//img.uscri.be/pth/07ae9d99631ffd044aab88f7b20afaf80a65b9bf
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 8,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Tout dort paisiblement, sauf l'amour

De
307 pages

Pourquoi le philosophe Søren Kierkegaard a-t-il brutalement rompu ses fiançailles avec la jeune fille qu’il adulait ? De quelle incapacité au bonheur, de quelle malédiction se croyait-il frappé ? Dans les mois, les années, et même les décennies qui suivent, bien que mariée et heureuse, la fiancée répudiée, Régine Olsen, s’acharne à comprendre...


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

cover.jpg

Le point de vue des éditeurs

En 1855, aux Antilles danoises dont son époux est le gouverneur, Regine Olsen apprend la disparition de Søren Kierkegaard qui l’aima avec ferveur et rompit leurs fiançailles. Séparée de ces événements par un océan et quinze années, bien que mariée et heureuse, elle ne cesse de s’interroger : de quelle difficulté à vivre Kierkegaard souffrait-il, pourquoi une étrange malédiction semble-t-elle peser sur sa famille ? Au fil des ans, des décennies, de retour à Copenhague, Regine poursuit sa quête dans ses lectures, ses souvenirs, ses échanges avec un neveu et une nièce du disparu, cependant que grandit la renommée de ce dernier.

Nourri notamment des journaux et de la correspondance de Kierkegaard, ce roman à plusieurs voix explore les dimensions tout à la fois poétiques et tragiques d’un penseur qui ne se voulait pas philosophe et chérissait les arbres, les chevaux, les oiseaux et Mozart. Un personnage énigmatique qui tour à tour se révèle et se dérobe à travers ce tissage entre l’existence et l’œuvre.

Claude Pujade-Renaud

Nouvelliste et romancière, Claude Pujade-Renaud a reçu le grand prix de la Société des gens de lettres en 2004. La quasi-totalité de son œuvre est disponible chez Actes Sud.

Claude Pujade-Renaud

Tout dort paisiblement, sauf l’amour

roman

ACTES SUD

Le titre est une phrase de Søren Kierkegaard.1

à Daniel Zimmermann

SAINTE-CROIX

Regine

décembre 1855

Dans trois semaines ce sera Noël. Mon premier Noël sans neige. Dans la chaleur humide et cette exubérance de la végétation qui me feraient presque suffoquer. Ce matin, en nettoyant la cage des colibris sous le manguier, j’essayais de me remémorer la saveur de l’air, en plein hiver, à Copenhague. Cette saveur tonique, salubre. Six mois de séjour à Sainte-Croix et déjà je me sens tout alanguie, je n’imaginais pas que le climat de ces îles puisse être aussi émollient. J’ai l’impression de devenir cotonneuse. Mes gestes commencent à se ralentir, s’étirer. Qu’en sera-t-il d’ici cinq ou six ans ? Mais peut-être dans six ans Frederik ne sera-t-il plus gouverneur des Antilles danoises ? J’aime ce lieu pourtant, j’aime l’étrange beauté de la flore tropicale et le parfum des mangues. Et ces étonnants crépuscules. Je ne me suis pas encore accoutumée à la soudaineté de la nuit. Ou de la pluie. Fin octobre nous avons subi un ouragan. Après son passage, Frederik a pris des mesures pour venir en aide aux personnes dont les cases s’étaient effondrées ou avaient été emportées par les eaux. Nous n’avons pas tardé à comprendre que cette décision n’était guère appréciée par la majorité de la population blanche. Il nous faut bien supporter leur étroitesse d’esprit et leurs préjugés. Particulièrement manifestes chez les descendants de colons français venus cultiver la canne à sucre, en exploitant leurs esclaves noirs. Ces derniers se sont révoltés il n’y a pas bien longtemps, en 1848. Mon époux a été nommé gouverneur de Sainte-Croix notamment pour mener à bien l’éradication de l’esclavage, aboli en cette même an­­née 1848. Une tâche délicate, les résistances demeurent tenaces. Contraint de négocier des indemnisations, Frederik louvoie entre fermeté et souplesse. Je lui fais confiance, c’est un fin diplomate. Discrètement, j’essaie de le soutenir.

