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Un Château en Bohême

De
240 pages
François Novacek, ancien journaliste d'investigation devenu détective privé, se rend à Prague sur les traces d'un écrivain français disparu lors d'un voyage de repérage.
Dans cette ville où tout semble à la fois curieux et habituel, Novacek va se trouver confronté à une réalité déroutante.
Son enquête sur le passé récent du pays et sur les méthodes de l'ex-Union des écrivains va croiser sa propre histoire, celle d'un père ancien résistant sous l'occupation nazie devenu footballeur de haut niveau, et qui parvint à fuir en 1952 lors de la grande vague des procès staliniens.
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couverture
 

Didier Daeninckx

 

 

Un château

en Bohême

 

 

Denoël

 

Didier Daeninckx est né en 1949 à Saint-Denis. De 1966  à 1975, il travaille comme imprimeur dans diverses entreprises, puis comme animateur culturel avant de devenir journaliste dans plusieurs publications municipales et départementales. En 1983, il publie Meurtres pour mémoire, première enquête de l'inspecteur Cadin. De nombreux romans noirs suivent, parmi lesquels La mort n'oublie personne, Lumière noire, Mort au premier tour. Écrivain engagé, Didier Daeninckx est l'auteur de plus d'une quarantaine de romans et recueils de nouvelles.

 

Le pouvoir est prisonnier de ses propres mensonges et c'est la raison pour laquelle il doit falsifier le passé, le présent et le futur.

 

VACLAV HAVEL

Le Théâtre et le Pouvoir

La dédicace

Une fille au pied de chacun des arbres de la forêt, depuis la frontière en venant de l'ancienne Karl-Marx-Stadt. Des brunes, des rousses, des punks, cuisses découvertes, l'espoir aux lèvres. Les ombres mêlées des troncs et des jambes striaient l'asphalte avant que leur reflet ondule sur le capot de la Safrane. Il avait dû freiner plusieurs fois en catastrophe à cause d'un type qui avait enfin fait son choix. La fille se baissait vers la fenêtre, la minijupe à l'horizontale, la portière s'ouvrait : « Bienvenue en République tchèque... », on se mettait d'accord sur les termes du marché, et le couple disparaissait dans les sous-bois. Tous les dix kilomètres un pétrolier bâtissait son aire de distribution, et les fanions des raffineurs claquaient au vent froid d'automne. Frédéric Doline prit la direction de Hradec Kralové. Il longea les champs au repos de la plaine de Polabi, traversant une infinité de villages déserts frileusement recroquevillés autour de leur clocher rénové. Il profita d'un arrêt devant une pompe « bleifrei » pour téléphoner à sa femme. Le répondeur lui renvoya sa propre voix.

– Vous êtes bien au numéro que vous avez demandé, mais il n'y a personne. Laissez un message, on ne manquera pas de vous rappeler.

Il attendit le signal sonore.

– Salut, Nina, c'est encore moi. Je suis près de Nova Paka, en Tchéquie... Rentre vite, j'ai hâte d'entendre ta voix. Je te rappelle plus tard... Je t'embrasse...

Doline s'arrêta sur les bords de l'Elbe pour manger une portion de porc en sauce dans une salle d'auberge dont les fenêtres hautes dominaient les eaux grises du fleuve. Dans la pièce contiguë un orchestre répétait un programme de danses paysannes, et les serveurs slalomaient entre les tables en épousant le rythme des instruments. Il s'autorisa une bière au dessert et reprit la route, vaguement gai. Dès que la voiture parvenait au sommet d'une colline, la radio captait une station française... Bribes d'informations, éclats de pubs, refrains en friture... La nuit tombait quand il parvint aux confins des monts Sudètes. La Safrane quitta la route principale et s'engagea dans un chemin de terre, en direction des faubourgs d'Ostrava. La boue des ornières giclait sur le pare-brise. Quelques centaines de mètres avant les cités ouvrières un autre chemin, plus large, ondulait sur le flanc d'une butte puis plongeait droit dans une cuvette. Frédéric Doline le prit en première, prudent. Il actionna le lave-glace et découvrit les installations abandonnées de la mine à ciel ouvert. Il contourna une large flaque d'eau et vint se garer près du chevalement. Le claquement de la portière fit sursauter un couple de corneilles juchées sur le toit éventré de la salle des pendus. Doline prit un dossier dissimulé dans le compartiment de la roue de secours et le glissa dans un sac plastique. Il effectua quelques pas sur le carreau de la mine. L'air froid l'obligea à frissonner, après la chaleur sèche du voyage. Il remonta le col de son pardessus et alluma une cigarette. Une rafale de vent fit grincer un panneau au-dessus de sa tête, STARIK II, apportant dans son sillage le bruit caractéristique d'un moteur de l'Est.

