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Un piano à la Nouvelle-Orléans

De
36 pages

Ce n’est pas par un hasard géologique si en traversant la Nouvelle-Orleans le fleuve Mississippi décrit ses nombreux méandres. Tout l’incite à se tortiller de la sorte : le jazz, le blues, le multiculturalisme, le vaudou, l’Histoire, les histoires, les crises, tout impose le contrepied et le pas de danse. Emmanuel Roche n’en ignore rien et nous le rappelle à travers ce dernier siècle et demi qui a connu la guerre de Sécession, l’esclavage, les Blancs, les Nègres puis les Noirs, la Dépression, la Prohibition, le carnaval, le vaudou, les inondations. À travers ces huit nouvelles, l’auteur explore tous ces aspects de la ville où le noir et le blanc se mélangent tels l’ébène et l’ivoire d’un piano à la Nouvelle-Orleans, sans jamais produire de( gris.

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Titre
Emmanuel Roche
Un piano à la Nouvelle-Orléans
nouvelles
“I’ve got no time for talkin’ I’ve got to keep on walkin’ New Orleans is my home That’s the reason why I’m goin’ Yes, I’m walkin’ to New Orleans I’m walkin’ to New Orleans”
(Walking To New Orleans, chanson de Fats Domino, écrite par Bobby Charles)
Le soleil de Saint-Domingue
(La Nouvelle-Orléans, 1865)
Regardez la vieille dame qui sort de sa maison rue Royale, appuyée sur une canne. Elle a plus de quatre-vingt-quinze ans et la garde urbaine la salue respectueusement. A-t-elle encore sa tête ? Tout le monde en doute – depuis le temps ! Parfois, un passant se retourne sur elle, comme s’il avait croisé un fantôme : vraiment, n’est-elle pas morte, celle-là ? Elle se promène jusqu’aux jardins qui bordent le fleuve. Insensible à l’agitation des soldats et aux lamentations des commerçants, elle s’assied à une table isolée du local de Monsieur Germain. Toujours la même table, loin du petit pianiste créole. Toujours la même tasse de café au lait, qu’elle boit à petites gorgées pensives en observant les mouvements de la foule sur le quai. Se souvient-elle de son arrivée à La Nouvelle-Orléans à l’âge de cinq ans ? A-t-elle conservé la mémoire de la plantation où elle est née presque un siècle plus tôt ? Son père avait épousé une esclave mulâtre ; son grand-père la fille d’un Huron des Grands Lacs. Elle-même a suivi son amant français à Saint-Domingue ; l’un de leurs fils a été ministre là-bas. Ils y ont tout perdu dans l’insurrection des esclaves noirs – le père et le fils ministre y ont aussi laissé la vie. Elle est rentrée seule à La Nouvelle-Orléans, avec son autre fils, et sa fortune pèse aujourd’hui plus d’un million de dollars. Peut-on croire à une telle histoire ? Si elle se rappelle ces quelques données simples, elle doit être époustouflée par son propre parcours. Sait-on jamais ce que nous réserve l’existence ? Les lancers de dés se suivent et ne se ressemblent pas, comme dirait Marigny pendant ses parties decraps. Elle boit son café au lait en observant d’autres jeunes femmes rêveuses et déterminées sur le quai, prêtes à saisir leur destin. Puis elle pose sur la table ses mains fragiles et brunies par l’âge. Elle a un geste pour bien déplier la dentelle de ses manches. Ou elle s’assure, d’un regard rapide, que sa canne occupe toujours sa place sur le deuxième siège à côté d’elle. Je la connais, son histoire. Je sais qu’elle appartient à une époque plus dure, mais aussi plus insouciante. Dans une ville comme celle-ci, les gens avaient l’impression que les cartes étaient régulièrement battues et redistribuées. On n’avait peur de rien. Elle, en tout cas, n’avait jamais eu peur. Elle avait agi en femme libre, jouant crânement