Un pluriel singulier ROMAN
223 pages
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Un pluriel singulier ROMAN

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Description

François Winling traite dans ce roman de cette éternelle question : les moments forts d'une vie comme la guerre, l'amour, la maladie, la mort d'un proche... sont-ils les révélateurs de personnages inconnus mais préexistants en chacun de nous ou au contraire les créateurs de ces personnages que Pierre Forestier, la figue principale de ce roman, appelle ses "avatars" ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 83
EAN13 9782296465657
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0118€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’H armattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55232-6
EAN : 9782296552326

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Un pluriel singulier
F rançois W inling


Un pluriel singulier


roman


L’H armattan
Chapitre I Sous les roses
I n vitam aeternam. Amen. Voilà, c’est fini. Isabelle est au fond du caveau… Pendant que le prêtre faisait une dernière bénédiction sa famille et ses amis ont aspergé son cercueil d’eau bénite et lancé des roses dans la fosse, des gerbes de roses, sa fleur préférée. Pierre n’a pas voulu s’approcher de la tombe. Pas encore. Il faut qu’ils soient tous partis, qu’ils le laissent seul avec elle. Il a tellement de choses à lui dire.
Toute la famille, tous ses amis, et il en a beaucoup, sont là. Ils ont de la peine, leur tristesse n’est pas feinte, cela se sent. Isabelle était très aimée de tous. C’était une femme réservée mais joyeuse, entière, incapable de dissimulation et peu encline au compromis. Son amitié, quand elle la donnait, était indéfectible et très chaleureuse. Elle ne la donnait pas facilement. Il fallait faire ses preuves, montrer une affection aussi désintéressée que la sienne. Avec les autres, ceux qui ne faisaient pas partie de ce premier cercle, elle était aimable, attentive, toujours prête à rendre service, mais ce n’était pas la même chose. C’est difficile de caractériser cette différence, comment définir ce qui sépare un original d’une bonne copie ? Cela se sent mais ne s’explique pas, ce sont des nuances mais elles marquent la frontière entre le vrai don et la simple maîtrise d’une technique. Entre les bonnes relations et les amis il y a la même distance.
Isabelle avait beaucoup de cœur au sens figuré mais était cardiaque au sens propre. Trop de cœur et un cœur fragile, depuis bien longtemps c’était sa condition. Mais c’est une longue histoire. Ce n’est pas le moment d’en parler. D’ailleurs tous se sont rassemblés autour de Pierre, ayant enfin compris qu’il ne s’approcherait pas de la tombe en leur présence. Il ne pleure pas, son visage est sans doute aussi immobile et aussi froid que celui de celle qui repose maintenant sous cette terre. Il est mort lui aussi. Il entend à peine ce qu’ils lui disent, c’est une rumeur, comme celle qu’on commence à percevoir quand on reprend conscience après une anesthésie, on sent que la vie est là toute proche mais c’est encore un autre monde. Pierre dit du bout des lèvres « merci », « oui, je sais que je peux compter sur vous », « merci d’être venus »… Pierre pense qu’il faut qu’ils partent maintenant, il veut être seul, sa douleur il ne veut pas la partager, elle lui appartient, c’est elle qui le relie encore physiquement à Isabelle et il a tellement de choses à lui dire.
A lui dire ou à se dire ? Pierre ne croit pas à la vie après la mort. Il aimerait y croire, savoir qu’il reverra Isabelle dans un autre monde rendrait sa mort moins insupportable. Mais il n’y croit pas, il se dit que nous sommes trop de cette Terre.
Notre corps respire son air et boit son eau, il est adapté à sa pression atmosphérique et à sa pesanteur, conditionné par l’alternance de ses jours et de ses nuits, par ses cycles de vingt-quatre heures et de 365 jours 1/4, par ses quatre saisons, par sa température dont il supporte mal les écarts.
Notre esprit est façonné par la beauté de ses paysages terrestres et maritimes, par sa flore et sa faune, par ses habitants, leurs amours et leurs haines, leurs amitiés et leurs hostilités, leurs compassions et leurs cruautés, leurs vérités et leurs mensonges, par notre culture historique, religieuse, littéraire et scientifique dont la Terre et l’Univers, ses occupants et leurs relations sont les seuls sujets.
Nos espoirs et nos déconvenues, nos joies et nos peines, nos amours et nos haines, sont terrestres. Pierre est incapable de trouver la moindre parcelle de son corps et de son esprit qui ne soit pas liée à cette Terre. Qu’il devienne sourd, muet, aveugle et paralysé, sa pensée restera dirigée par le souvenir qu’il conservera de ce que ses sens lui ont appris. Que peut-il rester des pensées dans un au-delà immatériel ? La vieillesse est trop souvent une déchéance non seulement physique mais psychique alors que, si la vie ne s’arrêtait pas après la mort, elle devrait valoriser notre mental. Nous devrions tous devenir des sages, rayonner par notre esprit, même si, et surtout si, notre corps part en lambeaux.
La foi des autres l’étonne toujours, mais comme disait Julien Green il y a environ cinquante ans dans son « Pamphlet contre les catholiques de France » « Les catholiques de ce pays sont tombés dans l’habitude de leur religion, au point qu’ils ne s’inquiètent plus de savoir si elle est vraie ou fausse… Et cette espèce de foi machinale les accompagne jusqu’à la mort. » Pierre pense comme lui, en généralisant sa remarque à toutes les religions et à tous les pays. Il n’est pas athée et s’il avait la preuve absolue de l’existence de Dieu, il en serait encore plus antireligieux. Si Dieu existe les religions en donnent une vision extrêmement réductrice et très insultante pour lui.
Pourquoi donc vouloir parler seul à seule à Isabelle ? Il ne sait pas. Il y a tellement de sentiments et de pensées contradictoires en lui depuis si longtemps, qu’il a renoncé à les expliquer.
Cette volonté de parler à Isabelle, qu’il croit disparue à jamais, est l’expression de la part irrationnelle de sa pensée. Il croit la connaître beaucoup mieux que lui-même. Elle était entière alors qu’il est divisé en de nombreux personnages qui ont du mal à cohabiter dans le même corps. Aucun d’entre eux ne peut comprendre totalement les autres. Il n’a pas toujours été ainsi, c’est la guerre, celle d’Algérie, la seule qu’il ait faite, qui l’a divisé ou qui lui a révélé cette division intérieure jusque-là ignorée. Isabelle aussi est en lui mais cette personne là, il l’aime et la comprend. C’est elle qui fédère les différents avatars qui se partagent son esprit, lui assurant ainsi une certaine unité. Ces personnages, elle ne les a cependant pas connus tous. Il faut qu’il soit devant sa tombe pour lui parler de ceux qu’elle ignore. L’esprit d’Isabelle est en lui mais son corps est là, à ses pieds, il ne faut pas les séparer, pas encore.
Il est seul, ils sont tous partis et il ne s’en est pas aperçu. Ils ont compris, ce sont des amis. Pierre enfonce les mains dans les poches de son pardessus. Elles sont gelées et il ne s’en était pas rendu compte. Ses doigts engourdis y trouvent des cartes de visite, des quantités : il était sans doute visiblement absent, ils lui ont laissé ce témoignage d’amitié faute de pouvoir le saluer, ils n’ont pas osé le faire revenir à eux, il en était trop loin. Par moments Pierre a l’impression d’être en dehors de son corps et c’est ce qui vient de lui arriver. Comme un plongeur en apnée dont tout l’oxygène du sang reflue vers le cerveau, il est dans ces moments-là réduit à un esprit qui coupe les communications avec le reste du corps. Ses nerfs n’ont pas pu lui transmettre les messages envoyés par ses doigts en train de geler, ni ceux des bruits causés par le départ des amis et de la famille, ni celui de la vision de leurs silhouettes en train de s’éloigner.
Isabelle, comme elle va lui manquer. Pierre va se coucher de nouveau sans elle ce soir et tous les suivants. Il n’écoutera pas, comme chaque soir auparavant, ce cœur qui battait dans sa poitrine, ce cœur qu’il a tant aimé, il ne sentira pas la chaleur de son corps qui vient se coller au sien, ses seins contre ses omoplates, son ventre contre son dos, ses jambes contre les siennes… Ils aimaient s’endormir dans cette position-là ou en inversant leurs rôles. Pierre lui avait promis de la réchauffer ainsi une dernière fois si elle mourait la première et c’est ce qu’il avait fait. Il aurait voulu qu’ils quittent cette terre ensemble, pendant leur sommeil, et qu’on les retrouve ainsi le matin, collés l’un à l’autre et qu’on les enterre tous les deux dans un seul cercueil. Pierre lui dit sans parler : « Isabelle, tu sais comme j’aime écrire des poèmes, cette forme d’écriture me convient. Elle per met d’exprimer l’inexprimable. Un poème a un arôme qui s’échappe des mots comme un parfum de son flacon. J’ai écrit beaucoup de poèmes pour toi. Maintenant que nous sommes seuls, je veux te dire celui-là que tu ne connais pas. Je viens de l’écrire. Il est encore tout mouillé de mes larmes :

