Terminus et autres nouvelles
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Description

"Je revoyais défiler notre première rencontre, sur ce banc gelé de l'Université des Lettres où je me tenais transie, le sourire de Niels et notre premier café au bar du campus." L'amour, la guerre, la stupidité humaine, notre impuissance à agir parfois sur les évènements, sont autant de thèmes récurrents dans les huit nouvelles de ce recueil qui ont déjà été primées, théâtralisées et récompensées par la presse spécialisée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2006
Nombre de lectures 110
EAN13 9782336277127
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0073€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Nouvelles publiées en revues  :
« Terminus », in Le Portique , 1998
« Vacances à Capbreton, » in Nouvelle Plume , 1998
« Blanche », in Scribanne, 1998
« Le Passage », in Florilège , 1998
« Les Etudiants de Köbenhavn », in In, 1998
« Ishimure », in Le Jardin d’Essai, 1999
Nouvelles publiées en ouvrages collectifs :
« Les Nouveaux Jules Verne », Editions Coprur, Strasbourg, 1998 ISBN : 2-84208-030-0
« Nouvelles au Pluriel 98 », Editions Editinter, Paris, 1998 ISBN : 2-910892-53-0
Roman :
« Le Grand Esprit Vert », Editions l’Harmattan, Paris, 2004 ISBN : 2-7475-6250-6
Terminus et autres nouvelles

Jean Durin
www.librairieharmattan.com Harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2005
9782747596800
EAN : 9782747596800
A Océane, Manon, Maxime,
Mes chers enfants.
Sommaire
Du même auteur Page de titre Page de Copyright Dedicace LES ETUDIANTS DE KÖBENHAVN LA CAGE LE BASSINET BRIGOUSSAIS CHIMBORAZO LA FOUINE BLANCHE LE PASSAGE ISHIMURE LOLA MONTES TERMINUS PUERTO ALDEA VACANCES A CAPBRETON DRA - EL - MIZAN JACOB ROGGEVEEN Remerciements
A Christine
« L’amour, c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur ».
Marcel Proust
LES ETUDIANTS DE KÖBENHAVN
K aren RIFBJERG
à Monsieur le Directeur de la Police de Köbenhavn.
Landskrona, le 18 Juillet 2037

Monsieur le Directeur,

Lorsque vous découvrirez ces mots, je serai morte. Ce courrier que vous a fait parvenir mon notaire représente une disposition testamentaire.
Cette lettre est un aveu. Ce pourrait être la seule confession de la faute commise vis-à-vis de notre société la nuit du 5 au 6 Janvier 1998, mais, touchant à l’hiver de ma vie, je vous demande d’y voir aussi la reconnaissance de mon amour pour le seul être qui ait peuplé les 79 ans déjà parcourus dans ce pays qui m’a vue naître.
J’avais quarante ans lorsque se sont produits les faits. J’aimais alors avec une passion qui ne s’est jamais altérée mon époux : Niels ARNE. Nous nous étions connus durant nos études à Köbenhavn, en 1976. Lui était étudiant aux Beaux-Arts, j’étais étudiante en littérature. Nous avions tous deux dix-huit ans. Si j’ai certainement eu pour Niels l’attirance naturelle qu’une jeune fille peut avoir pour un jeune homme du même âge, il y avait entre nous beaucoup plus qu’une banale attirance physique. Nous appréciions chez l’autre la passion qui l’animait. Il m’est pénible en posant ces quelques mots sur le papier de me remémorer l’intensité extraordinaire du regard de Niels lorsqu’il m’entretenait de la restauration du fronton d’Egine par notre sculpteur Thorwaldsen. Je n’avais jamais vu ce monument, mais à écouter Niels discourir avec fougue sur cette commande de Louis I er de Bavière, il n’était nul besoin qu’il extirpe de ses classeurs les documents qu’il possédait sur le sujet. Ses explications suffisaient amplement. Il aimait souvent allier le geste au discours, et je revois ses mains rougies dessiner dans l’air glacé les travaux qu’il me décrivait. Nous avions coutume de discuter tout en marchant. Niels s’arrêtait parfois subitement pour disserter avec force, et la buée qu’il dégageait alors dans ces moments animés m’empêchait parfois d’apercevoir son visage. Nous en riions souvent.
