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Subterfuges et cadres supérieurs

De
345 pages
Le roman Subterfuges et cadres supérieurs est une satire ironique des mœurs de direction d’entreprise, vus au travers de l’aventure d’un jeune Parisien envoyé en province. Cette satire s’applique aussi aux notables d’une petite ville. Ces derniers, en dépit de leur bigoterie, se montreront aussi retors que partout ailleurs. Ils mélangeront les affaires à la politique dans les rebondissements d’une comédie, où le héros et ses conquêtes féminines vont rivaliser de ruses pour essayer d’arriver à leurs fins.
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Subterfuges et cadres supérieurs




Martin Mouvant
Subterfuges
et
cadres supérieurs




ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2004
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-3049-9 (fichier numérique)
IS-7481-3048-0 (livre imprimé)


CHAPITRE I

PONTAL


Dans un bureau, les deux dirigeants d’une grande
société holding achevaient leur entrevue.
« Et Cormant ?
- A la direction de Pontal ?
- Biens sûr, voyons ! s'exclama le président.
- Mais Valois est déjà là-bas depuis que nous y
avons racheté Cofert-Engrais.
- N'oublions pas que vous n'avez enlevé Valois à La
Commerciale en Afrique que pour mieux l'y renvoyer dans
nos propres comptoirs. Chez Cofert, il n'assure qu'un
intérim de reprise en main en suppléant cette nullité de
Brunière, un héritage dont j'aimerais bien me débarrasser.
- Moi, je trouve quand même Cormant un peu jeune
pour la place, objecta Paray, le directeur général.
- Jeune ? vous croyez peut-être qu'il est naïf ? Allons
donc ! Quand nous lui avons confié l'acquisition de la
société Valcor, tout le monde s'y est laissé prendre et il a
réussi haut la main.
- Oui, mais on n'a jamais bien su comment il avait
opéré.
- Cela vous va bien de le dire ! depuis que vous
laissiez traîner ça !… Lui, au moins, il nous a amené
l'affaire sur un plateau avec autorité en moins de deux. Et
à pas cher en plus ! n’est-ce pas, vous, le grippe-sou ?
- Sans doute, mais, avec tout le bataillon de jeunes
loups que nous avons, il va faire des envieux.
- Laissez donc ces minets au sexe des anges. Vous
m’aviez dit aussi que vous aimeriez bien absorber le
confrère pontallais Monagra pour former avec lui la plus
7Subterfuges et cadres supérieurs
importante unité d’engrais de tout le littoral atlantique.
Pour cette manœuvre, Valois seul sera un peu court.
- Oui, mais avez-vous imaginé Cormant dirigeant du
personnel ?... insista encore Paray.
- Voyons ! il a déjà fait de l'exploitation industrielle
avant de venir chez nous ! »
Paray n’en démordit pas moins :
« Peut-être, mais, comparé à mes jeunes loups,
Cormant manque d'une peau d'âne en économie.
- Justement, à Pontal, il pourra y pourvoir puisqu’il y
a une université. »
Il ne restait à Paray qu’une dernière cartouche :
« Reste à savoir ce qu'il en pense.
- Allons ! après tout ce que vous venez de
m'objecter, pas de ces détails inutiles ! Moi, j'aime bien
Cormant : il vaut mieux que vous servir de factotum, ou
faire comme les autres des ronds de jambe en se regardant
le nombril. Alors, faites-le donc venir ici à votre bureau…
et aussi mon cher fils Bob pour qu'il cesse de toujours
tomber des nues. »

Ainsi venait d’être scellé l’exil en province de Bruno
Cormant, attaché de direction du groupe Finindel, par le
président Ferdinand Delmont et Paray, son directeur
général.

*

Dans un bureau plus modeste, assez convenable
quand même, Bruno Cormant s'échinait sur un dossier.
Cela ne lui était pas foncièrement désagréable, mais la
routine de n'être, de fait, que le secrétaire personnel de
Paray commençait à lui peser.
Il avait fait de solides études supérieures dans les
différentes disciplines des affaires. Après un premier essai
8Martin Mouvant

professionnel en province, où il avait fait surtout de
l'exploitation, celle-ci et l’éloignement de la capitale
l'avaient très vite lassé.
Il était alors entré par piston à l'état-major parisien
de Finindel, qui contrôlait de multiples activités :
industrie, immobilier, commerce et transports
internationaux. Il pensait y trouver des horizons à la
mesure de sa vigoureuse ambition de plus hautes
destinées, qu'il appréciait lui-même comme tout à fait
légitime. En toute simplicité.
Son actuelle position d'attaché de direction, assez
bonne sur une carte de visite, n'avait pas eu encore de
côtés vraiment exaltants en dehors de son concours à
l'acquisition récente de Valcor. Il n'y voyait pas non plus
d'ouverture vers un sommet tel que, par exemple, la
succession de Paray, ou même de Dumas, le secrétaire
général -à la rigueur. A la trentaine à peine passée, certains
auraient considéré ses appétits comme relevant du rêve
pur.
Coupant ces considérations, on vint lui annoncer :
« Monsieur Paray voudrait vous voir tout de suite dans son
bureau. »
« Encore des paperasses », pensa-t-il, désabusé. Il fut
tout de même un peu surpris de voir en entrant, en plus de
Paray, le président Ferdinand Delmont et son fils
Ferdinand-Georges, dit Bob, diminutif plus convenable
que « Jojo », sobriquet souvent précédé d’« affreux ».
Après les salutations, Paray prit la parole :
« Hum… hum… Le président et moi-même avons
souhaité vous voir pour que nous parlions un peu de votre
position… Nous avons beaucoup apprécié votre efficacité
avec la réussite de l'affaire Valcor. C'est grâce aux
éléments que vous avez su dégager que nous avons pu
l'acquérir dans les conditions favorables que vous
savez… »
9Subterfuges et cadres supérieurs
C'était pour Bruno un assez bel envoi de fleurs.
Dans son coin, Bob fit une grimace, car il savait
bien, lui seul, que Bruno Cormant avait beaucoup dû la
facilité de son succès à ses relations intimes avec la
secrétaire d’un dirigeant de Valcor. Le comble était que
Bruno, à cette occasion, lui avait à la fois soufflé sa petite
amie et tout le mérite de l’histoire -pour une fois où il
aurait pu se montrer capable de quelque chose ! Mais il
ruminait une vengeance.
N’ayant pas aperçu la grimace, Paray continua sur sa
lancée :
«… Aussi avons-nous pensé que vous auriez les
meilleures capacités, avec une mise au courant de
quelques mois, pour prendre la tête de notre nouvelle
filiale Cofert après l'intérim que Valois assure à ce poste.
Ce serait pour vous très formateur, et cela vous donnerait
un bel élargissement de vues… »
Les fleurs s'embellissaient, mais en même temps
pointaient leurs épines.
Bruno ne disait rien. Il pensait aux changements que
ce bel exposé impliquait. Certes, une direction générale de
filiale était une promotion rapide et cela ferait sans doute
quelques jaloux. Cependant -il le savait par la rumeur
intérieure-, cette filiale était complètement à réformer,
précédent patron en tête : il y avait un grand
rajeunissement à opérer dans les mentalités. Pas là une
sinécure à se faire vraiment des amis !
Et puis, ce nouveau fleuron de Finindel était à
Pontal. Il faudrait donc quitter Paris auquel Bruno,
Parisien de toujours, trouvait de joyeux agréments. Par
certains côtés, cette promotion ressemblait à une tuile.
«… et je crois, mon cher Cormant, continuait Paray,
que vous trouveriez là une première concrétisation de
votre valeur.
« Bien entendu, nous ne souhaitons pas vous
10Martin Mouvant