ISABELLE

La mort a fini par couper toutes mes racines,
Je ne vis plus que d’un mince filet de sève
Qui va vite s’épuiser, car ton décès me mine,
Sans toi, mon angoisse n’aura plus de trêve.

Depuis le jour où nous nous étions rencontrés
Tu étais le vent de ma vie, tu gonflais mes voiles.
Mais tu étais aussi ma bonne étoile,
Celle qui me permettait de savoir m’orienter.

Je ne suis pas comme toi, débordant d’énergie,
J’ai besoin qu’on me pousse et qu’on soit ma vigie.
Mon esprit vagabonde, ne sait jamais choisir,
Seul, entre deux routes je prends toujours la pire.

Avec toi j’ai toujours su très bien naviguer,
Toutes mes idées, j’ai pu les concrétiser.
Je suis un créatif, un imaginatif,
Mais je suis aussi un indécis maladif.

Nous formions ensemble le couple qu’on envie :
En physique, deux forces opposées, parallèles,
Qui font tourner un corps autour d’un axe.
Le nôtre faisait tourner la roue de la vie.

La roue ne va plus tourner, ma vie s’arrête,
Ta mort me brise, je ne vis que de mon élan,
Je suis un chantier dont on a perdu le plan,
Moi qu’on regarde comme un grand architecte.

Isabelle entends-moi, écoute-moi, comprends-moi,
Tu connais ma face sud, mais très peu ma face nord.
Ce que j’ai à te dire sont mes plus grands remords,
Tu ne l’as jamais su, je l’ai caché à toi.

Voilà, je vais te le dire maintenant tout bas…
Tout bas.....................................................

