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Un gentilhomme français sous les tropiques pendant la colonisation

De
170 pages

Arnaud de la Manelle de Claiveaux conçut le projet d’exercer son métier de médecin au Gabon. Après ses études à l’Ecole de Santé des armées de Lyon, il fut affecté au Congo-Brazzaville, dans un village au cœur de la forêt équatoriale. Idéaliste et humaniste par nature, il désirait édifier une œuvre durable en éveillant la conscience des populations locales et en les aidant à se développer suivant l’idéal des philosophes français des Lumières.
Mais à cause de l’hostilité des représentants de la France, qui rejetaient et combattaient un tel idéal et ses intentions humanistes, Arnaud de la Manelle connut plusieurs affectations et déboires au cours de sa carrière dans les différents territoires de l’Afrique noire ; ainsi que des amours passionnées en Asie. En vertu de ses difficultés, pourrait-il rester fidèle à ses idéaux et aller jusqu’au bout de ses projets ?


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-58320-8

 

© Edilivre, 2013

Chapitre premier
L’histoire d’une famille

La demeure de la famille de la Manelle de Clairveaux était un genre de château composé d’un mur épais flanqué de tours garnies de créneaux et de meurtrières, à l’instar des bâtisses du Moyen-âge. Le tout était entouré d’un large et profond fossé qui rendait toute effraction difficile aux intrus. À l’intérieur de cette enceinte, il y avait une place publique assez spacieuse où se situait une ancienne petite chapelle. Cette demeure était construite sur une colline au pied de laquelle coulait une rivière dans la commune de Clairveaux-Les-Lacs. C’était une grande et haute maison à triples niveaux sous des combles imposants entièrement aménagés au XIXe siècle, avec goût et ostentation. On accédait au cœur de l’enceinte par un élégant portail à grille, précédé d’un pont-levis qui traversait un canal entourant cet ensemble. Le toit de la demeure avait une forme conique, élancée, surmonté d’un lanterneau. Une grande forêt meublait le vaste espace domanial. L’habitat comptait environ douze grandes pièces, hormis l’aile de la maison réservée aux personnels domestiques.

La famille de la Manelle de Clairveaux avait fait fortune au Gabon au milieu du XIXe siècle. Jacques de la Manelle, le dernier fils d’une nombreuse famille de douze enfants, dont la moitié était morte en bas âge, avait l’aventure dans la peau. Très tôt, il comprit qu’il n’avait aucun avenir ni dans sa famille, à cause de la pauvreté de ses parents, lesquels étaient de petits agriculteurs, ni même en France. Certes, sa famille était issue d’une aristocratie datant du XVIIIe siècle ; mais c’était une branche morte. Son grand-père avait été déshérité pour avoir fait acte de rébellion contre les codes de sa famille qui mariait ses enfants à d’autres familles d’aristocrates. Lui avait choisi d’épouser une roturière par amour, laquelle lui avait été fidèle jusque dans son infortune et sa misère crasse.

Il décida donc de partir à l’aventure très loin de chez lui. Sans un sou, à partir de quinze ans environ, il traversa à pied une partie de la France. Au cours de cette aventure pédestre, il rencontra des fortunes parfois heureuses, parfois douloureuses. Le long de sa route, il loua ses bras aux paysans pour se nourrir. De temps en temps, il volait de quoi s’alimenter pendant quelques semaines. Il prit soin de dormir entre les branches accueillantes des arbres car les dangers étaient permanents : les bandits de grands chemins qui n’hésitaient pas à violer, à tuer ; les loups etc.… Bon an, mal an, il se retrouva à Bordeaux. C’était une ville florissante grâce au commerce triangulaire auquel les riches familles bordelaises participèrent activement. Telle était, d’ailleurs, l’origine de leur fortune qu’elles employèrent à édifier des bâtisses somptueuses, des hôtels particuliers opulents etc. On disait même que l’importance de son port en dérivait, car de Bordeaux les bateaux marchands desservaient le monde entier, notamment les pays côtiers africains sous occupation française.

