Un voyage avec Carlota, au coeur de la folie
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Description

Charlotte de Belgique, épouse de Maximilien de Habsbourg, devient, en plein 19° siècle, impératrice du Mexique, sous l'impulsion de Napoléon III. Mais l'entreprise se révèle une "archiduperie" foireuse. "Le Mexique aux Mexicains", dixit Juarez. Max y laisse la peau, Carlota sombre dans la folie et ce, durant soixante ans. Un siècle plus tard, Violette-Violeta, en Provence, voit son rêve de possessions terriennes tourner au fiasco ; elle bascule à son tour dans le délire et la manie persécutrice. Deux destins de femmes écrasées par le machisme et la folie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de lectures 235
EAN13 9782296685215
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0141€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Blanche Coudurier
 
 
Un voyage avec Carlota
au cœur de la folie
 
 
Roman
 
 
L'Harmattan
 
 
 
© L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-10107-4
EAN : 978229611074
 
I
 
Cette nuit, j'ai rêvé. Rêvé du Général Weygand... Cauchemar... En quelles ténèbres je naviguais. J'étais toujours une femme mais je m'appelais le Général Weygand.
 
Quel destin, ce W... Naître de l'ombre et de personne. Et se construire en homme d'armée et de pouvoir. Vous ne savez pas ? Né de parents inconnus, né à Bruxelles, le Général, orphelin, une enfance solitaire et sans joie, de lugubres et austères pensionnats, mais d'orphelinat point. D'augustes tuteurs veillaient sur lui et payaient fidèlement les frais de pension. Et quand il s'est agi à St Cyr de devenir militaire et que la nationalité française a été requise, quelqu'un, un nommé Weygand, l'a reconnu et lui a donné nom et francisation. Est né le 21 janvier 1867, n'avait qu'un prénom Maxime. Beau prénom pour un enfant né de personne, prénom qu'on a jugé toutefois insuffisant. Maximilien est devenu, c'est ce Maximilien qui lui a peut-être valu tant d'insinuations et de commérages. De ses origines, jamais il n'a su avec certitude. La génétique peut-être un jour dira.
 
Quant à moi, je rêve, « parents inconnus », la belle formule. Quand on a trop connu ses parents et trop goûté de la filiation, « parents inconnus » on s'en fait une belle chimère. C'est Poil de Carotte qui disait « Tout le monde n'a pas la chance de naître orphelin ». Père et mère, lui, il en avait eu jusqu'à plus soif J'aurais pu aussi bien rêver de Poil de Carotte. Mais c'est en général que je me suis vue, d'un soldat que j'ai usurpé la place. Je ne me connaissais pas ces penchants militaires, ni ces goûts du pouvoir. Ordonner, diriger, donner l'assaut. Mourir après que d'avoir tué, cela va sans dire. Un vaillant soldat, Weygand, dit la chronique, un héros de la guerre 14-18, auprès de Foch, et ce fut lui qui, à Rethondes, imposa aux plénipotentiaires allemands les conditions de l'armistice.
 
D'un orphelin j'ai rêvé, d'un soldat, et d'un homme prénommé Maximilien. C'est sur ce prénom, on l'a dit, que s'est cristallisée la rumeur, que les bobards ont lâché la bonde, qu'on s'est mis à fantasmer, échafauder, vilipender. Maximilien, au 19e siècle et début 20e, était encore fatalement adjoint à Charlotte. Et on les associait à Napoléon le Petit, dixit Hugo. Aujourd'hui, on n'en sait plus rien, plus rien de toutes ces navrantes mésaventures coloniales. Alors, pour faire bref, je dis Charlotte princesse de Belgique, milieu du 19e, devenue Impératrice du Mexique, Maximilien d'Autriche figurant l'Empereur, toute une histoire. Charlotte donc aurait été, des ragots, des fantasmagories, la mère inconnue du Général Weygand. Le père, bien sûr, n'étant pas Maximilien d'Autriche. La naissance, dès lors, aurait été tout à fait normale et n'aurait pas prêté à médisance. Pourquoi la cacher, et dissimuler l'identité des parents du bébé Maxime, né à Bruxelles, dit-on. Non, le père n'était pas Maximilien, et Charlotte était une femme adultère. Une rumeur, je vous dis, à partir de 1920, des supputations, des calomnies à n'en plus finir. Des contes à dormir debout.
 
Mais je tiens le fil de mon rêve : Général Weygand, orphelin, soldat, Charlotte. J'ai failli m'appeler Charlotte, c'était le prénom que mon père avait choisi, mais le jour de ma naissance, ma mère fit soudain acte d'indépendance, voire de révolte, et a choisi Marie. Plutôt banal, mais Marie, c'était son père, Marius. J'étais mon grand-père, son protecteur.
 
Retour à Charlotte. Du Mexique, Impératrice. Emue de l'avoir retrouvée. Au lycée, dès que j'ai su l'histoire, d'elle j'ai rêvé, et du Mexique où je voulais aller, l'Espagne ne me suffisant plus. Charlotte, on l'avait prénommée, on, c'était son père Léopold, à moins que ce soit sa mère qui ait choisi, devinant le secret désir de son époux. Charlotte avait été la première épouse de Léopold, l'épouse anglaise, celle qui devait lui donner trône et héritier. Et fauchée précocement, l'épouse tant aimée, et désirée, quasiment en accouchant, et le bébé de même.
Alors Charlotte en ressuscitée de ce grand amour si fugace, un heureux destin ? Non pas. A l'annonce d'une fille, il avait déjà deux fils, en voulait un autre pour bien assurer la descendance, donc à l'annonce d'une fille, Léopold était allé bouder, trois jours, de déception. Une fille. Mais sa « fâcherie »n'avait pas duré.
Charlotte, elle se nommerait, et il l'aimerait. Et Charlotte s'aimait bien en Charlotte, elle savait qu'elle était l'enfant chéri de son père, la prunelle de ses yeux, la fleur de son âme. Elle se sentait forte d'être Charlotte, ainsi nommée Et puis, en Lombardie, jeune mariée, épouse de l'archiduc d'Autriche gouverneur de Lombardie, on commençait à franchement ne plus les aimer du tout les Autrichiens en Italie, pour devenir en quelque sorte Italienne, et se rapprocher de son peuple, elle s'est fait appeler Carlota. Fâcheuse mutation ! Trop de proximité et de familiarité nuit. L'orgueilleuse, la hautaine Charlotte, comme on disait alors, condescendre à devenir Carlota ! Flagornerie ! Démagogie, dirait-on aujourd'hui. Eh bien ! si elle voulait donner dans le genre populaire, on lui en donnerait le goût et la chanson, du ton populacier. A mon avis, le brocardage a commencé alors, né d'un malencontreux changement de prénom. Le« che » abâtardi en « k » perd de sa dignité. En France, la palatalisation marque le triomphe du francien sur le latin vulgaire. Quant au « e » devenu « a », un fiasco terrible. Et elle a donné dans ce panneau linguistique. Peut-être un jour je vous dirai ce qu'au Mexique il est advenu de Carlota.
Pour l'heure, j'ai les mots : général, orphelin, Charlotte, je rêve du Mexique et du grand ailleurs. En moi, il y a ce Weygand qui crie, je ne sais ce qu'il dit, Carlota j'entends, un voyage avec Carlota je vais faire.
 
*
 
Moi de même, d'un voyage j'ai le désir.
Voyage avec un mot. Un nom d'homme dont j'ai rêvé. Au matin je me suis réveillée et je me suis dit « Voltaire », la nuit me l'avait donné. Voltaire. Rien à voir avec l'écrivain je le sentais. Un mot plein. Je le décrypterai, il le faut. Des sonorités riches. Il y a « taire », et si longtemps je me suis tue. Le poids des choses tues. Des taiseuses partout.
Sur Charlotte on a dit et médit, mais on a aussi beaucoup tu. On a tu et tué. Tout à coup, elle n'a eu que la folie pour dire.
Que la folie pour dire. Il me souvient. Quelqu'une qui a dominé mon enfance. Une voisine. Si proche, des maisons mitoyennes, et les cloisons étaient si légères, qu'on était quasiment dans son intérieur. L'âge de ma mère, quelques années de plus, peut-être. A la campagne, la terre était basse, et caillouteuse, le soleil tapait dur, le vent soufflait fort. Christ s'est arrête à Eboli, on a écrit. Aussi bien, il s'était arrêté à quelques mètres de notre hameau. Et toujours la stridulation des cigales et la violence du vent. Le ciel était d'azur certes, mais très haut, très loin, pas un nuage, on aurait aimé un ciel plus bas, on se serait sentis moins oubliés. Quand je dis « on », c'est surtout elle, elle criait pour nous, elle hurlait pour nous. Et, ironie du sort, je n'ai pas précisé. Violette, elle s'appelait. Une timide Violette, on dit. Timide, discrète même muette, une taiseuse, elle avait été. C'est cette timide et taiseuse que son mari avait épousée. Elle obéissait, opinait, n'avait rien à dire. Et soudain, s'était mise à hurler. Une louve, plutôt un loup rugissant elle était devenue. Le quartier retentissait de ses cris. Elle appelait à l'aide, je le comprends aujourd'hui. Mais alors, je me bouchais les oreilles. Ni entendre, ni comprendre, je ne voulais. Horrifiée par cette mutation soudaine : la timide Violette en harpie déchaînée et fracassante. Qui avait fait sa mutation aussi. Violette en Violeta.
Violeta. Quelle horreur. Synonyme d'opérette et de mélodrame... Or Violette n'avait rien d'un personnage d'opérette. Ni sourire, ni sex-appeal, ni séduction. Rien de l'évanescente Traviata. Mais soudain de la timide Violette avait surgi...
Ce « a », le « a » de Violeta, de Carlota, le cri des bas-fonds, la vulgarité sans ambages, une pocharde revancharde qui étalait sa hargne. Violeta, pourquoi pas. Violeta de rage et de violence, Violeta. J'ai vu cette métamorphose des eaux dormantes engendrant un monstre. Depuis, je me sens prête à affronter toutes les surprises. Ainsi, pour mon anniversaire, sur mon portable, un message reçu : « Va te faire enculer pour cette nouvelle année ». Qui, mais qui ? N'importe qui, tout le monde, tout un chacun. Parmi les plus proches, les plus aimés. La lie, partout. Un jour, la lie, la boue remonte. La lie enfouie, la lie à fleur de bouche. Un jour peut-être, j'écumerai, le fiel à la bouche, comme Violeta, comme Carlota. Tout à coup des fissures dans le barrage.
 