Tôt le matin, avant que la touffeur ne devienne poisseuse, j’aime me promener dans le vaste jardin qui entoure la demeure du gouverneur. Nourrir les oiseaux de la grande volière, quel bonheur ! Ils m’accueillent avec des roulades, des pizzicati, des trilles de virtuoses, je plaisante, je les tance : vous vous croyez sur scène, vous vous prenez pour des ténors d’opérette ? Et voilà qu’affleure la nostalgie des soirées à l’Opéra de Copenhague – Don Giovanni est-il à l’afficheen ce moment? Søren était fou de cette œuvre. Plus exactement, elle le rendait fou.

En revenant vers la maison – ces nobles colonnes corinthiennes au beau milieu des palmiers et des bougainvillées me font sourire –, j’aperçois Frederik sur le perron, l’air grave, compassé. Comme s’il était encore en conférence ou comme s’il tentait de s’accorder au style néoclassique de la façade ? J’ai envie de le titiller, gentiment : allons, monsieur le gouverneur de Sainte-Croix, détendez-vous donc un peu, avec votre épouse il n’est nullement nécessaire d’être en représentation ! En même temps, je lui trouve belle allure. Grand, mince, à l’aise dans ce costume blanc qui lui sied on ne peut mieux. Je repère qu’il tient un journal – ah mais oui, le bateau venant du Danemark a dû accoster au petit matin, apportant le courrier et la presse de Copenhague. Peut-être une lettre de ma mère ? Ou de ma sœur Cornelia ? Frederik descend lentement les marches, toujours un peu solennel, et je m’apprête à lui décocher une plaisanterie, que j’adoucirai d’un baiser au coin des lèvres. Comme empêtré, malheureux, il s’avance vers moi :

— Je suis navré, Regine, une mauvaise nouvelle.

— Maman ?

Ma mère est dans sa soixante-dix-huitième année. En mars dernier, lorsque Frederik et moi avons quitté Copenhague, elle a murmuré : nous ne nous reverrons pas, Regine.

— Non non, Søren…

Stupeur : Søren, à quarante-deux ans ?

Frederik me tend le supplément du Berlingske Tidende, ouvert à la page des petites annonces : Le dimanche 11 novembre 1855, à l’hôpital Frederik, s’est éteint le magister Søren Aabye Kierkegaard. La cérémonie funèbre sera célébrée dans l’intimité le di­­manche 18 no­­vembre, à douze heures trente, en l’église Notre-Dame, sa paroisse. L’annonce est signée par Pe­­ter Christian Kierkegaard, son frère aîné.

La sueur dégouline, mon linge doit être trempé. Comme si tout mon corps pleurait, alors que j’ai l’impression d’être desséchée… Très loin, un oiseau ricane dans les aigus – l’oiseau moqueur ? Frederik me regarde avec une tendresse vigilante, je devine qu’il n’ose me prendre dans ses bras.

— Peut-être devrais-tu rentrer, prendre un thé, ou t’allonger un moment ? Je suis désolé, Regine, j’aurais aimé rester avec toi mais j’ai une réunion importante dans une demi-heure et je dois revoir mes dossiers.

— Ne t’inquiète pas. Ça va, je t’assure, ça va…

Un baiser pudique sur le front. Frederik, je le sens, hésite à prononcer quelques mots – un bref éloge funèbre ? –, renonce, remonte les marches. Journal sous le bras, je vais m’asseoir à côté de la volière. Les oiseaux semblent observer une minute de silence. Je relis. Les obsèques auront lieu le dimanche 18 no­­vembre. Les obsèques ont eu lieu. Depuis près de cinq semaines Søren est sous terre. Il se décompose. J’essaie d’imaginer la neige sur sa tombe. La moiteur m’asphyxie, l’oiseau moqueur lance un trille. Ceux de la volière lui répondent en jacassant. Mes yeux se posent à nouveau sur l’avis de décès : juste en dessous une annonce pour un petit chien perdu, répondant au nom de Pion ; à côté, une réclame pour une lotion capillaire importée de France. Søren l’ironiste aurait savouré cette ultime dérision.

