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Un arbre dans Babylone

De
288 pages
"Toute ville est Babylone. Videz-la de ses habitants pour les mettre dans un livre, avec leurs parties fines et leurs drames, les murs s'effondrent, mais il reste l'arbre du conteur. Asseyez-vous à son ombre mêlée de soleil et la cité va renaître au chant des feuilles, selon le plan que vous déciderez."
Quinze nouvelles : quinze fragments libres du monde d'un écrivain cruel et tendre, d'un enchanteur qui transfigure jusqu'aux plus humbles personnages : vieux célibataire sentimental, adolescents naïvement libidineux, petite bonne soumise aux appétits de son patron, couple lassé d'homosexuels, guérisseur douteux, évangéliste analphabète, centenaire plus que vivace, et tant d'autres.
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couverture
 

Daniel Boulanger

 

 

Un arbre

dans Babylone

 

 

Gallimard

 

Daniel Boulanger est né à Compiègne en 1922. Poète et romancier, il écrit une centaine de films et remet en honneur la nouvelle.

C'est à lui que les deux Académies, française et Goncourt, décernent en premier lieu le prix qu'elles fondent sur cet art.

En 1979, le prix Pierre-de-Monaco couronne son œuvre. En 1983, l'Académie Goncourt l'appelle à siéger parmi les Dix.

 

à Clémence, ma femme.

 

Une soupe aux herbes et trois vieux pinceaux : j'ai tous les paysages du monde.

 

Degas.

De la plèbe et des rois, des sages et des guerriers, des jardins suspendus, des mots répercutés par les murailles et les miroirs voluptueux, il ne reste que le nom de Babylone et l'arbre qu'a choisi le ciel pour en garder les ombres.

 

Dom Pistor.

Du bon usage de la beauté.

 

L'arrosoir

Par la fenêtre large ouverte d'un rouge de vieille rose entrait la chaleur truffée de mandarine, de cédrat, de bitume, d'oiseaux engourdis, du gras de la mer, et cela était aussi tentant qu'une tranche de cake sortant du four. A la jumelle la tante Félicia regardait les bateaux dans la rade, des avisos à l'ouest, côte à côte, rangés par un enfant soigneux, à l'est un cargo que pillaient de fines grues, puis la forêt de pavillons du port de plaisance, au large des hors-bord qui faisaient les fous, mais elle revenait en face d'elle à trois encablures du boulevard de mer et faisait le point sur le cotre de l'oncle Antonin jusqu'à lire sans trouble les lettres qu'il avait peintes sur la coque : Mimosa. Elle essuya délicatement les lentilles avec le mouchoir qu'elle logeait entre ses seins et reprit l'observation : Antonin dormait en chien de fusil sur le pont étroit, la tête sur un rouleau de cordages, abrité de son panama. Il était cinq heures après midi et pas un souffle ne distrayait l'étendue. Tante Félicia soupira d'aise. En général, le vendredi son homme reste sage, à l'image idéale du retraité. A l'aube, il va pêcher, toujours en face, bien en face de la maison pour que Félicia ne le perde pas de vue. Il rentre et regarde sa collection de timbres, à midi il se régale d'un poisson grillé, sieste, entretien du jardin, lecture avant la nuit. Pourquoi nul danger le vendredi ? se demande toujours Félicia. Néanmoins, elle le surveille autant que les autres jours, si différents. Sauf peut-être le mardi où il se recueille, où il va soigner la tombe de la famille, au cimetière haut perché d'où l'on voit la terre en crabe, avec la pince des rocs, s'immobiliser devant l'eau, et l'on a l'impression que la vie est une énorme attente avant la digestion.

Tante Félicia se remit à broder le napperon en cours. Elle en offrait à tous ses neveux et regrettait de n'avoir pas d'enfant, imaginant avec une douce tristesse l'intérieur qu'il aurait eu, car elle n'avait jamais imaginé qu'elle pût en avoir plusieurs, ou une fille. C'eût été un garçon à la ressemblance d'Antonin, solide et l'œil filou, pharmacien comme son père, quittant l'officine pour un appartement aussi rigoureusement rangé, les pots, vases, statuettes, verres, bouteilles, chaque objet sur son napperon. Dans ces après-midi d'une chaleur de ventre les enfants vous rêvent, leur image vous porte et la vie semble sens dessus dessous. Oui, un garçon. Aussi canaille qu'Antonin, mais que l'on n'a pas à surveiller comme un mari. Au contraire toutes les infidélités d'un époux sont souhaitables pour un fils qui vous venge de tous les affronts, de tous les chagrins. Ce n'est évidemment pas son garçon qu'elle suivrait à la jumelle, qu'elle obligerait à rester dans le champ de son regard, dont elle respirerait le col de chemise, la moustache, le poignet, en quête d'un parfum rival ! Tiens, se dit-elle, le Mimosa a bougé. Où est-il ? L'embarcation venait de s'amarrer à sa place habituelle, près du marché aux fleurs. Dans vingt-cinq minutes Antonin pousserait le portillon du jardin et l'on entendrait les grelots fêlés rendre un bruit d'œufs cassés.

