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Ty an Heussa (La Maison de l'Epouvante)

De
458 pages
1793, sur la côte bretonne, la comtesse Aeylis se fait emmurer vivante dans les oubliettes de son manoir. Trois siècles plus tard, deux de ses descendants et quelques amis passent des vacances dans cette même maison. D’abord délicieusement excités, ils déchantent vite face à une vague de morts mystérieuses. Entre fantômes et portes qui craquent, ils devront affronter une violence qui vient de très loin. Anne Hoareau campe un récit troublant où les caprices de la mer font écho aux tumultes d’une vie familiale sanglante.
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2 Titre
Ty an Heussa

3

Titre
Anne Hoareau
Ty an Heussa
Le Cercle de PANDORE
Tome 1
Roman
5Éditions Le Manuscrit
Paris
























© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-03100-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304031003 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03101-0 (livre numérique) 031010 (livre numérique)
6
Je tiens à remercier particulièrement mes
parents, qui dès mon enfance, ont encouragé
mon imagination.
Merci à ma sœur Claire de son soutien et sa
patience quand je lui lisais des passages.
Un merci particulier à mon frère, François,
qui a m’aidée sur le chapitre du rêve de
Morgane, à un moment où j’étais vraiment
bloquée dans l’histoire.
Merci à Sandrine B. qui m’a poussée à me
remettre à l’écriture de cette histoire et à
Audrey C., à qui j’ai « plagié » une phrase, avec
son accord, à Carole pour ses encouragements.
Je voulais remercier mes premières lectrices
d’Internet, et la webmastrice du site qui m’a
publié en premier : grâce à vous, j’ai eu le
courage d’envoyer le livre à un éditeur.
Une pensée particulière pour Fabrice et
Laetitia qui ont participé à cette aventure en
proposant une première correction du
manuscrit.
Et enfin, merci aux éditions Le Manuscrit
de m’avoir donné ma chance.. .