Pour ma part, j’éprouvais exactement le même amour pour mes études de littérature. Niels l’avait compris, et il savait se taire pour m’écouter à son tour. Je lui expliquais le lyrisme d’Ewald Johannes et son penchant pour la dive bouteille, le réalisme social de Pontoppidan, et cela agrémentait nos journées estudiantines. Nos nuits aussi parfois. Je me souviens ainsi d’une discussion fort animée dont le point de départ avait été une poésie de Jensen tirée du « Vent du Jutland ». Niels refusait de voir la femme exprimant le symbole de vie dans ce poème.
Il y avait chez Niels et moi beaucoup plus que de l’Amour. Si j’avais à définir notre relation, je la résumerais par : « un long plaisir à partager l’autre. » Il ne suffisait pas d’être en présence de l’autre pour que la magie agisse. Nous le savions, d’instinct. Nous nous goûtions, nous nous savourions. Il ne s’agissait pas là d’un simple exercice amoureux, nous agissions naturellement ainsi. Cet apprentissage de l’autre par sa passion nous guidait chaque jour un peu plus vers la connaissance de l’autre, et la découverte de son art. Ce faisant, nous étions devenus, à notre insu, l’élève de l’autre, et son professeur. Cet échange de rôles a constitué nos vies communes durant les vingt-deux années qui ont suivi.
Niels et moi nous sommes mariés cinq ans plus tard, nous avions vingt-trois ans. A nul moment dans nos vies ne se sont altérés ce goût du mot, ce plaisir de la découverte. Jamais n’est apparue la moindre perte d’enthousiasme. Je revois l’étonnement qui était le nôtre lorsque, autour de nous, nous notions l’apparition de comportements routiniers chez les meilleurs de nos couples d’amis.
Nous n’avons jamais eu de gros besoins cependant. Devenus enseignants, nous exercions tous deux avec cette même fougue, cette foi intacte que nous avions adolescents. Le temps que nous avons passé séparés l’un de l’autre était toujours au service de ce même engagement artistique, de cet extraordinaire chant d’amour que nous nous adressions lorsque nous nous retrouvions pour échanger à nouveau nos connaissances et nos doutes sur tel ou tel sujet.
Il paraît inutile dans ces conditions de préciser que Niels et moi sommes durant ces vingt-deux années restés entièrement fidèles l’un à l’autre. Entendez-moi bien ici, Monsieur le Directeur : il ne s’agit pas là d’une croyance de vieille femme pleurant son amour disparu, il s’agit d’une certitude.
Disparu n’est d’ailleurs pas le mot. Je lui préférerais : « hors de vue ». Nos goûts évoluaient pourtant : nos premières amours sculpturales ou littéraires n’ont pas toujours été les mêmes. Durant les dernières années, Niels et moi avions tendance à quitter la recherche en ces domaines, au bénéfice d’un intérêt plus marqué pour les oeuvres classiques et majeures de notre culture. Notre regard s’est modifié au cours de nos visites rituelles dans les musées de la capitale. Entre deux concerts, nous allions sur le lac gelé au pied de la petite sirène d’Henri Laurens. Niels et moi avons toujours été frappés par la ressemblance étonnante entre le visage représenté par ce sculpteur français et le mien. Vous comprendrez mieux notre trouble, Monsieur le Directeur, lorsque vous comparerez avec la photographie que je joins à cette lettre. Elle a été prise en 1976, l’année où nous nous sommes connus. Niels me répétait souvent qu’il enviait ce sculpteur de m’avoir représentée. C’était stupide et drôle, mais j’étais moi-même troublée par une telle similitude de traits. On eût cru que ce sculpteur m’avait connue. Ma famille avait déjà remarqué ce fait, mais, hormis nous-mêmes, c’est Johannes, le frère de Niels, qui en était le plus abasourdi.
Mais peut-être devez-vous penser que je me perds dans les détails, Monsieur le Directeur. Je poursuis donc le trop bref résumé de notre (ici, Karen RIFBJERG a raturé un mot) Amour. Je dois me résoudre à écrire ce mot, je n’en connais pas d’autre.
