Un yankee à Gamboma

Un yankee à Gamboma

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Livres
49 pages

Description

Sur fond de guerre civile, Marius Nguié fait la chronique de l'improbable amitié d'un gamin et d'un " ado-soldat " dans une ville provinciale du Congo. Un premier roman grave et plein d'humour dont d'invention langagière a ravi Alain Mabanckou.




" En français de Gamboma, un yankee est une racaille, un homme sans scrupule, qui peut commettre un meurtre sans se soucier. ". Ce Yankee, c'est Benjamin très jeune milicien plus ou moins régularisé en sous-officier. Au cours de la guerre civile qui ravage le pays en ces années 1990, il a beaucoup subi, beaucoup tué, beaucoup violé. Tout cela n'empêche pas le narrateur – bon élève à l'école et bon fils d'une mère qu'il admire – d'être fasciné par son nouvel ami. En compagnie du Yankee, on est quelqu'un à Gamboma. Et le Yankee entend bien que chacun se plie à ses caprices.
La déambulation des deux amis fait découvrir le langage, les usages et la gentillesse de Gamboma avec tous ces garçons très occupés de tourner autour des filles – et réciproquement. Le charme de la narration, la bonté du regard, n'empêchent pas cette souriante chronique d'être un réquisitoire contre les enfances massacrées, l'intrusion de l'arbitraire et la destruction du lien social. Le Yankee de Gamboma n'est pas si loin de Candide.





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Date de parution 10 avril 2014
Nombre de lectures 18
EAN13 9782362791062
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Cover

 

MARIUS NGUIÉ

 

UN YANKEE À GAMBOMA

 


UN YANKEE À GAMBOMA

MARIUS NGUIÉ

Alma, éditeur. Paris

 


 

© Alma, éditeur. Paris, 2014.

ISBN : 978-2-36-279106-2

Graphisme, François-Xavier Delarue

 


 

À la mémoire de Joséphine Bviala, ma mère.

 


 

« Tous les pays qui n’ont plus de légende
Seront condamnés à mourir de froid... »

 

Patrice de La Tour du Pin,La Quête de joie

 

L’intrigue de ce roman se déroule au Congo-Brazzaville, avec en toile de fond les remous de la transition post-communiste. Le lecteur peu familier de cette époque riche en évènements politiques trouvera à la fin de cet ouvrage une note de contexte qu’il pourra consulter à son gré, préalablement, concomitamment ou postérieurement à la lecture du roman.

 

Dans l’uniforme qu’il habitait, ce mercredi ensoleillé du mois de juin, Benjamin avait les allures d’un yankee. En français de Gamboma, un yankee est une racaille, un homme sans scrupule, qui peut commettre un meurtre sans se soucier. Il avait étendu Karine sur l’herbe, l’avait mise à quatre pattes, puis lui avait mis son gros zizi dans le cul. Cachés derrière une touffe d’herbes, nous regardions cet éboulement, nous frissonnions de peur. Voilà ce que je vous en dis. D’autres vous diront que Karine claudiquait, qu’il y avait des taches de sang sur sa jupe, que Benjamin lui avait remis des boîtes de sardines qu’elle avait cachées sous les aisselles. D’autres vous diront encore que Benjamin marchait et soliloquait : « Je suis un des miliciens du président Lissouba, qu’on appelle Cocoyes. Je viens de Loudima, où j’ai été formé par des Israéliens. Les Mbochis nous ont volé un quart de siècle. Dieu seul sait ce que je dis. Maintenant je fais ce que je veux. Quel homme oserait incarcérer un Nzabi dans ce pays ? » Puis il marcha gaillardement. Nous étions trois amis qui ne savions que lui dire. Il avait l’air canaille, nous craignions qu’il s’en prît à nous. Il portait un fusil à sa bretelle. Quand il s’approcha de nous, il nous remit deux boîtes de sardines et trois pains de mie. Nous lui chantâmes des louanges : « Sous-off, mobali kitoko... » Il crut que nous l’insultions, se tourna vers nous, le regard noir, et nous demanda ce que cela signifiait. Nous lui répondîmes que nous disions qu’il était beau. Ensuite, Martin, le plus âgé d’entre nous, lui demanda s’il ne comprenait pas le lingala. Il lui répondit brutalement que non, que c’est la langue des Mbochis et des Zaïrois, et qu’il parlait plutôt le kituba. Nous lui demandâmes pourquoi on l’avait affecté à l’école des sous-officiers de Gamboma. Il hésita un instant avant de nous répondre qu’ils y étaient venus nombreux pour assurer la sécurité de la population, que depuis qu’on avait volé des armes à la caserne de Gamboma, le président Lissouba soupçonnait un Mbochi de préparer un coup d’État, et voulait avoir le contrôle du Congo d’ouest en est. Nous lui apprîmes que les gens de Gamboma ne sont pas des Mbochis, qu’ils sont bagangoulous. Benjamin voulut que nous devinssions ses petits de confiance, ceux qui lui feraient découvrir Gamboma, qui l’introduiraient dans leurs familles, qui lui dragueraient des femmes... Nous fûmes contents, surtout qu’il promit de nous amener des boîtes de cassoulet et des cuisses de poulet rôti à chacune de nos rencontres. Désormais, nous étions témoins de sa vie à Gamboma.

