Tu viens avec moi ?
230 pages
Français

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Tu viens avec moi ?

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Description

Si l'éducation spécialisée nous était contée, elle pourrait s'incarner dans les héros de ce roman, grands et modestes à la fois. A travers le prisme de leur quotidien, ils nous invitent à partager leurs rencontres, leurs doutes et leurs amours... Travailleurs sociaux, enfants en danger ou familles marginalisées, tous participent aux aventures personnelles, sociales et professionnelles qui composent cet ouvrage. "Quand la protection de l'enfance coïncide avec la crise du personnel, faut plus comprendre, faut prier !" (M. Audiard, Les Tontons flingueurs, 1963).

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 octobre 2010
Nombre de lectures 79
EAN13 9782336264721
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

TessitureS propose deux collections qui abordent les questions du social par des formes et des sensibilités différentes. Notre démarche s’appuie sur le principe d’une autorisation de parole qui ne serait pas confisquée par un statut.
Collection recherches études réseau TessitureS
Cette collection met l’accent sur des pratiques d’accompagnement de recherche action et leur valorisation par la publication.
Que produit une sociologie impliquée et agissante ?
Comment les acteurs s’approprient-ils les méthodes, les outils pour réinterroger les politiques, les dispositifs, les pratiques, et leurs effets sur les questions sociales et environnementales ?
Regards croisés, paroles diversifiées qui densifient la compréhension et donnent à entendre la multiplicité des points de vue et des pratiques.
L’écriture collective est prise ici comme moyen de mettre en mouvement, de partager, de coproduire, de prendre de la distance.
Déjà paru :
Anne Olivier (dir.), Sexe, genre et travail social, 2010.
Anne Olivier (dir.), L’expérience d’un observatoire de la jeunesse , 2010.
Collection TessitureS Littératures
Cette collection propose des éclairages différents sur les mondes sociaux.
La littérature comme accès à l’imaginaire et à l’émotionnel par lesquels éprouver les réalités humaines. La littérature comme une autre manière de percevoir son rapport au social et au lien social. La littérature comme lieu d’une possible identification transformatrice de soi, de sa relation aux autres.
Tu viens avec moi ?

Claude Rouyer
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296131514
Sommaire
Page de titre Page de Copyright
F rancine gisait sur le canapé, lascive, son double menton reposant sur son abondante poitrine. À la télé, deux amoureux s’enlaçaient fougueusement sous le soleil estival. Elle aimait bien ces feuilletons de l’après-midi où la vie semble facile, où les acteurs sont aussi jeunes que beaux et où les sentiments se révèlent hésitants, tumultueux, torrides…
Ses amours à elle avaient un peu le goût de rance… Faut dire qu’il faut oser s’la taper, Francine. Maintenant du moins, parce qu’elle avait dû être jolie quand elle avait vingt ans. Si tant est qu’elle ait eu vingt ans ! Une enfance de merde, des noëls pourris, un CAP d’esthéticienne jamais terminé, un tonton un peu trop affectueux, ça vous gâche une vie ! Pourtant, elle en avait rêvé du prince charmant. Elle l’avait attendu... Et puis, après des amours déçus, après quelques mecs qu’elle bricolait dans les caves pour quelques sous, elle a rencontré Jean-Claude, un nain de jardin qui bosse à la ville, aux espaces verts, avec un vrai salaire. Le maire leur a même obtenu, pour leur mariage, un logement aux Noisetiers, un quartier d’habitat social réhabilité. C’était pas bien grand mais ça leur a suffi. Quelque temps du moins. Parce qu’à l’arrivée de Zizou, le cinquième, y’avait plus grand place dans la chaumière. D’autant qu’avec le home cinéma, l’écran géant, ses six haut-parleurs et son caisson de basse, faut pas vouloir danser le tango argentin dans la salle à manger ! Les mètres carrés s’étaient d’autant plus rétrécis que Francine avait enflé !
Heureusement, les gamins avaient compris, surtout les garçons. Ils jouaient dehors, glandaient dehors, dealaient dehors... Ça libérait de l’espace.
De braves petits que les ilotiers ramenaient parfois à la maison... - « C’est pas bien ça Madame Francine, ils vont finir comme leur grand-frère, en maison de correction ! - C’est pas grave leur répondait-elle, y’m’le gardent jamais longtemps. Et puis, m’dame la juge, elle sait bien qu’il est pas méchant mon grand. Qui qu’a pas fait de bêtises quand il était jeune ? C’est pas pac’qu’il fourgue un peu d’herbe qu’il faut l’punir. Même le fils du maire, on sait qu’il en croque » !
Elle les aime bien ses gosses. Surtout les garçons. Ils peuvent faire tout ce que bon leur semble. L’aîné peut même lui dire les pires insanités quand elle a un coup dans la musette. C’est pas grave, c’est qu’elle le mérite !
Avec Britney, c’est pas pareil, à cause que c’est une fille. Et une fille, ç’est pas un garçon… À dix ans, elle en faisait déjà plus, comme si les années avaient compté double, comme si des enfants grandissaient plus vite que d’autres. Britney était timide, sensible, craintive, au point qu’un jour l’instituteur, inquiet du comportement de la gamine, prit contact avec l’assistante sociale de secteur. Il lui décrivit les symptômes alarmants qui s’accentuaient au fil des jours.
C’était une assistante sociale comme on en fait aujourd’hui, jean moulant et Wonderbra ® . Une petite minette fraîchement sortie de l’école, connaissant tout de la misère du monde puisqu’ayant lu Pierre Bourdieu et écouté Jean-Luc Delarue ! Elle s’était orientée vers le métier par dépit universitaire. Elle le quitterait par dépit tout court !
Clara notait donc les propos de l’instit, essayant de comprendre les soupçons qu’il portait. - « En êtes-vous sûr ? En avez-vous parlé à votre hiérarchie ? Connaissez-vous les conséquences qui découlent d’un signalement de ce type » ?
