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Tam-Tam de deuil

De
310 pages

« Yagbéni était trempée de sueur. Ses mains pédalaient dans l'air comme les pieds d'un cycliste. À force de s'égosiller, elle était devenue aphone, la tête lui tournait, ses yeux pleuraient de joie, ses joues se gonflaient de fierté maternelle. À deux doigts d'exploser, ses tympans bourdonnaient comme une ruche. Elle arrêta ses contorsions pour reprendre haleine, mais bousculée par des fêtards effrénés, assommée par des décibels criards et assourdissants, elle quitta le salon et franchit le seuil de la porte de sortie. C'est alors qu'elle réalisa instantanément que tous les singes hurleurs du monde réunis n'auraient pas poussé des hurlements aussi effrayants, aussi sinistres que ceux que poussait la jeune fille. Cette fois, elle a vu le diable en chair et en os, murmura l'hôtesse de céans. »


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-81216-2

 

© Edilivre, 2014

1
Grande est ma fureur

Hier, j’ai divorcé, moi Toulia Malipassa, après un an de mariage, quatorze mois très exactement. J’ai divorcé de Valikéngué, mon premier mari.

Tout s’est passé très vite. Les juges coutumiers ne laissent pas traîner les divorces en longueur. Ils n’ont pas à citer et à coucher sur papier une batterie de lois et leurs articles. Leur seul et unique décret est le bon sens. Aussi, quand une personne décide de divorcer, il lui suffit d’invoquer un motif valable pour se voir accorder le divorce.

En un peu plus d’un an de mariage, je n’avais rien à me reprocher. Je me croyais irréprochable. Mais il y a trois jours de cela, l’humeur de mon mari s’était assombrie. Car il avait trouvé dans son plat un iule vivant. Le mille-pattes s’était probablement glissé dans la marmite pendant la nuit, par un trou qui se trouvait dans le couvercle. Mais c’était bien moi qui l’avais servi à mon mari, sans me douter qu’il se cachait sous les feuilles de manioc. J’étais désolée, navrée, et bien que je me fusse confondue en excuses, il me semblait que sa colère enflait comme les crues exceptionnelles de notre rivière. Je tentai de le comprendre en me mettant à sa place. Et je découvris que la vue d’un iule me révulsait, que sa laideur me faisait horreur et l’idée même qu’il se fût trouvé dans mon plat eût suffi à me dégoûter de tous les plats du monde. Je demandai pardon à mon mari, sans chercher à me justifier. C’était un accident. Et ce genre d’accident, bien que notre foyer ne l’eût encore pas déploré, était fréquent dans la région. Parmi les habitants les plus prolixes du bourg, on comptait les iules, les scolopendres et les forficules. On les trouvait partout : sous les pierres, les cailloux, dans les trous creusés par des rats, dans les arbres, les poches des pantalons, les lits et malheureusement, de temps en temps, dans les marmites et les assiettes. Quand il faisait très chaud, ils se retiraient dans leurs repaires pour guetter le crépuscule, la nuit ou une pluie soudaine qui viendrait les tirer de leur torpeur. Le climat, ensoleillé, mais tempéré par la forêt luxuriante et surtout par l’Oubangui qui dessert le bourg, semblait leur convenir à merveille.

Banga Mobay réunissait, outre ses bestioles, assez d’âmes pour être considérée comme une petite ville. Mais l’ombre de la forêt et surtout la prédominance des activités agricoles, pastorales et halieutiques la rangeaient irrémédiablement parmi les gros bourgs du Centramache.

La saison sèche le mettait à deux jours d’autocar de Nguibangbang, la saison des pluies à quatre, voire cinq, six. Bourg frontalier du sud de la République du Centramache, il s’étalait sur trois kilomètres au bord de l’Oubangui et abritait, dans des collines placées dans son dos, une importante colonie de cercopithèques.

La rivière, appeléefleuvepar la quasi-totalité des villageois, se voyait, du haut de la colline la plus à l’ouest, s’approcher majestueusement du bourg. Long ruban large et argenté, pagne épais, traîne interminable qui se déploie aux pieds des arbres géants.

Elle va, elle coule, la rivière, entre deux drapeaux au nord et un au sud, entre plusieurs langues qui, nuit et jour, la chantent pour l’encourager à franchir des pièges de rochers comme celui qu’elle franchit en bondissant devant Banga Mobay.

Ces rapides, cœur vivant du bourg, et les collines peuplées de cercopithèques, constituaient la partie la plus charmante de ses curiosités.