*
 
Charlotte, ou Carlota, il est vrai, s'est fissurée. Délirante en plein Vatican. Napoléon III et ses empoisonneurs qui en voulaient à sa vie. Du poison partout. Elle arrêtait les calèches et buvait l'eau des fontaines romaines, faisait plumer les poules et les cuire sous ses yeux. Méfiance, méfiance. Tout à coup, elle était dans le vital, l'élémentaire. Manger, mais quoi ?
Le cuit, le cru, à la nature elle retournait, l'air et l'aire du pouvoir sont pollués. Se purifier, il faut. Des mains sales partout. Papa ! Papa ! Pardonnez mes péchés ! Je me meurs... A Maximilien je lègue tout, je lui lègue le Mexique, notre enfant chéri, celui qu'on n'a pas fait... Est retournée au Vatican. A demandé protection au Pape... Papa ! Papa ! Protégez-moi... A couché au Vatican. L'a exigé. Une femme au Vatican, la nuit, une première. Dans sa folie naissante a montré un vrai talent : celui du scandale et du spectacle. Elle s'était toujours rêvée applaudie et Diva. Dans la semaine qui suivit toute l'Europe-le gratin-stupéfaite, commenta ses éclats.
Ah ! Carlota, quel culo, et quel culot.
Flouée, trahie, elle avait été. Des manigances, que des manigances et des manipulations. Elle, Charlotte, la fille bien aimée de son père, manipulée. Un instrument, une chose. Tout à coup, elle était la Pythie sur son trépied, la vérité, elle voyait, aveuglante, terrifiante. Avait été trompée. S'était trompée. Quel beau mirage, ce Mexique. Mais elle, elle avait tant besoin de mirages, d'entreprises, de projets et de conquêtes, pour combler son vide. Et tout à coup, hoquetante, délirante, voyant le beau mirage se décomposer. Et Nap le Petit, et le Nonce à Mexico, et ses dames d'honneur. Des emberlificoteurs, des tisseurs de toiles d'araignées pour la prendre au filet, que de spectres il lui fallait pourfendre. Un bâton, une épée.
 
*
 
Un jour, Violeta a pris un bâton, ou plutôt une barre de fer, et cassé, elle a cassé, cassé.
 
*
 
Carlota pourfendant l'air comme Don Quichotte se battant contre les moulins à vent. Qui voulait-elle embrocher : Nap le Petit, le Nonce, Maximilien ou Juarez peut-être. Ou bien, cet ennemi invisible qui l'empêchait d'être elle-même. Une toile d'araignée, fine et ténue, qui l'enserrait. Etre autre, il le fallait, il l'aurait fallu. Pour soutenir son rôle et son rêve et tenir le Mexique. Une main de fer, il lui fallait. Mais où la poigne des conquérants à la Cortès. Elle n'était qu'une impératrice d'importation.
D'opérette.
Une chanteuse amateur qui savait mal sa partition. Humiliée. Connaissant les dossiers par cœur, mais le secret de la manigance lui avait échappé.
 
*
 
Violeta de même humiliée. Alors la main de fer, elle l'a trouvée un jour. Une barre de fer elle a prise, et sur la pompe à eau nouvellement acquise, acquise par son mari, bien sûr, pour des travaux des champs, alors qu'elle, à la maison, manquait d'eau souvent. L'eau, pour les femmes, quel cauchemar, quelle corvée.
Chez Violeta, l'eau deviendra une obsession majeure, donc sur la pompe à eau écrasant sa colère et tapant, tapant, détruisant et massacrant. Massacrant, je dis, à dessein, massacrant cet homme, son mari, qui toujours décidait pour elle. Le lendemain, on découvrit le désastre. Mais qui donc ? Qui donc, quel forfait et quelle scélératesse ! A la campagne, on sait le prix de l'eau. Violeta impassible devant l'indignation générale. Qui donc ? Se le disait-elle, en avait-elle souvenir. On déposa plainte à la police, laquelle interrogea un ouvrier agricole, le soupçonna, le tabassa ferme. L'homme était au-dessus de tout soupçon. La plainte fut donc retirée, on lui accordait confiance entière. Et Violeta toujours impassible. L'homme avait gardé la chambre pendant deux jours, le tabassage ayant été rude. Pas son affaire à Violeta. Aucun souvenir ? Un cauchemar, depuis quelques jours elle était dans le cauchemar, la migraine, la face rouge et violacée. La pompe à eau... Lui qui avait décidé. Un cauchemar, le désir de l'autre, le monde qui vous échappe, et les choses sur lesquelles on n'a pas de prise.
Le ciel était d'azur, comme au Mexique, la chaleur était lourde. Papa ! Papa ! Elle aurait bien crié, Violeta, pourquoi m'as-tu abandonnée.
 
*
 
Leurs racines solides, leur assurance, elles les avaient toutes deux fondées sur leur père.
Charlotte était devenue l'unique enfant-et le plus précieux-de son père, les deux fils ayant l'air de mauviettes. Avec celle-là, il en aurait, son père, des satisfactions. Des satisfactions viriles.
Elle était son substitut, son bâton de vieillesse, son Antigone. Antigone, on le sait, était un garçon. Inconsolable de la perte des hommes de la famille Du fiancé, des épousailles, de la marmaille future, elle n'a point voulu. Se claquemurant dans le noir, puisque de la féminité, elle n'avait que faire.
Pourtant Charlotte et Violette n'étaient pas de cette sorte, pas des Antigones. Amoureuses de leur père certes, mais aussi de la vie, des hommes, et des hommages. Un certain temps du moins. Car leur trou noir, elles l'ont eu. Leur enfermement, leur réclusion. Des emmurées, elles, les toutes naïves, joyeuses et confiantes. Ah ! les pères !
N'avaient rien fait de très répréhensible, les pères. Les avaient aimées. Mais d'un amour mal ajusté qui leur a donné une fausse assurance.
Une assurance un peu folle.
Folles, folles ! Filles de leur père, rien ne pouvait leur arriver.
Et Violeta tapant et criant.
Porca miseria, elle criait, des jurons, des ordures, ramassées où, on ne savait, elle avait été bien tenue, et bien élevée, mais comme les enfants qui un jour trouvent en eux, quasi spontanément, un « cacabouda » bien tonitruant et cacateux, elle, elle retrouvait l'ordure : putana, disait, salopette, s'en délectait. Elle disait aussi : Chatte ! C'est une chatte. Elle y mettait tout son mépris et son désir d'écraser. Certes, on subodorait que « la chatte d'une femme » elle n'en connaissait pas la métaphore, mais c'était là le terrifiant de l'injure, dans sa grande naïveté, elle avait deviné que là le sexe était caché, et que c'était par le sexe qu'on humiliait le mieux.
La pompe à eau a été réparée. Quant au mari, a-t-il deviné. S'il a deviné, il a enfoui le soupçon. C'eût été reconnaître qu'il était l'objet de tant de fureur. Pourquoi ne m'aime-t-on pas, pourquoi tant de haine, qu'est-ce que j'ai fait, ne suis-je pas aimable, on se demande toujours.
 
*
 
Stupeur de même de Maximilien et de Charlotte : on ne les aimait pas. Ils en convenaient, à part soi. Ils avaient abordé ces contrées exotiques avec de si bonnes intentions et de si bons sentiments. Des colonisateurs doublés de missionnaires. Mais ils n'en avaient aucune conscience. Des Habsbourg, ils étaient. Elle avait épousé un Habsbourg. Son père était le roi d'un tout jeune pays nouvellement éclos, elle de même. Elle ressusciterait le Mexique, une seconde naissance. Quant à Maximilien, Max pour les intimes, il avait besoin d'une revanche. La gouvernance de la Lombardie avait été un échec. Dehors les Autrichiens, Cavour s'agitait ferme. Sur leur château de Miramar, au large de Trieste, le couple s'était replié, la vie y était agréable, le jardin luxuriant et le ciel d'azur, mais plus de pouvoir, plus d'ovations, à la Villégiatura ils étaient condamnés, une prison, une prison, quelle solitude et de quelle épouse il était affligé, synonyme de son échec elle était, elle ne lui avait pas porté chance Trop... trop... Elle était. Ou pas assez. Pas assez quoi... Pas assez sensuelle, pas assez souple, bonne pour la figuration certes, pour la parade et la devanture. Pas bonne pour le lit, ni pour la vie intime telle qu'il la concevait. Ne sachant pas s'effacer. Ou le faisant avec des mines de dignité offensée. Elle ne se voit pas. Des dépits de petite fille, elle fait. Petite fille qui joue à la Reine. Il déteste ce genre de tyrannie, et cette dignité qu'elle affiche, plus ce savoir, cette culture qu'elle étale. A l'ombre, en mineur, une femme, un repoussoir s'il faut. Une puritaine doublée d'une intello. Ah ! sortir de cette prison dorée de Miramar, prendre un nouvel essor. Le cadet, il est, le puîné, François-Joseph le lui fait bien sentir. Il a édifié Miramar, l'a orné, embelli, mais il se sent l'âme pour d'autres horizons et d'autres conquêtes. Le Nouveau-Monde il lui faut.
Ainsi donc, très vite, le couple s'était délité. Très vite. Le voyage de noces puis Venise et les gondoles, Milan, l'Opéra, les bals et la valse, mais à Milan la noblesse boudait, seule la bourgeoisie venait faire sa cour. Médiocres triomphes. Max se voulait libéral, il œuvrait aux réformes : des canaux asséchés, la fiscalité repartagée, le cadastre révisé, les indigents secourus. Ils sont beaux, ils sont bons, mais c'est trop tard. Intolérable, tout ce qui est autrichien. Via, les étrangers. François-Joseph n'a pas senti le vent, à moins qu'il ne l'ait très bien senti et qu'il ait choisi de durcir ses positions. Déjà avec Sissi, il était venu visiter ses sujets et à la Scala, c'avait été grandiose. La noblesse italienne avait délégué ses valets et ses servantes qui, tous, habillés de noir, avaient fait figuration et assisté au spectacle. Muets, tous, les femmes cachant leur visage derrière leur éventail. Ces Italiens, quel sens du spectacle.
Une gifle.
Et François-Joseph avait ignoré la gifle. Des insolents qu'il réduirait. Puis Max et Charlotte étaient arrivés. Une accalmie seulement. La déconfiture habsbourgeoise se confirmait. Cavour, le Roi de Savoie, et Napoléon III, tous de concert. Via, via, l'Austria.
« On ne demande pas aux Autrichiens qu'ils soient compréhensifs, on leur demande qu'ils s'en aillent. » Paroles historiques. Via, via, l'amour aussi. Finies la valse et les belles parades. Charlotte fait une fausse couche-on croit, on rapporte, on n'en est pas sûr du tout-et Max, seul à Vienne, se voit signifier sa relégation. Le pouvoir, sur ce qui reste des possessions autrichiennes, passe aux mains du Gouverneur Militaire, dixit l'Empereur, le frère aîné. Lui, Max, au placard. Sois beau et tais-toi. Il avait cru bien faire en Lombardie. Et aussi bien, il n'avait pas si mal fait. Mais, Via ! C'était dans l'air, Via ! Un grand souffle de liberté. Que peut-on contre l'Histoire. Et bientôt, ce sera Magenta et Solferino. Des boucheries. Et François-Joseph a pris la raclée.
 