Un après-midi de l’hiver 1998, le 4 Janvier précisément, nous étions, Niels et moi, en vacances chez sa famille, dans la région de Kronoberg. Niels a quitté la maison familiale en début d’après-midi pour se promener en bordure du lac qui jouxte Alvesta. Il n’est pas revenu. Son corps fut découvert le lendemain sous la glace. Elle avait rompu sous son poids. Niels avait quarante ans. Plus qu’un compagnon de vie, plus que l’homme que j’aimais, c’est ma vie de femme adulte, depuis mes dix-huit ans, que le lac a alors engloutie. Le cinq janvier, le lendemain, nous avons passé la journée pétrifiés, ses parents, son frère Johannes et moi, à regarder cet homme que nous avions tant aimé. Je revoyais défiler notre première rencontre, sur ce banc gelé de l’Université des Lettres où je me tenais transie, le sourire de Niels, et notre premier café au bar du campus. Puis nos discussions, nos passions confondues et conjuguées qui avaient accompagné nos vies. Cette décision que nous avions prise de ne pas avoir d’enfant. Le sourire de Niels. Ses grandes mains glacées qui battaient l’air pour mieux me décrire un bâtiment, une sculpture. La petite sirène à laquelle il était tant attaché. Nos soirées. La glace.
C’est alors, Monsieur le Directeur, que j’ai eu une idée folle que j’ai aussitôt expliquée, en aparté, à Johannes, le frère de Niels. Devant sa première surprise, je lui ai longuement exposé mon projet. J’ai rappelé à Johannes ce qu’il connaissait en fait déjà de son frère et moi, de notre élan partagé dans la sculpture et l’art. Dans la nuit qui a suivi, celle du 5 au 6 Janvier 1998, nous sommes redescendus sur Köbenhavn. Nous avons chaussé nos patins, et sommes allés, à l’aide d’une meuleuse, décapiter la tête de la petite sirène. Quelques promeneurs nous ont aperçus de loin, mais nous n’avons pas été inquiétés. De retour à Alvesta, nous avons glissé la tête de la petite sirène dans le cercueil de Niels. Nous n’avons pas cru utile d’en informer ses parents.
Je ne saurais vous exprimer, Monsieur le Directeur, la joie que j’ai éprouvée, non à défigurer notre petite sirène, mais à glisser sa tête contre celle de Niels. La ressemblance entre cette sculpture française et moi était telle que Niels en était profondément bouleversé. Je sais l’attachement qu’il vouait à cette œuvre. Je sais qu’il aurait été heureux de partir avec elle. Si vous consultez vos archives, Monsieur le Directeur, vous y apprendrez que cette décapitation avait été revendiquée le surlendemain par le groupe « Fraction Radicale Féministe ». Ce dernier avait voulu faire de la petite sirène « un symbole de la misogynie » en offrant une représentation du fantasme masculin : « la femme est un corps sans tête ». Vos collègues de 1998 avaient été embarrassés devant l’apparition de ce groupe inconnu. Le groupe, c’était évidemment moi, Monsieur le Directeur. C’était là un ultime clin d’œil à Niels, à notre vie étudiante. Comme vous l’avez vraisemblablement appris alors, la municipalité de Köbenhavn a immédiatement procédé à la restauration de cette œuvre, à partir d’un double moulage.
Je tiens, à présent que je suis décédée, à restituer cette tête à mon pays. Mon testament prévoit que je sois enterrée aux côtés de Niels. Je vous autorise donc à procéder à l’exhumation de son cercueil pour y prélever l’une des passions qui nous a accompagnés de notre vivant, et nous a gardés si proches depuis l’accident d’Alvesta.
Veuillez recevoir, Monsieur le Directeur de la Police, l’expression de ma profonde gratitude pour la réparation de ce dernier geste.
Karen RIFBJERG
P.S  : Johannes est mort douze ans après Niels, et ne peut donc être inquiété par vos services pour l’aide qu’il m’a apportée cette nuit.
Pour Dany Costedoat,
ce clin d’œil noyé d’effroi
« Pour leurrer le monde, ressemble au monde : ressemble à l’innocente fleur, mais sois le serpent qu’elle cache »
William Shakespeare
LA CAGE
L es frères Glappozi auront bientôt achevé leur numéro. Ce sera alors mon tour d’entrer en piste après la nécessaire coupure pour mettre en place la cage. J’observe Barbara du coin de l’œil. Elle se tient devant moi, et n’a d’yeux que pour Aldo, notre superbe monsieur Loyal. Cette foutue garce ne se doute de rien. Même si je sais que c’est là l’ultime numéro que nous allons présenter au public, je ne peux m’empêcher de la trouver toujours aussi belle, profondément désirable. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’autre dépravé l’a remarquée, et attirée dans son lit. Comment en sommes-nous arrivés là ? Dix-sept ans que nous étions ensemble, que nous tournions sur les routes.