8 1

1
erNuit du 30 septembre au 1 octobre 1793
Eclairé par une lanterne dont la lumière
rougeâtre dansait, le visage triomphant
d’Armaël de Kernodet reflétait une expression
cruelle. Mais aussi soudainement qu’il était né,
le sourire disparut de ses lèvres et ses traits
reprirent leur apparence habituelle. Il leva la
lanterne au-dessus de sa tête, donnant ainsi le
signal convenu à ses hommes. Aussitôt,
ignorant la violence de la tempête, une dizaine
d’ombres surgit d’un groupe de rochers au pied
de la falaise, pour s’élancer vers la mer en furie.
Pendant que ses compagnons œuvraient à
récupérer les objets ramenés par les vagues,
Armaël regardait la masse sombre du navire
s’enfoncer dans l’océan. Dès qu’ils avaient
aperçu le galion en difficulté face à la tempête,
au large de la côte, ses hommes s’étaient réunis
sur la plage où Armaël les attendait. Déjà, à leur
arrivée furtive, leur chef s’attachait à signaler au
navire un port de fortune où celui-ci pourrait
9 Ty an Heussa
s’abriter pour attendre la fin de l’orage. Au bout
d’un certain temps, le bateau avait fini par
déchirer sa coque sur les récifs très dangereux
de ce point du littoral breton.
Héritage lointain de certains de ses ancêtres,
ce genre d’opération avait déjà permis au jeune
homme de se constituer une jolie fortune, qui
dépassait certainement de loin celle de son frère
aîné, le comte de Kernodet. A l’évocation
d’Hoël, un rictus ironique se forma sur les
lèvres de l’écumeur. Ce vertueux Hoël, le bon
comte Hoël comme l’appelaient les habitants de la
région, pâlirait d’horreur, s’il savait ce à quoi
s’occupait son frère certains soirs de tempête,
songea le jeune homme. Hoël aurait pu
s’inquiéter aussi des autres occupations de son
cadet, et notamment, ses relations secrètes avec
le club des Jacobins à Paris…
Armaël surveilla l’acheminement de son butin
de guerre, ainsi appelait-il le fruit de ses pillages –
jusqu’à l’une des grottes qui formaient le
souterrain de la demeure ancestrale, Ty an
Heussa. La salle lui servait de cachette depuis
déjà quatre ans qu’il avait décidé de faire revivre
la longue tradition des pirates de Kernodet.
Entre ses voyages à Paris pour rencontrer les
chefs de la Révolution, et ses activités de
flibuste sur la côte, Armaël se construisait un
avenir qu’il espérait glorieux, fut-ce au
détriment d’Hoël. Celui-ci, en mer depuis deux
10 Anne Hoareau
mois, lui avait confié la maison, où séjournait la
belle Aëlys, épouse chérie du maître de Ty an
Heussa, en compagnie de ses enfants, d’une
vieille tante et de quelques serviteurs.
Une heure plus tard, l’esprit embrumé par
l’alcool qui avait généreusement arrosé l’exploit
des brigands, Armaël, emporté par les chants
révolutionnaires de ses compagnons, se décida
soudain. Il héla ses hommes et les menèrent par
les galeries souterraines jusque dans la grande
salle du château où il les laissa. Il grimpa en
courant les escaliers qui menaient au premier
étage. Aucun des pirates ne se souciait de
l’heure tardive et leurs rires, leurs chansons, ne
pouvaient qu’éveiller les occupants de la
maison.
Cependant, Aëlys ne dormait pas, agitée par
la fureur des éléments. Elle avait laissé ses
enfants chez sa sœur à laquelle elle avait rendu
visite, ce jour-là, et s’inquiétait d’eux. Nolwenn,
surtout, qui avait tant peur de la nuit et du
tonnerre, née, pourtant, en pleine tourmente
révolutionnaire. L’écho des voix avinées,
chantant cette horrible Marseillaise la sortit de sa
rêverie. Seigneur, songea-t-elle, ils sont ici ! Ces
messieurs de Paris ont dû savoir que mon
époux cherchait à gagner ceux des nôtres exilés
à l’étranger pour sauver notre pauvre petit roi…
Sa porte s’ouvrit violemment et la pauvre
femme poussa un cri. En reconnaissant son
11 Ty an Heussa
beau-frère, elle ne put retenir un soupir de
soulagement.
« Armaël, qu’allons-nous faire ? Ils sont en
bas, ils vont nous faire prisonniers, nous mener
à la guillotine !
– Où sont les enfants, Aëlys ? demanda
Armaël.
– Grâce à Dieu, ils ont voulu rester chez
Gwen, aujourd’hui ! Oh, Armaël ! J’ai peur.
Qu’allez-vous faire ?
– Je m’occuperais donc des enfants plus tard.
Mais maintenant, Aëlys, descendons. Allons
fêter avec ces braves, l’avènement d’une ère
nouvelle de liberté et d’égalité !
– Comment ? Je… je ne comprends pas…
– Ma chère, je vous recommande, si vous
voulez que je vous épargne, de jurer fidélité à la
République, dont je suis devenu un fervent
citoyen… Mais quelle tête vous faites, chère
sœur ! Vraiment, on dirait que je viens de
commettre un crime ! Est-ce donc un malheur
si grand de rêver d’un monde meilleur, et
d’avoir participé avec zèle à son élaboration ?
Oui, je suis un ami personnel de Robespierre et
de ces messieurs de la Convention. Eh quoi !
Allais-je tolérer l’injustice qui a fait de moi un
pauvre cadet de famille sans situation ?
– Je vous méprise, Armaël de Kernodet.
Vous êtes la honte de notre famille.
12 Anne Hoareau
– On me l’a toujours dit. Pas ouvertement,
bien sûr ! Combien de fois n’ai-je point dû, en
silence, subir les remarques de mon père à
propos de la supériorité de mon frère, de mon
inutilité en tant que cadet, puisque je refusais de
servir dans la garde royale ! Madame, je suis
différent de mon père et de mon frère, certes.
Mais quant à être la honte de la famille, je ne
pense pas. Les Kernodet n’ont pas toujours
prêté serment d’allégeance à la couronne
française, ne l’oubliez pas. Et d’ailleurs, ne
m’appelez plus jamais Armaël de Kernodet. Je
suis désormais le citoyen Kernodet.
– Vous êtes ivre ! Vous ne savez pas ce que
vous dites !
– Si vous en doutez, venez avec moi en bas.
Mes amis vous confirmeront mes dires. Allons,
Aëlys, ils nous attendent ! »
Il l’entraîna de force au salon où les brigands
avaient continué leur beuverie. La jeune
comtesse jeta un regard affolé à ces hommes
qui n’hésiteraient pas à lui faire du mal. Elle
connaissait certains d’entre eux : Yannick Le
Gall, dont elle avait soigné la femme malade,
l’hiver dernier, Bernard Cornec, et tant
d’autres… Elle savait qu’au fond, certains
d’entre eux étaient de braves gens, mais la
réputation d’autres n’était plus à faire. Entraînés
par leurs camarades, aucun d’eux n’hésiterait à
la tuer. Elle ne pouvait s’échapper. Elle
13 Ty an Heussa
remercia le ciel d’avoir éloigné ses enfants,
quand elle aperçut le corps ensanglanté de l’un
de ses domestiques près de la cheminée. A ce
moment précis, Aëlys de Kernodet sut qu’elle
ne survivrait pas à cette nuit.
« Allons, citoyenne, buvons à la victoire de la
Révolution ! »
La seule réponse que reçut le chef des
brigands fut une gifle. Les nerfs de la jeune
comtesse lâchaient. Celui-ci, sans doute stimulé
par l’éclat de rire qui avait suivi la réaction de sa
belle-sœur, lui serra le bras encore plus fort, et
l’entraîna vers la cheminée. Il actionna le
mécanisme qui commandait l’ouverture des
souterrains. Il la poussa devant lui et l’obligea à
avancer dans le corridor sombre et froid qui
menait aux galeries. Elle se souvint que son
époux lui avait parlé de ces souterrains qui
reliaient Ty an Heussa à différents points de la
côte ou de la forêt, mais jamais il ne les lui avait
montrés.
« Allez-vous me tuer ?
– Je ne veux pas avoir votre sang sur les
mains, belle amie. Non, la nature se chargera
elle-même de le faire pour moi. »
Elle n’osa pas demander de quelle manière il
comptait la faire mourir. Curieusement, elle
n’avait plus peur. Elle éprouvait juste une haine
terrifiante envers cet homme qui la conduisait
vers la mort et qui réduisait à néant les idéaux
14 Anne Hoareau
de la famille. Jamais la chrétienne Aëlys n’aurait
cru pouvoir éprouver de tels sentiments.
D’ailleurs, au moment où la prière aurait été son
seul recours, seule cette haine emplissait son
âme.
Ils enfonçaient de plus en plus loin dans le
sous-sol de Ty an Heussa, n’échangeant plus un
seul mot ; ils atteignirent les oubliettes. Enfin,
Armaël s’arrêta et poussa sa prisonnière dans
une étroite cavité. Il lui lia lui-même les mains,
avant de l’attacher à un anneau fixé dans la
paroi. Il ordonna à deux de ses hommes de
murer l’ouverture de l’excavation. Les derniers
mots d’Aëlys furent pour son assassin : « Je
vous maudis, Armaël de Kernodet ! Vous, et
toute votre descendance. »
15 2