L’instituteur lui expliqua qu’il en avait référé à l’inspecteur d’académie et avait réalisé une fiche de signalement afin de la transmettre aux services départementaux de l’enfance.
En fait, Clara était ennuyée. Les affaires d’Angers et d’Outreau avaient brouillé les cartes. Les travailleurs sociaux ne savaient plus comment se positionner. Mais le dilemme qui rongeait Clara était d’autant plus important qu’on était jeudi. Elle n’allait pas gâcher sa RTT du lendemain et son long week-end de congé pour les déclarations d’un instituteur soupçonneux qui accorde un peu trop d’importance aux propos d’un enfant. - « Laissez-moi réfléchir... Mon chef est en récupération de congés non pris aujourd’hui et demain... On a la formation à l’analyse des pratiques professionnelles en début de semaine prochaine, mercredi on gère les dossiers en cours… On en reparle dans huit jours ? Ça vous permettra de prendre de la distance. C’est important la distance dans ce genre d’affaire. Tous les psys vous le diront. Et puis je crois sincèrement que cela peut attendre huit jours de plus ! Vous savez, l’urgence... » !
Clara s’en était bien sortie. L’instit n’avait pas trop tiqué. Elle connaissait bien la famille. Il y a quelque temps, sa précédente collègue qui n’avait travaillé que quelques mois au service avant d’obtenir une promotion pour incompétence notoire, l’avait briffée sur Francine et son nabot. Pour elle, une réussite incontestable. Elle leur avait décroché des droits, des primes, des allocations... Elle leur a même fait obtenir des bons d’achat de bouffe et de vêtements que Francine avait revendus à bon prix au voisin du dessus. Une réussite vraiment !
Les travailleurs sociaux et les charitables de tout poil, elle les connaissait par cœur la Francine. Tous les services de protection sociale défilaient chez elle. Et quand ils ne venaient pas ou que les odeurs de l’appartement les incommodaient, c’est elle qui allait les voir. Je te dis pas la tête des employés ! - « C’est un service social ici, pas l’armée du salut » qu’elle braillait la secrétaire.
Mais Francine s’en moquait éperdument. Armée du salut ou polyvalence de secteur, l’important était de ne jamais rentrer bredouille !
Clara était intervenue à plusieurs reprises. La première fois, Francine voulait juste savoir quelle tronche elle avait la nouvelle assistante sociale que les voisins lui avaient décrite. C’est vrai qu’elle avait un beau cul !
Et après lui avoir raconté les affres de l’existence, après lui avoir expliqué la mauvaise influence des jeunes du quartier sur ses fils, elle en était ressortie avec un séjour en Corse pour chacun d’entre eux sur une base de loisirs près de Bonifacio !
La seconde fois, Francine l’avait convaincue d’intervenir dans son dossier de surendettement. - « Pour sûr qu’il a pas été raisonnable, le Jean-Claude, d’acheter une « Béhème » six cylindres ! Mais son pote lui a garanti que c’était une bonne occasion ! Puis faut bien qu’il bosse ! Les bus ? Y sont toujours en grève… Tas de fainéants ! Et puis, Zizou est si palot qu’avec la voiture, on peut l’amener prendre l’air » !
Emue, Clara avait instruit le dossier et obtenu gain de cause auprès de la commission. Les dettes étaient effacées.
Tout en rentrant chez elle, Clara repensait à tout ça, s’étonnant il est vrai de n’entendre jamais Francine lui parler de Britney. Et si l’instit avait raison ? Ce boulot ne l’avait jamais empêchée de dormir mais là, elle le sentait mal ! Un coup à lui gâcher sa RTT !
Clara vivait seule. Son dernier mec l’avait lâchée. Faut dire qu’elle avait dû le choisir pour faire chier ses parents, tous deux médecins généralistes ! Des piercings partout, les cheveux verts, des études qu’il aurait voulues faire mais qu’il a jamais faites… Les toubibs n’en voulaient pas sous leur toit et avaient payé à leur fille un petit appartement au centre ville. Elle avait fini sa formation, il avait continué à glander, les parents avaient raqué !
Arrivée chez elle, Clara regarda son courrier, se fit un thé, se déshabilla et prit une douche comme pour se débarrasser des souillures de son métier. Elle était pour la première fois confrontée à une situation de ce type et cela l’angoissait. Attribuer des aides est une chose. Signaler une famille aux autorités en est une autre ! Tout ce qu’on lui avait appris à l’école de travail social s’estompait pour laisser place au doute et à la peur. Peur d’affronter l’autre, peur de son regard, peur des représailles, peur de se tromper… Et si tout cela était faux ? Si l’instit fabulait ?
Clara ne mangea pas, dormit mal, se retournant sans cesse dans l’espoir de trouver le sommeil. Elle fut soulagée de voir arriver le petit jour. Sa RTT était gâchée, elle le savait. Elle devait retrouver l’instit, en savoir plus… Ce qu’elle fit.
Il lui expliqua que les résultats scolaires étaient en très forte baisse depuis quelques mois, qu’elle ne travaillait plus comme avant, qu’elle s’isolait de plus en plus de ses camarades, elle qui était plutôt expansive… Des bleus sur les poignets et les bras l’inquiétaient sérieusement. Mais surtout, il mit ces faits en relation avec des dessins inquiétants. Des bonhommes à trois pattes, traversés de couteaux, sans visage, sans cheveux, sans couleurs… L’instit n’était pas devin mais il sentait bien que la gamine avait vu quelque chose.
Il n’y avait pas d’urgence avérée mais la procédure mise en place nécessitait la rédaction d’un rapport sur la situation. De retour au bureau, Clara ressortit le dossier. Si la famille est connue des services sociaux depuis des années, elle n’est pas signalée comme maltraitante. Bien sûr les garçons ont fait l’objet de mesures multiples. L’aîné a même été placé en centre éducatif renforcé pour des délits variés : détention et vente de produits illicites, vols de voiture, conduite sans permis… Mais en tant que mineur, tout cela est resté sans suite. D’autant plus que la juge était compréhensive et qu’au vu du peu d’équipements départementaux pour accueillir ce type de jeune, il valait mieux le laisser dehors avec un contrôle judiciaire à la clé !