Dépossédé, méconnu, Max. Via, via, l'amour. Seul avec sa déception il veut être. Il ne s'aime plus, le beau Max, il n'aime plus. Cette femme, la sienne, l'insupporte. Elle veut l'aider. Elle n'en est que plus insupportable. A Miramar, ils ne se retrouvent qu'aux repas. Du monde, autour de lui, du monde, des marins, il en est un, avec des plaisanteries salaces et des bouteilles qu'on vide, des cigares qu'on fume. Deux ans et un peu plus qu'ils sont mariés. Brève l'idylle, et le bonheur de même.
 
*
 
Violette...
 
*
 
Plus tard, Violette. Pour l'heure, on est dans l'Histoire, avec H majuscule, l'Italie est en train de se faire, et de se défaire de l'Autriche. Et eux les tourtereaux, frais émoulus, n'ont rien compris à la farce. Via les imposteurs, est-ce possible, du balai ! Ils ont dit, les Lombards ! Du balai, aussi il a dit François-Joseph. C'est ce qui touche le plus au vif, le beau Max, renié par son clan, les Habsbourg. Toujours ils auront du mal avec l'Histoire. Sentir qu'une page se tourne, et que les dynasties, comme les dieux, ont fait leur temps. Pour lors, ils sont à Miramar, sur leur promontoire, dans le plein large splendide de Trieste. Des millionnaires oisifs et épicuriens, ils auraient pu être. Or, ils se rongent, de leur oisiveté et de leur inutilité, de leur échec surtout. Donc, des voyageurs, ils vont devenir. Le vaste monde est leur espace. L'Amérique, le Brésil. Ils embarquent. Visitent la Méditerranée. Font halte à Madère. Cruelle halte. Max retrouve le souvenir et les traces de sa première fiancée, Maria-Amalia de Bragance adorable, morte précocement, phtisique, fille de Pedro 1er du Brésil. Neuf ans déjà. Enterrée dans cette île même au milieu des cyprès et des lauriers roses, pèlerinage très ému. Charlotte se sent obligée de communier dans l'émotion. Il lui impose toutes les stations du pèlerinage. Lui fait payer.
Lui fait payer quoi ?
On se demande. Lui fait payer son échec et son exil. A-t-il été, autrefois, très, passionnément amoureux. Charmé en tous cas, le jeune Max, plein de promesses et lui-même charmant. Souvenir très ému de cette gracieuse fiancée, au charme créole, très fine, une fleur, avec qui il a connu l'état de grâce, deux cœurs juvéniles battant à l'unisson, son charme à lui, son charme à elle se joignant, ils étaient jeunes et beaux, elle tendre et soumise. Toujours il garderait le souvenir de cette grâce un peu exotique. Auprès des belles indiennes, il la retrouvera. Mais à ce jour, Charlotte suivant, il est amoureux surtout de ce temps béni-neuf ans déjà, ô mélancolie, où il avait sa propre estime, et l'estime d'autrui, il plaisait et se plaisait, heureux temps. Depuis, désillusions et désenchantement. Madère était l'amour et l'ambition en devenir. Fuir, fuir, cette île désenchantée. Fuir aussi cette épouse, une oie blanche, a dit Sissi, pédante de surcroît. Fuir. Via ! Seul ! Vers le Brésil où il aurait pu être roi, puisque la fille du roi il allait épouser.
 
Alors, à Funchal, on est en 1859, il plante là sa jeune épousée, Ariane abandonnée sur son île, et embarque pour quatre mois pour le Brésil, en célibataire. Et Charlotte sauve la face, avale l'affront, se dit malade, trois mois sans nouvelles, elle s'occupe, attend qu'il « lui »revienne. En Belgique, on a appris, stupeur, que Max était seul aux Amériques. Il en revient avec des notes de voyage abondantes dont il fera un livre. Ragaillardi et méprisant cette « vieille Europe décadente et efféminée ». Lui, il a affronté de vastes espaces vierges, à la mesure de sa trempe d'homme nouveau. Ainsi, il se raconte.
Il retrouve Charlotte. Sans remords, semble-t-il, pour son escapade. Ils font chambre à part. D'aucuns diront qu'il a la syphilis, que c'est depuis cette échappée qu'il est devenu stérile.
Oui, le couple a été stérile, Charlotte n'a pas été mère. On a toujours vu Charlotte sans enfant. Inadmissible pour l'époque, une femme doit être Mère. Une arrogante, une frigide, une dévoyée. On a tout dit. La rumeur et les ragots. Rarement une Impératrice a été la proie de tant de calomnies Seule Marie-Antoinette a lui damer le pion. Et Charlotte victime peut-être des amalgames familiaux. A l'image de son père, on la faisait, l'infidèle, et de son frère Léopold II. Un vrai débauché, lui. L'adultère, ils avaient ça dans le sang, dans la famille. Et puis payer, il lui fallait. Encore payer, et toujours. Payer cette image indigne de femme sans enfant, payer cette navrante expédition rocambolesque qu'avait été la Politique de Nap le Petit au Mexique, payer la mort de Maximilien.
 
Max mort ?
Oui, fusillé. C'est ainsi qu'on meurt au Mexique. Tous fusillés: Hidalgo, Morelos, Iturbide. Alors lui, Habsbourg ou pas, fusillé comme tout un chacun. Un bon Mexicain est un mexicain fusillé. N'y croyait pas. Il serait épargné. D'une auguste lignée européenne il était. On lui ferait grâce. Juarez n'a pas faibli. Une girouette, disait-il, qui ne tiendrait pas sa parole. Serait capable de fomenter un nouveau complot et de rassembler un bataillon, encore. Alors, exécution ! En Europe, ce fut la stupeur ! Il avait osé, cet Indien pouilleux ! Un cannibale. Max mort, exécuté comme un malpropre et son embaumement bousillé. Ses beaux yeux bleus arrachés, des yeux noirs de statue on y mit à la place ! Quelle pantalonnade. Et Charlotte, elle, toujours vivante, folle, on disait, mais sait-on si elle ne feignait pas la folie. Bien vivante, elle ! S'était tirée, la guêpe ! Abandon du mari et du domicile conjugal, le Mexique. Alors, la rumeur, la rumeur... A Miramar, délirante et cloîtrée. Que cachait-on, que cachait-elle donc.
Et la rumeur, ensuite, lui a fabriqué, par derrière, cet enfant qu'elle n'avait pas fait. Un enfant clandestin, l'enfant de la honte et de l'adultère. Honte sur toi, Charlotte, l'indignité tu es devenue. Cet enfant, on le lui a retiré, ça va sans dire. Incapable, une folle, s'était-elle même rendu compte qu'elle accouchait. Parfois on fabrique des martyres, des mères héroïques et rédemptrices, elle, on l'a fabriquée en anti-mère et anti-femme Celle qu'il ne fallait pas être. Punie, sur le banc de l'infamie La lapidation n'était plus dans les mœurs, sinon quel plaisir. On la lapida par la médisance. Mère indigne et clandestine. Et Maximilien Weygand s'est trouvé là, comme un heureux prétexte. Des livres, qui ont été écrits sur le sujet. Aujourd'hui on contemple les bibliographies d'un œil stupide. Est-ce possible ? Que la fable ainsi perdure. Mais c'est l'Histoire toujours. Comment une époque secrète ses « rumeurs ».
Punie, la sorcière, stigmatisée parle sexe. Le Mexique ne l'a pas aimée. Mais la postérité aurait pu l'aimer. Or, ça ne s'est pas produit. Les ingrédients lui manquaient pour une histoire d'amour entre elle et le monde. Une consolation, c'aurait été. Comme Diana s'est consolée avec le public de son goujat de mari. Aujourd'hui, quand il m'arrive de raconter son histoire, les gens sont ignorants et Napoléon III n'a pas la côte, on dit : « pauvre fille, pauvre femme ». Et d'autres : « elle en a trop voulu, elle pétait plus haut que son derrière ». Oui, on dit ça. Elle n'avait qu'à pas se mêler du Mexique. Quant à Charlotte adultère. Quel plaisir j'aurais d'apprendre que Charlotte ait pris un amant. Quel plaisir ce serait. Que de plaisirs et de compensations elle s'est refusés.
Elle n'était que dans son rêve, régner. Elle n'était pas dans son corps.
Et Weygand n'a jamais su de qui il était né. Dans son testament il a écrit « ma naissance m'est toujours restée inconnue ». A la mort de Charlotte, d'aucuns lui ont soufflé « Votre Mère. ». Mais il n'est pas venu à son enterrement. Ne l'a jamais revendiquée. Un homme qui s'était fait tout seul. Soldat prestigieux et vénéré. De quelle assise supplémentaire aurait-il eu besoin ?
Et puis revendiquer Charlotte, c'était se mettre sous le signe de la folie. Un lourd héritage dont il n'avait que faire.
 
