Un autre ami

Un autre ami

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160 pages

Description

Deux hommes que tout semble opposer deviennent amis à la suite d’un match de football télévisé diffusé dans un pub de Brighton.
Mais Benny l’Anglais et Bertrand le Français voient leur indéfectible amitié mise à rude épreuve quand Sybil, en fuite d’un établissement hospitalier, surgit une nuit dans leur vie. Elle provoque un enchaînement d’événements qui viennent bouleverser une existence jusque-là bien réglée et fait renaître en eux des sentiments qu’ils avaient préféré ignorer.
La disparition soudaine de Sybil, après quelques mois, puis la fuite de Benny amènent Bertrand à se pencher sur son passé et ses relations aux autres.
L’histoire conduit le lecteur jusqu’à Liverpool et entraîne les protagonistes, tous en quête d’amour, dans une aventure dont aucun ne ressortira indemne.

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Ajouté le 25 avril 2018
Nombre de lectures 82
EAN13 9782370115935
Langue Français
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UN AUTRE AMI
Catherine Messy
© Éditions Hélène Jacob, 2018. CollectionLittérature. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-594-2
À Annick
Il y aura toujours une autre occasion, un autre ami, un autre amour, une force nouvelle. Pour chaque fin, il y a toujours un nouveau départ. Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry It is better to have loved and lost, than never to have loved at all. Lord Tennyson (Mieux vaut avoir aimé et perdu ce qu’on aime que de n’avoir jamais connu l’amour.) A friend is someone who knows all about you and still loves you. Elbert Hubbard (Un ami, c’est quelqu’un qui vous connaît bienet qui vous aime quand même.)
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C’est moi! Mais t’étais où, putain? J’avais envie de sortir, seul.Écoute, je suis désolé pour ce que je t’ai dit hier! J’étais en colère, contre Maureen et contre moi-même. Pas de bol pour toi ! Tu as écopé de ma mauvaise humeur. Je peux passer ? Oui ! Viens! J’ai des trucs à te dire. Il s’en est passé des choses, pendant cette journée ! Je viens enfin de réussir à joindre Benny. Il sort rarement seul le dimanche. Il est tard, et je commençais à me faire du souci.Ce genre d’excursion en solitaire est très inhabituel pour qui le connaît. Et je le connais bien. Ou je croyais bien le connaître avant ses sorties nocturnes. Mais il y a eu mon coup de fil de la veille. Tu m’emmerdes! Si tu savais comme tu m’emmerdes! Je veux bien comprendre que tu te sentes triste, mais elle s’est foutue de ta gueule pendant des années. Ilserait grand temps que tu l’oublies.« Elle», c’est Nancy, l’anciennegirlfriendde Benny. Il faudrait peut-être passer à autre chose! De l’eau a coulé depuis votre séparation. Et n’oublie pas que, moi aussi,j’ai du vague à l’âme! Alors, arrête de geindre ! Tu ne vas pas traîner ça encore des années !Ça finit vraiment par m’emmerder!C’est vrai. Je n’en peux plus des jérémiades incessantes de monmate. Cela fait plusieurs années que nous nous connaissons, et Benny vient régulièrement pleurer sur l’épaule de son pote,
c’est-à-dire moi, Bertrand. Bertrand Dubreuil, français, originaire de Lille, pâtissier de profession.
Je travaillais autrefois en France, pour un boulanger, mais j’ai décidé un jour detenter ma chance ensolo, qui plus est à l’étranger. C’est ainsi que je me suis retrouvéen Angleterre, à Brighton. Et je venais de rembarrer mon meilleur ami au téléphone. Ne soupçonnant pas que cela allait chambouler toute une existence jusque-là bien rodée. Ça finit vraiment par m’emmerder! Voilà mot pour motce que j’ai dit à Benny avantque sa vie bascule. Des mots qui allaient lui faire mal. C’était il y a quatre mois. Ces paroles sont bien gravées dans ma mémoire. Je revenais tout juste de France, mon ultime voyage là-bas.