Les autres frangins suivaient la même pente mais étaient plus futés. S’ils dealaient en douce, ils magouillaient surtout dans la fauche et la revente de DVD. Encore un peu scolarisés, cela leur permettait de passer au travers des mailles du filet.
De Britney, le dossier ne disait pas grand-chose. « Fillette docile, réservée, aidant sa mère dans les tâches ménagères… », elle semblait transparente. Quant à ses parents - « Monsieur et Madame » - la précédente assistante sociale les trouvait attachants. Marginaux mais touchants ! Toutes ces années de rapports, de comptes-rendus et de dossiers confirmaient le sentiment de Clara et ne permettaient pas d’accréditer la thèse de l’instit. Rien ne laissait présager le moindre risque d’abus sexuel sur Britney. Fort de ce qu’elle avait lu, Clara prit le parti de rencontrer, dès la semaine suivante, les parents et d’informer la juge de la situation. Cette décision la soulageait.
Clara quitta son bureau, traîna un peu en ville et fit deux ou trois courses avant de rejoindre son appartement. Les soirées étaient longues depuis le départ de son mec. Il était con comme un manche mais baisait comme un dieu. Ça faisait passer le temps. Même qu’il aurait bien aimé faire ça à plusieurs, mais elle n’a jamais voulu. C’est peut-être pour ça qu’il s’est cassé !
Clara décida de se changer les idées et opta pour le cinéma. Un coup de fil à Julie, sa copine, et les voilà parties, bras dessus, bras dessous, vers le grand écran ! Ils redonnaient une ancienne palme d’or du festival de Cannes. Un film sur la misère, une misère de film… Des images pour intellos où s’entrecroisent indistinctement des bottes, un mobil-home, des frites et un temps pluvieux… Tout cela filmé à dos de chameau que quand tu sors, t’as mal au cœur ! Mais Clara aimait ça, ce cinéma soi-disant branché qu’elle croyait engagé.
Elles finirent la soirée autour d’un verre, évoquant leur travail, leurs amours, leurs projets… Elles s’étaient connues sur les bancs de l’école primaire. Puis, après s’être perdues de vue, elles s’étaient retrouvées par l’intermédiaire du petit copain de Julie. Depuis, elles se voyaient fréquemment.
Le week-end s’écoula, triste et monotone malgré les grasses matinées et les DVD qu’elle avait loués en bas de son immeuble.
C’est marrant la solitude ! Des millions d’abrutis, mâles et femelles, crèvent de vivre seuls, rêvent de rencontres, d’amours éphémères, de princes charmants et, va-t’en savoir pourquoi, ils restent seuls dans leur appartement vide, leur lit froid, leur cœur endolori !
Va-t’en savoir pourquoi ils ne crient pas à chacun leurs détresses, l’invitant à s’asseoir un instant, à parler, à dîner, à plus si affinités…
Faut-y qu’on soit con, pudique, normé, pour ne pas oser courir après celui ou celle qui nous attend sans le savoir, quelque part dans une rue, un sommeil, une vie de chiotte ! Moi, ça ne m’étonne pas qu’il y ait des cinglés qui sautent sur la première fille venue : parce que si toutes les gonzesses qui avaient envie de quelqu’un - et réciproquement - le disaient tout haut, y’aurait moins de malades, de putes et de malheureux (et l’un n’empêche pas l’autre…). Enfin, moi, c’que j’en dis…
Clara était presque contente de voir le week-end s’achever. La langueur de ces deux journées l’avait plombée. Un petit coup de Stilnox ® et elle s’endormit tout de go.
E h merde ! pensa-t-il en éteignant son réveil. Dans un brouillard de saké, il se remémora sa soirée au restaurant chinois, l’inconnue qu’il avait ramenée et qui dormait encore près de lui.
Sa première tentative pour se lever fut un échec ! Cinq minutes de rab en s’efforçant de ne pas replonger dans le sommeil… Une seconde tentative plus fructueuse l’amena au bord du lit. Encore cinq minutes et il réussit à s’arracher vers la cuisine pour se préparer un café ; il se glissa vers la salle d’eau, se regarda dans la glace, fit une grimace en voyant la tronche qui s’y reflétait et s’engouffra sous la douche. Les vertus présumées du gel-douche ne furent pas à la hauteur de ses espérances. Des conneries tout ça ! Rinçage, séchage, lustrage… Il chercha désespérément un cachet d’aspirine dans son armoire à pharmacie, le trouva, le prit, enfila son jean et retourna vers son café, ailleurs, lointain…
Il décida de partir au boulot sans réveiller la fille qui se débrouillerait bien toute seule pour regagner ses pénates. Et puis, ça lui éviterait de se prendre la tête avec des explications vaseuses, des promesses de revoyures qu’il ne tiendrait sans doute pas. C’était un bon coup, sans plus.
Il faisait encore nuit quand il monta dans sa voiture. La journée qui s’annonçait ne le réjouissait pas. Réunion d’équipe, bilan sur le placement d’un gamin en famille d’accueil, visite à une mère célibataire à mi-temps… Il ne serait pas de retour avant tard le soir.
Une fois garé devant le service d’Action Educative en Milieu Ouvert pour lequel il bossait comme éducateur, il somnola encore un peu dans la chaleur de l’habitacle. C’était pas brillant mais son mal de crâne passait progressivement. La radio débitait ses fadaises, les mêmes depuis le début de la matinée, lancinantes et troublantes. Perdu dans des pensées qu’il n’avait pas, des coups sourds sur le toit de sa voiture le firent sortir de sa torpeur. - « Ben qu’est-ce que tu fous ? T’as pas fini ta nuit ou quoi ? Viens prendre un jus avant la réunion » !
