Un bon petit bled
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Un bon petit bled

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Description

La chaleur étouffante du Maroc, une plantation qui a besoin d’un contremaître et un vieux propriétaire libidineux : pour Robert Coulon, pas de doute, c’est la chance de sa vie, l’occasion de faire ses preuves.

Pour Jeannine, c’est surtout l’occasion de suivre son amant : pour lui, elle irait au bout du monde.

Robert est prêt à tout pour s’enrichir. Jeannine est prête à tout pour plaire à Robert.

À tout ? Vraiment ? Mais dans quel état en sortira-t-elle à la fin ?


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 janvier 2014
Nombre de lectures 3
EAN13 9791025100349
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Brice Pelman
Un bon petit bled
French Pulp éditions
Policier



© French Pulp éditions, 2016
49 rue du moulin de la pointe
75013 Paris
Tél. : 09 86 09 73 80
Contact : contact@frenchpulpeditions.fr
www.frenchpulpeditions.fr
ISBN : 9791025100349
Dépôt légal : décembre 2015
Couverture : © Véronique Podevin
Le Code de la propriété intellectuelle et artistique interdit toute copie ou reproduction destinée à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


1
Dans la voiture, une Chrysler de l’année, la chaleur était suffocante. Toutes vitres ouvertes, elle avançait à vive allure sur la route de Sidi-Kacem , mais le vent qui s’engouffrait par les ouvertures semblait émaner d’une soufflerie d’air chaud. Si Zimmeri, le chauffeur, ne donnait pas l’impression d’être incommodé, le couple qui se trouvait à l’arrière souffrait visiblement.
Débarqués le matin même du Général Mangin , à Casablanca, Jeannine et Robert Coulon faisaient connaissance avec le Maroc, et cette prise de contact, en plein mois de juillet, à l’intérieur des terres, n’avait pas ce charme idyllique que se plaisaient à décrire les dépliants publicitaires.
À droite et à gauche, des étendues de terre brûlée, parsemée ici et là d’agaves et de nopals, de rares constructions de torchis, des villages de noualas grouillant d’enfants déguenillés et, par-dessus tout cela, un soleil de plomb à peine visible à travers les tourbillons de poussière brassés par le chergui, ce vent qui souffle du désert.
La Chrysler roulait maintenant depuis plus de trois heures. Elle atteindrait Sidi-Kacem aux environs de midi. Après quoi, aux dires de Zimmeri, elle devrait encore parcourir douze kilomètres de mauvaises pistes avant d’arriver à la ferme de Sidi-Kbir qui étendait ses cinq cents hectares en bordure de l’oued Sebou. C’est là que Coulon allait devoir travailler en qualité de gérant.
Antoine Soccaldi, le propriétaire du domaine, l’avait engagé sur la foi de ses diplômes, après avoir fait passer une offre d’emploi dans les journaux spécialisés de la métropole. Pour Coulon, la signature de ce contrat, avantageux à plus d’un titre, avait été une aubaine inespérée, mais il n’était pas loin, maintenant, de se demander s’il n’avait pas commis une erreur. Entre la fin de la soirée dansante à bord du Général Mangin et l’arrivée à quai du paquebot, sa nuit avait été courte, et rien ne le déprimait tant que le manque de sommeil. Il espérait au moins que le vieux Soccaldi ne le mettrait pas au travail tout de suite, qu’il lui laisserait le temps de s’acclimater, de s’habituer à ces étendues arides, à cette chaleur sèche, aux conditions de vie du bled. Mais ces pensées, Coulon se gardait bien de les exprimer devant Jeannine, et Jeannine, de son côté, se satisfaisait du silence rythmé par le ronron du moteur.
Le vieux Soccaldi, se disait-elle, était riche. Sans doute s’était-il entouré de tout le confort souhaitable dans une région aussi démunie. La ferme de Sidi-Kbir devait être un havre climatisé pourvu de tous les aménagements qui donnent du prix à la vie. Ils arriveraient et découvriraient une sorte de petit paradis où ils pourraient prendre une douche glacée, passer des vêtements propres et légers, déjeuner dans une salle à manger fraîche, servis par un fidèle et discret autochtone. D’ailleurs, à Sainte-Mère-l’Eglise, tout le monde le leur avait dit : « Vous verrez, le Maroc est encore un des rares pays où l’on peut se procurer de la main-d’œuvre à bon marché. Si vous allez là-bas, vous serez servis comme des princes. » Bien sûr, Robert n’avait pas tous les titres qu’il s’était vanté d’avoir glanés, mais Jeannine lui faisait confiance. Elle savait qu’il n’avait pas son pareil pour s’adapter aux circonstances ni pour donner le change. Il serait sur la ferme depuis trois semaines que tout le monde lui obéirait au doigt et à l’œil. Le vieux Soccaldi lui-même ne tarderait pas à s’éclipser derrière son autorité.
La Chrysler arrivait dans les faubourgs de Sidi-Kacem . Aux étendues arides succédaient quelques maisons particulières, des entrepôts, de rares jardins. Le soleil dardait ses rayons sur des murs d’une blancheur de chaux. Coulon avait soif. Demanderait-il à Zimmeri d’arrêter la voiture devant un café ? Non, mieux valait ne pas s’attarder en chemin.