Ses boutiques, ses bureaux et ses maisons de fonction tombaient en ruine. Rongés par la rouille, leurs toits de tôles ondulées ressemblaient aux toits de chaumières minés par des termites.

Ses habitations, chaumières grises pour la plupart, redoutaient les crues de la rivière qui leur causaient périodiquement de gros dégâts.

Son chef s’appelait Voundou Adé. Il logeait dans la plus grande des chaumières, à un kilomètre en aval du barrage que les autorités zaïroises construisaient sur l’Oubangui.

Le lendemain de l’accident, mon mari me quitta très tôt, au petit matin, sans me dire où il allait. Je passai la matinée à préparer le déjeuner et à l’attendre… jusqu’à quatorze heures où le planton du tribunal coutumier était venu me dire que mon mari m’attendait chez le chef pour divorcer.

J’étais abasourdie, je croyais à une farce, une plaisanterie de mauvais goût. Mais ce planton, je le connaissais. Il était tout sauf un plaisantin. Plus âgé que mon père et considéré comme un sage, il ne se fût jamais permis de plaisanter sur mon éventuel divorce.

J’avalai ma surprise et, à ma grande surprise, elle me creusa l’estomac. J’avalai ensuite coup sur coup trois boulettes de manioc avant de prendre un air faussement détendu pour demander au planton d’aller informer son tribunal que je répondrais à sa convocation après avoir déjeuné. Il me souhaita « Bon appétit ! », mais je ne l’écoutais déjà plus, je ne le voyais plus : je mangeais, je mangeais comme un cochon affamé. Je voulais que la nourriture occupât tout mon être, tout mon esprit, toute mon âme. Qu’elle chassât de ma pensée le motdivorceet son tribunal qui m’attendaient. Manger, manger comme quatre, me goinfrer. Je pris la part du repas que j’avais réservée à mon mari et je l’engloutis. Ce soir, il cuisinera son dîner lui-même, après avoir fait la vaisselle. Je bus plusieurs verres d’eau, puis je renversai dans mon potager assoiffé par la canicule les deux calebasses d’eau potable que j’utilisais pour mes travaux ménagers. Ce soir, le divorcé ira se baigner dans l’Oubangui, dans le noir, ensuite il ira chercher de l’eau potable à Komodou, à six cents mètres de sa chaumière pour se désaltérer.

Je partis au tribunal vers quinze heures, presque enceinte… de nourriture. Sur mon parcours, je croisai deux iules, à cent mètres d’intervalle. Je laissai partir le premier, mais le second me remplit soudain de fureur. Il me semblait que pour me narguer la cause de mon divorce s’était multipliée sur mon chemin. Je pris un caillou et, les yeux fermés pour ne pas voir l’agonie de cette hideuse créature, je le lui lançai avec suffisamment de force pour qu’il lui disloquât son corps annelé. Le projectile percuta le sol et fit gicler des gravillons à quelques centimètres de sa tête. Il était intact, mais ayant senti l’agression, il s’enroula en spirale comme s’il eût voulu me demander pardon, comme s’il eût voulu se mettre à genoux. Je me détournai de lui et me hâtai pour le tribunal.

Un hangar de chaume lui servait de cadre. Toujours bondé les jours d’audience, il était clairsemé ce jour-là. Outre mes parents, il y avait la famille de mon mari, une douzaine de personnes, trois assesseurs et Voundou Adé, l’inamovible président du tribunal coutumier.

Le chef président Voundou Adé, de son vrai prénom Emile, était un homme de petite taille, toujours vêtu, quand il officiait, d’un tee-shirt blanchâtre et d’un pagne multicolore. Il avait autrefois fait des études de comptabilité et travaillé dans plusieurs boutiques de la région avant de revenir, six mois après sa retraite, relever son frère cadet à la tête de la chefferie. Il était brun, imberbe et chauve. On le disait rancunier. Ses lèvres paraissaient soudées : il ne riait ni ne souriait. Mais curieusement son visage n’inspirait aucune crainte. Il paraissait ouvert et respirait le calme qui émanait de tout le personnage.

– Ton mari voudrait divorcer, me dit-il après que je me fus installée entre mes parents. Il vient, dans une longue déclaration, de nous donner ses raisons. En gros tu ne sais pas faire à manger, tu ne sais pas faire la vaisselle, tu ne sais pas faire la lessive, tu ne sais pas faire des enfants et… et… tu n’étais pas vierge le jour de ton mariage. C’est beaucoup de défauts pour une jeune fille, commenta-il, en interrogeant du regard ma mère.

