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Touche pas à mon rêve

De
312 pages

Tandis que dans les Pyrénées le fantôme de l’Africain sème le désarroi, en Bourgogne, Aladin, Marleine et leurs potes étudiants font la « révolution de mai », brisant les tabous qui gangrènent la société : Il est interdit d’interdire. Jouissons ici et maintenant.

Les échos de la révolte secouant la France entière arrivent déformés à Carbouès, où Jean-Marie Cloutou se dit qu’on s’amuse bien sur les barricades. Le retour du Petit dernier lui montrera que la contestation n’était pas ce qu’il croyait.

Vingt-sept ans après les événements, dans la cave du Marcel à Meursault, les acteurs s’interrogent...

Un récit iconoclaste où la générosité de la jeunesse donne à l’utopie une force renouvelée, et les énigmes policières conduisent à la célébration de la vie dans la plus pure des traditions épicuriennes.


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-90444-7

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

 

Depuis l’éveil de la conscience à la liberté, il n’est pas d’œuvre d’art véritable qui ne révèle le contenu archétypal de la négation de l’aliénation.

Herbert Marcuse

Chapitre 1
Le revenant

À sept heures précises, comme tous les matins depuis bientôt quarante ans, ce samedi 4 mai, Jean-Marie Cloutou saute de son lit, ouvre en grand la fenêtre de la chambre à coucher côté Est, attache les volets pour laisser passer les premiers rayons du soleil et aspire longuement l’air pur du matin. Il scrute la campagne au lever du jour, tandis qu’Élise, son épouse, enfile par-dessus sa chemise de nuit son gilet en laine avant d’aller préparer le café.

Mauvais signe lâche Jean-Marie Cloutou à la vue du givre recouvrant le cerisier en fleur du jardin et la gelée blanche qui donne à la vallée du Lison un aspect hivernal.

Dans la nuit de la veille, le vent du Sud venu du Sahara avait soufflé fort et laissé sur le sol une fine couche de sable ocre, et aujourd’hui c’était le gel qui revenait. Pourvu que la vigne des Coustères, n’ait pas trop souffert, dit tout haut Jean-Marie Cloutou en s’éloignant de la fenêtre pour gagner la porte de sortie et aller, comme tous les matins dans un rituel vieux de plus de quarante ans, uriner au fond du jardin face au Pic du Midi de Bigorre.

À sept heures trente il allume la radio, posée sur le buffet de la cuisine salle à manger, pour écouter les informations du matin puis s’attable devant son bol de café noir servi par Élise.

La voix du journaliste est grave : Les universités parisiennes sont en effervescence, l’agitation bat son plein. Après les incidents de jeudi qui ont marqué la faculté des lettres de Nanterre, hier la police, appelée par le Recteur de l’Université de Paris, a fait évacuer la Sorbonne. Aussitôt une foule de manifestants a envahi le Quartier Latin aux cris de : À bas la répression policière ! Des heurts violents se sont produits avec les Forces de l’Ordre qui ont appréhendé plus de six cents personnes. Et il y a eu une centaine de blessés dont plusieurs gravement atteints.

Un grand meeting est prévu pour aujourd’hui à la Sorbonne. On craint que la situation ne dégénère et que des incidents beaucoup plus graves encore ne se produisent, car depuis plusieurs jours déjà des graffitis contestataires sont apparus sur les murs de l’université : Laissez-nous vivre ! Policiers, rentrez chez vous et faites l’amour !

Il n’est pas exclu que la contestation fasse tache d’huile et s’étende à d’autres universités du pays. Sur les murs de plusieurs d’entre elles fleurissent également des graffitis révélateurs d’un profond malaise remettant en cause les valeurs traditionnelles de notre société : Comment peut-on penser librement à l’ombre d’une chapelle ?

Les étudiants demandent une véritable démocratisation et rénovation de l’enseignement et de la culture : Mandarins, vous êtes vieux comme le monde ! Votre culture aussi ! Une prise en compte de la jeunesse et de ses idéaux : Professeurs vous nous faites vieillir ! Ils expriment leur souhait d’en finir une fois pour toutes avec un passé révolu et d’entrer dans l’ère de la modernité : Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! Le nouveau te tend les bras !

Les jeunes rebelles sont déterminés à faire entendre leur voix : Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. Ils sont disposés à explorer des voies totalement inédites, y compris les plus périlleuses, à aller, selon la formule de Baudelaire, « au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau » : Dans les chemins que nul n’a jamais foulés risque tes pas, dans les pensées que nul n’a jamais eues risque ta tête.

