Solarium

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" Faut que tu sois notre guide, toi tu nous guides et nous on fait le boulot. Mais on a besoin de tes yeux. Parce que toi en plus tu connais les baraques, tu sais où sont les capteurs des alarmes, quelles fenêtres ils laissent ouvertes, si y'a des grilles partout ou pas, si le chien qui aboie mord ou pas, si y'a des trous dans le toit, des verrières, ou des lucarnes. Crois-moi, saute dans ce train, t'as tout à y gagner, tu vas devenir un roi du pétrole, un winner Gustavo, Tavito, tu vas tous les laisser sur le flanc, bientôt ils diront houla, gaffe, v'là Tavo, poussez-vous. " Soleil de plomb, odeur de chlore, quartiers fermés : l'errance hallucinée d'un laveur de piscines dans la périphérie de Buenos Aires, un univers fait de clubs de sport, de terrains vagues et de bases militaires.


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Date de parution 14 octobre 2011
Nombre de lectures 50
EAN13 9782365330220
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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FÉLIX BRUZZONE

Solarium

traduit de l’espagnol (Argentine)
par Hélène Serrano

ASPHALTE

CHAPITRE 1

ÇA doit être la chaleur, ou alors c’est ces deux oiseaux qui ont traversé le ciel. Quand tu travailles toute la journée au soleil, au bout d’un moment tu vois des points noirs qui tremblotent, comme des petites bêtes, des grains de beauté, des taches de rousseur puis des verrues, des taches d’huile. À la campagne c’était pareil, sur le tracteur, et au grill aussi : les braises te brûlent la figure, te décolorent la casquette et si tu fais pas gaffe, elles finissent par te taper sur la nuque, et dans la tête, à l’intérieur. Et moi qui étais parrillero1 je finissais comme un ris de veau, comme un rognon, un bout de tripe croustillant à force de servir : ces gars-là il leur faut de ces vaches du comice agricole, si vindicatives, cocardes de couleurs, et puis du vin et de la bière, beaucoup. Tous les midis, tous les soirs, les ronds de flotte sur le bois du comptoir trempé, ce qui me brassait le plus c’était le comptoir trempé, et sur les tables les gobelets en plastique pleins de mousse, ou les verres opaques, difformes, et les bouches ironiques, et à l’intérieur des bouches la viande mastiquée, les mandibules encrassées d’abats et d’os. Et le pire : le foutu peu d’envie que ça te donne qu’ils reviennent le lendemain, tous, pires que la chaleur, que le soleil là, tout là-haut, que ces oiseaux qui ont encore traversé le ciel aujourd’hui. Comment ça se fait qu’ils volent aujourd’hui ? Ils se crament pas ?

Combien de piscines il reste à récurer ? Celle-là je la fais parce que ça y est j’ai dit oui, le Roi des Rois il disait qu’aux nouveaux il faut toujours leur dire oui. Alors j’y suis allé, mais avant d’entrer, avant de sonner, comment ça se fait que j’ai pas fait attention à ces bagnoles qui traînaient dans le fond : le coupé Fuego noir, la Ford Granada et le Trafic sale mais sale, à croire qu’il a servi qu’à emmener des gens dans le maquis. Les chemins de terre sèche, ou pleins de boue, les coins de par là-bas, au-delà de la San Jorge, de l’abattoir, de la carrière, juste avant le Reconquista, quand il a plu il descend tout enflé, comme s’il était plein de poissons noirs, avec cette haleine de momie prête à se lever pour crier sa malédiction. C’est là-bas que c’est le mieux pour se cacher : jungle, décharge, marais, les morts on les laisse là et personne les cherche, qui irait les chercher là ? Et qui m’appellerait pour que je nettoie cette piscine et que je voie ces gars s’en aller au fond du parc ? Ils s’engueulaient. Et puis après : ce coup de feu, et si ça se trouve c’est une branche qui a cassé, ou qu’ils ont cassée. Mais y’en a un qui courait entre les arbustes, je l’ai vu et mes genoux se sont mis à trembler, alors presque sans bouger, sans faire de bruit, j’ai commencé à tout ramasser : la pompe, les tuyaux, le câble. Surtout pas faire de bruit ; sortir sans qu’ils me voient, qu’ils me payent pas je m’en fous, juste courir et faire comme si j’avais jamais été dans cette maison et comme si les bagnoles allaient pas me suivre, comme si elles étaient encore là-bas dans le fond, bazardées, moteurs flingués, plus d’essence ; des bagnoles bonnes pour la casse.