2
16 septembre 2003
« Voilà comment se termine l’une des
terribles histoires de Ty an Heussa, déclara en
souriant Morgane Kérambélec, ravie de l’effet
de son récit sur son auditoire. Aëlys, emmurée
vivante dans la demeure où elle avait vécu
heureuse avec son mari et ses enfants, continue,
d’après la légende, à hanter les murs de la
maison. Certains prétendent même, que
certaines nuits de tempête, on peut l’entendre
hurler sa douleur depuis la plage.
– Eh bien, on ne plaisante pas, dans votre
famille ! Ecumeurs, assassins, et enfin fantômes
pour couronner le tout ! J’ai hâte de découvrir
la maison ! »
Une rumeur d’approbation salua la dernière
phrase de Kathrine Carmodey, une jolie brune
de vingt trois ans, dont les yeux brillaient
d’excitation. Les histoires de fantômes l’avaient
toujours intéressée, et vivre quelques jours dans
une demeure réputée hantée la fascinait. Le
17 Ty an Heussa
lendemain, deux voitures emmèneraient les
descendants des Kernodet et leurs amis à Ty an
Heussa, en Bretagne.
« Le manoir n’avait pas été habité depuis plus
de soixante ans, même si notre famille a tout
fait pour qu’il bénéficie de toutes les exigences
du confort moderne, sans perdre de son
authenticité, expliqua Florent de Kernodet.
Durant nos séjours là-bas, nous logions dans
une villa construite dans le parc de Ty an
Heussa. Je ne me souviens pas avoir passé une
seule nuit dans la vieille demeure.
– Pourtant, Florent et moi, nous la préférons
à la grande maison construite par grand-père en
1936, affirma Morgane.
– Je suis impatient de revoir la Bretagne
après six ans ! C’est comme si on rentrait à la
maison. N’est-ce pas, Morgane ?
En la regardant, il sut qu’elle avait hâte, elle
aussi, d’être au lendemain. Sa cousine souriait
comme une enfant à qui on avait promis la
visite du Père Noël. Elle avait repris vie, en
racontant à leurs amis la légende de leur vieille
maison. Elle était une bonne conteuse. Elle
l’avait toujours été. Quand ils étaient enfants et
adolescents, elle racontait toujours des histoires
de son invention et des légendes bretonnes…
mais c’était bien avant le drame de sa vie.
Comme il était bon de la voir sourire à
nouveau ! Ses fossettes se creusaient, la rendant
18 Anne Hoareau


encore plus jolie qu’elle ne l’était ; Morgane était
une jeune fille de vingt trois ans, blonde aux
yeux verts qui autrefois, étaient toujours rieurs.
Mais elle souffrait de dépression émotionnelle ;
cependant cette maladie semblait la quitter peu
à peu depuis quelques mois ; elle s’était remise à
sortir, à vouloir refaire sa vie, cependant, elle
restait fragile.
– Oh oui ! D’ailleurs, le docteur Lacombe est
persuadé que ce voyage me sera bénéfique. Il
pense que le changement, dans un
environnement qui me rappelle le bonheur de
l’enfance me sera favorable, rappela-t-elle aux
autres qui avaient tous posé leurs congés pour
cette mi-septembre, afin d’être tous ensemble,
loin de l’agitation qui gagne la côte bretonne
durant l’été.
– Au fait, vous descendez de l’horrible
bonhomme qui a emmuré la pauvre comtesse ?
demanda Charlotte.
– Non, nous sommes de la branche aînée de
la famille. Les deux enfants d’Aëlys étaient chez
leur tante, Gwen de Penscoët, durant la nuit où
leur mère mourut. En apprenant par un
serviteur qui s’était échappé et qui avait trouvé
refuge chez elle la nuit même, le crime de leur
oncle paternel, Gwen emmena les enfants en
Angleterre, pour les protéger de la folie de ce
dernier. Ils ne rentrèrent en France qu’en 1802.
Quelques années plus tard, Wennaël, le fils
19 Ty an Heussa
d’Hoël et d’Aëlys, se maria, et c’est ainsi que se
perpétua la race.
– Et que devint Armaël, chargé de la
malédiction de la comtesse ? s’enquit Sarah
Rollier, une jeune femme blonde au regard bleu
presque noir.
– Il faut croire que la malédiction porta
immédiatement ses fruits. Un des brigands,
repenti plus tard, raconta que leur chef fut tué à
l’aube suivante. D’après le témoin, Armaël,
dégrisé, voulut retourner dans les souterrains,
délivrer sa belle-sœur. La proposition aurait été
accueillie favorablement par la plupart des
autres pirates, car la jeune femme était aimée,
dans la région, cependant, quelques virulents
révolutionnaires déclarèrent que la République
n’avait pas à faire de sentiments pour les nobles.
Armaël voulu tout de même aller jusqu’au bout
de son repentir. Alors qu’il se dirigeait vers la
cheminée du salon, il fut poignardé par son
compagnon. Personne n’osa plus protester,
pour ne pas subir le même sort. D’ailleurs,
Armaël était le seul à connaître le plan des
souterrains, raconta Morgane.
– Mais, j’y pense, que signifie Ty an Heussa ?
Ce nom est très étrange. C’est du breton, n’est
ce pas ?
– Ty an Heussa signifie : La maison de
l’épouvante. »
20 3

3
17 septembre 2003
Tout en épluchant ses pommes de terre,
assise à la grande table de chêne de la cuisine du
manoir, Claire LeFloch jeta un coup d’œil à
l’extérieur. Yann, son mari, était toujours en
train de s’occuper des jardins, et ne risquait pas
ainsi de l’entendre.
« Me dirais-tu ce qu’ils viennent faire au
château ? demanda-t-elle à sa cousine Amélie,
de douze ans son aînée, qui était assise en face
d’elle sans se soucier le moins du monde de
donner un coup de main à la gardienne.
– C’est vrai qu’on n’avait plus l’habitude d’
voir les Kernodet dans l’ coin.
– Je suis ravie de les voir arriver au village,
mais c’est juste que je ne comprends pas
pourquoi ils logent au château.
– Tu es sûre qu’ils t’ont d’mandé l’ château ?
J’ai bien peur qu’à ton âge, tu sois un peu
sourde. C’est c’ qui est arrivé à Antoinette
Ledru ; on s’en est aperçu lorsqu’ sa nièce Anaïs
21 Ty an Heussa
lui avait demandé d’ préparer un bar à l’oseille
pour r’cevoir sa belle-mère à dîner, et
Antoinette lui a préparé un porc à l’oseille. Non
seulement c’était immangeable, vu
qu’Antoinette est une Martin et qu’ les filles
Martin de l’aut’ côté du port n’ont jamais été de
bonnes cuisinières, mais on était un vendredi de
Carême et aujourd’hui encore madame Lucas
Fontaine reproche à Anaïs d’ lui avoir donné d’
la viande c’ jour-là. C’est une insulte, selon elle !
– Je ne suis pas Antoinette et je ne suis pas
sourde. Personne ne l’est de mon côté de la
famille, je te le ferais remarquer. Tu as quelques
années de plus que moi, donc s’il faut être
sourde, tu le seras avant moi. Hier soir encore
Florent m’a demandé si le château était prêt.
– J’ai bien peur qu’ Florent n’soit sujet à des
lubies. Il m’a toujours fait penser à sa tante
Véronique. Elle avait une araignée au plafond,
celle-là.
– Je t’interdis bien de dire du mal de la
famille de Kernodet. Le cas de Véronique est
totalement différent. Il n’y a aucun problème
d’hérédité.
– Je n’ t’ parle pas de rédité, j’ te dis qu’il
tient peut-être de sa tante. Il arrive qu’ ça saute
des générations, tu sais.
– Si tu prenais un couteau et que tu épluchais
les pommes de terre, au lieu de dire du mal des
gens, proposa Claire en levant les yeux au ciel.
22 Anne Hoareau