J’ai eu les premiers doutes en décembre dernier lors d’une représentation à Calvi. Ce soir-là, j’ai surpris un regard inhabituel entre Aldo et elle. Ce n’est pas tant la façon dont ils semblaient communiquer qui a accroché mon attention, mais plutôt la manière dont Aldo a paru tressaillir en s’apercevant que je les observais, et le sourire peu franc qu’il a cru devoir m’adresser avant de retourner hâtivement la tête. Je ne crois pas y avoir prêté garde dans les semaines qui ont suivi, d’autant que cela ne s’est pas renouvelé. Si, une fois. Aldo a tenté de discuter avec moi. Mais je n’ai pas été dupe. Cette façon hypocrite qu’il a eue de sembler vouloir me parler des Glappozi alors qu’il brûlait seulement de m’entretenir de Barbara. Lâche. En y repensant, j’ai même remarqué qu’elle semblait plus attentive envers moi. Oui, plus attentive. Surtout dans la caravane. Rien cependant ne changeait pendant les spectacles eux-mêmes. Les lionnes Marca, Pita, et Pouca sont toujours demeurées remarquables durant les représentations, tout juste plus nerveuses que le vieux Ramo. Mais les femelles sont souvent plus hargneuses que les mâles.
Les Glappozi entament leur dernière scène : la plus drôle. Je ne sais si j’ai véritablement envie de rire. Non parce que je connais chacun des gestes qu’ils vont exécuter, mais car je pressens que l’apaisement, la joie véritable, ne pourront m’habiter qu’après la mort de Barbara.
Garce.
Je me tiens toujours immobile, en retrait, dans le couloir d’entrée de piste. La musique de la fosse d’orchestre située juste au-dessus de ma tête, vient ponctuer les gestes des frères Glappozi. Je les apprécie beaucoup, ils ont le cirque dans le sang : toujours prêts à rendre service à une famille ou l’autre, à faire don d’eux-mêmes.
Barbara se retourne, m’adresse un sourire sur la paume de la main. Je le lui renvoie simplement, de mon index dressé. Symboles d’un amour défunt. Elle observe à présent les Glappozi sur la piste. Je me surprends à rêvasser en la regardant, elle et sa longue robe moulante noire frangée d’or. Ses longs cheveux blonds tombant en mèches épaisses sur ses reins. Ce bassin si rond venant conclure avec bonheur l’étroitesse de sa taille. Quelles jolies formes tu avais, Ô Barbara. Là-haut, l’orchestre s’enflamme. La grosse caisse et les cymbales annoncent des cataclysmes de rires. La salle est soulevée par l’hilarité bruyante des enfants. Mon plan est simple, mortellement simple : chacun de nos déplacements est méthodiquement calculé dans l’enceinte de la cage, en fonction de l’emplacement de nos quatre fauves, et de leur caractère propre. Si je viens à rompre - pure distraction de ma part - l’enchaînement habituel de pas, en contraignant ainsi Barbara à passer trop près de Pouca, la réaction de cette dernière sera immédiate. Coup de la patte droite en balai sur la nuque de Barbara. Un dixième de seconde. Imparable. Moi, je me tiendrai près de la porte. Prêt à sortir, après avoir tenté de réparer l’irréparable. Non, trop tard, il sera trop tard. Les longs cheveux blonds auront déjà roulé dans la sciure. Tête de reine décapitée.
Les applaudissements crépitent. Les Glappozi effectuent leur habituel tour de piste à cheval l’un sur l’autre, Goutzo sur Goutzi. Où donc sont-ils allés chercher des noms pareils ? Goutzo, passe encore, mais Goutzi Glappozi... Le public se lève, le fait est rare. Les frères ont dû se surpasser ce soir. La voix d’Aldo emplit la salle, je n’avais pas même remarqué qu’il s’était engagé sur la piste. - C’est donc sous vos applaudissements que les frères Glappozi du « Grand cirque Bachello » vont nous quitter pour rejoindre leurs loges. Merci encore pour eux, merci à tous les petits et aux grands qui nous ont accompagnés durant cette première partie. Dans quelques minutes, le spectacle va se poursuivre avec les extraordinaires fauves des Favelli. Maestro, musique.