– Je sais, papa Voundou Adé, que c’est beaucoup de défauts pour une jeune mariée ! lui répondit ma mère. Je sais aussi que plusieurs jeunes filles de chez nous ont divorcé pour moins que ça. Vous voyez que je ne cherche pas à la défendre, puisqu’elle est déjà condamnée. Elle s’est elle-même condamnée au divorce en refusant d’appliquer tout ce que je lui ai appris, en refusant de faire tout ce qu’elle faisait à la maison : la vaisselle, la lessive et les repas. Si je devais défendre quelqu’un, ce serait moi.

Père Voundou Adé, vous avez semblé, en m’interrogeant du regard, me mettre en accusation. Je me défends, car moi, sa mère et son modèle, je ne suis pas une paresseuse. C’est moi qui fais tout à la maison. Quand elle était avec nous, elle m’aidait, c’est vrai, en apprenant ses tâches de femme au foyer. Mais depuis son mariage, c’est moi qui suis redevenue la bonne à tout faire de mon foyer. Mon patron, pardon, mon mari est là pour le confirmer.

Papa avait souri timidement et murmuré : « Nous sommes ici pour parler de Toulia. »

– … de Toulia et de son mari, avait complété le chef Voundou Adé avant d’interpeller mon futur ex. Mon cher Valikéngué, vous venez de nous aligner cinq motifs dont chacun est susceptible de vous accorder le divorce. Avec votre permission, nous allons en examiner deux. Premièrement : celui qui accuse votre femme d’être mauvaise cuisinière. Vous avez mis plus de douze mois pour vous en apercevoir ! Est-ce bien raisonnable ?

– J’ai été très patient, papa Emile, trop. Chaque fois qu’elle me présentait une mauvaise nourriture, je l’excusais en espérant qu’elle s’améliorerait le lendemain. Mais c’était toujours pire le lendemain. Si j’avais divorcé plutôt, vous avez raison, je ne me serais pas retrouvé avec un iule dans mon petit déjeuner.

– Deuxièmement : le dernier motif invoqué touche à votre intimité, plus précisément à l’état de votre femme. Là aussi, vous avez mis plus de douze mois pour vous apercevoir que votre jeune épouse n’était pas vierge ! Est-ce bien raisonnable ?

– C’est vrai que j’ai mis quatorze mois, mais le maire, lui, a mis quinze ans ! L’avez-vous oublié ?

Exceptés le président du tribunal et mes parents, toute l’assistance s’était esclaffée.

L’affaire remonte à l’année dernière et fait encore jaser dans le bourg. Après quinze ans de vie commune, le premier citoyen de Banga Mobay s’est souvenu tout à coup que son épouse n’était pas vierge le jour de leur mariage et… l’a répudiée. Or quinze ans auparavant, il avait affirmé le contraire à son beau-père et à tous les sages du bourg.

Le chef Voundou Adé qui n’a pas la mémoire courte, se fit un malin plaisir de le lui rappeler. Mais sa réponse surprit tout le monde : « Quand on a faim, on peut brouter de l’herbe et lui trouver un goût de bifteck. Quand on a soif, on peut boire une bouteille entamée et prétendre qu’elle était intacte. »

Je profitai du changement d’humeur pour prendre la parole. Mais le président du tribunal me la reprit sous le fallacieux prétexte que ma mère intervenait pour moi. Et d’un signe de la main gauche, il demanda à mon mari de terminer son intervention.

– Quatorze mois, c’est rien par rapport aux quinze ans du maire Binala, c’est rien par rapport à sa décision de répudiation. Car moi, je n’ai pas répudié ma moitié : quand j’ai eu constaté qu’elle n’était plus vierge, je lui ai dit : « Je passe l’éponge si tu me fais un enfant. » Et j’attends depuis quatorze mois. Ma patience est à bout. J’exige que ses parents me remboursent avec intérêt la dot de quatre vingt mille francs que je leur ai payée.

– Vous voulez qu’on vous dédommage de quoi ? avait demandé l’un des assesseurs.

– De ce qu’elle m’a fait manger de la mauvaise nourriture pendant plus d’un an, de ce qu’il y a eu tromperie sur son état (j’avais épousé en réalité une vierge autoproclamée), et de ce qu’elle ne m’a pas donné d’héritier.