– Sinon, Louise Boulin m’a dit qu’ tu avais
engagé François pour faire des travaux ici ?
continua Amélie sans tenir compte de la
suggestion de sa cousine.
– Louise Boulin ferait mieux de s’occuper de
ses affaires au lieu de toujours se mêler de celles
des autres, mais je reconnais que pour une fois
elle a raison. J’ai effectivement demandé à
François de vérifier l’électricité, l’eau courante
et de ramoner les cheminées.
– De ma maison, j’ai vu les gens du
téléphone prendre la route de Ty an Heussa.
– C’est vrai que tu es souvent à regarder ce
qui se passe. Même de l’autre côté du port, tu
sais mieux ce qui se passe de ce côté de Garn-
Glaz que ceux qui y vivent.
– C’est pas ma faute, si ma maison est placée
sur la colline, et si j’ai des yeux pour voir et des
oreilles pour entendre. J’te f’rais remarquer qu’
j’utilise les instruments qu’l’Seigneur m’a
donnés.
– Ne mêle pas le Seigneur à ta curiosité,
Amélie LeMat.
– Pour en r’venir à Florent et Morgane, tu
auras beau dire, mais j’ai bien peur qu’ils n’
soient qu’ des inconscients. Qui dans le monde,
à part des fous, viendrait loger dans une maison
avec un nom pareil ? Avec tout c’ qu’ le monde
sait ?
23 Ty an Heussa
– Pour une fois, je suis d’accord avec toi. Je
sais par expérience qu’il n’est pas bon de rester
trop longtemps dans ces grandes pièces sous
peine de voir, ou d’entendre, ce qu’un chrétien
ne devrait jamais connaître. J’ai été souvent le
témoin de choses étranges, ici.
– Raconte. Tu n’ veux jamais en parler.
– Yann ne veut pas que j’en parle.
– En tout cas, si Yann et toi, vous n’en
parlez pas, c’ n’est pas le cas d’ tout l’ monde.
Tu as entendu de parler de ce qui est arrivé à
Pascal Lemercier et Sophie Fayeuilles, la
semaine dernière ? Ils étaient venus s’ bécoter
dans le parc de Ty an Heussa – tu sais comment
les jeunes s’ tiennent scandaleusement
aujourd’hui ! J’ai bien peur qu’un d’ ces jours, le
Seigneur n’ leur envoie un terrible châtiment –
bref, ils sont r’venus au village en courant, les
ch’veux dressés sur la tête.
– Eh bien ça leur apprendra de venir dans
des propriétés privées, rétorqua Claire. Pour en
revenir à Florent, il ne croirait pas à toutes ces
histoires. Il a toujours été un brave, c’t enfant.
Mon petit garçon blond ! Il a toute l’arrogance
des Kernodet et pourtant il est si adorable ! Il
me rirait au nez, si je lui racontais la moitié de
ce que je sais de cette maison. Enfant déjà, il
était comme sa grand-mère Isabelle : il fallait
toujours qu’il vérifie avant de croire, et ça lui a
déjà joué des tours. Je me souviens
24 Anne Hoareau


particulièrement de ce jour où je faisais des
confitures de coings, et je lui avais dit de faire
attention à ne pas toucher la bassine car il
pouvait se brûler. Tu m’croirais pas, il est allé la
toucher, il est revenu vers moi en pleurant :
« Maman Claire, qu’il m’a dit (il m’appelait
souvent comme ça), tu avais bien raison, je me
suis brûlé. » La marque est restée longtemps sur
sa main et je me demande si elle y est toujours.
– J’ai bien peur qu’ tu n’aies reporté
l’affection qu’ tu avais pour ton p’tit Jean sur les
enfants d’ Ty an Heussa.
– Pas tous, je dirais. Je les aime tous les trois,
mais j’ai toujours un sentiment pour Florent.
C’est bien vrai qu’il a l’âge qu’aurait dû avoir
mon petit, s’il n’était pas mort. Mais j’ai pour
ainsi dire élevé cet enfant. Madame Pauline, à sa
naissance, a eu une fièvre de lait qui a pas mal
duré, si bien qu’elle est restée ici bien
longtemps. Moi, j’ai été chargée, ma foi, de
m’occuper de Florent. C’est comme s’il était un
peu à moi. Ah ! Il savait y faire avec moi, ma
Doué ! Il venait à la maison, enroulait ses petits
bras maigres autour de moi, et il me demandait
avec une voix adorable : « Maman Claire, fais-
moi des crêpes. » Alors, je laissais là tout mon
travail, et on se mettait à en faire, tous les deux.
J’attendais toujours les fins de semaines ou les
vacances avec impatience, quand ils sont
retournés vivre à Saint-Nazaire. Et puis un jour,
25 Ty an Heussa
il est venu avec une fillette encore plus maigre
que lui. A croire qu’on ne les nourrissait pas, en
ville, ces enfants ! Je te jure, Amélie, elle était
tellement maigre qu’on s’attendait à entendre le
bruit de ses os quand elle marchait. Elle n’avait
pas sa langue dans sa poche non plus : je n’ai
jamais connu quelqu’un qui parlait autant
qu’elle. Je l’avais déjà vue une ou deux fois,
avant, mais tu sais que ses parents vivaient à
l’étranger, avant le drame, la pauvre petite. Elle
avait les cheveux blonds, comme sa mère. Ce
n’était pas une belle enfant, mais son visage me
rappelait quelqu’un et jusqu’à l’heure
d’aujourd’hui, je ne saurais te dire à qui. C’était
la nièce de monsieur Loïc, la fille de Gwenaëlle.
Tu te souviens d’elle ?
– Comme si on pouvait oublier Gwenaëlle
de Kernodet ! Enfant déjà elle aurait pu
marcher sur un plateau d’œufs sans les casser
tellement elle était orgueilleuse d’ sa p’tite
personne ! J’ m’ demande comment elle a pu
poser les yeux sur un Kérambélec !
Prédestination j’ présume…
– Qu’as-tu à reprocher aux Kérambélec ? Ce
sont des fermiers, et alors ? Le mari de
Gwenaëlle était avocat en Californie, dit Claire
en éprouvant un agacement grandissant devant
les propos de sa cousine, qui pourtant aimait
beaucoup les Kernodet et les Kérambélec.
26 Anne Hoareau