– C'est comme les grelots, dit Félicia, il faut le deviner. Voilà deux ans que je te demande de les changer. On dirait que tu veux sortir sans bruit.

L'oncle Antonin ne répondit pas, bien que la jalousie de Félicia ne le laissât pas en repos. Bizarrement, avec l'âge, elle l'intriguait de plus belle et certains soirs il se demandait si ce pas trébuchant qu'il entendait résonner depuis quelque temps en lui n'était pas celui du dernier démon, le frère un peu bancal du démon de midi. Certainement. Sans quoi pourquoi cette fringale d'achats depuis le printemps ? Un nouveau panama, des chaussures jaune clair qu'il n'avait jamais eu le courage d'envisager jusqu'alors, une veste en toile fleurie, ce nouvel arrosoir vert à long bec dévissable... Félicia l'accueillit tendrement, se levant toujours pour l'embrasser, comme au premier jour. Quelle différence en effet d'avec leur rencontre, il y a quarante ans ? Aucune. Félicia se déplace avec difficulté, voilà tout. Pour le reste elle a gardé ses atouts, ceux que l'on montrait dans les romans de sa jeunesse : un teint de lait, des dents en perle.

– Alors ? demanda-t-elle.

– Eh bien... rien.

– Tu n'as vu personne ?

– Si, dit l'oncle. C'est incroyable le chemin qu'ils peuvent faire sous l'eau avec leurs appareils à gaz. Tu ne les as pas vus ?

– Je ne passe pas mon temps à regarder le Mimosa, dit Félicia.

– Ils ont émergé autour de moi, reprit Antonin, convaincu que sa femme mentait, une bonne douzaine. Garçons et filles. Ils se sont reposés un peu en s'agrippant à mon ancre. Mazette, que cette jeunesse est belle ! Au train que prennent les choses nous verrons dans un siècle un peuple de dieux ! Tu ne trouves pas que les garçons ont quelque chose de plus que ce que nous avions, nous, au temps de la Faculté ?

– Les filles aussi, dit Félicia.

– Ah ! les filles. Je trouve que leurs seins remontent.

Félicia fixa sévèrement Antonin qui se tut.

– Rien d'autre ?

– Et leurs cuisses s'allongent.

– Je te demande si tu as vu autre chose.

– Non, dit Antonin. Les employés des postes ont une nouvelle tenue. Le prix des cerises a doublé sur l'an dernier. La Torelli donne un récital au Théâtre de Verdure dans quinze jours. Puccini, Leoncavallo. Nous irons.

– Comme tu voudras.

– Ne me réponds pas n'importe quoi ! dit l'oncle. Comme tu voudras ! J'y vais pour nous faire plaisir à tous les deux. Tu as toujours été de moitié dans mes plaisirs !

– Je sais, laissa tomber Félicia.

– Quoi, tu sais ?

– Je sais que tu dis vrai, que tu pensais à moi quand tu étais avec une autre. Je sais. Oh, tu ne me mentais pas ! Trop malin !

– Aaah ! laissa filer longuement Antonin d'une voix de basse. Je rends grâces au ciel de n'avoir pas connu la jalousie, moi. Pourquoi continuer à te faire souffrir, ma belle ? Ne peut-on se défaire de cette lèpre ?