Le break Wartburg, lancé à pleine vitesse, tressautait dans les fondrières, dérapait sur les rails tracés par les camions-bennes. Il fonça droit dans la mare faisant jaillir des gerbes d'eau sombre avant de s'immobiliser près de la Safrane. Un homme d'une cinquantaine d'années engoncé dans un manteau de laine s'extirpa de la voiture tandis que son passager restait immobile. Il se baissa pour prendre un attaché-case posé sur le siège arrière et s'avança en direction de Frédéric Doline, le visage illuminé par un formidable sourire. Tout d'abord Doline ne le reconnut pas et recula de quelques mètres. Pokorne le comprit instinctivement. Il souleva le chapeau avachi qui lui masquait le front, découvrant un crâne aussi lisse qu'une boule de cuivre. Doline sourit à son tour. Il se débarrassa de son mégot d'une pichenette et vint se prêter à l'accolade de Pokorne. Le chauve le repoussa doucement pour l'observer.

– Tu as l'air d'être en pleine forme... Tu n'as pas changé depuis le temps...

– Ça ne fait que quatre ans...

– Oui, mais quatre longues années... Tu as fait bon voyage ?

– Il ne faut pas se plaindre, je suis parti de Paris hier après-midi... J'ai dormi à Gera. C'est de l'autoroute pratiquement tout le long.

Pokorne souleva l'attaché-case à la hauteur de ses yeux puis le tendit à Doline.

– Tout ce que tu as demandé est là-dedans... Il y a beaucoup de paperasses inutiles... Je n'ai pas eu le temps de trier...

– Il vaut toujours mieux en avoir trop que pas assez...

Frédéric Doline libéra les serrures de l'attaché-case pour compulser les documents, les cassettes. Pokorne plongea la main dans la poche de son manteau et en sortit un mince volume de la collection « Sueurs du Futur ». Il le brandit à la manière d'un Garde rouge.

– Les Moissons du Diable... C'est pas mal comme titre... C'est le Colonel qui se l'est procuré. Ça lui ferait plaisir d'avoir une petite dédicace...

Doline ouvrit le coffre de la Safrane pour y ranger la mallette, posa un pied sur le rebord du pare-chocs et se servit de son genou comme écritoire. Il courba la tête. La plume du Mont-Blanc traça les lettres du nom du Colonel sur la page de garde, sous le titre. Pokorne fit semblant de regarder par-dessus son épaule. Sa main se dirigea une nouvelle fois vers la poche de son manteau. D'un geste précis il appuya le canon du revolver sur la nuque de l'écrivain. La détonation dispersa les corneilles. Il savait que le coup était mortel, mais il assura le contrat en logeant une seconde balle dans la tempe de Doline. Il se baissa pour arracher le stylo des doigts crispés de sa victime, ramassa le sac plastique puis le livre maculé de sang et de terre qu'il jeta dans le coffre de la Safrane. Une excavatrice se mit en marche, à l'autre extrémité de la mine. La machine vint buter contre une montagne de charbon et les dents du bulldozer commencèrent à creuser la masse de minerai. La matière emplit les godets du tapis roulant qui se dressait vers le ciel. Les poches de minéral commencèrent à se déverser, recouvrant le corps de Doline et la Safrane. Deux heures plus tard le site de Starik II avait repris son aspect initial. À un détail près : la montagne de charbon s'était insensiblement rapprochée du carreau de la mine...