*

Ce jour-là, nous nous rencontrâmes par enchantement devant la boutique du vieux Ferdasse. En français de Gamboma, vieux signifie grand frère. Je vins trouver Benjamin debout, en train de boire un verre de vin de palme. Il m’offrit un bonbon rouge, qu’il sortit de la petite poche de son sac à dos, et me demanda de le présenter un jour à ma famille. Je lui répondis que oui, que je le ferais. Puis nous bavardâmes sous les eucalyptus qui entourent la parcelle du commandant Akouala André. Je lui appris que ce commandant était mort dix ans auparavant, en 1983, dans un accident de voiture, qu’à l’annonce de sa mort Gamboma était en émoi, que personne n’imaginait qu’un para-commando pouvait mourir comme ça, que mon frère aîné avait vu ce cadavre vif, vêtu d’un costume de lumière, que cela l’avait traumatisé et qu’il était tombé dans un caniveau et avait des égratignures sur sa jambe gauche. Benjamin m’écoutait attentivement, il fumait des fines rouges et mâchait un chewing-gum. Quand le vieux Ferdasse vint lui réclamer des sous, parce qu’il n’avait pas encore payé sa consommation de vin, il lui répondit « mama nge », c’est-à-dire « ta mère ». Et le vieux Ferdasse, plutôt que de lui dire la même chose, lui sourit gentiment. Cela m’étonna : dans notre petite ville, nous répondons à l’injure par l’injure, celle qui est dans la bouche de l’autre est aussi dans la mienne. Puis il traita le vieux Ferdasse de lâche, promit, jura, cracha de ne pas lui payer ses sous. Le vieux Ferdasse se tut, repartit en tremblant. Benjamin riait aux éclats, me dit sa joie de l’avoir intimidé. Je l’avais ensuite accompagné vers l’école M’paire, où il allait attendre qu’un ami vînt le chercher en scooter. En route, nous rencontrâmes un jeune garçon qui partait vendre du manioc au marché, une cuvette sur la tête. Benjamin lui remit une boîte de sardines en échange d’un manioc, et le jeune homme fut content. Quand nous arrivâmes devant la parcelle de Dzana, l’homme d’Église hirsute, dont la maison était un empire de grigris, qui prétendait guérir et des fous et des sidéens, je rencontrai Martin qui me regarda d’un mauvais œil, s’étonnant ainsi de mon amitié avec Benjamin. J’en eus honte, et dis à Benjamin que je devais le laisser parce que des amis m’attendaient pour aller jouer au foot. Au moment de nous séparer, il me remit un poisson braisé, puis me dit : « Écoute Nicolas, j’aimerais que tu m’appelles désormais “Sous-off”, ça me fera des momies. » En français de Gamboma, momie veut dire copine. Alors qu’on se séparait, je lui confirmai qu’on devait l’inviter à la maison.

*

Sous-off était venu chez nous, maman l’avait chaleureusement reçu, lui avait servi un bol de cacahuètes, à l’ombre de l’oranger que mon frère aîné avait planté douze ans auparavant. Il nous avait parlé un peu de sa famille, de son père mort renversé par une voiture à la frontière entre le Congo et le Gabon, de son oncle qui perdit la tête à Leningrad où il étudiait la médecine, de son frère puîné mort mordu par une vipère, du mari de sa tante devenu richissime depuis l’arrivée au pouvoir du président Lissouba. Maman le regardait, la main sur la joue. En fait, j’étais le traducteur parce que maman ne parlait pas français. Elle m’avait envoyé chercher des ignames dans la chambre du fond, celle où plus personne n’osait dormir depuis la mort de papa. Elle les remit à Sous-off : « Tiens mon fils, c’est tout ce que je peux t’offrir. » Et Sous-off les prit, le sourire aux lèvres. Je l’accompagnai ensuite à la station Hydro-Congo, où il attendait des amis qui devaient venir le chercher en voiture. Il m’avait dit que maman était gentille, qu’elle lui rappelait sa mère. Puis il m’avait dit qu’il lui offrirait une brouette pour qu’elle cessât de porter son panier au dos. Je lui avais répondu que ce panier lui allait bien, qu’il était plus confortable qu’une brouette, parce que nos routes sont telles que maman ne pouvait pas y pousser une brouette. Ce ne sont pas des routes, ce sont des sentiers herbeux et ensablés. Et il fut d’accord avec moi. Et il me dit : « Oui, tu as raison, même chez nous à Tsinguidi, c’est comme ça. » Ses amis arrivèrent vers 18 h 30. Il me les présenta : « Voici Nicolas, mon petit de confiance. Je sors de chez eux. Sa maman m’a offert des ignames. Désormais, ils sont ma famille à Gamboma. » Quelques minutes après, ils s’embarquèrent à bord d’une voiture bleu marine. Puis je courus chercher mon cahier d’histoire-géo à la maison. Le lendemain, j’avais un contrôle sur table, je devais donc apprendre mes leçons sous les lampadaires d’Hydro-Congo. Je me souviens d’avoir appris toute ma leçon par cœur. J’avais fait mon perroquet et j’en étais content. On nous avait demandé, entre autres questions : « Pourquoi dit-on que l’Égypte est un don de Nil ? » Et j’avais répondu : « Parce que sans le Nil l’Égypte serait un désert.