Charlotte aurait-elle eu des enfants. Rêvons... Peut-être ne serait-elle pas devenue folle ?
Violette a eu des enfants et en est devenue folle.
Charlotte qui crevait d'amour et de générosité non accomplis.
Elle aurait étouffé ses enfants, les aurait rendus fous.
Je la vois bien en mère-poule assassine.
Je l'imagine en Zeus, accouchant de Minerve par sa tête.
Accouchant de sa tête, oui. Son enfant, c'était son rêve, sa possession, le Mexique.
Elle avait la bienfaisance autoritaire et envahissante ! Le Mexique le lui a fait payer cher.
Mama Carlota, en ont-ils fait des gorges chaudes !
Mama Carlota. Oui, un jour je dirai.
 
*
 
Mama Violeta. Mama six fois, épanouie dans sa protubérance de génitrice, se sentant puissante, porteuse de vie. La Maternité, dans son entourage, avait toujours été mise sur un piédestal. Voyez, Marie, qui donc, si ce n'est cet enfant, connu sous le nom de Jésus, pour l'arracher à son destin de fourmi. Violeta, quasiment en déesse, se voyait.
Mais ne voyant pas que, sentiment très secrètement enfoui, son époux-géniteur prenait en horreur cette progéniture qui lui volait l'attention, les soins, les tendresses de Violeta. Et lui, alors, n'était-il pas le Paterfamilias. En secret de même, il se mit à détester le ventre de son épouse, une grenouille enflée qui veut se faire aussi grosse que le bœuf Il lui ferait passer le goût de tant de prétention. Lui, qui était le Bœuf, qu'on se le dise. En pays méditerranéen on ne badine pas avec les taureaux. Un culte profond, des siècles que ça dure. Autrefois en Crète avec le Minotaure, aujourd'hui dans les arènes, avec les grandes fiestas des corridas. Toros ! on crie.
Pourquoi pas machos !
Une guerre sourde entre les deux qui s'ébauchait ! Lui, le Bœuf, qu'on le proclame, les pleins pouvoirs. Elle, en Grenouille, qu'elle le sache bien même si parfois la grenouille a la panse insolemment pleine et tendue. Pas de quoi plastronner. Il avait, quant à lui, horreur des ventres rebondis, cela sentait la concupiscence, la goinfrerie, et l'épicurisme. Certes, à cet épicurisme, il avait cédé, puisque des enfants il avait faits. C'était sa part maudite, ses enfants étaient le fruit de son péché, et elle, la grenouille, l'instrument. Très vite, il ne la trouva plus attirante, ni belle. Dans le noir, lui faisait l'amour. Et elle, qui l'avait trouvé séduisant, fin parleur, beau quoi. Elle commençait à subodorer qu'elle s'était engluée dans ses charmes, lesquels charmes sont trompeurs, on dit dans les contes. Son conte de fée avait décidément viré à l'aigre.
 
*
 
Le « beau Max » on dit toujours. Mais beau, l'était-il vraiment ?
Il l'était, sûr, puisqu'il était un Habsbourg. Un nom prestigieux donne assurance et beauté, assez facile pour un homme Et beaucoup de gens autour de lui, pour lui dire qu'il était beau. S'en était facilement persuadé. Charmant, il a été, il voulait plaire, à défaut de régner. Et il a plu, un certain temps.
 
Donc portrait de Max, on va en juger. On a des photos d' ailleurs.
Certes « Max » aujourd'hui, ça fait un peu... Ça n'impose pas, on est d'accord. Un peu gouape, Max, un peu efflanqué. Essayait de jouer à l'homme qui se tenait. Mais se tenait mal, se dérobait. Grand, et mal dans son assise, ou son assiette, les deux se disent, avec une démarche très particulière. Il jetait ses jambes d'une façon très raide. Un peu pantin. Arthrosique, certainement, à l'époque, on n'y trouvait pas à redire. On y décelait quelque chose de militaire et d'autoritaire, qui en imposait. On pensait : il a la jambe de sa fonction. Mais mal planté, Max, un dos qu'il soutenait mal, des mains dont il ne savait que faire. Quant au visage.
Beau, son visage ?
Pour l'époque, il était passable, et vu sa condition d'archiduc, il devenait beau. Un front assez dégagé, tiens ça lui donne l'air intelligent, dira Juarez qui viendra le contempler, momifié, sous-entendu : voyez les surprises, cet étourneau, empaillé, il avait quelque air, mais l'air seulement. Et les yeux bleus, son plus bel atout. Au Mexique, on en dira. Les Indiens, étonnés, admiratifs, cette blondeur, ce bleuté de l'œil, une attente quasi messianique pour eux. Les a fait un peu rêver, Max, les Indiens. Et eux, les sujets dont il rêvait, béats, abêtis, il allait les reconvertir.
 
Pourtant un Indien, Juarez, pas sous le charme, lui. Mais c'est un autre sujet. La fascination de Max pour Benito Juarez. Pour l'heure, on parlait de Max et de ses yeux bleus. Son plus bel atout, on l'a dit. Mais un autre atout lui manquait : point de menton.
Comment, point de menton ?
Point de menton, je le maintiens. Victoria, la Reine, l'unique, la grande, celle de l'Inde et des Anglais, Victoria donc, l'avait jaugé au premier coup d'œil : charmant, mais pas de menton. Le faible des Habsbourg, le menton. Mais chez Max, c'était particulièrement accentué. Pas de. Et Victoria, du premier coup d'œil, avait vu le manque. Donc pour pallier le manque, il s'était laissé pousser la barbe, des favoris blonds, frisés et abondants, bien qu'il eût le cheveu rare, qu'il partagera en deux longues pointes. Manière autrichienne. Plus tard, au Mexique, stress oblige, il aura cette manie de manipuler nerveusement une des deux pointes de ses favoris. Agacement dissimulé des interlocuteurs. Il joue à « tu me tiens par la barbichette » l'Empereur. Bref, il avait compensé par le poil ce qu'il n'avait pas en mâchoire. Sur les photos, on le voit ainsi : la main sur l'épée, arborant un large chapeau mexicain, ne craignait pas le ridicule, le « beau Max ». Et à Queretaro, inconscient du danger, il posera en général mexicain : bottes, éperons, immense sombrero. « Je ne suis entouré que de Mexicains, il dit avec fierté. Juarez, lui, des Américains dans ses bataillons ! » Sur les photos, disais-je, on le voit, le poil abondant, le regard bleu et vague, fixant, on ne sait quel horizon. Flou, Max, flou. Et cette barbe, ce look, qu'il s'était créé, y tenait farouchement. Sa chose, son poil à lui Ainsi, à Queretaro, quand il fut évident que la partie était perdue, bien perdue, on parla de fuite, d'évasion. Mais encore fallait-il se travestir, se dissimuler, et lui, Max, se couper la barbe, sinon n'importe quel péquenaud allait le reconnaître. Raser sa barbe ? Jamais ! On n'en vint pas à bout, on ne le convainquit nullement. Je garde ma barbe, et je reste. L'honneur. Refrain maintes fois entendu, l'honneur. Que lui restait-il ? Il mourut fusillé. Avec sa barbe. Un beau trafic. Ah ! La barbe d'or. Que restait-il du « beau Max ».
Aujourd'hui on est porté à l'indulgence, on dit : un baba-cool, peut-être, d'autant qu'à la fin, à Cuernevaca, il négligeait carrément sa tenue. En pantoufles, il se baladait et recevait.
Sinon, insignifiant, on dit, un peu ridicule, englouti dans sa barbe et le vague de ses yeux bleus, avec son dos qu'il supportait mal. Mal dans sa peau. Dans une peau comme étrangère. En avait-il conscience. Toutefois, à ce jour, notre regard est changé : pas beau, Max, ah non, pas beau.
Le « Beau Max » est ironique.
 
Et Charlotte, comment le voyait-elle ?
Beau, assurément, et charmant, et bien-aimé, et compétent, et efficace, et intelligent. Mais il faut se méfier de ce que disait et écrivait Charlotte. Elle avait sa parole officielle. Elle avait construit son Max, son époux idéal. A-t-elle jamais su vraiment, tout intelligente qu'elle fût, voir les gens. A son désir, elle les voyait. A son désir de puissance, les ajustait. Max était son Prince Charmant, celui par qui on parvient aux marches et dans le Palais. Elle n'en démordrait pas. Son beau Max, son beau rêve, que lui restait d'autre. Elle se cramponnerait à son rêve.
 
Même avec les démentis les plus cruels, abandonnée à Madère, trompée avec la fille du jardiner à Cuernavaca. Foutaises, des histoires de sexe ! Elle, elle avait de la face, de la dignité. Pour garder son rêve, il fallait payer et fermer les yeux. Avoue-t-on au bout de deux ans de mariage qu'on est une femme délaissée. L'omertà, Charlotte. Fière, orgueilleuse, et taiseuse Charlotte. Rude aux coups, aux sarcasmes et aux insultes. Tremper son âme, comme on trempe une épée. Rude. C'est tout simple, elle ne sent pas, elle n'entend pas. Dans sa carapace, elle s'est enfermée. Motus et bouche cousue. Ou bien on dit les choses telles qu'on les voudrait.
 