Le break Wartburg roulait tranquillement vers Prague. Jaroslav avait pris le volant. C'était un homme d'une trentaine d'années au visage anguleux, inexpressif. Il conduisait en silence, gardant la voiture bien en ligne. Pokorne avait incliné le siège. Il ressentait toujours le besoin de dormir après un travail de ce genre : c'était là sa façon de décompresser. La Lancia bleue les dépassa à la sortie d'Olomouc alors qu'ils ne l'attendaient plus. Le klaxon miaula, réveillant le tueur en sursaut. Les feux de détresse clignotèrent dans la nuit. Jaroslav vint garer la Wartburg sur un petit parking bordé par d'immenses silos en béton. Il posa la main sur la poignée mais Pokorne fut plus rapide.

– Bouge pas de là, et évite de regarder...

– Pourquoi, il y a quelque chose à voir ?

Pokorne contourna le capot de la Wartburg pour venir se placer près de la portière avant de la Lancia. La vitre fumée s'abaissa jusqu'à la moitié du visage du Colonel. Le tueur entendit la voix sans voir les lèvres d'où elle sortait.

– Alors, vous avez tout ?

Pokorne montra le sac plastique de Doline.

– Très bien... Le coffre est ouvert...

Pokorne s'inclina tandis que la vitre remontait. Il déposa tous les documents à l'arrière de la Lancia qui repartit aussitôt en projetant des gravillons sur la carrosserie du break. Ses feux arrière furent avalés par le premier virage.

Caisse et caddie

François Novacek s'arrêta quelques instants devant les tables du soldeur de livres. Une pile de Balladur à prix réduit masquait un exemplaire des Mémoires de Lacenaire dans l'édition Plasma. Une rareté en état parfait. Dix francs. Le libraire lui tendit sa découverte enveloppée dans un sac d'un rose pareil à celui des sex-shops. Novacek donna sa pièce en songeant qu'il aurait pu avoir le bouquin à moitié du prix s'il avait osé discuter. Il se consola en se disant qu'un Lacenaire ne se marchande pas, qu'au mieux il se vole. Il reprit sa marche le long des boutiques du centre commercial et dut par deux fois retirer la main d'un vendeur de fringues en manque qui s'accrochait à sa manche. Le Salengro se trouvait en contrebas, au débouché de l'escalier roulant. Il vint s'asseoir au fond de la salle sous le tableau du résultat des courses, comme convenu. Il terminait son second café quand elle prit place à côté de lui.

– François Novacek ?

Il leva les yeux sur une jeune femme d'une trentaine d'années habillée d'un jean, d'un blouson et perchée sur des talons d'une demi-douzaine de centimètres.

– Lui-même. Vous êtes Nathalie Brehier, je suppose...

– Oui... Vous avez l'air surpris...

– J'avais de vieilles idées sur les huissiers de justice...

– Vous êtes toujours d'accord ?

– Je ne serais pas là sinon : je ne mets jamais les pieds dans ce genre d'endroit. Dès que je rentre dans le parking, je suis déjà en hypoglycémie... C'est phobique... Vous prenez quelque chose ?

– Je préférerais que nous y allions maintenant... Je me sens un peu nerveuse moi aussi.

– Prenez mon bras et n'oubliez pas que pendant une heure vous êtes ma femme.