Jacques de la Manelle de Clairveaux travailla au port jusqu’à dix-huit ans. Même s’il était encore mineur, il mentit sur son âge n’ayant aucun papier d’identité et réussit à se faire embaucher comme matelot à bord d’un navire marchand. Après un mois de navigation, il débarqua à Libreville, au Gabon, cité fondée en 1849 par des esclaves affranchis. Au bout de quelques mois d’errance au cours desquels il ne dédaigna pas d’exécuter toutes sortes de travaux pour survivre, il finit par être embauché par un riche marchand d’origine grecque.

À cette époque, les Grecs faisaient une rude concurrence aux Français en Afrique équatoriale, notamment au Cameroun et au Gabon. Papadoupoulos, un riche commerçant grec qui l’avait employé comme commis dans ses magasins, avait une fille unique dont la mère était morte en couches. Cette jeune fille, désœuvrée, s’ennuyait chez elle et son père ne lui laissait guère de liberté. Elle ne pouvait ni se mêler aux activités de son père, ni même sortir pour se divertir avec les jeunes personnes de son âge. Devenue adolescente, puis une très belle jeune fille brune aux yeux d’amande, à la chevelure abondante tombant jusqu’aux fesses, son père avait des liens intimes singuliers avec elle et un empire sur son âme. D’où son penchant à la mélancolie. Papadoupoulos s’employait à écarter vertement tous les jeunes gens, en particulier grecs, qui tournaient autour de sa fille Hélène ; ce qui expliquait sa tendance inconsciente et constante de la mettre à l’abri, à domicile, de tout regard étranger à la famille. Mais il ne put l’empêcher de sauter au cou de ce jeune et bel homme que son père venait d’embaucher et qui avait à peu près le même âge qu’elle.

Après plusieurs tentatives agressives pour casser les liens entre sa fille et Jacques de la Manelle, Papadoupoulos consentit du bout des lèvres au mariage d’Hélène et de son employé. Malgré le mariage de sa fille, il était toujours si présent qu’il gênait la vie de ce jeune couple. Jaloux de son gendre, dès que celui-ci était absent, il tentait d’avoir accès à sa fille, comme auparavant. Elle ne pouvait pas toujours résister au désir intense d’accouplement de son père. Aussi, elle dut confesser à son mari le secret de l’amour irrésistible que son père lui vouait. Jacques de la Manelle, qui soupçonnait cette relation incestueuse, en était horrifié. Mais il ne pouvait rien faire qu’Hélène n’ait décidé. Cependant, ne supportant plus d’être l’objet des assauts de son père et craignant de tomber enceinte, elle demanda à ses domestiques gabonais de l’empoisonner.

Après sa mort, le couple devenait ses seuls héritiers. Un premier fils naquit et fut prénommé Auguste Florent Aurélien.

La concurrence sur les matières premières telles que l’ivoire, le bois d’ébène, la culture d’hévéa pour fournir les usines Michelin en France etc, entre Français et Grecs était toujours tendue et rude. En outre, Jacques de la Manelle était considéré comme étranger parmi la communauté grecque qui le soupçonnait d’avoir fait empoisonner son beau-père pour s’emparer de ses biens. Aussi, le couple était-il l’objet de toutes sortes de tracasseries de la part de ses membres, lesquels travaillaient à faire péricliter la position dominante, en matière de commerce, de l’entreprise Papadoupoulos. C’est pourquoi, pour se soustraire à ces contraintes quotidiennes, le couple décida de rentrer en France. Il vendit tous les biens aux commerçants Grecs à un prix très avantageux, avec le concours d’un avocat qui défendait les intérêts des membres de la communauté française au Gabon. Jacques et Hélène de la Manelle de Clairveaux embarquèrent sur un paquebot de luxe, en première classe. Au terme de quelques semaines de navigation, ils débarquèrent à Marseille. Jacques de la Manelle revint sur les terres de ses pères pour y créer une entreprise industrielle de transformation de bois. Ils eurent trois autres enfants : Yves-Alexandre, Diane-Paule et Jean-Marie-Eloï.