Les murs ont la parole. Jamais dans la tradition universitaire les graffitis n’ont exprimé avec autant de force et autant d’imagination le ras-le-bol et la colère des étudiants, leur état d’esprit à la fois iconoclaste, revendicatif et humoristique : Déboutonnez votre cerveau aussi souvent que votre braguette.

On s’achemine sans doute vers de profonds bouleversements dans les mœurs et dans la société, dans la vie des gens et dans les relations sociales, aussi bien que dans les rapports entre l’homme et la nature.

Par la fenêtre d’où il peut continuer à observer le soleil monter à l’horizon Jean-Marie Cloutou voit passer sur la route d’en face les premiers animaux conduits aux pâturages. Il prend le bol de café noir et s’apprête à le porter à ses lèvres lorsqu’il aperçoit la petite silhouette de Furet, reconnaissable entre mille, entrant dans la cour de la maison, vêtu de son éternelle veste noire en popeline, de son pantalon en toile grise, et coiffé de son béret bigourdan légèrement de travers, la musette où il garde toujours quelques secrets en bandoulière. Jean-Marie Cloutou repose aussitôt le bol sur le coin de la table et regarde fixement la silhouette qui s’approche.

Toc, toc sur le carreau de la fenêtre. Passe par la porte et entre, répond Jean-Marie Cloutou. Il se dit que quelque chose de grave a dû arriver dans le village pour que Furet vienne le voir à une heure aussi matinale. Bien qu’il se lève tôt, il n’a pas pour habitude de rendre visite à ses voisins au saut du lit.

Furet apparaît à l’embrasement de la porte, ses brodequins qu’il ne quitte jamais, sauf pour laver ses pieds et aller au lit, couverts de boue. Ses mains et ses jambes tremblent comme des feuilles frappées par le vent. À peine prend-t-il le temps de dire bonjour, que, d’une drôle de voix que Cloutou ne lui connaissait pas, il annonce tout de go à son ami attablé devant son café noir : L’Africain est revenu. Quoi ! s’exclame Jean-Marie Cloutou. Oui, l’Africain est revenu, incroyable mais vrai, qu’il répète de sa voix étranglée !

De la fenêtre ouverte de ma chambre je l’ai aperçu au lever du jour sortir de chez lui. Aubépine l’a vu aussi. Comme tous les matins, elle s’est levée en même temps que moi, et était à mes côtés pour regarder le soleil pointer à l’horizon. Aussitôt elle s’est signée et a fermé les yeux.

La porte de la maison s’est ouverte, l’Africain est sorti et j’ai vu Flore refermer la porte. Tu es devenu fou que lui répond Cloutou sur un ton mi-sérieux mi-amusé. Ce devait être un amant sûrement ! Non réplique Furet sur un ton ferme, je te jure que c’était lui, le soleil était déjà levé et il faisait bien clair. Il était vêtu d’une longue cape noire, ressemblant à un capulet, et portait sur la tête le bonnet qui dans sa jeunesse lui servait à dissimuler une partie de visage quand il se rendait aux rendez-vous de ses amantes. Je n’en ai pas vu davantage car il a presque aussitôt disparu derrière la grange.

Affolé, je me suis précipité dehors mais tout semblait calme, et je suis venu t’en informer sur-le-champ. On se prépare de bien mauvais jours, Jean-Marie. On a beau se dire que ce n’est pas possible, que les revenants n’existent pas, malgré tout le doute s’installe dans les esprits et on finit par y croire malgré soi.

L’Africain vient régler ses comptes. Mauvais présage, ajoute Furet de sa voix habituelle à présent retrouvée, qui semble avoir repris tous ses esprits après le choc de la vision. Carbouès va être mis à nouveau sens dessus dessous. Tout va recommencer. Les femmes vont se terrer chez elles de peur d’être agressées par surprise. Et ne parlons pas des jeunes filles qui n’oseront même pas franchir le pas de la porte ! Les hommes vont sortir leur fusil et leur cartouchière et, au moindre bruit, ils tireront sur les ombres. Il faut se préparer au pire, Jean-Marie.

Les femmes et les filles, au moins, ne risquent plus grand chose vu que l’Africain a été enterré, souviens-toi, sans son testicule, rétorque Jean-Marie Cloutou sur le ton de la dérision feignant de prendre la nouvelle sans trop s’inquiéter.