Antonin lui caressa la main et prit un livre en attendant le repas du soir. C'était le dernier succès de l'hexagone : Je suis champion de billard, souvenirs d'un illettré recueillis par un ambassadeur. Antonin l'avait acheté en en voyant des cageots pleins au supermarché. Il l'ouvrit au hasard. « A Dijon, capitale de la moutarde, je me concentrai dès mon arrivée à l'hôtel et je restai dans cet état piquant jusqu'au lendemain soir où je devais affronter le champion yougoslave, le célèbre Hladnik. J'étais jeune et l'on ne m'avait pas appris les ficelles du métier, comme de boire de la bière tiède à petites gorgées, pendant trois heures, pour me détendre. »

– Peut-être m'as-tu trop aimé ! dit Antonin tout à trac. Je ne m'en plains pas. J'en suis toujours aussi touché, mais songe qu'il est difficile de vivre aux côtés d'un être que l'on fait souffrir quoi qu'on fasse. Sais-tu que parfois tu m'as donné des idées ? Sais-tu que tu me montrais du doigt, pour en souligner les dangers, des femmes que je n'avais même pas remarquées ?

– Lucie Dupin, Yolande Labrosse ! s'écria Félicia.

– Julie Caban, Reine Popineau, oui, dit Antonin.

– Et Lambertine Germonade.

– Où sont-elles maintenant ? soupira Antonin.

– Tu voudrais bien le savoir !

– C'est toi qui penses à elles, reprit-il, pas moi ! Tu m'en parles ; je les revois. Sont-elles encore de ce monde ?

On entendit une sirène du côté de l'arsenal.

– Mais toi tu es là, dit Antonin avec tendresse.

– Dis peut-être que c'est elles qui me maintiennent en vie !

Tante Félicia eut soudain le cœur gros et Antonin pensa que la nature humaine vieillit et durcit à l'extérieur quand le dedans garde ses succulences, chagrins et déroutes des premiers temps. Il caressa de nouveau la main de sa femme et en fixa les taches, les articulations noueuses, puis remontant au visage il s'arrêta sur les joues encore duveteuses, sur les prunelles d'un bleu tendre. Peut-être que la jalousie si voisine de la haine sert de squelette et maintient l'ensemble en forme, pensa-t-il, mais au même moment l'œil clair et fixe de Félicia fut traversé d'une ombre dorée et devint le regard nomade de Moïsette Mérinas qui tient le salon de thé, boulevard de l'Amiral-Pochouze. Antonin accepta l'évidence : il tenait tout à coup la dernière forme du démon.

– A qui penses-tu ? demanda Félicia.

– Au champion de billard, dit Antonin. C'est un récit intéressant. Savais-tu que la bière tiède...

– Je te demande pardon, dit Félicia, mais je ne peux pas me refaire. Évidemment je t'ai eu sous les yeux toute la journée, mais hier, avant-hier, tu as disparu plus d'une heure, tu es rentré tard...

– Je t'ai dit que j'ai pris le thé à la pâtisserie de la gare.

Est-ce possible, se demanda Antonin, j'ai donc menti ? Le salon de Moïsette est à l'opposé de la ville ! C'est donc bien Moïsette Mérinas. Oui, c'est elle ! La réplique en noir de ma chère Félicia. Même finesse de cheville, même gorge, et pourtant si différente ! La voix peut-être ? Les pensées ? Moïsette est veuve. Félicia l'est souvent. Oui, que de fois l'ai-je abandonnée ! Je ne lui veux pourtant que du bien, mais c'est à croire qu'elle voudrait toujours m'avoir sur le dos. La jalousie n'est qu'une des formes de son goût de souffrir, voilà ! Peut-être aurais-je dû la tromper plus ouvertement ? Mais elle a raison, pouvais-je agir autrement que j'ai fait ? Peut-on jamais, à quelque moment, se changer ?

Il reprit sa lecture et assista à la demi-finale du tournoi de 1935 qui vit l'élimination du Yougoslave par un crack italien de dix-sept ans. Ce météore du tapis vert se fixa en Abyssinie lors de l'invasion mussolinienne, trahit les siens, devint l'un des confidents financiers du Négus et fonda un casino sur pilotis dans une réserve de lions. Entre les lignes Moïsette tançait ses deux serveuses à minuscule tablier blanc, souriait à Antonin, lui demandait s'il désirait encore un nuage de crème dans son thé ?

– Je vous ai vu souvent devant ma vitrine, dit-elle, et je me faisais la remarque : voici un homme de volonté. Il regarde mes sablés, mes langues-de-chat. Il est tenté, mais il n'entre pas.

– Me voici et je reviendrai, dit en souriant Antonin.

– Vous avez quitté votre pharmacie ? Moi aussi je songe à me retirer.