sa chance. Veuve, elle fréquentait Joseph Forstall, le spéculateur Guesnon, le leader noir Jean-Louis Dolliole. Elle a placé de l’argent qu’elle n’avait pas dans des magasins d’alimentation et dans le commerce d’esclaves. Elle a loué des maisons aux maîtresses noires de nombreux Blancs influents de la ville, des propriétaires terriens, des armateurs, des politiques et des commerçants. Oui, elle a gagné beaucoup d’argent. À quarante ans, elle avait déjà vécu trois ou quatre vies. Elle est devenue une familière de Bernard de Marigny qui vendait des lots entiers de ses terres comme on découpe les parts d’un dessert. Il perdait l’argent gagné dans des mouvements de dés moins habiles – qui n’a pas joué une partie de craps avec lui à cette époque ? Et qui n’a pas sorti un 7 ou un 11 avant lui sous les yeux du croupier ? Le tapis vert n’était qu’une métaphore des marais sur lesquels des quartiers entiers allaient bientôt naître et s’épanouir. Je tressaille. Dehors, la silhouette d’une femme énergique d’une cinquantaine d’années. Celle qu’on appelle Hélène. Elle surveille discrètement la vieille dame. On sait que celle-ci a fait plusieurs malaises l’année dernière. Elle n’aura pas toujours la chance d’être ramenée chez elle par l’un de ces Français qui font grand cas d’elle
quand ils la rencontrent rue de Chartres. Alors Hélène la suit dans ses promenades. Elle reste sur le trottoir d’en face. Boit une limonade que lui propose le gamin noir qui traîne son chariot le long du port. Elle plisse les yeux pour distinguer la tasse de café au lait posée sur la table de sa vieille maîtresse. D’où elle est, entend-elle les notes du petit pianiste créole ? Elle a hâte d’être rentrée dans la maison de la rue Royale où rien de désagréable ne peut survenir. La porte sera fermée sur ce monde désespérant. Le Sud n’en finit pas de mourir. La Nouvelle- Orléans n’est plus qu’une ville de garnison, envahie par des gamins de Pennsylvanie qu’on a armés à la va-vite. Depuis plusieurs jours courent les rumeurs les plus folles. Le Général Lee s’apprêterait à déposer les armes. Et après ? Que deviendra-t-on ? La vieille femme a-t-elle conscience du monde qui l’entoure ? N’est-elle pas retombée dans cet univers flou et flottant qu’on appelle la grande enfance, l’hébétude souriante de la sénilité ? Elle a traversé d’autres guerres, d’autres violences. Elle a connu tous les rôles, de la plantation à la ville. Mourra-t-elle seulement ? Rendez-vous compte : par Bernard de Marigny, elle a rencontré le général Andrew Jackson, le général Lafayette et tant de personnages qui appartiennent désormais à l’Histoire. N’oublions pas qu’elle a également côtoyé Marie Laveau, la sorcière vaudou qui lui a peut-être vendu un philtre assez puissant pour vaincre le néant : qui sait si elle n’a pas simplement enjambé le fleuve de la mort ? Le Diable ne s’est pas aperçu qu’elle lui avait échappé. Regardez : elle a ouvert la bouche et, de ses lèvres sèches, monte un rire émerveillé. À quoi songe-t-elle dans cette absence ? Se souvient-elle d’un après-midi de douceur sous le soleil de Saint- Domingue et des chants qui tournoyaient au-dessus de sa tête ? Ou de la calèche dans laquelle elle paradait aux côtés de Joseph Forstall quand ils allaient rendre visite à Bernard de Marigny, dans son domaine de Mandeville ? Ou des colères qui saisissaient parfois Marigny en affaires quand il tapait du poing sur la table en hurlant que jamais il ne vendrait la moindre parcelle de ses terres à des personnes ne parlant pas le français – caprice qui avait fait la fortune de la vieille dame et de ses amis rusés ! Parfois, une tempête se levait