Intriguée par la grosseur hors du commun de son unique testicule, la Justice l’avait envoyé pour examen à la Faculté de Médecine de Paris dans un bocal de formol. Qu’avait-elle à voir cette anomalie génétique avec l’infatigable activité sexuelle de l’Africain, avec l’incomparable plaisir qu’elle donnait à ses amantes et avec le traumatisme indélébile qu’elle provoquait chez ses victimes ? La question restait en suspens car la Faculté de Médecine avait renvoyé le bocal en l’état sans fournir de réponse définitive, se contentant de signaler que le lien était probable mais qu’il ne pouvait être formellement établi.

Le rapport précisait toutefois que cette anomalie testiculaire n’entachait en rien le pouvoir de fécondité du sujet. Les amantes de l’Africain avaient toujours pensé le contraire. Et c’est même pour cela qu’elles se donnaient à lui avec autant de fougue et de plaisir. Elles pensaient qu’avec lui au moins, elles n’avaient pas besoin de recourir aux traditionnels remèdes de sorcière pour éviter l’engrossement.

Seuls les cocus qui n’ont plus rien à perdre oseront se montrer, poursuit Furet. Je te le dis, Jean-Marie, les autres surveilleront leurs épouses et leurs filles comme le lait sur le feu. Tout le monde espionnera tout le monde. Tout le monde se méfiera de tout le monde. Tout le monde accusera tout le monde des pires saloperies. Crois-moi, Jean-Marie, tout le monde chiera dans son froc.

Mais personne n’osera véritablement défier le revenant ni l’affronter. Etait-il un corps matériel palpable, ou bien un pur esprit transparent comme l’air qui nous entoure et que l’on ne voit pas mais qui est pourtant bien réel et que l’on respire ?

Furet se rappelait qu’après l’assassinat de l’Africain abattu de deux décharges de chevrotines et retrouvé mort dans le fossé près de la grange de Marinette, son amante, seul Cantagoï avait eu le cran d’aller chez le Juge disculper Antoine, le mari cocu, d’un crime pour lequel on l’avait arrêté et enfermé derrière les barreaux alors qu’il n’y était pour rien.

Certains, c’est vrai, comme Jean-Marie Cloutou et lui-même, avaient émis de sérieux doutes sur la culpabilité d’Antoine et en avaient fait part aux gendarmes chargés de l’enquête. Mais ceux-ci n’avaient fait aucun cas de leurs remarques, convaincus qu’ils étaient de détenir l’assassin. Antoine n’avait pas d’alibi et il avait de sérieuses raisons de s’en prendre à l’amant de sa femme qu’il avait plusieurs fois déjà menacé de mort publiquement.

La plupart s’étaient murés derrière un éloquent silence, autant par indifférence vis-à-vis du prochain, comme le leur reprochait le curé Taillade en son Église de Carbouès, que par couardise ou par vengeance.

La rumeur du retour de l’Africain courait déjà dans le village depuis la fin mars. Elle s’était propagée de bouche à oreille et avait fait le tour de Carbouès comme une traînée de poudre. Tout le monde était aux abois. L’inquiétude se lisait sur tous les visages, y compris sur ceux qui habituellement affichaient une imperturbable tranquillité face aux histoires de revenants qui ne manquaient pas dans la contrée. Mais aujourd’hui ils étaient directement concernés. Tous ressentaient un malaise intérieur indéfinissable, une sorte de crainte ancestrale, mystérieuse et obsédante qui serrait leur poitrine, nouait leur gorge et paralysait leurs jambes et leurs mains. Certains avaient même été pris d’un bégaiement inexplicable.

Seule Élise toujours affligée par la mort d’une créature de Dieu même celle qui à ses yeux était la plus mauvaise et la plus démoniaque, gardait la sérénité face au miracle de la résurrection, comme disaient les Demoiselles de l’Hôtel-Dieu, devenues sur le tard grenouilles de bénitier pour expier sans doute leurs péchés de jeunesse, qui le jour de l’enterrement avaient été les seules à prier sur la tombe de l’Africain.

Aussitôt la nouvelle parvenue à leurs oreilles, elles se précipitent à l’église pour sonder Dieu sur les intentions de ce nouveau messie. Etait-il son envoyé ou celui du diable ?

À tout péché miséricorde, disait Élise. Oui, par sa mort l’Africain avait payé ses fautes. Il revenait sous les traits d’un fantôme. Quoi de plus naturel ! pensait-elle. Il devait y avoir toujours et pour tout le monde une deuxième chance dans la vie des hommes.