QUE le soleil se couche et que la nuit m’avale. Ou alors arrêter le pick-up sous cet arbre et chanter avec les cigales : être une cigale. Me froisser contre l’écorce de l’arbre et que les mecs passent avec le Trafic, ou la Granada, ou la Fuego, et qu’en voyant mon pick-up bourré de tuyaux bleus ils s’arrêtent pour me chercher, mais moi je suis plus là : je me suis tiré dans les branches, petit singe fou, vive les cigales et les singes chanteurs ! Vive la vie dans les arbres !

Gaby, le jour où elle passe par là, je vais lui dire :

« Je suis un arbre, mon amour, je me suis déguisé pour me cacher… Maintenant il va falloir que tu m’arroses tout le temps.

– Les arbres, ça s’arrose pas, elle dira.

– Oui, mais moi j’ai jamais eu de racines, encore moins des racines assez longues pour aller chercher l’eau tout là-bas en bas, à la première, deuxième ou troisième nappe, mes racines elles sont juste en dessous de l’herbe, ça fait que de temps en temps elles sortent et elles t’enlacent, toi et ton arrosoir. Et si tu me reconnais pas au milieu des branches, si t’essaies de m’oublier, je te chanterai cette chanson qu’on aime tant : “alguien te quiere, te espera, te sueña, y tú no sabes que soy yo2”. Ou qu’on aimait tant, Gaby, quand on était juste toi et moi, sans Joan, et qu’on avait le monde à nos pieds “por siempre, por siempre”. »

MAIS ils viennent pas me chercher. Ou ils m’ont perdu. Ou eux aussi ils sont partis de la maison, partis n’importe où, et ils ont laissé le mort tout frais et plein de mouches, de scarabées, de cloportes. Les lombrics, ils pensent que le mort c’est de la terre alors ils le traversent, dans un sens puis dans l’autre. Et les asticots, ils pensent que c’est une pomme mais une grosse, genre melon, genre celles de Río Negro la fois où on y est allés avec Gaby et Joan nouveau-né, quelle lune de miel ! La Citroneta3 était presque pas tombée en panne. Le mécanicien m’avait dit : emporte un cardan, au cas où, et moi j’ai fait comme il disait et ce cardan m’a sauvé la vie, sans lui on serait encore en train d’attendre la pièce de rechange. On a tracé, Bariloche, El Bolsón, Esquel, et moi qui disais à Gaby :

« Regarde-moi ces paysages, et si on restait vivre ici ? On monte un petit barbeuc au bord de la route, on en tirera bien un petit quelque chose, ce sera pas pire qu’à la maison, et regarde-moi ces paysages, choupette ! »

C’était l’automne, le froid arrivait et les montagnes étaient rouges, jaunes, violettes, les couleurs de l’automne dans les forêts du Sud.

On voyait jamais personne ; on montait la tente près d’un lac et on s’asseyait pour pêcher.

« Ici on peut très bien vivre de chasse et de pêche, mon amour. »

Et elle :

« Oui, ben moi ça y est, tu m’as pêchée, ça y est, tu m’as chassée, alors t’emballe pas, t’as déjà de quoi faire avec moi. »

Oui, y’avait largement de quoi faire. Non seulement Joan a commencé à marcher à quatre pattes pendant le voyage mais il a arrêté de téter, il s’envoyait de ces biberons, attention. Même que quand on est rentrés mon beau-père l’a pas reconnu, il nous regarde et il nous fait :

« Vous êtes sûr que c’est pas un autre gosse ?