bombarder là-bas sans votre adhésion, mais nous
aimerions avoir déjà votre accord de principe.
-Euh…! oui… euh… bien sûr, c'est très
intéressant… je suis très flatté… bredouilla Bruno.
- Evidemment, il faudra que vous vous fixiez à
Pontal. Vous verrez, cette province est très particulière,
voire particulariste. Ce sera très intéressant.
-Ah oui…! oui… bredouilla de nouveau Bruno.
-Vraiment très intéressant, renchérit Ferdinand
Delmont. Vous sentez naturellement que le plus tôt sera le
mieux, car vous n'ignorez pas que Valois se trouve seul au
milieu de tous ces Pontallais qui lui manifestent à tout le
moins une passivité froide. Il a besoin dans un premier
temps d'un adjoint, qui lui succédera dès les changements
indispensables opérés. Un point encore : avant votre
nomination officielle, vous devrez obtenir un diplôme en
économie -à l’université locale par exemple- pour couper
court aux manifestations de rivalités dans la maison.
Se reprenant un peu, Bruno hurla presque :
« Mais c'est à Pontal ! et je suis installé à Paris ! »
Bob, dont les attributions chez Finindel étaient
principalement d'être le fils de son père, lui, était ravi : il
allait voir ce gêneur débarrasser le plancher. Il voulut
mettre son grain de sel :
« Vous savez, Pontal, c'est très bien, et mon ami
Valois fera tout pour votre meilleur accueil. De plus c'est
un excellent marin, qui a un superbe bateau ancré
maintenant au port des Arraux, la très jolie plage de
l'endroit. Si vous aimez naviguer… »
Bob ne disait pas qu'il appréciait aussi beaucoup
madame Valois qui était une fort jolie femme ; cela ne
regardait personne, et surtout pas ce petit Cormant qui lui
avait si bien fait porter des cornes. Il ne disait pas non plus
qu’il avait son œil de Moscou là-bas en la personne de
Fuchsier qui guignait la direction locale.
11Subterfuges et cadres supérieurs
« Bien entendu, nous vous donnerons toutes facilités
pour rendre la transition agréable, dit Ferdinand Delmont.
Nous vous laissons un temps de réflexion, cependant ne
laissez pas passer cette chance, elle pourrait ne pas se
représenter. Pontal ce n'est pas déplaisant, près de la mer
avec les Arraux tout près. C'est charmant, les Arraux : les
touristes y viennent même en vacances. »
C'était, ensemble, la carotte et l'image virtuelle du
bâton.
« Quel est le délai pour examiner la question ?
demanda Bruno. J’aimerais aller voir monsieur Valois à
Pontal avant.
- Bien entendu, mais faites vite ! Ça ira pour mardi
prochain ? »
Il fallait bien que ça aille ! Et Bruno Cormant
s'arracha à la compagnie de son président, de son directeur
général et de Bob.

*

La réflexion de Bruno ne fut pas une partie de
plaisir. Il était bien évident qu'une autre occasion devenait
problématique. S'il refusait celle-ci, les propositions
ultérieures iraient probablement à un autre. Par ailleurs,
Pontal pouvait être un tremplin à la condition de ne pas y
rester trop ; ce serait alors la voie de garage -en province.
Quand même…! à Paris, il avait son studio et sa vie
de célibataire libre, il y avait agréablement arrangé ses
habitudes, il avait ses amis de stade du Sporting, quelques
filles aussi… Tout cela n'était sans doute pas
irremplaçable, néanmoins, pour le présent, ce n'était pas
dépourvu d'attraits.
En fin de compte, il n'avait pas vraiment le choix.
Un brin résigné, il décida de tenter l'aventure provinciale.
Bah…! il pourrait toujours s'organiser pour passer
12Martin Mouvant

quelques week-ends prolongés à Paris, y achever de traiter
quelques dossiers en cours, et surtout ne pas perdre le
contact avec les hautes sphères, près de Dieu le Père,
Ferdinand Delmont, qu’on nommait souvent entre soi
simplement « Ferdinand », expression plus affectueuse
que critique, car Ferdinand aimait ses gens.

Après le voyage précurseur à Pontal et les
conversations avec Valois, cordiales certes, mais dont on
se demandait toujours s'il fallait les prendre totalement au
sérieux tant les particularités de Pontal semblait
déconcertantes -on y paraissait jouer en permanence Ces
*dames aux chapeaux verts -, cette aventure provinciale
laissa Bruno bien pensif.
Cependant, sans autre issue raisonnable, quelques
trois semaines après, un beau jour du début avril des
années cinquante, il était en route pour Pontal.
Il était parti à l'heure où la douceur de la jolie
lumière du matin tôt à Paris à l'arrivée du printemps
découvrait ce qu'il quittait avec regret. Puis il avait roulé
longuement, l'esprit dubitatif. Il se demandait ce qu'une
province, même particulariste, pouvait bien avoir
d'intéressant pour un Parisien, et un Parisien content de
l'être. Ce Pontal, au diable Vauvert, pouvait très bien
devenir un enterrement de première classe.
Tout en se rapprochant, Bruno appréciait qu'il ne
pleuve pas sur l'endroit -la Bretagne n'était pas tellement
plus au nord-, le ciel était simplement chargé, bas, morose,
peu réjouissant. Vers le milieu de l'après-midi, arrivée au
faîte d'une colline, la route découvrit brusquement Pontal
étalé sur la plaine qui menait La Sorron, le fleuve côtier du
lieu, par quelques sinuosités amollies jusqu'à son estuaire
bordé au nord par la plage des Arraux.