– Ah ben ça je m’souviens ! Christian
Kérambélec nous a assez rabattu les oreilles
avec son avocat d’ fils qui vivait en Amérique !
Remarque, sa mère était une Raude et les Raude
se sont toujours vantés pour un rien. On en a
aussi entendu des chapelets quand son fils a
épousé la d’moiselle du château ! Jamais nous
n’aurions pensé qu’ les Kernodet auraient
accepté ce mariage : leur fille et le fils d’ leur
fermier ! Les gens ont parlé, ma Doué ! Mais, à
mon avis, qu’on soit bien né, comme y disent,
ou né paysan, le Seigneur n’ fait pas de
différence et bien lui en prend. Elle avait quel
âge, la p’tite, quand c’ terrible accident est arrivé
et qu’elle les a perdus l’un et l’autre ?
– Elle avait à peine cinq ans. Florent
l’appelait la fée de Cornouailles. A cause de son
prénom…
– On aurait dit plutôt une p’tite Korrigane
mal fagotée ! Les gens en ont parlé de ces deux
gamins Kernodet qui parcourraient la région
nu-pieds comme des vagabonds !
– Parce que tu crois que de vivre dans en
pleine ville de Saint-Nazaire dix mois de l’année
ou peu s’en faut, ça devait être amusant ! Ils
revivaient, à Garn-Glaz, ces deux petits !
– Oui, mais maint’nant, les voyages à
l’étranger sont plus à la mode que not’ pauv’
p’tit village, persifla Amélie. Et Tugdual s’est
marié avec une fille d’ailleurs, lui aussi. Comme
27 Ty an Heussa
si les bretonnes n’étaient plus assez bien pour
lui. Il a pas mal fréquenté Jacqueline Marel, y a
que’ques années. Tout le monde pensait qu’ils
finiraient par s’ marier. D’ailleurs, Denise Marel
s’ voyait déjà invitée à la table des Kernodet :
elle s’était déjà achetée une toute nouvelle
garde-robe à Quimper.
– Tugdual et Jacqueline n’étaient que des
enfants. Ils ne pensaient pas se marier à cet âge-
là.
– De mon temps, quand on fréquentait, on
s’mariait !
– De ton temps, les résultats, on les voit
aujourd’hui. Au fait, ton gendre a fini par
accepter de payer enfin la pension alimentaire ?
– Oui, oui, rougit Amélie LeMat. Il faut que
j’y aille : j’ai promis à Roseline Chouet d’ passer
avant d’ rentrer. »
Alors que la cousine Amélie se levait pour
partir, Yann arriva. Il déclara avoir fini ses
tâches. Cet homme de soixante dix ans était
encore très robuste. Dans son visage marqué
par les années, on lisait l’emprunte du peuple de
la mer ; Yann avait été marin, avant qu’un
accident ne vint interrompre sa carrière, dix
sept mois après son mariage. Il était sur son
chalutier, quand une vague inattendue le
renversa. Il resta paralysé pendant cinq ans. On
avait longtemps cru qu’il ne pourrait jamais
remarcher. Pourtant, au bout de nombreuses
28 Anne Hoareau


opérations, il recouvra l’usage de ses jambes,
même s’il boitait toujours. Les Kernodet
l’engagèrent aux côtés de son épouse qui
exerçait déjà le métier de gouvernante du
domaine, dont il devint ainsi le jardinier et le
gardien. Une passion naquit en lui pour ce parc
ombragé et les vastes parterres qui entouraient
Ty an Heussa. Beaucoup avaient murmuré que
l’accident était un coup des forces maléfiques
du château. Yann n’y avait prêté aucune
attention, et se mettait dans de telles colères
quand on lui en parlait que personne n’aborda
plus jamais le sujet devant lui.
Le couple se rendit ensemble dans le jardin,
pour attendre l’arrivée de Florent et de ses amis.
En jetant un regard par-dessus son épaule,
Claire eut l’impression qu’un rideau avait bougé
au premier étage. Elle réprima un frisson, mais
ne dit rien à son époux.
29 5

4
Il était midi, quand les deux voitures
s’arrêtèrent devant la demeure seigneuriale.
Construite dans un style qui rappelait celui de la
Renaissance, elle était cependant faite pour
résister aux intempéries de cette région. On
aurait plutôt dit une grande maison, plutôt
qu’un château. Cependant, l’ensemble était
imposant, forçant le respect. Une impression
étrange se dégageait du manoir qui dominait
l’océan, comme si on sentait, à le regarder, que
bien des drames s’y étaient déroulés. A moins
que l’histoire racontée la veille par Morgane
n’influençât les esprits…
Les jeunes gens quittèrent les véhicules, pour
se diriger vers le banc où Claire et Yann les
attendaient. Morgane et Florent remarquèrent
immédiatement l’effet de ces six années
écoulées sur leurs vieux amis. Yann n’était pas
un homme expansif, contrairement à sa femme
qui prit le jeune garçon dans ses bras en
pleurant. Celui-ci, touché de cette marque de
tendresse, ne se laissa pas aller à cette émotion
31 Ty an Heussa
qui l’étreignait malgré lui. Il se dégagea des bras
de la vieille servante et en désignant Morgane, il
demanda :
« Tu te souviens de la Fée de Cornouailles,
Claire ? »
En regardant la cousine de Florent, Claire
sursauta. Son visage trahit un saisissement qui, à
son tour, surprit la jeune fille. Enfin, l’épouse
de Yann sortit de sa stupeur.
« Morgane… je suis heureuse de te revoir.
Ne te fie pas à mon moment de surprise. Mais
tu as tellement changé ! Tu es devenue une fort
jolie jeune femme, ma foi ! »
Quelque chose, dans la voix de Claire, alarma
Morgane. Elle regarda Florent, qui,
apparemment, ne comprenait pas l’étrange
réaction de sa nourrice. Il présenta enfin ses
amis : Sarah Rollier et Franck Lemoine, un
couple on ne peut plus dépareillé, rencontré
quelques années plus tôt, lors d’une soirée chez
des amis communs. Sarah était une jeune
femme au caractère volontaire, sûre d’elle,
pouvant parfois paraître dure et intransigeante.
Elle avait un esprit qu’elle jugeait rationnel et
n’admettait que difficilement que l’on ne soit
pas de son avis. Au contraire, Franck était un
jeune homme brun, dont les mouvements
démontraient une certaine timidité. Il avait
certes ses opinions, mais le plus souvent Sarah
lui dictait sa façon de penser. Et comme il
32 Anne Hoareau