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Benny ne manque jamais une occasion de se pointer chez moi, et mon retour du Vieux Continent en est une.Des moments d’échange qui lui sont réservés, à lui, rien qu’à lui. Il m’a accompagné quelques fois en vacances sur mon sol natal, mais pas depuis un long moment. Il aime que je lui parle de ma vie là-bas, mais il n’aime pas mesavoir parti. Il a toujours peur que je ne revienne pas. J’en suis toujours revenu. Et cette fois pour de bon. Mon divorce d’avec Maureen est maintenant officiel. Alors, les plaintes de mon pote m’indisposent vraiment.
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Benny, pilier d’unemodeste équipe desoccerde quartier, est de taille moyenne et corpulent, au teint souvent rougeaud encadré par une chevelure blonde coupée en brosse. Un physique à la Wayne Rooney, en faisant abstraction de la couleur des cheveux. Je ne le lui ai jamais dit : Rooney est l’un des attaquants du club ennemi,Manchester United! Il me fait penser à un bouledogue, trapu et court sur pattes. J’aime bien trouver des correspondances entre les individus et les animaux. Moi, je serais plutôt du genre épagneul. Sans doute à cause de mes cheveux bruns mi-longs qui plongent sur le devant et cachent souvent mon regard de chien battu, comme celui du moment. Il nest pas méchant, mais cest un impulsif qui réfléchit après avoir agi. Des conséquences désastreuses peuvent s’ensuivre. C’est moi qui le calme quand un événement le contrarie au point de l’enflammer et de le faire sortir de ses gonds. Il ne parvient plus à maîtriser la colère qui s’emparede son esprit et de son corps. Il se met à cogner, donner des ruades, tout en hurlant de rage. Un jour, j’ai dit à ma mère: «Il peut exploser à n’importe quel moment! » Il lui est arrivé parfois davoir envie de faire du mal à ceux qui lui en faisaient, de se déchaîner contre eux.
D’utiliser sa force pour démolir tous cesfumiers ! Et de la force, il en a, le bougre! Même s’il aboie plus souvent qu’il ne mord vraiment, il vaut mieux ne pas l’asticoter. Parce qu’une fois lancé, il attaque bel et bien, et la morsure peut faire mal, très mal ! Demandez à Peter, un gars du puboù nous nous rendons régulièrement. Il doit encore s’en souvenir. Une remarque déplacée au sujet de Nancy, et les coups sont partis. Il n’a pas eu le temps d’esquisser un mouvement.Benny, c’est un peu celui qui vous envoie valser plus vite que son ombre! On s’est tirés avant que d’autres décident d’intervenir. Je ne peux pas me permettre d’afficher, devant les clients, un faciès marqué par les turbulences du temps qui passe ! Il est âgé de 46 ans. Derrière sa force apparente se dissimulent une grande émotivité et des troubles de santé presque quotidiens. Dont il évite de se plaindre, mais que je devine à l’expression de son visage.Il travaille comme manutentionnaire dans un supermarché dont il déballe chaque jour les marchandises. Il fait aussi des petits boulots de jardinage pour arrondir ses fins de mois. Pourmieux comprendre Benny, il faut savoir qu’ilfait partie de ces personnes que le sort a bien secouées depuis la naissance. Dabord en étant néd’un père qui s’est tiré sans laisser
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d’adresse, après avoir engrossé deux fois sa compagne à deux années d’intervalle. Ila été élevé par un amant de sa mère, devenul’époux de celle-ci, en compagnie de trois autres enfants, un frère, deux sœurs. Ses deux demi-sœursfaisaientl’admiration de leur père. Sonfrère et lui avaientla malchance d’être les fruits de la première idylle de leur mère, Ann. Celle-ci faisait des ménages, son beau-père était chauffeur de bus. Il na guère de souvenirs des caresses parentales, plutôt ceux des roustes paternelles quil recevait sans comprendre ce qui avait pu déclencher leur déferlement. Il na connu l’école que de manière sporadique. Beaucoup d’absentéisme