La seule chose qui inquiétait Élise c’est que son époux Jean-Marie Cloutou, le maire, allait encore être sollicité de partout par ses administrés et allait devoir passer des journées entières et des nuits blanches loin de son foyer à essayer de les rassurer et de démêler le vrai du faux. Comme toujours, il allait délaisser ses propres tâches domestiques pour s’occuper de ses administrés et, elle, devrait mettre les bouchées doubles pour que les enfants et la famille n’en pâtissent pas.

Pour Élise : Qui n’a rien à se reprocher le jour ne doit point craindre les fantômes de la nuit. Elle y croyait aux fantômes. Pour elle, ils étaient aussi réels que les sorcières qui se réunissaient la nuit dans le bosquet sur la route de Bourtoule. Elle ne les craignait point. Au contraire, l’existence des fantômes la rassurait. C’était sa façon à elle de penser que la vie se prolongeait au-delà de la mort. Et qu’il n’y avait pas de frontière entre le royaume des vivants et le royaume des morts. Depuis le décès de sa fille aînée, une vingtaine d’années en arrière, en pleine jeunesse, rien ni personne n’aurait pu la convaincre du contraire.

Le fantôme de l’Africain hante les foyers de Carbouès. Comme le chat noir on l’aperçoit partout, à toute heure du jour et de la nuit. Surtout le matin au lever du jour et le soir entre chien et loup. Mais personne n’a jamais pu lui parler.

Il y a deux semaines exactement, le samedi 20 avril, au retour du marché de La Pibeste-sur-Adour, Turlupe solide gaillard sur le point de fêter ses trente-cinq ans, confie à sa jeune épouse de quinze ans sa cadette : J’ai croisé un drôle de bonhomme qui ressemblait étrangement à l’Africain : même taille et même carrure d’épaules, même tête, même front et même visage carrés, mêmes cheveux poivre et sel, mêmes yeux bleus, et même sourire en coin. Le portrait tout craché de l’Africain ! Sois sur tes gardes qu’il lui dit, on ne sait jamais.

Turlupe avait l’air soucieux et l’inquiétude se lisait sur son visage. Il se disait qu’il avait eu bien de la chance de pouvoir épouser une si belle plante qu’il n’avait pas été chercher bien loin puisqu’elle était sa voisine. Mais il ne semblait pas complètement heureux, il la voyait déjà kidnappée par l’Africain ou, pire encore, l’abandonnant volontairement pour suivre un inconnu. La jalousie qu’il s’efforçait de dissimuler sous son apparente bonhomie le rongeait intérieurement.

Comme quelques unes de ses camarades, alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente, la jeune épouse de Turlupe avait subi à deux reprises les assauts de l’Africain qu’elle était parvenue à repousser, elle ne sait trop comment.

Il faut dire qu’elle était appétissante la jeune épouse de Turlupe, et drôlement balancée pour une fille de son âge avec sa taille fine, ses cheveux ondulés et son visage toujours souriant, et qu’elle faisait envie à bien des hommes d’âge mûr dont le regard plongeant se perdait au fond de l’échancrure de son ample décolleté. Mais elle, espiègle comme une adolescente de son âge, n’avait cure de tous ces regards malicieux qu’elle provoquait parfois en gonflant sa poitrine d’une aspiration profonde qui donnait à ses seins généreux débordant du soutien-gorge un air de fête.

La première fois, à peine âgée de quinze ans, alors qu’elle se promenait seule sur la route de Bourtoule l’Africain avait surgi du bosquet où il était dissimulé derrière un énorme chêne, et lui avait fait d’insistantes avances pour qu’elle aille se rouler sur l’herbe avec lui. Viens qu’il lui disait, je vais te faire découvrir les plaisirs de l’amour. Alors qu’il la prenait par la taille et la poussait déjà sur le bas côté de la route, Turlupe était opportunément passé en klaxonnant dans sa Peugeot 203. Mais rien ne lui ayant paru anormal, il ne s’était pas s’arrêté. Elle, prise de panique devant les yeux exorbités de son agresseur, en avait profité pour s’enfuir en prenant les jambes à son cou. Compte tenu des bruits, fondés où infondés, qui couraient sur l’Africain dans le village, elle se disait qu’elle l’avait échappée belle. Elle en tremblait encore !

La deuxième fois, un an plus tard, en fin de journée, l’Africain au volant de sa Peugeot 403 avait tenté de lui barrer la route alors que, venant du centre du village, elle rentrait tranquillement chez elle à bicyclette au quartier des Goutès. Mais la peur avait décuplé ses forces, elle avait appuyé si fort sur les pédales qu’elle avait réussi à se faufiler entre le fossé et la voiture zigzaguant sur la route.