Auguste Florent Aurélien de la Manelle de Clairveaux hérita de l’entreprise familiale. Comme elle était florissante, il n’eut pas beaucoup de peine à faire un gros emprunt aux Banques, qui lui avaient accordé toute leur confiance, pour racheter la part de ses deux frères et de sa sœur. Il investit une partie de cet emprunt dans la transformation de l’entreprise afin de la rendre plus performante. Par la suite, elle compta jusqu’à cent employés ; autant dire qu’il était devenu le seul grand employeur de sa région. Il se maria à Jeannette Rose-Marie des Claudes, une fille d’aristocrates décadents et désargentés. Mais elle était hautaine et fière de son rang. Sa famille avait perdu son prestige dans la région après avoir pris des risques inconsidérés pour gagner beaucoup d’argent en très peu de temps. Il s’agissait d’affaires foireuses avec des banquiers suisses œuvrant pour le compte de l’une des maffias italiennes. Après son mariage en grande pompe, Auguste Florent Aurélien de la Manelle acquit une vieille demeure à un prix dérisoire. Elle était mise en vente aux enchères à la suite de la débâcle financière des anciens propriétaires. Il la fit entièrement rénover en lui donnant l’allure d’une maison bourgeoise des nouveaux riches de la fin du XIXe siècle et dont la majeure partie d’entre eux avait fait fortune en Afrique noire ou en Amérique.

Le jeune couple eut six enfants dont quatre garçons et deux filles. L’aîné, Jean-Noël de la Manelle fit de hautes études de commerce à H.E.C. de Paris. Aussitôt après sa formation, il fut embauché par une grande entreprise d’import-export où il connut une brillante carrière. Il réussit même à se hisser au sommet de la hiérarchie en devenant le Président Directeur Général de cet établissement.

Brun aux yeux noirs et vifs, de taille moyenne comme sa mère, cheveux courts, Jean-Noël de la Manelle avait une allure plutôt sportive. Il était séducteur et manifestait une très forte appétence pour les femmes ; autant dire pour les aventures sans lendemain. Au début de sa carrière, le projet de mariage ne lui effleurait nullement l’esprit. Il était bien dans son état de jeune cadre dynamique qui, très vite, était à l’aise financièrement et il s’en contentait. Le fils cadet de la Manelle, Arnaud suivit des études à l’Ecole des services de santé des armées de Lyon. Comme il figurait parmi les premiers reçus au concours en tant que major de sa promotion, il eut le choix des Ecoles de Médecine. Il était aussi grand que son père, brun aux yeux bleus foncés ; il était considéré, selon les canons esthétiques courants, comme un beau jeune homme séduisant et agréable à regarder.

Il avait hérité aussi du tempérament de son père : ouvert aux autres, souriant, de belle nature ensoleillée, bienveillant. Il faisait preuve de courtoisie, spontané dans ses rapports quotidiens avec autrui. Bref, un certain humanisme profondément ancré en lui l’inclinait en permanence à établir des liens honnêtes avec les autres. Ceux qui le connaissaient ou qui le fréquentaient insistaient, en parlant de lui, sur sa délicatesse et sa distinction ; donc, un homme résolument respectueux d’autrui. Le troisième enfant de la famille était une fille. Elle s’appelait Claire-Michelle de la Manelle. Élégante et belle, très tôt elle avait fait preuve d’esprit déluré. Elle était effrontée comme sa mère. Elle voulait vivre de façon libre et ne supportait aucun code astreignant, aucun genre de vertu morale. On la considérait comme une fille intrigante et arrogante, à l’image de sa mère. Mais elle n’avait pas une tête bien faite comme ses frères et sa sœur. Néanmoins, elle avait réussi à obtenir un diplôme de comptable et exerçait ce métier dans une administration locale.

Quant au quatrième enfant de la famille, il s’appelait François-Jacques de la Manelle. Il fit des études de Droit Constitutionnel à l’Université de Lyon. Comme il soutint une brillante thèse de doctorat dans cette spécialité, il resta dans cette même université comme enseignant, puis il parcourut rapidement les échelons jusqu’à devenir, très jeune, professeur d’Université. Plutôt châtain aux yeux marrons, François-Jacques était gringalet et timide, un peu renfermé sur lui-même. Il manifestait un caractère de notaire, c’est-à-dire sans l’enthousiasme ni l’élégance, voire la puissance d’exister dont font preuve les natures épanouies. Très enclin au sens textuel de l’écrit, il pensait que toute sa vie y gisait et que tel était le sens de son existence. Rien d’autre ne l’épanouissait que le fait de lire et commenter le Droit. C’était tout le contraire de son frère cadet Auguste-Pierre de la Manelle. Celui-ci avait des traits physiques qui évoquaient le type de la Grèce antique, à la fois bien fait et altier par tempérament. Il aimait la bonne chère et exprimait intensément le plaisir de vivre.