– Ma femme ne se déplace plus, dit Antonin. Nous demeurons sur la colline. Je descends chaque jour à mon bateau. Le Mimosa est un vieux rêve. Les rêves sont faits pour y dormir. J'y vais dès que le temps le permet. La pêche aussi, le matin. Rien ne vaut son propre poisson. Et j'ai la main heureuse. Mon père disait : l'hameçon galant.

Moïsette sourit. Les hommes à l'ordinaire boivent et mangent sans mot dire, fatigués ou pensifs. Celui-là a je ne sais quoi de caressant. Il a dû en harponner plus d'une ! Moïsette rit. Les serveuses la regardèrent. Voilà bien longtemps qu'elles n'avaient pas vu la patronne dans un bon jour. L'oncle Antonin qui ne laissait jamais de pourboire glissa un billet dans la soucoupe.

– Il n'y a pas une erreur, madame ? dit la serveuse en montrant l'argent.

– Croyez-vous que ce soit pour moi ? dit Moïsette émue.

L'oncle Antonin erra encore un moment dans le salon de thé où des lions venaient lécher les brisures de gâteaux sur les guéridons. Le heurt des boules de billard se confondait au bruit des cuillers entre les tasses, à celui des perles d'ivoire du collier de Moïsette qu'elle tirait à son cou, de droite et de gauche, enfantine, au bouchon de cristal que tante Félicia replaçait dans son goulot après avoir versé les verres de liqueur que tous deux sirotaient avant de monter à leur chambre. L'oncle et la tante étaient si nombreux, si serrés dans leur peau, qu'ils eurent cette nuit-là un sommeil agité. L'aube parut, une orange à la main. Dans la semaine, Antonin rapporta des petits fours de chez Moïsette, prit deux fois le thé dans le salon aux moulures blanches relevées d'un filet d'or, avoua qu'il était sentimental, même avec les morts, et sans ironie qu'il ne connaissait pas d'endroit plus calme que le cimetière. De là-haut, où il allait entretenir la tombe de ses parents, et Moïsette était touchée de trouver encore un bon fils dans cet homme mûr, Antonin affirmait que l'on sentait mieux l'œillet qu'au milieu des plantations où l'odeur vous entête et la mer elle-même reposée, avec sa bonne odeur de pierre.

– Où vas-tu ? demanda Félicia.

– Tu le vois bien, dit Antonin en montrant l'arrosoir. Comme toutes les semaines, je vais soigner la famille.

– Quelle idée d'un arrosoir neuf ? dit-elle.

Elle le regarde monter vers le cimetière. Il se retourne pour lui faire signe et disparaît. La voiture de Moïsette stationnait le long du mur solennel. La première fois, ils allèrent ensemble voir la sépulture, rectangle de terre bordé d'un buis minuscule dont les pieds alternent avec de bas rosiers denses. Sur une pierre en forme de borne routière sont gravés les noms.

– J'aime aussi ce qui est simple, dit Moïsette. Ne perdons pas de temps.

Ils sortirent et prirent le chemin des collines. Un quart d'heure après, ils eurent vingt ans.

– C'est incroyable ! s'écria Moïsette quand elle remonta en voiture. Vous savez, je ne suis pas comme ça. Je n'ai pas eu d'aventure depuis...

– Demain, coupa l'oncle Antonin en lui baisant la main, demain, ici.

Il la regarda s'éloigner. Elle passa le bras pour lui faire signe et disparut.

Cela faisait bien dix fois qu'ils se retrouvaient dans les ruines d'un bastidon, au bout d'une oliveraie, quand tante Félicia trouva qu'Antonin sortait bien souvent avec son arrosoir. De ce côté-là les jumelles ne l'aidaient pas. Le chemin se perd tout de suite dans les murets et le feuillage. A part cela, l'horaire d'Antonin n'était guère changé et elle pouvait le surveiller à bord du Mimosa. Certes il était beaucoup plus long à rentrer. Il boitait même. Une chute sur le môle. L'âge que veux-tu ! Il était même allé consulter plusieurs fois un médecin, un homme, d'ailleurs, qui l'avait fait vivre et qui pourrait le faire payer, eh bien non !