de la mer et balayait les rues de la ville, emportant avec elle les cabanes les plus fragiles, les vies les moins solides. La vieille dame retrouvait dans cette pluie rageuse la chaleur moite de Saint-Domingue et elle repensait à son fils, le ministre. Et à l’autre, son autre fils, celui qui n’était rien devenu du tout. Se souvenait-elle à quel point elle l’avait aimé, celui-là aussi ? Il est seize heures. Elle se lève et, à pas timides, sort du café. L’un des serveurs lui tient la porte : en bon petit homme moderne respectueux de l’argent, il courbe la tête avec déférence. Le soleil fait scintiller la couleur des façades et le fer forgé des balcons brille d’un éclat presque printanier. La vieille dame s’appuie sur sa canne et reprend le chemin du retour. Hélène chasse d’un geste le gamin noir qui voulait lui vendre une nouvelle limonade. Elle aussi va reprendre sa marche, à quelques pas de distance. Et moi je vais les suivre. Moi aussi je me souviens de la torpeur bienveillante de Saint-Domingue, des esclaves qui gravitaient autour de nous comme autant d’astres sans importance. Je me souviens de la couleur de ma peau si proche de la leur. Je me souviens de celle que j’avais choisie parmi les jeunes filles à notre service. Nous remontons la rue de Toulouse. Nous parviendrons à la belle maison blanche de la rue Royale. La porte s’ouvrira sur la vieille dame et Charles, notre domestique noir, l’aidera à monter les marches du perron. Hélène la prendra par le bras pour la ramener à sa chambre où elle se couchera dans le fauteuil de velours vert qui fait face à la fenêtre. Et moi je fermerai la porte derrière nous. Charles m’aidera à mon tour et me conduira à ma chambre. Je m’étendrai sur mon lit et je penserai aux soixante-quinze années que j’ai passées à suivre ma mère – qui ne me reconnaît plus, moi le
mauvais fils, celui qui n’est pas mort à Saint-Domingue et qui a, placide et muet, assisté à tous ses succès. Moi dont le seul talent a été de mieux jouer aux dés que Marigny.
Ce qu’on croit voir dans les miroirs
(La Nouvelle-Orléans, 1905)
CHRISTOPHE BEAUMESNIL : Personne ne s’est rendu compte de mon départ. Il était si tôt. Jamais la maison ne m’a semblé aussi paisible, comme enveloppée par les brumes du sommeil. J’ai songé à mon enfance et j’ai presque regretté qu’elle se soit envolée si vite. Mais Lamar me l’a bien répété : l’entrée dans l’âge adulte comporte aussi ses avantages, et même ses plaisirs. « C’est vrai que ton père t’envoie dans le Nord ? » s’est-il insurgé : pour lui, le Tennessee c’est déjà le Nord. J’ai haussé les épaules : a-t-on le choix quand on est le fils aîné de Monsieur Alain Joseph Grandgel de Beaumesnil ? Évidemment, c’est Lamar qui a eu l’idée de notre escapade à Storyville. « Tu comprends, m’a-t-il dit, c’est à notre âge qu’une telle expédition est passionnante. » Alors, tôt ce matin, j’ai pioché dans le tiroir où mon père croit cacher sa réserve de dollars et j’ai quitté la propriété familiale sans me faire remarquer. J’ai attendu d’être dehors pour enfiler mes chaussures. Heureusement, les premières lueurs de l’aube m’ont guidé jusqu’à la gare où j’ai retrouvé Lamar. « Regarde ce que j’ai déniché ! » m’annonce-t-il avec fierté. Il me montre la couverture d’un livre bleu, puis la dissimule aussitôt sous sa redingote. Nous ne sommes pas seuls sur le quai et il ne faudrait pas que des yeux bigots tombent sur ce beau catalogue. Le train s’annonce dans un vacarme et la fumée de charbon me pique les yeux. Lamar me tire par la manche, il m’entraîne dans un compartiment vide. Il sort de sa poche un cigare, qu’il a dû voler à son père, et allonge ses...