Puisqu’il aimait bien vivre et qu’il était foncièrement matérialiste, il choisit de faire des études courtes et pratiques. Certes, comme il faisait montre d’un sens pragmatique précoce, son père lui-même lui conseilla vivement de faire des études de gestion des entreprises afin de le seconder dans les affaires familiales. Et il était presque destiné à y poursuivre toute sa carrière dans l’intérêt de la famille. La dernière fille du couple de la Manelle s’appelait Marie-Madeleine. C’était une fille très douce et tendre. On la trouvait gentille, attentive aux autres. Faite d’une bonne nature, elle témoignait toujours d’un sentiment de générosité à l’égard des autres ; quelque chose comme une inclination à l’oblation absolue. Elle fit des études de philosophie à Paris V-Sorbonne et de théologie à l’Institut Catholique de cette même ville, au terme desquelles elle rentra dans les ordres, plus précisément dans la congrégation religieuse des Sœurs de l’Immaculée Conception.

Auguste-Florent-Aurélien et son épouse aimaient beaucoup recevoir des amis ou des membres de leur famille respective ; ce qui lui permettait de connaître de manière concrète cette catégorie sociale française de la nouvelle aristocratie en situation de décadence par rapport à l’émergence et au dynamisme de la bourgeoisie. Celle-ci ne se prévalait d’aucun rang supérieur, en vertu de la naissance qui autorisait à classer d’office même des individus dégénérés, crétins ou imbéciles au rang des meilleurs êtres humains. Bien au contraire, la bourgeoisie comptait parmi ses rangs des entrepreneurs d’importance capitale. Ceux-ci avaient réussi dans leurs affaires, parfois en partant même de la plus basse extraction de la société ; autant dire sans moyens financiers initiaux. Certes, parmi les capitaines d’industrie d’aujourd’hui, figuraient des aristocrates. Mais ils se distinguaient de la nouvelle génération d’aristocrates, celle qui avait acquis ses titres de noblesse au XIXe siècle notamment. Dans les vieilles aristocraties, il y avait un sens éminent du devoir dans la gestion des affaires familiales pour le compte de tous leurs membres. En plus, elles ne faisaient pas toujours preuve d’arrogance ni de mépris à l’égard des autres catégories sociales. Tel n’était pas le comportement ordinaire de la nouvelle aristocratie dont la conduite la plus répandue l’assimilait au comportement des nouveaux riches.

Le couple ne dédaignait pas non plus de recevoir les membres de la haute administration locale pour être informé des questions de la diplomatie secrète. On murmurait en effet qu’une seconde guerre mondiale, qui risquait d’être encore plus atroce et plus terrifiante que la précédente (1914-1919), était en cours de préparation. Pendant ce temps, les hommes politiques continuaient à mentir au peuple en lui donnant toutes les assurances sur sa sécurité. Le peuple devait continuer à travailler, à s’abrutir dans toutes les activités qui ne permettaient pas de penser. Il lui fallait surtout payer ses impôts pour faire vivre l’Etat. Le peuple, au début du XXe siècle, s’endormait sur un duvet de lauriers. Car les questions majeures de la société étaient du ressort du gouvernement qui lui disait avoir la maîtrise de la situation présente. Dans la famille de la Manelle de Clairveaux, on était insouciant ; et les réceptions à la gentilhommière, « Les Charmes », étaient grandioses et fastueuses. Le personnel domestique, toujours de blanc vêtu, était sous la conduite d’une gouvernante, Melle Agathe Delay, rigoureuse, certes, mais respectueuse de tous suivant l’éthique de la famille de la Manelle. Le salon était presque aussi étendu que tout le rez-de-chaussée de la maison. La cuisine, le magasin de stockage des denrées alimentaires occupaient le Nord de la demeure ; et la buanderie était située du côté Sud. Une porte aux dorures discrètes, attenante à la cuisine, donnait accès à l’immense cave pleine de champagne et autres vins de diverses origines et divers âges. Ces délicieux breuvages étaient achetés aux enchères, parfois dans les foires des producteurs, parfois livrés à domicile par les viticulteurs eux-mêmes. Quand la famille se déplaçait dans une région de France productrice de vins, Auguste-Florent-Aurélien de la Manelle acquérait des bouteilles chez divers vignerons afin d’enrichir sa cave.