Il y a neuf mois, je l’avais croisé dans la rue, non loin de l’université. C’était le 17 mars, la veille de mon départ pour l’outre-mer. Non bien sûr, cette brève rencontre n’était pas due au seul hasard. Je savais qu’il empruntait fréquemment ce trajet, lors de sa rituelle promenade du matin, aux environs de dix heures. Depuis plusieurs semaines, je ne l’avais pas aperçu. Je fus atterrée. J’espère n’avoir rien laissé paraître de mon saisissement face à cette dégradation : comme un tassement, il m’a paru plus petit qu’à l’époque de nos fiançailles. Et surtout il ressemblait cruellement aux caricatures que le journal satirique Le Corsaire avait autrefois publiées pour se moquer de lui. Cette ressemblance me parut atroce : voûté, pour ne pas dire bossu, le cou et la tête tout à la fois enfoncés dans les épaules et projetés vers l’avant, s’appuyant sur son éternel parapluie. Mais toujours la beauté, l’intense vivacité du regard ! Ces yeux d’un bleu sombre. “Dieu te garde”, ai-je murmuré, ou “Dieu te bénisse”, je ne sais plus. Il m’a remerciée en soulevant son chapeau et en s’inclinant légèrement. L’un et l’autre nous avions sensiblement ralenti nos pas mais sans nous arrêter. Søren ne pouvait ignorer que je serais absente de cette ville durant plusieurs années, tout se sait à Copenhague – du moins dans les cercles de la bonne bourgeoisie. Eh bien, Dieu ne l’a pas gardé, Dieu avait autre chose à faire, ou des hommes plus importants à préserver ! En fait, Dieu se moque pas mal de nous, tristes humains ! Voilà que je blasphème, et je m’effondre, un sanglot sec, presque un hoquet. C’était donc cela mon destin, ma croix : abandonner peu avant sa disparition celui qui m’avait abandonnée ? Durant cette longue traversée depuis le Danemark jusqu’aux Antilles, l’image de cet homme épuisé, courbé sur son parapluie, m’était souvent revenue. À présent, affalée sur ce banc, je songe à un passage de son livre La Reprise : après avoir perdu sa bien-aimée, un jeune homme devient soudainement un vieillard. Quatorze ans après la rupture, j’avais croisé ce vieillard.

Presque neuf mois entre ce signe d’adieu et son décès. Comme si, en partant aux antipodes, j’avais accouché de sa mort. La seule grossesse que je connaîtrais ?

Durant le déjeuner Frederik, presque trop paternel, attentionné, insiste pour que nous annulions le dîner de ce soir : la tradition veut que, à chaque arrivée du bateau en provenance du Danemark, nous invitions le capitaine, plus quelques notables et fonctionnaires de Christiansted, notamment le contrôleur des douanes, le collecteur des impôts et le médecin. Accompagnés de leurs épouses dont les prétentions à l’élégance n’ont d’égale que l’indigence de leur conversation.

— Regine, je peux aisément trouver un prétexte… Remettons ce dîner à la semaine prochaine.

— Mais non, je préfère avoir à m’occuper ! D’ailleurs, certains risquent de se douter que nous annulons à cause du décès de Kierkegaard : ils auront lu l’annonce dans le journal.

J’ai dit Kierkegaard, et non Søren. Frederik me regarde, surpris :

— Ils ne sont pas censés savoir que…

— Que Regine Olsen et Søren Kierkegaard furent autrefois brièvement fiancés ? Certains de ces fonctionnaires habitaient alors à Copenhague, ils sont très probablement au courant. Je tiens à ce que nous maintenions. D’ailleurs j’ai déjà prévu le menu et passé les commandes.

— Accorde-toi au moins une sieste.

— Je te l’accorde, à toi. Pour te rassurer.

