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Shevanti ou le chemin des possibles

De
298 pages

On découvre l’héroïne du récit, Shevanti, en 1969, sur la plantation de citronniers de son père, sur l’île de la Trinité-et-Tobago, à l'âge de 7 ans. Née d’un père trinidadien, descendant d’esclaves africains, et d’une mère de descendance indienne, elle est le reflet du métissage de la population trinidadienne. Son père l’adore mais ne comprend pas pourquoi elle s’intéresse tant à l’école. Naît alors un combat entre ce père fier de son lopin de terre et cette petite fille qui a de grandes ambitions. Shevanti bénéficie du soutien indéfectible de sa mère, de sa grand-mère et du directeur de son école.
L’auteur nous entraîne dans le labyrinthe d’un parcours exceptionnel, où le courage et la détermination triomphent. À travers vents et marées, Shevanti fait tomber les frontières de la discrimination et de l’impossible.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-10626-9

 

© Edilivre, 2015

Note de l’auteure

Le roman que vous vous apprêtez à lire est basé sur une histoire vraie. Toutefois, les noms ont été changés afin de respecter et de préserver la vie privée des personnes qui ont inspiré mes personnages. Plusieurs lieux et événements relèvent de la fiction.

Blanchisseuse, Trinité-et-Tobago
1969

Les vacances d’été

Ce sont les vacances scolaires ! Grimpée dans l’immense chêne de sa cour arrière, son arbre préféré, Shevanti, tourne une à une les pages du gros dictionnaire qui repose sur ses petites cuisses basanées, en prenant bien soin d’y lire tous les mots. Le feuillage la tient à l’abri des rayons brûlants du soleil d’après-midi. À 7 ans, elle a une soif d’apprendre peu commune et ici, dans son arbre, à l’abri des critiques de son papa, de l’incompréhension de sa maman, et loin de son grand frère, elle est heureuse. Il n’y a qu’auprès de sa grand-mère Lakshmi qu’elle se sente bien. Elle ne la gronde jamais. Elle lui raconte des histoires fascinantes d’un pays lointain qui s’appelle l’Inde, et Shevanti est toujours captivée par les récits de sa grand-mère.

– Grand-mère, lui demande Shevanti, qui a quitté son arbre, pourquoi t’es née en Inde et ton papa et ta maman, ils ne sont pas restés là-bas ?

– Parce qu’il n’y avait plus de travail dans mon pays pour les gens de notre caste.

Voilà pourquoi.

– C’est quoi une caste, grand-mère ?

– Tu es bien jeune pour que je t’explique tout ça, ma petite. Les castes, c’est comme une échelle où tu retrouves, tout en bas, les gens les plus pauvres, qu’on appelle les « intouchables », sur la deuxième marche de l’échelle, ce sont les paysans et les artisans, sur la troisième marche, on retrouve les commerçants, les marchands et les petits fonctionnaires, sur la quatrième marche ce sont les guerriers et les législateurs et sur la marche la plus haute, trônent les brâhmanes, ou si tu préfères, les prêtres.

– Et toi, grand-mère, sur quelle marche tu étais alors ?

– Sur la plus basse, la première marche, petite Shevanti. Nous étions très pauvres et ne trouvions plus de quoi nous nourrir.

Le visage de Shevanti se rembrunit.

– Est-ce que tu t’en souviens grand-mère ? Comment vous avez fait pour venir jusqu’ici ?

– J’étais très jeune, mais je me souviens que nous dormions sur le trottoir à Bikaner, non loin de Delhi en Inde, et que j’avais le ventre creux, car nous n’avions rien à manger. Malgré tout, nous devions trouver du lait pour nourrir les rats, car ils sont des divinités en Inde. Et un jour, nous avons pris un bateau, mon père, ma mère, mon frère et mes trois sœurs. C’était très sale et ça puait. Il faisait toujours noir et très chaud. On nous donnait de l’eau pas très propre pour boire et du pain ranci pour manger. Beaucoup de gens vomissaient, c’était dégueulasse. Et puis, deux de mes petites sœurs sont mortes et les matelots ont jeté leurs petits corps par-dessus bord. Mon père et ma mère pleuraient. La traversée était interminable. Puis, nous avons fini par arriver.

