Sonate pour un espion
131 pages
Français

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Sonate pour un espion

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Description


Plus vrai que nature, le " roman " d'espionnage d'un ancien de la DST.






" Maxime était obsédé par l'homme qui se cachait derrière le masque de Leos. Il n'arrivait pas à l'imaginer. Il n'avait aucune silhouette pour s'y raccrocher, juste un pseudonyme et une petite musique. Il avait essayé de réfl échir sur les raisons qui poussaient Leos à jouer ce jeu, à trahir son pays. "Trahir' était un mot tabou dans les services. Il se souvenait d'avoir lu, dans un roman d'espionnage, toute une déclinaison des raisons qui pouvaient conduire un homme à la trahison : la révolte, l'argent, l'ego, le jeu, l'aventure ou la tentation suicidaire."



C'est une force sourde qui a poussé Leos à transmettre à la DST des informations cruciales sur les espions tchécoslovaques en poste à l'Ouest. À un moment décisif de la Guerre froide, à quelques mois de l'implosion du bloc communiste, ces renseignements - de très grande qualité - vont permettre à la DST de frapper lourdement les services tchécoslovaques.
Jean-Pierre Pochon, chef du contre-espionnage des pays satellites de l'URSS à la DST à l'époque des faits, raconte pour la première fois cette histoire hors du commun où réalité et fiction se mêlent pour mieux plonger le lecteur au coeur de l'action et de la vie si peu ordinaire des espions de l'époque.



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Informations

Publié par
Date de parution 04 octobre 2012
Nombre de lectures 38
EAN13 9782221133897
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DU MÊME AUTEUR
Les Stores rouges , 2008, Éditions des Équateurs
JEAN-PIERRE POCHON
SONATE POUR UN ESPION
© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2012 En couverture : © fotosearch
ISBN numérique : 9782221133897
À Jazz, Victor et Enzo et à ceux qui naîtront...
Celui qui souffle dans le feu aura des étincelles
et de la fumée dans les yeux.
Proverbe tchèque
Prague, le 16 janvier 1969
Le ciel était d'un bleu limpide. Place Venceslas, une unité mobile de la police politique, composée de trois jeunes officiers en civil, patrouillait depuis la fin de la matinée. Ces groupes mobiles qui quadrillaient la ville depuis quelques mois surgissaient de nulle part aux moindres signes de rassemblement d'opposants au régime.
Le plus jeune des trois hommes, vêtu d'une grosse veste de cuir doublée sous laquelle il dissimulait son appareil photo, remonta lentement la place, passa devant l'hôtel Europa et, les mains dans les poches, se dirigea vers le Musée national. Brusquement, des hurlements de terreur et d'effroi le firent se retourner. À une cinquantaine de mètres, sur la rampe du musée qui surplombait la place, il vit, stupéfait, un homme en flammes. Par réflexe, il sortit son appareil photo et, à la volée, cadra la torche humaine qui avançait vers lui. Le doigt crispé sur le déclencheur, il multiplia les photographies en rafales.
Sans un cri, l'homme pris dans le halo de flammes agitait les bras sans qu'on sache si c'était pour exprimer sa douleur ou attiser le feu et mourir sans attendre. La foule s'écarta devant l'horreur de la scène. L'homme immolé tomba à terre, puis trouva la force de se relever. Le premier choc passé, des piétons s'approchèrent pour lui porter secours, mais la vigueur des flammes les obligea à reculer. L'homme chuta de nouveau et continua de brûler en silence. D'autres tentèrent encore de battre le corps en feu de leurs vestes, ils le firent rouler à terre, en vain.
Le jeune officier ne bougea pas. Il était figé sur place, le doigt sur le déclencheur. La vision terrible de cet homme, les cris des gens, le bruit des voitures et la foule qui s'agglutinait créaient un climat d'horreur. Les secours arrivèrent en même temps qu'un imposant dispositif policier, sorti, comme par magie, des rues avoisinantes. La foule, repoussée par les agents, criait : « Liberté ! »
Quelques heures plus tard, de retour au ministère de l'Intérieur, l'officier de police apprit le nom de l'homme qui s'était immolé par le feu : Jan Palach, étudiant à la faculté de lettres de Prague.
L'hôtel de Beauharnais