De retour chez elle une soudaine et violente angoisse avait noué sa gorge et elle en avait perdu pour un long moment l’usage de la parole. Elle n’avait pu rien dire à ses parents qui s’étaient demandés ce qui lui arrivait mais sans véritablement s’inquiéter ni chercher à en savoir davantage. Le passage de l’adolescence à l’âge adulte est toujours un moment difficile avait pensé sa maman. Les choses en étaient restées là malgré les crises répétées de silence étrange dont elle était souvent frappée à la tombée de la nuit.

Jusqu’à la mort de l’Africain, elle avait gardé au fond d’elle-même un sentiment de panique qui la paralysait dès qu’elle entendait prononcer son nom. Elle était saisie d’effroi, ses jambes se mettaient à trembler et les mots avaient du mal à sortir de sa bouche. Depuis l’enterrement de l’Africain elle avait réussi tant bien que mal à surmonter sa peur, même si parfois elle se sentait inquiète, comme c’était le cas aujourd’hui.

Aussitôt, prenant son courage à deux mains, la jeune épouse s’en va voir son grand oncle Furet pour lui faire part de son inquiétude. Furet la rassure en lui disant qu’il y a dans le monde beaucoup de gens qui se ressemblent. On dit même que chacun de nous a un sosie, même s’il ne le connaît pas. Il ne prête guère attention aux propos de sa nièce au point qu’il ne juge pas utile d’en informer Jean-Marie Cloutou qui apprendra la nouvelle quelques jours plus tard par la rumeur publique.

Il est inutile d’importuner le maire, qui a d’autres chats à fouetter, avec ce genre de récits relevant davantage de l’imagination et de la peur que de la réalité, avait pensé Furet. Il ne croit ni à la résurrection des morts, ni aux fantômes, ni aux revenants. Va petite nièce, qu’il lui dit, sois rassurée. L’Africain est bien mort et enterré et il n’est pas près de sortir de sa tombe. Tu peux sortir sans crainte et dormir tranquille. Sa femme Aubépine avait renchéri : Ne crains rien, petite nièce, les portes de l’enfer sont bien gardées.

La nouvelle se répand rapidement et fait bientôt l’objet de toutes les conversations et de commentaires à voix basse comme pour conjurer la peur qui s’installe. Le village est en émoi. Les bruits les plus fous et les plus extravagants commencent à circuler non seulement dans le bourg mais dans les environs à plusieurs lieues à la ronde.

Les plus anciens se rappellent que l’Africain n’était pas né chez lui à la maison, comme la plupart des Carbouès, mais à la maternité de La Rapière-en-Gascogne.

Sa mère avait eu une grossesse difficile et tombait souvent malade. Mais jamais elle n’avait consulté de docteur. Quand elle ne se sentait pas bien elle se préparait des tisanes avec des herbes qu’elle-même allait cueillir dans le pré attenant à sa maison et dans son jardin. Alors qu’elle était enceinte de sept mois elle avait été prise de douleurs insoutenables et avait dû partir d’urgence à la maternité où on lui avait fait une césarienne.

Elle avait un si gros ventre que tout le monde pensait à Carbouès qu’elle accoucherait de jumeaux, et peut-être même de triplés. Elle aussi en était persuadée car elle ressentait souvent dans son ventre de violentes douleurs comme des coups de pieds de créatures en train de se battre.

Pourtant à son réveil, le médecin accoucheur, lui avait présenté un seul bébé, menu certes mais en très bonne santé bien que prématuré. La maman avait été surprise, mais elle devait se rendre à l’évidence, elle n’avait pas porté de jumeaux, ni de triplés. Elle était certes un peu déçue, mais le bébé qu’elle tenait dans ses bras était si beau et semblait si vigoureux pour un prématuré de sept mois qu’elle en oubliait déjà les coups de pieds qu’elle avait ressentis dans son ventre au cours de la grossesse. Le sourire qu’elle avait cru déceler sur les lèvres plissées du nouveau-né suffisait amplement à son bonheur.

À son retour à Carbouès accompagnée d’un seul bébé, et non pas de deux, voire de trois, comme pensaient les villageois, la surprise est plus grande encore et le doute s’installe dans les esprits. Mais à force de voir la maman promener un seul bébé dans son landau on en vient à s’habituer. Les mauvaises langues finissent pas se taire et l’oubli par l’emporter.

Aujourd’hui, suite à plusieurs faits divers relatés dans la presse nationale et abondamment commentés dans LaDépêche du Midi que les Carbouès reçoivent chaque jour, le doute renaît et grandit avec plus de force encore. Les rumeurs refont leur apparition polluant l’atmosphère du village où les langues font à nouveau assaut d’agilité et d’imagination.