Il est resté longtemps devant sa tombe avant de ressortir du cimetière les mains au fond des poches de son pardessus, le col relevé, la tête baissée. Il pleut, « il pleut sur la ville comme il pleure en son cœur »… Pierre regrette maintenant de les avoir tous laissés partir sans même leur dire au revoir. Il aurait besoin de la chaleur de leur amitié dans le froid humide de cette fin d’automne.
Pierre !
On l’appelle, c’est une voix qui lui est familière, une voix de femme.
Tu m’as attendu !
Oui, je sais ce que tu ressens, Vincent est mort depuis un an déjà. Je me souviens d’être restée comme toi longtemps devant sa tombe après avoir laissé partir tous les autres. Il y a tellement de choses qu’on ne s’est pas dites avant, il faut bien se les dire après… Et puis tu le sais, Isabelle et moi nous étions comme deux sœurs, je ne pouvais pas te laisser là tout seul et tous ceux qui sont partis comptaient sur moi pour cela.
Elle l’a percé à jour. En quelques phrases elle a tout dit. C’est Béatrice, la meilleure amie d’Isabelle. Elle a encore les yeux rouges, il voit qu’elle a beaucoup pleuré. Elle le prend par le bras et l’entraîne dans le café d’en face. Il y en a toujours un près d’un cimetière. Béatrice a perdu son mari l’année dernière dans un terrible accident de voiture.
Viens te réchauffer le corps, c’est bon pour le cœur.
Elle avait attendu sous la pluie, dans le froid. Elle sait, elle est passée par le chemin qu’il va bien falloir qu’il emprunte maintenant. Lui qui, il y a quelques instants, voulait être seul, à qui la présence des autres était insupportable, est content qu’elle soit restée. Seule une femme peut trouver les gestes et les paroles qui conviennent à un homme désespéré. La grande tasse de café qu’elle a commandée et qui fume déjà devant lui réchauffe ses mains. Il fait chaud dans ce lieu habitué à recevoir ceux qui viennent d’en face, du territoire des morts.
Bois, il faut te réchauffer par l’extérieur et par l’intérieur.
Elle ne lui dit aucune des paroles de compassion conventionnelles. Elle sait qu’il faut d’abord soigner le corps, le réchauffer, le nourrir. Le serveur vient maintenant de déposer devant eux des tranches de baguette chaudes et beurrées. Pierre a faim et les dévore. L’espresso est recouvert d’une bonne couche de mousse comme il l’aime. Il est étonné de se sentir si bien. Une douce chaleur a remplacé le froid qui lui glaçait le corps. Il enlève son manteau.
Merci de m’avoir attendu. Il y a un instant je n’aurais pas cru qu’un café, un morceau de pain et ta présence pourraient me faire autant de bien…
Tu verras. Tu vas passer par toutes sortes de sentiments, avoir des instants de bonheur et des moments de tristesse, des instants où tu apprécieras ta liberté nouvelle et d’autres où tu souffriras de solitude, des moments où tu auras envie de jouir de la vie et d’autres où tu n’auras le goût de rien. On parle de travail de deuil et c’est très difficile à vivre. On a l’impression de perdre une deuxième fois sa compagne, ou son compagnon dans mon cas, en surmontant la douleur qui est un lien avec elle ou avec lui. Et il faut cependant reprendre goût à la vie et tu vas y arriver. Tiens relis çà, dit-elle en lui tendant une feuille soigneusement pliée qu’elle extrait d’une pochette en plastique. C’est le poème qu’Isabelle et toi m’aviez écrit après la mort de Vincent. Je le garde toujours dans mon sac, il m’a fait beaucoup de bien à ce moment-là et me réconforte aujourd’hui encore. Il le lit à voix basse, pour elle, pour lui :

LE VENT DE LA VIE

Le vent de la vie efface bien des tourments,
Mais il faut cependant savoir laisser au temps
Le soin d’atténuer la douleur et la peine
De la perte de ceux qui vous sont chers, qu’on aime.

Pour l’instant cette peine, est encore en son sein,
Comme un grand feu dont elle entretient la flamme.
Avec son mari qui l’a quittée c’est un lien
Auquel elle tient : elle a mal à son cœur de femme.

Elle va devoir marcher maintenant seule sans lui
Sur les chemins tortueux, imprévus de la vie,
Entourée par sa famille, ses chers enfants
Et les amis qui l’aiment vraiment énormément.

L’amitié véritable résiste à l’absence,
Au temps qui passe, qui fuit, comme à la distance.
Elle est toujours une grande aide, un chaud réconfort
C’est certainement de la vie le meilleur port.

Il faut laisser à cette grande amie tout son temps
Pour sécher ses larmes, faire son propre bilan.
Elle sait qu’elle peut compter sur deux fidèles amis
Sur leur affection et leur tendresse infinie.

Un jour le vent de la vie soufflera pour elle
Il gonflera ses voiles, voguant rapidement
Vers de nouvelles joies, elle revivra gaiement,
Après la souffrance, la vie redevient belle.