La gouvernante, Melle Agathe Delay, avait institué un art de la table qui consistait à empiler les assiettes les unes sur les autres, en fonction du nombre de mets à servir, et qui étaient aussitôt débarrassées au fur et à mesure de leur usage. Elle disposait d’une clochette posée à côté de sa main droite pour signaler aux serveurs la fin de chaque plat. Une telle étiquette de table déplaisait singulièrement aux aristocrates de la nouvelle génération, préférant voir le personnel domestique faire des va et vient durant tout le repas. Mais la gouvernante avait gardé ces manières d’un précédent emploi dans une famille bourgeoise. En outre, elle tenait au respect du personnel domestique chargé du service des repas. Les vins, de très haute qualité, étaient toujours assortis aux saveurs et à la nature des mets, si bien que l’on aimait venir honorer la table de cette famille. Au premier étage, il y avait une grande salle servant de lieu de digestion et de dégustation de diverses sortes d’alcools, de cigares et autres plaisirs post-repas. De cette pièce, on avait une vue ample sur le salon et ses boiseries dorées, ses suspensions de cristal, ses meubles de style ancien Régime et 1er Empire.

La famille Auguste Florent Aurélien de la Manelle aimait beaucoup voyager. Le couple fit découvrir à leurs enfants toute l’Europe pour leur apprendre à connaître les différents peuples européens, lesquels n’avaient pas le même niveau de vie. Certains gardaient encore, au fond de leur âme, des haines et des rancœurs qui remontaient au Moyen-âge à l’égard d’autres peuples jugés responsables de grands dommages infligés à leurs ancêtres. Il voulait que ses enfants apprennent tout cela et, en dépit de ces différends, qu’ils sachent ouvrir leur esprit aux autres. Il entendait les rendre sensibles à la différence humaine. Comme il savait que son père avait fait fortune au Gabon, où lui-même était né, il n’appréciait guère le mépris qui était de bon aloi et courant à l’égard des Africains. D’ailleurs, il avait tendance à considérer que ceux qu’on appelait racistes, et qui étaient, à ses yeux, des têtes creuses, l’étaient par ignorance. Car la connaissance éclairée des hommes à l’égard des autres était nécessairement l’indice d’une bonne intelligence mutuelle.

Il pensait que des membres de cet ensemble de peuples avaient participé activement à la construction de l’histoire contemporaine de la France en prenant part massivement à la première guerre mondiale. Beaucoup d’entre eux y avaient laissé leur vie, loin de leur pays d’origine, pour le triomphe et la gloire de la France. Si les Allemands se moquaient naturellement d’eux, il pensait que cela se concevait fort bien : ils ne supportaient pas le fait que des Africains aient pu contribuer à leur défaite ; eux qui se considéraient comme une race au-dessus de tous les peuples de la terre. C’était donc une humiliation infligée à la race supérieure par une race qu’ils regardaient comme inférieure et même comme des « sous-hommes », si une telle expression avait un sens. « La croyance n’institue rien de réel » faisait-il remarquer à certains de ses convives. En revanche, au regard de leur sang versé pour la patrie française, censée être la leur aussi au moment des recrutements forcés dans les territoires, les Français n’avaient pas le droit de les imiter. « On ne peut nier le fait historique qu’ils avaient contribué à nous rendre victorieux. Quel Français de bon sens pourrait-il nier cette réalité sans faire preuve de mauvaise foi ? » Il insistait souvent sur ces faits historiques. Auguste Florent Aurélien n’hésitait pas à parler de devoir de mémoire vis-à-vis de tous ces peuples dont la France occupait les pays.