Mes parents se sont trouvé du travail dans les plantations de coton et de canne à sucre. Ils travaillaient 14 à 16 heures par jour pour presque rien, mais au moins, nous étions nourris et logés. Depuis le milieu du XVIIIe siècle, l’esclavage a été aboli sur l’île, mais nous étions les nouveaux esclaves, sauf que nous étions payés et qu’il était « officiellement » interdit de nous frapper. On nous appelait « Les Douglas ». Et petit à petit, nous nous en sommes sortis. Et voilà, moi je suis ici depuis ce temps. J’ai rencontré ton grand-père, qui était aussi Indien, sur une plantation de canne à sucre, et nous nous sommes mariés.

Soudain, Shevanti entend son père qui l’appelle. Elle doit aller aux champs cueillir les citrons. Elle n’en a pas du tout envie, mais elle n’a pas le choix. Elle déteste les citrons ! Elle embrasse sa grand-mère sur la joue et va rejoindre son père. Kyle son grand frère, est prêt. Il a un grand panier accroché dans son dos et attend que Shevanti monte dans l’escabeau, cueille les citrons et les dépose dans son panier. Malgré ses mains toute menues, Shevanti sait manipuler le sécateur et couper la tige au plus près de l’écorce, pour ne pas blesser le fruit. Elle a bien appris sa leçon, bien qu’elle déteste ce travail. Mais elle a fait un pacte avec son père : si elle vient travailler au champ avec Kyle et lui, il la laissera lire tous les livres qu’elle désire dans son arbre, et elle pourra aussi s’inscrire au marathon de l’île qui aura lieu très bientôt. On ne peut pas dire que Shevanti soit sportive, mais elle adore courir et dans son groupe d’âge, elle est championne.

Brendan, le père de Shevanti, a beaucoup de difficulté à suivre sa fille. Pourquoi est-elle si avide d’apprendre et de faire des choses qui ne lui serviront à rien, lorsqu’elle prendra sa relève avec Kyle, dans la plantation ? Personnellement, il serait plus sévère avec elle, mais Kimaya, sa femme, et Lakshmi, sa belle-mère, lui laissent tout passer.

Après que son travail au champ soit terminé, Shevanti court demander à sa mère si elle peut aller à la bibliothèque du village à vélo.

– D’accord, Shevanti, mais je veux que tu sois revenue pour le souper. Tu m’as comprise.

– Merci ! Merci, maman ! Promis. Je reviens pour le souper.

Kimaya regarde sa petite fille enfourcher sa vieille bicyclette, l’air heureux, et elle sourit. Si jeune, et si allumée ! Certes, elle lui ressemble physiquement, avec sa peau brune, légèrement verdâtre, ses grands yeux de geai aux cils fournis et ses longs cheveux noirs et lisses. Elle a toutefois la négritude des traits de son père : les ailes du nez légèrement écartées et les lèvres pulpeuses. Mais leur ressemblance s’arrête là. Alors que Kimaya était soumise, obéissante et ne se posait aucune question quant à son avenir, qui semblait déjà tout tracé, Shevanti est rebelle et curieuse. Kimaya admire sa fille en silence. Dans son cœur, elle sait qu’elle fera son chemin dans la vie, mais elle est loin d’être certaine que ce sera le chemin que Brendan veut qu’elle emprunte.

Kyle est plus docile et a une admiration sans bornes pour son père. Il observe toutes ses consignes à la lettre et intègre tous ses conseils et ses enseignements. C’est pour lui un honneur de savoir d’ores et déjà que la plantation lui appartiendra, avec sa sœur, bien sûr. Il déteste l’école, mais Kimaya tient à ce qu’il se rende en 12e année, ce que ne comprennent pas Brendan et Kyle. Planter, entretenir et cueillir des agrumes ne demande pas une 12e année. Pour eux, c’est du temps perdu. Chaque fois que Shevanti entre dans la petite bibliothèque de Blanchisseuse, c’est comme si elle franchissait les portes du paradis. Le silence y règne, la pièce est baignée de soleil, et les étagères débordent d’histoires fabuleuses. Elle s’y balade tranquillement, effleure les livres, les regarde avec adoration, avant d’arrêter son choix sur LE PETIT PRINCE de Saint-Exupéry et LE LIVRE DE LA JUNGLE de Rudyard Kipling. Soudain, elle regarde l’heure. 18 heures ! Maman va me gronder. Elle se précipite sur son vélo et pédale à toute allure, ses deux nouveaux bouquins dans le petit panier fixé aux guidons de sa bicyclette.