Tu vois, j’ai mis longtemps à vous croire, puis j’ai commencé à moins souffrir, à ne plus penser en permanence à Vincent, mais je ne voulais toujours pas retrouver nos amis. Vous m’avez tous invitée, j’ai refusé en disant que c’était encore trop tôt, plus tard peut-être… Pendant cette période je n’ai vu qu’Isabelle, elle m’a fait beaucoup de bien. Vous avez tous continué à m’inviter et j’ai fini par accepter mais j’étais encore plus seule avec vous que dans mon appartement entourée des photos et des lettres de Vincent, de nos disques, de nos livres. J’étais devenue différente de vous, vous étiez des couples ; j’étais une et vous étiez deux. Et puis un autre type de relation s’est instauré, je n’étais plus Vincent-et-Béatrice, j’étais moi, Béatrice. La nature de nos contacts a changé. Ce n’était plus Vin-cent-et-Béatrice qui parlaient à Paul-et-Virginie mais Béatrice qui parlait à Paul ou à Virginie. Nous avons abordé des sujets plus profonds qu’avant, j’ai découvert des problèmes que Vincent-et-Béatrice n’avaient jamais soupçonnés. On ne parle pas de ses peines à des gens heureux qui n’en n’ont pas. Ils ne pourraient pas les comprendre. Toi, par exemple, je te comprends parce que tu es un ami que j’aime bien et que tu vas d’où je viens. Vis ta douleur, tu ne peux pas y échapper. Mais tu en sortiras, c’est cette certitude qui doit être la petite lumière qui brille pour toi là-bas, au-delà de l’obscurité. Fais ton voyage au bout de la nuit et tu retrouveras la lumière. Pendant toute cette période de deuil n’aie pas honte d’avoir des moments de joie, de bonheur, d’avoir soif, d’avoir faim, n’aie pas honte de plaisanter, de rire. Surtout ne t’en défends pas. C’est naturel et salutaire. N’aie pas de remords non plus de ce que tu as pu garder pour toi, qu’Isabelle n’a pas su, chacun a droit a son jardin secret. Il y a des choses que je n’ai jamais dites à Vincent, il a certainement fait de même et c’est mieux comme cela.
Béatrice et lui ont toujours été très proches, sans aucune ambiguïté. Il aime sa tendre amitié, sa simplicité, lui qui est si compliqué. L’amitié entre un homme et une femme, qui n’est possible que lorsqu’il n’y a pas de désir physique sous-jacent, est d’une autre nature que celle qu’on peut avoir entre hommes. C’est une amitié à laquelle se mêle de la tendresse. L’amitié c’est du bon pain, bien chaud, la tendresse c’est le beurre dont on le recouvre et qui pénètre sa pâte, qui la rend plus douce. Pierre lui est reconnaissant d’être là, de comprendre que les petits plaisirs, comme ce café et cette baguette chaude, fassent du bien aux grandes peines, qu’on a le droit d’être triste et en même temps de profiter d’un moment de bonheur, que la vie est faite d’ombre et de lumière, de chaud et de froid, de calme et de tempête. Ils restent un bon moment silencieux. C’est un silence qui n’appelle pas la parole, un silence amical. C’est à lui de le rompre maintenant.
Tu es sans voiture comme toujours ? Je peux te déposer.
Béatrice n’a jamais eu de voiture, elle était la passagère de Vincent. Elle a son permis de conduire mais préfère marcher, prendre le bus, le métro ou un taxi, le train ou l’avion. Elle, qui a su si bien conduire sa vie, est toujours passagère quel que soit le moyen de transport…
Non, tu es gentil, mais je vais rejoindre ta famille et tes amis maintenant puisque tu ne veux pas te joindre à eux. Je vais prendre le métro, il y a une station à deux pas et c’est direct.
Ils s’embrassent. Pierre lui dit seulement : « Merci Béatrice » et ils se quittent.
Chapitre II L’œil à bois
P ierre n’a pas envie de rentrer dans son appartement. Il a demandé à Elisabeth, sa sœur aînée, d’y organiser un buffet après la cérémonie, d’excuser son absence auprès de tous les invités et de les remercier de leur présence. Les déjeuners après un enterrement sont souvent très chaleureux, même joyeux : chacun est heureux de revoir les membres de la famille et les amis que le quotidien de la vie a éloignés, personne ne veut ajouter sa tristesse à la tristesse des autres et puis tous sont inconsciemment heureux de se retrouver parmi les vivants. Aujourd’hui il n’est pas vivant, il ne peut pas se mêler à eux. Il sait que plus tard cela lui fera du bien de savoir qu’ils étaient là, mais pas aujourd’hui. C’est comme dans les voyages, il y a des moments pesants, les visites sont trop longues, la fatigue se fait sentir, il fait trop chaud ou trop froid, on a soif ou faim, ces moments-là on n’en profite pas sur l’instant. C’est plus tard, après être revenu chez soi, que le souvenir que notre esprit en garde leur donne une force, un charme non décelé sur place. Pierre est particulièrement sensible à ce phénomène, il a toujours eu du mal à vivre dans le présent. Son esprit est souvent dans le passé ou dans le futur, il n’est pas là où est son corps, il vit la vie en temps différé.
Maintenant il a envie de voir la mer. Avec Isabelle cela leur arrivait de se réveiller le samedi matin avec cette envie commune de voir la mer et ils partaient en voiture pour Honfleur. Ce port le fascine par son charme qui doit tout à son absence de conception globale. Lui qui est architecte, qui cherche en permanence à donner de la beauté aux formes, de l’équilibre aux volumes, de l’harmonie aux ensembles, est toujours stupéfait par la beauté née spontanément, sans plan, sans dessin et sans dessein, celle des paysages comme celle des villes et des villages construits à une époque où on ignorait les plans d’occupation des sols et les règles d’urbanisme. Honfleur, c’est là qu’il se rend maintenant. Ensuite il ira marcher, comme il le faisait avec Isabelle, sur la plage de Cabourg désertée par les touristes en cette période de l’année.
Les paroles de Et maintenant lui viennent aux lèvres :

« Et maintenant que vais-je faire
De tout ce temps que sera ma vie
De tous ces gens qui m’indiffèrent
Maintenant que tu es partie »

Il pense « Cher Gilbert, poète et musicien, comme tu chantes bien la vie… »
Il met la radio. C’est le journal de 13 heures sur RTL.
« Nous sommes le 5 janvier 1979. L’armée vietnamienne est sur le point de faire tomber Phnom Penh. La grande offensive lancée le 25 décembre a fait reculer les Khmers rouges. On dit que Pol-Pot est en fuite. Les espoirs de survie du pays reposent maintenant sur l’aide humanitaire internationale. »

Il hait la guerre. Son grand-père paternel est mort le 22 août 1914, à 34 ans, dans les Ardennes, fauché par une mitrailleuse allemande. Le frère aîné de son père est mort le 12 août 44 au cours de la prise d’Alençon par la 2èmeDB, laissant une femme et deux enfants, il allait avoir trente-huit ans. Pierre en avait onze et adorait cet oncle qui, voulant sans doute être à la hauteur de son père, avait, après avoir survécu à la débâcle et mené des actions de résistance, rejoint Londres en juin 1943 et participé au débarquement allié en Normandie. Le père de Pierre a été blessé le 17 mai 40 par un éclat d’obus à Dunkerque et en est revenu décoré de la Croix de Guerre avec palmes et de la médaille des blessés. Il ne parlait jamais de cette période, quelquefois une bribe de souvenir s’échappait de ses lèvres et c’était tout.
Pierre a fait une guerre qui ne disait pas son nom, celle d’Algérie, elle lui a fait découvrir en lui et chez les autres certains personnages qu’il ignorait ; la guerre, il comprend maintenant qu’on n’ait pas envie d’en parler lorsqu’on en revient.