Dans un silence empreint de gravité, le président Voundou Adé avait repris la parole pour accorder le divorce à mon mari et le débouter de sa demande de dédommagements.

2
Récit de ma première nuit de mariage

Je fus donc rendue à mes parents, comme un paquet de lessive défectueux. Privée de parole pendant l’audience, je m’étais réfugiée dans une songerie sans fond. Dont j’avais, deux heures après le verdict du chef Voundou Adé, beaucoup de mal à me tirer.

Je retournai au bercail sans pleurer, comme mon père, mais contrairement à ma mère qui essuya trois crises de larmes à deux heures d’intervalle. Elle avait les joues gonflées de colère et d’humiliation, les yeux rougis de larmes amères et les sourcils froncés. Elle me traita de pute et se fût probablement jetée sur moi et me tabasser si mon père ne l’avait pas retenue. Elle me dit que mon ancienne chambre étant désormais occupée par ma sœur Yagbia, je coucherais par terre, sur une natte, au salon.

Agé de cinq ans, mon petit frère Ngambi fut le seul être de la maisonnée que mon retour comblait de joie. Parce qu’il avait peur de dormir tout seul au salon qu’il croyait hanté. Il n’y dormait d’ailleurs que d’un œil, prenant prétexte du moindre bruit pour regagner le lit sécurisant de mes parents. Il croyait que c’étaient eux qui m’avaient demandé de venir lui tenir compagnie et veiller sur son sommeil. Il me demanda un conte. Je lui en promis un pour le lendemain et j’ajoutai à voix basse : « Il se fait tard et les fantômes rôdent autour de la maison. Si je te raconte un de mes jolis contes, il y a des risques qu’ils me prennent ma voix. » Il me demanda Comment de la main droite. Je lui répondis : « En m’accrochant un lézard dans la gorge. » Il m’adressa un deuxième Comment de la main. J’allais lui répondre quand, soudain, dans la chambre de mes parents, éclata une violente dispute. Maman criait, papa grognait, puis, tous les deux se mirent à hurler si fort que j’avais l’impression que leurs voix allumaient des étincelles dans la nuit. Ngambi, lui, croyait à une altercation de fantômes : il disparut sous sa couverture et s’y tint coi. Les deux chiens du voisin dont on ne pouvait deviner ce qu’ils avaient flairé de louche ou de menaçant dans ces cris s’étaient mis à aboyer de concert.

La sérénité de minuit n’avait point apaisé ma mère. Ulcérée par mon divorce, elle avait explosé comme une bombe, dans la nuit, sur mon père, à qui elle reprochait je ne savais quel crime. J’avais beau prêté l’oreille à leurs vociférations, je ne comprenais rien à leur engueulade. J’étais sûre d’une chose : après avoir divorcé, j’étais en passe de devenir la raison d’un éventuel divorce de mes parents. Au paroxysme de cette altercation, j’eus la désagréable impression qu’ils allaient en venir aux mains. J’étais étonnée de la témérité dont faisait preuve maman, un être d’ordinaire si doux et si peu loquace. Je pensai intervenir pour les ramener à la raison, mais un dicton me secoua le bras droit et, à l’oreille me murmura : « Une violente pluie n’a pas besoin d’ordre ni de prière au Très-Haut ni d’aucune intervention pour se calmer. Une averse se calme toute seule. » Je les laissai s’engueuler jusqu’à ce que mon père, le premier, se tût. Alors maman lui dit (j’étais convaincue qu’elle s’adressait à moi), elle lui dit qu’au petit matin, elle sauterait du lit pour venir me lier les mains et les pieds, sans me laisser le temps de faire pipi, afin de me contraindre à lui révéler le nom du garçon qui m’aurait déflorée. Ensuite, elle rassemblerait des huées, elle mobiliserait des quolibets pour me raccompagner chez lui et l’obliger à m’épouser, qu’il fût enfant ou adolescent, nabot ou géant, adulte ou vieillard, malade ou bien portant, chômeur ou oisif, cul-de-jatte ou impotent, démon ou fantôme, féticheur ou assassin, polygame ou monogame.