Tante Félicia remarquait toutefois qu'Antonin paraissait boiter moins quand il prenait son arrosoir, ou alors beaucoup plus. Enfin le rythme n'était plus le même. Elle se décida un jour à se rendre au cimetière. Elle y mettrait le temps, mais elle y parviendrait. Une force insoupçonnée la fit même marcher presque normalement, dans les plats du chemin, quand il tourne et se calme. Elle s'arrêta pour souffler. La maison était déjà bien en contrebas avec son toit saumon fleuri de colombes. A peine avait-elle repris la montée et franchi un coude qu'elle reçut un coup en plein cœur. L'arrosoir, son bec au pied, reposait dans une niche du muret, là, devant, honteux, loin de tout, loin des cyprès qui là-haut flambent noir au-dessus de l'enceinte grise. Félicia le prit, lui remit son tuyau et doucement, la gorge nouée, les seins lourds, aussi lourds que les jambes qui se refusaient, elle regagna la maison.

Quand l'oncle Antonin rentra, il donna quelques tapes à la grappe de grelots, reprit son souffle et pénétra joyeux dans la salle où sur l'appui de fenêtre l'arrosoir se découpait, géométrique, sur le ciel canaille et velouté.

– Ah, c'est toi ! Tu l'as trouvé ! dit-il. J'ai cru un moment qu'on me l'avait volé. J'ai eu tort de l'emporter aujourd'hui. Je ne voulais qu'écheniller le buis. La terre était encore tendre d'hier.

– Mieux vaut être dessus que dessous, dit Félicia, tu ne trouves pas ?

– Certes.

– Et pourtant, reprit-elle, je pense parfois le contraire. Aujourd'hui par exemple. En ce qui me concerne.

Antonin regardait la découpe de l'arrosoir qui évoquait une bête d'apocalypse avec son bec, son dos troué, l'œil à pertuis, le corps ovale d'une volatile brûlée. Il était en enfer subitement.

– La famille ne te demande rien, dit Félicia, dans l'état où elle est. Laisse la cendre monter comme elle veut, buis, herbe ou roses. Ne va plus écheniller, ne va plus arroser. Reste avec Mimosa. Quand je te vois je n'ai plus peur. Et tu as mis une cravate ? Quelle idée ? En soie ? D'où vient-elle ?

Elle alla vers Antonin qui ne bougeait pas, brutalement tira sur l'étoffe, en défit le nœud coulant et la jeta à terre. Dans son cœur Antonin se voyait dire adieu à Moïsette. Non, il faudrait attendre l'arrivée des neveux pour qu'ils lui permissent de s'éloigner avec le cotre. Il leur demanderait de le débarquer un peu plus loin dans une crique, hors de la vue de Félicia. Il volerait quelques après-midi et peut-être encore quelques plaisirs, les derniers. Il sourit, se laissa servir un potage sans sel, un gâteau sec et il se retrouva au lit près de sa femme, tous deux sur le dos. De lointaines musiques poussaient par la fenêtre ouverte les fines fumées du bonheur.

– Tu te lèves ? demanda Félicia. Tu vas fermer la fenêtre ?

– Non, grogna l'oncle Antonin, je vais ramasser ma cravate. Je sens qu'elle a froid.

Et il revint au lit, avec la pièce de soie qu'il serrait des deux mains. Plus tard, sur le côté, il la porta à ses lèvres.

 

Le secret de Cornélie

La pluie tombe droit sur les joncs obliques. Au travers Cornélie Dubucq voit une basse bande de ciel horizontale et bleue qui dit qu'ailleurs la vie est insouciante, sans doute même un peu vaniteuse, avec des gens dans les jardins qui jouent aux cartes comme des filles à Dieu merci, des maisons toujours ouvertes qui sentent le fruit mûr, des voiles sur la mer, les perles que perdent les guitares. Elle a connu tout cela maintes fois dans les livres de Léopold Bellicart qui employait autrefois son père comme comptable dans son entreprise de grains, issues et fourrages. Le père n'est plus, mais M. Léopold, si. Il est même là plus qu'autrefois, plus lourd comme ceux qui ont perdu la vue. Trois après-midi par semaine, Cornélie vient lui faire la lecture, ce qui lui permet de manger à l'office, d'écouter les informations à la radio, de répondre aux commentaires du jardinier et de la cuisinière qui la mettent en bout de table, loin d'eux, et la servent avec des pincettes, de caresser, d'ouvrir les livres de la bibliothèque, d'emporter quelques fleurs et les journaux de la semaine passée. Elle lit des Mémoires de guerre, des récits de voyage, mais au bout d'un moment M. Léopold s'ensommeille. Cornélie poursuit à voix basse la lecture et soudain l'aveugle se réveille, demande son chapeau, sa canne, sans souci du temps.