– Ben non, on va pas aller voler un bébé, surtout quand on en a un comme ça. »

Et là le beau-père m’envoie une de ces taloches, je te dis pas la pogne, balaise, je me baissais pas je tombais raide. Gaby, elle lui dit :

« P’pa, c’est le père de ton petit-fils quand même. »

Et lui, ce crapaud enflé :

« Alors ça justement, je demande à voir. »

MON beau-père est policier, à la retraite. Mais bon, quand t’es policier c’est pour la vie, d’ailleurs il s’est fait virer quand on l’a accusé de tuer des zonards mais ça change rien – sauf que du coup on lui verse même pas de pension.

« Moi j’ai jamais tué personne pour le fun. Escadrons de la mort mon cul. Ça c’est bon pour le Brésil. Nous à part une ou deux têtes brûlées, rien à voir, que du flan, les journaux, affaires internes : tout ce qu’ils veulent c’est priver le commissaire de policiers honnêtes, pour qui ils se prennent, pauvres types. »

Mon beau-père maintenant il bosse pour une boîte de sécurité qui s’est montée dans le coin : il gère une ou deux guérites sur la rue Balbastro ; t’es le pan-pan des guérites, que je lui dis, et dans la rue la plus pétunia encore, Balbastro, rien que ça, la plus pétunia de Torcuato, celle où t’as le club Chasse et Pêche, où t’as les arbres les plus grands, les plus beaux, la meilleure rue, celle des meilleurs clients, Balbastro du côté du Reconquista, de là à l’autoroute ça fait dans les vingt cuadras4 de pure pistache-pépète, t’as qu’une envie c’est de toutes les essayer.

« … que Cánepa tu vois, lui oui, il flinguait les zonards, ça se sait. Moi non, au pire je leur foutais une bonne trouille. Pour ça que Cánepa est en taule, tu comprends, c’est autre chose. C’est comme Baigorria, ce morveux, finalement ils l’ont transféré au commissariat de La Plata », qu’il dit, et là-dessus il me raconte que les dernières fois qu’il l’a vu, le gars était séparé, il vivait avec sa fille aînée et il la bichonnait comme si c’était une perle. Même que pour ses quinze ans5, Baigorria avait mis deux gros balaises avec gilets pare-balles à l’entrée de la salle. « Je me souviens d’une vieille qui avait un peu picolé et qui croyait dur comme fer que les vigiles étaient des stripteasers. » D’après le beau-père, la mémé s’était mise à genoux devant eux pour qu’ils se foutent à poil. Ils avaient beau lui expliquer que non madame, nous on est la sécurité, la vieille les croyait pas, elle restait là à genoux et faisait mine de les peloter. Les mecs ils pouvaient pas appeler la sécu, vu que la sécu c’était eux, alors ils l’ont empoignée et ils l’ont balancée dans la piscine à balles, parce que cette salle-là on s’en sert aussi pour les anniversaires des gamins, et puis ils ont fermé de l’extérieur et ciao grand-mère, maintenant tu te démerdes. Personne s’est rendu compte de rien. Sauf elle, qui a bien gueulé au début et fait du foin, mais comme personne en avait rien à foutre elle a laissé tomber et pour finir elle s’est endormie là, sur les balles tout aplaties.