* Roman à succès (1921) de Geneviève Acrémant, décrivant la vie
étriquée d’une petite province.
13Subterfuges et cadres supérieurs
Le tableau découvert ne sautait pas aux yeux tant il
manquait de relief. A la seule vue de Pontal, le temps
devint crépusculaire. Au loin, l'horizon séparait d'une ligne
blanchâtre la mer sombre du ciel qui l'était à peine moins.
La Sorron, depuis le port de commerce, déroulait son
argent terni pour aller se fondre plus loin dans l'estuaire.
Le premier plan se marquait des traits plus foncés d'une
cité de vieilles murailles et de ses bâtiments couverts
d'ardoises. Comme Bruno entrait dans la ville, une brume
naissante s'épaissit et bientôt, de la terre au ciel, tout le
gris charmeur de Pontal dégoulina en pluie sur le nouvel
arrivant. Selon l'expression locale : c'était « la marée ».
Alors, à grands coups d'essuie-glace, il atteignit son Hôtel
Royal. Là, il fit monter ses bagages à sa chambre, il
s'installa dans un fauteuil et laissa son esprit aller.

Ce Pontal, qu'il venait d'atteindre, était à peine une
grande ville. Bien sûr, c'était la préfecture de la
Basse-Sorron, il y avait une Chambre de Commerce et
d’Industrie et aussi un évêché, mais ils étaient plus les
vestiges d'une position administrative que l’expression
d'une notoriété maritime, maintenant bien éteinte. Bruno
n'en revenait pas de se retrouver, arraché en moins d'une
journée à Paris et ses lumières, dans la grisaille éclatante
d'un trou de première grandeur. La réalité du présent ne
l'enchantait guère. Pontal était sans doute une promotion,
mais vers quoi ?
Pontal ne devait être qu'un passage à plonger au plus
vite dans les profondeurs de l’oubli. Il fallait qu'il
réfléchisse au moyen d'en profiter : d'abord examiner la
place, estimer ses ressources et en tirer le meilleur.
Et puis s'en sortir.
Il retournait ses pensées quand lui revint qu'il avait
laissé de côté une autre question, vraiment en suspens.

14Martin Mouvant

*

Eh oui ! Encore, il y avait Carine.

Ils s'étaient rencontrés à une soirée chez Didier et
Pascal Desbrosses, des amis communs.
Ce soir-là, Bruno était arrivé tard. Il n'aimait pas être
en retard à une partie, car il aimait prendre le temps de
jeter son dévolu sur une jolie fille et l'accaparer ensuite
pour lui seul, en flirtant plus ou moins selon la réceptivité
de la partenaire.
Ce soir-là, beaucoup déjà dansaient. Bruno
connaissait pour ainsi dire tout le monde, sauf une
Hollandaise à l'allure très nordique et à la plastique quasi
parfaite. Las, elle avait déjà sa cour d'admirateurs. Bruno
imagina que la soirée allait se passer sans aller butiner les
fleurs du Tendre.
Pourtant, Bruno adorait cet exercice pour épingler
une conquête de plus à un tableau de chasse déjà riche : il
avait une solide renommée de Don Juan.
Il avait une façon bien à lui de parvenir à ses fins. Il
fallait d'abord que la proie lui plaise. Il ne suffisait pas à
une fille d'être simplement jolie pour être élue : il lui
fallait de l'élégance et de la répartie dans la joute que
Bruno instituait, car le marivaudage, premier acte du jeu,
lui était un exercice particulièrement savoureux. Alors il
établissait un crescendo de séduction : par degrés, du
premier sourire aux premiers baisers, des premiers baisers
aux premières caresses, il poussait la partenaire à
l'exaspération pour qu'elle finisse, suppliante, par
succomber. Là, mieux même que dans l'accomplissement,
il savourait sa victoire.
Mais il lui était déjà arrivé de se retrouver de
chasseur en chassé. Souvent, Don Juan avait un cœur
d'artichaut ; alors restait le seul courage de la fuite.
15Subterfuges et cadres supérieurs

Ce soir-là, il était déjà résigné lorsqu'une dernière
personne fut introduite. Il ne la voyait encore que de dos,
mais ce que son œil critique examinait était satisfaisant. Il
voyait une fille blonde, élancée, de jolies jambes, juchée
sur de hauts talons. Elle portait une robe à danser rouge et
elle avait une grosse fleur, rouge aussi, piquée dans ses
cheveux. De dos, c'était très séduisant. Il alla vers elle
avec une petite angoisse : et si l'autre face était ratée ?
A ce moment, la nouvelle venue se retourna, et
Bruno eut un soulagement de plaisir : elle avait un fin et
ravissant visage, tout en éclat de sourire, avec de grands
yeux bruns, candides et malicieux. Au bout de quelques
secondes, il s'aperçut qu'il était là, immobile, les bras bêtes
le long des flancs, souriant béatement, séduit.
Heureusement, déjà on les présentait : « Bruno Cormant…
Carine Dorne. »
A peine eut-elle le temps de répondre que déjà
Bruno l'entraînait danser.
« Moi aussi, je viens d'arriver, dit-il, on dirait que je
n'attendais que vous. »
Elle rit d'un joli rire ouvert et spontané, et répartit :
« Eh bien ! voyez-vous, je me disais que je ferais
peut-être tapisserie en arrivant si tard.
- Cela vous arrive souvent de faire tapisserie ? »
Carine ne répondit pas, elle pensait à autre chose.
Bien que grande et perchée sur ses hauts talons, elle devait
encore bien lever les yeux pour arriver au regard de son
cavalier. Oui, il n'était pas trop mal ce bonhomme qui lui
avait sauté dessus. Elle le regardait mieux : il avait des
yeux gris-vert assez clairs, un visage régulier et un sourire
agréable. Qu'est-ce qu'un type comme ça pouvait bien
faire dans la vie ?... Pour l'instant, il dansait bien sans lui
écraser les pieds ; on prend toujours un risque quand on
met ses jolis petits pieds dans des chaussures légères pour
16Martin Mouvant