La voiture s’enfonça dans la ville aux rues rectilignes dans lesquelles, malgré la chaleur de midi, régnait une ambiance de foire. Hommes en djellabas, femmes en haïks, enfants à peu près nus se pressaient devant des échoppes ou autour d’éventaires de légumes et de fruits. Sur la route, des charretons à bras, poussés par des hommes en haillons, et des cyclistes téméraires se frayaient un passage dans cette foule bigarrée, criarde, grouillante qui répondait si mal aux idées toutes faites de Coulon sur la sagesse orientale.
À cette horde succéda bientôt la population moins dense et plus disciplinée du quartier européen. Là, les rues s’élargissaient, bordées de rangées d’immeubles à deux ou trois étages, et les vitrines des magasins offraient sensiblement le même aspect que celles d’une petite ville de province endormie dans la moiteur de l’été, à cela près que les enseignes étaient rédigées en deux langues : arabe et français.
Après avoir franchi une large place plantée d’arbres, la Chrysler s’engagea à gauche sur la route de Fès et reprit de la vitesse. Traversant de vastes plantations d’orangers, la route présentait ici une physionomie plus riante, mais la chaleur ne s’apaisait pas pour autant. À intervalles, Coulon s’essuyait le visage à l’aide de son mouchoir, mais ce geste, cent fois répété, était inutile, car il ne transpirait pas ; le chergui asséchait tout. Jeannine releva le bas de sa robe de coton jusqu’aux hanches et s’assit sur sa culotte. À la vue des cuisses fuselées de sa compagne, Coulon apprécia l’accélération de son rythme cardiaque. Il tendit la main vers l’objet de sa convoitise et malaxa de ses doigts la chair chaude, tout en sentant le désir animer ses reins. Jeannine lui adressa un sourire auquel il répondit en accentuant la pression de sa main. Devant eux, Zimmeri accordait toute son attention à la route. Il avait déposé son tarbouche sur le siège, auprès de lui ; son crâne rasé de frais luisait comme une boule de billard. Seule Jeannine voyait son visage dans le rétroviseur ; les yeux s’abritaient derrière ses lunettes noires à monture dorée, le nez, très long, pointait sur une bouche sensuelle qui s’ornait d’une petite moustache en accent circonflexe. Quand il souriait, il découvrait des dents régulières dont la blancheur contrastait avec son teint bistre. Zimmeri n’avait guère parlé, au cours du voyage. Tout au plus s’était-il contenté de répondre – en bon français – aux questions que Coulon lui posait. Il conduisait bien, vite, en souplesse, en homme qui connaissait la route pour l’avoir faite, sans doute, des dizaines de fois.
Passé un virage, la Chrysler maintint une allure plus faible. Le compteur de vitesse rétrograda jusqu’au 20 km/h, puis la voiture obliqua dans une piste caillouteuse qui s’enfonçait dans un champ de pastèques. Un écriteau de bois fléché portait cette simple inscription : Sidi-Kbir.
La main de Coulon se fit fureteuse et Jeannine se déplaça légèrement sur le siège pour lui permettre une incursion plus aisée. La fatigue, la chaleur, la nouveauté, la crainte aussi de ce qui les attendait, exacerbaient leur désir. Jeannine ferma les yeux, s’abandonnant à la caresse de Coulon.
— Ici commence le domaine, dit Zimmeri en pointant le doigt vers un petit bois d’eucalyptus tourmentés par le vent.
Aussitôt, Coulon lâcha sa compagne et rectifia la position. Jeannine gémit faiblement. Ce qu’ils voyaient de part et d’autre de la voiture semblait s’étendre jusqu’à l’horizon, c’était une immense étendue de terre inculte où paissaient des centaines de moutons faméliques. Il n’y avait pour ainsi dire aucun mouvement de terrain, tout était plat. Très loin, ils distinguaient un marabout au-dessus duquel se balançait le plumet d’un palmier. Ce marabout était la seule construction à des lieues à la ronde.
— Où est la ferme ? demanda Coulon.
Zimmeri fit un geste vague en direction du nord.
— Plus loin. Six kilomètres.
Le silence retomba dans la voiture et celle-ci continua d’avancer à vitesse réduite sur la piste raboteuse. Jeannine ouvrit son sac et en sortit une petite glace dans laquelle elle se mira.
— J’ai l’air d’une folle ! dit-elle en faisant bouffer d’une main ses cheveux blonds.
— Mais non, tu es très bien.
— Oh ! toi, tu dis toujours ça !
— Parce que c’est vrai.