L’auteur de ce tapage nocturne n’était autre que son collègue Michel. Un éducateur comme lui, mais en plus aguerri, plus vieux, plus moche… Julien l’avait connu il y a quelques années, alors qu’il bossait en prévention spécialisée dans les quartiers chauds de la ville. Pris à partie dans une coursive par une bande de jeunes qu’il pensait éduquer, Julien ne dut son salut qu’à l’intervention inopinée de Michel. Alors que les gamins lui tiraient son portable, son larfeuille et quelques crochets au menton, Michel intervint dans le débat. Son mètre quatre-vingt-dix et ses cent-vingt kilos furent des éléments décisifs dans la rencontre. Surtout quand ses paluches s’abattirent sur la tronche encapuchonnée de l’un des jeunes qui sortait son canif. La rencontre vira en eau de boudin sous le regard ébahi de Julien. Michel récupéra sans encombre le téléphone, le portefeuille et en prime des excuses hypocrites des protagonistes. - « Ce ne sont que des gamins » conclue-t-il en donnant un dernier coup de pied au cul à l’un d’entre eux.
Quand Michel lui proposa de venir boire un verre dans son appartement, Julien accepta son invitation. Il vivait dans un petit studio qui fleurait bon le célibat : cendriers qui dégueulent, cannettes de bière écrasées, vaisselle, linge et clic-clac en vrac… toute la panoplie y était !
Michel n’était pas célibataire de souche. Son mariage avait été un fiasco total. Trop pris par son boulot, il avait délaissé son couple. Il était bien le seul car une bonne partie de la ville s’affairait sur sa moitié… « Plus cocu, tu vires maquereau » avait même argumenté l’avocat lors de l’audience. Le divorce prononcé, il avait été contraint de vendre le pavillon pour prendre un logement HLM.
Michel sortit d’un placard une bouteille de pastis, tira une cruche d’eau et remplit copieusement deux bocks qui traînaient dans la pièce. - « Qu’est-ce que tu branles ici ? Je t’ai jamais vu dans le coin » demanda-t-il à Julien.
Il lui expliqua qu’il était éducateur et qu’il bossait sur le quartier depuis quelques mois. Son désenchantement était total. Lui qui rêvait de changer le monde, il prenait conscience de son impuissance. Son idéal s’était transformé en cauchemar. Il lui fit part de ses craintes, voire de sa peur à descendre dans la rue, à rencontrer les jeunes. Il en arrivait presque à les haïr tant la blessure était profonde. C’était la troisième agression qu’il subissait en six mois. Il n’avait jamais réussi à se faire accepter d’eux. - « T’en fais pas ! C’est le métier qui rentre ! Et puis si tu crois que ta bonne gueule et tes bons sentiments vont suffire à les calmer ? Si tu y arrives, tu me dis… »
Ils échangèrent longuement sur les vicissitudes de ce monde, la détresse des jeunes, la misère sociale, les aberrations des politiques publiques…
Fort du vieil adage qu’un être qui aime le pastis ne peut être foncièrement mauvais, un curieux sentiment d’amitié naissait entre les deux hommes.
Michel expliqua sa théorie, l’importance de travailler avec les familles, l’intérêt de parfois placer l’enfant… C’est pour cela qu’il avait quitté la prévention spécialisée dans laquelle il avait bossé durant des années. - « Faut prendre le mal à la racine ! Si tu voyais un peu la tronche des parents, tu comprendrais mieux celles des enfants » !
C’est ainsi que quelques mois plus tard, Julien quitta son boulot pour rejoindre le service de Michel.

L’air frais du petit matin lui fit du bien. Le café qui s’ensuivit le revigora. Deux cigarettes plus tard, il était d’aplomb, les neurones en ordre de marche. Ils montèrent au premier étage du petit immeuble qui abritait la salle de réunion. Tout le monde était là ou presque. Galerie de portraits : un directeur comme ça existe parfois ! Le genre de mec qui se croit être mais qui n’est pas. Fort de ses échecs successifs comme éducateur, toujours prêt à ne pas s’investir, beau parleur et faux-cul, il devint rapidement chef de service puis directeur. Après avoir sévi dans une boite ou deux pour se faire la main, il avait pris la direction de ce service d’action éducative dans l’attente de gravir la hiérarchie de l’association qui le gérait. Le travail social offre encore de beaux destins professionnels à ce type de personnages, donneurs de leçons, incompétents mais propres sur eux.
Depuis sa prise de fonction, il avait réussi à conduire à la démission une grande majorité des salariés. Ainsi pouvait-il embaucher de petits jeunes aisément soumis à son autorité et faire valoir un titre que peu lui reconnaissaient. Michel et Julien en faisaient partie, habitués qu’ils étaient aux changements rapides de directeurs désireux de marquer de leur empreinte leur passage éphémère et stérile.
Pour mener à bien sa mission, il avait Hélène, la psychologue, son bras armé… Entre deux âges, grande, élancée, un chouïa guindée, elle se déclarait volontiers lacanienne. Ça lui permettait de dire n’importe quoi n’importe quand ! Et le pire, c’est qu’elle y croyait ! Elle avait, depuis longtemps, cessé de se rendre au domicile des enfants et des familles. Si elle en recevait encore quelques uns dans son bureau, sa mission principale consistait aujourd’hui à aider l’équipe, à gérer les émotions, à prendre de la distance, à diriger les séances de debriefing comme elle disait et à parler de longues heures avec le directeur. Comme beaucoup de ses congénères, elle était payée pour cela et bien payée… Lors des réunions, Michel la regardait sciemment d’un œil lubrique, se demandant comment ça baisait une psychologue lacanienne et délirait souvent avec certains collègues sur ses hypothétiques aventures avec le directeur.
Et puis, y’avait Lucienne, un amour d’antillaise. Partie de rien, elle avait gravi tous les échelons professionnels pour être aujourd’hui éducatrice spécialisée. Elle adorait son boulot et intervenait avec ce talent qui anime tous ceux qui croient en l’autre. Toujours sereine, elle apportait à l’équipe une bouffée anticyclonique et apaisait les orages qui éclataient sporadiquement. Le directeur ne pouvait pas la blairer. Je ne sais pas pourquoi ! Peut-être parce qu’elle avait un gros cul, parce qu’elle était noire ou tout simplement compétente.