aller danser.
Alors elle se laissa aller et ils dansèrent, dansèrent…
sans que Bruno ne se sépare d'elle une seule fois. Pendant
la danse, il avait lancé son marivaudage favori. Carine s'y
prêtait merveilleusement : elle avait la répartie prompte,
piquante et drôle avec un brin de malice. Elle était très vite
arrivée à savoir que Bruno était attaché de direction chez
Finindel, mais elle avait dû concéder qu'elle était stagiaire
dans un cabinet de conseil ; pire : elle avait avoué qu'elle
n'avait pas de voiture, laissant Bruno savourer le plaisir
qu'il aurait à la reconduire chez elle dans le dix-huitième,
où elle occupait seule un cinquième rue Calmels.
Tout au long d'un babillage ironique et tendre, le
temps passa. Une valse de Brahms, transformée en boston,
donna une note délicieusement intime à leur duo dans le
matin commençant. Carine se serra contre Bruno, la tête
contre son épaule : le champagne, la fatigue, la musique
ou autre chose l'alanguissaient. A une brève halte au
buffet, Bruno regarda Carine dans un large miroir et il
s'aperçut qu'elle le regardait aussi ; ils se mirent à rire, déjà
complices.
A la fin de la partie, quand tout le monde se sépara,
Bruno proposa :
« Je vais vous raccompagner, car, moi, j'ai une
voiture que me fournit Finindel en échange de mes bons
services. C'est aussi une façon d'être "attaché". »
Carine était ravie, elle protesta pour la forme et se
laissa emmener sans en dire plus.
Une fois dans la voiture, Carine, bercée par le
chemin, bâilla puis s'endormit sur l'épaule de Bruno.
Quand il s'arrêta, il regarda Carine, aussi jolie endormie
qu'éveillée. Quand il lui prit la main doucement, elle eut
un regard perdu, retrouva ses esprits et sourit.
Ils descendirent de voiture et se retrouvèrent sur le
trottoir. Bruno poursuivit son jeu.
17Subterfuges et cadres supérieurs
« Etes-vous libre à dîner un jour de la semaine qui
vient ? mercredi ou…
- Je ne sais pas si…
- Disons vendredi, poussa-t-il. Vous ne donnez
sûrement pas de conseils le samedi matin : alors je passe
vous prendre vers huit heures et demi vendredi ?
- Mais je n'ai pas encore dit oui !
- Mais vous n'avez pas dit non, non plus : alors
vendredi ?
-… Vendredi. »
Bruno s'avança, prit Carine dans ses bras et esquissa
un pas de danse Il avait envie de l’embrasser et il se
rapprocha d'elle. Elle se dégagea doucement et alla vite
s'engouffrer dans son hall d'entrée, le laissant un peu déçu.
Le cœur d’artichaut n’avait pas eu son content.
Ce soir-là, avait commencé l'aventure de Carine et
de Bruno.

Le vendredi, ils allèrent dîner rue du Beaujolais au
Plancher des Vaches, où Paul, le patron, et son personnel
engendraient une atmosphère joyeuse et débridée. On y
dansait sur le verre et la faïence pilés des verres et des
assiettes, qu'il était de bon ton, une fois vidés, de ne pas
laisser regagner la cuisine. Que c'était drôle ! Quand on en
avait assez, on avait juste à traverser la rue pour aller chez
Milord l'Arsouille. Bruno connaissait ses classiques :
Voulez-vous séduire une femme ? Faites-la rire.
Cette fois, quand Bruno raccompagna Carine, au
moment de lui dire bonsoir, il la prit contre lui et
l'embrassa avec délices. Ils prolongèrent l'instant, puis
Carine, après un dernier baiser, s'envola encore vers son
cinquième sans se retourner.

Ils sortirent de nombreuses fois ensemble :
restaurants à la mode, cabarets, théâtre ou concerts. Ils
18Martin Mouvant

allaient ensemble chez leurs amis : on ne les invitait pas
l’un sans l'autre. Ils se disaient « tu », aussi.
Cela dura, dura… C'était des fiançailles avant la
lettre, se prit à craindre Bruno.

Un soir, Bruno était allé chercher Carine. Pendant
qu’elle se poudrait le nez, il tenta une suggestion :
« Cela fait déjà de nombreuses semaines que nous
sortons ensemble et je viens chez toi chaque fois.
Cependant, comme tu n'as pas encore honoré mon
modeste logis de ta présence, vendredi soir, je te ferai les
honneurs de mon palais rue Moissan : c'est toi qui viendras
me chercher.
- Ce n'est pas très convenable… mais si tu veux… »
admit Carine, d'un ton contrit qui se voulait résigné.

Ce soir-là, Carine arriva rue Moissan avec près d'une
demi-heure de retard. Voulait-elle se faire désirer ? ou
avait-elle un moment d'hésitation ? Elle sonna néanmoins.
Bruno lui ouvrit et l'introduisit dans son intérieur de
célibataire. Après avoir longuement embrassé Carine,
Bruno proposa :
« Nous allons fêter cette inauguration. Tu peux
mettre ton manteau et tes petites affaires dans la penderie
de l'entrée.
- Je croyais que nous allions dîner ?...
- Oui, mais j'ai préparé une bouteille de champagne
pour honorer un visiteur de marque.
- Qui çà donc ?
- Toi, toute seule… »
Bruno mit de la musique douce, alla chercher le
champagne, le déboucha, remplit les verres, leva le sien et
dit :
« A toi, à nous. »
Ils burent un peu et Bruno suggéra :
19Subterfuges et cadres supérieurs
« On danse ? »
Ils dansèrent étroitement enlacés, burent encore un
peu, s'embrassèrent et s'embrassèrent encore. Carine était
tout étourdie, un peu ivre, avec le sentiment de ne plus
s'appartenir totalement. Elle avait passé le temps des
petites oies blanches, mais se trouvait surprise dans
l'accomplissement de ce qu'elle désirait au fond. C'est avec
apaisement qu'elle sentit Bruno la soulever de terre, la
porter dans ses bras et l'emmener vers sa chambre. Là, ils
s’envolèrent dans le tourbillon de désirs trop longtemps
contenus.

