais retourner en Normandie cet été.
²Oh non, Alexis! Ça fait bien cinq années de suite que tu te tapes les plages du
GpEDUTXHPHQW F¶HVW ERQ Oj«
² (W W¶HQ Ds pas marre de partir tout seul en vacances ? lança CyrilDYDQW G¶HQJORXWLU G¶XQH
traite un tiers de tranche de pâté de tête.
²Mais je pars pas tout seul, je pars avec moi.
² 0RXDLV«C¶HVW ELHQ oD OH SUREOqPH«
La soirée continua sur tout un tas de constats philosophiques de comptoir dont la portée
existentielle se dégradait au fur et à mesure que le niveau des bières augmentait. «On existe
TX¶j WUDYHUV OHV FKRVHV TX¶RQ FRQQDvW«Dans la vie onQ¶est jamais seul«À force de répéter,
on se consume« Lesmêmes choses produisent les mêmes effets« MoiVL M¶pWDLV WRL MH QH
serais déjà plus moi-PrPH« 4XDQG RQ ULW GH WRXW VRXYHQW RQ SOHXUH SRXU ULHQ« -H PH GLV
WRXMRXUV TX¶rWUH VHXO F¶HVW YLYUH j F{Wp« 6L M¶pWDLV XQH ILOOH MH PH PDULHUDLsDYHF PRL«»
Vers 23h 30,le trio finit par se quitter, perplexe, surO¶XOWLPH UpIOH[LRQ GH )UDQoRLV:
« Moi, je pense que leV WURS JHQWLOV VRQW GHV JHQV TXL Q¶DVVXPHQW SDV OHXU PpFKDQFHWp«»
$LQVL V¶DFKHYDLW OD VRLUpH IOpFKHWWHV DXDjango.

10

4±Samedi


Alexis profitait toujours du samedi pour aller faire les courses. Ses provisions de la
semaine, mais aussi les achats du repasGRPLQLFDO FKH] PDPLH +RUWHQVH &DU LO Q¶DUULYDLW
jamais les mains vides chez mamie Hortense.
$OH[LV QH IDLVDLW SDV VHV FRXUVHV DX VXSHUPDUFKp ,O DYDLW O¶KDELWXGH G¶DOOHU FKH] OH ERXFKHU
de son quartier, chez le boulanger de son quartier, chez le primeur de son quartier et à la
FRRSpUDWLYH GH VRQ« (nfin bref, il disposait de tout ce dont il avait besoin dans une zone
réduite.,QXWLOH G¶DOOHU FKHUFKHU SOXV ORLQ TXDQG RQ D WRXW j SRUWpH GH PDLQ, se disait-il.
²Une seule fois,M¶\ VXLV DOOp,DX VDORQ GH O¶DJULFXOWXUH -¶\ DL UHQFRQWUp %ODQFKH OH FRXS
de foudre !
²Votre femme ?
²Non, ma femme,F¶HVW 'HQLVH %ODQFKH,F¶HVW XQH YDFKH200 kg.. Une charolaise de 1
-¶DL FUDTXp -H O¶DL DFKHWpHCette année-Oj M¶DL DXVVLvu Jacques Chirac. Je lui ai même serré
la main. Sacrée poigne,G¶DLOOHXUV (W DYHF oD?
²Ce sera tout.
La vieille dame régla ses achats et sortit.
5HQp F¶était le boucher du quartier. Un grand gars plutôt filiforme, les cheveux toujours
gominés, une fine moustache marquant comme un trait le dessus de la lèvre supérieure. Alexis
O¶DYDLW YX XQH IRLV SRUWDQW OH FRVWXPH WUDYHUVDQW G¶XQ SDV OpJHU OH ERXOHYDUG &HOD O¶DYDLW
frappé parce que, ce jour-là, René ne ressemblait plus du tout à son petit boucher. Il avait
SOXW{W O¶DOOXUH G¶XQ SURIHVVHXU GHtango raffiné tout droit débarqué de Buenos Aires. La classe
sud-américaine !
Alexis lui prit quelques tranches de jambon de pays.
² 9RXV P¶HQ GLUH] GHV QRXYHOOHV OXLdit-il.
Il s¶HQTXLW HQVXLWH GHV YDFDQFHV SURFKDLQHV G¶$OH[LV OXL TXL QH IHUPDLW OD ERXtique que fin
août pour partir avec Denise quelques jours en Espagne.
²Ah,OD 1RUPDQGLH F¶HVW MROL DXVVL ,O IDXW MXVWH TXH OD PpWpR VRLW GH OD SDUWLHBah, de
toute façon, là-bas ou ailleurs, le principal, c¶HVW GH V¶Dérer la tête ! ((W G¶DMRXWHU) Mes amitiés
à votre grand-mère ! (qX¶LO Q¶DYDLW GX UHVWH MDPDLV YXH).
Au moment de saluer René et de quitter la boucherie, Alexis entendit une petite musique