Tout le monde est déjà assis à table lorsqu’elle entre dans la maison. Elle fait vite pour se laver les mains et rejoindre sa famille. Son père, qui prend sa dernière gorgée de Carib (bière locale) la regarde avec de gros yeux, et le soupir de Kyle en dit long. Kimaya, qui n’a pas envie d’une discussion désagréable pendant le souper, s’empresse de dire à Shevanti :

Je t’ai préparé ton repas préféré, Shevanti : un macaroni Pie (gratin de pâtes, d’œufs et de fromage) et tu pourras boire un sea moss (milk-shake à base de fruits et d’algue séchée) au dessert.

Merci maman ! Je vais me « pour lécher ».

Toutes les têtes se tournent vers Shevanti. Kyle lui lance un regard interrogateur, tandis que son père lui répond brusquement :

Mais qu’est-ce que c’est que ce mot ? Mademoiselle utilise maintenant un langage de riches que personne ici ne comprend ?

– Mais non papa ! C’est un nouveau mot que j’ai trouvé dans le dictionnaire et j’ai tout de suite aimé comment il sonnait à mes oreilles et…

Lakshmi la coupe pour ajouter :

– Et ça veut dire se régaler, se délecter.

– Où avez-vous appris ça, vous Lakshmi ? Toujours bien pas à l’école – ? la questionne Brendan.

– Dans les livres, mon cher Brendan, dans les livres. – Et elle tape un clin d’œil à sa petite-fille.

Shevanti, qui veut changer de sujet, demande tout bonnement à son père :

– Papa, est-ce que toi, tu as déjà été un esclave ici ?

Brendan, les yeux écarquillés, s’étouffe avec sa bouchée.

– Un esclave ! Mais peux-tu me dire où tu as pris ça ? Je vous jure que cette enfant va me rendre dingue.

– C’est grand-mère qui m’a raconté qu’avant, il y avait des esclaves sur l’île et ils travaillaient dans les plantations de coton et de canne à sucre, mais pas dans les citrons.

– Bon, comme je ne veux pas que tu colportes n’importe quoi sur les origines de ta famille, je vais te raconter brièvement d’où je viens. Avant que Christophe Colomb ne débarque sur Trinité en 1498, l’île ne comptait que des amérindiens, des Arawak et des Caraïbes. Pendant plus d’un siècle, l’île ne fut pas colonisée, mais les Espagnols procédèrent à plusieurs raids esclavagistes, décimant grandement la population indigène. Tu sais, Shevanti, l’homme blanc a toujours eu peur de tout ce qui n’est pas de la même couleur que lui. Shevanti écoute son père religieusement, qui se livre pour la première fois à de tellesrévélations. Kyle demande plutôt à sa mère la permission de se retirer de table, nullement intéressé par le petit cours d’histoire de son père. Sa mère le lui accorde. Son père reprend donc : En 1700, incapables de développer l’île avec les moyens dont ils disposaient, les Espagnols invitèrent les planteurs étrangers à venir coloniser Trinité. Plusieurs colons français, dont la majorité étaient blancs, arrivèrent avec leurs esclaves noirs venus d’Afrique, mais certains arrivants étaient des gens de couleur libres. Des métisses de descendance africaine ou européenne. Dès 1797, l’île de la Trinité présentait toutes les caractéristiques d’une économie et d’une société sucrières et esclavagistes, avec une élite à prédominance française et une classe importante de propriétaires terriens, composée de personnes libres de couleur. Ce n’est qu’à ce moment que se développèrent au pays de vraies plantations de coton, de café et de cannes à sucre. En 1815, les Africains asservis représentaient environ 65 % de la population. La Grande-Bretagne abolit l’esclavage dans son empire en deux étapes entre 1834 et 1838. Les anciens esclaves, libérés sans concessions de terre ni indemnisations financières, quittèrent les plantations pour habiter de nouveaux villages, en cherchant du travail rémunéré là où il était disponible, et en essayant de devenir de petits agriculteurs indépendants sur des terres achetées, louées ou occupées. Et c’est ce que fit mon premier ancêtre africain, un esclave libéré, qui en 1836, loua une terre pour y cultiver des agrumes. Et c’est mon grand-père, Westley, qui, le premier a racheté la terre que son père louait et l’a léguée à son tour à mon père, Adam, le seul garçon de la famille. Et comme mes frères préféraient la pêche comme moyen de subsistance, j’ai hérité de la plantation de citronniers de mon père. Et non, Shevanti, ton père n’a jamais été un esclave, lui répond finalement Brendan, un brin de fierté dans la voix.