l’adorait, cela lui convenait. L’autre couple était
formé par Kathrine Carmodey et Eddy Wright.
Ces deux anglais vivaient à Paris depuis un an.
Mais les deux cousins les avaient connus lors
d’un voyage à Londres, l’année de leurs dix-huit
ans. Kat aux cheveux d’ébène, comme l’appelait
parfois Florent, était une jeune femme enjouée,
un peu futile, parfois. Ses yeux verts brillaient
souvent de malice. Selon sa philosophie, tout,
dans la vie, était en relation avec l’alimentation,
aussi prenait-elle un soin particulier à se
nourrir : elle était une excellente cuisinière et
une très grande gourmande. Son petit corps
mince n’en laissait pourtant rien deviner. Son
compagnon était un être que Morgane avait
qualifié un jour de très banal. Le genre de
personne qui passe inaperçue, où qu’elle aille.
Les traits fins, mais fades, il donnait
l’impression que la vie n’était qu’une partie de
plaisir continuelle, avec ses yeux noirs brillants.
Il avait, selon lui, de l’humour. C’était aussi un
garçon extrêmement sensible, d’intelligence
moyenne. Leurs perpétuelles chamailleries
amusaient leurs amis. Charlotte Chaulet, enfin,
était une amie d’enfance de Florent et de
Morgane. Ils avaient fréquenté les mêmes
établissements scolaires. Elle était née d’un
mariage métisse, comme en témoignait sa
couleur café au lait. La plupart du temps, elle
enroulait ses longs cheveux noirs dans une sorte
33 Ty an Heussa
de chignon sur la nuque. Elle était un peu la
diplomate du groupe, ne supportant aucune
tension entre ses amis.
Les présentations terminées, Florent suggéra
de rentrer dans la maison. Les compagnons des
cousins n’avaient pas manqué de ressentir le
léger malaise qui s’était installé et la bonne
humeur s’estompa un peu. Sarah nota le regard
déconcerté qu’échangea le couple de gardiens
en précédant les nouveaux venus. La visite de la
maison fut remise à plus tard, car un repas les
attendait à la salle à manger.
« Que nous as-tu fait de bon, Claire ?
demanda Florent.
– Aurais-tu oublié que je te connais mieux
que toi-même ? J’ai fait un bœuf bourguignon,
bien sûr !
– Ma bonne Claire ! Tu t’en es souvenu,
s’exclama Florent avec émotion.
– Ferait beau voir que j’ai oublié ! »
Les autres, pendant l’échange, regardaient
avec curiosité la salle à manger qui les ramenait
deux cent ans en arrière. Rien n’avait été
modifié au style de l’époque et la Révolution,
puis l’Empire, ne semblaient pas avoir eu de
prise sur l’endroit. Si, de l’extérieur, la vieille
demeure présentait un aspect austère,
l’aménagement intérieur, au contraire, était
chaleureux. Une grande table de bois, située au
milieu de la pièce aux rideaux blancs, allait
34 Anne Hoareau


accueillir les invités ; sur les murs, des fresques
représentaient des scènes de l’Odyssée. « Un
témoignage de la passion d’un de mes ancêtres
pour la mythologie grecque, souligna Florent. »
Claire servit le déjeuner avec la perfection
dont elle ne s’était jamais départie, mais elle
semblait ailleurs, jetant parfois à Morgane des
regards à la dérobée. Cette dernière se
demandait si Claire, informée de sa récente
maladie, ne se faisait pas encore du souci. Mais
emportée dans la discussion de ses amis, elle ne
songea bientôt plus à l’étrange comportement
de la gouvernante. L’heure passa vite, entre les
délicieux plats de Claire, et les références
historiques sur la demeure que réclamaient les
invités des deux cousins. Ils décidèrent de
prendre le café au salon.
Le salon était une grande salle, qui donnait
sur la mer, d’un côté, et sur le parc de l’autre. Il
était meublé de petits fauteuils Louis XVI bleus.
De grands miroirs en ornaient les murs,
recouverts de bois sombre. Aux fenêtres, des
tentures bleues tombaient lourdement.
« On raconte qu’Aëlys avait vécu à Versailles,
peu avant son mariage. Elle a eu le privilège de
visiter la reine dans sa demeure favorite, et a
voulu recréer le souvenir du Petit Trianon qui
l’avait touchée par sa simplicité élégante, dans
ce salon. Depuis, personne n’a songé à en
35 Ty an Heussa
changer la décoration, et c’est tant mieux,
j’adore cette pièce, déclara Morgane. »
Kathrine et Charlotte examinaient l’âtre de la
grande pièce avec curiosité. Il était vaste, décoré
de vases en porcelaine et d’un très beau biscuit
de Sèvres, représentant Hector faisant ses
adieux à Andromaque et Astyanax.
« Vous vous demandez si cette cheminée qui
communique avec les souterrains, n’est-ce pas ?
En réalité, il existe plusieurs passages secrets,
dans la maison, mais celui-ci est bien celui
qu’emprunta Aëlys lorsqu’elle allait être
emmurée viv… »
Un bruit de vaisselle cassée interrompit
Morgane dans sa phrase. Claire, qui portait un
plateau de petits gâteaux, pour accompagner le
café, venait de le renverser. Florent se
demandait ce qui arrivait à la vieille femme.
Jamais il ne l’avait vue dans un tel état de
fébrilité. Il décida de jouer franc jeu et
l’interrogea. Celle-ci, troublée, répondit
néanmoins.
« C’est l’histoire de la pauvre comtesse Aëlys,
elle est si tragique ! Quand j’ai entendu
Morgane l’évoquer, j’ai ressenti quelque chose
d’étrange. Cette maison, vous savez… elle est…
enfin, je ne vais pas vous ennuyer avec mes
superstitions de vieille femme.
36 Anne Hoareau