Paris, janvier 1985
Valta remonta le col de son imperméable, traversa comme à son habitude le Champ-de-Mars et passa sous la tour Eiffel en se faufilant à travers les files désorganisées des touristes. Il emprunta la rue Saint-Dominique, puis bifurqua sur la place du palais Bourbon. Il ralentit le pas et jeta un œil sur sa montre qui indiquait dix-sept heures cinquante. Du coin de la rue de Lille, il observa les premiers invités qui pénétraient sous le porche de l'hôtel de Beauharnais, puis se décida à son tour.
La résidence de l'ambassadeur d'Allemagne de l'Ouest regorgeait de monde. Cette réception annuelle, donnée pour la Fête nationale, était l'une des manifestations les plus prisées des cercles des Affaires étrangères. Hommes politiques, responsables économiques, membres du gouvernement et des corps diplomatiques venaient y faire des rencontres en tout genre – un terrain de chasse pour les espions. En pensant aux opportunités que cette soirée ne manquerait pas d'offrir, Valta sourit. Mais, cette fois, tout devait être différent : il serait sobre. Il avait besoin d'une extrême lucidité.
Dans le jardin de la résidence, autour du bassin gelé, de grandes tentes chauffées abritaient différents stands des Länder ouest-allemands qui rivalisaient de spécialités culinaires. Valta se faufila à travers les invités qui, un verre ou une assiette à la main, se pressaient devant les buffets. Il prit un soin considérable pour éviter de rencontrer ses collègues de l'ambassade de Tchécoslovaquie, notamment Jelik, le jeune attaché culturel, l'un des seuls qu'il estimait mais dont il aurait du mal à se débarrasser et surtout Josef, l'attaché militaire, qu'il détestait. Depuis toujours, Valta haïssait les militaires et ceux qu'il côtoyait à l'ambassade le confortaient dans son opinion. Tous des cons.
Contrairement à ce qu'il s'était promis, il saisit une chope de bière que lui proposa un serveur. Sa première bière. Il quitta le jardin trop encombré pour rejoindre l'entrée de la résidence. Dans le hall, au bas du magnifique escalier, deux grosses femmes ridicules en costume bavarois s'affairaient au vestiaire. Il se posta légèrement en retrait, de façon à avoir l'entrée en point de mire. Il eut le temps de descendre encore deux bières avant de voir arriver l'homme qu'il attendait. Celui-ci se dirigea directement vers le vestiaire où il déposa, en échange d'un petit carton, son manteau d'officier de l'armée française.
Valta sourit. Il savait que le Français viendrait. C'était plus qu'une intuition, une certitude. Il avait eu l'occasion de l'observer lors de précédents pince-fesses diplomatiques. Au dernier cocktail organisé à l'ambassade du Canada, il s'était même risqué à échanger quelques mots avec lui, des banalités. Il convenait maintenant que cela avait été une imprudence, mais il avait voulu sentir l'homme. En dépit de son mépris pour les militaires, c'est lui qu'il avait choisi car il l'avait jugé rigoureux et patriote. En réfléchissant, il se demandait pourquoi il avait stupidement associé son patriotisme à son uniforme. Il se fiait à son flair de flic.
Un serveur s'approchant, Valta reprit une bière. Il se sentait bien, légèrement euphorique, juste ce qu'il fallait. Dans le vestiaire, il avait repéré l'emplacement exact du manteau de l'officier, coincé entre deux manteaux de fourrure. Les boutons dorés de l'uniforme semblaient briller plus que les autres.
« L'effet de la bière », pensa-t-il.
Les arrivées se raréfiant, les deux grosses Bavaroises s'esquivaient maintenant régulièrement en coulisses. Valta posa sa bière et s'approcha du vestiaire en balayant les alentours du regard. Il se pencha brusquement au-dessus du comptoir et plongea son bras entre les deux manteaux de fourrure qu'il avait repérés. Une décharge d'adrénaline traversa tout son corps, au point qu'il eut peur d'être paralysé.
Il s'éloigna lentement, se demandant si quelqu'un avait vu son manège, mais le hall était vide. Valta jeta un coup d'œil vers le vestiaire comme pour s'assurer qu'il n'avait pas fait d'erreur, puis se dirigea de nouveau vers un buffet. Il avait soif.
La soirée tirait à sa fin, pourtant il ne pouvait pas partir maintenant. En terminant rageusement sa bière devenue chaude, il vit l'officier français déboucher du jardin et se diriger vers le vestiaire. Complètement dégrisé, il ne le lâcha pas des yeux. L'homme revêtit son manteau et le boutonna. Valta resta figé, en proie d'abord à une certaine euphorie, puis à une peur panique. La folie de la situation lui apparaissait concrètement pour la première fois, mais il ressentit une excitation qui balaya sa peur.
Il quitta les lieux et rentra à l'ambassade de Tchécoslovaquie. À l'averse qui était tombée sur Paris succédait une pluie fine et glacée. Il frissonna en traversant la rue pour rejoindre la station de métro. Demain, tout serait différent.
*
Le samedi suivant, au petit matin, Valta marchait avenue de Suffren. Au kiosque à journaux, à l'angle de l'avenue de La Motte-Picquet, il acheta Libération , s'installa dans la brasserie Suffren et commanda un café.
Contrairement à ce qu'il avait espéré, il avait encore dû affronter des crises ces dernières nuits. Leur intensité était nettement moindre que celle de sa première rechute, mais ces douleurs à répétition l'épuisaient. Il se sentait fatigué, indifférent, en proie à un sentiment bizarre, comme si plus rien ne pouvait l'intéresser. Il se méfiait de ces émotions qui le traversaient de plus en plus fréquemment. Il fallait qu'il reste sur ses gardes.
Il but son café et feuilleta le journal. En bas de la page 23, il trouva l'annonce qu'il cherchait.
« Christian est d'accord pour écouter toutes les sonates chez Katia Chanel, 50, boulevard de Clichy, Paris XVIII e . »
Il ferma le journal, attendit quelques secondes et termina son café. Puis il ouvrit de nouveau le journal et relut l'annonce. Il commanda un cognac qu'il but d'un trait, paya et regagna l'ambassade.
Rue Nélaton