11

émanant du poste àWUDQVLVWRU GHUULqUH OH FRPSWRLU 8QH PXVLTXH TX¶LO UHFRQQXW
immédiatement et le fit sourire :La Cumparsita«

12

5±Le fameux dimanche


Alexis pensa ne rien avoir oublié. Les tranches de jambon de pays soigneusement
emballées par René trônaient au côté de la bouteille de Porto±mignon de mamie péché
+RUWHQVH«avait également glissé dans le sac quelques revues de la semaine Alexis
précédente que la coiffeuse lui avait misesGH F{Wp DLQVL TX¶XQ PDJD]ine de mots fléchés±
VHFRQG SpFKp PLJQRQ G¶+RUWHQVH ,O DYDLW SULV OD URXWH SHX DYDnt midi, le cabas posé sur le
siège passager. Dix minutes à peine pour se rendre chez la mamie. Il emprunta le boulevard
Voltaire, coupa avant le grand rond-point par la rue des Archers et passa devant le Django où
Pierrot terminait de servir quelques clients attablés à la terrasse. Il bifurqua ensuite vers la rue
'¶2UQDQR longeales grilles du parc Bonnefoy±des promeneurs, des flâneurs et des lieu
amoureux±avant de tourner à gauche, allée des Saules, terminus de son parcours. Plusieurs
YpKLFXOHV RFFXSDLHQW GpMj OD FKDXVVpH HW $OH[LV Q¶HuW SDV G¶DXWUH FKRL[ Tue de se garer une
vingtaine de mètres plus haut. Tout en marchant, le cabas ouvert pour vérifier si les petits
IURPDJHV GH FKqYUH UDMRXWpV j OD KkWH QH V¶pWDLHQW SDV pFUDVpV HQ JOLVVDQW DX IRQd du sac,
Alexis se rendLW FRPSWH TX¶LO DYDLW ODLVVpla sacoche contenant ses papiers et son trousseau de
clefs au pied du siège avant.'HYDQW OH SRUWLOORQ G¶+RUWHQVH LO VH GLW TX¶LOretournerait
cherchHU WRXW oD DSUqV DYRLU GpSRVp O¶HQFRPEUDQWsac à provisions.
/D PDLQ WHQGXH YHUV OD SRLJQpH GH OD JULOOH LO Q¶Hut cHSHQGDQW SDV O¶RFFDVLRQ GH V¶HQ VDLVLU
/H EUXLW GH GpPDUUDJH G¶XQ PRWHXU SXLVVDQW OH FULVVHPHQW G¶XQH SRUWLqUHcoulissante le long
de son rail et Alexis sentit glisser sur son crâneXQH VRUWH G¶pWRIIHqui finit par lui tomber sur
le visage et le plongerDLQVL HQ XQH IUDFWLRQ GH VHFRQGH GDQV O¶REVFXULWp OD SOXV WRWDOH ,O SULW
conscience des mainV SRVpHV VXU FKDFXQ GH VHV EUDV O¶DJULSSDQW HW OH SRXVVDQW YHUV O¶DUULqUH

/¶HIIHW GH VXUSULVH OXL Iit lâcher son cabas du dimanche et il entendit subitement un son à la
fois sourd et cristallin.La bouteille de Porto!étrangement en la circonstance. pensa-t-il
%DVFXOp HQ DUULqUH LO SHUGLW O¶pTXLOLEUH HW WRPED ORXUGHPHQW VXU XQH FKRVH SOXW{W PRHOOHXVH, à
VRQ JUDQG pWRQQHPHQW DYDQW G¶HQWHQGUH j QRXYHDX OH EUXLW FDUDFWpULVWLTXH G¶XQH SRUWH ODWpUDOH
se refermer. EtG¶DYRLUle sentimentTX¶LO bougeaitSUpFLSLWDPPHQW 7RXW FHOD Q¶DYDLW JXqUH
duré plus de cinq secondes. Alexis roulait désormais, plongé dans cette nuit forcée, cagoulé,
ressentant la matière délicate, comme un tissu de velours, contre son visage et une odeur
G¶DGRXFLVVDQW j OD ODYDQGH TXL OXL FKDWRXLOODLW OHV QDULQHVÀ cet instant précis, contre toute

13

DWWHQWH OXL YLQW j O¶HVSULW O¶LPDJH GX FDEDV pWDOp VXU OH WURWWRLU XQ ILOHW GH 3RUWR UXLVVHODQW HQ
direction du caniveau et un petit fromage de chèvre roulant désespéréPHQW YHUV QXOOH SDUW«

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