Ils se dirigèrent vers la partie du centre commercial décorée en rue parisienne. Réverbères en plastique, arbres de même matière, faux bancs... Ne manquaient que les sans-domicile-fixe effondrés sur leurs matelas de cartons. Nathalie engagea une pièce de dix francs dans le monnayeur du caddie et ils partirent à l'assaut des têtes de gondole de l'Euro-Market. Deux vigiles taillés sur le modèle de Schwarzenegger, en uniforme de paras commandos, surveillaient l'entrée des cohortes de ménagères et de retraitées. Un autre faisait les cent pas devant les caisses, tiré par un molosse à la gueule verrouillée par une muselière. Ils franchirent le barrage humain puis le tourniquet électronique. Novacek commença à jeter dans le chariot des marchandises prises au hasard des rayonnages. Pâtes alimentaires, sucre, eau minérale, riz rescapé de Somalie, plaquettes de chocolat. En levant la tête il repéra une caméra planquée dans le gril, entre une gaine d'aération et un collecteur de fils électriques. Il amena le caddie dans le champ, et prit un air de conspirateur pour faire glisser la vitre du présentoir à l'aide d'une clef de voiture et se saisir d'une cassette de jeu vidéo, « Super Mario Land IV ». Il arracha la pastille piégée collée sur l'emballage avant de mettre le jeu dans la poche intérieure de sa veste. Au cours du quart d'heure qui suivit, ils dénichèrent trois autres caméras et s'emparèrent en direct d'un appareil photo Konika, d'un rasoir électrique Braun, ainsi que d'un flacon d'eau de toilette Drakkar. Ils se présentèrent à la caisse centrale et déposèrent leurs achats officiels sur le tapis roulant tout en observant à la dérobée les conversations secrètes des vigiles dans leurs walkies-talkies. Le type au chien commença les manœuvres d'approche quand la caissière appuya sur la touche commandant l'addition. Ses deux collègues délaissèrent le filtrage de l'entrée pour effectuer une subtile opération de bouclage des possibles issues. Novacek tendit un billet de deux cents francs. Il eut à peine le temps d'encaisser sa monnaie que la meute fondait sur eux.

– Qu'est-ce qu'il vous arrive ? J'ai payé...

L'un des deux Terminator lui broyait l'épaule tandis que l'autre tenait Nathalie en respect.

– Suivez-nous sans faire de scandale... Nous voulons juste procéder à un contrôle de vos achats...

Novacek protesta pour la forme, s'attirant un sourire condescendant de la part du dresseur.

– Vous n'avez rien à craindre, si vous avez la conscience tranquille...

Ils remontèrent le long des péages à bouffe, épiés par des centaines d'yeux. Des regards qui disaient « Tant mieux », des regards qui disaient « Tant pis ». Moitié-moitié... Ils traversèrent les réserves sous escorte réduite, poussant leur caddie, contournant des murs de boîtes de lessive, des montagnes de serviettes hygiéniques, évitant les mouvements imprévisibles des transpalettes. On les fit enfin entrer dans un algéco posé au milieu de l'entrepôt. Un homme se balançait dans un confortable fauteuil de direction tout en observant la batterie de petits écrans disposés devant lui. Il leva la tête, furtivement, puis tapa du bout des doigts sur le plateau de son bureau.

– Videz vos poches, s'il vous plaît...

– Je ne comprends pas, vous faites erreur...

Pour toute réponse l'homme se contenta d'appuyer sur la touche d'un magnétoscope. Novacek et Nathalie apparurent sur l'écran, en noir et blanc. Ils filaient à toute vitesse au milieu des rayons, la position accélérée leur donnant des allures de « Charlot au magasin ». Le surveillant commentait leurs déplacements.

– Un jeu Nitendo, un Konika, un rasoir Philips ou Braun, du parfum... Je peux appeler les flics et vous faire fouiller si ça ne suffit pas...

– Très bien...

Novacek posa les objets sur le bureau.

– Je vous jure que c'est la première fois... Je ne sais pas ce qui m'a pris... Je ne me rendais pas compte...

– Vous faites quoi dans la vie ?

Novacek baissa la tête et répondit du bout des lèvres.

– Professeur de français...

– Bravo ! Et vous ?

– On est mariés, et je travaille dans le même lycée...

– Vous savez que vous pouvez être révoqués si une affaire comme celle-là vient devant les tribunaux... On ne plaisante pas avec la morale au ministère de l'Éducation nationale...

Il allongea la main vers le téléphone, décrocha et composa un numéro.

– Je vous en supplie.. Je suis prêt à tout payer... Même le double du prix si ça reste entre nous...

Le surveillant se tourna vers le vigile appuyé contre la porte de l'algéco.

– Qu'est-ce que tu en penses, Jérôme ?

– Il y en a en gros pour mille cinq cents francs... Si tu leur mets une amende de deux mille balles, je crois qu'on est dans la norme...