Elle sortit encore de son sac un tube de rouge à lèvres, un petit pot de crème, un poudrier, et entreprit de se remaquiller. Elle n’avait pas recouvert ses cuisses, mais Coulon ne tenta plus d’y toucher. Il savait que maintenant, sa seule beauté était en jeu, qu’elle ne lui permettrait plus la moindre familiarité. Cette coquetterie, d’ailleurs, n’était pas sans inquiéter Coulon. Comment Jeannine réagirait-elle à la vie du bled ? Ce n’était certes pas la première fois qu’il se posait la question. Avant de signer son contrat, il avait déjà mis Jeannine en garde contre les difficultés d’adaptation qu’elle pourrait connaître au Maroc, non pas dans une grande ville européenne comme Casablanca, mais à l’intérieur des terres surchauffées, inhospitalières, rébarbatives, livrées à une population qui s’inspirait encore du Moyen âge. Ces mises en garde, Jeannine les avait écartées. Mais alors, ils se trouvaient en Normandie, dans un haras où les étalons gambadaient tout à leur aise dans l’herbe grasse, et la perspective d’un changement radical était bien faite pour exciter l’enthousiasme de Jeannine, d’autant qu’il s’accompagnait d’un appréciable relèvement de salaire et d’espérances alléchantes. Ici, dans ce bled perdu, la question de savoir si Jeannine pourrait ou non s’acclimater se reposait avec une acuité plus vive.
Aux moutons avaient succédé des troupeaux de vaches étiques broutant une herbe rare. Des pique-bœufs perchés sur les bêtes restaient figés comme des girouettes. De loin en loin, des tourbillons de poussière rouge s’élevaient vers le ciel. La voiture approchait maintenant du marabout et l’on commençait à apercevoir, barrant l’horizon, une ligne sombre d’eucalyptus. Quelques minutes plus tard, Coulon voyait se détacher, contre les arbres, une construction blanche et carrée d’où s’élevait une épaisse fumée noire qui assombrissait le ciel.
— On arrive, dit Zimmeri, sans se retourner. C’est là.
La piste suivait maintenant une seguia dans laquelle coulait un mince filet d’eau boueuse où s’ébattaient des enfants nus. Jeannine, qui avait fini de se remaquiller, pressa la main de Coulon. Devant le spectacle qui s’offrait à sa vue, elle avait soudain besoin de sentir qu’elle n’était pas seule. La maison cubique, de plain-pied, avait un toit en terrasse. Une véranda grillagée la prolongeait sur sa face nord. Ses murs blancs, aveuglants, étaient troués de petites fenêtres protégées par des contrevents bleus. La ligne d’eucalyptus se trouvait loin derrière elle. Sous le soleil de midi, l’ombre des arbres ne la protégeait pas. Séparé d’elle par une trentaine de mètres de terrain nu, un immense hangar métallique servait à la fois d’entrepôt et de garage à tracteurs. La fumée noire qui s’élevait vers le ciel en se mélangeant aux tourbillons de poussière n’émanait pas de la maison, mais semblait prendre naissance derrière ce hangar. Plus la voiture approchait et plus ses occupants étaient pris à la gorge par son âcre odeur de laine brûlée et de chair rôtie. À l’exception d’un chien qui aboyait en courant derrière la Chrysler, aucun être vivant n’était en vue. Il semblait que cette ferme désolée fût abandonnée, que tous ses occupants fussent morts d’un étrange mal, et l’âcre odeur de la fumée était là pour étayer les plus macabres pensées.
La voiture stoppa devant la véranda. D’un geste machinal, Jeannine ramena sa jupe sur ses cuisses tandis que Zimmeri lui ouvrait la portière. Tant qu’ils avaient roulé, elle n’avait eu qu’une faible idée de la touffeur du chergui. En prenant pied sur le sol, elle eut l’impression d’entrer dans un four. Elle ouvrit tout grand la bouche pour prendre sa respiration et se sentit entraînée par Robert vers l’ombre de la maison, mais elle eut encore la présence d’esprit de lisser sa robe sur son ventre.
Une silhouette blanche se profila derrière le grillage à moustiques. La porte de la véranda s’ouvrit et Antoine Soccaldi s’encadra dans le chambranle.
— Bienvenue à Sidi-Kbir. J’espère que vous avez fait bon voyage ?
C’était un homme très grand et très sec, d’une soixantaine d’années, au visage ascétique surmonté d’une abondante chevelure poivre et sel. Ses yeux noirs brillaient d’un éclat à peine soutenable. Il ne portait qu’un short et une chemisette d’un blanc immaculé. Ses pieds étaient nus dans des sandales.
— Très bon voyage, merci, dit Coulon en lui serrant la main. Je vous présente ma femme.
Soccaldi se courba cérémonieusement devant Jeannine.
— Je suis ravi de vous connaître. J’aimerais que vous vous sentiez ici chez vous. Malheureusement, je ne puis vous offrir momentanément qu’un confort sommaire, mais tout cela s’arrangera par la suite. Entrez, je vous prie. Quelques rafraîchissements ne nous feront pas de mal.
Robert et Jeannine le suivirent dans la véranda où quelques fauteuils en rotin étaient disposés autour d’une petite table chargée d’un siphon, d’une bouteille de whisky et de trois verres. Il faisait à peine moins chaud dans cet abri qu’à l’extérieur, mais la pénombre octroyée par le grillage à moustiques donnait une illusion de fraîcheur.
— Vous n’aurez pas toujours aussi chaud, dit Soccaldi en invitant du geste ses hôtes à s’asseoir. Ce n’est pas de chance pour vous que le chergui se soit levé juste avant votre arrivée. Nous en aurons pour trois, six ou neuf jours. Après, le thermomètre tombera à trente-cinq degrés.
— Trente-cinq degrés ! s’écria Jeannine. Mais combien fait-il, maintenant ?