LE pire c’est le soleil. Tu peux toujours mettre de la crème solaire, indice 40, 60, écran total, peau de bébé, les meilleures marques, autant pisser contre le vent. Sur le tracteur ça m’arrivait tout le temps. Parce qu’en plein champ le vent il est traître, il souffle d’un côté et puis d’un coup il tourne, et en deux secondes tu te retrouves complètement trempé. Le soleil c’est pareil, tu peux rien y faire, ça te fait comme des aiguilles, au fur et à mesure qu’il monte tu sens ses piques toutes fines, comme s’il t’entrait par les cheveux et que tes cheveux étaient des aiguilles, et c’est après que tu sens la brûlure, comme du feu, et là t’as nulle part où te cacher, t’es brûlé ; tu peux toujours te mettre à l’ombre, ou te mouiller, ça y est c’est fait, le mieux c’est encore de rester au soleil, de finir les piscines qu’il te reste le plus vite possible, rentrer chez toi, prendre une douche, attendre que le feu s’éteigne, parce qu’il s’éteint, la nuit il s’éteint, et si tu peux, le mieux c’est encore de sortir dans la cour, que la lumière de la lune te soigne, parce que ça soigne, « la luz de las estrellas te va a curar6 », parce que ce qui fait du bien à un piletero7 c’est la nuit, à n’importe quel piletero, la nuit et la pluie, qui sont la paix, « ángel, que alivias mis heridas, no te alejes, que muero si no estás3 ».

JOAN est né la nuit du 19 décembre 2001. Gaby rentrait du boulot, à cette époque elle travaillait au magasin de pièces de motos qu’il y a à Boulogne, c’est là que j’allais quand j’avais un problème avec la Zanella : c’était moins cher qu’ici à Torcuato, parce que chez Guido un serflex tu le paies deux pesos et une gaine de câble vingt, ou plus, ça dépend comment t’es sapé. C’était même moins cher que Porco, qui est pas cher non plus mais quand même plus que là-bas à Boulogne.

Moi au grill je me servais de la Zanella pour les livraisons, même qu’après je suis passé à la Citroneta, quand ils m’ont pris comme parrillero et que j’ai commencé à gagner un peu plus. Gaby ce jour-là, elle descend du train, elle en était déjà à sept mois et demi, huit mois, un bidon impressionnant, tu la voyais de profil ça faisait comme ces chambres à air qu’on gonfle pour que les gosses jouent avec dans la piscine, qui deviennent énormes, prêtes à éclater, avec une partie, là où était Joan, encore plus grosse, comme une ampoule géante. Et donc elle descend là, sur le quai, et au moment où elle arrive à la barrière elle voit se pointer ceux de la San Jorge, toute une bande, en plein milieu de la rue ; ils ont carrément arrêté le train pour aller braquer les supermarchés de la Browne, puis ceux de la 202, enfin tout piller. Gaby a eu la peur de sa vie, et tous ceux qui étaient dans le train se sont tirés en courant ; on savait déjà que sur la ligne San Martín, juste avant José C. Paz, les gars d’un autre bidonville avaient jeté un frigo sur la voie pour dépouiller les passagers. Ça fait que Gaby a couru tout ce qu’elle pouvait, tout du long des cinq cuadras jusqu’à chez nous, on disait qu’ils allaient entrer partout, tout casser ; moi justement ce jour-là je devais rester toute la soirée au grill, mais coup de bol ils nous ont lâchés plus tôt, au cas où, et voilà qu’en rentrant je la trouve écroulée sur le lit, aphone à force de crier et qu’y ait pas un voisin pour venir l’aider, sauf Romina, celle d’à côté, qui ramenait son gamin de l’école juste à ce moment-là et qui l’avait entendue et qui était là, elle essayait de faire quelque chose mais qu’est-ce qu’elle pouvait faire. On a soulevé Gaby comme on a pu et on est montés dans la Citroneta et on a filé droit au dispensaire, de l’autre côté de la 202. Romina agitait un mouchoir blanc à la portière en soufflant dans un sifflet qu’on avait donné à son gamin, parce que ce jour-là ils avaient fêté l’anniversaire d’un petit copain à l’école, faut dire la Citroneta avait pas de klaxon, or il fallait passer par où ils étaient en train de piller, même que c’était du délire et qu’heureusement ils nous ont laissé passer, rapport à l’accouchement.