Ce soir-là, ils n'allèrent pas dîner en ville. Le matin
les trouva l'un contre l'autre dans un mélange de satiété, de
ravissement, d'étonnement et de quelque crainte de se
découvrir enfin complètement. Ils restaient en silence
n'osant le rompre de la fadeur des paroles. Ce fut Carine
qui rompit ce silence :
« Bruno… Bruno !...
- Oui…?
- Oui… tu m'aimes ?
- Embrasse-moi, répondit-il.
- Qu'allons-nous faire maintenant ? Moi, j'ai envie de
me marier avec toi. Et toi ?
- Bien sûr… embrasse-moi.
- Oui, mais réponds-moi vraiment !
- Oui… moi aussi. »

Des semaines passèrent. Carine voulait donner un
caractère officiel à leur idylle : elle voulait se marier.
C'était, en plus de l'amour, le désir d'une position à
laquelle elle aspirait depuis ses tendres années.
« Madame… » : c'était un accomplissement ! Et puis elle
avait déjà coiffé sainte Catherine, seulement voilà, le
prince charmant ne s'était pas encore manifesté.
20Martin Mouvant

Bruno, lui, était surpris : il balançait entre le
penchant du cœur d’artichaut et l’appel de la fuite. Il en
vint à dialoguer avec lui-même : « L’aventure avec Carine
a un charme exceptionnel. -Et puis, elle est la dernière en
date. -Le mariage ? -Tu n’y as jamais vraiment pensé.
-Mais avec Carine ? -Bien sûr, seulement le mariage ça
dure ! » Le dialogue tournait court quand lui revint la
nouvelle toute chaude que venait de lui asséner Finindel.
Le dialogue reprit : « Mais voilà ! cette affaire de
Pontal peut me fournir une porte de sortie ! -Si tu as envie
de t’en arrêter là ? -Ou le temps de réfléchir. -Cependant,
comment vas-tu lui annoncer que tu vas partir pour la
province, la petite province, y rester peut-être un an, sans
doute plus ? -Sans rompre, quand même ? »
Autre chose lui revint : « Professionnellement,
Carine, tient à son cabinet de conseil, et aller dans ce trou
perdu ne l'enchantera guère. -Alors, elle peut très bien
faire ta décision toute seule. »
Il était urgent d'attendre.
Finalement Bruno, sachant qu'il avait une carte à
jouer chez Finindel, pensa encore : « Pourquoi tout de
suite ? alors que je peux prétendre que j’ai à faire une
intervention, sans préciser de durée. Je me ménage ainsi
des retours à Paris douillets. -Salaud, va ! »

Ce soir-là, Carine attendait Bruno chez lui. Elle avait
fait une première installation de quelques petites affaires,
et il lui avait donné une clef.
Bruno rentra. Il était embarrassé et cela se voyait.
« Bruno chéri, quelque chose ne va pas ?
-Non, je vais seulement devoir donner un coup d’œil
à une affaire de Finindel à Pontal. Et ça me barbe ! Pas
l'affaire, qui est très intéressante, seulement le pays, qui est
très "petite province rétrécie".
- Est-ce que cela te prendra tout ton temps ?
21Subterfuges et cadres supérieurs
- Non, seulement la plus grande partie. Mais il y aura
les week-ends…
- Et moi ?
- Aimerais-tu aller habiter Pontal ?
- Mais je ne peux pas ! mon cabinet de conseil,
Talon, Magnien et Talon, est à Paris. C’est juste le
moment où je commence à faire ma place chez eux : on va
me confier complètement un premier vrai dossier. »
Bruno resta muet, Carine venait, toute seule,
d’avancer le bon argument.

























22CHAPITRE II

PREMIERS PAS


Le lendemain de son arrivée, Bruno quitta son hôtel
et se rendit à pied chez Cofert-Engrais, place de la
Couronne toute proche. Portant sa serviette comme
l'écolier le jour de la rentrée, il entra dans le hall et fut reçu
à l’accueil par une dame à lunettes, entre deux âges, que
manifestement il dérangeait. Elle lui demanda sans
aménité particulière ce qu'il voulait.
« Monsieur Valois, s'il vous plaît.
- Avez-vous rendez-vous ?
- Oui, je suis monsieur Cormant.
- Si vous voulez bien attendre quelques instants… »
Et la réceptionniste se réassit, continuant un travail
aussi important qu'urgent sans daigner faire un geste pour
annoncer l'arrivant. Il décida d'attendre sans rien dire pour
observer l'évolution des choses. Au bout d'un moment,
jugeant quand même l'attente longue, il revint près de la
sentinelle et lui demanda si monsieur Valois avait été
prévenu.
« Monsieur Valois est occupé ! objecta sèchement la
préposée.
- Pourriez-vous néanmoins lui dire encore que je suis
là ?
- Mais…! »
Là-dessus -ô surprise !-, Valois apparut descendant
de l'étage supérieur, souriant, les bras ouverts.

Valois n'était pas très grand mais il était robustement
constitué, taillé à coups de serpe. Il avait le regard bleu
clair moqueur de l'ironie à froid et devait être direct à la
limite de la brutalité. A quarante-cinq ans, on le voyait
23Subterfuges et cadres supérieurs
aussi encore facilement farceur, très farceur même.
A cette première impression, on devait ajouter
quelques travers. De temps à autre, il ne dédaignait pas
d'être grossier pour heurter quelque précieux. Il venait
d’Afrique, où on transpire beaucoup, donc où on boit aussi
beaucoup. De l’eau d’abord, puis on y met un peu de
whisky, ensuite. Et l’Afrique, ça rend aussi assez fainéant.
Sauf pour les femmes -beaucoup les femmes même. Si on
passait sur impression et travers, par dessus tout, Lucien
Valois était marin : il aimait la mer et naviguer,
continuellement…
Il se résumait bien lui-même en lançant son
optimisme par un « Torche un coup dans la mer bleue ! »,
ou en jetant un « Ah ! quel beau bateau ! » en voyant une
coûteuse inutilité. Comme sa première image, sa pensée
était brève, un peu rigolarde et sans fioritures.