— La température oscille entre quarante-huit et cinquante sous abri, mais cela n’arrive que deux ou trois fois au cours de l’été. Vous ne m’en voudrez pas de ne pas être allé vous chercher moi-même au bateau ; je m’en réjouissais à l’avance, mais j’ai été pris, voici quarante-huit heures, d’un violent accès de paludisme qui m’interdisait de me déplacer. À ce propos, je ne saurais trop vous encourager à prendre de la quinine préventivement. Cela fait partie des usages. De même qu’il ne faudra pas oublier de vous munir d’un couvre-chef quand vous sortirez au soleil. Par ces températures caniculaires, les insolations ne pardonnent pas… Un peu de whisky ?
— Oui, s’il vous plaît. Avec beaucoup d’eau, dit Jeannine.
Soccaldi servit une forte ration d’alcool dans chaque verre. Tandis qu’il versait, sa main tremblait. Soudain, se tournant à demi, il appela :
— Aziza !
Presque aussitôt, une très jeune femme indigène parut. Elle était d’une grande beauté et s’était parée, sans doute pour la circonstance, de ses plus beaux atours. Sa longue robe brodée était serrée à la taille par une large ceinture tissée de fils d’or et d’argent. Aucun cheveu ne dépassait de sa coiffe, brodée elle aussi dans le même tissu. Seuls ses grands yeux noirs de gazelle étaient fardés et l’on ne voyait d’abord qu’eux dans son visage. Elle marchait pieds nus.
— Je vous présente Aziza, dit Soccaldi. C’est elle qui se charge de tous les soins du ménage. Elle comprend le français, mais le parle avec quelque difficulté. Dis bonjour, Aziza.
La jeune indigène sourit en tendant une main franche à Coulon, puis à Jeannine. Ses petites dents blanches, régulières, avaient l’éclat d’un collier de perles. Soccaldi lui adressa quelques mots en arabe, et Aziza rentra dans la maison.
— Elle est charmante, dit Jeannine. Quel âge a-t-elle ?
— Dix-sept ans, mais ça ne l’empêche pas d’être veuve. Je l’ai recueillie l’année dernière, quand son mari est mort. Les jeunes filles se marient jeunes, ici.
Jeannine et Robert échangèrent un regard médusé, mais déjà Aziza revenait, porteuse d’un seau à glace qu’elle posa sur la table avant de se retirer. Coulon la suivit des yeux en dodelinant de la tête.
— C’est à peine croyable ! murmura-t-il.
— Vous ne manquerez pas de sujets d’étonnement, rétorqua Soccaldi. Les coutumes marocaines sont bien faites pour surprendre le métropolitain qui débarque, mais vous verrez qu’elles sont très attachantes et que vous vous y ferez vite. Voilà personnellement quarante ans que je vis ici et je n’envisagerais pas pour tout l’or du monde d’aller mourir ailleurs. C’est une vieille tige 1 qui vous parle.
— Il y a quarante ans que vous êtes là ? demanda Coulon d’une voix chargée d’émotion.
— Oui, mon cher. C’est un bail, hein ? J’ai toujours vécu sur ce domaine. En 1927, j’ai commencé par le défricher. Ça m’a pris trois ans. Ensuite, il a fallu l’irriguer pour le rendre propre à la culture. Je n’ai pas toujours été l’homme prospère que vous voyez. J’ai travaillé de mes mains, j’ai moi-même tenu le mancheron de la charrue, car les machines agricoles n’existaient pas encore au Maroc, à cette époque. Naturellement, aucune femme n’a jamais consenti à m’épouser. Je vivais à la mode indigène dans une Khaïma 2 et je couchais sur la dure. Si j’allais jusqu’à vous dire que c’était le bon temps, vous ne me croiriez pas, n’est-ce pas ? Mais j’ai gardé une certaine nostalgie de ces débuts. C’est sans doute que je suis devenu un vieil homme ressassant.
— Vous me rappelez mon père, dit Jeannine en souriant. Il a commencé à se prétendre vieux quand il avait quarante ans.
— Ce n’est pas une question d’âge, mais d’usure. Je n’aime guère évoquer mes maux, mais je me sais fini. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai cru bon de m’adjoindre un gérant. Quoi qu’il en soit, et si vous le voulez bien, nous commencerons à parler travail ce soir à la fraîche. De cette façon, vous aurez l’après-midi pour vous installer. J’ai fait presser les travaux de votre futur logement, mais celui-ci ne sera pas prêt à vous recevoir avant deux mois. En attendant, je vous ai fait aménager une chambre ici même. Zimmeri a déjà dû y transporter vos bagages. Voulez-vous la voir tout de suite ?
— Volontiers, dit Jeannine en se levant.
Les deux hommes l’imitèrent et Soccaldi entra le premier dans la maison, suivi de ses hôtes.
Robert et Jeannine découvrirent sur leur droite une petite salle à manger sombre et dépouillée dans laquelle une table était dressée pour trois convives. La pièce suivante était la chambre de Soccaldi, que le maître des lieux mentionna pour mémoire. Face à celle-ci se trouvait une porte qu’il ouvrit.
— Vous voilà chez vous, dit-il en s’effaçant pour les laisser entrer.