Je me levai comme un tourbillon, je tâtonnai comme un aveugle dans la pénombre avant de me précipiter dans la chambre de ma sœur Yagbia, mon ancienne chambre que je reconnus même dans l’obscurité. Elle disposait d’un lit monoplace à gauche, contre le mur, et au pied de ce lit, de deux paniers à linge. Je m’agenouillai, devant le lit et me mit à sangloter. J’étais désespérée : à peine divorcée, ah ! divorcée est un bien joli mot, à peine répudiée, me voilà désavouée, condamnée par ma mère dont j’attendais un peu de réconfort. Je me croyais condamnée par le sort à être rejetée. Par un homme, je comprends. Par des hommes, je comprendrai. Mais pourquoi par ma mère ?

Ma sœur Yagbia se mit sur son séant et posa sa main gauche sur ma tête. Pourquoi pleures-tu, grande sœur ? me dit-elle. Tu n’es pas la première épouse répudiée ! Pourquoi pleures-tu ? Je levai la tête dans l’obscurité, je domptai mes sanglots et, d’une voix éraillée par la colère et l’émotion, je racontai à ma sœur ma première nuit chez mon mari, mon ex, je racontai ma première nuit de quatorze mois, une longue nuit qui venait juste de se dissiper.

– Mais alors, si tu ne pleurais pas ta répudiation, pourquoi pleurais-tu ? me demanda ma sœur.

– L’attitude de maman. Mon seul soutien, c’était elle, c’est toujours elle mais elle ne m’a pas laissé le temps de lui parler, ainsi que les hommes qui ont prononcé le divorce à mes dépens.

– C’est à peine croyable, l’histoire que tu viens de me raconter. Je vais réveiller maman si elle dort. Ce n’est pas juste de flétrir la réputation de quelqu’un qui vient d’être injustement blâmée et rejetée.

Cinq secondes plus tard, elle toquait à la porte entrebâillée de nos parents.

– C’est toi Ngambi ? demanda mon père.

– Non, c’est moi Yagbia. Maman devrait venir voir.

– Voir quoi ? demanda maman.

– Viens voir, maman.

– Mais voir quoi ? Ta sœur a fait une nouvelle folie ? A-t-elle mis un lombric dans le canari ?

– Maman, cette histoire de scolopendre n’est rien comparée au cauchemar que je vais te raconter.

Ma sœur Yagbia avait plus d’un tour dans son sac. Têtue comme un mulet, elle finissait toujours par obtenir ce qu’elle désirait. Pour faire sortir maman, elle lui avait fait croire que c’était elle qui, en pleine nuit, avait un rêve effroyable à lui raconter.

Ma sœur et mes parents entrèrent. Yagbia tenait la petite lampe tempête qu’on posait ordinairement devant la porte de la chambre des parents.

– Qu’est-ce que tu fous ici, toi ? me lança dédaigneusement ma mère.

– Vas-y, Tou, raconte-leur tout ce que tu viens de me raconter, me dit ma sœur qui retourna poser la lampe à l’entrée de sa chambre.

– Mes chers parents, il y a quatorze mois, mon mariage était fêté par des dizaines d’invités, par le bourg dans son intégralité. On avait dansé, on avait mangé et le soir venu vous m’aviez accompagnée en grande pompe chez mon mari.

La plus belle journée de ma vie m’avait portée jusqu’au seuil de ma première nuit de mariée, la plus belle de toutes les nuits. Je l’attendais depuis que je suis femme, je l’attendais un peu plus impatiemment depuis que j’avais été mariée. Et je sais aujourd’hui que chacun de vous s’en doutait, je le sais puisqu’à peine arrivés chez mon mari, vous vous étiez empressés de retourner chez vous. Pour nous laisser seuls, mon mari et moi, dans sa chaumière, ma nouvelle demeure qu’il me fit visiter. Elle comptait deux débarras, cinq petites chambres sommairement meublées et une grande richement décorée. Comme je m’étonnais du grand nombre de chambres, mon mari me dit qu’il correspondait au nombre d’enfants que nous aurions. En prévision de ces naissances, il avait doté chacune d’elle d’un petit lit et d’une chaise en rotin.

La plus grande chambre était la mienne. Comme je l’ai dit, elle était la plus belle. Décorée d’ailes de papillons multicolores, elle paraissait aussi légère qu’un nid de moineau. Ses tapis étaient des peaux de léopards et ses épées, accrochées aux murs, des cornes de zébus. Elle exhibait, au-dessus de ma tête émerveillée un plafond de nattes pourprées qui rafraîchissait comme un ventilateur sa température.

Il était 22 heures. Fatigués par la célébration de notre mariage, nous allions nous coucher quand quelqu’un toqua à la porte. Je lui ouvre et me retrouve devant un groupe de jeunes.