Une fois entrés dans le bureau de Valois, sur la porte
duquel figurait « Lucien Valois » sans titre précisé, ce
dernier demanda :
« Je parie que cette vieille chouette vous a fait
mariner exprès. Encore un coup comme celui-ci et je vais
la remettre à frotter derrière un balai. Mais elle est bien
l’illustration de la bataille de tous les instants qu'on doit
livrer aux Pontallais. Pour l'instant, nous allons faire le
tour de la maison pour vous présenter les gens. »

Sans frapper, ils entrèrent en coup de vent chez un
monsieur grisonnant, distingué, un peu raide, dont la porte
annonçait : « Patrick Brunière Directeur Général ». On ne
fit qu’entrer dans son magnifique bureau pour en sortir
après les strictes présentations.
« Ce monsieur est vraiment très bien installé,
remarqua Bruno.
- Oh oui ! comme un bernard-l’hermite dans sa
24Martin Mouvant

coquille.
- Et que fait-il actuellement ?
- Rien, comme par le passé : il attend la retraite. Ce
n'est pas un mauvais cheval, néanmoins, il faut y prendre
garde, c'est le "pater familias" de la moitié de la maison.
Ici, tout le monde est plus ou moins cousin, neveu, ou
même gendre de Brunière. D'ailleurs c'est son gendre que
nous allons voir maintenant. »

Arrivés à une porte à l'enseigne de « Erwan Fuchsier
Sous-Directeur », Valois l'ouvrit sans plus de
ménagements que la précédente.
Fuchsier était un grand échalas dégingandé de type
euclidien, en ce sens qu'il avait bien une hauteur, une
vague largeur, mais qu'il était quasi totalement dépourvu
d'épaisseur comme le plan dudit Euclide. En ce moment, il
téléphonait sans se déranger d’un pouce pour les arrivants,
parlant plus de bateau et d'accastillage que d’engrais
fertilisants.
Valois et Bruno s'assirent en attendant. Valois en
profita pour souffler à Bruno :
« Ici, le bateau, c'est toute la vie : on vous mesure à
l'aune de la longueur de votre bateau. Malheur à vous si
vous n’êtes nanti que d'un quelconque mouille-cul ! Moi,
j'ai une unité qui me place parmi les gens fréquentables,
mais j'ai commis une lourde faute : aux dernières régates
locales -manque de chance-, j'ai gagné. Pour un étranger,
on a trouvé ça d'un mauvais goût ! Depuis, les grenouilles
locales me regardent comme le pavé qui a eu le culot de
venir tomber dans leur marigot. »
Fuchsier semblait en avoir enfin fini.

*« Alors ? votre "canottt "a enfin fait son trou dans

* Dans le milieu marine, on prononce canot en faisant sonner le t final.
La désignation canot s’étend indifféremment d’un youyou à un
25Subterfuges et cadres supérieurs
l'eau, fit Valois d'un ton goguenard. Je vais pouvoir vous
présenter monsieur Bruno Cormant qui vient de Paris pour
être mon attaché de direction. Il est, en plus du commerce,
diplômé aussi en gestion et en droit. »
A cette nouvelle, le visage de l’euclidien s’allongea
comme l’image accablée d’un échappé de roman russe
pour marmonner :
« Alors nous n'aurons pas grand-chose à voir
ensemble.
-Au contraire, répartit Valois, il va examiner vos
méthodes. Et, bien sûr, je compte sur vous pour assurer à
monsieur Cormant une collaboration dévouée. »
Cela affirmait la position relative de Cormant et
Fuchsier, que ce dernier aurait voulu à l'inverse pour
laisser à ce Cormant les tâches obscures d’un petit
nouveau.

Une fois sortis, Valois rappela :
« Ce gendre de Brunière pousse des peaux de banane
sous les pieds de tous ceux qui le côtoient. On dirait que
ça l'amuse d'allumer des incendies et de se retirer après
pour voir le feu. Je crois même qu’il va bientôt apprendre
à jouer du luth pour mieux imiter Néron. Entre Fuchsier,
Brunière et Laget, un commercial de bureau, ils sont au
moins deux de trop. Comme ils ne font pas grand’chose,
ils fouinent partout pour trouver un peu de vase. Ici
remuer la vase des intrigues intestines est une occupation
passionnante, et c’est très typique du lieu. Fuchsier
essaiera de vous faire toutes les crasses possibles ; il ne
faudra pas vous laisser marcher sur les pieds, coincez-le le
premier, cela fixera bien les positions.
« Je dois vous prévenir : il s'est fait introduire auprès
de Bob Delmont par une relation de bateau au cours d'un
quelconque raout et ils sont maintenant comme cul et

yacht d’une certaine importance.
26Martin Mouvant

chemise. Moi-même, je suis au mieux avec Bob : nous
nous tutoyons après quelques soirées mémorables passées
parmi ses familiers. Il semble beaucoup apprécier ma
femme, et même un peu au delà. »
Continuant la visite, Bruno Cormant s'enquit alors
auprès de Valois :
« Donc Brunière est sur une voie de garage, mais il
paraît peser encore lourd. Quelle est sa destination à court
terme ?
- A court terme, une mesure d'exclusion aurait
localement un effet déplorable. J'essaie seulement
d'imaginer comment on pourrait le pousser vers une
retraite anticipée à prendre sous forme de démission pour
sauver les apparences. Seulement le bougre a une santé de
fer et il est riche comme Crésus, alors il discutera le côté
pécuniaire de l'affaire avec acharnement.
- Et pour Fuchsier ?
-Si on pouvait s'en défaire, quel débarras ! Là aussi,
on a le problème de l'aspect de l'éjection aux yeux des
Pontallais, et en plus il faudrait encore se garder de Bob. »

Juste réflexion. Si Valois tirait des plans sur la
comète pour tonifier Cofert, Fuchsier s'en préoccupait de
son côté à sa manière, mais pas tout à fait dans le même
sens. Bruno et Valois n'étaient pas sortis depuis trente
secondes qu'il décrochait son téléphone pour appeler Bob.
« Tu sais, Bob, je viens d'avoir la visite de Valois
flanqué du petit nouveau. J'avais espéré un moment que
cet animal de Valois n'aurait pris personne avec lui ou
qu'on aurait pris quelqu'un d’ici.
- Tu pensais à toi ?
- Bien sûr ! Moi, au moins, je suis pontallais.
- Je crois qu’il ne faut pas abandonner : au siège à
Paris, on ne sait toujours pas comment les questions de
direction vont évoluer. Il faut préparer le terrain : tu
27Subterfuges et cadres supérieurs
devrais manigancer un traquenard au blanc-bec, en
essayant de te faire mousser.
- Oui, mais ça va nécessiter toute une mise en scène.
Il faudrait, de ton côté, que tu puisses attaquer le président,
ton père, en lui parlant d'une affaire qu'on pourrait faire
rater en mettant ça sur le dos de ce Cormant.
- Bonne idée ! Il faut que je voie ce que je peux faire
- J'avais pensé à une cargaison d'un phosphate
inutilisable, suggéra Fuchsier.
- Mais oui ! voilà ce qu’il nous faut !
- D’accord, je vais échafauder ça et je te rappelle à la
première occasion. » conclut Fuchsier.
La contre-attaque était lancée.