François de Reinach quitta la résidence de l'ambassadeur d'Allemagne quand il estima avoir fait le minimum protocolaire. Par tempérament, il détestait ces cocktails où se mêlait la hiérarchie bureaucratique des armées et où se concentraient tous les faux-semblants. La pluie s'était remise à tomber. S'étant passé de chauffeur, il avait eu du mal à se garer et dut marcher quelques minutes pour rejoindre sa voiture. Il releva le col de son manteau et enfonça ses mains dans ses poches. Sa main droite heurta un petit paquet. Il s'arrêta net.
« Je me suis trompé de manteau », pensa-t-il une fraction de seconde avant de s'assurer que ce n'était pas le cas. Le paquet était une enveloppe sur laquelle une main maladroite avait écrit : F. de Reinach, officier français.
Une fois dans sa voiture, il alluma le plafonnier. Il se demanda s'il devait ouvrir l'enveloppe tout de suite ou attendre d'arriver chez lui. Puis, à l'aide de sa clef de contact, il la décacheta. À sa grande surprise, elle contenait une autre enveloppe de petit format renfermant un objet qui, au toucher, était de la taille d'une boîte d'allumettes. L'idée d'une blague de ses collègues lui traversa l'esprit. Un petit feuillet tomba sous le siège, il le ramassa avec peine et lut :
« Vous êtes un officier français d'honneur, un patriote. À ce titre, je vous fais confiance. Je vous supplie de donner exclusivement cette enveloppe à la DST que vous connaissez. »
Reinach resta un long moment immobile, la lettre entre les mains. Il était troublé : un paquet pour la DST ? En quoi était-il concerné ? L'auteur de cette lettre savait qui il était.
Il envisagea d'ouvrir la seconde enveloppe, mais se contenta de l'examiner précautionneusement pour en deviner son contenu.
L'officier connaissait bien la DST, en effet. Il avait côtoyé certains de ses commissaires lors de sessions de l'IHEDN, l'Institut des hautes études de défense nationale, et entretenait toujours un contact amical avec eux.
De retour chez lui, il prit son agenda et chercha le numéro de téléphone du commissaire Richard Delcour, sous-directeur du contre-espionnage. Malgré l'heure tardive, il n'eut pas à patienter avant que la voix rocailleuse du sous-directeur se fasse entendre.
*
À la première heure le lendemain matin, François de Reinach se présenta rue Nélaton, au siège de la Direction de la surveillance du territoire. Il fut accueilli dans le hall par un jeune officier qui lui remit un badge visiteur avant de le conduire vers la batterie d'ascenseurs qui menait aux étages protégés de la DST. Au cinquième, le sous-directeur Delcour l'attendait en souriant. Les fenêtres de son bureau ouvraient largement sur la Seine. Sur un mur, au-dessus d'une petite armoire en bois vitrée aux rideaux verts contenant des livres anciens, une photographie représentait l'immeuble du KGB, place Loubianka, à Moscou.
— Bonjour, colonel, heureux de vous retrouver depuis notre dernière rencontre à l'état-major.
Reinach raconta son histoire et sortit de sa sacoche une enveloppe dont il vida le contenu sur le bureau.
Richard Delcour saisit les documents. Il prit un coupe-papier et fit glisser délicatement la lame pour décacheter l'enveloppe. Un petit carton et une minicassette tombèrent sur le bureau. Le commissaire prit le carton et le lut silencieusement. Il reposa le papier et se cala, pensif, dans son fauteuil.
— Combien de temps êtes-vous resté sur place, colonel ?
— Environ une heure.
— Visiblement, vous étiez attendu !
— Alors, commissaire ?
— Il faut que je fasse analyser ces documents et écouter cette cassette pour voir si elle contient réellement quelque chose. Pour l'heure, je vous demande de conserver cette affaire très confidentielle. Je vous tiendrai personnellement au courant des suites, colonel.
— Je n'ai pas informé ma hiérarchie, commissaire. À mon tour de vous demander, quoi qu'il arrive, de ne pas en parler à l'état-major.
— Cela va de soi. Ne soyez pas inquiet. Je vous remercie d'être venu jusqu'ici, colonel.
Un peu interloqué par la brièveté de l'entretien et sans réellement savoir si sa démarche était jugée ridicule ou sérieuse, le colonel quitta la rue Nélaton.
Resté seul dans son bureau, Richard reprit le papier qu'il avait parcouru silencieusement et, cette fois, comme pour peser chaque mot, le lut à voix haute.
« J'ai décidé de vous aider. Je ne demande rien en échange, sauf ma sécurité. Vous ne devez rien faire pour m'identifier. Toute tentative offensive entraînera une rupture immédiate de notre accord. Si vous acceptez ces conditions et si mon échantillon vous intéresse, passez l'annonce suivante dans le journal Libération pendant une semaine : “Christian est d'accord pour écouter toutes les sonates chez Katia Chanel.” Les envois mensuels, signés Leos, seront transmis à l'adresse de Katia Chanel qui figurera dans l'annonce que vous publierez. »
 
Richard Delcour se leva et, le papier entre les mains, arpenta son bureau avant de s'arrêter comme il aimait à le faire, les jambes tendues et écartées, devant la grande baie vitrée qui donnait sur la Seine. Comme pour exorciser la réalité, il répéta plusieurs fois la première phrase : « J'ai décidé de vous aider. »
Il abandonna la vue de la Seine et sonna son secrétariat pour réclamer un magnétophone.
Le bruit de fond de la cassette qui se déroulait lentement lui sembla durer une éternité. Puis, doucement, des notes de piano envahirent le bureau. Il secoua la tête, incrédule, et sourit. « C'est une blague », pensa-t-il.
Soudain, succédant aux notes, des paroles. Surpris, il revint en arrière et écouta de nouveau le passage en montant le son au maximum. C'étaient bien des conversations qui suivaient la musique. Plusieurs personnes parlaient dans une langue de l'Est qu'il était incapable d'identifier. Les conversations étaient entremêlées d'éclats de voix et de bruits de fond dont il n'arrivait pas à saisir l'origine.
Il écouta la cassette plus d'une demi-heure puis enclencha l'avance rapide avant que l'enregistrement ne s'arrête définitivement sur une nouvelle note musicale qui semblait identique à celle de l'introduction. Il demeura immobile, un long moment, la main gauche sur le magnétophone, comme pour le protéger, sa manière à lui de se concentrer et d'analyser une situation nouvelle. Et c'en était une ! Il prit son téléphone et confia la cassette au directeur des services techniques.
Richard ne quitta pas son bureau le reste de la matinée. Il terminait un sandwich, lorsque sa secrétaire lui annonça la visite qu'il attendait. Il eut juste le temps de balayer d'un revers de main quelques miettes de pain tombées sur son veston avant que n'entre Petr, le traducteur de tchèque. C'était un grand jeune homme d'une trentaine d'années, au visage émacié et légèrement boutonneux, visiblement impressionné de se trouver là et certainement plus à l'aise dans le secret d'une cabine de traduction et d'écoute.
— Bonjour, monsieur. Faute de temps, je n'ai pu que survoler la cassette, elle dure plus d'une heure et mérite une écoute sérieuse. Mais toutes les conversations sont en tchèque.
À cet instant, Richard Delcour se rappela que le jeune traducteur était le fils d'un transfuge tchécoslovaque que le service avait récupéré, il y avait quelques années.
— Plusieurs hommes parlent. Ce sont des diplomates. Ils évoquent les problèmes de l'ambassade de Tchécoslovaquie à Paris. Beaucoup de noms sont prononcés, mais il faut vraiment passer du temps pour tout éplucher.
Il prononça « éploucher », arrachant un sourire à son interlocuteur.
— Vous aurez les analyses complètes demain matin sur votre bureau.
Richard Delcour, impassible, prit note de ces informations.
— Très bien. Cette affaire doit être tenue secrète. Vous ne devez en parler à personne. Je dis bien : personne ! Vous me rendez compte directement.
 