– Mais il pleut, monsieur ! dit Cornélie.

– J'entends, répond Léopold.

A son bras Cornélie se suspend plus qu'elle ne le guide. Elle est petite, de souffle court, et lui, d'un si bel âge déjà, marche toujours à la militaire, la poitrine large, la canne en moulinet. Il traverse les rues en vainqueur, avec cette petite chose affolée au côté qui fait signe de s'écarter aux voitures, aux cyclistes, aux chiens, à tout ce qui bouge. La plupart des passants ont beau les connaître, il y en a toujours un pour dire que M. Bellicart a bien de la chance d'être aveugle : il ne voit pas la laideur de Cornélie, ses rares cheveux roux en plaques, la barbe qu'elle a sous le menton car elle ne se rase que les joues et les lèvres avec le coupe-choux de son père. Elle ne sait pas le manier pour l'en-dessous, et un méchant mouvement est si vite arrivé ! Alors elle coupe aux ciseaux, mais pas de près. M. Léopold est riche, mais il a bon cœur, de la mémoire, de la reconnaissance. Il s'occupera jusqu'au bout de la fille de son comptable. Il l'a dit. Ne lui offre-t-il pas les chaussures de sa défunte, un peu grandes pour Cornélie, mais de couleur merveilleuse, irisée, semblable à celles des fleurs qui s'éteignent, bottines ou richelieu qui ont dans les vingt et trente ans, avec les affaissements irrémédiables, craquelures et feuilleté que l'on surprend à tous les crépuscules ?

– Il pleut, dit Cornélie.

– Vous ne m'apprenez rien, reprend Bellicart.

– Où allons-nous ?

– Au rempart !

– Encore ?

– Mais, mademoiselle Dubucq, si vous n'êtes pas contente, il faut me laisser ! Je passerai sous une voiture, voilà tout. De cette façon, je mourrai seul, comme un chacun.

Cornélie se fait encore plus petite, trottine, demande que l'on s'arrête pour renouer un lacet, c'est vraiment trop injuste, et l'on arrive au rempart où des tilleuls montent une garde molle, sur deux rangs. En contrebas, la pluie joue l'infini en tous sens, verticale, profondeur, diagonale, des frissons dans la masse, s'achevant au ploiement des joncs sur la face grêlée des étangs qui rappelle la rousse fade volute à demi cachée de la barbe de Cornélie.

– Oh, vous savez, murmure-t-elle, je me demande parfois pourquoi je vote pour l'ordre établi.

– Que feriez-vous dans le désordre, ma pauvre ?! s'écrie Bellicart.

– Parfois, avoue Cornélie, voici des années que je me retiens de le dire, je voudrais que le monde explose, qu'il n'en reste rien !

– Vous ne croyez donc pas en Dieu ?

– Si, dit Cornélie, mais Lui aussi doit y penser. Il n'y perdrait rien. Toute la poussière est à Lui.

Léopold Bellicart pense que le mieux est de respirer profondément. L'âme des autres vous donne le vertige. Il faut combler ce puits soudain ouvert d'où sortent d'aussi dangereuses émanations.

– On m'a toujours dit que vous étiez une peste, Cornélie. D'ailleurs je me rappelle, vous n'adressiez jamais la parole à mes ouvriers. En plus, disiez-vous, certains sont polonais ! Moi, ma chère amie, je suis logique et j'ai du respect.

– Parce que ça vous arrange ! s'écrie-t-elle.

Léopold secoue le bras qu'elle lui tient et fait quelques pas, en battant l'air de sa canne.

– Je rentrerai seul, dit-il. Nos rapports sont terminés.

La pluie tombait sur Cornélie et l'on aurait pu croire qu'elle pleurait, mais elle regardait le bleu qui s'en allait à la base du ciel, au-delà de l'averse. Un coin même des marais restait intact et lisse à l'extrême droite du paysage.

– Où êtes-vous ? demanda Léopold.

– Vous me fatiguez, dit Cornélie, et il y a une différence essentielle entre nous.

– Tiens donc ! Laquelle ?

– C'est que moi je n'ai pas besoin de vous, dit-elle surprise de son audace. Oui, oui, je sais, chaque premier vendredi du mois j'ai l'air de vous conduire au salon de coiffure, alors que c'est vous qui m'y emmenez pour que l'on me lave les cheveux. L'ai-je jamais demandé ? Ça éteint le roux de le laver.