Un baiser fraternel sur le front, M. le gouverneur rejoint son bureau. Allongée sous la moustiquaire, je ne dors pas bien sûr. Transpirer m’épuise. Et la sueur ne remplace pas les larmes. Qui se refusent à venir. Søren exécrait la chaleur et le soleil, il n’aurait jamais pu supporter le climat de ces îles. Il chérissait l’automne, la lumière limpide d’arrière-saison. À l’époque de nos fiançailles – quinze ans déjà –, il lui arrivait de louer une voiture avec cocher et de m’emmener pour une balade en forêt, non loin de Copenhague. Un chaperon nous accompagnait, le plus souvent il s’agissait de son ancien professeur de philosophie, le professeur Sibbern. Lequel, après avoir discuté de Platon ou de Hegel avec mon fiancé, avait la bonne idée, une fois la voiture à l’arrêt, de somnoler. Søren et moi, main dans la main – comme nous fûmes chastes ! –, partions marcher dans la futaie. Silencieux, émerveillés. De nous, du chant des oiseaux, du frémissement des feuillages. Bien sûr il nous arrivait de nous embrasser mais la femme mariée que je suis à présent mesure combien ces baisers demeuraient pudiques. Søren avait-il peur de mon corps ? Du sien ? À regret nous nous décidions à rejoindre la voiture, le professeur Sibbern se réveillait. Bonhomme, il feignait de nous chapitrer : eh bien, on s’est permis de s’éloigner sans mon autorisation ? Vous avez été sages, j’espère ? Nous souriions de sa plaisanterie rituelle. Avant de reprendre la route, Søren aimait parler aux chevaux, flatter leur encolure. Une fois, le professeur Sibbern lui a demandé : vous semblez tellement affectionner ces bêtes, pourquoi ne montez-vous pas ? Cela vous coûterait beaucoup moins cher qu’une location de voiture avec cocher – ce qui était un luxe, effectivement ! J’ai essayé d’apprendre, a-t-il répondu, il y a trois ou quatre ans j’ai pris des leçons dans un manège mais il est tellement difficile de plier son corps au rythme d’un autre, surtout ce corps animal subtil et puissant tout à la fois, il faut sans cesse demeurer vigilant : or mon désir était de me promener dans la nature en jouissant de celle-ci, en laissant mon esprit divaguer, ou en glissant du vagabondage à la réflexion. J’ai renoncé.

Plier son corps au rythme d’un autre… Trop éprouvant pour lui ? Une bonne raison pour fuir le mariage ? Non non, ne pas dériver de ce côté-là ! Me reviennent l’odeur du pelage, et celle de l’humus, les cahotements, le grincement des essieux, je suffoque tellement l’air de cette chambre est épais, poisseux, il me faudrait les senteurs de la forêt, la caresse de la lumière à travers les sous-bois, et cette brise légère, tonique, qui ébouriffait la crinière des chevaux. Une brise capable de dissiper la moiteur comme la douleur.

Une fois, lors d’une de ces promenades vers la fin septembre – oh ces ciels si vastes, si vivants ! –, la brise soufflait en provenance de la mer et tu avais remarqué : n’est-il pas plaisant que les sous-bois aient conservé un peu de la tiédeur estivale ? On dirait un vêtement douillet qu’une mère aurait mis en réserve à notre intention : protégés par sa douceur, nous pouvons d’autant mieux savourer la fraîcheur de ce vent automnal… Tu aimais ce contraste, tu savais le mettre en mots, tu captais les nuances et la fluidité du réel comme tu me captais. À mes yeux tu étais beaucoup plus poète que philosophe – peut-être parce que je ne connais rien à la philosophie ? Mais non, pas seulement. Tu étais poète, profondément, j’en suis certaine.

Puisqu’il me faut apprendre à dire, à penser : tu étais…

C’est une des rares fois où tu évoquas une présence maternelle – une mère qui prépare un vêtement protecteur pour son enfant. Il m’arrivait de te dire : Søren, parle-moi de ta mère… Tu esquivais : ma mère ? Elle réussissait très bien la purée de pois cassés au lard. Ainsi que la tarte aux myrtilles.

Oh oui, tu avais l’art d’esquiver !