Je n’avais pas noté non plus la voix d’Aldo. Le timbre est nasillard, empesé, déplaisant. Mais peut-être ne suis-je pas totalement objectif à présent. Je suis curieux de voir sa tête lorsqu’il va me présenter ses condoléances. Il sera vert. Les garçons de piste s’affairent autour de moi, assemblant les sections métalliques du tunnel. Barbara m’a rejoint.
- Ca va ?
- Oui mon Amour, tout va bien.
- On va prendre un dernier verre ?
- Oui Barbara, le dernier.
Je la dévisage presque à la buvette du cirque. J’ai toujours été fasciné par ses immenses yeux verts, le délicat dessin de sa bouche, cet appel aux baisers et aux caresses qui émane de chaque centimètre carré de son visage, de ses courbes que ses parents ont eu le bon goût de créer voici trente-huit ans. Je t’ai tant aimé Barbara, si tu savais. Peut-être... Oui. Je t’aime sûrement toujours, oui, mais insuffisamment pour te partager avec l’autre. Tiens, le voici justement.
- Ca va être à vous. Vous êtes prêts ?
- Oui oui, on arrive.
Barbara m’embrasse furtivement, ainsi qu’elle le fait depuis dix-sept ans, avant de pénétrer sur la piste. Je saisis mon fouet à l’entrée. J’entends déjà l’orchestre qui ouvre la deuxième partie. La voix d’Aldo, encore.
- Ils sont de Florence, ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont courageux, voici les Favelli, et leurs fauves exceptionnels.
Abruti. Aucun renouvellement dans les annonces. Manque total d’imagination. Pauvre chose.
J’observe les lions à quelques pas, prêts à être lâchés hors de la voiture cage. Un coup d’œil autour de moi. Les Glappozi n’ont pas quitté le couloir d’entrée et s’entretiennent avec les accessoiristes. Goutzo s’essuie les mains sur un chiffon. Nous entrons sur la piste. Eblouissement des projecteurs. Cette odeur de sciure, propre au cirque, et à notre numéro en particulier. Comme chaque fois, le silence retombe dès notre entrée. Barbara pénètre dans la cage à ma suite. J’adresse un signe au garçon de piste. Le tunnel s’ouvre. Pita entre, avec cet air nonchalant qui la caractérise. Claquement de fouet. Elle bondit sur le premier rondeau, s’assoit. Pouca la suit, regarde autour d’elle, toujours méfiante, et saute également au son du fouet Reste le couple : Marca. Claquement inutile. C’est encore elle qui connaît le mieux la chanson. Mon vieux Ramo. Toujours aussi fainéant. Allez mon gros. Oui.
Applaudissements sous le chapiteau. Je débute mon numéro. Un coup d’œil vif et circulaire pour embrasser le public, Barbara, Aldo, les bêtes. C’est étrange comme le manche du fouet me glisse entre les mains ce soir. Les mains moites ? Non pourtant. Bouge Barbara, le cerceau oui. Allez Ramo. Oui pépère. Bien. Lourd, mais efficace mon gros. Allez, dans l’autre sens. Bien Ramo. Applaudissements.
Allez les filles. Pouca, allez, ne fais pas ta mauvaise tête. Têtue comme une bourrique. Bon sang ! Oui, bien la fille. Un, deux claquements. Faut réagir plus vite ma grande. Applaudissements. Voix d’Aldo.
- A présent Mesdames, Messieurs, nous vous demandons le plus grand silence pour le numéro suivant, toujours délicat devant des fauves rendus nerveux par le moindre bruit dans la salle. Merci, par avance, pour les Favelli.
Roulement de tambour. Barbara s’éloigne, revient avec le cerceau enflammé. Rester concentré. Je m’approche de Pita, sans quitter Pouca des yeux. Je sens le regard de Barbara sur ma nuque. Vieux numéro, habitudes des gestes. Mon bras gauche se tend, désigne Barbara à la lionne. Va ma grande, va, allez. Nous croiserons plus tard, tu verras. Un spectacle que tu n’as jamais vu toi-même, tout à l’heure, lorsque je m’approcherai de la porte. Le fouet claque. Pita se ramasse, bondit à travers le rideau enflammé, se reçoit avec souplesse sur le dernier rondeau. Je l’encourage à repasser à travers le feu. Une autre détente. Un cri.
