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Tenir parole

De
235 pages
Printemps 2012. La grève étudiante bat son plein. Ce qui avait commencé comme une simple lutte contre la hausse des frais de scolarité se transforme rapidement en une rébellion contre le gouvernement libéral et prend dangereusement l'allure d'une révolte généralisée. La jeunesse québécoise monte aux barricades et c'est moi qui l'y conduis. C'est moi qui anime et fais se mouvoir les foules dont la colère tire le Québec de son sommeil tranquille.J'ai vingt-deux ans à peine et je suis déjà un cauchemar pour les défenseurs de l'ordre établi. On m'appelle GND.
Alors que la grève, au fur et à mesure qu'elle prend de l'ampleur, se mue en un monstre hors de tout contrôle, je me trouve aspiré dans une légende évoquant tous les démons de l'engagement politique au Québec. Cette épopée dont je suis devenu le héros malgré moi, il me faudra pourtant la mener jusqu'au bout. J'ai donné ma parole au peuple. Je compte bien la tenir.
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CLÉMENT COURTEAU
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TENIR PAROLE

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Juan Joseph Ollu, Dolce vita, roman, 2016.

1043, rue Marie-Anne Est

Montréal (Québec) H2J 2B5

514 658-7217

apediteur.com

 

Photographie de la couverture : David Simard

Dessin de la page de garde : Pascaline Knight

Correction d’épreuves : Karine Bernard
Mise en pages et adaptation numérique : Studio C1C4

 

Annika Parance Éditeur reconnaît l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour ses activités d’édition.

Annika Parance Éditeur remercie la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) pour son soutien financier.

 

Dépôt légal — Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017

Dépôt légal — Bibliothèque et Archives Canada, 2017

 

ISBN PAPIER 978-2-923830-54-4

ISBN EPUB 978-2-923830-56-8

ISBN PDF 978-2-923830-55-1

 

© Annika Parance Éditeur, 2017

 

Tous droits réservés

Nous remercions Ariane, Jeanne et David
pour leur aide tout au long
de la réalisation de ce roman.

On ne tient jamais parole pour un peuple ou en son nom.
On tient parole devant lui.

Michèle Lalonde

AVERTISSEMENT AU LECTEUR

Ce livre se déroule pendant la grève étudiante de 2012. La cause principale de ce mouvement était l’augmentation des droits de scolarité universitaires pour la période de 2012 à 2017 prévue dans le budget du gouvernement du Parti libéral du Québec. La grève s’est terminée peu de temps après l’élection du gouvernement du Parti québécois, le 4 septembre 2012.

C’est là que s’arrête la trame factuelle de ce livre. Tous les personnages, les événements, les actions, les noms utilisés sont fictifs, mêmes s’ils semblent à première vue similaires ou s’ils remémorent par réflexe de vrais noms, faits ou lieux. La narration de ce roman est le fruit de l’imagination des auteurs. Si le récit semble parfois faire référence à des personnages, des faits ou des événements réels, il n’en est rien. Il s’agit d’un artifice pour donner au roman et à l’histoire qu’il raconte une trame familière dans le but d’aider le lecteur à se situer dans le contexte de l’époque.

1

Mes parents se sont rencontrés lors d’une grève étudiante. Leur union fut d’abord politique. Leur union ne fut que politique. L’amour est d’abord politique. L’amour n’est que politique. Mes parents se sont rencontrés lors d’une manifestation. Leur première étreinte, c’était pour se protéger des coups de matraque. Jetés dans les bras l’un de l’autre par la violence de l’Histoire. La violence est d’abord politique. La violence n’est que politique. Je suis le fruit de cette union dans la violence. Je suis le fruit de la violence. La violence accoucheuse de l’histoire, de mon histoire. Je suis un projet politique, un manifeste. Je suis un mandat. Un mandat à vie. La vie est d’abord politique. La vie n’est que politique. Mon mandat est clair, transparent : être le projet politique de mes parents. Politisé dès l’enfance. Les assemblées syndicales où papa m’emmenait en guise de garderies. Les débats à l’Assemblée nationale devant lesquels maman m’installait le samedi matin, bol de céréales en main, en guise de dessins animés.