En réalité la maman aurait bien été porteuse de jumeaux. Mais l’un des nouveau-nés lui aurait été volé lors de l’accouchement par césarienne sous anesthésie générale. Ce qui aurait facilité la tâche du médecin accoucheur et du personnel complice. Le bébé aurait été enlevé et immédiatement confié à une famille en mal d’enfant.

La rumeur était alimentée par des nouvelles inquiétantes venues d’Espagne. Des nouveau-nés auraient été volés au moment de l’accouchement dans des maternités de Madrid et de Burgos à des jeunes mamans de familles républicaines et confiés à des familles franquistes qui ne pouvaient en avoir.

D’après les journaux les soupçons étaient tellement fondés que le régime franquiste avait interdit toute enquête sur le sujet. Mais le silence imposé par les autorités n’avait pu mettre fin aux soupçons confirmés par des personnes qui sous couvert de l’anonymat avaient déclaré à la presse avoir reçu les confidences de mamans ayant été victimes de ces pratiques criminelles. Il y avait aussi ici et là des enfants soupçonneux qui, ne se sentant pas en harmonie avec leurs parents, commençaient à s’interroger sur leur véritable origine. Ils voulaient savoir.

Ce qui se passe de l’autre côté des Pyrénées, pourquoi n’aurait-il pas pu se passer également de ce côté-ci où les gens ne sont ni meilleurs ni pires qu’ailleurs, se demandaient avec insistance les Carbouès ? Même à plusieurs années de distance le rapprochement était inévitable face à l’incroyable réapparition d’un revenant, et ne pouvait que troubler les esprits à la recherche d’une explication rationnelle.

Et si le jumeau avait bel et bien existé ? Et si l’Africain avait un frère caché lui ressemblant comme une goutte d’eau à une autre goutte d’eau, venu le remplacer dans le lit de Flore ? Personne n’a jamais vu Flore en compagnie d’un homme. Mais comment une jeune fille, aussi belle dans la splendeur de ses vingt ans, ayant connu l’amour aussi jeune peut-elle se passer d’un homme ?

Quand on a goûté à l’amour, dit Communard, son voisin, on y revient toujours. Et c’est bien naturel. Communard ne croit pas aux fantômes. Sûr que Flore a un amant, peut-être même plusieurs ! Il a son idée sur la question, mais pour l’instant bouche cousue pour ne pas ajouter du trouble au trouble déjà grand et alimenter le qu’en-dira-t-on de quelques langues fourchues. Lui ne veut pas favoriser en quoi que ce soit la discorde des ménages, ni les disputes qui sont monnaie courante, y compris dans le sien.

Depuis que Flore est leur voisine l’épouse de Communard est devenue méfiante, elle guette les moindres faits et gestes de son mari. Communard est un homme mûr, de la même génération que l’Africain, cheveux légèrement frisés et tempes grisonnantes, encore fort attrayant. On ne sait jamais. Lui, au contraire, ne se départit pas de sa sérénité et affiche une permanente bonne humeur qui rend son épouse encore plus ombrageuse.

Le seul moment où il arrive à échapper à la vigilance de « la patronne », comme il l’appelle, c’est le matin au lever du jour. Chargé par Jean-Marie Cloutou dont il est le secrétaire de mairie de veiller à ce que rien ne cloche dans le village, depuis plus de vingt ans déjà, il s’en va faire son inspection matinale, fait le tour de la place et des pâtés de maisons du centre, passe par la place de l’église et jette un coup d’œil sur le clocher et le cimetière pour voir si tout est en ordre, s’arrête quelques instants devant le vigoureux chêne de la liberté planté par Jean-Marie Cloutou et son Conseil Municipal pour célébrer la libération de la France de l’occupant nazi au pied duquel il fredonne « La Carmagnole ». Pour lui les sans-culottes ne sont pas morts et méritent une éternelle reconnaissance. Avant de revenir une bonne heure plus tard prendre son petit déjeuner, servi par son épouse au regard de plus en plus soupçonneux.

Marinette n’en a rien dit à personne sauf à sa fille, mais elle a aperçu son ancien amant derrière la grange de sa maison, à l’endroit et à l’heure même où il était tombé sous les décharges de chevrotine d’Aïcha ; elle l’a vu, mais son sexe n’était plus le sexe arrogant de l’amant qu’elle avait connu et qui lui donnait tant de plaisir, il semblait tout petit et faire pénitence derrière cette cape noire que l’Africain n’avait jamais portée du temps où il venait la voir.