Bon, on va peut-être en rester là… J’vais pas passer trois plombes à te décrire l’équipe. Surtout qu’il y a encore Martine, la secrétaire, un tantinet nymphomane, Mathieu, un jeune trou du cul fraîchement diplômé qui doit coller des affiches pour l’extrême droite, j’en passe et des moins bons ! De toute façon, si tu veux en savoir plus, tu n’as qu’à assister à une réunion. Tu as toujours un con pour ramener sa fraise, pour te parler de son nombril, pour t’expliquer ce que c’est que la vie, lui qui n’en connaît rien et que c’est encore trop… Le genre de gars qui n’hésite pas à mettre en cause les familles et les enfants pour masquer ses manques et ses faiblesses.
Mais je suppose que c’est partout pareil, que tu sois chez Renault ou au ministère… Et puis tu sais, y’a aussi le mec qui te donne des conseils, qui travaille souvent à mi-temps because ses délégations, le gars qui te dit bosser pour toi alors qu’au final, tu as un panier garni pour Noël et trois chèques-vacances au mois de juillet. Tu te demandes d’ailleurs comment il peut passer tant de temps pour proposer tous les ans les mêmes banalités.
Julien attendait donc patiemment la fin de la réunion, écoutant sans l’entendre le directeur exposer ses problèmes de contrôles, d’emploi du temps, de plannings de congés, de remplacements, de Martine Aubry qui aurait mieux fait de rester sous la couette le jour où elle a pondu les 35 heures…
Une soufflante à un ou deux membres du personnel afin de montrer qui est le chef, sous prétexte qu’ils n’ont pas fait leur boulot, qu’ils sont restés trop longtemps dans une famille, qu’ils n’ont pas pu faire le reste et que si ça continue, en accord avec le syndicat, il va mettre en place une badgeuse pour vérifier les emplois du temps…
Un petit coup de psychologue, un inutile tour de table, une fin de réunion, un apéro au bistrot d’en face pour quelques-uns…
En fait, que tu sois éducateur, ingénieur, technicien de surface ou chômeur, le bistrot, c’est l’annexe du lieu de travail. T’en apprends dix fois plus qu’en réunion. C’est l’endroit où tu peux causer du boulot avec ceux que tu aimes, où tu peux refaire le monde, virer tes chefs, changer ta vie… C’est aussi l’envers du décor, simple et tranquille.
C’est un lieu de salut public, un sanctuaire identitaire. Que ce soit hier après la messe ou aujourd’hui après le travail, c’est pareil ! Regarde-les bien, entre hommes ou entre femmes, entre jeunes ou entre vieux, entre ouvriers et ouvriers… On ne se mélange pas, on se retrouve… Et pour ça, l’anisette ou le blanc-lim, c’est parfait.
Sauf qu’au rythme où ça va, le petit jaune et le sauvignon vont être hors-la-loi… Bistroquet, c’est un métier en voie de disparition. C’est comme porteur d’eau ou pompiste ! Dans notre monde, on doit avoir un souci avec les professions liquides… La preuve : des gardiens de phare, t’en connais beaucoup ?
S’ il y a des métiers à la con, y’en a un qui m’a toujours interrogé : assistante familiale. Tu sais, ces personnes qui accueillent à leur domicile les enfants en difficultés. Souvent mal aimées, ces professionnelles souffrent encore d’un passé peu glorieux qui leur colle à la peau. C’est dommage car s’il y a sans doute quelques tordues, y’en a un paquet qui bosse sacrément bien ! Va-t’en recevoir chez toi des enfants paumés, révoltés, amochés… pour trois francs - six sous ! Va-t’en distinguer tes gosses et ceux des autres quand on vit tous ensemble ! Va-t’en être mère et professionnelle, objet d’amour et objet de haine, sacrée et profane à la fois ! Faut être drôlement douée.
Et justement, Julien allait voir Michaël, un gamin placé depuis longtemps ou presque dans la même famille d’accueil.
Julien ne connaissait ni le jeune, ni la famille naturelle, ni la famille d’accueil. Il était juste missionné par la juge des enfants pour faire un rapport motivé sur la situation de l’enfant et l’aider ainsi à prendre sa décision.
Julien s’assit à la table, prit avec plaisir le café qui lui était offert et discuta avec l’assistante familiale et Michaël. Celui-ci évoluait très favorablement. Conformément aux attendus du juge des enfants, il avait retrouvé le chemin de l’école et montrait de réelles dispositions intellectuelles. Son comportement s’était stabilisé : son agressivité avait disparu et il trouvait dans ce milieu la sérénité nécessaire à son épanouissement. Il faut dire que toute la famille d’accueil s’y était collée : l’assistante bien sûr, mais aussi le mari et les gosses ; même le chien y mettait de la bonne volonté…
Malgré tout, Julien était inquiet. Même s’il ne la connaissait pas, la mère redemandait la garde et, dans ce milieu où la psychanalyse à bon marché fait des ravages, elle l’obtiendrait sans difficulté. Aussi légitime que ce soit, il subsistait un risque. Mais c’est comme ça… Les parents, c’est les parents ! Ne râle pas, je te dis pas que je suis d’accord ! Je te dis que c’est la loi et que même si la famille est pourrie, même si le gamin va mieux ailleurs, il reste l’enfant de ses parents. Et ça, tu peux brailler, tu peux rien y faire. De toute façon, c’est le problème du placement, que ce soit en internat ou en accueil familial. Parait-il qu’un enfant est malheureux quand il est placé ou qu’il est loin de ses parents ! Ça reste à prouver ! J’ai le souvenir d’une grand-mère qui me racontait comment, avec sa mère et lors de la première guerre mondiale, elle avait, à huit ans, dû quitter sa Lorraine natale. Elles s’étaient retrouvées, à la fin de leur voyage, sur le quai de la gare d’une petite ville du sud, avec leur valise à la main et leurs larmes dans la poche. Les français du coin accueillant les familles des villages en guerre, venaient faire leur choix parmi tous les protagonistes du convoi ! À qui prenait la vieille, à qui prenait la jeune… Et il n’y avait guère de place pour les sentiments ! La mère fut choisie par l’un des autochtones et la fille par un autre, élu d’une petite commune, toutes deux séparées par des kilomètres de chemins torturés par le soleil et la tramontane… Eh bien tu me croiras si tu veux mais elle m’a toujours dit que ces années furent les plus belles de sa vie. Comme quoi !