– Tu ne vas me dire que tu es persuadée que
le fantôme d’Aëlys hante vraiment cette maison,
railla Florent.
– En tout cas, pour rien au monde je ne
voudrais y vivre. Je viens souvent travailler ici,
Florent, et j’ai vu des choses. Et aujourd’hui…
– Aujourd’hui ? insista Florent devant
l’hésitation de la femme de charge.
– Rien. Mais vous devriez visiter la galerie du
premier. »
Là-dessus, elle prit congé du groupe d’amis,
après avoir nettoyé les restes de sa maladresse,
en précisant qu’elle avait beaucoup à faire chez
elle.
Pendant que ses amis se détendaient à la plage,
Florent décida de suivre le conseil de Claire,
pensant qu’il trouverait ainsi une réponse au
désarroi de celle-ci. Il n’était jamais allé à la
galerie quand il était enfant. Quand il fut en âge
de s’intéresser aux tableaux représentant les
différentes générations de Kernodet, la galerie
subissait des travaux et toutes les toiles avaient
été rangées ailleurs. Cela se passait la dernière
année qu’il vint à Ty an Heussa.
La galerie avait aussi dû servir de salle de bal,
autrefois. Elle était vaste, ouverte sur le parc.
Des centaines de paires d’yeux semblaient fixer
Florent du haut des toiles. Le fondateur de la
race, Wennaël, avait servi Anne de Bretagne,
qui l’avait anobli. On racontait qu’il avait été le
37 Ty an Heussa
premier écumeur de la famille et qu’il n’hésitait
pas à célébrer des messes noires dans les grottes
souterraines. On le disait sans pitié pour ses
ennemis. En regardant ce visage dur et froid, on
était tenté de donner du crédit à la légende.
Cependant, malgré les mauvais penchants
imputés à l’ancêtre, d’autres Kernodet furent de
nobles marins, servant leur roi et l’Eglise avec
une ardeur inégalée. D’ailleurs, chacun de ces
grands voyageurs avait ramené de périples
divers des objets de valeur qui ornaient
aujourd’hui plusieurs pièces de la maison, lui
conférant ainsi son originalité. Toutefois,
certains comtes de Kernodet héritèrent du goût
de leur aïeul pour le pillage et s’adonnèrent à
des activités moins glorieuses. Florent s’arrêta
net devant un tableau qui représentait Aëlys, en
compagnie de ses deux enfants. « Seigneur, ce
n’est pas possible ! » Il comprenait enfin le
trouble de Claire, quand elle avait vu Morgane :
celle-ci était le sosie de la comtesse emmurée !
38 6

5
18 septembre 2003, 06 h 00
Le petit port de pêche s’animait, comme
chaque matin au retour des barques. On vendait
à la criée, les marins s’activaient sur leurs
embarcations. La foule s’empressait autour des
pêcheurs. Cependant, quelques-uns d’entre eux,
ceux qui avaient été en mer toute la nuit se
concertaient, l’air inquiet. Les voix échauffées,
surexcitées commentaient les évènements
auxquels ils avaient assisté une fois de plus. Ce
n’était pas sans inquiétude qu’ils abordaient le
sujet avec ceux de la terre. Mais entre eux, ils
oubliaient toute pudeur : tous les pêcheurs de
nuit avaient vu.
« Une semaine que ça dure ! Moi ça me fiche
la frousse, ces lumières bizarres, déclarait sans
honte Grégory Duvenant, un des matelots de la
Duchesse Anne. Avec tout ce que les vieux
racontent dans le pays…
– Cette nuit, la maison elle-même était
éclairée. Elle n’a pas été habitée depuis Dieu
39 Ty an Heussa
seul sait combien de temps ! Ce n’est pas
normal.
– Non, là, c’est tout à fait normal, au
contraire : le fils du comte est de retour avec
une bande de copains. Ils logent à Ty an
Heussa. Ils sont arrivés hier, précisa Jean Marc
Dutronc un adolescent qui travaillait avec son
père quand il n’avait pas cours, fier de cette
information que les autres ignoraient.
– Alors, de nouveaux malheurs sont à
prévoir. Cette maison est maudite. Yann aura
beau dire, y a des trucs pas très catholiques là-
bas et ces lumières sur la plage ne sont pas là
pour me faire croire le contraire. »
Une semaine auparavant, les marins avaient
aperçu des étranges lueurs sur la grève de Ty an
Heussa. Celles-ci dansaient sur la plage, comme
un signal secret. Parfois, on pouvait aussi voir
des halos de lumière blanchâtres qui se
mouvaient lentement entre le manoir et la
pointe. Les inquiétudes des hommes avaient
grandi, depuis que l’équipage de l’une des
barques avait voulu aller voir qui se promenait
ainsi de nuit sur la propriété des Kernodet ; en
effet, les marins avaient affirmé que les lumières
dansaient seules… Beaucoup s’étaient
longtemps défendus de croire aux histoires de
revenants de Ty an Heussa, mais les derniers
évènements les intriguaient et n’étaient pas loin
d’avoir raison de leurs réticences.
40 7