La chambre était tout juste assez grande pour contenir un lit à deux places, une armoire de bois blanc et une petite table bancale sur laquelle reposaient une cuvette et un broc. Les murs étaient peints à la chaux, les contrevents de l’unique fenêtre, soigneusement clos. Sur un tabouret placé à la tête du lit trônait une lampe à pétrole d’un modèle ancien, auprès d’une grosse boîte d’allumettes de cuisine.
Jeannine retint un haut-le-corps en entrant dans cette chambre. Le mobilier ne se contentait pas d’être simple, il était laid. Un entrelacs de lignes violettes et jaunes ornait le couvre-lit, et le sol était recouvert d’un granito qui évoquait un pâté de tête ; des lézardes fissuraient les murs tandis qu’un bon mètre carré de plâtre était tombé du plafond, découvrant les solives.
— Le lit est fait, dit Soccaldi, mais peut-être préférerez-vous, pendant quelques nuits, coucher à même le sol. Je ne vous cache pas que c’est ce que je fais par temps de chergui. Et si vous voulez vous doucher, c’est à l’extérieur. Suivez-moi.
Tout en lui emboîtant le pas, Jeannine pinça la main de Robert. Celui-ci interpréta ce geste comme un signal de détresse, mais se garda de rien exprimer. Ils franchirent à la queue leu leu une petite porte qui ouvrait sur une courette cimentée, couverte par un treillis de roseaux d’où tombait un semblant d’ombre. C’était la façade sud de la maison, la plus chaude. La courette était fermée sur deux côtés par une construction basse en « L », percée de quatre portes. L’une d’elles donnait accès à la cuisine, la seconde à la chambre d’Aziza, la troisième à ce que Soccaldi venait d’appeler la douche. C’était un minuscule réduit, au plafond duquel était fixée une pomme d’arrosoir. De cette pomme d’arrosoir pendait un cordon que l’on devait tirer pour ouvrir l’eau et maintenir tiré pendant tout le temps de la douche. Un tabouret était placé au centre du réduit pour permettre à l’usager de prendre patience, car l’eau coulait lentement. Soccaldi expliqua, non sans satisfaction, qu’il avait bricolé lui-même cette installation, avec l’aide de Zimmeri. L’ennui, dit-il, était qu’ils avaient été obligés de placer le réservoir d’eau – un fût de deux cents litres – sur la terrasse, exposé aux ardeurs du soleil, et que l’eau, par conséquent, coulait chaude, parfois brûlante.
— Mais on peut espérer la trouver presque fraîche, conclut-il, si l’on se douche avant le lever du soleil.
Pour Jeannine, qui avait pourtant l’habitude de se lever tôt dans sa Normandie natale, ce n’était là qu’une piètre consolation. Aussi fut-elle sur le point de défaillir quand Soccaldi ouvrit la quatrième porte.
— Ici, les lieux d’aisance, dit-il sans paraître s’apercevoir de l’ironie de son expression.
Un simple trou était percé dans le sol cimenté mais, pour l’heure, ce trou était bouché par une planche.
— N’oubliez surtout pas de remettre la planche en place, après emploi, dit Soccaldi. Elle empêche les cafards de se répandre dans la maison… Eh bien voilà, vous avez tout vu pour l’instant. Ce soir, je vous ferai visiter votre future demeure, ajouta-t-il en tendant le doigt vers une bâtisse en construction située à mi-chemin du hangar. Si tout va bien, nous coulerons la dalle la semaine proch…
Soccaldi fut pris d’une violente quinte de toux due à l’âcre fumée noire qu’un instant le chergui avait rabattue vers la courette.
— D’où vient cette fumée ? demanda Coulon tandis qu’ils se dépêchaient de rentrer dans la maison.
— Les moutons qu’on incinère, expliqua Soccaldi en guidant à nouveau ses hôtes vers la véranda. Nous connaissons depuis huit jours une épidémie de sang de rate, ou de charbon, si vous préférez. Quatorze de mes bêtes sont déjà mortes en cet espace de temps.
— Elles n’étaient pas vaccinées ?
Soccaldi reprit place dans son fauteuil en rotin et but une gorgée de whisky pur.
— Je m’y suis pris trop tard. En fait, quand mes premières bêtes sont mortes. Jamais encore un tel malheur ne s’était abattu sur le domaine, et je dois avouer que je n’envisageais pas qu’il puisse arriver. Je suis trop vieux, trop fatigué maintenant pour mener à bien une exploitation de cette envergure. Songez que pour les seuls moutons, j’ai dix-huit cents têtes de bétail Depuis une semaine, le vétérinaire vient tous les jours pour les vacciner. L’opération exige qu’on marque chaque bête au bleu dès qu’elle est passée entre ses mains, pour être sûr de ne pas vacciner deux fois le même animal. C’est long, coûteux et fastidieux. Et vous n’ignorez pas que la vaccination se fait en deux temps, séparés par un intervalle de quinze jours. Dans deux semaines, donc, il faudra recommencer, et Dieu sait combien de bêtes seront mortes dans ce laps de temps.
— Mais pourquoi faut-il brûler les bêtes mortes ? demanda Jeannine. Est-ce qu’on ne peut pas se contenter de les enterrer ?