Il a donc de bonnes raisons de la haïr, mais elle le fascine aussi, c’est un puissant décapant qui met les personnes à nu, qui révèle ce qu’elles cachent aux autres et souvent à elles-mêmes. Mais, en fait, ce quelqu’un, cet inconnu qui apparaît alors, était-il bien déjà là en nous, ou a-t-il été fabriqué par les événements ? La guerre nous révèle-t-elle à nous-mêmes, nous déshabille-t-elle en nous mettant à nu ou au contraire nous habille-t-elle de ses oripeaux, on devrait dire de ses horripeaux ? Eternelle question de l’inné et de l’acquis, du conscient et de l’inconscient ou encore de ce reptile datant du fond des âges qui serait resté tapi dans les replis de notre cerveau le plus interne. Il pense : « Isabelle tu connais maintenant ce que la guerre m’a appris sur moi, je t’ai parlé ce matin de mes remords. C’est un personnage que j’aurais préféré ne pas découvrir. Certaines images m’obsèdent toujours et je sais maintenant que je vivrai toujours avec elles. »
Il change de poste pour France Inter qui diffuse Something, la première composition de George Harrison, le plus discret et le moins médiatisé des Beatles. Ils sont séparés depuis trois ans mais resteront toujours unis dans leurs enregistrements et dans l’esprit de tous. Pierre pense que lui aussi devient un beat , un vagabond, son errance commence. Il n’est pas un vagabond volontaire qui aurait décidé de rompre avec la stabilité offerte par le milieu auquel il appartient : c’est la mort d’Isabelle et celle plus ancienne de Nathalie qui le déstabilisent. Nathalie… il en a parlé à Isabelle devant sa tombe… Lui n’a rien d’un hippie, mais il approuve leur slogan Faites l’amour, pas la guerre, elle a tué deux de ses ascendants et a failli le détruire mais l’amour a pallié une partie de ses dommages de guerre. L’amour ou le désir peuvent aussi éveiller en vous un inconnu. Ces inconnus qui habitent une même personne ont une vie et une conscience propre qui est souvent hors du champ de contrôle du personnage principal.
Il vient de dépasser la centrale EDF de Porcheville près de Mantes dont il aperçoit maintenant la Collégiale. Sa R16, qui n’a pas d’états d’âme, avale l’A13 avec beaucoup d’appétit. Son dynamisme compense sa lassitude, il la laisse filer comme un cheval dont on ne tient pas les rênes Il est dans un cocon qui le protège du monde extérieur et lui donne une fausse impression de sécurité et d’isolement. Fausse, en effet : il est en train de doubler un camion et une 404 lui fait des appels de phares en se rapprochant très vite de lui, elle vient se coller à son pare-chocs arrière pour essayer de forcer le passage. « Quel malade ! C’est un criminel de ce genre qui a causé l’accident mortel de Vincent, le mari de Béatrice ! » crie-t-il avec colère. Il se rabat après avoir dépassé le poids lourd. La 404 le double, roulant sans doute à plus de 180 à l’heure, un coup d’œil au compteur lui indique qu’il est à 150. Il réduit la vitesse, lui, c’est le temps qu’il doit tuer, rien ne le presse, il n’est plus attendu.
Pierre dépasse le panneau indiquant Giverny. Isabelle adorait y venir. Elle qui aimait beaucoup chanter, qui avait une si belle voix, aimait aussi beaucoup peindre. Elle trouvait là son modèle : « Claude Monet c’est mon Papa » disait-elle en riant, parodiant Picasso découvrant Courbet « Ce serait plutôt ton arrière-grand-père, il est mort à 87 ans en 1926 ! » lui répondait Pierre. Nathalie préférait Cézanne qui avait si bien peint sa chère Provence. Si Isabelle et Nathalie s’étaient vraiment connues, elles auraient certainement pu être amies. Elles étaient parfaitement complémentaires, dans tous les domaines. Même taille, environ 1m70 et même silhouette fine, mais Isabelle était une normande blonde, longs cheveux, yeux bleus, seins généreux, hanches assez étroites, une Viking pleine d’énergie contenue, ne se dévoilant qu’avec ses amis, un peu introvertie alors que Nathalie était une provençale très brune, cheveux courts, yeux noisette, petits seins, hanches épanouies, exprimant tous ses sentiments, très extravertie, outgoing comme disent les Américains.

« Mais il y a, tout au long des marchés de Provence
tant de filles jolies, tant de filles jolies
qu’au milieu des fenouils, melons et céleris
j’ai bien de temps en temps quelques idées qui dansent. »