Le scruteur de vidéos ramena les objets volés vers lui et les fit tomber dans le tiroir de son bureau.

– Vous avez entendu ? Deux mille francs et on n'en parle plus...

Novacek sortit une liasse de billets de deux cents francs de son portefeuille. Il les tendit au surveillant qui vérifia le compte.

– Si vous voulez, vous pouvez partir par la sortie du personnel, c'est plus discret...

Novacek prit ses courses, dans le caddie. Nathalie était restée devant le bureau.

– Qu'est-ce que vous attendez ?

– Il n'y a pas de reçu ?

Les deux hommes se mirent à rire et la poussèrent dehors.

 

Un escalier aux parois de béton, pisseux, menait aux parkings. Ils l'empruntèrent, le nez bouché, se retenant de respirer jusqu'à la suffocation. Un ascenseur permettait d'accéder à la face civilisée du centre commercial. Ils émergèrent à l'opposé de l'Euro-Market, près d'un camelot qui découpait un casque de moto en lamelles pour prouver que les performances de ses couteaux sud-coréens étaient imbattables. Des gens tendaient des billets de cent francs pour acquérir la collection complète, et Novacek se demanda s'il leur arrivait souvent de mettre du casque intégral au menu. Ils marchèrent jusqu'au Salengro. Trois adolescentes surmaquillées se chamaillaient autour du juke-box. L'une d'elles calma le jeu dès qu'elle vit Novacek entrer dans le café.

– Alors ?

– Alors c'est exactement comme vous me l'aviez dit, Malika... Ils m'ont extorqué deux mille francs pour étouffer l'affaire. J'étais avec Mlle Brehier... Elle est huissier de justice. Elle a tout enregistré.

– Qu'est-ce qu'il va se passer pour eux ?

Nathalie s'était assise pour remplir un formulaire et demander à Novacek d'y apposer sa signature.

– Je crois que ça va leur coûter très cher...

La plus petite des trois, Patricia, la fixa intensément. Sa voix traînante était un véritable passeport pour toutes les banlieues.

– On se fout du fric, il n'y a pas que ça dans la vie... Ils doivent subir comme on a subi... Pour les saletés qu'ils nous ont obligé à faire... Ce sont des dégueulasses...

Malika, soudain honteuse de se souvenir, tapa sur l'épaule de Patricia puis se tourna vers Novacek.

– Tais-toi s'il te plaît... Qu'est-ce qu'on doit faire maintenant ?

Novacek pointa le doigt vers Nathalie.

– Il faut que vous alliez voir les flics ensemble avant que ces deux salauds ne se soient débarrassés des billets... Tous les numéros sont notés là, sur le formulaire... Ils auront du mal à s'en sortir...

Malika l'approuva d'un mouvement de la tête.

– Vous ne venez pas avec nous ?

Il prit affectueusement la main de la jeune femme dans les siennes.

– Non... Ils m'aiment tellement au commissariat qu'ils sont capables de m'accuser de vol à l'étalage simplement pour avoir le plaisir de profiter de ma présence !

– On vous doit combien, pour tout ?

Novacek toussa en regardant le bout de ses chaussures.

– Vous me remboursez les deux mille francs, quand vous les aurez récupérés...

Il les salua et, avant de partir pour un périple qui devait le conduire à l'autre bout de Paris, il descendit aux toilettes. Un type larmoyant, bloqué dans la niche qui sert habituellement de cabine téléphonique, négociait sa réadmission au foyer conjugal. Il suffisait de ramasser deux phrases au passage pour être certain qu'il promettait plus qu'il ne pouvait tenir. Novacek s'installa devant l'urinoir et baissa la fermeture Éclair de son pantalon en levant les yeux au plafond. Son regard se stabilisa sur une inscription à moitié effacée : « La vie est une maladie sexuellement transmissible. » Il se dit qu'il n'avait pas tout à fait perdu son temps en venant faire ses courses à Euro-Market.