J’appelai mon mari, mais déjà, un à un, les arrivants entraient en me donnant l’accolade et un bouquet de fleurs. Je les comptai avant que mon mari ne les présentât. Ils étaient dix-huit, les cousins de mon époux. Dix huit garçons qui s’étaient mis sur leur trente-un. Pour venir nuitamment me faire leurs vœux de bonheur et réclamer leur part du festin de mariage. En aparté, je demandai à mon mari si c’était lui qui les avait invités à une heure aussi tardive. Il ne me répondit point parce qu’à Banga Mobay, on n’avait pas besoin d’une invitation pour rendre visite à un parent, et a fortiori à un parent fraîchement marié.

Mais moi, j’étais harassée, incapable de faire à manger à ces intrus. Je le fis savoir à mon mari qui me pria de leur proposer les restes du festin. En effet, le gros appétit de nos invités de midi avait épargné des bouteilles et quelques plats.

On les remit sur la table du salon. Mais à peine leur avais-je souhaité Bon appétit que ces criquets, avec la célérité des mange-mil, se précipitèrent sur mes marmites, mes verres, mes assiettes, mes gobelets et les eussent avalés si mon mari ne leur avait rappelé la tradition : « Doucement, il y a à manger pour tout le monde et à boire. Rasseyez-vous. Vous vous servirez à tour de rôle comme le veut la préséance : Bama Guy, tu es l’aîné. Sers-toi le premier. Mambéké, tu ne meurs pas de faim : tu te serviras en dernier. »

Bama et les autres se servirent, ainsi que le leur avait recommandé mon mari. Ils mangèrent sans boire, afin d’attiser leur soif. Ils mangèrent jusqu’à ce que leur soif s’enflammât. Alors ils se jetèrent sur l’alcool de maïs et, pendant qu’ils se désaltéraient, pendant qu’ils discutaillaient sur son bouilleur et le pourcentage d’alcool qu’il contenait, Bama se leva, ivre déjà, et réussit à s’avancer en titubant jusqu’à mon mari et à lancer à la cantonade en bégayant.

– Ma première fois c’était la vingtième ! Mais Batatoro, mon beau-père, qui marquait sa fille à la culotte, n’en a rien su.

Tout le salon, à cet instant précis, il était 3h15, s’était mis à rire.

– Ma première fois, enchaîna Kambawa, un autre cousin, c’était la deuxième ! On peut dire que je me suis mariée entre les deux.

– Moi, fit un jeune de taille moyenne qui s’était levé pour terminer sa phrase, j’ai eu deux premières fois !

– Deux premières fois ?! s’était exclamé Bama en s’interrogeant.

– Mais oui : ma première fois avec Mado, ma première épouse, c’était la trentième ! Avec Nimimba, ma seconde épouse, c’était la centième !

– Bravo pour le polygame, applaudit le quatrième cousin, et bravo pour moi aussi : parce que ma première fois, c’était bien la première fois !

Un silence suspect, suivi de murmures de désapprobation sanctionnèrent cette intervention qui eût mérité, à mon avis, des applaudissements. Toutefois, son auteur, Koundou Jean Bambou, loin de se laisser impressionner, se mit à s’applaudir alors qu’on le traitait de « puceau, d’alcool tiède » et de « vivant mort dans sa culotte ». Il se leva pour se défendre, mais déjà quelqu’un avait relancé le tour de table des premières fois.

– Ma première fois m’est sortie de la mémoire, cria Koumbet, un jeune poussah qui avait pris appui sur l’épaule gauche de Koundou Jean Bambou pour se lever, comme s’il allait dire quelque chose d’important. Ma première fois m’est sortie de la mémoire, répéta-t-il avant de se rasseoir. Je vais vous raconter en deux mots celle de mon ami Kota Ngou. Assailli par des jaloux, il dut détaler comme un lapin, en pleine nuit, sous une pluie diluvienne, abandonnant sa partenaire qui se grattait comme un singe.

Bama le foudroya du regard.

– Une histoire sans tête ni queue, sans saveur, lui lança l’initiateur de ces anecdotes. Qui sont ces jaloux qui ont assailli ton ami Kota Ngou ?

– Des termites dont il avait squatté le bureau, une termitière tabulaire, pour son entreprise.

– Ce souper sur une termitière interrompu n’est rien comparé aux hurlements que poussa Yassi Rosso, après qu’un scorpion l’eut piqué lors de la première fois de Dadango, se souvint Koundou Jean Bambou.