Ce soir, devant le bon petit souper qu’ils ont préparé pour moi, je me demande ce qui se trame dans l’esprit de mes vieux. Sont-ils contents ? Sont-ils fiers de me voir devenir le porte-parole de toute ma génération ? Ont-ils peur, au contraire, de voir le projet qu’ils ont engendré, fruit de la délibération de leurs corps démocratiquement enlacés, se concrétiser de manière si parfaite et, de ce fait, leur échapper pour de bon ? Sont-ils parcourus de frissons à l’idée de me voir au téléjournal tous les soirs marteler mes discours pendant les semaines à venir ?

— On te mentirait, bafouille Jacques avec prudence, si on te disait qu’on est pas un peu inquiets que tu prennes un poste aussi exigeant. Être ainsi exposé à un tel niveau de pression et de stress alors qu’on vient tout juste d’avoir vingt ans, ça comporte certains risques.

— Sans compter, ajoute Lili, que le gouvernement Charest fait preuve d’une intransigeance exceptionnelle dans ses relations avec les mouvements sociaux. La lutte risque d’être longue et ardue. Tu as toujours été si délicat…

Leur stratégie est longuement méditée. Alors que je suis sur le point de confirmer le bien-fondé des efforts qu’ils déploient depuis qu’ils m’ont mis au monde, ils font semblant de vouloir me décourager, espérant ainsi déclencher une réaction de révolte, dernière petite poussée nécessaire à mon entrée fracassante dans le monde des adultes. Je les connais par cœur. Ils ont fait pareil quand, en deuxième année du primaire, je leur ai annoncé que j’avais été élu représentant de ma classe. Ils m’ont passé un savon avant d’aller célébrer incognito dans leur chambre, me laissant seul en pénitence, avec le sentiment d’avoir fait exactement ce qu’on attendait de moi, mais d’être malgré tout la cause d’une immense déception. Ils avaient calculé, à juste titre, que je saurais transformer ce désespoir en un premier discours inspiré. Le lendemain, j’ai fait un plaidoyer mémorable en faveur d’une récréation didactique, qui aurait lieu à la bibliothèque scolaire plutôt que dans la cour, pour nous permettre de nous instruire enfin librement, débarrassés de la tutelle des profs. Ça m’a valu l’opprobre des garçons de la classe, ces carrés verts en devenir qui voulaient rester dans leur ignorance crasse et continuer de se taper dessus lors de récrés faites sur mesure pour perpétuer leur règne de terreur. Je me suis pris tellement de ballons en pleine gueule, ce matin-là, que c’est la maîtresse de classe elle-même qui a mis un frein au projet, de peur que j’y laisse ma peau. Depuis, ce mélange de honte et de devoir accompli a accompagné chacune de mes initiatives politiques.

C’est un peu pathétique de les voir jouer aux parents soucieux qui s’inquiètent pour l’équilibre émotif de leur fils, alors qu’ils n’ont fait, depuis ma naissance, que dérégler cet équilibre à des fins partisanes. Mais je ne leur en veux pas. Ou plutôt, je leur en veux à mort, mais je comprends, au fond de moi, pourquoi ils ont agi de la sorte. Confronté aux mêmes enjeux, j’aurais fait pareil. On dit que les parents doivent laisser à leurs rejetons la liberté de choisir comment ils mèneront leur vie, qu’ils ne doivent pas leur imposer leurs idées. Ils pensent bien faire, libérer la jeunesse du joug du passé afin qu’elle ne devienne pas aussi abjecte qu’eux. Ils se disent que si leur vie peut servir à quelque chose, c’est bien à le faire mourir avec eux, ce passé, à ne pas en contaminer les générations futures. Et les parents de gauche d’accepter de livrer leurs petits trésors au Québec inc., qui en fera les pires agents de régression sociale. Mes parents m’ont toujours tout imposé, leurs idées et leurs méthodes, et je leur en suis reconnaissant. Un social-démocrate comme moi n’irait jamais dire, même enfant, qu’il est trop imposé. Vous me direz que rien ne justifie qu’on prive ainsi quelqu’un de son enfance ; je vous répondrai que, pour moi, l’enfance est politique et que, au contraire, les véritables victimes sont ceux qui, préservés de la gravité d’enjeux tels que la péréquation et les accords du lac Meech par les refrains rassurants de Passe-Partout, n’auront connu de l’enfance que la joie et l’insouciance, c’est-à-dire rien du tout.