— Non, c’est impossible. Les spores du charbon se conservent pendant très longtemps à l’état de vie latente dans les sols où ont été enterrées les bêtes. Or les vers de terre ramènent à la surface les spores qu’ils prennent en profondeur, et celles-ci contaminent les plantes qui poussent et que les animaux viennent brouter. Parmi ces plantes se trouvent fréquemment des chardons qui lèsent les muqueuses des animaux en ouvrant la porte à l’infection. M. Coulon sait sans doute à quoi s’en tenir sur ces champs maudits.
— Je n’ai jamais eu l’occasion d’en connaître, mais je n’ignore pas les soins qu’il faut prendre quand la maladie se manifeste.
— Est-ce qu’elle se communique à l’homme ? demanda Jeannine.
— Oui, mais seulement à ceux qui sont en contact direct avec les bêtes. Les tanneurs, les pelletiers sont quelquefois atteints. C’est pour cette raison que je dois veiller à ce que mes ouvriers ne conservent pas la peau des moutons morts avant de les incinérer. Dans ce pays, les peaux de mouton sont d’une bonne valeur marchande et certains de mes hommes ont déjà essayé de récupérer celles des bêtes mortes sans se rendre compte du danger que cela représente… Encore un peu de whisky ?
D’un commun accord, Jeannine et Robert repoussèrent l’offre.
— En ce cas, dit Soccaldi en se levant, je crois que nous pouvons passer à table.


1 Vieux Marocain.

2 Khaïma

2
Au cours du déjeuner, Soccaldi fit à lui seul presque tous les frais de la conversation. Il était intarissable sur le sujet du charbon. On sentait que c’était là sa préoccupation dominante et qu’il avait acquis dans les derniers huit jours une somme considérable de connaissances sur les symptômes et les effets de cette maladie. Tandis qu’ils en étaient encore aux hors-d’œuvre – salade de tomates et sardines à l’huile – il expliqua minutieusement à Jeannine d’où la maladie tenait son nom. Généralement, sa première manifestation était l’apparition au cou, à la face ou aux pattes, d’une pustule maligne débutant par une petite tache rouge qui démangeait la bête et qui se transformait rapidement en une ampoule de la grosseur d’une noix, transparente et remplie de sérosité. Bientôt, cette ampoule se rompait, formant d’abord une croûte jaunâtre qui ne tardait pas à « charbonner ». La bête mettait une dizaine de jours à mourir, généralement d’asphyxie, dans de violentes souffrances accompagnées de vomissements et de diarrhées sanguinolentes.
Quand, après cela, Aziza apporta sur la table un ragoût de mouton à la forte odeur de suint, Jeannine ne parvint pas à retenir la nausée qui lui monta aux lèvres. Très pâle, elle se leva, prétextant la fatigue du voyage, pria Soccaldi de l’excuser. Une main plaquée sur la bouche, elle se retira dans sa chambre, referma violemment la porte et s’adossa au battant, les yeux clos, les bras ballants, dans l’attitude abandonnée d’une femme fourbue.
Elle attendit que les battements de son cœur se fussent calmés pour prendre le parti de se dévêtir. Versant alors l’eau du broc dans la cuvette, elle s’aspergea abondamment le visage et le corps avant de se coucher, nue, sur le lit, sans même prendre la peine de se sécher. Finies les illusions ! Elle savait à quoi s’en tenir, maintenant, sur le confort de Sidi-Kbir . Elle savait qu’elle avait été folle de suivre Robert dans cette aventure. C’est pourtant elle qui avait insisté pour l’accompagner, c’est elle qui avait eu l’idée de se faire passer pour sa femme, pensant, à juste titre d’ailleurs, que le vieux Soccaldi ne s’embarrasserait pas de leur demander les preuves de leur union. Car elle aimait Robert, elle se savait aimée de lui, tout en restant consciente du fait que l’éloignement aurait risqué de les séparer pour toujours. Et cette perspective-là était la plus affreuse de toutes celles qui s’étaient présentées à elle. Robert lui était aussi indispensable que l’air qu’elle respirait. Un jour viendrait sans doute où sa femme accepterait le divorce. Alors Jeannine deviendrait Mme Robert Coulon et la plus heureuse des épouses. Pour atteindre ce but, elle était prête à tout, même à souffrir mille morts dans ce qu’elle appelait déjà l’enfer de Sidi-Kbir . Elle supporterait la chaleur, les moutons charbonneux, les cafards, le paludisme, elle ne renoncerait pas.
La porte allait s’ouvrir et Robert entrerait, et Robert la verrait nue sur le lit. Cela seul comptait. Dans les instants qui suivraient, s’escamoterait le décor hideux de leur chambre, s’anéantiraient les regrets, les griefs, pour céder la place, toute la place au bonheur d’aimer.
Jeannine se tournait et se retournait sur son lit. L’eau avait instantanément séché sur son corps, et la sueur ne parvenait pas à humecter sa peau. Quand la porte s’ouvrit, elle se trouvait debout devant la table de toilette, les mains plongées dans la cuvette. Elle se tourna vers Robert en essuyant ses mains à ses hanches et lui adressa le sourire d’une femme heureuse.
— Pardonne-moi, chéri, dit-elle. C’est à cause de ce mouton…
À deux pas d’elle, il détailla son corps en hochant la tête. Ses lèvres bougèrent à peine.