*

Pendant ce temps, Valois enchaînait :
« Nous n’allons pas nous éterniser chez Laget, vous
aurez tout le temps de le voir plus tard. »
A peine la porte ouverte et presque aussitôt
refermée, Bruno eut juste le loisir d’entrevoir un petit
vieux racorni qui les salua à peine. Néanmoins, Valois
signala :
« Ce Laget est un drôle de pistolet. Nous ne sommes
pas au mieux ensemble, mais il a une précieuse qualité :
c’est une véritable encyclopédie pontallaise. Faites-en
votre profit. Maintenant, nous allons voir le gynécée et sa
kadine… ce qui est une façon de parler, car c'est une
vieille fille. En parlant de filles, ici, vous n’allez pas être
gâté, elles sont toutes moches, pontallaises en somme. »

En ouvrant la porte du Secrétariat Principal, on
découvrait une espèce de salle de classe de dactylos
alignées et, pour compléter l'illusion, leur faisant face, une
maîtresse d'école plus vraie que nature. On en voyait
28Martin Mouvant

d'abord le chignon, grisonnant, piqué d'épingles qu'on
aurait prises pour des aiguilles à tricoter dans une pelote
de laine ; puis, derrière des lunettes perchées sur le bout du
nez mince, des petits yeux noirs et mobiles ; la bouche,
mince aussi, était surmontée d'une ombre prononcée de
moustache ; le tout était déjà ridé, mais l'expression
générale était impérieuse. Valois présenta :
« Monsieur Bruno Cormant, attaché de direction,
directement à mes côtés… Mademoiselle Adélaïde
Crochet, chef du secrétariat. »
Tout de suite, Adélaïde essaya ses talents de
racoleuse de patronage :
« Oh, monsieur Cormant ! Finindel m’a déjà dit que
vous n’étiez pas encore marié. Alors, comme ce serait bien
que je vous fasse rencontrer quelques beaux partis de nos
vraies jeunes filles pontallaises ! »
Un instant sidéré, Valois éclata :
« Adélaïde ! je ne sais pas si vous avez à caser une
de vos petites camarades des concours de vertu, mais vous
allez ficher la paix à monsieur Cormant et vous cantonner
à régner sur votre volière de dactylos sans jouer les mères
maquerelles des enfants de Marie ! »
Sur ces fortes paroles, ils laissèrent Adélaïde avec
ses filles. Valois précisa :
« Adélaïde Crochet est une lointaine cousine de
Brunière, c’est une vraie harpie qui s'attaque à tout ce qui
n'est pas pontallais et qui ne se baigne pas tous les jours
dans un bénitier. Elle est aussi de tous les complots qui se
trament dans la maison ; et Dieu sait s’il y en a ! »
En fin de leur course, ils se retrouvèrent au bureau
de Valois, où il commentèrent les rencontres de la
matinée. Arrivés à midi, Valois annonça :
« Cet après-midi nous irons aux usines. Il y a là-bas
un directeur à peine suffisant, qui est en harmonie avec les
rafistolages au fil de fer de la mécanique. Mais ça tourne
29Subterfuges et cadres supérieurs
quand même, et, tant que ça rapporte des sous aux
actionnaires, la vie est belle. Alors…
« Aujourd'hui, je ne peux pas déjeuner avec vous, je
suis déjà pris ailleurs. Mais, si vous voulez, ce soir je vous
emmène à la soirée du Yacht-Club, où vous pourrez
essayer de pénétrer l'esprit pontallais -bien qu’il soit
imperméable à tout ce qui vient de l'extérieur.
Habillez-vous pour le soir et voici une invitation, ce sont
les deux sésames indispensables. »
Resté seul, Bruno médita sur la toute fraîche
présentation de Cofert qui apparaissait comme une réunion
de Machiavel, Gaston d’Orléans et la Grande
Mademoiselle, tenue au milieu d’un panier de crabes, avec
en toile de fond la radieuse lumière de son arrivée à la
Basse-Sorron.
L’idée était bien là : en sortir. Mieux : au plus vite.

*

La réunion annoncée du Yacht-Club avait lieu Chez
Le Guen à Basse-Molaine sur les bords de La Sorron.
Entre deux hauts murs, un portail ouvrait sur un jardin
assez ordinaire entourant une grande maison
campagnarde. On n'apercevait pas tout de suite -discrétion
pontallaise- le vaste bâtiment qui abritait la salle de
réception principale, très confortablement meublée, où il y
avait même une piste de danse parquetée.
L’après-midi, la visite aux usines de Bruno ne lui
avait pas montré de merveilles mais l'avait couvert de
poussière. Il avait fait maintenant toilette, et dûment passé
le smoking de rigueur.
Arrivé sur les lieux, il avait tendu le sésame de
l'invitation à un huissier figé et muet. Il entra. Il y avait
déjà du monde. Les gens l'ignoraient ou lui montraient une
curiosité froide. Il chercha Valois sans le trouver, sans
30Martin Mouvant