— J’espère que tu ne t’embarques pas là-dedans juste pour nous impressionner.

— Tu sais, Gabriel, tu n’as rien à nous prouver. Nous t’aimerons quoi que tu fasses.

— C’est évident qu’on aimerait mieux te voir profiter, comme les autres jeunes de ton âge, des plaisirs d’avoir vingt ans. Ta mère et moi, on préfère te voir heureux. As-tu seulement pensé aux souffrances qui accompagnent tout engagement politique sincère ?

J’ai envie de les prendre à leur propre jeu, de leur annoncer tout de go que, très bien, vous avez parfaitement raison, le poste, je vais le refuser, la grève, je ne la ferai pas. Ce serait beau de les voir lutter pendant de longues minutes pour ne pas briser le mensonge, employant tout leur talent à feindre un profond soulagement, alors qu’en vérité ils ne penseraient qu’à m’étrangler. Mais je les aime trop pour ça. J’ai appris, avec le temps, comment les manœuvrer. Je vais jouer le rôle qu’ils s’attendent à me voir jouer, dans cette comédie qui a tant de fois été au centre de notre dynamique familiale. Leur hypocrisie m’écœure. Ma décision n’a pourtant rien d’étonnant. Bien sûr que j’ai décidé de m’impliquer au sein du mouvement étudiant, là où je peux être le plus utile. Ils m’ont toujours dit que ça commence à l’école, le militantisme. Comme la carrière. Les risques et les dangers que le poste de porte-parole implique, je les accepte comme mon héritage. Ils ne m’ont élevé que pour cette bataille et je devrais me désister au moment décisif ? Je devrais rester ici avec eux, à regarder la vie me passer dessus sans répliquer ? Ils ne le supporteraient pas plus que moi.

Joanie est à la porte. Enfin une excuse pour crisser mon camp. Elle vient me chercher d’urgence. Elle me montre le message qui vient tout juste d’être diffusé sur Facebook : « Tout le monde au Vieux Montréal ! L’administration a décidé de fermer le cégep suite au vote de grève. Des centaines de cégépiens en colère occupent actuellement les lieux. Ça va brasser. » Mes vieux se réjouissent, souriants, de me voir avec cette fille qu’ils trouvent si intelligente. Je l’enlace timidement, comme à regret d’avoir à le faire devant Jacques et Liliane. Ils m’embrassent avec chaleur, me font promettre d’appeler, de donner des nouvelles et de revenir au plus vite si quoi que ce soit arrivait, qu’ils seraient là pour moi, que je pouvais compter là-dessus, qu’ils ne me repousseraient pas avec mépris, dégoûtés par mon échec, qui serait en fait le leur. Leurs baisers, je les reçois comme on reçoit un dernier avertissement.

• • •

« Tout commence au Vieux Montréal. » Le vieil adage du mouvement étudiant se trouve encore une fois confirmé ce soir. L’administration a décidé de fermer le cégep après le déclenchement de la grève. Des centaines de personnes occupent actuellement les lieux, en guise de protestation contre le lock-out. Le message envoyé par l’administration est sans équivoque : ceux qui refusent de quitter les lieux seront expulsés de force par la police. Mais les étudiants n’ont pas l’intention de se laisser intimider. Une grande barricade a été érigée devant le cégep à l’aide des matériaux trouvés sur place : les détritus de la rue Ontario, l’infrastructure prélevée sur un chantier avoisinant et le matériel scolaire pillé à l’intérieur. Les escaliers sont complètement bloqués. Une vraie zone de guerre.