Je ne suis pas un grand fan de la séparation mais j’ai toujours évité de jeter le bébé avec l’eau du bain. Et je ne suis pas sûr qu’un gamin délaissé, battu, humilié soit heureux de son sort… Et la résilience n’y change rien !
Quoi qu’il en soit, Julien était dubitatif sur les suites à donner. Sans nul doute allait-il faire un rapport préconisant le maintien dans le placement. D’autant plus que si l’enfant semblait d’accord pour rejoindre sa mère, il n’était pas contre le fait de rester chez sa « Tata ». Il faut dire que la cellule familiale avait bien changé. Sa mère s’était, entre temps, installée avec un nouveau compagnon et avait eu des jumeaux. Il lui faudrait donc changer de quartier, d’appartement, d’école. Se réhabituer à de nouveaux frère et soeur, de nouveaux copains et à d’autres habitudes de vie. Pour combien de temps ? Julien irait rencontrer la famille naturelle au plus vite avant de rendre son rapport au juge. Si les derniers écrits fournis par les services sociaux étaient encourageants, il préférait aller y voir et se faire un avis personnel.
L’assistante familiale était, elle aussi, interrogative. Les progrès du gamin et son ancrage dans la famille d’accueil étaient autant d’indicateurs qui lui faisaient dire qu’il était sur la bonne voie. - « On a beau dire qu’on est des professionnelles, ben moi je vous le dis, monsieur Julien, que c’est pas simple la vie. Nous on l’aime bien le petit et ça nous fait de la peine de le voir partir dans son nouveau gourbi… À quoi ça sert alors tout ce qu’on a fait ? Tout ce travail ? Qu’est-ce qu’on en fait nous, de tout cet amour ? Et mon Marcel, comment qu’il va faire, sans son garçon, pour regarder le match à la télé » ?
Emu, Julien ne savait que répondre. Cette femme était simple, sincère et il partageait son analyse de la situation. Que lui dire ? Qu’une assistante familiale ne doit pas s’attacher, qu’elle ne doit pas montrer de sentiments, encore moins d’amour ? Qu’à notre époque et pour un professionnel de l’enfance, c’est douteux, indécent, limite pédophile ? Que la législation actuelle privilégie la prestation à l’affection ? Pour l’heure, il fallait essayer d’entendre les différentes parties et de proposer un avis le plus objectif possible.
Julien prit congé et regagna sa voiture. Il traversa le petit village dans lequel vivait la famille, s’arrêta devant la mairie qui abritait encore l’école communale avec ses grilles, sa cour ombragée et son préau. Lui-même avait vécu dans un décor similaire. Comme il l’affirmait haut et fort, il avait été « élevé au grain » et ne le regrettait pas. Accoudé à la fenêtre et en silence, il sortit une cigarette, profitant de l’un de ces instants magiques que la vie nous offre parfois, quand le passé et le présent se conjuguent dans le même espace-temps, quand l’air qu’on respire a des relents d’hier, quand on est petit et grand à la fois… Sa nostalgie associée à l’émotion ressentie lors de sa visite, le conforta dans son idée première que le gamin serait mieux ici que dans un sixième sans ascenseur…
Sur ces considérations, il remit le contact et le village devint rapidement un détail de son rétroviseur. Quelques minutes plus tard, il pouvait distinguer la brume recouvrant la cité. Et c’est avec amertume qu’il franchit les portes de la ville ; il lui semblait entrer dans un autre monde, hostile, froid, un monde aux antipodes de celui qu’il venait de quitter.
Il serait bien rentré directement pour écrire le début de ce rapport qui lui tenait à cœur et qui se dessinait progressivement dans son esprit. Mais il avait prévu de faire un saut chez Clémentine, une mère célibataire qui avait un peu de mal avec son fils, un ado boutonneux et agressif prénommé Vincent.
Quand il s’était saisi du dossier, les services sociaux dressaient un tableau apocalyptique, expliquant les effets désastreux du manque de père sur l’évolution psychologique du gamin, l’absence de repère et le traumatisme d’une mère de plus en plus paumée. Les risques de délinquance pointaient à l’horizon de son avenir… Il fallait séparer, soigner, voire punir. Il était donc fortement question de placer le fiston.
Julien était plus pragmatique. Pour lui, Clémentine avait bien fait de se séparer de son mec. De toute façon, il la tabassait à chaque heure du jour et de la nuit, avec double ration les soirs de cuite. De plus, rien ne prouvait que ce soit le père, Clémentine collectionnant les spermatozoïdes avec ardeur !
Julien travaillait principalement avec Vincent mais s’attachait aussi à rétablir des relations acceptables entre la mère et l’ado. Si son travail portait doucement ses fruits, les résultats scolaires restaient désastreux et sa mère avait du mal à s’intéresser au parcours de sa progéniture.
Clémentine n’était pas insensible aux charmes de Julien et celui-ci le savait. Il abordait toujours ses entretiens avec prudence. De plus, elle était mignonne, la garce ! Même si ses abus actuels et sa situation économique fanaient un peu son éclat.
Assise dans son fauteuil, ses jambes fines élégamment croisées, elle rejouait à l’envi Basic Instinct . Assis en face d’elle, Julien ne pouvait qu’admirer sa plastique irréprochable, digne des Playmates de son enfance. Comment cette femme, intelligente de surcroît, avait-elle pu s’enferrer dans cette misère économique, affective et sexuelle ? Chaque jour, elle s’enfonçait un peu plus dans la détresse, entraînant avec elle un adolescent qu’elle aimait pourtant.