6
Kathrine avait mal dormi. L’idée qu’elle
couchait dans un lit où, durant plusieurs siècles,
des centaines des personnes aujourd’hui
décédées s’étaient étendues l’avait rendue mal à
l’aise. Elle avait dû, à ce propos, subir les
sarcasmes d’Eddy, la veille. Celui-ci, harassé par
les cinq heures de route et l’après-midi sur la
plage qui faisait face à Ty an Heussa s’était
endormi en posant sa tête sur l’oreiller, en dépit
de ses quintes de toux dues à un rhume qu’il
avait attrapé à Paris avant de venir. A un
moment de la nuit, Kathrine s’était levée, pour
aller boire. En passant devant la fenêtre, elle
crut voir une lumière rouge danser sur la plage.
Elle décida d’en parler à Florent dès le
lendemain, ne sachant pas s’il était normal que
des personnes se trouvent de nuit sur la
propriété.
Il devait être à peine six heures et quart.
Eddy poussa un grognement, quand elle sortit
du lit. Secouant une fois pour toutes ses
frayeurs enfantines, elle fit sa toilette pour
41 Ty an Heussa
ensuite se rendre dans la cuisine. Elle pensait y
faire du café pour ses amis. Du couloir du rez-
de-chaussée, elle aperçut Morgane, encore en
chemise de nuit, dans un fauteuil du salon.
Sachant que celle-ci détestait parler au réveil,
elle lui fit juste un signe de la main, avent de
filer dans l’immense cuisine. Elle se sentait à
l’aise, ici. Au moins, il y avait de la place pour
cuisiner, pas comme dans la kitchenette de son
appartement de Gonesse. Pas qu’elle aurait
vraiment l’occasion de s’en servir : le jour de
leur arrivée, elle s’était vue retirer son rôle de
cuisinière du groupe par Claire.
« Ah non, Kathrine, vous êtes en vacances,
vous vous reposez. Amusez-vous, Claire est à la
barre ! Il ne sera pas dit que je me tourne les
pouces alors que mon petit garçon blond est à
la maison ! » Kat s’était inclinée de bonne grâce.
Elle sursauta en entendant des pas derrière
elle.
« Eh bien, tu t’affoles facilement, Kat !
J’espère que tu n’es pas cardiaque.
– Franck ! Ce n’est rien, je ne m’attendais
pas, c’est tout. »
Ils furent interrompus par l’arrivée de
Florent et de Morgane par la porte de service.
Ils riaient comme deux enfants heureux, quand
ils remarquèrent la présence de leurs amis. On
aurait pu les prendre pour de vrais frère et
sœur, tant ils se ressemblaient, avec leurs
42 Anne Hoareau


cheveux blonds en bataille, leurs yeux verts
rieurs et leurs joues rosies par l’air du matin.
« Croissants chauds ! Qui en veut ? Nous
sommes descendus au village en chercher.
Nous sommes rentrés par le chemin des
écoliers.
– Florent en a profité pour faire le pitre.
Vous êtes les seuls à être réveillés ?
– Oui… Euh… Vous êtes partis à quelle
heure ? demanda Kat abasourdie.
– Six heures. Nous n’avons jamais pu faire la
grasse matinée, en Bretagne. Le temps est trop
précieux, près de la mer. Pourquoi ?
– Vous y êtes allés tous les deux ? insista la
jeune anglaise.
– Mais oui. Pourquoi toutes ces questions ?
– Are you sure ? Morgane était dans le salon, il
n’y a pas un quart d’heure. »
Ses trois amis la regardèrent, ahuris. Elle
comprit alors qu’ils ne plaisantaient pas. Elle
leur raconta ce qu’elle avait vu. Franck et
Morgane lui adressèrent quelques plaisanteries,
mais elle leur affirma qu’elle ne s’était pas
trompée.
« Tu m’as même souri. Un sourire bizarre,
mais un sourire, ce qui m’a un peu surprise,
d’ailleurs : en général, tu es grognon, au réveil.
– Tu as dû avoir une illusion d’optique. Ou
alors, tu étais encore au pays des rêves.
43 Ty an Heussa
– Je sais faire la différence entre un rêve et la
réalité, tout de même ! Je me suis même
demandé où tu avais pu dénicher une telle
chemise de nuit ; même ma grand-mère n’en
porte plus, dans ce genre-là. »
Florent la dévisageait, sans mot dire. Il
n’avait jamais cru aux fantômes, mais ce que
racontait Kathrine était troublant. Il songeait au
portrait d’Aëlys, qu’il avait vu la veille. Il décida
de ne pas en parler encore à sa cousine, ne
sachant pas comment elle réagirait. Cette
histoire de dépression émotionnelle le
déstabilisait, et il savait qu’il avait parfois
tendance à trop en faire, mais ne pouvait s’en
empêcher.
« Morgane, Franck, si vous alliez réveiller les
autres, pendant que j’aide notre Kat aux
cheveux d’ébène à redescendre sur terre en lui
servant un bon café ?
– Nous allons nous faire jeter, prévint
Franck en sortant suivi de Morgane. »
Une fois les deux autres hors de la cuisine,
Florent demanda à Kat de lui répéter son récit.
« Quelle attitude avait Morgane, ou qui que
tu aies vu ?
– Florent, c’était Morgane ! Morgane, telle
que tu la connais au réveil : un tantinet
boudeuse, alanguie… Son sourire, je l’ai dit, m’a
paru étrange. Oh, mais please, stop, toi aussi ! Je
44 Anne Hoareau


sais que tu me tournes en bourrique, tu ne me
crois pas.
– Détrompe-toi, je te crois. Je sais que tu as
vu Morgane, et pourtant, ce n’était pas elle, car
elle était avec moi.
– Mais alors ?
– Alors, il se pourrait bien que tu aies vu…
Aëlys. »
Il lui raconta sa visite à la galerie, et
l’extraordinaire ressemblance entre Morgane et
leur aïeule. Bien sûr, rien ne prouvait encore
qu’un fantôme était apparu à Kat. Mais Florent
ne mettait pas non plus en doute la sincérité de
son amie.
« N’en parles surtout pas à Morgane : elle est
encore si fragile en ce moment !
– Donc, répliqua Kat, je fais celle qui a rêvé !
Elle va encore croire que je suis une espèce de
phénomène bizarre, comme la fois où elle m’a
surprise à dîner aux chandelles toute seule en
tenue de soirée. Oh dear, elle m’aurait
embarquée pour l’asile, ce jour là.
– En tout cas, tu es plus forte qu’elle,
psychologiquement. »
Il lui recommanda de ne pas en reparler
devant Morgane et de faire comme si la
supposition de sa cousine sur un rêve éveillé
était la bonne. S’il n’y avait pas d’autre
manifestation, il était inutile d’alarmer les autres.
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