Par solidarité avec les cégépiens, j’ai décidé de rédiger un communiqué de presse et d’alerter les médias pour que tout le Québec ait les yeux rivés sur ce qui va se passer. Parce que c’est important pour la cause étudiante, mais aussi pour le Québec dans lequel on a grandi. Il faut que ça se sache. Les journalistes vont arriver d’une minute à l’autre. Mais les cégépiens et leur attitude de confrontation compliquent les choses. Charles, mon attaché de presse à la CLASSE, commence à se demander dans quel bordel je l’ai entraîné. J’ai beau lui expliquer que sans un débrayage massif des cégeps la grève ne ferait pas long feu, que sans eux, nous n’aurions jamais le rapport de force nécessaire pour notre lutte contre la Hausse et que, par conséquent, il est d’une importance capitale de sauver la situation au Vieux Montréal, Charles ne veut rien entendre, enragé qu’il est par la scène : derrière la barricade, pouilleux et cagoulés accumulent les bouteilles de bière vides en vue de les lancer sur la police.

— Quel genre de message on est en train d’envoyer à la population ? On prétend faire la grève pour l’éducation et on saccage nos propres écoles ! Une belle leçon de cohérence !

Alors, pas du tout gêné d’agir sans mandat de la CLASSE dans pareille urgence, Charles se met à arracher un à un les morceaux de la barricade. En vrai forcené, il y met une telle ardeur qu’il pourrait réussir, il me semble, à la faire s’écrouler de toute sa hauteur, mais les grognements qu’il pousse chaque fois qu’il en extirpe un nouveau morceau alertent les cégépiens, qui arrivent bientôt en nombre pour l’arrêter. Et c’est précisément ce moment que choisit Fabien pour se pointer avec la moitié des journalistes de la ville. Dès qu’ils ont maîtrisé Charles, les jeunes survoltés en profitent pour déverser tout ce qu’ils ont de haine et de dégoût sur les journalistes, qui ne font pourtant que leur travail. Ils les menacent et vont même jusqu’à les empêcher de filmer : « La télé est au service des riches et des fascistes ! » Un jeune cégépien, qui doit avoir à peu près mon âge, sort du lot pour tenir un discours enflammé contre la civilisation du spectacle. « Plus efficaces que toutes les polices, les médias de masse feront tout ce qui est en leur pouvoir pour étouffer notre mouvement dès ses premiers cris de rage. Ne comptons que sur nos propres moyens de diffusion, camarades ! Parlons à nos familles, nos amis, pour les convaincre du bien-fondé de notre lutte. Engageons le débat. Rendons-nous aux quatre coins du Québec, pour arracher le pacemaker de la population et la livrer à nouveau aux émois qui, seuls, aboutiront à une société nouvelle ! Aucune image de ce soir ne sera télédiffusée ou je ne m’appelle pas Stanislas ! » Sur ces dernières paroles, le guerrier cagoulé donne un grand coup de savate sur la caméra la plus proche, qui s’écrase au sol avec fracas. Il pense servir le mouvement, je le sais. Des gens comme lui, j’en ai rencontré plein dans ma courte carrière politique. Je sais qu’on s’entend sur le fond, même si on a nos divergences sur les moyens à adopter pour y parvenir. Mais tous ces méfaits ne feront que permettre à la police de justifier une intervention musclée. Quand je pense à tous ces jeunes étudiants jetés pêle-mêle dans le panier à salade, et ce, dès le tout premier jour de la grève ! Ça va mal finir. Charles, hors de lui, se débat comme un diable. Ils ne lui font pas peur, ces bouffeurs de journalistes. Libéré de leur emprise, il se rue sur les agités, bien déterminé à en finir avec eux pour de bon, ce qui nous facilitera la tâche pour la suite. Sauf que cette altercation entre des grévistes de la base et un haut placé de la CLASSE ne manquera pas de faire paraître le mouvement comme divisé. Que restera-t-il ensuite de notre rapport de force avec le gouvernement ? Toute la grève annulée par cette querelle intestine !