– Parce que je tiens à un minimum de propreté, Cornélie ! Parce que votre odeur m'incommode ! Parce que la bonté a des limites ! Parce que je me suis imposé, Dieu sait pourquoi, de vous entretenir ! Par fidélité envers ce cher Dubucq qui n'a jamais su le monstre qu'il a engendré. Mais regardez-vous !

– Et qu'est-ce que vous voyez, vous ? demanda-t-elle du tac au tac.

A cette malice de Cornélie l'aveugle saisit sa canne à deux mains et la brisa de fureur. Cela donna le coup sec d'une arme à feu et tous deux restèrent immobiles. La pluie se clairsemait. Le bleu lointain avait tourné à l'ardoise.

– Nous sommes pleins d'imperfections, dit Cornélie après un long silence, et c'est ce qui nous humilie.

– Oui, dit M. Bellicart en jetant la moitié inutile de sa canne, rentrons, ne me touchez pas, tenez le bout de ce bâton.

Quand ils retrouvèrent les rues passantes, Cornélie lui reprit le bras. L'eau était entrée dans ses chaussures qui bâillaient et les flocs qu'elles rendaient indisposèrent de nouveau Bellicart.

– Nous cesserons nos lectures et nos promenades dès aujourd'hui, dit-il.

– Je le savais, j'attendais seulement la date, dit la vieille fille. Au reste, je ne pouvais plus vous suivre. Mon cœur fatigue. Vous avez cru me faire honneur et je ne savais comment rompre avec vos humeurs.

– Vous vouliez me quitter ? demanda Léopold.

– Oui, depuis l'été dernier, quand j'ai entendu votre fille dont je promenais l'enfant dire que ça la dégoûtait de voir cet ange me donner la main.

– Elle a dit ça ?

– Et votre cuisinière qui se moque et ne comprend pas que je mange un demi-œuf, jalouse peut-être de me voir emporter chez moi l'autre moitié dans un ramequin.

– Vous mangez un demi-œuf ?

– Oui, monsieur Léopold, et l'autre demi le lendemain. Cela me suffit.

Ils étaient arrêtés à un feu rouge. La colère remontait en M. Bellicart, née de cette faiblesse à côté de lui.

– Un demi-œuf, dit-il en la repoussant, chez moi ! On en apprend tous les jours !

Il se tourna vers le groupe qui attendait de traverser et demanda si quelqu'un pouvait l'aider. Cornélie, sans bouger, le vit partir au bras d'une autre, une grande inconnue qui n'avait pas même à lever son parapluie pour l'abriter. M. Bellicart était trempé comme une soupe, pauvre homme, et Cornélie s'aperçut par conséquence qu'elle était dans le même état. Elle rentra chez elle au plus vite et passant devant le dernier égout, par écœurement, avant de soulever sa robe lourde d'eau pour prendre sa clé dans sa poche de jupon, elle ôta les chaussures de Mme Bellicart, debout, et du bout du pied les poussa vers la bouche du caniveau, emportées par le courant.

Cornélie habitait au troisième et dernier étage d'une étroite maison que son père avait vendue autrefois avec une clause dans le contrat qui exigeait de garder sa fille comme locataire, s'il venait à disparaître. Cette clause avait perduré au cours des trois ventes de la demeure et Cornélie, que le dernier propriétaire, un Parisien, cherchait à mettre à la porte par tous les moyens, retrouva son intérieur bien-aimé. Elle avait encore refusé l'argent que lui proposait le Parisien à chaque saison, écarté l'idée qu'on la mît dans un hospice que l'on paierait ad libitum et hoché négativement la tête à l'offre de l'installer au fond du jardin, dans l'appentis que l'on arrangerait décemment avec chauffage et électricité, plus une sortie personnelle sur la ruelle des Arènes. Elle pourrait ainsi garder sous l'œil les fenêtres et les murs où elle avait passé la plupart de ses jours, car chacun pensait qu'elle finirait bien par rejoindre son père dont elle ornait le portrait au-dessus de son lit d'une fleur toujours fraîche, mais la vie est têtue et Cornélie n'en faisait qu'à sa tête.

Quand elle eut mis un demi-ligot dans son poêle et ses vêtements à sécher, perdue dans un peignoir paternel, elle se tint immobile dans ses pensées et regarda les murs doublés des piles de journaux qu'elle amassait depuis toujours, car elle avait surpris en chacun quelque article qu'elle pensait relire un jour ou l'autre.