Le couple de la Manelle de Clairveaux aimait surtout emmener leurs enfants en Grèce afin de connaître le pays d’origine de leur grand-mère. Il voulait éveiller leur esprit à la curiosité intellectuelle et les instruire du fait que la Grèce est l’une des sources majeures de la civilisation occidentale. Par la visite des vestiges du passé, toujours en ruines malgré les efforts de conservation et même de rénovation, qui représentaient de fastueuses et glorieuses civilisations antiques, Auguste Florent Aurélien de la Manelle voulait enseigner à ses enfants le sens de la précarité des choses humaines, des changements profonds de l’Humanité elle-même. Il leur disait qu’il n’y avait rien de grand, ni de prestigieux qui puisse résister au temps, ni au devenir aléatoire de l’histoire des civilisations humaines. Or, la civilisation grecque, puis la civilisation romaine se pensaient éternelles. « Où sont-elles aujourd’hui ? Se demanda-t-il. Que sont devenues la grandeur et la magnificence des œuvres de leurs brillantes civilisations ? » Il se posait toutes ces questions, les yeux fixés sur le Parthénon délabré. Ses enfants observaient en silence le même édifice que leur père. Comme il semblait absorbé dans ses pensées, personne n’osait le déranger. Puis il se mit à murmurer si fort qu’il était parfaitement audible par son épouse, qui se tenait à quelques pas d’eux. « Que deviendrait notre civilisation européenne demain – qui est un futur prochain – quand le temps, le cours de l’Histoire humaine aurait décidé autrement de son sort ? » Puisque Jeannette Rose-Marie était peu curieuse de ces faits du passé, elle avait hâte de quitter ces lieux où le soleil généreux d’Athènes, à certaines saisons de l’année, était impitoyable pour les personnes sensibles à la chaleur. Malgré son large chapeau dont elle se servait comme une ombrelle, elle suffoquait sous l’effet de la chaleur torride ; aucun zéphyr à l’horizon pour l’en délivrer.

La vie des enfants de la Manelle se passait à la gentilhommière sous de meilleurs auspices. Mais, comme tous les enfants humains, malgré le haut rang social et économique de leurs parents, et le niveau intellectuel distingué de leur père, ils étaient assujettis aux manifestations de leur nature brute : ils n’avaient pas échappé aux conditions polissonnes, libidinales de leur âge. Qu’on naisse riche, pauvre, malheureux, diable, ange, noir jaune ou blanc, rien ne change à la manière de découvrir la nature primaire que les êtres humains et les animaux ont en partage. Les enfants de la Manelle apprenaient ensemble les mystères, les curiosités ou étrangetés des labyrinthes de leur corps que les adultes s’employaient à leur cacher. Sur l’initiative de la plus effrontée, Claire-Michelle, ils faisaient des concours de pets. Auparavant, chaque fois qu’elle se relâchait devant ses frères et sa sœur, elle ne manquait pas de dire à haute voix : « J’ai pété ! ». Ce contact sans fard qu’elle entretenait avec son corps ne plaisait nullement à Arnaud, ni non plus à Marie-Madeleine. Plus que son frère Arnaud, celle-ci éprouvait un grand malaise par rapport à son corps. Très tôt, après avoir compris qu’elle était fort différente de sa sœur et même de ses frères, elle disait toujours à sa mère ou à sa nourrice : « Pourquoi j’ai cette plaie en bas de moi ? ». La nourrice fut stupéfaite par une telle remarque. Elle s’employa à lui expliquer que ce n’était pas une plaie, mais son sexe. Elle lui disait souvent : « Tu es différente de tes frères qui ont un zizi ; ta sœur Claire-Michelle et toi-même, vous avez une zézette. Dieu vous l’a donnée afin de pouvoir avoir des enfants quand vous serez grandes, comme Madame votre mère ».