pour des raisons qu’il préfère taire, même encore maintenant.Je n’aimais pas l’école! Elle ne m’aimait pas non plus. J’avais très peu de copains.Il se remémore les récréations passées à regarder les autres. Puis, en grandissant, des bagarres auxquelles il participait, et celles qu’ildéclenchait en raison d’un mot de travers sur son physique ousur ses difficultés às’exprimer. Alors, il a un jour quitté sa famille, pris des petits boulots dès lâge de 16 ans, après une scolarité hachée dans une 1 comprehensive school.Il a fini par atterrir à Brighton. Il na jamais cherché à revoir sa mère ou savoir ce quelle était devenue. Son jeune frère est resté longtemps en contact avec lui : Brian, le cadet de la fratrie, celui quil a souvent protégé des coups de ceinturon de son beau-père. Mais depuis dix ans, plus de nouvelles. Àl’époquede sa jeunesse, son seul lien affectif inconditionnel était celui qui le rattachait à son chien, Domino, un petit bâtard noir et blanc, trouvé moribond dans un parc. Benny m’a raconté comment il l’avait emmitouflé dans une vieille couverture pour le rapporter à la maison, que le chien était sifaible qu’il n’avait même pas la force de se nourrir tout seul. Il était obligé de lui mettre la nourriture directement dans la gueule. J’avais8 ans. Je jouais dans un parc,pas très loin de la maison. J’ai entendu des gémissements au moment où j’allaisrécupérer mon ballon. J’ai aperçu une masse au milieudes broussailles. Un chien, dis donc! Il n’avait plus que la peau sur les os, il était à peine capable de tenir debout. Il avait aussi des plaies au niveau du museau et de l’abdomen. On l’avait martyrisé. Il tremblait en permanence. Ça s’est calmé, mais il a continué de le faire à chaque fois que j’approchais la main. Alors j’ai pris mon temps pour le caresser après chaque bouchée que je lui donnais. Il s’est habitué. Je lui avais aménagé un petit coindans ma chambre, une grande boîte plastique avec des lainages. On m’avait dit que je pouvais le garder à condition que je m’en occupe complètement, et qu’on ne l’entende surtout pas.Ton clébard, il a intérêt à la fermer ! Autrement, c’est dehors! Et surtout pas de pisse ni de merde de chien qui pue dans la maison !
1 Établissement secondaire public.
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T’es prévenu! J’ai eu de la chance, tu sais, Bertrand! Domino n’aboyait pour ainsi dire jamais. Il avait dû tellement recevoir de coups pour l’obliger à se taire, qu’on aurait pu croire qu’il était muet. Je pouvais aller à l’école tranquille. Et il était propre. Je le sortais le matin très tôt et quand je revenais de classe. Il m’attendait derrièrela porte de ma chambre. Domino était,à l’époque, celui auquel Benny confiait tous ses états dâme, ses joies comme ses peines. Lorsque son chien disparut des suites dune maladie, Benny, alors âgé de 14 ans, avait traîné son chagrin pendant des jours entiers. Il venait de perdre son seul véritable ami. * * *Il vit dans une de ces petites maisonsin a row, alignées le long des rues, typiques des banlieues anglaises, agrémentées devant et derrière dun petit jardin.Ma demeure jouxte celle de Benny, mon copain des virées nocturnes dans notre pub favori, The Victory, qui nous accueille les samedis soir. Nous nous y rendons ensemble à pied. Ce qui est plus sûr, car,lorsqu’on en ressort, on ne sait plus vraiment dans quelle direction on habite. Notre plaisir de la soirée : prendre une biture. Les pintes de bière sont enfilées, puis pissées. D’autres les remplacent, éclusées aussi sec. Le retour se termine chez lun ou chez lautre, dans un état dhébétude tel que nous ne sommes, ni l’un ni l’autre, à même de réintégrer notre propre logement. Alors, pas de chichis,no fuss! Je peux me permettre ces libations excessives parce que, contrairement à la plupart de mes confrères pâtissiers, je n’ouvre le dimanche qu’à partir de 15heures, sauf pendant