Après le contrôle, j’avais traîné dans la cour avec des amis. Boris, le fils aîné de notre directeur, qui devait avoir le cerveau d’un moineau, parce qu’il était un vrai traînard à l’école et se comportait comme un débile, me lança un morceau de caillou sur la nuque. Je m’évanouis. Quelqu’un, je ne sais plus qui, partit appeler mes frères. Quand ils arrivèrent, je me trouvais à terre, au milieu d’une foule de personnes. Ils me massèrent la nuque avec un morceau de pagne mouillé dans un seau d’eau. Puis, petit à petit, je repris connaissance. Personne n’osait leur dire que j’avais été frappé par l’enfant de monsieur le directeur, parce que celui qui l’eût dit, ne serait plus jamais passé en classe supérieure. Voyez comme on craignait notre directeur ! Mon frère aîné, qui n’avait peur de personne, était allé gueuler chez lui : « Vous là, il ne faut pas enquiquiner les gens. Pauvre type qui n’a jamais franchi les portes de l’université... » Il me porta à califourchon sur le dos et me ramena ensuite chez nous.

À la maison, il n’y avait rien à manger. Sa femme me donna un peu de saka-saka et un morceau d’anguille. Je mangeais en suçant les doigts, parce que la soupe qui dégoulinait sur ma main avait une saveur agréable. Ensuite trois amis, Martin, Sylvain et Fernand, vinrent me chercher pour aller jouer au foot. Je ne pouvais pas, parce que je ne me sentais pas bien. J’avais encore des vertiges. De plus, je devais aller vendre des ignames. Je n’étais pas comme eux, dont les sœurs s’occupaient de tout à la maison : maman n’avait pas eu de fille, c’était sa blessure, et je m’occupais des tâches qui leur sont traditionnellement réservées dans notre petite ville, comme aller vendre des fruits et des légumes au marché... Donc maman avait ramené des ignames, que je partis vendre au marché de nuit. Je les avais déposées près de la table de la sœur de Sylvain, lui avais demandé de me les surveiller, parce que je devais suivre des amis à Bwaka nzoto, le plus célèbre des bars de Gamboma, où des foules venaient danser. On avait mis une chanson de Rapha Bounzeki, une des stars de la musique congolaise des années quatre-vingt-dix. Il y avait du monde, les gens se cognaient les uns contre les autres. De l’endroit où je me trouvais, j’aperçus Sous-off, je m’approchai de lui. Il était déjà soûl, il délirait : « Regardez sur mon visage, je ne suis plus un homme neuf, je suis désormais plein de stigmates de la vie, j’ai reçu des coups, comme j’en ai quelquefois donné. J’ai aussi perdu des êtres chers. Je venais d’avoir vingt ans, et j’attendais la mort de ma mère. J’ai tué des hommes, pilé des petits enfants dans des mortiers. Pour moi, mourir aujourd’hui ou demain, c’est du pareil au même. L’enfer m’attend là-haut. » Bien habillé, bien rasé, bien parfumé, bien cravaté, il se vantait d’être l’homme fort de Gamboma, la foule l’ovationnait, cela l’enchantait. Excité, il s’adressa aux jeunes filles : « Nos mères, au moins, savent s’occuper des enfants, servir les hommes à table, et ne pas rester avec eux devant la télévision. Vous les filles d’aujourd’hui là, vous n’êtes que des molassos. » En lingala, molasso veut dire salope. Puis il leur montra son sexe : « Venez me sucer, venez boire du lait... Vous n’êtes que des molassos. » Comme cela m’insupportait, je repartis au marché. Mes ignames vendues, j’achetai des silures fumés, que maman cuisina aux épinards. Nous dînions autour d’un feu de bois, dans notre petite cuisine, bâtie de terre jaune et couverte de tuiles, où des araignées avaient fait des arabesques.