Shevanti se lève de sa place comme un « spring » et vient donner un gros câlin à son père, qui, peu habitué à ces démonstrations d’affection, demeure raide comme une barre. Kimaya lui fait signe de serrer sa petite fille dans ses bras. Brendan s’exécute maladroitement.

– Oh ! Papa ! Je suis si contente que tu m’aies raconté ton histoire, car maintenant, je sais vraiment d’où tu viens, et d’où viennent maman et grand-maman.

Brendan se demande quand même comment il se fait que sa petite Shevanti veuille tout savoir de la sorte.

C’est l’heure du dodo pour Shevanti, et Kimaya accompagne sa fille pour la border et l’embrasser. Shevanti, encore tout éblouie par ce qu’elle vient d’apprendre, demande à sa mère :

– Maman, dis-moi, où tu as rencontré papa ?

Décidément, Kimaya se dit que sa fille est insatiable, et malgré l’heure tardive, elle lui raconte :

– J’avais 19 ans, et grand-mère Lakshmi, à ma grande surprise, m’a autorisée à aller au carnaval à Port-d’Espagne avec ma cousine, Satya, chez qui j’irais dormir pour le weekend. Tante Mallika, la sœur de grand-mère, lui avait promis de bien veiller sur nous. Donc, la fin de semaine précédant le mercredi des cendres, journée qui donne le signal du carême, Satya et moi, toutes jolies dans nos robes soleil colorées, nous nous retrouvions à danser dans les rues de la capitale. Les Steel-bands résonnaient dans toute la ville, les écoles de danse de Limbo, de chantwells (ancêtre du Calypso), de Calypso et de Soca (contraction de soul-calypso) rivalisaient entre elles, les défilés de costumes étaient époustouflants et les compétitions de « stickfighters » impressionnantes. Bref, nous nous amusions comme jamais. Tout à coup, deux beaux garçons, un peu plus âgés que nous, nous ont offert une glace, que nous avons acceptée avec grand plaisir, car il faisait une chaleur suffocante. Et me voilà, main dans la main avec ce garçon que je connaissais à peine, mais qui était très poli et respectueux. Le lendemain, au lieu de retourner aux festivités du carnaval, sans le dire à tante Mallika, tous les quatre, nous nous sommes retrouvés à la plage, où nous avons passé une journée fantastique. Mon gentil prétendant se prénommait Brendan, et celui de Satya, Chad. Nous ne pensions pas nous revoir, car Brendan habitait Blanchisseuse, qui était assez éloignée de Rio Claro, où je demeurais alors. Voilà comment j’ai rencontré ton papa.

– Mais après, maman, quand vous êtes-vous revus, papa et toi ?