– Oh, vraiment, dit-elle à voix haute, ce Bellicart, c'est mieux ainsi ! Il me fatiguait. Ai-je besoin de lui ? J'ai assez de travail comme ça !

Elle alla consulter le calendrier des Postes accroché près de l'évier. Demain soir, n'avait-elle pas Mme Decoux, après-demain Mme Poulet ? Elle marqua le jour d'aujourd'hui d'une étoile au crayon, ainsi qu'elle faisait des anniversaires et des dates remarquables. M. Léopold qui voit tout en noir méritait d'entrer chez les ombres. Du même coup elle se sentit soulagée de la cuisinière et du jardinier. C'est avec bonheur qu'elle contempla l'image du calendrier, le cimetière militaire qu'elle avait préféré à un groupe de chatons dans une corbeille et aux remonte-pentes d'une station de sports d'hiver que lui avait proposés le facteur, à Noël. Ainsi qu'il arrive aux fortes pensées qui s'infiltrent partout, l'idée de Cornélie plaça M. Bellicart sous l'une de ces croix identiques rangées à perte de vue. Sous laquelle avait-il disparu ? Vraiment ce Léopold, Cornélie venait de mettre une croix dessus et cela tombait bien quand on songe au caractère, au pas, à la prestance, au pouvoir d'un tel homme ! Cornélie conclut que les militaires n'ont de bien que leurs cimetières. L'ordre enfin ! Et parfait. Elle retourna ses robes devant le feu qui lui ressemblait, étroit et roux, à courte respiration, puis elle eut un sourire et une caresse pour le brochet empaillé monté sur deux tiges fichées dans une planche où le père Dubucq avait gravé au tisonnier : pêché par moi, en 27. Son triomphe, gloire de la cheminée. Le brochet divin ne l'avait quittée que trois fois dans un demi-siècle, lorsque Cornélie avait eu la typhoïde et deux bronchites qui l'avaient inquiétée. Quand le mal s'était installé avec des airs de ne vouloir disparaître qu'avec elle, Cornélie avait mis le brochet dans le carton destiné à l'accompagner dans son cercueil, mais elle était toujours sortie de ces mauvaises passes et le poisson revenu sur le bandeau de pierre ouvragé d'une marguerite, au-dessus des chenets à têtes de mousquetaires. Cornélie Dubucq regarda sa main où venait de rester une écaille et délicatement elle la passa sur sa langue comme on fait d'un timbre pour la recoller à sa place dans la mosaïque, mais sa main dont les doigts avaient la même longueur remit Léopold sur la sellette. Quel affront ne lui avait-il pas fait subir ! Ces gants qu'elle avait tricotés un jour pour Mme Bellicart, Cornélie leur avait donné cinq doigts identiques longs et fins comme pour elle. Elle revoyait encore l'étonnement de la bourgeoise qui découvrait ainsi la main étrange des Dubucq et sa grimace en appelant le patron.

– Léopold, as-tu vu la main de Cornélie ?

Il avait encore ses yeux en ce temps-là, derrière ses épaisses lentilles cerclées d'or.

Eh bien voilà, tout a une fin. Cornélie but un verre d'eau après avoir ôté du robinet le panier à salade qu'elle y accrochait et repoussé les casseroles, puis se frayant un chemin entre les caisses, les sacs, les chaises dont le désordre évoquait une panique ou quelque visite de malandrin, elle fit glisser à terre les lainages, chapeaux, boîtes à onguents, dés à coudre et pilules, lampes et chaussures qui encombraient le lit et elle s'allongea. Un œil sur le brochet qui virait au bleu et annonçait la nuit lui rappela la dernière visite du Parisien-propriétaire qui avait élevé la voix pour dire qu'on avait vu sortir un cafard de sous sa porte, à elle ! Ce cafard tout à coup en avait fait mille et l'on aurait pu croire à entendre ce grognon que la ville allait en être infestée.

– Tout s'en va chez nous, Mlle Dubucq, regardez votre brochet ! Il perd sa bourre.

– Laissez mon brochet ! C'est une œuvre d'art !

– Peut-être un Michel-Ange ! dit l'autre en ricanant.

– Monsieur, reprit Cornélie, j'admire beaucoup Michel-Ange, mais l'un dans l'autre il n'est pas plus que mon brochet. Pas moins, mais pas plus. Voulez-vous me laisser à présent ?