Sayonara

Il était un peu moins de midi quand la Volvo de Novacek commença la traversée du carrefour Stalingrad-Jaurès. L'une des voies de circulation était neutralisée pour permettre à un détachement d'ouvriers d'installer les échafaudages autour des piliers du métro aérien. Un panneau annonçait un programme de consolidation des structures métalliques. Ça tenait debout depuis près d'un siècle, sans encombre, mais ils choisissaient l'heure du déjeuner pour être sûrs de bloquer un maximum de pigeons... Novacek tua le temps en observant le manège des dealers de crack autour de la rotonde de Ledoux et sur l'esplanade qui longeait le bassin de la Villette. Il lui fallut près de vingt minutes pour franchir les cent derniers mètres. La récompense se présenta sous la forme d'une place en or juste devant la devanture de Chez Cordier. Il ouvrit la porte, ses sacs plastique au bout des bras, et s'arrêta net. Une cinquantaine de Japonais occupaient les chaises et les banquettes du vénérable troquet de quartier. Un type aussi sérieux qu'un prêtre bouddhiste magnétoscopait les mains de Louise occupées au rituel de la préparation des casse-croûte. Coupe longitudinale de la demi-baguette, enduit au beurre, pose du jambon et calage aux cornichons... Juste à côté, sur le coin du zinc, Fernand dosait en pastis un impressionnant alignement de verres à haut col. Novacek s'accouda devant lui.

– Qu'est-ce qu'il t'arrive ? Un mariage dans la famille...

– Arrête, François, t'es pas drôle... Il paraît qu'un type, au Japon, m'a signalé comme étant le bistrot parisien type...

– Tu devrais être content...

– Le problème c'est que c'est écrit dans un guide qui a été tiré à un million d'exemplaires... Une sorte de Gault et Milou du Soleil levant !

– Millau, pas Milou...

– C'est du pareil au même... Tu sais comment on dit « merci » en japonais ?

– Je crois que c'est « sayonara »... Sinon, quoi de neuf ?

– Pas grand-chose... Ah si au fait ! Il y a quelqu'un qui est venu pour toi il y a à peu près une heure... Une femme...

– Tu lui as demandé son nom ?

– Oui, mais elle n'a pas voulu le laisser. Elle a dit qu'elle repasserait en début d'après-midi.

– Sayonara, Fernand... Louise, je te dépose ça dans la cuisine...

– C'est quoi ?

– J'ai fait des courses... Du sucre, de la farine, de l'eau... Un peu de tout...

– Tu me diras combien je te dois...

– Deux cent mille. Tout rond.

– Tu parles en yens, je présume...

– Non, en chacal.

Novacek refit un crochet par la salle pour passer dans le couloir de l'immeuble. Il grimpa les marches à la volée, s'arrêta au premier, et tendit l'oreille vers la porte d'Alain. Les jeux de midi battaient leur plein Lucien Jeunesse reposait sa question rouge sur Inter. « Qu'est-ce qu'un brigadier quand il ne s'agit pas d'un grade ? » Novacek reprit son ascension vers le deuxième et entra dans le studio qui lui servait de bureau. Il appuya sans même y réfléchir sur la touche de lecture du répondeur et vint se placer contre la fenêtre. Il ne se lassait pas du spectacle de la station aérienne et pouvait rester des heures, immobile contre la glace, à regarder le passage des métros sur les rails courbes qui s'enfonçaient en pente douce vers Colonel-Fabien.

– Bonjour. Vous êtes en communication avec le répondeur de François Novacek, détective privé. N'hésitez pas à laisser un message, j'interroge cet appareil régulièrement.

La bande magnétique livra trois maigres tonalités puis ce fut le silence suivi d'un vieux message de Nadège : « Salut, Marlowe, j'ai deux heures de coupure à midi, si tu veux... » Il mit fin à la lecture et se força à remettre de l'ordre dans les dossiers qu'il avait gardés de son passage dans le journalisme d'investigation, « Les sectes scientifiques », « Le solidarisme flamand », « La filière du sang noir, Haïti-Zaïre », « La tentation terroriste », « Rouges-bruns, la piste russe »... Il en ouvrit un et relut avec nostalgie l'accroche d'un de ses papiers :

 

TÊTE DE SKIN

 

par François Novacek

 

Récit d'une immersion de trois mois dans les milieux « skin » de la banlieue parisienne. Quand Rocker rime avec Hitler...