Quant à la bouche de Max, que dit-elle ?
Encombrée d'une moustache, sur un portrait, sa bouche est gonflée, repue. Celle d'un nourrisson qui a bien tété. Les joues de même, assez pleines. Sensuel, Max, exigeant que tout de suite son désir soit assouvi. Un peu goinfre parfois, vorace, pas un gourmet. Rapide en amour.
Cette raideur chez Charlotte...
Bref, il n'avait que ses yeux bleus. Et, lors de l'embaumement, on a déjà dit... Sur une photo, on le voit, dans son cercueil, momifié. Cadavre en route pour l'Autriche. Des yeux de verre, noirs, exorbités, qui ne sont pas les siens. Il a fallu colmater, replâtrer quand l'Autriche a exigé le corps. Yeux arrachés à une statue de Vierge dans une chapelle voisine. Max avec des yeux de femme t Ah ! mon bonhomme, as-tu jamais su voir le Mexique ! Via ! Via ! En Austria ! Des yeux noirs, tu as. Et sur ces yeux inconnus de son fils très chéri pleurera, inconsolable, l'Archiduchesse Sophie, ta mère bien aimée. Et Juarez, le vainqueur, ainsi, il te verra à Mexico...La carogna ! Quel mal il nous a donné !
Rendu à lui-même, Max, aveuglé, toujours il a été. Adieu, les yeux bleus.
Christ est ressuscité, Max est ressuscité, criera Charlotte dans sa folie « je n'ai été veuve que onze mois ». Mexique pas mort, empire sauvé. Qu'on me donne des yeux, mon épée, mon cheval, ma cravache, une armée, Sire, et je donnerai à la France un Grand Empire.
Est-ce bien Charlotte qui parle.
Oui, Charlotte toujours, Charlotte délirante, elle crie, elle écrit. Mais c'est une parole sans écho. Et Max, c'est presque le Mexique, cet homme avec qui elle a partagé ce rêve d'un empire. L'enfant qu'elle n'a pas eu, son bébé.
 
Son bébé l'a rejetée. Et Weygand ne l'a pas reconnue.
Des chimères.
Que les enfants de nos chimères sont cruels.
Soixante ans quasiment cloîtrée, à regarder mourir ses chimères. Le sol s'était fendu, une large faille.
Une faillie, la Carlota.
Autre époque, on ne survivait pas au déshonneur d'une faillite.
Les hommes se tiraient une balle dans la tête.
Les femmes faisaient de même, mais ce n'était qu'un simulacre, elles n'avaient pas droit aux armes.
Un grain de poudre suffisait.
Elle a un grain, on disait d'elles.
 
On parlait du « beau Max ». Quel chimérique, lui aussi. « J'exige » avait-il écrit à Nap. Son secrétaire corrigea sa lettre à son insu « je demande ».
N'imposait pas ses mots.
Au choc du Mexique il s'est liquéfié.
Comme d'autres se sont délités au contact de la colonie.
S'était vu en homme du Nouveau Monde, tel un Cortès !
A trouvé un Indien sur son passage.
Et les bons Indiens n'étaient plus les Indiens morts.
Nouvelle édition de l'histoire.
Est tombé sur un teigneux. Et cultivé de surcroît.
Juriste et charismatique.
On est en train de faire le portrait de Juarez.
On n'y échappera pas.
 
*
 
Dans le vent de l'Histoire toujours. Violeta, à la trappe.
Du flou, elle aussi. Elle hurlait, mais n'imposait pas ses mots, non plus.
 
*
 
Juarez donc. portrait.
On a des photos. Pas beaucoup, mais on en a.
De lui on n'a jamais dit le beau Juarez.
Un mal né. Et puis, à cette époque, l'Indien n'était pas beau. Les jeunes Indiennes, quelques-unes, avaient droit à la beauté. Leur peau mordorée, leur odeur Max n'y résista pas. Mais, on l'a dit, notre regard s'est modifié. Tant de photos, de portraits, de films. Typés, les Indiens, et c'est une sorte de beauté. Eisenstein et Marion Brando en Zapata ont fait le reste.
Si bien que... Aujourd'hui, regardant le portrait du Juarez, on dit « ah ! Quelle gueule » et le « ah ! » est admiratif. Certains vont jusqu'à « la belle gueule ! » et certaines « il est beau ! ».
Devant la gueule du « beau Max », on rigole. Avec ses rouflaquettes, son œil bovin et son look sans classe.
Sans classe aucune, Max. Charlotte, on peut lui accorder quelque classe, Max, pas un brin. Efflanqué, dégénéré même, et alcoolo.
 
Mais on en était à Juarez, Benito de son prénom. Indien Zapotèque. Pur Indien, il disait.
Pas métissé du tout. Soit. Qui donc peut prétendre au Mexique, n'être pas métissé un brin.
Donc Benito, orphelin, du moins enfant abandonné, va nu-pieds, inculte, analphabète, mais tenace très tôt. Très mal loti au départ, la ténacité était de mise Adhésif à la vie comme le chiendent, il fallait être. Donc recueilli, remarqué, éduqué, enseigné, diplômé, juriste. La loi, il l'avait connue tant de fois violée. Self made man, en quelque sorte. Un vrai américain. Les USA voisins ne s'y sont pas trompés. Sitôt leur guerre de Sécession finie, l'ont reconnu, encouragé. Des armes ont fournies, et Nap III enrageait. Le vent tournait.
On s'éloigne de notre propos.
La photo de Juarez là, sous nos yeux, en noir et blanc, époque oblige. Comme il est un homme du noir, toujours vêtu de noir, il n'y perd pas.
Impose son noir, massivement.
Max et son bleu des yeux.
On laisse Max... Donc Juarez massif, entêté dans son noir. Le cheveu noir aussi, épais, dru.
Et une chemise blanche avec faux-col, d'avocat je crois. Un peu engoncé. Mais pas englouti comme Max que le costume, les chamarrures, et le grand cordon rendaient comme flottant et déguisé. Remplissant son vêtement, Juarez, remplissant son espace. Rien de dilué en lui. De l'obsidienne. Et le menton est là, puissant, la gueule charpentée, pas un poil ni de barbe pour camoufler... Cette massivité de la gueule, ces pommettes hautes, la bouche large, presque un sourire.
Il souriait peu, Juarez. Peut-être est-ce que j'en rajoute un peu. Il ne montait pas à cheval, ça on le sait, et ne se déplaçait pas inutilement. Il laissait les choses se faire et se défaire. Et les yeux aussi, larges comme la bouche, avec des cernes, le regard noir, brillant, ardent et scrutateur.
 
Séduisant ? Ne cherchait pas à séduire, pourtant. La Princesse Salm-Salm qui l'a vu à deux reprises, venue le supplier d'accorder quelque répit, a été saisie par ce visage. Pas laid, Juarez, ni repoussant, ni bandit sanguinaire. Impressionnant, elle a dit, elle que les hommes impressionnaient peu. Impressionnant, avec cette large cicatrice sur le visage. Une cicatrice qu'on ne voit pas sur la photo. Mais la Princesse en a vu toute la beauté. Une artiste, cette femme Il a été courtois avec elle, très courtois, un homme de loi, donc ferme. Elle s'est montrée à la hauteur. N'a pas joué la carte de la séduction. Alors qu'avec d'autres. Ce n'était pas un homme à séduire.
Petit, costaud, râblé, de noir vêtu, le cheveu noir, l'œil noir et brillant, la gueule bien charpentée, avec, en travers, une large balafre. Balafré, L'Indien, et Président de la République. Que n'aurait donné Max, pour avoir pareille balafre sur le visage.
Le signe de l'Election !
Lui qui n'avait pas voulu sacrifier sa barbe ! Un postiche, on dirait, cette barbe ! Quel Empereur travesti ! Et Max, fasciné par Juarez.
Fasciné, oui. Et parfois le rejoignait, politiquement parlant. Après tout, Juarez avait confisqué les biens du Clergé, clergé corrompu et abusif L'initiative avait été juste, Charlotte et Max en convenaient, seules les péripéties d'application méritaient quelques critiques. Juarez avait raison ! Tout le parti conservateur sur lequel s'appuyait Max avait frémi en ses fondations. Ainsi Max s'était-il enfoncé dans la nasse. Trahir ses alliés, c'est de très mauvaise politique. Et, sur la fin, voyant les Français s'embarquer définitivement, Max avait déclaré en plein Conseil « Au fond Juarez, je l'approuve ». Je cite approximativement. Tout le Conseil avait frissonné, le bateau coulait définitivement, et chacun de penser que l'étourneau habsbourgeois méritait bien la mort qu'on allait lui infliger. Approuver son meilleur Ennemi, dit-on des choses pareilles. Pauvre Max, qui avait parfois des éclairs de lucidité. Eclairs suivis de crise d'inhibition et d'aveuglement, ses yeux bleus syphilisés dans la lumière mexicaine, Juarez n'allait pas l'envoyer au bataillon de la mort, lui, cette fine fleur de l'aristocratie européenne. Il avait des amis, des relations. Et ce pouilleux parvenu, tout juriste et lettré qu'il fût, n'allait pas lui faire la loi. En pleine décolonisation, Max -certes, le mot n'existait pas encore. -et lui le civilisateur face à un colonisé guérillero, aussi rusé civilisé et cultivé que lui ! La situation était scandaleusement inédite. Un mutant, pour Max. Que faire devant un mutant. Un Indien, quasiment son égal sur le plan intellectuel. Rien à lui apprendre à Juarez. Alors, Max, sa supériorité, où était-elle ? Quelle pétaudière ! S'être ainsi trompé d'ennemi.
 