Le lendemain matin, Petr franchit le seuil du bureau de Richard à huit heures précises.
— Le technicien qui a étudié la cassette en est convaincu, il s'agit d'un repiquage de conversations. L'enregistrement ou plutôt les enregistrements ont été effectués dans des lieux différents sans qu'il soit possible aujourd'hui d'être plus précis. La musique a été ajoutée. L'appareil qui a été utilisé est de très bonne qualité car, malgré ce repiquage, la plupart des conversations sont compréhensibles et se détachent clairement de l'environnement. Même s'il a fallu passer beaucoup de temps sur la cassette, c'est du travail de professionnel.
Il tendit à Richard les feuillets de traduction et quitta le bureau.
Richard lut attentivement les pages numérotées de 1 à 40. Il n'était pas un spécialiste de la Tchécoslovaquie, mais la traduction ne laissait planer aucun doute : il s'agissait de conversations entre membres des services spéciaux tchécoslovaques. Différents membres du département de la Sécurité de l'État ( Státní BezpecÆnost ou StB en tchèque) en poste à Paris apparaissaient. Le StB, qui avait pour mission première d'espionner les pays de l'OTAN, n'était rien d'autre que la courroie de transmission du KGB.
Richard Delcour avait suffisamment d'expérience pour ne pas écarter l'hypothèse d'une provocation, d'une opération de désinformation. Il se posa bien sûr la question du « pourquoi » qui obsède tous les services de renseignement quand des offres de trahison sont faites sans qu'apparaissent clairement les raisons.
Il se souvenait d'une affaire où, jeune commissaire, il n'avait pas su convaincre sa hiérarchie de jouer le jeu et d'avancer, faute d'avoir pu fournir une réponse rationnelle au fameux « pourquoi ». Cette affaire, dont on ne sut jamais comment elle aurait pu évoluer, l'avait profondément marqué.
« Trouvez un motif crédible et nous ferons confiance à votre homme, commissaire ! » Cette requête s'était imprimée dans sa mémoire comme la marque d'une extraordinaire frilosité du service. Aujourd'hui qu'il occupait un poste important, il n'avait pas l'intention d'agir de la même manière. Il privilégiait l'action. Son instinct le poussait à jouer le jeu, avec précaution certes, mais à avancer sans espérer de réponses qui, à ses yeux, constituaient des alibis à l'attentisme d'un contre-espionnage qui n'était plus le sien.
Quand il eut fini de lire, sa décision était prise. Il remit en marche le magnétophone et, de nouveau, les notes de piano s'égrenèrent doucement dans le bureau. Richard sourit. Il appréciait la méthode. Il se dit qu'il allait aimer cette petite musique.
 
Le jour même, il fit passer l'annonce convenue dans le journal Libération . Et pour être sûr que Leos puisse la lire, il demanda une parution de trois semaines. Il rangea soigneusement le reçu.
Il décida de différer le moment où il informerait le directeur central de la DST. Il ne doutait pas, mais son expérience l'incitait à la prudence. Paradoxalement, il se méfiait surtout des réactions du directeur. Il attendrait le prochain envoi avant de lui rendre compte de l'affaire. Pour l'heure, il acceptait les règles du jeu fixées par Leos et ferait tout pour respecter son incognito.
Richard avait appris à connaître l'espèce humaine et savait que les motivations pouvaient être diverses. Leos ne demandait rien à ce jour, et il convenait d'attendre la suite. Ce qui comptait, c'était le résultat. Au fond de lui, Richard se disait que cet homme ne manquait pas de sang-froid, tant le mode de transmission et la collecte des renseignements par enregistrement exigeaient une grande prise de risque. Un seul détail le taraudait : qu'est-ce que le piano venait faire là-dedans ?
Maxime Jaussan

« Le sous-directeur veut vous voir ! »
Jamais Maxime Jaussan n'aurait imaginé que derrière la sécheresse de ces quelques mots laconiques l'attendait l'affaire la plus spectaculaire de sa carrière.
À trente-huit ans seulement, Maxime dirigeait la division du contre-espionnage des pays satellites de l'URSS. Célibataire endurci, véritable moine combattant, exigeant avec lui-même comme avec les autres, il connaissait comme personne les règles de ce jeu d'échecs et surtout la rigueur du métier. Meneur d'hommes au charisme hors du commun, il avait au fil du temps appris à se connaître pour mieux contrôler ses excès de confiance et d'enthousiasme. Cet homme grand et sportif, aux cheveux bruns et bouclés, appréciait une certaine forme d'élégance qu'il s'était forcé d'acquérir et de maintenir.
La division des pays de l'Est occupait deux étages entiers de la tour Nélaton. Chaque niveau comportait un bloc central de pièces aveugles qui servaient de salles d'archives et de salles opérationnelles. Un long couloir abritait les sections géographiques qui couvraient les activités des officiers de renseignement du pacte de Varsovie, à l'exclusion de l'URSS qui était de la compétence d'une division spécifique, située à un autre étage. Pareils à des alvéoles, tous les bureaux se ressemblaient. Seule leur taille signalait la présence d'un chef de section.
Richard exposa sans détour le dossier Leos à Maxime.
— Commissaire, un officier des services de renseignement tchécoslovaques nous a fait parvenir un message de collaboration dans une enveloppe contenant ses instructions et une cassette audio. Il ne demande rien pour coopérer avec la DST, du moins jusqu'à ce jour, sauf que l'on respecte son incognito. Il a choisi d'utiliser le pseudonyme de Leos, et le service ne doit entreprendre aucune enquête pour l'identifier, sous peine de rupture du contact.
Maxime écoutait, la tête appuyée sur ses mains jointes, dans une sorte de recueillement qui correspondait bien à l'atmosphère du moment. Il avait souri en entendant le pseudonyme. Sans qu'il comprenne pourquoi, le nom résonnait étrangement en lui.
— Une cassette d'enregistrement était jointe à cet envoi qui nous est parvenu dans des conditions très particulières prouvant que l'homme a du caractère et qu'il est déterminé. Les risques qu'il a pris pour nous joindre tout en protégeant son identité, et ceux qu'il va prendre, s'il va au bout de ses promesses, sont importants et nous engagent.
Il y avait, à cet instant, une forme de froide admiration dans la voix de Richard. Maxime sentit monter en lui un sentiment d'impatience et d'excitation. Richard plissa le front, puis dévisagea longuement son interlocuteur comme pour se remémorer toute l'affaire, avant de reprendre l'histoire.
— Commissaire, la cassette qu'il nous a transmise est une compilation de conversations enregistrées certainement dans des lieux différents. Les hommes qui parlent sont des diplomates tchèques.
Il marqua une autre pause, interrogeant du regard Maxime qui ne bougeait pas, et reprit son exposé.
— Nous avons maintenant la quasi-certitude que ce sont des officiers de renseignement qui ont été enregistrés. Le traducteur, qui exploite déjà des écoutes sur l'ambassade, a reconnu des voix et identifié des noms.
— Je suppose, intervint enfin Maxime, que vous n'excluez pas l'hypothèse d'une opération de désinformation ?
— Bien sûr, restons prudents. Il s'agit juste d'un pressentiment fondé sur mon expérience, c'est insuffisant. C'est à vous de jouer, maintenant, Maxime.
— Pourquoi la DST ?
Richard sourit.
— Peut-être en raison de notre image...
Maxime se demanda s'il plaisantait, mais non, Richard continua, sûr de lui :
— L'image de rigueur du service. Sans doute aussi la conviction que notre division n'est pas infiltrée et que sa sécurité sera assurée.
— Monsieur, la division, vous le savez, couvre tous les pays satellites de l'URSS, c'est une lourde tâche, et nous sommes peu nombreux. Mais c'est vrai que, depuis des années, j'ai toujours eu un faible pour les Tchécoslovaques. J'apprécie, de manière sportive, leur façon de travailler, c'est incisif, professionnel. Ce sont des adversaires de qualité et je m'investirai personnellement dans ce dossier.
Richard Delcour se leva.
— Cette affaire est importante à plus d'un titre, Maxime, elle peut nous permettre d'identifier des officiers de renseignement, leurs axes de travail, d'évaluer leur pénétration du milieu politique français et leur positionnement à l'égard des services soviétiques.
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Nous avons la certitude, confirmée depuis plusieurs mois par nos amis britanniques qui ont certainement recueilli un transfuge tchécoslovaque, que le StB a recruté et manipule des agents français de haut niveau politique.
Et comme s'il se parlait à lui-même :
— Je ne serais pas mécontent d'en épingler quelques-uns, juste pour prouver à nos politiques qu'ils sont des cibles et qu'il ne s'agit pas seulement d'une paranoïa du service. Faites le job, Maxime, allez jusqu'au bout, ne laissez rien passer ! Constituez un groupe restreint sur ce dossier et travaillez en marge de la division. Vous disposerez de moyens exceptionnels, j'ai donné des instructions en ce sens. À ce stade, l'impératif de secret est absolu. Ah, et j'espère que vous aimez la musique classique.
L'Orchestre de Leos