Mais que venait-il faire sur les lieux mêmes où il avait été abattu ? Marinette n’avait pas peur, mais elle était sans doute l’une des rares personnes avec sa fille dans le village à croire que l’Africain ne leur voulait pas de mal. Au contraire, il errait comme une âme en peine autour de la maison expiant ses fautes de jeunesse et pour se faire pardonner de les avoir abandonnées.

Voilà ce que Marinette et sa fille se disaient en pensant à l’Africain qu’elles continuaient à aimer et auquel elles n’avaient cessé de penser depuis qu’il était mort. Tandis que le pauvre Antoine, proche de la fin, restait nuit et jour assis sur sa chaise en paille déjà bien usée à la table de la salle à manger devant son verre et son pichet de Nohat, le plus souvent somnolant, la tête posée sur le coin de la table. Aujourd’hui il n’avait même plus la force d’essayer de se lever de sa chaise et de dire comme autrefois « Lazare, lève-toi et marche » avant de retomber lourdement sur son siège.

Quand les jeunes filles et les femmes croisent le revenant, il ouvre sa large cape noire de ses années de jeunesse passées en Kabylie derrière laquelle il dissimule son corps nu et exhibe son sexe en érection. Prises d’épouvante les malheureuses crient : Au viol ! Au viol ! Au secours ! Au secours ! Et se signent avant de s’évanouir. Quand elles reviennent à elles, l’Africain a disparu sans laisser de traces.

Seule la Meunière qui affirme, elle aussi, l’avoir vu roder autour du moulin tandis que son mari était absent, en parle sans crainte et même avec une pointe de gourmandise sur les lèvres qui lui rappelle sans doute les moments de plaisir qu’il lui a donnés quand il la faisait jouir à même le plancher de la meule en train de moudre.

Le soir où elle l’a aperçu, elle l’a même appelé : Viens, tu peux entrer. Tournemoulin est parti et il ne rentre pas ce soir, qu’elle lui a dit d’une voix mielleuse coupée par l’émotion. Il y avait si longtemps qu’il ne venait plus la voir, et ses autres amants n’avaient jamais réussi à la faire jouir autant que l’Africain qui la prenait souvent à la hussarde et par derrière.

Quand elle attendait ses amants, la Meunière prenait soin d’enlever sa culotte et de la dissimuler dans une poche de sa jupe ou de son tablier, parfois même dans la manche de son gilet. Elle voulait éviter tout préambule au rapport sexuel de peur que Tournemoulin n’arrive à l’improviste, ne la surprenne en pleine partie de cul, et ne la remette à la rue d’où il l’avait tirée. Plus le rapport sexuel était direct et rapide, plus elle se sentait bien.

Elle appréciait par-dessus tout l’assaut des amants entrant dans la meule braguette ouverte et le membre sorti comme un fantassin montant à l’assaut baïonnette au canon. Plus la pénétration était violente et douloureuse, plus la jouissance était grande et plus elle poussait des gémissements de plaisir.

Avant que l’amant ne referme sa braguette, la Meunière embrassait son membre les yeux humides et brillants de satisfaction comme pour le remercier de lui avoir donné ce moment de bonheur. Reviens-moi vite, qu’elle lui disait, en enfilant sa culotte.

Depuis la disparition de l’Africain elle avait dû se résoudre à jouir un peu moins malgré la multiplication des amants, et même celle d’étrangers inconnus qui venaient au moulin acheter de la farine à qui elle se donnait sans la moindre réticence en pensant qu’elle tomberait peut-être sur un nouvel Africain.

Mais l’Africain a aussitôt disparu sans même ouvrir sa cape. Elle est rentrée seule et intriguée dans la pièce de la meule. C’était bien la première fois que l’Africain ne se précipitait pas pour la sauter dans son moulin.

Les hommes le voient toujours de loin se tâter ostensiblement les roubignoles, comme il faisait avant son assassinat pour narguer les cocus.

La première à l’avoir aperçu c’est Gladys, la mère de Flore. Il était debout au pas de sa porte où on aurait dit qu’il l’attendait alors qu’à la nuit tombée elle rentrait seule à la maison d’une course à l’épicerie de la vielle Ernestine. Il avait ouvert sa grande cape noire pour montrer son sexe. Gladys n’avait pas vu un pénis en érection, mais une verge ensanglantée, toute flasque au-dessus d’un énorme testicule.