Une fois encore, Julien lui parla sans conviction des risques encourus pour elle et son fils ; mais il sentait bien qu’elle n’était déjà plus réceptive à ce type d’arguments. Si elle les comprenait, si elle en pleurait, elle se sentait confusément glisser vers un gouffre dont les parois se refermaient comme un étau. Que les bailleurs, percepteurs, enseignants la clouent au pilori, passe encore, mais que les assistantes sociales du secteur s’y collent… Pas de main tendue mais un fac-similé, une prothèse administrative, à la ligne de vie gravée dans un impalpable et lointain projet social... Pas de place au désir, juste aux besoins !
Paradoxalement et malgré les risques potentiels pour elle et son enfant, Julien lui faisait confiance. Il ne savait pas bien expliquer ce qui lui procurait ce sentiment. C’est vrai que la confiance, ça ne se décrète pas, ça se décide pas en réunion, y’a pas de procédure… Il suffit peut-être d’y croire… Mais il savait aussi que sans aide, elle ne s’en sortirait pas. L’heure n’était plus à penser. Il fallait agir, et vite… Il était intimement persuadé que les services sociaux ne pouvaient rien pour elle et que lui retirer son gamin achèverait de la détruire. Ce qu’il lui fallait, c’était s’asseoir un instant, se trouver une raison de vivre, de revenir au monde.
Mais Julien se sentait aussi pris dans cette relation avec Clémentine. Il était certes un travailleur social mais il devenait progressivement son confident voire son ami. Sans doute serait-il bien de lui proposer de rencontrer Michel qui, lui, aurait peut-être un peu plus de discernement et de neutralité.
Il prit congé d’elle, non sans lui fixer un nouveau rendez-vous et lui faire quelques inutiles recommandations. Car à peine avait-il quitté le petit appartement qu’un homme frappait déjà à son huis et, vu la tronche du quidam, ce n’était pas pour lui vendre la bible en douze volumes !
L’après-midi était déjà moribond et la soirée se profilait dans une nuit naissante et froide. Julien fit quand même un détour par le bureau. Mais tout était sombre et vide. Au moment où il se décidait à rejoindre ses pénates, il repensa à la fille qu’il avait laissée ce matin, endormie et solitaire dans un coin de son lit. Serait-elle encore là ? Comment allait-il retrouver son appartement ? La journée avait déjà été prise de tête, ce n’est pas pour faire rebelote en nocturne ! Le désir de se rentrer lui parut aussitôt moins urgent, au bénéfice d’une bière sur le zinc du bistrot d’en face !
Il traversa la rue, serra quelques mains dont les têtes lui étaient connues et s’installa sur le tabouret en face du percolateur. Il repensait aux paradoxes animant son quotidien. En un après-midi, il penchait pour le maintien du placement contre la demande d’une mère et, quelques minutes plus tard, il prônait, à l’inverse, le maintien de l’enfant auprès d’une mère à risque ! Il allait devoir défendre ces positions devant son directeur et la juge mais cela ne le dérangeait pas. Ce qui l’emmerdait, c’était de devoir argumenter son avis alors qu’il ne savait absolument pas d’où lui venait ce curieux sentiment d’avoir raison ! Etait-ce du bon sens, du feeling , de l’intime conviction, une connerie ?
En fait, c’est plus simple d’avoir des certitudes, de ne pas en déroger et de se dire que sans elles rien ne va plus, ne peut plus s’entendre ni se concevoir ! Dans le temps, y’avait les religions. C’était pratique les religions ! Aujourd’hui, c’est plutôt les sciences politiques, économiques… C’est pas mal aussi. Ça permet de justifier de tout, de tolérer l’intolérable, de penser l’impensable ! Mais combien de ces pseudos scientifiques ont prévu les crises traversées ces dernières années ? Pour analyser le passé voire le présent, pas de souci, ils t’expliquent tous combien c’est logique, combien qu’on pouvait s’y attendre, combien tout cela était en germe depuis des années… Mais combien ont pu les prévoir, les anticiper, mieux encore, les prévenir pour les éviter !
Tiens, dis moi donc ce que ces sciences ont apporté au bonheur du monde ? Chacun y va de sa petite thèse, de sa petite recherche, de son petit livre, de sa petite lorgnette. Ne sachant plus sur quoi travailler pour cause de déjà dit, ils inventent un sujet soi-disant original, discourent sur des banalités qu’ils érigent en vérité ! Mais en fait, le bonheur du monde, c’est pas pour eux ! C’est vieillot et ça se vend pas. Et puis faudrait que leur pensée soit opératoire et ils ne vont pas s’abaisser à ça ! Non, je ne suis pas méchant ! Mais ces nouveaux prophètes m’agacent. Leurs écrits m’intéressent cent fois moins que ceux de Frédéric Dard, de Jacques Brel ou de Marcel Gotlib !
- « Encore une petite pour la route ? C’est moi qui offre ! lui dit le patron ! - Oui, vas-y ! Au point où j’en suis, ça peut aider ! T’as vu Michel ce soir ? - Ouais, vers six heures. Il braillait comme pas deux après ton patron. Mais il semblait pressé. Il a pris une petite mousse et s’est sauvé juste après. Il était pas calmé. Je sais pas ce qu’il lui a fait mais il était en rogne ! - Sans doute une connerie de plus de cet abruti. De toute façon, il y comprend rien. Tu sais qu’on n’est pas sorti de l’auberge avec ce mec là ! Le pire, c’est qu’on va se le traîner encore un bout de temps s’il a pas sa promotion ! - Et pourquoi que vous en parlez pas aux syndicats ? - On voit bien que tu les connais pas ! Tu crois quand même pas qu’ils vont monter au créneau contre le directeur ! Y sont peinards, personne ne leur dit rien, je vois pas pourquoi ils bougeraient ! - Alors parlez-en au député-maire. C’est un mec qui sait ce que c’est que le boulot. Et puis Michel le connaît bien. - Ouais, t’as raison ! Faut voir ! Bon, je te laisse. Merci pour la bière et à demain peut-être » !