« Bienvenue dans la “salle de concert” ! C'est ici désormais que vous travaillerez exclusivement... »
C'est ainsi que Maxime accueillit son « Orchestre », l'équipe qu'il avait immédiatement constituée, composée de six officiers de la division qui suivaient, depuis plusieurs années, les services tchécoslovaques. Maxime les avait choisis en raison de leur expérience, mais aussi de leurs affinités et de leur ouverture d'esprit, ce qui à ses yeux était indispensable pour traiter ce dossier. Petr, le jeune traducteur, fut invité à participer à la première réunion pour répondre à d'éventuelles questions des officiers ou préciser un point de traduction. À la demande de Maxime, les tables et les chaises de cette salle sans fenêtre du quatrième étage avaient été disposées en demi-cercle autour d'une estrade supportant un modeste bureau sur lequel était posé un lecteur de cassettes. Derrière l'estrade s'étalait un grand écran encadré de petits haut-parleurs posés sur des trépieds métalliques. À droite et à gauche, les photographies de l'ambassade et des officiers tchécoslovaques déjà identifiés étaient épinglées sur deux tableaux de liège. À l'arrière, sur d'autres tables, s'empilaient des dossiers de couleur bordés de quatre téléphones.
Maxime s'installa au bureau face à son groupe et demanda que l'on baissât la lumière. Sur l'écran, défilaient en boucle des photographies d'officiers de renseignement tchécoslovaques en poste à Paris. Certains apparaissaient plusieurs fois dans différents lieux, d'autres seulement sur des photos d'identité que possédaient les archives du service. Maxime enclencha la touche lecture du magnétophone. Des notes de piano se répandirent dans la salle. Les officiers présents se regardèrent, interloqués. Puis la musique céda la place à un bruit de fond que les membres de l'équipe mirent un certain temps à identifier comme étant des conversations. Simultanément, apparaissaient sur l'écran, en sous-titrage, les principales phrases traduites de la cassette. La lumière, la musique et ces voix étrangères venant de nulle part donnaient à la scène un caractère cinématographique, bien loin des séances de travail classique du contre-espionnage.
Maxime, plongé dans ses pensées, l'air indifférent, ressentait intensément la tension contenue de l'assistance. Assis à ses côtés, Petr, le traducteur qui avait eu le privilège d'être le premier à découvrir la petite musique de Leos, regardait, amusé, les expressions de surprise qui s'affichaient sur les visages des officiers.
Ces notes de piano intriguaient Maxime. Sans être musicien ni mélomane, il était intimement convaincu qu'elles étaient importantes, mais il était incapable de comprendre pourquoi. La cassette s'arrêta sur les mêmes notes musicales que celles du début et la lumière revint dans la pièce.
Maxime se leva et entreprit de présenter le dossier, dans ses moindres détails, aux officiers.
— Messieurs, depuis avril 1983, l'expulsion des quarante-sept officiers des services spéciaux de l'URSS a eu pour conséquence de décupler l'activité des services des pays satellites dans tous les domaines. Les responsables du KGB ont beaucoup insisté pour que leurs collègues des pays du bloc de l'Est, dont les Tchécoslovaques, les assistent et les suppléent dans cette période difficile. Ce fait mérite d'être souligné car le nombre des officiers de renseignement des pays satellites en France est supérieur à celui des officiers soviétiques. Et, contrairement aux Soviétiques qui doivent informer les autorités, les officiers des pays satellites sous couverture diplomatique et commerciale peuvent se déplacer sans contrainte sur l'ensemble du territoire, ce qui rend notre tâche de surveillance particulièrement ardue. Enfin, et je ne vous apprends rien, le domaine politique a été et demeure un des supports privilégiés des services tchécoslovaques. À ce jour, le travail que nous avons accompli par nos observations directes, surveillances et filatures, nos sources techniques et nos sources humaines en contact avec les Tchécoslovaques a fourni des informations importantes, et pourtant...
Il s'interrompit, puis martela ses mots avec gravité.
— Pourtant, le dossier qui vous est dévolu aujourd'hui est hors norme. J'insiste : hors norme. Nous rêvions de recruter une source au sein du dispositif tchécoslovaque, et voilà qu'un homme, Leos, nous offre dans des conditions particulières ses services et une plongée inédite, j'allais dire musicale – il sourit –, à la résidence du StB à Paris. Votre mission est simple et exclusive de toute autre tâche : collationner, disséquer et recouper ce que Leos nous transmettra pour le confronter à ce que nous connaissons des services tchécoslovaques. Chacun d'entre vous sera responsable d'une pièce du puzzle. À charge pour Romain, qui dirigera votre groupe, de préciser les détails de votre travail, d'assurer la synthèse et de me tenir informé au plus près.
Assis au premier rang de la petite assemblée, Romain fit un léger signe de la tête. C'était un garçon d'une trentaine d'années, au visage joufflu surmonté d'une épaisse chevelure rousse qui lui donnait un air jovial et décalé, mais c'était avant tout un expert reconnu de l'espionnage tchécoslovaque. Maxime reprit la parole :
— Messieurs, votre mission est claire, neutraliser l'activité clandestine de nos adversaires sur notre territoire. L'objectif prioritaire est d'identifier les officiers et les agents français qu'ils ont pu recruter et qu'ils manipulent. Alors, nous élaborerons une riposte. Ce dossier est prioritaire. Il peut nous occuper pendant des semaines et des mois ou s'arrêter avec cette cassette. L'homme qui nous fait écouter cette musique, Leos, ne demande rien aujourd'hui. Nous avons accepté son contrat : nous ne ferons rien pour essayer de l'identifier. Cette cassette est, à la première lecture, d'une très grande richesse et si d'autres, de même qualité, doivent nous parvenir, messieurs, nous tiendrons là une grande affaire.
Maxime quitta la salle. Le groupe se mit au travail.
*
Au bout d'une semaine d'analyse et de recoupements, d'allées et venues du traducteur, Romain, le chef de groupe, convia Maxime, qui le harcelait chaque jour, à une première réunion de synthèse.
L'officier ne pouvait cacher son excitation. Pour l'équipe, même si le travail d'exploitation avait été très fastidieux et souvent difficile, la moisson des renseignements avait été jugée très prometteuse par la quantité et la qualité des éléments recueillis.
Les premières transcriptions permettaient d'identifier les officiers de renseignement affectés, sous couverture diplomatique, à l'ambassade de Tchécoslovaquie et de découvrir quel pseudonyme chaque officier utilisait. Mais, plus intéressant encore, la cassette décrivait avec précision les activités d'espionnage des officiers de sorte que, d'ores et déjà, l'on pouvait mettre un nom sur certains de leurs contacts français sur lesquels il convenait de travailler pour vérifier la nature exacte de leurs relations. Un travail colossal d'exploitation était à faire.
Maxime essaya de ne pas se laisser envahir par le sentiment d'euphorie qui animait le groupe. Il demanda si les notes de musique, qui précédaient les enregistrements, avaient été identifiées. À sa grande déception, l'officier en charge n'avait pas encore eu de réponse de son contact musical.
Restait à espérer l'arrivée d'autres cassettes.
La petite musique de Leos