Regine

La nuit, stagnante. La nuit spongieuse, bruissante, des tropiques. Je suis trop épuisée pour dormir. Moustiques et souvenirs stridulent. Je n’aurais pas dû boire à l’apéritif ce jus de mangue relevé de rhum – j’espérais qu’il m’aiderait à faire bonne figure durant ce dîner interminable, éprouvant. Bien entendu, la disparition de Søren Kierkegaard n’a pas tardé à surgir lors des échanges. Une intelligence brillante, a reconnu le contrôleur des douanes, mais tellement retorse, corrosive. Et quel provocateur ! a renchéri un grand propriétaire et distillateur. La conversation s’est rapidement centrée sur ces pamphlets contre l’Église danoise publiés par Søren durant les six derniers mois de sa vie, une série d’opuscules titrés L’Instant. Frederik a tenté de nuancer : l’auteur de L’Instant n’attaquait pas la religion mais estimait qu’elle ne pouvait être valablement représentée par des pasteurs fonctionnaires, ce christianisme d’État lui paraissait un vaste mensonge. Le capitaine du bateau a relayé mon époux : c’est pourquoi, dans ses ultimes textes, Kierkegaard a tenté de retrouver, de restaurer la vérité, l’intensité premières du christianisme.

— Il est toujours dangereux de se prétendre plus chrétien que le Christ, a énoncé avec fermeté le contrôleur des douanes. Quant à cette façon de critiquer le défunt évêque Mynster ! Et son successeur Martensen, primat de l’Église danoise après la disparition de Mynster : tous deux chrétiens fervents, de grands esprits, excellents administrateurs, hommes de culture nourris de Hegel, Martensen notamment a-t-il précisé avec une dévote componction. Quand je pense que l’évêque Mynster fut autrefois proche de Michael Kierkegaard, le père de ce défunt Søren. C’est même avec l’évêque Mynster que Søren Kierkegaard, comme tous ses frères et sœurs, fit sa confirmation. Ces pamphlets, quelle ingratitude de sa part !

Le receveur de la poste a pris le relais :

— J’ai souvent écouté les prêches de l’évêque Mynster : remarquables, par le savoir comme par l’éloquence ! Et très souvent, on pouvait voir dans l’assistance ce Kierkegaard, son éternel parapluie sous le bras, affichant un air caustique.

— Cela prouve qu’il ne parlait pas de Mynster à la légère mais en connaissance de cause, a remarqué Frederik avec sa courtoisie ferme et souple.

— Je vous l’accorde. Mais avoir souligné le côté onctueux, féminin, de l’évêque Martensen, c’est proprement scandaleux ! Féminin, vous vous rendez compte…

— Et avoir écrit que Martensen jouait à faire l’évêque comme un enfant joue au soldat ! Ces attaques contre notre Église sont intolérables. Reprocher aux membres du clergé de faire carrière, d’avoir des enfants, d’être payés par l’État et de jouir paisiblement de l’existence, n’est-ce pas monstrueux ? Kierkegaard a même osé intituler un de ses pamphlets Christianisme avec patente royale. C’est injurieux pour notre souverain comme pour notre Église. Cet homme se croyait persécuté, tout en jouant au martyr avec complaisance.

Frederik s’est interposé :

— Je dirais plutôt qu’il fut le Socrate de Copenhague : ce taon railleur qui réveille la conscience somnolente de ses concitoyens. Et par conséquent se fait rejeter par eux.

— Ah non, je vous en prie, laissez ce brave Socrate où il est ! On ne saurait le comparer à ce pamphlétaire haineux. Quant à cette manie ridicule de se dissimuler derrière des pseudonymes bizarres à chacune de ses publications : Johannes de Silentio, Hilarius le Relieur, Frater Taciturnus, et que sais-je encore !

— Chaque pseudonyme détenait un sens par rapport au contenu de l’ouvrage : il ne s’agissait nullement de se masquer. D’ailleurs, tout le monde à Copenhague savait fort bien de qui il s’agissait.

J’ai senti que cette remarque de Frederik ne parvenait pas à convaincre les détracteurs. Le collecteur des impôts a rebondi :

— Je me demande si ce malheureux Kierkegaard, sur la fin de sa vie, n’aurait pas été en proie à un délire de persécution ?

Jusqu’alors silencieux, le médecin de Christiansted a suggéré :

— Kierkegaard appartenait plutôt à la catégorie de ces grands mélancoliques qui croient détenir la vérité et ne veulent jamais en démordre. Des mélancoliques teigneux…

Personne, sauf moi toujours silencieuse, n’a semblé intéressé par cette remarque. Le collecteur des impôts a poursuivi :

— En publiant L’Instant, cette feuille de chou polémique, il a mis en difficulté son frère, pasteur estimé, figure importante de notre Église luthérienne. Peter Kierkegaard avait critiqué les positions de Søren, qui a aussitôt rompu les liens avec son aîné. Celui-ci songe à briguer un poste d’évêque : j’imagine qu’il aurait préféré un petit frère plus discret, moins provocateur.