C’est curieux. C’est à peine si je crois avoir compris ce qui a pu se passer. Qui a crié ?
Ce n’est pas moi, pourquoi l’aurais-je fait ? Barbara non plus. La clameur était trop forte. C’est le public, certainement, mais pourquoi ? Et cette sciure. Que fait mon nez dans la sciure ? Que se passe-t-il ? Bouger. Tenter de comprendre. Quel est ce liquide chaud dans mon cou ? Pourquoi ne puis-je plus tourner la tête ? Marca, j’entends Marca tout près. Barbara, où est Barbara ? Qu’est-ce qui me soulève ainsi ? J’ai mal aux reins. Atrocement mal. Barbara. Je l’ai vue. Elle est hors de la cage. Bon sang ! C’est la lionne qui me soulève ! Arrêtez de crier, j’ai trop mal. Aldo, j’ai pu apercevoir un fusil dans les mains d’Aldo. Sur quoi va-t-il tirer ? Je ne suis quand même pas... Marca bon dieu. Ma colonne vertébrale. Bruit assourdissant. Un coup de feu sans doute.
Aldo a dû tirer. Je chute encore sur le sol. Juste le temps d’entrevoir Goutzo Glappozi derrière Aldo. Pourquoi cette détresse dans le regard d’Aldo ? La douleur me vrille le dos. Ma colonne vertébrale. Pourquoi cette amorce de sourire sur la bouche de Goutzo tandis qu’il s’essuie toujours les mains sur son chiffon ? Et cette sciure qui semble me coller aux mains. On croirait que j’ai de la graisse sur les paumes. C’est étrange, j’ai cru voir comme un baiser que Barbara vient d’adresser à Goutzo.
A Ginette et Jean, bien sûr, en affectueuse révérence. A tous les gamins saubriguais, de 6 à 99 ans, vivants et à venir...
« On est de son enfance comme on est d’un pays »
Antoine de Saint-Exupéy
LE BASSINET BRIGOUSSAIS
P ierre Lahoun interrogea du regard sa femme lorsqu’elle lui remit une enveloppe parvenue au courrier du jour. Elle répondit tout aussi muettement en haussant les yeux pour lui signifier qu’elle en ignorait le contenu. Il jeta un coup d’œil en haut à gauche de la grande enveloppe blanche format A4. Il lut :

FLEXIMAGE Imagerie Géographie Internet 43 Rue Brèche aux Loups 75012 - PARIS
Le boulanger du village sourit. Son épouse Denise le vit s’éloigner comme un automate et sortir de la superette qu’ils tenaient tous deux à Brigous, petit village situé au sud des Landes. Pierre avait toujours été passionné d’histoire locale. Certains laissaient entendre qu’il possédait des documents explosifs qu’il cachait non dans un coffre fort, mais dans un lieu connu de lui seul. Ce qui revenait au même quand on connaissait la morphologie du bonhomme. Mal avisé aurait été le plaisantin qui se serait permis de lui soustraire ses dossiers.
Pierre et son épouse représentaient à eux deux la majeure partie des commerces brigoussais. Leur superette offrait, outre le pain produit par ce gaillard jovial de deux mètres, les services d’épicerie, de maison de presse, de bureau de tabac, et de station-service. Un petit bar, attenant à l’épicerie, venait compléter les ressources de ce couple qui ne rechignait pas au travail. Certes, Pierre laissait parfois échapper quelques rares mots sur sa retraite prochaine, où il s’imaginait, Denise et lui, arpenter en camping-car les routes désertiques des States, le grand Canyon, les champs de canne à sucre du Mississippi, mais il balayait rapidement ces propos : seul le travail du jour revêtait une quelconque importance à ses yeux, et la préparation de celui du lendemain. Chez les Lahoun, de père en fils, il ne se trouvait guère de place pour l’inactivité.
Il se rendit près de son fourgon de tournée, ouvrit la porte latérale, se saisit hâtivement de son Opinel, referma la porte, et alluma une Marlboro Light, l’unique vice qu’il s’octroyait. Il prit alors le temps de tirer deux ou trois bouffées, puis, il enfila la lame et ouvrit d’un coup l’enveloppe.