Avec l'arrivée de la première cassette, quelque chose changea dans la vie de Maxime. La situation qu'il vivait lui rappelait les longues heures de surveillance et de filature effectuées depuis qu'il travaillait dans les services de renseignement. Ces heures où il fallait rester silencieux, immobile, concentré sur une silhouette. Ces heures interminables où, immanquablement, comme tous les officiers immobilisés dans un coin d'appartement ou dans un véhicule banalisé aux vitres teintées, il réécrivait le film de la vie de ses cibles.
Maxime était obsédé par l'homme qui se cachait derrière le masque de Leos. Il n'arrivait pas à l'imaginer. Il n'avait aucune silhouette pour s'y raccrocher, juste un pseudonyme et une petite musique. Il avait essayé de réfléchir sur les raisons qui poussaient Leos à jouer ce jeu, à trahir de cette manière son pays.
« Trahir » était un mot tabou dans les services. Il se souvenait d'avoir lu, dans un roman d'espionnage, une déclinaison des raisons qui pouvaient conduire un homme à la trahison : la révolte, l'argent, l'ego, le jeu, l'aventure, la tentation suicidaire...
Cette énumération non exhaustive ne satisfaisait pas Maxime. Leos avait ses raisons et Maxime, comme Richard, était maintenant convaincu qu'il ne s'agissait pas d'un montage des services tchécoslovaques dans une entreprise de désinformation. Non, chaque élément avait été minutieusement vérifié. Le contenu de la cassette avait été recoupé, analysé et, à cet instant, il cadrait avec les informations que détenait le service. Et quand bien même il se serait agi d'une opération de désinformation ou de provocation, il serait toujours temps d'en analyser les contours et d'en apprendre peut-être tout aussi long.
Leos était un preneur de son de talent : l'écoute des conversations permettait de revivre des scènes d'un grand réalisme. On entendait distinctement les apartés et l'on pouvait imaginer sans difficulté les hommes en réunion dans une salle de l'ambassade aborder des dossiers de travail, ou attablés dans des brasseries, après le travail, évoquer autour de bières leurs craintes, leurs espoirs, leurs ambitions, leur cynisme et leurs petites haines ordinaires.
Les analystes entre eux faisaient des paris. La majorité était sûre que la voix de Leos ne figurait pas dans les enregistrements, les autres estimaient que Leos était bien partie prenante des conversations. Il restait à lui donner un visage et un nom et, là, cela devenait flou et incertain. Ce n'était qu'un jeu stérile car chacun connaissait les règles fixées par Leos : ne rien tenter pour l'identifier et l'approcher sous peine de tout perdre.
*
Pierre, le jeune analyste qui s'était vu confier la mission d'identifier la petite musique de Leos, avait le sentiment d'avoir été écarté du groupe.
Il avait rencontré plusieurs disquaires qui, devant la brièveté du morceau musical, avaient renoncé à s'y intéresser. Il ne pouvait pas trop insister, ni révéler qu'il appartenait au contre-espionnage français et qu'il était à la recherche d'un compositeur, cela ne lui semblait pas très sérieux. Il termina sa semaine sans aucune avancée et fit son possible pour éviter Maxime qui, de son côté, s'impatientait.
Le lundi suivant, il se rendit chez un disquaire du Quartier latin où son épouse, passionnée de musique baroque, passait régulièrement. L'homme qui l'accueillit avec un léger sourire devait avoir plus de soixante-dix ans. Il prit le temps d'écouter les notes de piano, de les réécouter sans afficher cependant la moindre expression. Pierre sentit le découragement l'envahir, il ne supportait plus cette musique. Plusieurs personnes entrèrent dans la boutique et le disquaire lui proposa de lui laisser la cassette pour la soirée. Pierre accepta.
— Je repasserai demain matin.
Le lendemain, il se présenta à la boutique, dès l'ouverture. L'homme le reconnut et l'accueillit avec un sourire triomphant.
— Jeune homme, j'ai votre pianiste, asseyez-vous et écoutez.
Pierre n'en revenait pas.
L'homme gagna le fond du local et revint avec un disque qu'il posa sur une des platines dont il actionna le bras de lecture. Doucement, des notes de piano jaillirent. Les mêmes que celles de la cassette. Le disquaire sourit.
— Alors, jeune homme ? Je tiens votre musique et votre compositeur, un musicien tchèque peu connu : Leos Janacek. Il a écrit cette sonate en 1905, dit-il en lui tendant la pochette du disque accompagnée d'une copie d'un article de presse.
Pierre regarda le disquaire d'un air incrédule.
— Son prénom est vraiment Leos ?
Le disquaire répéta d'un ton sec, ne tolérant visiblement pas que l'on mette en doute ses compétences musicales :
— Leos Janacek.
Pierre eut du mal à contenir sa joie. Il remercia vivement le disquaire, acheta le disque, prit les notes manuscrites et s'engouffra dans le premier métro en direction de la rue Nélaton.
Là, il gagna directement la « salle de concert » et rendit compte, triomphant, à son chef qui, avant d'appeler Maxime, écouta le début du disque.
Maxime, à son tour, se fit passer la sonate. Une fois l'audition terminée, il lut la note que le disquaire avait remise à Pierre :
« Leos Janacek (1854-1928). Sonate pour piano en mi bémol mineur de 1905. Elle est inspirée par un fait réel : la mort d'un ouvrier lors d'une manifestation des étudiants de l'université tchèque de Brno, le 1 er  octobre 1905. »
Le disquaire avait ajouté à la main : « La coexistence permanente d'émotions contradictoires donne à la musique de Janacek son caractère dramatique. » Ce qui n'ajoutait rien à la connaissance du dossier, mais avait dû lui procurer du plaisir.
Maxime sut que son premier pressentiment avait été le bon : le pseudonyme de Leos revêtait une signification particulière. C'était une pièce du puzzle.
— Nous sommes maintenant en représentation, Leos et moi.
Maxime se rapprochait de Leos, du moins le croyait-il.
*
Depuis qu'il faisait ce métier, Maxime respectait ses adversaires et essayait de les comprendre, c'était sa force pour les combattre. Qui était réellement Leos ? Quelles étaient ses raisons de trahir son camp ? En dépit du mode opératoire que l'homme avait choisi, il ne fallait pas se payer de mots : c'était une trahison qui pouvait lui coûter la vie. Leos avait dû longuement mûrir sa décision. Les difficultés de l'opération qu'il avait décidé de conduire ne permettaient aucune improvisation, Maxime le savait. Aussi, quelles que soient les raisons de Leos, Maxime était-il décidé à tout faire pour le protéger.
Il fallait respecter l'accord. Les conditions d'anonymat qu'imposait Leos n'étaient pas discutables, faute d'interlocuteur. Et sur ce point, Maxime devrait être très vigilant. Il avait appris à connaître ses analystes et, s'il ne doutait pas de leur loyauté ni de leur engagement, il se demandait si, l'occasion aidant, l'un d'entre eux pourrait céder à la tentation d'enlever le masque de Leos. Il était surtout soucieux des interférences qui pourraient intervenir entre les différentes équipes de surveillance classique de la DST et sa propre équipe. De cela il ne voulait pas, c'était un contrat entre lui, Maxime, et un inconnu, Leos. Et Maxime avait toujours respecté ses contrats.
Leos