– Ce baiser de scorpion, enchaîna un autre cousin, est une bien douce caresse en comparaison de la terreur panique qui s’était emparée de Line-Dowa, le jour où, en pleine nuit, un homme décrocha de son plafond et s’affala dans son lit, entre lui et son épouse, en criant : « Satan te dit bonjour. »

– Qui était cet intrus ? demanda Bama à Dagapou qui rapportait l’anecdote. D’où venait-il ? Que faisait-il au plafond des Line-Dowa, à la verticale de leur lit ?

– Si je vous dis que c’était un esprit voyeur, vous ne me croirez pas. Et vous aurez raison. Voici l’histoire vraie de la première fois de monsieur Satantedibonjour.

Il s’appelait en réalité Assamba. Il voulait faire des études et travailler avant de se marier. Mais les études ne voulaient pas de lui. Il bûchait du matin jusqu’au soir le sango, le français, les maths, l’histoire, la géographie. Il bûchait pour des résultats dérisoires. A vingt deux ans, son certificat d’études en poche, il mit un terme à ses études et se tourna vers les femmes.

La première qu’il connut s’appelait Line-Dowa madame. C’est comme ça qu’on appelait à l’époque les épouses volages. Line-Dowa madame était une très belle femme qui, à force d’être trompée, décida de tromper son mari trompeur. Dans le lit et la maison qu’il s’était fait bâtir à la sueur de son front. Ce qui, dans ce bourg, et Line-Dowa le savait, pouvait être puni de mort. Mais dans son corps, l’appel de la vengeance sonnait un cor si assourdissant qu’il lui avait fait perdre toute prudence.

De son côté, pressé de croquer son premier fruit défendu, le vieux puceau, encore plus imprudent que Line-Dowa madame, se retrouva dans son lit avant même de savoir qu’elle était mariée. Il faut préciser que si c’est bien Assamba qui avait pris l’initiative de lui faire la cour, il est établi que c’est bien elle qui avait décidé du lieu du rendez-vous.

Or non seulement Line Dowa était mariée, mais elle ignorait, ce soir-là, que son mari, chassé par son deuxième bureau, rentrerait plus tôt que d’habitude.

Voici nos deux amoureux qui s’attablent dans le lit de Line-Dowa, les voici qui se croquent, qui se croquent… Mais soudain, des pas zébrèrent l’obscurité et, comme des éclairs, s’évanouirent aussitôt. Un passant ? Un animal ? Le mari ?

Assamba ouvrit la porte de sa maison et la referma derrière lui, sans bruit. L’unique pièce baignait dans une tranquillité que de brefs sifflements sporadiques de moustiques troublaient à peine. Une lampe-tempête qui se mourait l’avait plongée dans une pénombre proche de l’obscurité. D’un coup d’œil circulaire qui le fit pivoter sur lui-même, Assamba balaya ses quarante-cinq mètres carrés et murmura : « Le berceau est endormi, le berceau semble calme. » Pourtant son cœur battait la chamade comme à chaque fois qu’il retrouvait son épouse après l’avoir trompée. Il craignait que quelqu’un ne profitât de ses absences nocturnes pour se planter dans son lit et y faire souche.

Après avoir sondé sans résultat la pénombre, il se dirigea résolument vers son épouse.

Assamba le vit s’approcher du lit. Son cœur bondit comme une balle de tennis et rebondit dans sa poitrine quand son rival se baissa, lampe torche au poing, pour inspecter le dessous sombre de son lit, le seul endroit de cette chambre obscure où il avait d’abord pensé se cacher avant que sa partenaire, qui connaissait les habitudes de son mari, ne lui montrât en chuchotant la voûte obscure : « Vite, vite, ses… ses pas ne martèlent plus le sol. Il… il… est derrière la… la… »

Accroché aux chevrons, Assamba resta suspendu comme une araignée, pendant quinze bonnes minutes, dans le noir (la lampe-tempête s’était éteinte faute de pétrole) avant de décrocher comme un fruit mûr et de tomber entre Line-Dowa madame et monsieur en criant : « Satan te dit bonjour. »

Epouvanté, le mari, éperdu de terreur, se précipita sur la porte, l’ouvrit d’un coup sec et s’enfuit dans l’obscurité en hurlant : « Au secours ! Au secours ! Le diable est tombé sur nous ! »

Profitant de l’affolement de son rival, Assamba plongea, mais sans faire des vagues, dans les mêmes ténèbres et disparut.