Juarez, quant à lui, tenait Max en piètre estime : un intrus, une girouette, un imposteur.
Mais il ne le pensait pas en « individu », une surprise pour Max, le pensait en ennemi seulement, en homme à abattre. Il avait besoin du sang et de la peau de Max pour cimenter le pays. L'homme ferait l'affaire. Il les avait prévenus, lorsqu'ils avaient débarqué à Vera-Cruz, un messager leur avait apporté un papier : « Il est donné à un homme, Monsieur, d'attaquer le droit des autres, de se saisir de ses biens ; Mais il est une chose qu'une perversité telle ne peut pas empêcher, c'est le terrible jugement de l'Histoire » Ainsi avait écrit l'Indien, apostrophe hugolienne, et il avait eu raison.
Comment Charlotte qui maniait si bien les mots et avait le sens de la grandeur, n'avait-elle pas été sensible à cet appel prémonitoire. Paroles, paroles, elle devait chanter, c'est nous le Droit, c'est nous le Bien.
Chimère, quand tu nous tiens.
Ainsi Charlotte, la perspicace, a-t-elle totalement sous-estimé Juarez.
Dans son « délire » peuplé de grands politiques, il a été absent. Il était l'autre côté, l'autre logique. Elle est restée, mordicus, dans sa logique à elle. N'a pas compris qu'il incarnait la République mexicaine et son peuple. Que ce même peuple mexicain était en train de se réconcilier contre eux, sous la bannière de l'Indien.
Pourtant elle savait bien que les urnes, donnant la majorité à la tendance royaliste, avaient été trafiquées. Mais fi. On les attendait, on les réclamait, on les aimait. Le « on » qui avait été ourdi et préfabriqué. Elle savait, mais n'en avait cure. Et Juarez, le Petit pour elle, n'était qu'un minable chef d'un ramassis de guérilleros, bandits, pilleurs et rançonneurs.
Charlotte ne concevait que l'Empire, le droit des élites, ainsi que les devoirs, et le droit divin. La République, pfutt... Certes, elle aimait les Indiens, était pleine de compassion pour leur condition misérable. Mais elle avait la compassion éclectique et intermittente. En Belgique, elle avait vite pris son parti des enfants travaillant dans les ateliers de dentelle, ses Indiens belges. Pourtant sa mère lui avait bien dit. Mais elle était si jeune. Et puis au Yucatan, hors de la guerre, une halte, un statu quo, après des années de massacres, Les Mayas lui avaient fait un tel triomphe. Ses enfants, les Indiens, respect et obéissance. A elle, le devoir de protection. Si bien qu'on les avait accusés, elle et Max, d'indianité systématique, de favoritisme, de paternalisme et maternalisme conjugués.
Mais un Indien comme Juarez, un rebelle et un lettré, l'exception à la règle. Elle n'avait pas su en prendre la juste mesure. Un suppôt des Etats-Unis. Un arriviste. L'Election divine et royale, il ne connaissait pas. Les âmes bien nées, non plus ! Un bâtard, un mécréant, un avatar de l'éducation dispensée au peuple. Quel navrant bouillon de cultures, ce Juarez. Du pur banditisme. A mater, les bandits, Indiens ou pas. Précocement, elle dut être déstabilisée, par ce contre-exemple d'Indien. S'avoua-t-elle qu'il était son Rival, le seul à sa hauteur, quant au pouvoir.
Et puis, à la fin, c'était trop. Trop d'ennemis et de difficultés de toutes parts. De quoi perdre la tête. Et Max qui fuyait et se repliait, jaloux de son pouvoir.
Myope, Carlota, ne voyant plus rien, pas plus loin que le bout de son nez. Et Juarez, de Carlota, qu'en pensait-il ?
Savoir. Dans le même sac que Max. Une intruse, jouant à la Régente. Quelle femme détestable. Un genre auquel il n'était point habitué. Marna Carlota, on l'avait brocardée. Elle récoltait ce qu'elle avait semé. L'odieuse bonne femme De quelle espèce nouvelle faisait-elle partie. Peu expert en psychologie féminine, Juarez, et celle-ci était particulièrement arrogante. Ne pensait rien d'elle, sinon qu'elle aussi était à abattre.
Bon débarras, il a dû se dire, quand elle partie pour l'Europe. Tant de mépris, de non-reconnaissance de la part de Juarez, s'ils avaient su, Max et Charlotte. S'ils avaient su. Mais ne s'en doutaient en rien. Ils avaient du mal à concevoir l'autre. Certes, en Italie, ils avaient été insultés, haïs, médits, chansonnés, c'était les avanies du pouvoir, l'ingratitude des peuples. Le mal était connu. On était en Europe, entre soi. Mais au Mexique ! Et puis « être mexicain », qu'était-ce ? Déjà les Mexicains ne savaient pas très bien, depuis seulement 1820 ils étaient indépendants. N'avaient fait que se chamailler et se fusiller. On était aux environs de 1865. Des sauvages, écrivait-on en Europe.
 
J'aime que Juarez ait été du noir, un homme de l'ombre et du caché. N'était pas dans le brillant, mais dans l'envers des choses.
Devait le savoir, que c'est du négatif que les choses s'enfantent.
Charlotte sans enfant, n'enfantant que de sa démence...
Et d'Elle, que disait-on ? La belle Charlotte ?
 
*
 
Violeta qui hurlait contre « les belles cocottes », une injure, à l'époque, les cocottes étaient femmes de mauvaise vie. En pleine rue, ça la prenait, elle insultait les passantes élégantes, les aurait volontiers déchirées. Les femmes reculaient, terrorisées par ce flamboiement de haine. Elles n'avaient rien fait, les innocentes, ne faisaient que passer, leurs intentions étaient bonnes. Ne savaient pas, les naïves, qu'elles étaient de la classe à laquelle Violeta avait tant aspiré.
En hobereaute riche, élégante et mince, elle s'était rêvée. N'avait l'air que d'une souillon, non avachie, elle se tenait, d'une souillon gonflée de misère et de manque.
« Les belles cocottes » elle criait aux femmes dans la rue. L'injure déconcertait, les femmes pleines d'effroi rebroussaient chemin. Elle avait sa revanche, la Violeta !
 
*
 
Belle, Charlotte ?
Elle a été une belle jeune fille. Et promettait de rester une belle femme Savait s'habiller, se coiffer, se mettre en valeur. Mais... Des « mais » avec Charlotte.
A quinze ans, la première fois qu'elle rencontre Max, il ne la remarque pas. Plaisante certes, pas un laideron, mais fadasse, il a dû la trouver. Rien du charme exotique de sa belle fiancée créole. Peu typée, peu piquante. Un an après, il la « voit », il se fiance même. Il faut bien se faire un état. On la lui a signalée. Un parti possible. Léopold 1er, le père, est riche. Le temps n'est plus à l'idylle, mais aux monnaies solides et trébuchantes. Max est dépensier et la « pension » habsbourgeoise maigre. On parlera beaucoup, après, des âpres marchandages pour la dot. La joie de Max « Le vieil avare a cédé ! ». Mais lui, grippe-sou, il n'a nullement conscience de l'être. L'argent, c'est son droit. Donc il épouse une dot, et une jeune file très fraîche, il est vrai, il la regarde enfin. Une belle peau, des yeux verts, grande, pour l'époque-mais à côté de lui elle paraît plutôt petite-svelte, le cou assez délié, important pour le décolleté du soir, les cheveux noirs en bandeau, elle sait se tenir, bonne cavalière, portant bien la toilette, le décolleté flatteur, charmante, charmante, et tout à fait présentable. Certes elle n'est pas la beauté, comme sa belle-sœur, Elizabeth, dite Sissi, qui sera la Divine, la Bouleversante Beauté.
Des défauts ? Quelques-uns. Pas très graves. Un nez un peu long, ça donne du caractère, et le bas du visage un peu lourd. Il faudra y veiller, mais il y a des ruses et remèdes.
On a une photo de cette époque. Beau visage grave de jeune fille. Les jeunes filles en fleurs, a dit un écrivain, il a eu la parole heureuse. Un lys. Elle, en tenue d'apparat, large décolleté ceinturé de dentelles, collier de perles, boucles d'oreilles, diadème parfaitement posé. Un médaillon particulièrement harmonieux. Visage lisse de Charlotte, équilibré. Mais...
Encore...
C'est le regard qui retient l'attention. Regard grave, trop grave, sans malice aucune. Vers quels horizons, vers quelles hauteurs. La vie est terriblement sérieuse, fi des divertissements. Marie-Henriette, sa jeune belle sœur, aime trop la musique et les fêtes. La frivole. Et elle, Charlotte, se prend très au sérieux. On connaît la suite, je crains d'extrapoler.
Dans ce regard, il y a une sorte de mélancolie, celle de sa mère, mais aussi de son père, contre laquelle elle luttera très fort. Mélancolique, elle, Charlotte ? Non, dynamique, volontariste. Et sur la photo, elle apparaît raidie, avec sa couronne diadème, de la hauteur, il faut, de la distance. Se tient très droite, se veut grande, ne pas courber, jamais, elle a vu son grand-père, Louis-Philippe, se courber, fuir, abdiquer. Une horreur ! Jamais elle ne cédera devant les évènements. Elle est svelte, souple, gracieuse, mais elle pose. Pose à la Grande Dame. Peut-être est-ce cette tendance poseuse qui exaspérera Max. Oui, exaspérera. Du naturel. Du naturel, que diable. Aucune aisance vraie, Charlotte, toujours dans la contrainte. Se montrer à la hauteur. Une assurance bien fragile, celle que lui a donnée son père. « Elle est la fille de son père », elle se sent forte. Elle en deviendra arrogante. Elle portera toujours son regard très haut.
 
Et beaux ses yeux, grands, verts, et parfois bleu foncé, mais tout à coup le regard se durcit, l'œil devient noir. Ne souffre aucune contrariété, Charlotte. Un bloc alors. Pas laide, non, mais rébarbative, monolithique. Plus aucune séduction. Certes elle sait se tenir, se recomposer un visage, redevenir avenante, mais l'éclair est passé. On se tient sur ses gardes.
En vérité, à seize ans, elle n'était pas ainsi. Il a fallu les déceptions, les insultes, les rebuffades, les humiliations. A seize ans, elle est pleine d'enthousiasme, béate, émerveillée devant son Beau Prince, disert et charmant, toute de miel, Charlotte, toute réceptivité. Max fut charmé de se voir dans ses yeux si charmant, peut-être, après tout, allait-il en tomber amoureux, elle était fraîche, élégante, représentative, bien élevée, intelligente, cultivée et admirative, ses bijoux et sa dot étaient conséquents. Mais... Toujours les « mais ». Mais s'il la respectait, l'estimait, l'appréciait, il n'était pas profondément sous le charme de sa compagnie. Peut-être manquait-elle de séduction, ou de vraie féminité.
 