– Depuis cette fin de semaine de carnaval, j’étais souvent songeuse et grand-mère se demandait bien qu’est-ce qui pouvait me tourmenter à ce point. Elle n’eut pas à attendre la réponse très longtemps. Un bel après-midi que je brodais dans la balançoire de notre cour arrière, j’ai cru avoir une apparition. Brendan se tenait devant moi avec un bouquet de fleurs à la main. J’ai bien failli m’évanouir et Brendan était rouge écarlate. Il était venu en autobus jusqu’à chez moi. Je l’ai présenté à grand-mère, qui semblait passablement contrariée, bien qu’il ait été d’une gentillesse extrême avec elle. À partir de ce moment, malgré la déception de grand-mère, Brendan m’a rendu visite toutes les fins de semaine, et un an plus tard, nous étions mariés.

– Mais maman, pourquoi grand-mère était déçue ?

– Je te raconterai une autre fois, ma chérie, maintenant, il est temps de dormir.

Kimaya pose un doux baiser sur le front de sa petite fille et éteint la lampe de chevet.

– Je t’aime maman.

– Moi aussi, ma chérie.

Malgré qu’il fasse nuit depuis longtemps, Shevanti n’a pas envie de dormir. Elle prend son livre du PETIT PRINCE, et va s’assoir sur le rebord de sa fenêtre. C’est la pleine lune et la lumière qu’elle diffuse lui permet de lire, au son lointain des vagues qui se brisent sur la grève.

En plein désert du Sahara, l’aviateur, dont l’avion est en panne de moteur, rencontre le PETIT PRINCE… « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

Lorsqu’elle s’endort enfin, ses rêves sont peuplés d’histoires rocambolesques.

À son réveil, le lendemain matin, Shevanti est bien décidée à connaître la suite de l’histoire de la rencontre de ses parents. À peine débarbouillée, elle descend à la cuisine et demande à sa mère :

– Maman, tu veux continuer ton histoire d’hier ? Dis, s’il te plaît, maman ? Explique-moi pourquoi grand-mère Lakshmi n’était pas d’accord pour que papa te fréquente.

– Demande-lui toi-même à grand-mère. Laisse-nous déjeuner et tu iras te balader avec elle en matinée.

Il n’en fallait pas plus pour que Shevanti avale son déjeuner à toute vitesse.

Alors, une heure plus tard, sur le chemin du Ruisseau, Lakshmi en tenant la main de sa petite-fille, lui dévoile ce qu’elle veut savoir. Et elles marchent ainsi jusqu’au pont suspendu de l’île.

– Tu sais, Shevanti, j’ai tout de suite bien aimé Brendan. Il était très respectueux et on lui avait enseigné les bonnes manières. Il était évident qu’il était profondément amoureux de Kimaya.

– Alors pourquoi étais-tu si déçue, grand-mère ?

– C’est difficile à comprendre pour toi Shevanti, mais ton grand-père et moi, afin d’honorer nos parents et notre terre natale, nous nous efforcions de conserver nos traditions indiennes. Toi Shevanti, tu es catholique ; notre religion est l’hindouisme. L’hindouisme considère le mariage comme sacré, c’est l’union d’un homme et d’une femme pour fonder une famille, mais d’abord et avant tout, c’est l’alliance entre deux familles.

– Les deux familles se marient ensemble ?

– Non, petite, lui précise Lakshmi en riant, ça signifie que le mariage est arrangé entre deux familles.

– Je ne comprends pas, grand-mère.

– Sois patiente, petite fleur (signification de Shevanti en hindi), je t’explique. Les parents qui veulent marier leur garçon ou leur fille font souvent appel à leur réseau d’amis, leur famille ou à des entremetteuses pour trouver le conjoint idéal. Une fois le couple choisi, une rencontre aura lieu entre les deux familles. Le couple doit être choisi au sein d’une même caste. La rencontre des deux familles s’appelle « NICHAYADARTHAM ». Le montant de la dot sera déterminé. – Shevanti hausse les sourcils. – La dot c’est un montant d’argent, une maison, une terre, que la famille de la mariée doit fournir à la famille du futur marié.

– Mais grand-mère, pourquoi la famille de la madame doit payer la dot et pas la famille du monsieur ?

– C’est ce qu’on appelle une tradition ancestrale, Shevanti. Et cette tradition se pratique en Inde depuis la nuit des temps. Bon, je continue. Cette même journée de la réunion des deux familles, on fait appel à un voyant pour évaluer la compatibilité du couple, et si le voyant décide que les critères correspondent, la date du mariage sera alors fixée, selon les astres.