Rien, cependant, dans ce qui avait été sa vie jusqu'à présent n'était a priori de nature à expliquer pourquoi Valta avait subitement décidé de créer Leos.
Né dans un petit village de Slovaquie, fils unique, Valta avait été choyé par ses parents. Son père occupait un poste à responsabilité au sein du Parti communiste, et la famille, comme la plupart de celles des membres du Parti, profitait de cette situation. Valta n'était pas un élève doué, c'était un enfant solitaire et frondeur. Il réussit à entrer à l'université de Prague et à en sortir diplômé d'économie non pas tant grâce à ses résultats scolaires qu'à l'aide de son père et des relations que celui-ci entretenait au gouvernement.
En juillet 1968, dans le climat d'effervescence du Printemps de Prague, sur les conseils de son père, Valta rejoignit la police alors tout occupée à aider les troupes soviétiques à envahir le pays et à écraser le socialisme à visage humain du Premier ministre Dubcek.
En intégrant la police, dans ce climat politique de répression violente, Valta fit le choix de son camp, celui de son père, celui du communisme et de la Nomenklatura. Celui de l'URSS contre l'agitation du Printemps de Prague, non pas tant par amour des Soviétiques que, comme tant d'autres, par inertie, par besoin de survie, pour préserver ses privilèges. Sans état d'âme, il assuma ce choix, pendant ces années de plomb, en pleine conscience, en donnant tous les gages possibles à la « Normalisation » engagée par le premier secrétaire du Parti, Gustav Husak. Il participa aux basses séances d'interrogatoire dans les appartements clandestins que la police politique utilisait dans la capitale et ses environs. Il appartenait aux brigades de voies publiques qui, en civil, quadrillaient Prague et avaient pour mission d'identifier et d'arrêter les contestataires du régime. C'était surtout la jeunesse qui était visée par la répression et faisait l'objet des « soins attentifs » de ces équipes spéciales. Pour sa mission, Valta disposait d'un appareil photo tandis que d'autres collègues possédaient des caméras. Le but était de photographier et de filmer les dissidents et les contestataires dans les manifestations ou lors de rassemblements pour les identifier et les arrêter. Le centre de la vieille ville de Prague était le terrain de chasse privilégié de ces équipes, il permettait aux hommes de se retrouver dans les brasseries autant pour boire que pour espionner et rapporter les propos subversifs. Ce travail convenait à Valta.
La Colline de Prague