les périodes de fêtes. Pas question de me torcher dans ces moments-là ! Lever à 4 heures du matin pour être sur le pont à 5 heures ! Il faut alors avoir les idées claires. Mon magasin, situé en zone touristique, accueille les promeneurs du dimanche après-midi. Aussi, quelques petits excès de boisson le samedi soir sont possibles. Le lendemain voit émerger, vers midi, qui de la moquette du salon, qui de la chambre, deux zombies affligés dun fracassant mal de tête, dont la seule et unique expression, «Oh, fuck !», répétée en boucle, traduit l’état de délabrement dans lequel ils se trouvent.Qu’est-ce qu’on tient! Mais qu’est-ce qu’on s’est marrés ! Et on est prêts à remettre ça le week-end suivant. M’est avis qu’on est un peu masos! Il faut l’être pour éprouver du plaisir à avoir, chaque fois, la tête lourde comme une enclume. Pas au point de vomir, mais presque. On peut se demander comment deux individus aussi différents que nous ont pu devenir amis, et illustrer ainsi ce que peut être l’amitié franco-anglaise. J’ai40ans, je parle peu. Benny, c’est exactement l’inverse. Surtout après quelques pintes.Il faudrait alors le museler, et presque le tenir
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en laisse, tellement il déambule en même temps qu’il parle.Il a, en fait, suffi de la retransmission dun match de football télévisé, qui opposait lesRedsde Liverpool auxGunnersdde Liverpool, aArsenal : Benny, originaire de Kirkby, dans la banlieue apprécié le soutien dunFrenchypour son équipe de cœur, au milieu d’un public de supporters adverses. Je repense au moment où, assis à deux tables de distance, il m’a offert une pinte pour pouvoir 2 se rapprocher de moi.Il était évident qu’unfroggy, supporter de Liverpool, ne pouvait que devenir sonmate! J’ai su que tu étais français tout de suite! Cela m’a fait rire. Je n’avais pas dit unseul mot lui permettant de déceler mon accent à la Maurice Chevalier, qui me donne, dit-on, un charme exquis.So sweet !Ou alors ça devait être monlook. Encoreque l’élégance à la française de ce jour-là n’était pas de sortie, loin de là ! Je portais un pull informe, sur un pantalon kaki, troué augenou droit. Il n’y avait quemes souliers pour relever le niveau : des Nike flambant neuves, achetées le matin même ! Ses lacets rouge fluo m’avaient séduit. Mais,dissimulées sous la table, il aurait fallu qu’il roule dessous pour les apercevoir. Or, il était encore à peu près sobre. L’ambiance était fiévreuse, et lorsque le club de Liverpool l’a finalement emporté, nous nous sommes rapidement éclipsés pour aller fêter lévénement chez lui, sans entonner le chant des 3 supportersYou’ll never walk aloneet nous vouant, depuis, une indéfectible amitié. * * *J’ai pris Benny sous mon aile à partir de ce jour-làet je dois avouer qu’il m’est d’une fidélité sans failles. Moi, le plus jeune des deux, je suis devenu à la fois son grand frère, son ami, son conseiller. Je laide à déchiffrer ce quil a du mal à lire, lui fais découvrir des livres, commeLe Petit Princede Saint-Exupéry, dont un grand poster orne maintenant sa chambre. Benny a appris à parler le français à mon contact. Il est devenufluent. Oui, il parle couramment le français, aussi couramment que moi l’anglais après toutes ces années passées à . 4 manger dufish and chips, desbaked beansphoo toute la journée. Il, et à boire du PG ou du Ty s’en sort très bien, avec un fort accent, certes, mais quand même, chapeau! Et question accent, je me vois mal faire la fine bouche! Le mien n’est pas celui d’un étudiant d’Oxford! Mais c’est que tu te débrouilles comme un chef! Tu peux être fier de toi ! Il en rosit de plaisir à chaque fois que je lui fais des compliments. Il en a reçu si peu depuis sa
2 Terme injurieux pour désigner un Français (mangeur de grenouilles). 3 Traduction : tu ne marcheras jamais seul. 4 Marques de thé.
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