– C’est compliqué se marier dans ton pays, grand-mère ! Mais j’y pense, les deux mariés, ils ne se connaissent pas, ils ne se sont jamais vus ? Mais comment ils peuvent s’aimer, alors ?

– Lakshmi a le fou rire. Le garçon a le droit de voir une seule photo de sa future épouse. Si elle ne lui plaît pas, il peut refuser de l’épouser. Il peut aussi demander à la voir une seule fois avant le mariage, mais si c’est ce qu’il décide, il devra l’épouser, sinon ce serait un déshonneur pour les deux familles.

– C’est bizarre les mariages hindous, vraiment bizarre. Lakshmi sourit.

– Le mariage hindou s’appelle « KALANION ». La cérémonie du mariage se nomme « thirumam ». Les vêtements que portent lesmariés sont fabriqués spécialement pour l’occasion. Le marié porte un VETI blanc (style de pantalon) avec un veston blanc et un chapeau de mariage, tandis que la mariée est habillée d’un sari rouge et de rangées de bijoux traditionnels. Ses bras et ses mains sont peints au henné et ses ongles sont fraîchement manucurés. La cérémonie est très longue. Le futur époux offre une bague en or au frère « THOLAN » de la future mariée, qui l’accompagne ensuite jusqu’au lieu de la cérémonie. Le prêtre commence alors un rituel qui dure plusieurs heures. La mariée arrive accompagnée de sa famille et de sa sœur « LA THOLI ». L’union des deux époux est scellée par le prêtre hindou et les invités lancent des fleurs sur les mariés. Le THALI, collier jaune orné de deux pièces d’or, représente la prospérité des deux familles. C’est le THOLAN (frère de la mariée) et LA THOLI (sœur de la mariée) qui font bénir le collier par les invités. Le marié le met ensuite au cou de la mariée. Après, l’époux appose un point rouge (PODDU) sur le front de son épouse pour sceller leur union. Les époux procèdent à l’échange de leurs colliers de fleurs. Les jeunes mariés tournent sept fois autour d’un feu sacré et ils invoquent les dieux pour qu’ils bénissent leur couple. Les époux prient pour la paix, lafidélité, une vie longue et heureuse. Le mari passe la bague (MINJI) autour de l’orteil de la mariée, elle fait de même avec le METTI (bague). Les deux bagues sont ensuite plongées dans un récipient d’eau et les mariés doivent les retrouver en plongeant leurs mains dans l’eau. L’objectif de ce rituel est de créer des liens entre les époux.

Le mauvais œil (ARATHI) est ensuite conjuré par des personnes âgées, les grands-mères. Pour recevoir leur bénédiction, les mariés se prosternent aux pieds du prêtre et des parents. Les invités les bénissent ensuite avec du riz (LE THIRU POOTUTHAL). Les cadeaux des deux familles sont remis aux mariés, c’est le KALYANA VEVU et le MAMA. Enfin, un repas servi aux invités clôture la cérémonie, il est nommé KAICHI UTRRUDAL.

– Et c’est à quel moment que les mariés s’embrassent, grand-mère ?

– Les mariés hindous ne s’embrassent pas pendant la cérémonie. Le baiser est considéré comme un geste intime qui ne doit se produire que dans l’intimité de la chambre à coucher. Les hindous n’exhibent jamais leurs sentiments.

– Hon… C’est pas du tout comme ici. Ici, on peut s’embrasser même quand on n’est pas marié.

– Chaque société a ses règles et ses traditions, Shevanti. Lorsque le mariage est terminé, la mariée appartient désormais à la famille de son époux.

– Et bien moi, je ne veux appartenir qu’à ma famille. Et puis, je suis bien contente que maman ait choisi papa et se soit mariée dans la religion catholique. Dans ta religion, grand-mère, mon père n’aurait jamais pu être mon papa.