doute pas encore arrivé. Il se trouva une contenance et
attendit en observant l'assistance. L’assemblée, en
smoking et robe du soir, papotait à voix basse. Pas de
tumulte. Pas de foule. Les Pontallaises ? Pas terribles.
Quelques rombières fripées, certaines parées comme des
châsses, constituaient l'essentiel de l'élément féminin.
C'était guindé, distant et plutôt terne.
Se tournant vers l'entrée, il vit enfin arriver Valois
avec à son bras une très jolie brune, un peu voyante dans
sa robe dorée, mais de loin déjà très attirante. Valois et son
épouse serrèrent quelques mains et vinrent vers Bruno ; on
se présenta et on eut de grands sourires. Avec ces
nouveaux arrivants, on aurait dit qu'on venait d'allumer
enfin les lumières.
Laura Valois, qui était toute pétulance, vint attraper
le bras de Bruno à deux mains et annonça : « Avant que
vous ne me disiez "madame", appelez-moi Laura, je vous
appellerai Bruno, nous gagnerons du temps. » Bruno
pensa : « Du temps sur quoi ? » Laura Valois, avec son
teint exotique, ses yeux noirs et son parfum capiteux,
dégageait un nimbe de séduction provocante. Valois, lui,
souriait, habitué sans doute. On papota un peu, puis, au
bout d’un moment, une cloche de bateau donna le signal
du dîner.
Valois alla disposer tout son monde à une table
réservée. Il y eut la présentation d'une dame mafflue et
muette, et d'un couple très « fonctionnaires endimanchés »
mais assez sympathique. Valois se plaça entre la dame et
le fonctionnaire, qui resta flanqué de son épouse. Bruno se
retrouva à la gauche de Laura.
Une fois assis, le vin aidant, l'atmosphère se détendit
et on essaya de rompre la glace. Là, illusion ou hasard, il
sembla à Bruno qu'on lui frôlait la jambe. Ce n’était ni
illusion ni hasard : Laura lui faisait vraiment du pied. Elle
gardait un sourire angélique et babillait avec le
31Subterfuges et cadres supérieurs
fonctionnaire, qui se révéla être un professeur d’université
revenu à Pontal après avoir fait moisson de nombreux
titres ailleurs. Vers la fin du repas, Laura alla jusqu'à saisir
la cuisse de Bruno de sa main gauche. Bruno était pour le
moins surpris, cependant, il ne se déroba pas, sans savoir
où il allait bien aboutir. Valois, après des essais
infructueux avec la muette, bavarda avec la fonctionnaire.
Il devait lui raconter des histoires paillardes, car elle
rougissait en riant poliment.
On s'était mis à parler de bateau quand le président
du Yacht-Club vint annoncer qu'on allait pouvoir danser.
La piste de danse s'illumina faisant apparaître un
orchestre, qui entama tout de suite une valse. Valois invita
la fonctionnaire, laissant la grosse dame au professeur et
Bruno avec Laura. Hésitant, Bruno proposa :
« Nous dansons ?
- Pas encore…
- Pourquoi donc ?
- Je n'aime pas ces danses agitées, je ne peux pas
m'exprimer sur ce rythme. Parlons un peu de vous en
attendant. »
Au bout de quelques instants, Bruno avait bien parlé,
mais, prudemment, de sujets professionnels. Laura fit de
son mieux pour paraître intéressée. La valse passa, puis
une seconde. Enfin une troisième valse acheva la série.
Une brève césure déboucha sur un roulement modulé de
maracas, qui s'enfla et se développa en une calypso
langoureuse. Laura laissa tomber net sa conversation, tira
brusquement le bras de Bruno et, s'accrochant à lui,
l'entraîna tout de suite sur la piste, où elle entama un
rapprochement savant. Quelques Pontallais suivaient
Laura d'un œil offusqué plus qu'amusé. Valois avait
disparu on ne sait où et le professeur avait ramené sa
péniche de grosse dame au port.
Laura était souple et ondulait avec aisance, devenant
32Martin Mouvant

à chaque mesure un peu plus collée à son danseur, un peu
embarrassé quand même.
« Vous dansez bien la calypso, avança Bruno, qui
n'avait pas grand-chose à dire en attendant la suite des
événements.
- La danse, c'est comme l'amour : il faut apprendre à
connaître son partenaire. »
Bruno se tut. Laura, dansant, faisait à chaque mesure
plus corps avec lui. Le rythme, déjà lent, devint peu à peu
un balancement sur place. La main droite de Laura alla se
placer autour du cou de Bruno. Bientôt son autre main la
rejoignit, l’obligeant, s'il ne voulait pas rester les bras
ballants, à la tenir enserrée par la taille. Tout en se
balançant collée à Bruno, elle le poussait vers le couvert
d'une grande plante verte. Là, elle se blottit au plus près de
lui, la tête nichée au creux de son épaule. Le balancement
qui tenait lieu de danse se ralentit comme son étreinte se
faisait plus pressante. Elle renversa alors la tête en arrière,
la bouche entrouverte, les yeux fermés, toute en attente.
Mais Bruno ne se pressait pas… pas assez. Alors elle lui
passa vivement les mains derrière la nuque et l’embrassa
avec une ivresse animale. Cela dura un peu. Au bout d’un
petit moment, il se dégagea pour prévenir :
« Dansons, sinon nous allons nous faire remarquer. »
Heureusement la plante verte était fournie !
« As-tu aimé ? » dit Laura, les yeux brillants.
Bruno sourit sans répondre. La situation était
déconcertante. Laura, après tout, était loin d'être
repoussante ; alors il la ramena vers le coin sombre et lui
rendit le baiser. Il fallait être poli quand on savait que
l'enfer n’a pas de pire furie que la femme dédaignée. Plus
tard, à l'occasion de quelques nouveaux rythmes
langoureux, ils retournèrent encore sous la plante verte. A
la fin de la dernière danse, Laura, trouvant que la
rhapsodie de cette soirée avait quelque chose d'inachevé,
33Subterfuges et cadres supérieurs
souffla à l'oreille de Bruno :
« C'était bien ce soir, mais j'aimerais tant que nous
puissions continuer un jour. Pas toi ? Ne dis rien, je te
téléphonerai. »

Il regagnèrent leur table. Valois n'était toujours pas
là. Laura s'envola un moment au bras d'un autre cavalier.
La péniche aussi. Bruno resta seul avec le professeur,
parlant de pluie, de beau temps, de bateau, quand lui revint
à l'esprit le « vous devrez obtenir un diplôme en
économie… » de Ferdinand Delmont. Le diplôme, bien
sûr, mais user à nouveau ses fonds de culottes sur un banc
d’université n'était pas une jouissance en soi, et on devait
pouvoir trouver des accommodements avec le ciel de cette
université. Le professeur était peut-être un envoyé de ce
ciel. Bruno l’attaqua :
« Dans quelle matière enseignez-vous ?
- La philosophie comparée.
- Ah ! Vous devez sûrement connaître d'autres
enseignants ?
- Oui, bien sûr, je suis déjà venu ici avant mon
mariage avec Sophie.
- Connaîtriez-vous par hasard un professeur en
économie ?
- Certainement. Entre autres Borel et Darron, qui
sont des maîtres.
- Et le doyen ou le président de l'université ?
- Mais… je suis Raoul Dupont, le président de
l'université !
- Ah…! ah !
- Poursuivriez-vous quelques études ?
- Euh…! en un sens, oui. J'ai une assez solide
formation générale, mais je porte un grand intérêt à
l'économie et j'aimerais assez y obtenir un diplôme
supplémentaire. L'ennui est que mes occupations
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