— Je sais.
Soccaldi l’avait fait boire à table, sous prétexte de lui faire goûter les crus du pays. N’étant pas habitué à la richesse capiteuse des vins marocains, il regrettait maintenant ses excès qui lui mettaient une barre au-dessus des yeux et lui donnaient une curieuse sensation de flottement. Comme il restait immobile devant la porte, Jeannine vint à lui et plaqua sa poitrine sur la sienne en l’enveloppant de ses bras.
— Nous nous y ferons, dit-elle, tu verras. Bien sûr, ce n’est pas exactement ce à quoi je m’attendais, mais il me suffit de te savoir là, près de moi, pour me sentir heureuse. Je te promets de ne pas être un poids pour toi, je ferai tout pour t’aider. Tu vois, c’est comme si nous étions sur une île déserte, ici, livrés à nous-mêmes. On s’organisera, on jouera les Robinson. Quand j’étais gosse, j’adorais ça.
— Et tu te feras aussi aux ragoûts de mouton ?
Elle enfouit le visage au creux de son épaule, sans répondre. Généralement, dans ces cas-là, il lui caressait les cheveux ; cette fois, il la repoussa ; sans brusquerie, mais il la repoussa. D’une voix enfantine, elle demanda :
— Tu ne veux pas de moi ?
— Plus tard, Jeannine. Ce soir, à la fraîche, comme dit Soccaldi.
Il se passa une main sur les yeux et dit encore :
— J’tiens plus debout.
— Couche-toi.
Il se mit à défaire les boutons de sa chemise.
— Je vais d’abord essayer la douche.
Jeannine sauta sur le lit où elle s’assit, les genoux dans ses mains, et le regarda se déshabiller. Elle savait qu’il lui en voulait d’avoir quitté la table, de s’être soustraite à la première épreuve, parce qu’il l’avait mise en garde, parce qu’elle l’avait assuré qu’elle saurait surmonter les obstacles.
— Je te promets que ça ne m’arrivera plus, dit-elle.
— Nous verrons… Tu ne défais pas les valises ?
— Tout de suite ?
— Autant s’installer dès maintenant.
— Comme tu voudras.
Elle se releva et le regarda évoluer dans la chambre, vêtu de son seul slip, à la recherche d’une serviette. La vue de son long corps bronzé aux muscles saillants, à la poitrine recouverte d’une toison blonde, lui évoquait les images de ses lointains ancêtres Vikings. Il trouva la serviette et quitta la chambre.
À peine eut-il poussé la porte qui donnait accès à la courette que la touffeur lui coupa le souffle comme un direct au plexus. Il ferma les yeux en s’efforçant de réunir assez de courage pour faire les quelques pas qui le séparaient de la douche, mais il connut, en les rouvrant, un nouveau choc. Sur le seuil de sa chambre, Aziza était agenouillée, complètement nue. Elle avait plongé la tête dans un seau d’eau et lui présentait sa croupe, inconsciente du regard qui se posait sur elle. Il resta fasciné dans l’encoignure de la porte, sans oser bouger de crainte d’attirer l’attention de la jeune femme. À deux, trois, quatre reprises, il la vit plonger la tête dans le seau et la relever, comme si elle était en prière. Quand elle se dressa sur ses jambes, il eut tout juste le temps de rouvrir la porte et de se dissimuler derrière elle, le cœur battant. Ses genoux tremblaient sous lui. Il attendit de se ressaisir et, renonçant à sa douche, décida d’aller rejoindre Jeannine.
Celle-ci avait commencé de vider une valise et les vêtements traînaient pêle-mêle à même le sol et sur le lit. Elle releva la tête quand il entra.
— Tu ne t’es pas douché ?
— La cour est brûlante. Je n’ai pas pu placer un pied devant l’autre.
Il s’approcha d’elle et, l’obligeant à se redresser, la prit dans ses bras.
— Tout compte fait, dit-il, je crois que les forces me reviennent.
Elle grimaça un sourire.
— Je te préfère comme ça.
D’une main, il souleva le couvre-lit, sans égard pour les vêtements qui l’encombraient, et découvrit les draps. De l’autre, il bascula Jeannine sur le lit.
— Les valises peuvent attendre, non ?
— C’est aussi mon avis, chéri.


Zimmeri cumulait à la ferme les fonctions de « caporal » et de chauffeur. C’était l’homme de confiance d’Antoine Soccaldi, en quelque sorte, son chef du personnel. Chaque samedi, il était chargé de la paie des ouvriers ; c’est lui qui, tous les matins, à cinq heures, sonnait le rappel des travailleurs pour leur intimer leurs tâches, et c’est encore lui qui les soignait quand ils se blessaient, car il avait été infirmier dans l’armée. Deux ou trois fois la semaine, il conduisait un chargement de pastèques ou de melons au marché de gros de Fès. Il débattait la vente du bétail, activait la main-d’œuvre, comptait aux ouvriers leurs rations de grains… Bref, dans tous les domaines, il était l’homme de la situation. Aussi voyait-il d’un assez mauvais œil la prise de pouvoir de Robert Coulon, et s’il n’en montrait rien, du moins ressassait-il intérieurement sa rancœur. Soccaldi lui avait bien dit que rien ne serait changé pour lui, mais il n’en croyait pas un mot. Le nouveau venu tiendrait rapidement à assurer son autorité, à prouver ses compétences, à mettre son nez dans ses comptes, et lui, Zimmeri, se verrait obligé de jouer serré s’il voulait continuer comme par le passé à arrondir ses mois. Mais il était heureusement assez fataliste pour ne pas se laisser aller au découragement, et assez retors pour espérer trouver des solutions à son problème.