– C’est vrai petite, mais il est très difficile de se détacher de nos traditions… Bon assez parler de mariage hindou. (Lakshmi aurait pu poursuivre avec la preuve, par le drap souillé, de la virginité de la mariée à la famille du marié, mais elle considère que pour une petite fille de 7 ans, c’est suffisant). Quels livres as-tu rapportés de la bibliothèque hier ?

– J’ai choisi LE PETIT PRINCE et LE LIVRE DE LA JUNGLE. J’ai déjà commencé à lire.

LE PETIT PRINCE ; c’est une histoire magique.

– Si tu la lis attentivement cette histoire, Shevanti, elle t’enseignera la vie, tu verras.

Leur promenade en boucle les ramène à la maison.

La chaleur accablante a fatigué Lakshmi qui va s’étendre dans le hamac sous le gros chêne.

– Je t’ai préparé un Bake and Shark (sandwich au requin agrémenté de salade, d’ananas et de sauce épicée), Shevanti, lui dit Kimaya. Après le dîner, tu iras mettre ta salopette, papa et Kyle t’attendent dans la plantation.

Shevanti fait la moue. Si ce n’était pas de ces maudits citronniers, sa vie serait parfaite. Elle rejoint donc à nouveau Kyle et son père à la plantation. L’odeur des citrons lui donne envie de s’enfuir. Son père leur explique le cycle annuel du fruit et l’entretien que chacun des arbres requiert pour produire. Alors que Kyle boit les paroles de son père, Shevanti est perdue dans ses rêveries et regarde le bel oiseau qui s’est posé sur l’une des branches de l’arbre « maudit ». Elle se rappelle que le lendemain, c’est samedi, et qu’ils iront tous à la plage. Elle apprécie ces journées en famille, loin des citronniers, où tout le monde est relax. Elle adore se baigner dans l’eau de la mer. Elle est si limpide. Et puis, c’est le seul temps qu’elle ne se chamaille pas avec Kyle.

Au retour, elle se réfugie dans son arbre pour poursuivre sa lecture du PETIT PRINCE. Et cette fois, elle porte une grande attention à ce que sa grand-mère lui a dit. Elle ne saisit pas tout, mais suffisamment pour comprendre que les hommes ne sont pas tous bons, et que trop souvent, ils courent après l’impossible, alors qu’ils possèdent déjà tout pour être heureux, juste à côté d’eux.

Ce soir, Shevanti ne trouve pas le sommeil, car trop d’interrogations lui trottent dans la tête au sujet des traditions en Inde. Demain, elle va jaser encore avec Lakshmi. Et la nuit finit par envahir son esprit.

– Toc, toc, toc. C’est moi grand-mère. Puis-je entrer ?

– Je suis encore sous les couvertures, mais tu peux venir.

Shevanti, s’assoit sur le lit de sa grand-mère et la regarde droit dans les yeux, en baillant.

– Qu’y a-t-il de si urgent ce matin, ma petite fleur, pour que tu ne puisses pas attendre que je sois levée ?

– Grand-mère, hier soir, j’étais incapable de trouver le sommeil, car j’avais encore trop de questions dans ma tête au sujet de ton pays.

Lakshmi part à rire. Elle est toujours étonnée par la grande soif d’apprendre et la curiosité de Shevanti.

– Mais qu’attends-tu ? Pose-les tes questions !

– Je veux savoir pourquoi tu ne t’es jamais remariée, grand-mère ?

– Parce que selon les traditions hindouistes, un remariage est très mal perçu.

– Mais pourquoi ? Tu n’aurais pas trahi grand-père, il était mort.

– Je sais, mais c’est comme ça. Et être veuve n’est pas beaucoup mieux. Quand mon Bashkar m’a quittée, je ne devais plus porter de bijoux et j’ai été condamnée à être habillée de blanc (couleur du deuil) pendant toute ma vie. Je ne dois plus porter le poddu, non plus. Dans la communauté hindoue de l’île, je suis devenue la risée, voilà pourquoi je ne participe plus à aucune célébration. Si ma belle-famille avait encore été de ce monde, je serais devenue leur souffre-douleur et j’aurais rapidement été mise à l’écart lors des cérémonies religieuses.