Pris entre les différentes factions du mouvement, voulant tout faire pour l’empêcher de s’autodétruire, je ne vois qu’une solution pour tout sauver. J’escalade la barricade aussi vite que je peux, en faisant bien attention de ne pas tacher ma chemise blanche : si j’arrive en haut sans me casser la gueule, je veux être présentable devant les caméras. Parvenu au sommet, je m’adresse à la foule comme si c’était le plan dès le départ, comme si j’avais moi-même organisé l’occupation du cégep. Déterminé à faire entendre la volonté étudiante dans toute la province, je lève bien haut le poing. Automatiquement, dans l’attente d’un discours enflammé, les légions s’apaisent. Tout le monde retient son souffle. Pour la première fois, je sens que mes mots pourront prendre toute leur magnitude : tout ce que je dirais par la suite durant la grève n’aurait jamais de vérité que dans cette disposition de la foule à mon égard. Dans l’unanimité de ce silence, c’est comme si j’étais élu porte-parole une deuxième fois.

Mais voilà que les projecteurs se braquent sur moi. L’antiémeute vient d’arriver sur les lieux. Perché sur la barricade comme ça, c’est sûr qu’ils me prennent pour le chef ! Porte-voix en main, l’agent Lapointe, le flic le plus brutal en ville, me regarde fixement en lisant l’avis de dispersion. Que vous dirais-je ? Tous les cégépiens attendent de voir comment je vais réagir, prêts à me suivre pour toujours ou bien à me piétiner comme un vendu. Je réfléchis à toute vitesse. Je dois à tout prix trouver un signe assez puissant pour satisfaire tout le monde. Un qui serait compris par la police comme un appel au calme, par les militants comme un appel à la révolte et par les journalistes comme de l’information froidement relayée. Alors que je m’apprête à ouvrir la bouche et d’un seul mot tout sauver, un projectile m’atteint en pleine poitrine. J’ai d’abord cru à un tir policier. L’État préfère me voir mort dès le début de la grève pour ne pas avoir à négocier avec la CLASSE ! Rapidement, je consulte mes membres : rien de cassé. Je suis encore bien vivant. Ce n’est pas une balle que j’ai reçue en pleine poitrine, mais de la boue. « Presque pire », semble dire Fabien en bas, dans la rue, et qui pense, catastrophé, à la une de demain matin : « Un porte-parole vedette appréhendé par la police, sa chemise immaculée tachée de boue. » Furieux comme un tigre, il fonce vers le groupuscule d’anarchistes rassemblé autour de Stanislas. D’un geste, il arrache la cagoule de mon assaillante afin de la livrer aux hordes policières… Christine ? Qu’est-ce qu’elle fait là ? « Fabien ! Attends ! » Il interrompt son geste. « Laisse-la filer… C’est une amie… »

Elle et moi, on a toute une histoire. On était quasiment inséparables au secondaire. Je voulais l’inviter au bal, mais… on s’est perdus de vue. C’est la première fois qu’on se revoit depuis et elle, la première chose qu’elle fait, c’est tirer un grand trait sur notre amitié en me couvrant de honte en pleine conférence de presse. Une vraie gifle devant toute la population du Québec. Humiliation totale. Comme quoi la politique, ça ne fait pas que nous rapprocher, finalement. Mais je lui dois bien ça. Je crie à Fabien : « Laisse-la partir cette fois. En souvenir du bon vieux temps. » Et Fabien, voyant que je n’entends pas à rire, la laisse filer. Contente de m’avoir fait taire, trop contente d’afficher une ingratitude évidente à mon égard, Christine rameute ses camarades pour aller se réfugier à l’intérieur du cégep et tenir le siège. Je ne l’aurais jamais crue capable de rejoindre la faction pro-violence. Peut-être a-t-elle été manipulée par des militants mal intentionnés. Peut-être que la propagande pro-grève lui est montée à la tête. Peut-être aussi — mais c’est là une possibilité que je refuse d’envisager sérieusement — sa radicalisation a-t-elle à voir avec ce qui s’est passé entre nous au secondaire. Je n’ai pas le temps de décider. Sous la charge de l’antiémeute, la barricade s’écroule et je m’échappe de justesse avant que les agents ne s’engouffrent dans le Vieux et arrêtent tout le monde sans distinction.

• • •

— Les situationnistes ont mis deux jours avant de partir de la Sorbonne. Quant à moi, deux heures ont suffi pour me convaincre de décamper du Vieux Montréal !