– Partons maintenant pour Ndia Monkomba, fit le huitième cousin. Car c’est le cadre de l’histoire que je vais vous raconter. Je la tiens d’un piroguier nommé Yangada, et d’un pêcheur dont j’ai oublié le nom.

La première fois de Montilimi, ce fut, pour son malheur, avec la jeune fille la plus surveillée de Ndia Monkomba, la sœur de son ami Gbokomet, le frimeur, l’orgueilleux, le fanfaron doté d’un caractère vindicatif. Gbokomet qui répétait à tous les garçons du village que lui vivant jamais sa sœur ne fauterait avant le mariage.

Pour la surveiller efficacement, il avait discrètement appris à grimper aux arbres comme un feu de brousse et à se couler comme une couleuvre dans les buissons. Il ne craignait ni les vipères qui pullulaient dans la région, ni les fourmis arboricoles soula, ni la foudre qui, de temps en temps, mettait le feu à un feuillage touffu.

Un teck, un palmier, un manguier ou un cocotier bien placé lui permettait de suivre les déplacements de Yaténé sans qu’elle ne se doutât de rien.

Il lui arrivait, parfois, en une journée, de changer trois fois de poste d’observation. Dans les buissons, les tecks et les manguiers, il emportait une gourde d’eau fraîche pour étancher sa soif. Dans les palmiers, il chapardait du vin de palme et carburait au jus de coco dans les cocotiers.

En très peu de temps, il réussit à faire le vide autour de sa sœur, îlot de charme solitaire, que tous les garçons, Motilimi excepté, fuyaient comme la peste, mieux, comme la tête d’un mamba noir. Car Gbokomet l’orgueilleux était aussi une brute : qui roulait les mécaniques, qui était bâti comme un boxeur et qui ne répétait jamais ses menaces verbales. Comme les chiens errants de sa région, il n’aboyait qu’une fois avant de mordre.

Quiconque tentait de draguer sa sœur, il y avait des garçons que la beauté de Yaténé rendait téméraires, quiconque tentait de draguer sa sœur donc se faisait d’abord copieusement insulter. Ensuite s’il persistait dans sa témérité au point de prendre Gbokomet pour un matamore, l’insulteur le bombardait de mangues pourries, de fiente, d’asticots, de magnans, avant de lui promettre souspeu une véritable branlée.

En éloignant tous les garçons de sa sœur, une jeune fille de vingt-un ans, Gbokomet l’avait, en quelque sorte, précipitée dans les bras de Motilimi, son meilleur ami, mais aussi l’ami de la famille, celui qui venait à la maison quand il voulait, celui qui s’invitait à boire un coup, à déjeuner et même à souper sans que personne ne trouvât à redire.

Il aimait la famille Gbokomet et la famille Gbokomet lui faisait confiance. Le père et son fils, l’orgueilleux, songeaient même sérieusement à lui proposer de surveiller aussi Yaténé quand la nouvelle s’était vite répandue qu’à plusieurs reprises déjà l’ami et la sœur avaient réussi à enfiler une même culotte.

Du jour au lendemain, Motilimi arrêta ses visites. Yaténé fut rossée par ses parents qui lui interdirent de revoir son pique-assiette de copain sous peine de brûler ses dernières chances de mariage.

Le chef du village, informé par les parents de la jeune fille, se contenta de condamner lecomportement honteux de Motilimi.

Enfin, la réaction, la terrible réaction promise par Gbokomet se fit attendre. Alors que tout le village vivait dans l’attente de ce terrible châtiment, l’orgueilleux semblait s’être replié sur lui-même, comme un parapluie.

Un mois passa, puis le matin du premier jour du deuxième mois, à dix heures, il reprit ses visites à Motilimi, au grand étonnement des sages de Ndia Monkomba. Ce jour-là, il rendit trois visites à son ami, toutes les trois suscitant beaucoup d’interrogations.

Aux hommes qui osèrent le questionner directe­ment, Gbokomet répondit que Motilimi était resté son ami, son frère, qu’il n’avait point un cœur à détester, à haïr, et que l’amitié véritable était celle qui survivait à la trahison, à l’humiliation et au coup de couteau dans le dos. Les sages de Ndia Monkomba croyaient rêver. Le fanfaron à l’égo démesuré parlait d’une voix douce qu’on ne lui connaissait pas et qui fit dire à quelques villageois qu’il avait résolu de tuer Motilimi.