J’ai failli rétorquer : eh bien, il est mort, il ne dérangera plus son grand frère. Les écrits demeurent, il est vrai… Frederik a tenté de convaincre nos invités que Søren Kierkegaard était avant tout, et profondément, un auteur religieux : d’ailleurs il se définissait lui-même comme tel et, depuis plus de dix ans, il avait très régulièrement publié des Discours édifiants. La femme d’un planteur, ruisselante d’indignation, a lancé : et le Journal du séducteur, vous trouvez ce livre édifiant, peut-être ? Son mari a toussoté, sans doute pour lui rappeler qu’il était indélicat d’évoquer en notre présence ce texte qui avait fait des remous après la rupture des fiançailles : certains lecteurs s’étaient complu à identifier Søren, Frederik et moi-même avec le trio central de ce roman. Frederik était ridiculisé sous le nom d’Édouard, personnage passablement falot. Ce que je ne peux pardonner à Søren, non ! Même après son décès. Lui, un grand penseur, s’être abaissé à des procédés dignes d’un mauvais auteur de comédie…

Pauvre Frederik, il ne disposait guère d’alternative pour détourner la conversation : si on délaissait la scandaleuse figure de Kierkegaard, on en viendrait tôt ou tard à l’éradication de l’esclavage, sujet brûlant à Sainte-Croix. L’épouse du collecteur des impôts a déclaré qu’elle n’avait jamais pu lire en entier un ouvrage de ce Kierkegaard, une pensée tellement retorse, emberlificotée. Son mari a renchéri : il préfère de beaucoup les contes d’Andersen, là au moins ça glisse, ça coule, quel style merveilleux ! Ouf, les échanges prenaient un tour moins polémique, plus littéraire si on peut dire… Très calmement, Frederik a affirmé que la prose de Kierkegaard était la plus belle qui soit : subtile, musicale, elle surpasse celle de tous les écrivains danois contemporains. Pas celle de notre Andersen, tout de même ! piaillaient ces dames. Affable mais tenace, Frederik a maintenu sa position. Elles en transpiraient d’exaspération. J’ai fait servir les fruits rafraîchis. En guise d’apaisement, il a rappelé que nos deux grands écrivains étaient nés d’une mère âgée : celle d’Andersen avait quarante ans, celle de Kierkegaard quarante-cinq ans, lorsqu’elles avaient accouché de ces nourrissons destinés à devenir célèbres.

— Eh bien, la mère de Kierkegaard aurait mieux fait de s’abstenir ! a éructé, rageuse, l’épouse du mé­­decin.

Je fus, moi aussi, la petite dernière d’une mère qui avait dépassé la quarantaine. Un peu plus, et ni Regine Olsen ni Søren Kierkegaard n’auraient existé. Imaginons que je ne sois pas née, ou que nos chemins ne se soient pas croisés, son œuvre aurait-elle été différente ?

Souriante, suave, j’ai proposé de passer au salon. Le café, les liqueurs. Frederik a souligné que les femmes en question étaient d’humble origine : ces deux écrivains, si prolifiques, ont eu des mères illettrées, n’est-ce pas étonnant ? Si bien que la conversation a fini par dériver, quel soulagement, sur l’analphabétisme dans les campagnes, sur l’éducation du peuple, sur Grundtvig, ce pasteur qui a créé des cours pour adultes. Sujets, je m’en souviens, qui n’intéressaient nullement Søren, pas plus que les controverses sur les libertés, la monarchie constitutionnelle, le vote des femmes et l’abolition de l’esclavage. Tous ces débats à caractère progressiste lui paraissaient bêtement humains, beaucoup trop humains. Il en ricanait. À ses yeux, l’essentiel était ailleurs, dans la relation de l’homme à Dieu. Je ne danse pas, disait-il, je ne danse pas sur les airs à la mode : la démocratie, la liberté de la presse, les écoles pour tous, l’émancipation féminine. Eh bien l’ancienne fiancée de Kierkegaard est fière d’avoir épousé un excellent administrateur et un grand humaniste qui lutte courageusement pour l’éradication de l’esclavage, oui, très fière !