En retour de ses années de loyaux et fidèles services, Valta fut muté au StB avec le grade de sous-lieutenant, le 20 juin 1978. Le siège des renseignements occupait sur la colline de Prague un large ensemble de bâtiments qui dominait la ville. Comme tous les services de renseignement du monde à l'Est ou à l'Ouest, il était affublé d'un surnom que lui avaient donné les officiers. Pour le StB, c'était tout simplement « la Colline ».
Le rituel des journées de Valta était immuable. Tous les matins, au poste d'entrée, il présentait sa carte professionnelle et s'attardait quelques minutes à bavarder. Il était considéré comme un homme affable et courtois, qui aimait beaucoup parler, ce qui, dans son métier, était la marque d'une certaine originalité. Puis il empruntait le vieil escalier qui menait au deuxième étage et à son bureau de la 42 e  division du département I. Dans le couloir, il croisait généralement l'un de ses collègues qu'il saluait sans s'arrêter.
Une fois arrivé dans la petite pièce qui lui servait de bureau, il se sentait à l'aise, retrouvant l'atmosphère qui lui était familière et qui le rassurait. L'odeur d'humidité permanente, qui avait imprégné depuis des années sol et murs, flottait dans le bureau sans que le chauffage, un radiateur électrique, suffise à y remédier. La pièce, qui disposait d'une fenêtre, était sobrement meublée avec un bureau en bois massif sur lequel reposaient un gros téléphone noir et une lampe orientable. Dans le coin droit, près de la fenêtre, se trouvaient un portemanteau et une petite table avec une machine à écrire.
Chaque matin, il avait à peine le temps de quitter son manteau que la porte s'ouvrait et qu'un de ses collègues apparaissait dans l'embrasure.
— Valta, café ! criait-il en souriant.
Valta levait la main et le suivait jusqu'à la pièce sans fenêtre, au bout du couloir, qui servait de miniréfectoire. Sur une épaisse table en bois transformée en comptoir, étaient posées en vrac des tasses de toutes dimensions. Sur le poêle, au milieu de la pièce, une grosse cafetière. Dans l'angle, des caisses contenaient des bouteilles de bière et d'alcool vides. Sur un des murs étaient épinglés des articles de presse relatant les performances sportives des équipes de football et des étiquettes de bouteilles de bière.
Valta détestait ce cérémonial du café, mais il n'avait pas le choix. Il était de bon ton d'y participer, cela faisait partie des traditions du service. Chaque jour, depuis son arrivée au département, la rencontre avec ses collègues à la pause café était une épreuve. Il ne supportait plus leurs blagues graveleuses et leur comportement critique le matin, qui devenait servile la journée. Valta, qui ne croyait en rien, ni en personne, s'amusait à penser que c'était sa concession à la bêtise humaine et à la bureaucratie, mais aussi une sorte de pénitence qu'il s'imposait pour poursuivre ses virées nocturnes dans les brasseries de la ville.
*
C'est englué dans ce quotidien qu'il apprit avec étonnement, un matin de novembre 1983, qu'il allait suivre une session de formation pour travailler à l'étranger. Cette formation ne garantissant pas un passeport automatique pour le monde, il prit ce stage comme une simple parenthèse, un moyen de rompre une routine et de changer d'horizon.
« L'Académie de musique », c'est ainsi que les officiers du StB surnommaient l'école où se déroulerait sa formation. Les bâtiments de l'école avaient autrefois abrité un théâtre où l'on donnait des concerts. Mais le sens que lui conféraient les officiers était bien différent, c'était une forme d'ironie et de cynisme, d'autodérision : de l'humour pragois.
La musique enseignée à l'école du StB n'avait rien à voir avec celle autrefois jouée dans ces locaux. C'était une musique confidentielle, sans public, dont les partitions étaient écrites à l'encre invisible par des bureaucrates sans autre talent que celui de tout faire pour survivre. Une musique qui se jouait seule, à l'étranger. Une musique qui détestait la sensibilité et exigeait de la détermination. Une musique qui ne s'adressait pas aux âmes, mais plus clairement aux corps.
Valta réussit brillamment les tests indispensables pour occuper un poste à l'étranger. Il s'était lié d'amitié avec l'un des instructeurs. La veille de son départ de l'Académie, ils terminèrent ensemble la soirée. Au moment où ils allaient se séparer, son compagnon de beuverie posa la main sur l'épaule de Valta.
— J'ai quelque chose pour toi.
Valta le regarda sortir de sa poche un boîtier noir.
— C'est un appareil d'enregistrement d'origine soviétique, une copie améliorée du magnétophone Nagra JBR si ma mémoire est bonne, utilisé par la CIA. Pas plus grand qu'un paquet de cigarettes ! Sa durée d'enregistrement et son silence d'utilisation en font une petite merveille indécelable. Les Russes en sont très fiers. C'est le seul magnéto à cassettes de la série Nagra. Ne perds pas les cassettes, elles sont spécifiques à cet appareil.
— Je ne peux pas l'accepter, il appartient au service.
L'homme partit d'un grand éclat de rire.
— Ne t'inquiète pas. Personne ne sait que j'ai cet appareil. Il te servira beaucoup plus qu'à moi, je ne partirai jamais à l'Ouest. Mais prends-en soin, c'est un outil formidable.
Ce « cadeau » surprit Valta. Depuis qu'il était rentré au StB, il n'avait guère eu le loisir d'apprécier les relations humaines. À la Colline, il avait plutôt découvert un champ d'affrontements, d'ambition et de lâcheté. Un monde d'enfermement administratif et bureaucratique terriblement triste.