Qu'est-ce donc, la vraie féminité…
On peut s'interroger. Cela varie selon les époques. Selon le degré de machisme de la société, ou des normes quant au féminin Très coquette, Charlotte, très soignée, très désireuse de plaire, d'être admirée, applaudie, fêtée. Charlotte à Venise, recevant les ovations de la foule. Cendrillon échappant à sa souillonnerie et à ses cendres. Le top ! Le top ! Tous ces hommages ! Mais Max qui devait lui dire « plais-moi, enchante-moi, sois toute à moi.. ». Et elle, pleine de bonne volonté. Mais au fond, plaire, qu'est-ce que c'est ? Et qu'est-ce qu'il faut faire ?
N'avait pas compris que plaire, c'est s'arrondir, s'amollir, s'aplatir, se contorsionner.
Alors plaire, on allait voir. Une démonstration, elle allait donner. On lui avait appris à démontrer, à prouver, donner des gages, subir des épreuves. Toujours dans la rigueur de l'effort et des obstacles à franchir. En Autriche, lors de son voyage de noces, elle n'avait que médiocrement plu. L'Archiduchesse Sophie, sa belle-mère, lui a fait bon accueil. Mais Sissi l'avait jaugée. Insupportable, cette petite oie blanche et belge. Parlant trop, s'immisçant dans toutes les conversations, faisant étalage de ses connaissances, vastes, soit, mais... La pédante et la raisonneuse !
 
Charlotte en femme savante. Et savante, elle l'était. Elevée avec ses frères, le même précepteur, elle a perdu sa mère à dix ans, histoire, sciences, maths, religion, dessin, peinture, musique, équitation, langues étrangères, et les Pères de l'Eglise. Et puis écrire, bien écrire, toute sa vie, très longue, plus de 80 ans, toute sa vie sera une étonnante épistolière. Alors savante, cultivée, douée, bosseuse, des idées sur tout. Et Max lui, jusqu'alors agréablement disert, un causeur plaisant, brillant même, disait-on de lui. Supportant mal la contradiction, le débat n'était pas son fort, mais exposant ses connaissances avec clarté et fougue. Un passionné parfois. Max donc, un jour, découvrant que l'admirative et toute attentive jeune femme qu'il avait épousée, s'était muée en une causeuse péremptoire qui imposait son point de vue. Privé de parole, il était ! Et du brillant causeur, attirant regards et attention, pfutt ! Autant en emporte le vent. Et alors, sa séduction ? En société, il réussit à se réimposer. Mais dans l'intimité, il renonça, se replia. Insupportable cette épouse. Elle voulait parler, qu'elle parle. L'écouterait pas. Repli dans le mutisme, les cigares et le vin. Cause toujours ma belle, cause toujours.
 
Patatras pour Charlotte. Son meilleur atout, tout son savoir, conquis de haute lutte, son énergie à comprendre, sa curiosité insatiable, ses plus belles qualités, patatras, dépréciées, ignorées. Et Max : quel ennui, cette parleuse qui n'a jamais, dans l'intimité, le mot juste. Qui ne l'a qu'en public ou dans ses lettres, la parole juste. Certes, elle écrit brillamment. Mais l'écrit, c'est l'envers de la vie, s'exaspère Max.
On s'égare à nouveau. On jouait au portrait. Celui de la « belle » Charlotte. En Italie on la trouve bellissima, éclatante, jeune, digne de son rang. Elle avait moins de vingt ans.
Au Mexique, Max ne la regarda plus, définitivement. N'avait d'yeux que pour les Mexicaines, dames de la Cour ou autres, et pour les jolies Indiennes. Charlotte se battit vaillamment, mais subit les outrages du soleil et du climat, les rigueurs des voyages. Au retour de son voyage au Yucatan, épuisée, elle se regarde en son miroir, se jauge : son décolleté n'est plus parfait, autour du cou un anneau vient d'apparaître. Fâcheux, ce cartilage. Déjà les outrages du temps. Elle n'a pas vingt-cinq ans. Et puis elle mange trop -elle compense, on dit aujourd'hui- son teint se brouille, s'enflamme. Elle pique des colères. Rubiconde et l'œil noir. Toujours irritée. Mal baisée, murmure la chanson. « Marna Carlota » on l'appelle, mais le « mama » n'est pas amical. La rumeur alors. Il paraît que les fêtes qu'elle donne dégénèrent en orgies. On n'y croit pas tout à fait, mais on dit, on dit.
 
Le dire qui salit. Un plaisir.
Elle épaissit. Boulimique, mais surtout gonflée de colère et de fureur. Rouge, rouge. Les Mexicains la trouvent affreuse : cramoisie et transpirante. Elle montre ses sécrétions. L'indécente. Dans les pays tropicaux, la transpiration a très mauvaise presse. Les touristes, de nos jours, ne réalisent pas combien ils sont laids dans le regard des autochtones. Suants, dégoulinants, impudiques. Des corps qu'ils ne maîtrisent pas. Chez Charlotte, le bas de son visage-une photo de la collection de Béarn, un témoin précieux de la très navrante aventure-le bas de son visage déjà un peu lourd s'est assez fortement épaissi, on sent l'effondrement proche. Pour lors, elle est ainsi le visage mafflu, le menton lourd.
Et Max qui n'en avait pas...
L'œil bien dessiné mais sombre, fixe. Habillée d'une robe bien fermée, très pensionnaire, cachant, niant son corps. Sous ces climats elle devait crever de chaud.
A moins qu'elle ne crevât de rage Et à la main, elle tient une cravache. Cravache de la cavalière émérite qu'elle était.
Plus tard, de la cravache...
« Venez ici droit dans ma chambre, avec une cravache, fouet ou verge, donnez m'en des coups sur tout le corps à sang... Sur les bras, les jambes, les épaules... Je supporte tout comme rien... Il n'y a que les lâches qui meurent de ces chose-là et je n'en suis pas... »
Retour à la photo. Quelle sombre femme tout à coup, pas un brin de peau découvert, ce visage alourdi, plein de... D'envie de cravacher peut-être, ces reîtres, ces ruffians, et Max qui se dérobe, les Français de même, le peuple que l'outrage, ses dames d'honneur qui l'agacent et la narguent, l'argent qui manque, elle qui légifère, et aucun décret qui n'est appliqué, les armées juaristes aux portes de Mexico. Une outre pleine de rage elle se sent devenir. Et le regard étonnant, plein d'idéalisme et de hauteur, qu'on avait vu sur la photo de ses quinze ans, le regard s'est retourné vers l’intérieur, rétroversé, du défi il y a, plus de grandeur, plus de vastes espaces, déjà Charlotte, elle ne regarde qu'en elle-même, son rêve, son désir de puissance, elle n'a que ça. L'Empire.
Un cheval, une cravache, elle les matera.
 
*
 
Il me souvient de Violette.
La parole est à Violette.
Mais comment la faire parler, ne sachant plus les mots, les arguments, ne sachant que les cris.
Certes, elle avait encore des mots, mais déconnectés. Des chansons qu'elle martelait. Pas dans l'Histoire, elle, avec un grand H, dans l'histoire des petits et des sans mots.
Une Indienne, en quelque sorte.
A Oaxaca, dans les villages autour, ou à San Cristobal de las Casas, j'ai vu, sur le marché. Oui, au Mexique, je suis allée.
 
Donc, sur les marchés du sud Mexique, j'ai vu des Mexicaines bien métissées, plus indiennes qu'espagnoles, vendant légumes et fruits, entreprenant, marchandant, défendant âprement leurs prix, dispensant taloches aux voleurs éventuels, à la marmaille autour, chacun son job, le mari entre deux coups de pulque, grand bien lui fasse, on a la paix pendant ce temps, des maîtresses-femmes, celles-là, le matriarcat elles le réinventaient tous les jours, mais fines, les guêpes, elles régentaient certes, mais sans trop en avoir l'air, les hommes à ménager, leur amour-propre en particulier, n'importe, c'était elles qui apportaient les sous et faisaient marcher la baraque, le jardin, l'arrosage, et la cueillette. Inlassables, increvables, inaltérables, mais épanouies, souriantes derrière leur étal des fruits et légumes, il y en avait à profusion. Bien rangés et leurs couleurs rutilantes. Et Elles, souveraines, avec leur gros ventre, leurs cheveux noirs bien lisses, leurs robes brodées.
Alors j'ai pensé à Violette... Violeta... Non Violette, qui aurait pu en effet devenir une Violeta mexicaine. Une matrone puissante et maternante. Ce qu’elle aurait aimé. Son plus cher désir. Mais elle ne l'est pas devenue. Ni déesse-mère, ni bonne mère porte-bonheur, Violeta ! Muselée, la matrone en puissance. L'homme y veillait, au muselage. Alors, mégère, elle est devenue. A la campagne, la loi des hommes est rude.
Des femmes, au Mexique, ou ailleurs, ont su la contourner.
 
Elle n'a pas pu. Elle n'a pas su.
Enfant, Violette. Discrète et silencieuse. A la campagne, en France les enfants étaient une force de travail leur exploitation normale avérée. Le l9e continuait. Des lois pourtant. Mais on s'en foutait des lois. Coutume oblige.
Ensuite, il y a eu famille, travail, patrie. Les enfants, au boulot. Les filles avaient vocation, dans un premier temps, d'employées agricoles non rémunérées. Les fils de même, mais ils avaient des compensations, ils gouvernaient, les fils, ils ordonnaient. Le père leur déléguait le mauvais rôle, celui de contremaître et de garde-chiourme. Au boulot, l'engeance féminine !
Certaines se révoltaient. Violette adolescente se battait avec l'un de ses frères, presque son âge, des crises de furie, elle lui arrachait les cheveux, lui grifaillait la figure. Il fallait les séparer. Ses sœurs devaient l'envier. Quelle furie, cette fille. Où donc la modeste Violette qu'elle devint ensuite.
Prendre garde aux timides, aux eaux dormantes. Son époux s'y est laissé prendre. Il l'a prise, à vingt ans, pur une gentille, timide et docile jeune femme.
Toutes deux, Charlotte comme Violette, admiratives devant leur homme, leur promis. Tout sucre et tout miel elles étaient devenues. Elles voulaient plaire, vivre, se marier, avoir des enfants et de la reconnaissance. Sans homme, elles ne seraient pas reconnues. Sans époux, elles ne seraient rien. S'appuyer sur le pouvoir d'un époux pour avoir quelque existence. Les maris sont des prétextes, et les femmes de même.
C'est à qui utilisera l'autre et le pressurera.
 