Bécaud encore, ses chansons lui viennent aux lèvres naturellement. C’est dans une chorale, le 22 mars 65, un lundi, en pleine équinoxe de printemps, qu’il a connu Isabelle. En attendant les retardataires, certains commentaient le Grand Prix de l’Eurovision, qui venait d’être décerné à France Gall pour Poupée de cire, poupée de son , ce qui scandalisait les choristes, d’autres parlaient du deuxième épisode du feuilleton télévisé Belphégor qui mettait toute la France en émoi. C’est alors qu’Isabelle est entrée. Elle avait 25 ans, lui 32. Il dirigeait la chorale depuis six mois après s’y être inscrit quatre ans plus tôt. Elle l’a tout de suite ému quand elle s’est présentée ce premier soir, très belle, très charmante, plutôt timide, n’ayant pas l’air d’avoir conscience de l’effet qu’elle faisait sur les hommes en général et sur lui en particulier. Et une voix… Ils étaient tous sous le charme lorsqu’elle s’est mise à chanter en solo pour que Pierre puisse choisir sa place dans le groupe. Elle avait une belle voix de soprano, claire, cristalline qui atteignait votre cœur par l’intérieur comme si ses vocalises suivaient le trajet de vos nerfs, partaient de vos tympans pour aller résonner dans vos ventricules, vous donnant une impression de légèreté, d’au-delà. Les voix de ténor au contraire on les entend par le corps, elles se propagent en vous par l’extérieur, vous font résonner comme un tambour. Isabelle était une sirène, il était Ulysse, mais personne ne l’ayant lié à un mât c’est à elle qu’il s’est tout de suite attaché. Il l’a évidemment placée au premier rang, devant les choristes ayant des voix plus graves ou moins pures.
Voici déjà la bretelle de Rouen. Jeune architecte, Pierre a beaucoup travaillé pour cette ville très éprouvée par la guerre. C’est là qu’il a connu Isabelle. Elle habitait Rouen et il y venait de Paris plusieurs jours par semaine pour suivre ses chantiers. Pour meubler les soirées il s’était inscrit dans cette chorale dont il devint vite le chef de chœur. Pierre aimait chanter comme il aimait aussi beaucoup les filles. Une chorale c’est un endroit idéal pour en rencontrer. Les conquêtes lui étaient faciles alors, il les faisait vite craquer avec son mètre quatre-vingts et le prestige que confère à un jeune le titre d’architecte D.P.L.G, conforté par quelques réalisations qui avaient marqué l’opinion et dont les médias s’étaient fait l’écho. Histoires sans lendemain, vite oubliées de part et d’autre. Avec Isabelle, c’était très différent. Sa timidité, sa réserve l’intimidaient. Il réagissait en étant dur avec elle, en ne lui laissant rien passer. C’était elle la meilleure de la chorale mais il faisait recommencer le groupe en lui imputant souvent le motif : « Allez, nous recommençons pour Isabelle, elle peut faire mieux. » Elle ne protestait jamais et chantait encore mieux à chaque nouvel essai, comme si elle l’approuvait de l’avoir reprise. En fait elle avait tout compris tout de suite. Il la regardait plus que les autres pendant les répétitions. Il se souvient de ce fameux soir où ils répétaient Viens de Gilbert Bécaud, une chanson qu’il avait composée en 1952 sur des paroles de Charles Aznavour et que Pierre chantait souvent en Algérie avec ses hommes, pendant les bivouacs. Cela les aidait à rêver à leurs dulcinées et à oublier ce désert des Tartares, le bled où ils avaient été affectés et où il ne s’est rien passé pendant si longtemps. Pierre la regardait dans les yeux en chantant :

« Le vent qui chasse du ciel lourd
Les nuages gris
Ne peut rien contre mon amour
Et toute la nuit

Viens plus près de mon cœur
Là, tout contre moi
Et si l’orage te fait peur
Dors entre mes bras. »