Cher Monsieur,
Suite à votre demande du 9 courant, nous avons le plaisir de vous adresser le cliché demandé correspondant au secteur 34-B5 que vous nous avez indiqué.
Vous en souhaitant bonne réception, et restant à votre entière disposition, nous vous prions de croire, Cher Monsieur, en l’expression de nos meilleurs sentiments.
Pour Fleximage V. Leconte
Pierre replia la lettre, extirpa le document. Il connaissait chaque centimètre carré de cette photographie satellite de Brigous. Chaque maison, chaque jardin, chaque ruelle. En cherchant bien, il aurait été à même d’identifier tous les véhicules visibles. Mais cela ne l’intéressait pas. L’homme, curieux de nature, n’avait pas ce comportement malsain que l’on peut encore trouver dans certains villages. Il ne s’intéressait qu’à l’aspect positif d’autrui, et était toujours prêt à ouvrir son magasin aux couche-tard, ou aux lève-tôt, quand il ne prêtait pas son fourgon à l’un ou l’autre en dehors des tournées, bien entendu. Pierre était également un être extrêmement pudique, réservé, voire même secret, qu’il cachait tant bien que mal sous des aspects extérieurs de bon vivant. Ce n’était évidemment pas, lorsque l’on connaît le personnage, une simple démarche d’amateur de clichés aériens qu’il avait eue en passant cette commande particulière à la maison parisienne. Pour cela, Pierre aurait pu s’adresser à ce gars habitant à l’autre bout du village, et dont les ressources provenaient justement de baptêmes de l’air et panneaux publicitaires l’été le long des plages aquitaines. Non, il y avait là l’un des aspects secrets du boulanger. L’ancien môme de Brigous et l’historien local se rejoignaient en cet instant. Pierre réajusta ses lunettes, approcha la photographie de son nez, et observa plus attentivement le cliché. La zone qu’il tentait de déchiffrer se situait dans la périphérie de l’église, vers l’ouest. Sur le coup, il ne vit rien de ce qu’il espérait. Il écrasa alors sa cigarette, s’essuya machinalement les mains sur son tablier gris, et reprit son examen.
Ce trait peut-être, pensa-t-il.
Une ligne, plus foncée, très fine et courte, traversait le terrain de rugby d’est en ouest. A supposer que ce soit cela, se disait le boulanger, je vois difficilement comment je peux aller creuser là-dessous sans me faire remarquer. Il avait naturellement raison, et la confirmation de ce qu’il avait entendu durant toute son enfance se trouvait peut-être, mais sans aucune certitude, sous ce minuscule trait. Pierre remit la photographie dans son enveloppe, glissa celle-ci dans sa poche, et passa la tête par la porte de la superette.
- Je reviens Denise, je vais au bourg.
- Mais tu y es, au bourg !
- Oui, bon, je vais faire un tour, à tout de suite.
Pierre se doutait bien que ce qu’il s’apprêtait à faire ne le renseignerait sans doute pas davantage, mais il tenait à s’en assurer. La visite in situ du terrain de rugby ne lui fournit effectivement aucune indication. Il essaya alors de se remémorer si des buses avaient été posées dans cette zone sportive, mais il ne trouva nul souvenir de cet ordre dans sa mémoire de Brigoussais.
En rentrant chez lui, il s’enferma dans son bureau du rez-de-chaussée, braqua l’halogène sur le cliché satellite, et observa de nouveau le trait qui avait attiré son attention avec l’assistance d’une loupe cette fois. Si tunnel il y avait, celui-ci ne se trouvait nullement à l’endroit qu’il escomptait, mais plus au sud. Grâce à la lentille, il prit rapidement conscience que le trait était plus long qu’il ne l’avait initialement cru. Au nord, il s’achevait quasiment au milieu du terrain de rugby. Au sud-ouest, il semblait s’arrêter deux cents mètres plus loin sous le champ de maïs. A cet endroit, Pierre remarqua que le trait semblait plus épais. Il resta ainsi quelques instants, dubitatif, devant son sous-main, puis il se leva, se dirigea vers sa chambre, et rangea soigneusement le document dans le tiroir de sa table de chevet. Dans les jours qui suivirent, Denise remarqua que les tournées de son boulanger duraient un peu plus longtemps qu’à l’accoutumée. Mais le fait n’était pas rare, et elle ne s’en alarma point. Elle nota simplement que ce fait occasionnel devenait répétitif sans y prêter davantage d’attention. Denise connaissait trop bien son gaillard de mari pour s’inquiéter de si peu. Pierre profitait systématiquement d’un arrêt chez l’un ou chez l’autre pour prendre ici le café, là des nouvelles. Mais l’orientation qu’il donnait depuis quelques jours dans ces conversations matinales glissait souvent sur les travaux qui avaient eu lieu derrière la mairie lorsque le terrain de rugby avait été tracé. Personne ne s’aperçut en fait que Pierre Lahoun complétait ainsi ses connaissances, déjà fort impressionnantes, sur cette partie du village.