Julien rentra doucement vers son appartement, se préparant à revoir la donzelle. Il répétait dans sa tête ce qu’il allait bien pouvoir lui dire si elle était encore là. Mais rien ! La porte était refermée, la vaisselle rangée et, sur le lit refait, juste un petit mot !
« Julien, bonjour ! C’était pas mal mais tu as encore un peu de travail pour comprendre les femmes. Tu as bien fait de ne pas me réveiller car je n’aurais pas su que te dire. Je ne sais toujours pas. Alors salut et au plaisir » !
Eh merde ! pensa-t-il en se grattant le cou. Il se remémora sa soirée au restaurant chinois, embrumée par un brouillard de saké et tentait de se souvenir du visage de l’inconnue qu’il avait ramenée et dont la lettre flottait maintenant près de lui. Sa tentative pour se lever fut un échec ! Il avait les pattes coupées. Il resta là encore cinq minutes et réussit enfin à s’arracher vers la cuisine pour se préparer à dîner. Il se glissa vers la salle d’eau, se regarda dans la glace, fit une nouvelle grimace en voyant la même tronche que le matin et s’engouffra sous la douche. Cette saloperie de gel-douche n’était toujours pas à la hauteur de ses espérances. Des conneries tout ça ! Re-rinçage, reséchage, pas de lustrage… Il prit le dernier cachet d’aspirine qui traînait dans son armoire à pharmacie, enfila son pyjama et retourna préparer son repas, ailleurs, lointain…
«T u rêves ou quoi ? Tu vas le pousser ton gros cul ? Je vais pas attendre une plombe ! Si t’arrives pas à sortir de l’ascenseur, dis-le moi que j’aille chercher l’arrache-moyeu ! - Non mais pour qui qu’y s’prend l’débris ? C’est pas ma faute si ils font des ascenseurs pour anorexiques ! Et puis t’as qu’à monter à pied, ça te les fera ! - Mais comment qu’elle m’cause c’te morue ? Que dis-je une morue ? Une baleine oui ! Avec ses flotteurs, on comprend mieux pourquoi que c’est un mammifère ! Croise pas de japonais, y vont te transformer en produit de beauté. Ce serait un comble ! - Tu sais c’qu’elle te dit la baleine ? T’es qu’un fossile ! Ils auraient mieux fait de pas te ressortir ! T’es même pas utile pour la science ! - Qu’est-ce qu’y m’dit l’cétacé ? Y sait même pas de quoi qu’il cause. Tu sais c’que c’est, toi, la science ? - Ouais ben moi, je s’rais Sarko, j’dirais oui à l’euthanasie. Faut pas t’laisser souffrir. Un p’tit blanc au chlorate de soude et t’irais trinquer avec Pierre et Marie Curie, que c’est le nom de la rue et qu’ils sont morts. - C’est chez toi qu’y faudrait en mettre du désherbant ! Avec c’qu’ils cultivent tes baleineaux, Roundup ® pourrait installer un laboratoire ! - Toi, dis rien sur mes gosses ! Sinon, j’te promets que le Jean-Claude, il va te dérouiller ! - Qu’est-ce qu’elle me fait avec son nabot ? Que s’il me fout un coup de boule, il m’casse les genoux ! Et puis, dis lui d’être prudent, qu’il s’fasse pas aspirer par une moto-crotte » !
Clara gara sa voiture sur le parking. Dès qu’elle sortit de l’habitacle, elle entendit les éclats de voix qui résonnaient dans le hall de l’immeuble. Elle ne reconnut pas tout de suite la gouaille de Francine et ne comprit pas ce qui se passait. Timidement, elle poussa la porte d’entrée et vit nos deux énergumènes ! D’un côté Francine qui avait réussi à s’arracher de l’ascenseur, son cabas à la main et de l’autre un grand bonhomme sans âge et mal fagoté qui braillait comme un goret qu’on égorge. L’entrée de Clara stoppa net l’altercation. - « Tiens, bonjour m’dame l’assistante sociale. Vous venez nous rendre une petite visite ? - Oui, comme convenu, je viens pour notre rendez-vous fixé à onze heures ! - Ben dis donc Francine, c’est qu’elle est mignonne ton assistante sociale ! Tu m’la prêteras que j’lui cause cinq minutes de mes aides sociales ? - Vieux cochon, c’est pas de tes aides sociales que tu veux lui causer. Vous en faites pas m’dame Clara, il vous f’ra rien. Il est pas méchant ! Il est juste un peu obsédé le pauv’ chéri. Mais il peut plus faire grand-chose. À c’t âge là, ça a les yeux plus grands que la queue » !
La querelle de voisinage s’arrêta comme elle était arrivée, tels ces orages qui éclatent on ne sait pas pourquoi mais qui s’oublient aussi vite qu’ils étaient venus, sans avoir rien mouillé, rien dérangé, rien abîmé. Le vieil homme dégingandé haussa les épaules, secoua la tête, ouvrit la porte de l’ascenseur et s’engouffra dedans comme si rien ne s’était passé… - « Je m’souvenais plus qu’on avait rendez-vous. Je vais à la Coccinelle ® faire trois courses. Vous m’accompagnez ? - Oui, je veux bien mais, comme je vous l’ai dit lors de notre dernière communication téléphonique, je viens m’entretenir avec vous de choses sérieuses ! - J’suis pas contre mais faut quand même que j’aille à la Coccinelle ® . Allez venez, on discutera en route ! Vous savez, c’est pas un mauvais bougre mais il a plus personne. Ses enfants viennent le voir toutes les Saint-Glinglin ! Ils lui ont tout piqué. Déjà qu’il avait pas grand-chose, j’vous dis pas c’qu’il lui reste ! Ils lui ont quand même laissé sa retraite, sa télé et le magnétoscope. Mais le pire, c’est qu’il est pas fou et qu’il voit bien c’qui s’passe. Et puis il a personne pour l’aider. De temps en temps, y’a la portugaise de la mairie qui vient lui faire un coup de ménage.

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