Il l’a vue rougir, par petites plaques qui apparaissaient sur son cou. Les blondes ont davantage de mal à cacher leurs émotions. Il a détourné son regard pour ne pas la gêner. Elle l’attendait après la répétition et lui a dit : « Vous savez, à moi aussi l’orage fait peur. » Il l’a embrassée sur la joue et serrée juste un instant dans ses bras et c’est là que tout a commencé. Leur amour s’est déclaré grâce à cette chanson de Bécaud.
Voici Honfleur. Pierre gare sa voiture dans un parking et marche vers le bassin de la Lieutenance. La pluie a cessé et un petit rayon de soleil perce même au travers des nuages. Le ciel est gris clair avec de longues déchirures bleues qui s’étirent d’Est en Ouest. On comprend pourquoi cette petite ville de Normandie a tant plu aux Impressionnistes. Les immeubles hauts et étroits qui entourent le port et dont certaines façades sont essentées d’ardoises bleu-gris ressemblent à leurs toiles : vues de près elles sont laides, disproportionnées. Mais dès que le regard quitte le détail pour une vue d’ensemble, le charme opère. Les immenses tableaux de Monet consacrés aux nymphéas ne sont que traces de pinceau grossières vus de près, leur longueur est démesurée par rapport à leur hauteur comme celle de ces immeubles l’est par rapport à leur largeur, et deviennent magnifiques de composition et de couleur dès qu’on les regarde de la distance suffisante.
La distance, c’est ce qui manque quand on fait soi-même la guerre. Les historiens racontent les batailles en présentant la géographie du lieu, la tactique des belligérants, les avancées et les replis des troupes en présence avec le recul historique qui les rend présentables et qui permet de les enseigner dans les écoles. Le professeur, pendant la leçon d’histoire, donne le nombre de morts des Français et des Allemands au cours de la guerre de 14-18 comme il donnera le nombre de tonnes de blé produites aujourd’hui par ces deux pays dans le prochain cours de géographie. Il faut, comme pour la peinture, laisser au sang le temps de sécher pour rendre les guerres présentables.
La guerre d’Algérie, il va bien falloir qu’il se décide à en parler à haute voix. Il pense : « Isabelle, aide-moi à exorciser cette période de ma vie. Mais il faut que je prenne d’abord des forces. J’ai faim, le jour de ton enterrement ! » Il en a honte, mais se souvient de ce que Béatrice lui a dit tout à l’heure : « Pendant ton deuil n’aie pas honte d’avoir des moments de bonheur, d’avoir soif, d’avoir faim, n’aie pas honte de rire. C’est salutaire. »
Il s’approche d’un petit restaurant face à la Lieutenance, l’ancienne résidence du gouverneur du port. Isabelle et lui avaient l’habitude d’y déjeuner avant de commencer leur promenade, il y a longtemps maintenant, c’était avant ses problèmes cardiaques. Des braseros réchauffent la terrasse recouverte d’un store et fermée par des bâches en plastique transparentes qui ne cachent pas complètement la vue du port. Il y a beaucoup plus de monde qu’il ne pensait pour un vendredi d’hiver. Lui qui voulait être seul, ne pas retrouver famille et amis après la cérémonie, ces nombreux clients ne le gênent pas, au contraire. Ils ne le connaissent pas, ils l’entourent sans faire partie de son entourage, ils servent de cadre vivant à sa solitude. Il y a beaucoup d’étrangers, surtout des Anglais et presque uniquement des couples. Personne ne sait qu’il a enterré sa femme ce matin même. Cela l’aide à contenir sa douleur, à l’intérioriser, à la garder pour lui seul. Il est le tabernacle d’Isabelle. Une jeune serveuse le place et prend sa commande. Elle est souriante, aimable sans se forcer, naturellement. Le service est rapide, les autres convives sont en train de terminer leur café.
Il est tard et il est sans doute le dernier client. Se retrouver dans ce cadre où Isabelle et lui sont venus tant de fois provoque en lui des sentiments contradictoires qui se bousculent dans son esprit. Il revit des moments heureux qui lui amènent le sourire aux lèvres mais qui le font ensuite replonger dans la tristesse quand il pense qu’ils ne se renouvelleront plus. C’est une onde qui se propage en lui, dont les bosses sont faites de passé chaud et joyeux et les creux de présent froid et triste.
Isabelle semblait timide au premier abord, mais elle était très déterminée. Ce qu’elle voulait, elle faisait tout pour l’obtenir. « Vous savez, à moi aussi l’orage fait peur… » il fallait oser l’aborder ainsi, aussi directement après la chanson de Bécaud » Et si l’orage te fait peur, dors entre mes bras ». Mais elle n’a pas dormi entre ses bras ce soir-là, ni les suivants. Elle ne voulait pas être comme les autres, elle voulait qu’ils vivent lentement le début de leur histoire d’amour. Mais par sa petite phrase elle lui avait donné un engagement, elle s’était promise à lui. Ils sont allés prendre un café à côté de la cathédrale et là elle lui a parlé. Sur lui, Isabelle savait déjà beaucoup de choses que lui avaient racontées les autres membres de la chorale, il ne savait rien d’elle.
Elle était étudiante à l’Ecole d’horticulture et de paysage de Rouen. Nature, chant et peinture étaient ses trois passions. Ce soir-là, déjà, elle lui a parlé de Claude Monet et des multiples tableaux qu’il avait faits de la cathédrale de Rouen pour essayer d’en capter les différentes nuances de lumière et de couleur en fonction des heures et des saisons. Il se souvient qu’elle lui a aussi beaucoup parlé des arbres fruitiers. Elle lui a dit en le regardant de ses beaux yeux bleus avec un léger sourire aux lèvres : « Vous savez au début, en mai, il y a des bourgeons qui se transformeront en juin en œil à bois ou en boutons à fruits suivant la quantité de sève qu’ils vont recevoir. Les yeux à bois vont donner du bois et les boutons à fruits des fleurs puis des fruits. C’est l’auxine véhiculée par la sève qui limite le nombre de boutons à fruits. Pour obtenir de beaux fruits il faut donc bien maîtriser le flux de sève. L’œil à bois est piquant, le bouton à fruit est arrondi, doux au toucher. »
Pierre avait bien compris le message. Leur amour n’était encore qu’à l’état de bourgeon indifférencié et il dépendait d’eux qu’il se transforme en bouton à fruit ou en œil à bois. S’ils allaient trop vite ils ne produiraient qu’un rameau à bois ne portant lui-même que des yeux à bois pouvant piquer, ou pire encore, un gourmand dont elle lui avait parlé aussi, qui peut atteindre trois mètres en une seule année et qui épuise l’arbre si on ne le coupe pas à temps. Avec elle il ne s’agissait pas de passer une nuit oubliée dès le lendemain, il fallait cultiver leur amour en respectant le calendrier du jardinier. Il l’a regardée lui aussi bien droit dans les yeux en disant : « Reçu cinq sur cinq, comme nous disions sur nos talkies-walkies en Algérie. » Elle a eu un grand sourire, contente qu’il ait compris sa parabole, et l’a interrogé sur cette guerre. Pierre regrettait de l’avoir mise sur cette voie, et lui a dit qu’il en avait de mauvais souvenirs et qu’il préférait qu’elle lui parle encore d’elle -même.