Mais Marie-Madeleine ne voulait pas le comprendre. En fait, elle niait son sexe. Elle rétorquait à sa nourrice que, lorsqu’elle deviendrait grande, elle demanderait au docteur de coudre et de fermer cette « plaie ». La nourrice essayait encore de lui expliquer que si on fermait cet orifice, elle ne pourrait plus uriner. Qu’à cela ne tienne ! Elle demanderait au docteur de laisser un petit trou, comme les garçons, pour uriner. À l’adolescence, quand elle eut ses premières menstrues, elle était horrifiée par ce phénomène. Elle ne pouvait pas comprendre que son corps se mît spontanément à saigner, sans raison, à l’inverse de ses frères. Elle cherchait désespérément des moyens pour arrêter ce cycle. Est-ce pour cela qu’elle aimait prier la Vierge Marie afin de l’aider à résoudre ce qu’elle considérait comme un problème ? Contrairement à sa sœur et à ses frères, elle menait une vie simple, solitaire. À tout moment, elle se mettait en prière. À l’école, elle se montrait très charitable car elle partageait son argent de poche avec ses camarades de classe plus démunis qu’elle. Elle manifesta une grande indifférence par rapport aux jeux et sollicitations amoureuses des garçons de son âge, jugeant que les actes sexuels devaient être sales.

Aussi, l’aumônier de la famille, l’Abbé Paul de la Morandière, n’eut pas à se donner beaucoup de peine pour exercer une forte influence spirituelle sur Marie-Madeleine. Celui-ci était un jeune homme hautement cultivé et qui faisait preuve d’une grande spiritualité. Il marquait une forte tendance à l’ascèse. Pourtant, au séminaire, il souffrit beaucoup des prêtres sodomites, ses professeurs et ses pères spirituels qui l’adoraient pour sa beauté pure, sa douceur, sa tendresse et son détachement. De la sixième à la terminale, il garda un corps d’éphèbe qui mettait le leur en émoi et en tension vive dès que ces prêtres sodomites le voyaient. Ils ne pouvaient, comme lui, se détacher des plaisirs de la chair, ni se vouer corps et âme à l’amour de Jésus Christ. Bien au contraire, ils n’hésitaient point à le contraindre aux actes sodomites. Paul de la Morandière eut le courage d’informer les supérieurs successifs du séminaire du péché de la chair auquel certains prêtres le soumettaient. Mais il n’y eut aucune réaction pour lui épargner ses maltraitances sexuelles.

C’est pourquoi, il sortit de l’adolescence totalement écœuré par tout ce qui pouvait évoquer la sexualité. Devenu prêtre, il se donna une mission et une finalité : accéder au rang de saint en combattant les pouvoirs séducteurs du corps, c’est-à-dire le péché de la chair. Sur ce point, l’abbé Paul de la Morandière était donc un modèle tout trouvé pour Marie-madeleine de la Manelle. Aussi, après ses études de philosophie et de théologie à Paris, elle demanda à rentrer dans les ordres, comme l’abbé de la Morandière, et elle le choisit comme confesseur et père spirituel. Très vite, son niveau d’études conduisit sa congrégation à la nommer sœur supérieure (Abbesse) d’un couvent. Elle y consentit par obéissance. Mais, en réalité, son désir aurait été de partir en mission sous d’autres cieux pour s’occuper des plus démunis parmi les êtres humains. Fort heureusement, son vœu fut exaucé quelques années plus tard, et elle fut envoyée en mission dans un pays africain pour s’occuper des lépreux.

Quant à Claire-Michelle de la Manelle, elle était libidineuse par disposition naturelle. Dès leur tendre enfance, elle voulait jouer au docteur ou au « papa et à la maman » avec ses frères et sœurs à tour de rôle. Seul François-Jacques, sur lequel elle avait un ascendant, acceptait de se donner à ces jeux. Finalement, à force de répéter ces agissements, ils y prirent goût jusqu’à leur adolescence. Cela devenait trop visible pour toute la gentilhommière où tout le monde savait ce qui se passait entre la sœur et le frère. Auguste Florent Aurélien de la Manelle et son épouse, laquelle mourait d’ignominie de savoir ses deux enfants attachés si passionnément l’un à l’autre, tentèrent en vain de les raisonner. Pour les séparer, François-Jacques fut envoyé à l’internat dans un établissement catholique, loin de la famille. Les parents espéraient ainsi qu’avec l’instruction religieuse, leur fils serait ramené à la raison. Hélas ! Aussitôt qu’il revenait chez ses parents, le manège recommençait. Dès le premier soir, Claire-Michelle s’empressait de rejoindre son frère dans son lit. Le père se levait la nuit pour l’en...