J’ai dû somnoler un peu car je me réveille en sursaut, trempée, comme si les pleurs avaient été sécrétés par tous les pores durant ce bref endormissement. Ils forment une seconde peau, gluante. Mon linceul de larmes ? De cette rumination moite émerge une idée saugrenue : Søren mort, peut-être Frederik et moi pourrons-nous enfin avoir un enfant ? Dans un mois j’aurai trente-quatre ans, il est encore temps. La mère de Søren n’en avait-elle pas dix de plus lorsqu’elle le conçut après avoir engendré six enfants ? Tous décédés, sauf Peter Kierkegaard, l’aîné des garçons. Je le plains : il doit être éprouvant d’être le seul survivant d’une fratrie de sept.

N’est-il pas absurde d’envisager la possibilité d’une naissance ? Comme si, jusqu’à présent, Søren avait été un peu notre enfant, à Frederik et à moi ? Un enfant si doué, écrivant et publiant sans cesse. Mais imprévisible, provocant parfois, bousculant la bonne conscience des braves bourgeois de Copenhague. Dont je suis.

Je repense au chien perdu de l’annonce qui jouxtait l’avis de décès : l’aura-t-on retrouvé, le petit chien répondant au nom de Pion ? Peut-être est-il mort lui aussi ? Les pleurs reviennent, bêtement.

Regine

À l’aube, dans le jardin, les oiseaux m’accueillent avec une ferveur aiguë. Ils m’apaisent après cette nuit de quasi-insomnie. Remontent des fragments de la conversation durant ce dîner si pénible. Hans Christian Andersen, Søren Kierkegaard. Leurs mères. Leurs œuvres. Andersen, l’enfant de très modeste origine. Søren, le dernier-né du riche marchand drapier Michael Kierkegaard, qui fut lui aussi un enfant pauvre, fils d’un petit paysan du Jutland. Et surgit soudain un souvenir datant de mes quinze ou seize ans. Parmi les jeunes filles de la bonne société, à Copenhague, circule en sous-main un roman d’Andersen récemment paru : Rien qu’un violoneux. Il remporte un vif succès. Ma sœur Cornelia et moi le dévorons en cachette de nos parents – dans ma famille on lisait des ouvrages religieux et de la poésie. Bien sûr Cornelia et moi, sentimentales adolescentes, nous sommes émerveillées, comme toutes nos amies, par cette histoire qui nous paraît follement audacieuse. Je me souviens d’avoir terminé ma lecture en pleurs : le garçon d’humble naissance, à l’image de l’auteur, après avoir réussi en partie grâce à la musique, revient mourir dans son village natal, méprisé par la belle jeune femme qu’il n’a cessé d’aimer avec passion. Et nous autres, petites jeunes filles pieusement élevées dans l’austérité luthérienne, appliquées à nos leçons de piano comme à nos méticuleuses broderies, nous voici fascinées par cette héroïne brillante, hardie, voyageant à travers l’Europe, séduisant les hommes : des aventures stupéfiantes aux yeux des oies blanches que nous sommes. Peu de temps après, au cours d’un repas, j’entends mes parents discuter d’un opuscule qui éreinte ce Rien qu’un violoneux : un roman astucieusement conçu pour faire pleurer dans les chaumières, de la poudre aux yeux, une psychologie de pacotille passant à côté de la vérité de l’existence… Cornelia et moi, nous sommes indignées, furieuses – ça veut dire quoi, ce jargon ? Il se prend pour qui, ce critique ? L’opuscule en question s’intitule Papiers d’un homme encore en vie. Bizarre ce titre, remarque Cornelia, et on peut savoir qui c’est, ce monsieur “encore en vie” ? Mes parents déclarent l’ignorer – ou peut-être préfèrent-ils ne rien nous révéler. Ma sœur insiste : mais enfin qu’est-ce que ça signifie, ce “encore en vie”, il doit bientôt disparaître, il est malade, condamné ? C’est pour cela qu’il se permet d’être méchamment caustique ?