C’est une de ces soirées où l’on parle tous le même langage, où la conscience d’être d’accord sur tous les points avec les camarades nous donne un sentiment de puissance totale, d’ivresse. La bière coule à flots. En début de grève, il faut se montrer généreux avec les militants. La douzaine de camarades triés sur le volet devant lesquels je fais un compte rendu de mon expérience au Vieux ont toutes les raisons de se sentir privilégiés. Des fenêtres du studio de Fabien, au 11e étage d’un immeuble industriel, on voit toute la ville à laquelle nous nous attaquerons bientôt. Après ma prestation sur la barricade — qualifiée d’« historique » par Fabien, preuve que même un stratège politique aguerri comme lui peut encore être transformé par l’action —, il a fallu doubler nos effectifs de militants téléphonistes pour traiter le volume d’appels entrant au QG de la CLASSE. La ligne n’a pas dérougi depuis et les demandes d’entrevue s’accumulent dangereusement. Mais avant de passer à l’action, on prend un peu de temps pour consolider nos relations avec les éléments les plus mobilisés. Une fois la grève déclenchée, elle doit battre son plein, et seule une base militante soudée sera à la hauteur de la tâche qui nous attend.

— Tu as bien fait de décamper du Vieux Montréal, me dit une jeune gréviste. Tu es plus utile en entrevue, là où tu peux conscientiser monsieur et madame Tout-le-Monde, que dans un nid d’anarchistes déjà convaincus.

J’aime ce genre de militante, dotée d’une grande autonomie, cherchant toujours à organiser l’action qui pourra toucher le plus grand nombre, mais, surtout, qui sait l’inscrire dans les lignes directrices que des militants plus expérimentés comme Fabien et moi ont élaborées. Je me suis beaucoup rapproché de la base, ces derniers temps. J’ai rencontré plein de militantes super ouvertes comme celle-ci. En règle générale, je ne suis pas le genre à me lancer dans une conversation avec la première venue. Mais en temps de grève, mes responsabilités de porte-parole m’obligent à me montrer très accessible.

— Il ne se passe jamais rien au Vieux, déclare Louis avec dureté. Rien à part la comédie de l’adolescence sans cesse rejouée sous la forme d’un drame. On s’imagine y trouver pour la première fois la substance réelle de notre être, mettre le doigt, comme on dit, sur le moment exact à partir duquel les choses ne seront plus jamais pareilles, mais c’est de la foutaise. Mieux vaudrait chercher ce qui nous fera rester semblables à nous-mêmes assez longtemps pour mener un combat politique jusqu’au bout. Quant à moi, il vaut mieux quitter cet endroit en héros inconnu que d’y rester et devenir l’icône d’une lutte qui n’aboutira jamais nulle part.

La tirade de Louis est accueillie avec tiédeur et circonspection. Pas qu’il n’a pas le droit de s’exprimer. Mais c’est le philosophe de la bande, Louis, et il a toujours la tête plus dans ses idées que sur le terrain. J’ai peur qu’il ait un peu cassé le mood. Fabien était réticent à l’idée de l’inviter, mais je ne vois pas comment on aurait pu faire autrement et pouvoir continuer à revendiquer l’égalité des chances. Par contre, je vois que ce n’est pas seulement une question d’égalité, qu’il ne faut pas négliger, celle de la personnalité. Louis a tout simplement du mal à composer avec la diversité des points de vue. C’est le genre de gars avec qui on engage la conversation comme dans la rue on affronte un mur de flics pour libérer des camarades pris en souricière : pas en l’attaquant de front sur toute la ligne, mais en fonçant sur un sujet bien précis jusqu’à ce qu’il cède et que la brèche soit assez vaste pour permettre de libérer la communication. On a passé des soirées passionnantes à discuter de sujets très profonds, seuls, lui et moi. Mais ici, avec tous les autres, ça crée un malaise. Ceux qui ne sont pas à son niveau politique ne comprennent pas vraiment ce qu’il dit et, pour moi, il serait inapproprié de m’engager dans une conversation profonde avec lui devant tout le monde. Il se sentirait comme un carré vert que j’essaierais de rallier à notre cause. Heureusement, Pierre est là pour reprendre la balle au bond :

— Gab n’est pas le seul à avoir décampé du Vieux l’autre soir !