À six heures du soir, très exactement, il se tenait prêt, au volant de la jeep, à faire faire le tour du domaine aux trois roumis . 1 La fumée noire, mordicante, continuait de s’élever derrière le hangar, cependant que le chergui brassait encore des masses d’air chaud saturé de poussière qui asséchait les muqueuses et gonflait les paupières.
Quand le couple et Soccaldi sortirent de la maison, Zimmeri mit le moteur en route. Tous trois étaient coiffés de chapeaux de paille défraîchis. Jeannine portait un blue-jean délavé qui la moulait étroitement tandis que Coulon, à l’exemple de Soccaldi, avait adopté le short. Le couple prit place à l’arrière de la jeep et Soccaldi s’assit à l’avant, près de Zimmeri. Celui-ci démarra aussitôt.
— Nous allons d’abord passer par le douar 2 , dit Soccaldi en pointant le doigt en direction du hangar. J’emploie quarante-cinq ouvriers qui vivent là avec leurs familles. En tout, cela fait deux cents personnes. Zimmeri est leur moquadem 3 , c’est lui qui règle tous les problèmes les concernant.
La jeep venait de contourner le hangar ; la fumée à l’odeur de laine brûlée se faisait de plus en plus épaisse. Elle s’élevait d’une tranchée creusée non loin de là et dans laquelle deux hommes s’apprêtaient à balancer un nouveau mouton. Jeannine se mit à tousser tandis que Zimmeri appuyait sur l’accélérateur pour échapper plus vite à l’atmosphère empuantie. La jeep se fraya alors un passage dans une piste étroite, creusée d’ornières, qui serpentait à travers un vaste champ de maïs. On apercevait déjà, non loin de là, et en partie caché par les graminacées, le village indigène essentiellement composé de noualas 4 pressées les unes contre les autres. Bientôt la piste s’élargit ; la jeep, sortant du champ de maïs, déboucha sur une petite place en bordure du village sur laquelle jouaient de jeunes enfants en haillons, dont l’un courait en poussant devant lui une jante rouillée de bicyclette.
— Arrête-toi là, dit Soccaldi.
Zimmeri stoppa la jeep à l’ombre d’un épais buisson de nopals dont les raquettes ornées de fruits rouges se découpaient sur le fond de ciel comme une sculpture abstraite. Tandis que le « caporal » restait au volant, Soccaldi et le couple mirent pied à terre. Les trois roumis luttèrent alors contre le vent chaud qui cinglait pour s’approcher d’une noria autour de laquelle tournait sans désemparer un mulet aveugle. La bête était reliée par une barre de bois au tambour fixé à la partie supérieure d’un puits dans lequel plongeaient des godets reliés à une chaîne sans fin. En tournant, le mulet actionnait cette chaîne ; les godets qui descendaient vides dans le puits remontaient pleins d’eau, et cette eau se déversait dans une seguia qui alimentait un bassin.
Soccaldi expliqua que c’était là l’unique source d’eau potable du domaine.
— Le mulet est vraiment aveugle ? demanda Jeannine.
— Non, on lui a simplement bouché la vue. Sans ça, il refuserait de tourner indéfiniment autour de ce puits. Mais j’en ai connu qu’on aveuglait exprès pour faire ce travail.
— C’est criminel !
— Les mulets qui subissent ce sort sont généralement vieux. C’est ça ou l’abattage.
— Ils préféreraient peut-être se laisser abattre…
Soccaldi eut un geste qui voulait dire : « Qui le sait ? » et Jeannine sentit que Robert lui pinçait le petit doigt pour l’empêcher de pousser plus avant cette conversation.
Ils s’avancèrent jusqu’au bassin où se déversait la seguia. Deux femmes étaient occupées à y puiser de l’eau à l’aide d’un seau. Une troisième, qui ne devait pas avoir plus de vingt ans, portait un bébé sur le dos ; la tête renversée par-dessus l’épaule droite de la jeune mère, l’enfant tétait. De sa main gauche, la femme soulevait son sein pour l’aider, tandis que de son bras droit replié dans le dos, elle rehaussait le postérieur du bébé. Quand les trois roumis s’approchèrent, elle cessa de soutenir son fardeau pour leur tendre la main, et la bouche de l’enfant lâcha le sein qui retomba lourdement sur le ventre. Soccaldi échangea quelques mots avec elle en arabe, et la jeune mère, en riant, dévoila des dents usées.
Ils firent ensuite une brève incursion dans le village qui n’était peuplé, à cette heure, que par les femmes. Toutes étaient occupées à quelque besogne. Les unes pétrissaient la pâte des kesras 5 , d’autres activaient le feu de leur canoum 6 à l’aide d’un soufflet, en y faisant griller des épis de maïs, d’autres encore pilaient des grains de blé dans des mortiers de cuivre.