Gamin, il avait entendu, ainsi que ses frères, les histoires les plus rocambolesques sur un tunnel qui aurait relié l’église à l’ancien château dont il ne subsistait pas l’ombre d’un mur. Il se souvenait avoir, quand il était enfant de choeur, et en l’absence du curé, frappé à l’aide d’un galet tous les murs ainsi que le sol de l’église. Rien ne lui était apparu suspect, à l’exception de ce curieux anneau dans le mur de la sacristie. Mais il avait fini par admettre in petto que ce devait être là l’ultime témoignage de la mule de l’ancien curé, autrefois.
Le problème du tunnel médiéval enfoui avait toujours intrigué Pierre. Ce n’était plus comme autrefois une histoire de fantômes ou de chevaliers qui dirigeait ses recherches, mais un amour puissant pour son village, une fibre particulière qui vibrait profondément en lui lorsqu’il posait son regard où qu’il se trouvât dans la bourgade. Le boulanger se muait en historien, irrésistiblement.
Pierre était profondément ennuyé. Ses tournées les plus récentes avaient confirmé ce dont il se doutait déjà : aucune tranchée n’avait été creusée dans ce secteur depuis au moins un siècle. Qu’était donc cette ligne qui apparaissait sur le cliché, sinon ce fichu tunnel ? Oui, ce ne pouvait être que lui, Pierre en avait acquis une conviction définitive. Par ailleurs, que pouvait-il faire pour vérifier cette conviction ? Rien, se répétait-il de guerre lasse, et il remâchait souvent cette réponse pour mieux s’en imprégner.
Une nuit cependant, sans en prévenir Denise, il se leva et, après s’être prestement habillé, il s’en fut vers le terrain de rugby tout proche, armé d’une longue et fine barre de métal torsadé qui subsistait d’anciens travaux de fondation. Il avait méticuleusement préparé cette sortie. Le cliché avait été maintes fois extrait du chevet conjugal durant les derniers jours. Pierre savait exactement en quels endroits du terrain il escomptait introduire sa sonde. Par précaution, il s’était muni de bottes et de gants en caoutchouc, dans l’éventualité où la barre aurait transpercé une gaine électrique. Curieusement, il s’était également pourvu d’un vieux balai.
De la force tranquille et puissante de ses cent dix kilos, Pierre enfonça sans peine et sans succès la tige une première fois. Il récidiva à dix centimètres du premier trou avec le même résultat. La troisième fois, à une profondeur qu’il estima à deux mètres cinquante, la barre fut arrêtée net dans sa progression. Après avoir ôté la sonde, et vérifié que personne ne l’observait, Pierre arracha méticuleusement l’herbe autour de son trou sur un diamètre restreint de cinq ou six centimètres. Ainsi, il pourrait localiser sans peine l’endroit en plein jour. Tout excité par sa découverte, Pierre poursuivit son travail de recherche durant une heure, dans le but de mieux définir la largeur et la direction exacte du tunnel. Puis il s’en revint, à reculons, balayant l’herbe qu’il avait couchée en marchant afin d’effacer ses empreintes. Il entra ensuite au fournil, ôta ses gants, ses bottes, remisa barre et balai, se lava soigneusement les mains, et commença à préparer sa pâte.
Pierre Lahoun était un patient Têtu, obstiné, mais patient Il ne revint donc pas au terrain de rugby le lendemain, ni le surlendemain. De cette façon, pensait-il, l’herbe qui serait encore couchée aurait tout le temps de se redresser.