Elle voulait être paysagiste et lui dit : « Vous savez, paysagiste, c’est un peu un métier d’architecte comme le vôtre. La différence c’est que nos matériaux principaux sont vivants, il faut concevoir en se projetant dans le futur. Un arbuste va mettre quelques années avant d’atteindre sa taille adulte, un arbre, plusieurs dizaines d’années. Nous devons, comme vous, faire une étude préalable du sol, non pas pour sa résistance mais pour sa composition chimique ; comme vous nous devons tenir compte de l’exposition au soleil de nos différentes créations. Nous utilisons aussi des minéraux, du gravier pour les allées, des pierres pour les murets, des carreaux de faïence pour les bassins. Nous concevons les réseaux de tuyaux pour alimenter ces bassins et l’arrosage automatique ainsi que les circuits électriques pour les éclairages. Il faut savoir composer avec le relief, le remodeler, concevoir des perspectives, ménager des surprises aux futurs promeneurs. Il faut jouer avec les couleurs des écorces, des feuilles, des fleurs en tenant compte des dates de floraison. Créer un paysage c’est aussi une œuvre de peintre, avec la dimension supplémentaire du temps qui fait éclore successivement différentes couleurs. »
Pour la taquiner Pierre lui demanda si c’était aussi une œuvre de musicienne puisqu’elle avait ce talent. Elle répondit : « Bien sûr, j’espère bien pouvoir organiser des concerts pour l’inauguration de mes parcs et jardins futurs » et elle lui a cité Water Music et Les Quatre Saisons pour lui montrer que l’idée n’était pas nouvelle. Il y avait beaucoup d’unité dans sa personne, dans ses dons et dans ses goûts, beaucoup d’enthousiasme aussi. Il lui dit qu’architecture et jardin avaient toujours fait bon ménage. Elle a ri en regardant sa montre, pour lui montrer qu’elle aussi comprenait les messages codés. Il était déjà minuit. « La prochaine fois vous me parlerez de votre métier d’architecte, il est tard : Maman va s’inquiéter, d’habitude il y a longtemps que je suis rentrée de la chorale. » Elle habitait encore chez ses parents et il a trouvé ça charmant. D’ailleurs tout le charmait en elle. Il l’a raccompagnée en voiture. Elle lui a dit : « Au revoir Pierre, à la semaine prochaine. » Elle l’a embrassé sur la joue et est vite rentrée dans son immeuble.
Il s’est souvenu à temps du bourgeon et ne lui a pas demandé de rendez-vous plus proche pour qu’un excès de sève ne transforme pas leur amour naissant en un improductif œil à bois. D’ailleurs elle lui avait dit « la prochaine fois » et cette perspective suffisait à son bonheur.
Retour dans le présent, dans le creux de l’onde. Pierre termine son café, règle l’addition et sort sur le port. Il ne va pas prendre tout de suite sa voiture mais monter à pied jusqu’à la Montagne de Grâce sur laquelle se trouve Notr--Dame-de-Grâce, ancien lieu de pèlerinage qui domine Honfleur. Monet l’a souvent peinte et Isabelle aimait beaucoup s’y rendre. Quand il est triste, angoissé, il a besoin de rouler en voiture, de marcher, de bouger, de changer de lieu et d’air. N’étant pas bien là où il est, il va ailleurs, comme on se tourne et se retourne dans un lit lorsque le sommeil et la paix qu’il apporte ne veulent pas venir.
Le chemin est raide et l’effort lui fait du bien. Bazille et Monet l’ont emprunté souvent ensemble. De là ils allaient jusqu’à la ferme Saint Siméon déjeuner sous les pommiers de la mère Toutain, boire son cidre et manger ses œufs… La chapelle a une architecture curieuse. Son porche est coiffé d’une demi-coupole couverte d’ardoises et évasée à sa base comme un chapeau de paille. Son clocher de section carrée est surmonté d’une coupole de même forme que la première, elle-même supportant un cylindre recouvert d’une autre coupole plus petite qui soutient un nouveau cylindre de moindre diamètre, chapeauté d’une dernière coupole elle-même surmontée d’une croix. Sous la première coupole une statue de la Vierge, Notre-Dame de Grâce debout sur un globe terrestre et tenant son enfant Jésus dans les bras, accueille les touristes d’aujourd’hui qui ont remplacé les pèlerins d’hier. Des touristes, il n’y en a pas actuellement, il fait froid et le jour commence à décliner. L’horloge sous les pieds de Marie ne marque que 16h30, mais les journées sont courtes début janvier. Les nuages ont presque disparu du ciel, les survivants se sont regroupés à l’horizon, à l’Ouest, accompagnant le soleil d’hiver qui, dans sa chute, colorie le morceau de ciel qui les entoure d’un rouge sombre. Impressions, soleil couchant… Il pense : « Isabelle tu étais mon soleil, le voyage au bout de ma nuit commence. »
Chapitre III Le nombre d’or
C’ est dans ce petit hôtel d’Honfleur, cher à son cœur et à celui d’Isabelle, cher à leurs cœurs et à leurs corps, que Pierre a pris une chambre. Il revient sur ses pas en suivant un invisible fil d’Ariane, le fil de tous les souvenirs qu’elle lui a laissés, qui doit l’aider à sortir du labyrinthe de sa vie passée après avoir tué ce Minotaure qu’est le désespoir qui le mine.
Par la fenêtre il aperçoit les lumières des immeubles qui se reflètent dans les eaux du bassin. Ils sont venus ensemble pour la première fois dans cet hôtel, et pour la première fois dans un hôtel, le 25 juin 65, quelques jours après le solstice d’été. Ils se connaissaient depuis trois mois mais n’étaient encore jamais sortis ensemble.
Lorsqu’elle et lui s’étaient revus à l’issue de la chorale, le lundi suivant leur premier tête-à-tête, Isabelle lui avait demandé la raison pour laquelle il avait choisi le métier d’architecte. Pierre était intarissable sur le sujet, mais il avait d’abord reformulé sa question : « Demandez-moi plutôt pourquoi j’aime ce métier. Lorsque je me suis enfin décidé à faire des études d’architecture, après avoir longtemps hésité entre plusieurs orientations, je ne savais pas vraiment en quoi consistait cette profession. J’avais envisagé les études de médecine, en rêvant d’être un jour chirurgien, puis de biologiste en biologie moléculaire, la double hélice de l’ADN venait d’être découverte par Watson et Crick, et même de faire une école d’ingénieur pour participer au développement des technologies nées de l’électronique…
J’aime beaucoup la musique et le chant : les architectures des salles de concert, des cathédrales, des opéras m’impressionnent beaucoup. Il fallait que ces bâtiments répondent à beaucoup d’exigences en termes d’acoustique, de visibilité de la scène, d’entrée et sortie du public, de sécurité… Prendre en compte l’ensemble des objectifs humains que doit satisfaire un bâtiment pour en concevoir l’architecture et faire en sorte que cette création soit à la fois fonctionnelle et belle m’attirait beaucoup. Les études et la pratique du métier m’ont ensuite beaucoup appris. Vous voyez, une bonne architecture se reconnaît à l’usage : elle permet de satisfaire facilement à des exigences secondaires qui ne faisaient pas partie du cahier des charges initial qu’elle a respecté. Elle se reconnaît aussi aux retombées des concepts clés qui ont été choisis au départ.
Notre Terre est par exemple un modèle d’architecture résultant de quelques choix simples mais riches de conséquences pris par son Grand Architecte. » Isabelle l’écoutait avec beaucoup d’attention. « Sa masse est suffisante pour que la gravité qui en résulte retienne son atmosphère, elle tourne sur elle-même en vingt-quatre heures et cela donne les jours et les nuits, elle gravite autour du Soleil en un an et son axe incliné sur son plan orbital suffit à créer les saisons ainsi que l’inégalité des jours et des nuits.
A propos savez-vous que vous avez rejoint notre chorale au moment de l’équinoxe de printemps ? » Elle lui avait fait remarquer avec un petit sourire ironique : « Ce n’est pas à une jardinière qu’on apprend les saisons et puis vous avez oublié de parler de l’attraction de la Lune qui combinée à la rotation de la Terre crée les marées. » A son tour il lui avait dit qu’elle oubliait, elle, de parler de son influence sur la croissance des salades qui poussent en graines si on les plante en lune montante. Ils avaient ri de bon cœur, elle l’avait empêché de se prendre trop longtemps au sérieux.
« Ce que j’aime en termes d’esthétique architecturale ce sont les bonnes proportions.