Il fait allusion à l’aventure de Charles, qui a dû fuir par la ruelle alors que, suprême ironie, les policiers le confondaient avec un émeutier. Comme d’habitude, Pierre se montre provocateur. Pour lui, l’humour est politique et il n’hésite pas à dire les choses comme il les voit, au risque d’ébranler son auditoire. Pour lui, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, l’important est de ne laisser personne indifférent. Heureusement, Charles, qui peut être susceptible à ses heures, ne se fâche pas de ce brin d’humour. Dans le soulagement général, on rit tous ensemble. Mais à voir Fabien s’impatienter, je comprends qu’il faut rapidement couper court à cette petite soirée. Le vrai travail va commencer et, comme on sait, le travail ne commence qu’une fois la bonne compagnie dehors. Au revoir, les amis, on se revoit à la manif, on se revoit au congrès, on se revoit en assemblée générale, au revoir, les amis.

Il ne reste plus au studio que l’exécutif de la CLASSE, c’est-à-dire Charles, Ariane, Pierre et moi, sans compter Fabien, qui n’est pas étudiant, mais qui a été très impliqué dans la grève de 2005 et qui agit auprès de nous à titre de conseiller informel. D’ailleurs, il est resté en retrait toute la soirée, à boire en silence en consultant son cell mille fois par minute, mais maintenant que tout le monde est parti il se lève et s’agite.

— Ça a déjà commencé. Les larbins des mass medias font tout pour salir l’image de la grève. Leur désinformation ne manquera pas de nous diaboliser en nous faisant paraître comme des casseurs aux yeux du public.

Fabien marche de long en large comme un Lénine en cage, à ressasser ses théories de conspiration que je connais par cœur : une fois notre image complètement souillée par les médias, le gouvernement aura le beau jeu de négocier avec Martine et Léo. Nos concurrents de la FECQ-FEUQ n’auront, comme en 2005, aucun scrupule à marcher sur la tête de milliers d’étudiants et d’étudiantes en lutte pour conclure une entente ridicule, sans aucun gain concret, hormis de belles carrières pour leurs chefs. Je l’ai entendue cent fois, cette rengaine, et je ne peux pas dire que j’adhère à ce discours alarmiste.

— Je suis d’accord avec toi, mais cette fois la FECQ-FEUQ semble beaucoup plus conciliante envers la CLASSE, répond Charles qui, après tout, est un éternel optimiste.

— C’est ça le pire ! reprend Fabien. Ils jouent aux innocents, feignent d’être de notre bord pour ensuite aller négocier dans notre dos !

— Qu’on les laisse faire ! s’impatiente Pierre, pour qui ce genre de questions théoriques est toujours superflu. On n’a pas besoin d’eux une seule seconde. Notre base militante hypermobilisée fera tout le travail pour nous : le gouvernement Charest ne pourra pas bêtement ignorer les dizaines de milliers de grévistes de la CLASSE. Ils seront forcés de négocier avec nous !

Ariane, la cynique de service, mais dont l’intelligence stratégique est essentielle à la poursuite de notre lutte, est la première à rire :

— Aucune chance ! D’un jour à l’autre, Martine et Léo attendent leur invitation à Tout le monde en parle. Une fois qu’ils seront sous les feux de la rampe, tes grévistes mobilisés auront beau défiler jour et nuit dans les rues de Montréal, la population, qui ne croit que ce qu’elle voit à la télé, n’aura d’yeux que pour la FECQ-FEUQ.

Fabien, dont rien ne peut faire fléchir la volonté, poursuit :

— Exactement ! Une fois que tu as ri un peu, bu un peu en compagnie de Guy A., le Québec au grand complet te considère comme un vieux chum. Pour que Gabriel soit invité, il faut conclure un cessez-le-feu avec la FECQ-FEUQ, les convaincre de renoncer à nous diaboliser dans les médias.

— Tu nous niaises, Fabien ? Gabriel va pas aller s’humilier devant les péteux de la FECQ-FEUQ !

Pierre se met presque devant moi, comme s’il voulait me protéger.

Charles se montre plus pragmatique :