Devant l’horreur de la vision, Gladys s’évanouit avant de revenir à elle quelques instants plus tard saisie d’une violente douleur au bas-ventre. L’Africain n’est plus là mais une étrange odeur d’ail fraîchement récolté flotte autour d’elle qui agresse ses narines et lui rappelle l’horrible haleine du violeur. Saisie de panique et brisée par la douleur, elle franchit le seuil de la maison et se réfugie dans sa chambre à coucher fermant à double tour la serrure de la porte avant de se jeter en pleurs sur son lit.

Quelques instants plus tard ses sanglots alertent Florentin qui s’approche de la porte et dit d`une voix douce : Ouvre-moi, Gladys. Pourquoi pleures-tu ? Gladys ne répond pas mais imperceptiblement ses sanglots commencent à s’espacer et à diminuer d’intensité. L’oreille collée contre la porte de la chambre à coucher Florentin n’entend plus rien. Il se dit que Gladys a encore dû faire une crise de déprime comme cela lui arrive souvent depuis le retour de Flore qui refuse de la voir.

Pourquoi une petite fille modèle, si obéissante, si douce, si gentille, une petite fille si affectueuse, si câline, avant son enlèvement refusait-elle aujourd’hui de la voir ? Gladys, en proie à d’insupportables interrogations, accentuées par les propos de commisération que lui tenaient ses anciennes copines d’école, était rongée par la souffrance.

Florentin fait demi-tour et retourne à ses occupations.

Quelques jours plus tard, Florentin, lui aussi, rencontre l’Africain. Je l’ai vu comme je te vois, qu’il dit à Jean-Marie Cloutou venu recueillir le témoignage du père de Flore, le premier concerné sans doute par cette histoire de revenant. Il était là debout devant la porte d’entrée comme s’il épiait quelqu’un. Vieux salopard que je lui ai dit, enfin je vais pouvoir te couper les couilles et je me suis jeté sur lui. Lui, imperturbable, n’a pas bougé, ni prononcé un seul mot. En guise de réponse il m’a fait un bras d’honneur et puis il est devenu transparent. Mes yeux se sont brouillés et il a disparu comme une trace de fumée se fondant dans les nuages.

Non ce n’est pas possible ! dit Jean-Marie Cloutou incrédule. Je te jure que je l’ai vu. Je l’ai touché. Son corps était froid et ses mains brûlantes, comme si elles avaient été subitement réchauffées par les flammes de la cheminée après avoir été gelées dehors par le froid et la neige de l’hiver, poursuit Florentin d’une voix coupée par l’émotion. C’est à ce moment-là qu’il est devenu transparent comme une traînée de fumée qui se dissout dans les nuages. Florentin était visiblement troublé, en proie à une excitation inhabituelle. Avait-il vu, touché l’Africain comme il l’affirmait. Lui avait-il parlé ou était-ce une vision ?

Jean-Marie Cloutou ne pouvait y croire et pourtant, comme son adjoint Furet, Florentin avait toujours eu les pieds bien sur terre. Jamais il n’avait manifesté de trouble psychique, ni fait, comme le curé Taillade, la moindre crise de delirium tremens. S’il appréciait le bon vin jamais il n’en buvait au point d’être ivre. Tout au plus l’avait-on vu quelquefois guilleret le14 juillet, jour de la fête nationale, où il fêtait comme il se doit avec Cloutou, Furet, Communard et une poignée d’amis l’avènement de la République et la prise de la Bastille en dégustant quelques vieilles bouteilles du bon vin des Coustères. Il ne l’avait jamais vu non plus fumer du hachisch, ni du cannabis, ni quelque herbe que ce soit. Même pas du tabac.

D’ailleurs personne ne fumait d’herbe ni n’en cultivait clandestinement à Carbouès. Bien que, parfois, quand on entrait dans quelques granges transformées en habitation où étaient venues s’installer des personnes étrangères arrivées de la ville, on sentait de drôles d’odeurs. Notamment dans le taudis d’un éleveur de chèvres aux cheveux longs et poisseux surnommé le Pélut, portant un blue-jean crasseux et déchiré de partout que les Carbouès avaient du mal à accepter chez eux. Mais comment Mariolle avait-il pu louer une vielle grange et quelques lopins de terre à un hippy aussi dégoûtant, pour y élever des chèvres que personne n’avait jamais élevées à Carbouès ni dans les environs immédiats ?

Les chèvres avaient mauvaise réputation autant pour leur odeur forte que parce qu’elles semblaient amoureuses du berger qu’elles suivaient comme le bouc. On ne les trouvait que dans les villages des hauteurs et dans les espaces de solitude.