– Mais grand-mère, ce n’était pas de ta faute si grand-père est décédé.

– Tu as raison, petite, mais je n’ai pas d’explication. C’est comme ça, c’est tout. Certaines veuves sont même répudiées et mises à la rue par leur belle-famille. Moi, j’ai eu la chance d’avoir ton père et ta mère.

– Elles ne sont pas toutes belles tes traditions, grand-mère.

– Tu as raison, Shevanti, tu as raison, lui répond tristement Lakshmi. As-tu encore des questions pour ta vieille Lakshmi, ma petite fleur ?

– Oui, grand-mère, j’en ai une autre. À mon école, l’année dernière, j’ai appris qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, celui des Catholiques, et qu’il était le vrai. Dans ta religion, est-ce que c’est pareil ?

– Oh ! Non ! Ça n’a vraiment rien à voir. Dans l’hindouisme, nous n’avons aussi qu’un seul Dieu, mais il se manifeste par 33 millions de divinités.

– 33 millions ! J’espère qu’il ne faut pas toutes les savoir par cœur.

– Mais non, mais non, Shevanti, seulement les principales. Oui, oui, je vais te les nommer :

BRAHMA : Il serait responsable de la création du monde

VISHNU : préservation, conservation, continuité, permanence, fidélité

SHIVA : destruction et création, austérité

GANESH : porter chance, écarter les obstacles, mettre fin aux querelles

HANUMAN : loyauté, fidélité, force, destructeur du mal

RAMA : l’image de l’homme parfait, la fidélité incarnée

KRISHNA : légèreté, puissance

– Et grand-mère, est-ce qu’il y a des messes le dimanche dans ta religion ?

– Non, mais il y a les prières du matin et du soir qui s’appellent les puja et qui sont plutôt des offrandes aux divinités. Ici, sur l’île, nous pouvons aller nous recueillir dans une sorte de temple nommé MANSIR.

– Et quand on est hindou, est-ce qu’on ressuscite à la fin du monde ?

– Non, car nous avons tous un karma (action rituelle). C’est aussi une notion désignant communément le cycle des causes et des conséquences liées à l’existence des êtres sensibles. Il est alors la somme de ce qu’un individu a fait, est en train de faire ou fera. Nous croyons que notre âme sera réincarnée 84 fois et que nos actions dans cette vie détermineront notre prochaine vie. La seule et unique façon de mettre fin au cycle du karma est d’aller mourir sur les bords du Gange dans la ville sainte de Vârânasî.

– Grand-mère ! Tout est donc bien compliqué dans ta religion. Est-ce là que tu veux aller mourir ?

– Peut-être Shevanti, je ne sais pas. L’Inde, c’est très très loin d’ici.

– Est-ce que les hindous, ils sont mis dans une tombe et enterrés après, quand ils sont morts ?

– Non, nous avons tout un rituel autour de la crémation, mais pas l’incinération comme en Occident. Très rapidement après la mort, le corps est transporté tout près d’une rivière, sur un grabat par les fils du défunt. On lui retire ses vêtements et il est enveloppé dans un linceul blanc, recouvert d’une tunique orangée. Tout en tournant autour de leur père, les fils récitent des incantations. On lui enlève la tunique orangée. L’aîné des fils met le feu à la bouche de son père, qui a auparavant été remplie de paille. Ensuite, il allume le bûcher. Lorsque la crémation du corps est terminée, les restes sont jetés dans la rivière.

– Beurk ! J’aurais peur de voir ça, moi, grand-mère… Pourquoi en Inde il y a ses monsieurs presque nus et tout barbouillés qui se promènent dans la rue ? Je les ai vus à la télévision chez mon amie.

– Ce sont des hommes saints que nous appelons des SADHUS. Ils vivent de la charité et consacrent leur vie à la prière et aux sacrifices, Parfois, un SADHU décide de se tenir sur une seule jambe ou encore le bras levé jusqu’à la fin de ses jours, en sacrifice aux dieux. Ils ont toute mon admiration.

– Et pourquoi on n’a pas le droit de manger les vaches en Inde ?