*
 
Donc se pourvoir d'un époux.
Charlotte a eu le choix : un Pedro du Portugal en passe d'être roi, qui s'est présenté. Et puis Maximilien « le beau », séduisant, séducteur, si disert, libéral de plus. Pour l'époque, et vu son nom « un Habsbourg », ce libéralisme était la preuve d'un beau caractère : original, romantique, son Max. Certes, il ne serait jamais roi, François-Joseph son frère tenait les rênes et y veillait jalousement, mais c'était là un charme supplémentaire. S'ils devaient occuper une grande fonction, ils le devraient à leur mérite seul, pensait Charlotte. Elle l'a donc préféré à Pedro, charmant certes, et amoureux. Mais terne.
Elle aimait le brillant.
Comme son père, dans la fascination des Habsbourg. Réalisant inconsciemment le secret désir paternel. Et puis si terne son enfance, et terne la Cour de Belgique. Ternes ses frères, un peu méprisants, surtout Léopold.
Léopold, l'aîné, une mauviette, disait son père, un légume, maladif, rhumatisant, renfrogné, s'affirmant peu, et Philippe, à demi sourd, affichant l'horreur des voyages et des responsabilités. Des pleutres, ils paraissaient. Or Philippe restera, dans le malheur, un frère aimant et protecteur. Léopold, lui, le prince héritier falot, son père décédé, adieu la maladie. Plus aucun symptôme d'aucune sorte. Et alors, à lui le Congo, la mise en coupe du Congo qui devenait sa propriété personnelle. Le pleutre avait accouché d'un fauve. Devenu Léopold II, il a réussi au Congo ce que Charlotte n'a pu faire au Mexique.
Les coloniaux qu'ils étaient ! Des impérialistes, dans l'air du temps.
Mais on n'en était qu'au mariage. Donc Charlotte a choisi Maximilien. Une Habsbourg elle devenait. Le prestige. Et Max, si brillant causeur.
 
*
 
Comme Violette. Eblouies de même par de brillants causeurs, qui se sont révélés n'être que de beaux parleurs, des chimériques. Ah ! la rage de Violeta. Et s'effondrant elle aussi devant l'écroulement des beaux mirages.
Etat qui n'a rien d'exceptionnel. Le mariage est un mirage, on le sait. Donc consternation et frustration des épouses. De même pour les maris. Mirage rime avec mariage, ils le savent. Mais les époux s'en tirent mieux. Apprennent à manier l'art des compensations.
L'époux de Violeta, toutefois, a eu du mal à trouver des compensations. La déception de Violeta lui renvoyait une image inacceptable de lui-même. Elle devait être folle. S'est raidi. Il la materait, la bougresse, lui décevant ! Dieu le Père, il était, avec les pleins pouvoirs. Les rodomontades du Père Ubu. La tyrannie forcenée des impuissants. Souvent, à la campagne, les maris battaient leur femme Mais lui, non, pas un coup. N'était pas l'envie qui lui en manquait pourtant. Déchargeait alors sa rage sur ses mioches, substitut connu.
Connu, mais rude pour ceux qui prennent les coups et n'y comprennent rien.
Donc, il l'épargnait. On peut aussi penser... S'il l'avait battue, peut-être lui aurait-elle rendu les coups et il n'aurait pas eu le dessus. Peut-être se seraient-ils battus à mort... A la fin, tant de haine, tant de rancune. Violeta en fureur, c'était quelque chose. Tout qui sautait. Les bonnes manières, les bons sentiments. Le moi, comme le sur-moi. Toutes les forces de l'inconscient soudain refluées, vomies, étalées, hurlées. La haine ça disait, la furia destructrice. Vengeance, elle criait, vengeance. Vengeance pour ce marché de dupes qu'avait été sa vie.
 
Une nuit, j'ai rêvé... Voltaire, j'ai eu ce nom au réveil.
Et j'ai pensé à elle. Liée à ce patronyme incongru... J'ai cherché longtemps.
Et « Vol » je me suis dit. Volée elle se sentait, on lui avait volé ses terres, son espace, son territoire, son aire, son bien. Avait-elle des terres à elle, je ne sais. Vol-terre.
En tout cas dépossédée d'elle-même. Un vol. Un viol. Violette.
 
*
 
Et Charlotte hurlante aussi, dépossédée d'une terre qui n'était pas la sienne, le Mexique, mais qu'elle s'était donnée, de droit. Et de bonne foi.
On en prendrait la bonne foi en horreur.
Mais on entend souvent : c'est ma terre, mon droit, le droit que je me suis donné en accord avec mes rêves. J'ai le droit de rêver, quand même, le droit à l'espoir et à l'existence.
Et tant pis si ce droit que je me donne nuit à autrui et le vole. Chacun pour soi.
Chacun sa place au soleil.
Carlota a-t-elle compris qu'au Mexique, elle était la voleuse, l'usurpatrice. Elle n'a rien compris. N'a pas voulu comprendre. Mais elle aussi a été volée, manipulée.
La voleuse volée, quel réveil.
La Reine est nue ! Cruauté, désenchantement, confusion. Comme Oreste, elle a senti les furies vengeresses siffler au-dessus de sa tête.
 
*
 
On ne va pas récrire l'Orestie.
On ne va pas. On n'est pas de taille. Et il nous manque les Dieux.
Dieux ou pas, on s'en fout. On a les familles, ça suffit.
Plus les rêves, les projets, les histoires et les chimères que tout un chacun se raconte.
Je rêve à l'état minéral, sans projet ni désir aucun.
On échappe à la folie, mais on n'est que des riens inertes.
On ne souffre pas. Le désir est une telle souffrance.
 
*
 
Miramar. Un nom qui fait rêver.
Au large de Trieste, on l'a dit, un promontoire dans la mer bleu d'azur, où Max, architecte, urbaniste peut-être, bâtisseur en tout cas, a fait construire un château et aménager des jardins. Une folie baroque rococo, des tentures, des rocailles, des tableaux, des meubles rares, surcharge et profusion. Le jardin est admirable, un Eden, avec la mer en toile de fond, des senteurs, des couleurs, des terrasses, des panoramas. Un palais enchanteur, dit-on dans les contes. Tout, pour le bonheur. Mais Milan et le château de Monza furent des lieux de vie brillante, des bals, des réceptions, festins, concerts et élégances. Eblouie la jeune Carlota, Diva et Princesse de contes de fées. Elle est toute jeune, elle a droit au divertissement et à l'ivresse. Or, Miramar fut, somptueux décor, le lieu du repli, du désenchantement.
E finita la commedia ! On est dans la lumière crue du ciel d'azur et de la mer infinie. L'échec pour Max, l'échec, d'autant plus cuisant qu'avec le recul il comprendra que c'est en Lombardie qu'il a donné le meilleur de lui-même.
On vantera plus tard, ses réalisations, l'espoir qu'il avait suscité.
A l'écart on l'a mis. On, c'est autant les Lombards que François-Joseph le chef des Habsbourg. Le chef du clan l'a mis sur la touche. Gênant, ce Max, où prend-il ce semblant de popularité. Un incapable, velléitaire et phraseur, l'Empereur l'a jugé. Croyant que le charme et les idées libérales, ça fait l'envergure d'un chef A Miramar donc, relégué, il s'y est construit un décor. Il y a la beauté, luxe et calme, la volupté n'est plus de mise, y a-t-elle jamais été. Et que ce calme, après les fastes milanais, est insupportable. En vacance, Max. Oublié. Evidé. Problème des hommes d'état en mal de fonction. Certains mettent à profit ces vacances inattendues. Lui, ne sait qu'en faire.
Outre qu'à Miramar, ils, Max et Charlotte, se défont jour après jour. Tête-à-tête insupportables. On ne se voit qu'aux repas, et encore. De temps en temps, Max fait une escapade à Vienne. Une ancienne liaison qu'il a renouée, on dit. Mais surtout pour se frotter un peu au pouvoir habsbourgeois qui lui est refusé. Inconsciemment, il en est à en grappiller des miettes.
Inutile, il est, on le lui fait sentir. Alors la grande capitale viennoise le ranime un peu. La ville de l'enfance heureuse, en dépit des péripéties et des abdications. Et puis sa mère Sophie qui le préfère.
 
Retours à Miramar. Le grand silence. Plus de cour, plus de cœur. Ce vaste espace maritime autour de lui, cet éblouissement de lumière pour ses yeux fragiles, et cette épouse, raisonneuse et cultivée. Ne demande pas la culture à une femme, Max, ni qu'elle en fasse étalage. Demande qu'elle soit douce, apaisante, qu'elle trouve les mots, les gestes. Lui qui est ulcéré. Or, point de douceur chez Charlotte. Une enfance sans douceur, privée de mère à dix ans, un père austère et souvent absent, qui communique avec ses enfants par des billets. S'est construite dans la volonté, le devoir, l'énergie, la soif de savoir. Mais de douceur point. Pas d'apaisement auprès de Charlotte. Chambre à part.
Et Charlotte, auprès de cet époux qui la fuit, désemparée, certes, des larmes peut-être, le soir dans son lit, mais mettant son point d'honneur à n'en rien laisser paraître. Ne dit rien, n'écrit rien, ne se plaint jamais. La dignité, l'orgueil. N'a de ressource que dans son orgueil. A la hauteur, Charlotte, des mauvais coups, de l'abandon, des insultes et humiliations.

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