Il rangea la coupure de presse en entendant des claquements de talons dans l'escalier. La sonnette retentit. Deux coups brefs. Il tira la porte et dévisagea la femme en chapeau qui se tenait sur le palier. Elle était aussi crispée que tous ceux qui atterrissaient là et avait certainement autant envie d'entrer que de se foutre à l'eau.

– François Novacek ?

Il s'effaça pour la laisser entrer et lui montra le fauteuil face à la fenêtre. Il la reconnut quand elle ôta son chapeau et que sa chevelure rousse roula sur ses épaules. Son cœur se rappela à son bon souvenir.

– Nina ! Mais qu'est-ce que tu viens faire ici ?

Elle vint se blottir contre lui et posa sa tête sur sa poitrine.

– François, j'ai besoin de toi...

Elle se tut un instant et il comprit qu'elle pleurait. Il passa son bras sur ses épaules.

– Il faut absolument que tu m'aides...

– Si tu m'expliquais ce qu'il t'arrive, je pourrais peut-être te répondre...

Il l'avait connue quand il avait commencé à travailler à Libération. C'était une des « historiques » de la fabrication, une de celles qui caviardaient les textes des journalistes de « ndlc » rageurs. Elle tutoyait July lors de la conférence du matin, et se souvenait de toutes les couleuvres qu'il lui avait fallu avaler pour passer des tribunaux populaires de Bruay-en-Artois à la célébration de tous les nouveaux records de la Bourse. Quand l'informatique avait digéré son boulot, elle s'était résignée à une reconversion en iconographie, mais elle avait lâché en cours de route et disparu de la circulation.

– Qu'est-ce que tu es devenue depuis tout ce temps ?

– Je suis descendue dans le Sud, près du Ventoux. J'ai bossé pour une petite boîte de communication de Carpentras. Tu te rappelles, ça ne marchait jamais très bien avec les mecs...

– Raconte pas d'histoires...

– Je veux dire que ça ne durait jamais longtemps... Là-bas j'ai rencontré un type bien... Frédéric Doline. Il donnait un coup de main pour rédiger les textes... Dès qu'il avait un peu de temps devant lui, il écrivait des bouquins... On s'est mariés. J'ai une fille de trois ans... Océane...

– C'est pour elle que tu es là ?

– Non, pour lui... Il a disparu depuis un mois. En Tchécoslovaquie...

– Ça n'existe plus...

– En République tchèque... En ce moment nous devrions être tous les trois en Italie, à Rome, pour la sortie d'un de ses livres chez Berludetti...

Elle se remit à pleurer et chercha une contenance en fouillant dans son sac. Elle en sortit un livre à la couverture bleue barrée d'un bandeau rouge « Prix Lovecraft 1994 ».

– Tiens, c'est le dernier paru...

Elle planta une longue cigarette entre ses lèvres, la déplanta.

Folio policier
 
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GALLIMARD

5, rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07

www.gallimard.fr
 
 
© Éditions Denoël, 1994. Pour l'édition papier.
© Éditions Gallimard, 2013. Pour l'édition numérique.

Didier Daeninckx

Un Château en Bohême

François Novacek, ancien journaliste d'investigation devenu détective privé, se rend à Prague sur les traces d'un écrivain français disparu lors d'un voyage de repérage.

Dans cette ville où tout semble à la fois curieux et habituel, Novacek va se trouver confronté à une réalité déroutante.

Son enquête sur le passé récent du pays et sur les méthodes de l'ex-Union des écrivains va croiser sa propre histoire, celle d'un père ancien résistant sous l'occupation nazie devenu footballeur de haut niveau, et qui parvint à fuir en 1952 lors de la grande vague des procès staliniens.

Cette édition électronique du livre Un Château en Bohême de Didier Daeninckx a été réalisée le 03 septembre 2013 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070408269 - Numéro d'édition : 139377).

Code Sodis : N52421 - ISBN : 9782072468698 - Numéro d'édition : 241966

 

 

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage.