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Une année très particulière

De
525 pages
Le hasard fait que Renato directeur d'une chaîne d'hôtels en Sicile rencontre un jour une famille de vacanciers à Rome. Désoeuvré ce jour-là car assailli de reproches venant de son patron, il vient de prendre quelques jours sabbatiques. Il leur propose aimablement de les accompagner lors d'une visite de la ville. Il apprend que ces gens séjourneront bientôt, grâce à un concours, dans l'un des hôtels qu'il dirige. Nos amis s'en réjouissent mais ils s'en souviendront longtemps car par la suite, une fois sur place,les évènements vont se précipiter pour les positionner dans une situation pour le moins inattendue. L'histoire se déroule sur fond du caractère sicilien avec toutes les particularités des gens qui peuplent cette île.
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2 Titre
Une année très
particulière

3
Titre
Richard Dourdea
Une année très
particulière
L’orgueil
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8132-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748181326 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8133-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748181333 (livre numérique)

6 CHAPITRE I







.
Une année très particulière
8 CHAPITRE I

CHAPITRE I
Fin du mois de mai.
Les vacances s’étaient déroulées sans
problèmes ou presque. L’hôtel prestigieux était
à la hauteur du descriptif de l’agence de
voyages. De l’endroit où il était perché l’on
découvrait en contrebas une partie de la jolie
ville de Taormina ainsi que la mer en arrière
plan.
L’atmosphère feutrée, agrémentée en soirée,
de l’ambiance sicilienne promise avait été
réellement telle qu’espérée. Les services offerts
eux aussi, correspondaient exactement au
catalogue. La beauté de l’édifice tenait en
grande partie à l’architecture, mais la disposition
des lieux comportait certains désavantages. Le
bâtiment principal étant pratiquement accroché
à la falaise, le jardin et la piscine étaient en
terrasses, et ces dernières, malheureusement,
n’étaient pas reliées entre elles par des
ascenseurs mais par des escaliers successifs
assez abrupts.
Une année très particulière
Cet agencement datant de la fin du
dixneuvième siècle était relativement fatigant pour
les clients plus âgés qui présentaient quelques
difficultés de mobilité. Certaines chambres se
trouvaient dans une annexe rachetée par les
propriétaires quelques années auparavant, il
s’agissait d’une splendide bâtisse très ancienne
avec un cachet cossu. Toutefois il y avait là
aussi une lacune dans le confort général car ce
bâtiment n’était pas mitoyen à la construction
principale et il y avait une petite route en forte
pente sur une distance d’environ cinquante
mètres pour permettre aux vacanciers de passer
d’une partie à l’autre.
À plusieurs reprises, Pierre avait fait part de
sa lassitude à son épouse Edith, lui disant qu’ils
étaient là pour prendre un peu de repos et non
pas pour se farcir toutes ces volées de marches
en plus du chemin pentu qu’ils empruntaient
plusieurs fois par jour et au bout duquel il lui
fallait près d’une minute pour reprendre son
souffle. La petite bronchite qu’il traînait depuis
deux semaines lui rendait cet exercice pénible.
Bref, il n’était pas satisfait qu’on les ait logés
dans l’annexe. Bien évidemment il était resté
également sous l’influence de la mauvaise
impression de départ quand le vol charter les
avait déposés à l’aéroport avec un retard de plus
de cinq heures, c’est à dire en pleine nuit, et cela
suite à plusieurs reports du décollage.
10 Chapitre I
Ils avaient été reçus par deux employés qui
paraissaient aussi fatigués qu’eux et en plus cela
les avait empêchés de passer le coup de
téléphone aux enfants comme ils en avaient
convenu. Cela avait été impossible dans l’avion
et trop tard par la suite quand ils étaient sortis
de l’aéroport. Le téléphone portable qu’ils
avaient emporté n’avait pu accrocher le réseau
de l’opérateur local de téléphonie pour une
raison qu’ils ne connaissaient pas.
Pierre, en petite forme pendant ces quelques
jours, avait ronchonné plus qu’à son tour
trouvant tous les prétextes pour émettre des
critiques souvent non fondées. Son épouse avait
écouté sans faire de commentaires même si cela
l’exaspérait par moment. Elle savait qu’il était
préférable de laisser son époux plongé dans ses
certitudes à condition qu’il n’en fasse pas trop.
Il lui avait semblé en fin de séjour que l’humeur
de son mari s’était améliorée.
Lors du trajet pour le retour qui lui, n’avait
subi aucun retard, Pierre avait rempli le
questionnaire de degré de satisfaction demandé
par l’agence de voyage. Assez mécontent de la
semaine qui venait de s’écouler il le fit de façon
subjective en attribuant des notes nettement
audessous de la réalité et expédia le document.
Edith lui avait bien demandé s’il allait
renvoyer le papier ainsi. La grogne de Pierre ne
l’avait pas réellement quitté et il avait hoché la
11 Une année très particulière
tête en confirmant son intention, alors elle avait
haussé légèrement les épaules et avec un petit
sourire lui avait reproché son manque de
tolérance en ajoutant finalement :
« Penses-tu vraiment qu’ils regardent
réellement ces papiers en détail ? .
Pierre n’avait fait qu’une moue en guise de
réponse.
Ensuite, ils n’y pensèrent plus… pendant
quelques mois.
12 CHAPITRE II

CHAPITRE II
Mi-juillet.
Renato Laucrio se trouvait à New York dans
le bureau de son patron Calogero Ritronolo, les
deux hommes étaient assis face à face. Ils
passaient en revue les affaires dont Laucrio
avait la charge. Depuis une dizaine d’années
c’était devenu à peu de chose près un rituel
presque immuable. Il fallait qu’un événement
exceptionnel se présente pour que la réunion
n’ait pas lieu, ce qui jusqu’alors avait été rare.
Laucrio prenait un vol à Rome tous les
deuxièmes vendredis du mois pour rencontrer
Ritronolo le samedi et lui faire rapport des
derniers évènements. Il passait la nuit chaque
fois dans le même hôtel et le lendemain à dix
heures il se rendait auprès de son patron. Les
deux hommes travaillaient jusqu’au déjeuner, ce
repas leur était servi par un traiteur vers treize
heures, ils le prenaient ensemble dans le bureau
même.
13 Une année très particulière
Habituellement Laucrio reprenait l’avion
pour Rome le lundi dans la matinée, ce qui lui
laissait généralement l’après-midi du samedi et
le dimanche à New York. Parfois son patron
l’invitait dans sa résidence de Long Island
quand il donnait une réception et qu’il estimait
que la présence de son adjoint pouvait se
révéler utile.
Laucrio veillait sur les intérêts de Ritronolo
en Italie, plus particulièrement en Sicile : Trois
hôtels, une cave vinicole alimentée en raisins
par un vignoble lui appartenant. Pour assurer le
besoin total de cette cave plusieurs viticulteurs
de la région lui confiaient leurs vendanges.
Quelques plantations d’agrumes complétaient
ses biens sur l’île.
Ces affaires représentaient pour Ritronolo,
en plus d’une valeur sentimentale, « une poire
pour la soif » comme il avait l’habitude de le
dire à ses proches.
Depuis qu’il avait quitté la Sicile quelques
trente années auparavant, il avait bâtit un
empire aux États-Unis dont la majeure partie,
était constituée de valeurs immobilières ainsi
que d’une immense entreprise de génie civil et
de construction de bâtiments, cette dernière
avait été découpée en plusieurs sociétés de taille
moyenne et chacune de celles-ci avait sa
spécialité.
14 Chapitre II
Il n’avait jamais eu l’intention de finir ses
jours ailleurs que dans son pays natal,
aujourd’hui, à cinquante-huit ans il se donnait
encore quelques années avant de céder la
direction de ses affaires à son fils. Lui,
retournerait alors à Catane d’où il aurait encore
la possibilité de superviser l’ensemble sans
continuer de se préoccuper de la gestion
quotidienne comme il le faisait depuis ses
débuts aux États-Unis.
Ses débuts, là bas, remontaient au temps ou
son oncle Giovanni l’avait fait venir lorsque la
petite entreprise de construction qu’il avait
créée cinq ans auparavant avait commencé à se
développer et qu’il s’était aperçu de la nécessité
de s’adjoindre un homme de confiance pour
s’occuper de divers petits chantiers qui lui
demandaient trop de temps. Giovanni d’un
naturel méfiant, préféra faire appel à un
membre de sa famille, il se rappelait ce jeune
neveu qu’il avait eu en apprentissage quand il
était encore en Sicile et c’est ainsi que Calogero
débarqua un jour à New York. Malgré son
jeune age, à peine vingt-cinq ans, Calogero
s’avéra tant comme un excellent meneur
d’équipe que gestionnaire de terrain, au point
tel, que son oncle lui laissa la bride sur le cou et
ce, y compris pour trouver de nouveaux
marchés.
15 Une année très particulière
L’extraordinaire faculté de Calogero de sentir
le bon coup fut accompagnée un jour d’un
concours de circonstances qui lui furent
particulièrement favorables. Le hasard lui avait
permis de rencontrer Madame Grabewska,
octogénaire d’origine polonaise et dont les
parents avaient émigrés dans les années mil
neuf cent dix aux États-nis alors qu’elle-même
était à peine âgée de douze ans. Le travail
acharné du couple et de leur fillette les avait
petit à petit rendus propriétaires de la maison
exiguë dans laquelle ils avaient établi un petit
commerce de couture.
L’habitation, bâtie au milieu du dix-neuvième
siècle était plutôt laide, et pour une raison
inconnue, elle se trouvait un peu en retrait de
l’alignement général des autres maisons. Pour y
accéder par l’avant il fallait traverser une
courette qui enlaidissait encore plus l’ensemble.
Cet espace était dallé de pierres mal équarries.
Le centre s’était laissé aller au fil des années et
des intempéries ce qui provoquait presque
constamment la présence d’une mare d’eau à
cet endroit dès l’automne.
Un jour, Calogero, occupé avec deux
ouvriers à la réfection de la façade d’une maison
voisine fut interpellé par Madame Grabewska.
Il vit alors une vieille dame aux cheveux blancs
qui s’approchait de lui lentement, elle s’aidait
d’une canne.
16 Chapitre II
– Monsieur, auriez-vous l’amabilité de
m’accorder quelques instants s’il vous plait ?
Demanda-t-elle timidement.
Calogero, la regarda de façon bienveillante et
répondit dans un anglais encore hésitant, qu’il
était à sa disposition.
– Monsieur vous êtes en train de faire un
beau travail chez mes voisins, vous serait-il
possible de jeter un coup d’œil à ma maison, j’ai
un problème depuis bien longtemps et vous
pourriez peut être m’aider ou me conseiller.
– Bien sûr ! Je vous suis, Madame.
Il abandonna ses deux hommes et alla
inspecter l’état de la petite cour. En quelques
minutes, il proposa une solution de réparation
ainsi qu’un prix qu’il s’efforça de compter au
moins cher.
– Bien, Monsieur, je pensais que cela me
coûterait beaucoup plus d’argent, il y a des
années que j’hésite à m’adresser à une entreprise
pour faire ce travail, c’est que, voyez-vous, je vis
de ma petite retraite et je craignais de faire venir
quelqu’un qui m’aurait peut-être fait payer un
devis alors que je n’aurais pas eu les moyens de
lui confier le travail. J’ai tellement peur, en hiver
quand, il gèle, que le facteur ou le laitier ne se
casse une jambe, je leur dis toujours de faire
très attention. Quand pouvez-vous
commencer ?
17 Une année très particulière
Calogero, quelque peu ému par cette vielle
dame, qui lui rappelait sa grand-mère disparue
six ans auparavant, lui promis de faire les
réparations dès que chantier qu’il avait en cours
serait terminé. Il lui expliqua, tant bien que mal,
que le fait d’avoir une équipe d’ouvriers sur
place économiserait le transport de matériel et
que c’était cela qui permettait que le prix soit
raisonnable et le délai court.
Les travaux commencèrent la semaine
suivante et furent terminés en peu de temps.
Calogero Ritronolo utilisa les matériaux
existants, cela ne lui coûta en réalité, que le prix
du béton et un peu de main d’œuvre.
À partir de ce jour Madame Eva Grabewska
lui voua une reconnaissance qui frisait
l’adoration, elle était convaincue que Calogero
avait fait le travail presque pour rien afin de lui
rendre service.
Elle invita Ritronolo à plusieurs reprises pour
le thé, et lui raconta par le menu les détails de sa
vie avec toutes les difficultés rencontrées. Elle
ne s’était jamais mariée, avait toujours aidé ses
parents dans la tenue de leur petit commerce,
passant de longues soirées à effectuer des
retouches sur des vêtements confectionnés par
son père ainsi que de menues réparations sur
d’autres que lui apportaient des clients. Malgré
le fait qu’elle était arrivée dans ce pays sans
connaître la langue, on l’accepta dans un collège
18 Chapitre II
où la première année qu’elle y passa lui permit
de parler assez couramment l’anglais, les années
suivantes elle progressa rapidement et obtint le
diplôme que ses parents avaient espéré pour
elle. À l’age de dix-huit ans aucune personne
non avertie n’aurait décelé qu’elle était d’origine
étrangère, elle était parvenue à se débarrasser de
l’accent de sa langue maternelle.
Sa mère mourut jeune, à l’age de cinquante
ans, et Eva Grabewska s’occupa du magasin
ainsi que de l’intendance pour permettre à son
père de continuer à exercer son métier. À la
mort de celui-ci, elle reçut la maison en héritage
et parvint à subsister en gardant une simple
activité de réparations et de retouches de
vêtements.
Aujourd’hui, à la retraite, elle se sentait de
plus en plus esseulée. Elle commençait sa
journée par une promenade à petits pas,
rencontrait parfois l’un de ses voisins et en
profitait pour échanger quelques paroles qui
rompaient un peu sa solitude.
Ritronolo comprit le parti qu’il pouvait tirer
de l’affection que lui portait la vieille dame. Il
lui rendit visite régulièrement, s’occupa des
petites tracasseries qui mettaient Eva dans tous
ses états et lorsqu’elle perdit le peu de mobilité
qui lui restait, il l’installa dans une maison de
retraite. Il continua à lui rendre visite et à sa
mort il ne fut pas trop surpris d’être l’unique
19 Une année très particulière
héritier de ses biens. La vielle dame avait fait le
nécessaire pour qu’il en soit ainsi. Ses
fréquentes rencontres avec celle-ci lui avaient
également permis d’améliorer son anglais qui
jusqu’alors n’était constitué que d’un langage
spécifique aux chantiers.
Peu de temps après il reçut une offre d’un
promoteur immobilier pour l’achat de la vieille
maison.
Il s’était rendu compte, bien avant, qu’il y
avait un terrain vague derrière celle-ci sans autre
accès qu’une petite ruelle qui longeait
l’habitation. Par cet étroit passage aucun
véhicule de la taille d’une voiture automobile ne
pouvait passer. Ce lieu, avait été autrefois
délimité en petits carrés qui servaient de
potagers pour les habitants de quelques petits
immeubles attenants. Plus personne ne s’en
était occupé par la suite quand les plus anciens
avaient disparus. Une remise à jour des limites
de propriétés par les autorités avait laissé
apparaître que toute cette superficie faisait
partie du bien de Madame Grabewska car le
seul accès à celle-ci avait été reconnu comme
étant partie intégrante de sa maison. Toutefois,
à l’instar de ses voisins elle ne s’en était jamais
préoccupée. Les herbes folles et les ronces y
avaient poussé depuis lors.
Il réalisa alors sa première grosse affaire
digne de l’homme d’affaires qu’il allait devenir :
20 Chapitre II
Il vendit la maison pour plus d’un million de
dollars et obtint sur le même contrat que la
construction du complexe commercial sur le
terrain jusqu’alors enclavé lui soit confiée. Il
avait tenu bon devant les hommes d’affaires
leur disant qu’il ne vendrait pas s’il n’obtenait
pas le marché. Il connaissait très bien la valeur
du petit bien qui lui avait été légué, une fois
celui-ci démoli un accès très large était
disponible pour accéder à l’espace qui était
derrière avec des véhicules.
Dans la foulée, avec le contrat en poche il
racheta l’entreprise de son oncle, engagea des
équipes de travailleurs et multiplia le chiffre
d’affaires de la société par mille en moins de
cinq ans. C’est que par la suite les succès
commerciaux se succédèrent à une vitesse telle
qu’au début il ne comprenait pas toujours
luimême pourquoi. À trente-cinq ans il
s’enorgueillissait de voir ses réalisations partout
dans un rayon de cinquante kilomètres, il quitta
alors le petit immeuble où il avait installé ses
bureaux pour emménager dans un gratte ciel en
plein centre commercial de Manhattan.
Maintenant alors qu’il approchait de la
soixantaine, il savait que c’était sa véritable
personnalité qui l’avait guidé : Volonté sans
limite, âpre au gain et une dureté exceptionnelle
lors de toute négociation aussi bien avec ses
fournisseurs qu’avec ses propres collaborateurs.
21 Une année très particulière
Aujourd’hui sa fortune était devenue
colossale, il avait des intérêts dans différents
secteurs économiques. Le building dans lequel il
avait installé son quartier général lui appartenait
également depuis quelques années. Ce que le
fisc n’avait jamais découvert c’était qu’une
partie de cette fortune provenait de
blanchiment d’argent provenant de commerces
illicites. C’est avec ces revenus supplémentaires
qu’il avait acquis ses biens en Sicile. Tous les
dépôts d’argent avaient été effectués vers de
petites banques, et lorsque les comptes furent
suffisamment alimentés il réalisa son premier
achat d’envergure dans son pays natal. Il
s’agissait d’un hôtel de bon standing mais au
bord de la faillite, la clientèle l’avait peu à peu
déserté compte tenu du manque de réalisme de
ses propriétaires qui s’étaient satisfaits d’une
clientèle locale. Ritronolo avait amélioré
l’ensemble et avait confié la promotion de
celuici à une agence qui avait tôt fait de faire venir
une clientèle plus cosmopolite qui pouvait se
permettre de payer des prix qui reflétaient
mieux la réalité économique.
Ils en étaient au café, Ritronolo alluma l’un
des gros cigares qu’il s’accordait de temps à
autre, et exhala la fumée la tête penchée en
arrière et les yeux mi- clos.
22 Chapitre II
– Parle-moi des hôtels, fit-il à Laucrio, a ton
avis y a-t il quelque chose qu’il faudrait
améliorer ?
– Non pas spécialement, répondit ce dernier
après un moment de réflexion, si ce n’est les
quelques plaintes habituelles qui nous sont
parvenues par le biais des agences qui vendent
des séjours.
– Quelles sortes de plaintes ?
Ritronolo se redressa et s’accouda à la table,
depuis quelques minutes il se laissait aller à une
certaine torpeur, il suffisait qu’on lui dise qu’un
détail, fut-il minime, se déréglait dans ses
affaires pour qu’immédiatement ses sens se
remettent en éveil.
– Certaines personnes se plaignent que
l’hôtel Tasol n’est pas bien équipé pour les
personnes moins valides et aussi pour certaines
autres qui ne sont pas disposées à gravir des
volées de marches pendant leur séjour quand
elles sont logées dans l’annexe.
Ritronolo devint rouge, il sentit
immédiatement la colère gronder en lui, en
vieillissant il était devenu beaucoup plus
irascible. On s’attaquait à l’acquisition qui avait
le plus de valeur sentimentale à ses yeux. Cela
avait été son premier achat en Sicile, il l’avait
réalisé comme coup d’essai et cela avait
parfaitement fonctionné, au point qu’il avait
acquis quelque temps après, cette annexe qui
23 Une année très particulière
était un ancien cloître désaffecté pour y établir
une cinquantaine de chambres. Maintenant
quelques clients insensés risquaient de
compromettre la bonne réputation de son hôtel
pour quelques marches à gravir. Des ignares,
pensa-t-il, que représente ce petit effort en
comparaison du cadre exceptionnel dans lequel
nous les recevons ?
– Tu n’as pas mentionné cela dans le mémo
que tu m’as envoyé en préparation de notre
réunion de ce matin, fit-il d’un ton assez sec.
Donc à tes yeux, cela n’a pas beaucoup
d’importance ?
– Ce n’est pas la première fois que cela
arrive, mais nos hôtels sont généralement
complets pendant toute la haute saison,
répondit Laucrio, cela veut dire que nous
courons pas de risque de voir la clientèle se
réduire. Je ne trouvais pas que c’était nécessaire
de t’ennuyer avec ce genre de détails.
– Je ne veux pas que tu me dises cela, grogna
Ritronolo, ces détails doivent faire l’objet d’une
analyse de ta part, je veux que le niveau de
satisfaction soit suivi tous les mois. Et s’il le
faut, tu questionne de façon plus détaillée les
agences de voyages et dorénavant tu
séjourneras dans mes trois hôtels en y passant
deux nuitées par mois dans chacun. Je veux
aussi que tu sois partie prenante dans les choix
des animations et de tout ce qui peut augmenter
24 Chapitre II
le niveau de nos établissements. S’il faut faire
quelques investissements modérés tu n’hésite
pas.
Laucrio se sentit mal à l’aise, il aurait mieux
fait de ne pas évoquer ce sujet, mais parfois il
faut alimenter la conversation Il n’avait pas dit,
non plus, à Ritronolo que l’une des agences de
voyages avait menacé que l’hôtel Tasol sortirait
de leur catalogue s’il n’était pas réaménagé de
façon plus commode. En plus pour une fois les
bénéfices réalisés n’étaient pas à la hauteur des
prévisions budgétaires qu’il avait faites pour
l’exercice en cours, il fallait que le deuxième
semestre soit bien meilleur que le premier pour
équilibrer l’exercice de l’année.
Généralement, les réunions avec Calogero se
déroulaient assez cordialement, de temps à
autre celui-ci lui faisait une remarque ou une
suggestion sur un ton plutôt amical, c’est la
première fois qu’il voyait de la rogne envers lui
sur son visage. Qu’est-ce qu’il m’a pris de lui
parler des réclamations des agences de
voyages ? pensa-t-il, Ritronolo ne m’a jamais
fait de reproches même quand le bilan annuel
fléchit légèrement.
– L’investissement pour le Tasol serait
vraiment important, il faudrait créer un espace
pour ajouter un ascenseur, je ne vois pas
comment et à quel endroit nous pourrions le
placer. Pas à l’intérieur en tous cas.
25 Une année très particulière
– Je m’en fiche, seule la réputation compte
pour moi, aboya Ritronolo, extrêmement fâché
cette fois, dès ton retour en Sicile tu contacte
un architecte d’urgence, débrouille-toi, qu’il
étudie cela, je veux des plans pour la fin du
mois d’août sur mon bureau. Si la proposition
me convient, je veux que les travaux
commencent en novembre et que tout soit prêt
pour début mars, pour la reprise de la saison.
Laucrio acquiesça. Il songea qu’il allait devoir
jouer le coup finement, il craignait que si le
bilan soit obéré de façon trop lourde par cet
achat, Ritronolo allait pousser une gueulante
dans un premier temps et qu’ensuite il pourrait
s’en prendre à lui. Car il savait aussi que son
prédécesseur avait été limogé sans préavis alors
qu’à l’époque les intérêts étaient bien moindres.
Il était vrai aussi que Ritronolo l’avait
légalement élevé au grade de directeur général
en lui confiant pouvoir de signature pour tout
ce qui concernait la SIRITRI and C., c’est à dire
les affaires siciliennes de Ritronolo. Il avait
travaillé dur pour cela et obtenu cette confiance
presque absolue de la part de ce dernier. Il n’y
avait qu’un peu plus de trois ans que cette
récompense lui avait été attribuée. Mais en
réfléchissant, est-ce que Ritronolo lui accordait
bien cette confiance ou n’était-ce qu’apparence
et qu’au moindre faux pas la sanction serait
dure ? Très dure ! Ce titre de directeur général
26 Chapitre II
ne le mettait pas à l’abri d’une punition, il venait
de s’en rendre compte.
Il commençait à se demander si l’apparente
bonhomie de Ritronolo à son égard n’était due
qu’au fait qu’il n’y avait jamais eu de gros
problèmes depuis qu’il était en place.
– Alors à quoi penses-tu ? S’exclama à
nouveau celui-ci.
– Je pense à la meilleure façon de répartir les
dépenses, j’en parlerai à Gino Verlottini, notre
expert comptable.
– Bien, toutefois, entre-temps, je voudrais
voir les notes des réclamations des agences de
voyages pour me faire une idée de l’ampleur des
dégâts.
– Je crois que le terme dégâts est exagéré, il
ne s’agit pas d’une catastrophe.
Ritronolo poussa un profond soupir, et en
regardant Renato dans les yeux il lui dit : « Tu
rentre à Rome, tu m’envoie par télécopie les
notes que tu as. Toutes les notes, n’oublie rien !
Compris ? »
Renato sentit qu’il y allait de son intérêt
d’obtempérer ou, au moins, faire semblant car
c’était la première fois qu’il voyait son patron
dans de si mauvaises dispositions.
– D’accord c’est compris, fit-il se doutant
que s’il ajoutait un mot il aggraverait la
situation.
27 Une année très particulière
Il ne fut pas invité à Long Island cette fois là,
mais il ne s’en formalisa pas outre mesure car
cela ne lui était proposé qu’occasionnellement.
Le dimanche, il passa une grande partie de sa
journée au Metropolitan Museum qu’il
appréciait particulièrement et le lundi il reprit
l’avion comme d’habitude pour Rome.
Pendant le vol qui le ramenait vers Rome, il
ne put s’empêcher de penser à plusieurs reprises
à l’attitude de Calogero à son égard. Il lui
semblait que quelque chose avait changé
subitement en lui. Il se reprocha toutefois
d’avoir parlé des réclamations des clients, il
aurait mieux valu qu’il présente cela autrement,
qu’il fasse comme si l’idée d’améliorer le Tasol
venait de lui, mais encore aurait-il fallu qu’il
sache à l’avance que Ritronolo serait si peu
bienveillant ce jour là.
28 CHAPITRE III
CHAPITRE III
Début octobre.
Dans le courrier habituel, composé en
majeure partie de journaux publicitaires et de
divers prospectus, Edith eut son attention
attirée par une lettre de l’agence de voyages
auprès de laquelle ils étaient clients. Tiens, se
dit-elle, ils nous relancent pour une journée
portes ouvertes ou une promotion comme c’est
souvent le cas. Toutefois, en l’ouvrant, elle
s’aperçut qu’il ne s’agissait pas d’une enveloppe
du type « toutes boites ». Il y avait un vrai
timbre-poste sur la lettre et non pas un cachet
que l’on utilise pour les envois à large diffusion.
Lors de la première lecture, elle douta de la
signification réelle de ce qu’elle avait sous les
yeux. Après avoir relu, elle n’était pas encore
certaine de la proposition que le pli contenait,
s’agissait-il d’un canular ? Elle se demanda ce
que Pierre allait en penser.
Celui-ci rentra tard ce jour là, sa femme et ses
deux filles avaient déjà dîné, ce qui n’était pas
29 Une année très particulière
inhabituel car son métier d’architecte, depuis
qu’il s’était associé avec deux collègues, lui
occasionnait de plus en plus de travail. Edith lui
avait répété plusieurs fois que la durée de ses
prestations était de loin supérieure à la normale
alors qu’avant ils pouvaient profiter au moins
de la fin de la semaine ensemble.
– As-tu dîné ? lui demanda-t-elle.
– J’ai avalé un sandwich avant de finaliser
notre offre pour la construction du garage
Larpé. Tu sais que c’est demain que je présente
le projet aux deux frères. Je suis désolé, mais s’il
reste du dessert j’en prendrai volontiers et
ensuite je préparerai mon argumentaire de
négociation.
Pierre était encore une fois nerveux, comme
à chaque fois qu’il devait rencontrer des clients
pour une discussion qui avait pour but de
conclure une affaire. Edith le savait et ne parla
pas de la lettre reçue ce jour là, inutile de la lui
montrer, cela n’en valait peut-être même pas la
peine. Elle savait aussi que Pierre travaillerait
tard, qu’il dormirait très mal et qu’il se relèverait
plusieurs fois pendant la nuit et cela dès qu’une
nouvelle idée lui passerait par la tête pendant
ses périodes d’insomnies.
Le lendemain matin, Edith était déjà prête
quand Pierre se leva et descendit dans la cuisine
où ils prenaient généralement le petit déjeuner.
– Où sont les filles ? s’étonna-t-il.
30 Chapitre III
– Elles n’ont pas voulu que je t’éveille quand
je leur ai signalé que tu avais travaillé tard hier
soir. Elles m’ont dit qu’ainsi tu pourrais partir à
l’aise sans devoir te dépêcher ce matin.
Les deux filles avaient décidé de prendre le
bus pour se rendre à la faculté. Elles le faisaient
souvent quand leur papa n’allait pas directement
à son bureau et que cela lui occasionnait un
détour trop long pour les déposer.
– Je pars maintenant, dit Edith, c’est à moi
d’ouvrir le magasin aujourd’hui à neuf heures.
Je t’ai préparé tes affaires, essayes quand même
de manger quelque chose avant de partir.
Depuis que les filles étaient entrées au lycée,
Edith avait repris un poste dans le magasin de
prêt à porter de luxe qui l’employait auparavant.
Elle n’avait pas un horaire rigide, mais en
contre partie elle rendait de nombreux services
à sa patronne, comme par exemple de temps à
autre l’ouverture du commerce ou encore l’aider
à choisir les vêtements des nouvelles collections
qui seraient mis en vente dans la boutique.
Parfois sa présence était presque exigée quand
sa patronne apprenait qu’une célébrité passerait
effectuer quelques achats. En bref, elle était la
seconde dans le bon fonctionnement du
commerce et ses rémunérations étaient
calculées en pourcentage des ventes réalisées.
Elle trouvait avec cet horaire flexible
suffisamment de temps disponible pour
31 Une année très particulière
s’occuper de sa famille et de sa maison comme
elle l’entendait. Son téléphone portable était
toujours à portée de main et elle ne l’éteignait
que le soir une fois que toute sa famille était à la
maison.
Pierre, resté seul fit sa toilette et s’habilla tout
en repassant dans sa tête les arguments qu’il
aurait à faire valoir à partir de dix heures trente
chez les frères Larpé. Ce contrat représentait
une partie importante du chiffre d’affaires du
cabinet d’architectes. Même si c’était lui qui
était le responsable du projet, ses deux associés
s’étaient fortement investis ces derniers jours
pour que le dossier soit bouclé à temps, il ne
tenait pas à les décevoir.
Il lui restait un peu de temps avant de partir,
il se vida une deuxième tasse de café et s’assit.
Je ne pense plus à cela pendant quelques
minutes, se promit-il. Malgré que ce n’était pas
la première fois qu’il était soumis à ce stress qui
précédait une confrontation importante avec
des clients, et il avait hâte que la matinée soit
terminée.
Il posa le regard sur le tas de journaux qui
était posé sur le coin de la table et aperçut
l’enveloppe ouverte de l’agence de voyages, il la
prit machinalement en mains mais ne se décida
pas à en sortir la lettre. Il reposa le pli sur la
pile, sa préoccupation était ailleurs dans
l’immédiat.
32 Chapitre III
Fichu métier que le mien, pensa-t-il en se
levant de sa chaise.
Le soir du même jour, l’ambiance était
beaucoup plus détendue autour de la table du
dîner. Pierre était parvenu à décrocher le contrat
tant espéré. Les filles, n’arrêtaient pas de se
taquiner à propos de leur flirt respectif. Edith
souriait, elle se sentait parfaitement décontractée
voyant que son mari était aussi joyeux, c’était
même lui qui avait fait démarrer la joute verbale
particulièrement joviale entre ses enfants. Elle
connaissait bien le cycle : Pierre s’était comporté
comme d’habitude, une période de travail
acharné suivie des deux ou trois jours ou il serait
extrêmement tendu car angoissé de ne pas
conclure l’affaire en cours, ensuite il y aurait
quelques jours où la pression retomberait et plus
tard la période de travail deviendrait encore
intense mais avec des moments d’accalmie.
Je lui parlerai de la lettre quand les filles
seront montées dans leur chambre, se
promitelle.
Pierre l’aida à ranger la vaisselle, ensuite il
voulut reprendre le dossier Larpé pour vérifier
si la réduction qu’il avait consentie aux deux
frères ne déséquilibrait pas trop le budget du
contrat. Il se ravisa, assez pour aujourd’hui je
reverrai cela demain au bureau, se dit-il, et il
partit s’asseoir au salon. Edith l’y rejoignit
quelques minutes après, elle voulut lui
33 Une année très particulière
demander des détails à propos de sa journée
mais vit qu’il était en train de lire la fameuse
lettre de l’agence de voyages, elle attendit un
instant et avant qu’elle ne se décide à parler, ce
fut Pierre qui s’étonna :
– Je ne comprends pas, je n’ai jamais
entendu dire que quelqu’un aurait obtenu un
cadeau pareil.
– Je t’avoue, répondit Edith, que je n’étais
pas certaine de bien comprendre aussi quand je
l’ai lue.

La lettre était rédigée en ces termes :

Madame, Monsieur,

Nous vous remercions pour l’aide précieuse
que vous nous avez apportée lorsque vous avez
eu l’amabilité de remplir le questionnaire
d’évaluation lors de votre voyage en Sicile en
mai de cette année.

Vos réponses ont retenu toute l’attention de
la direction de l’hôtel Tasol dans lequel vous
avez séjourné.

Des travaux d’amélioration sont en cours et
seront terminés pour la saison prochaine, vos
remarques ont contribué à l’étude du nouvel
agencement.
34 Chapitre III
Le management de l’hôtel nous fait savoir
qu’il a l’honneur de vous inviter à séjourner à
nouveau dans son établissement et cela pour
deux semaines et sans aucun débours à votre
charge. Vos remarques et/ou suggestions
seront encore les bienvenues.

Nous voulons nous associer à cette
proposition et vous offrons les billets d’avions
aller-retour.

Nous vous demandons de bien vouloir
prendre contact avec notre agence pour plus de
renseignements.

Nous vous prions d’agréer, Madame,
Monsieur, l’expression de nos sentiments
dévoués.
etc. …
– Il s’agit certainement d’un attrape-nigaud,
dit Pierre incrédule.
– C’est ce que j’ai pensé moi aussi, répondit
Edith, mais c’est alléchant, on devrait peut-être
leur passer un coup de fil pour avoir plus
d’explications.
– Si tu veux, cela ne nous engage à rien.
– Je le ferai demain dans la matinée.

C’est ainsi que le lendemain Edith apprit par
téléphone que l’offre était on ne peut plus
35 Une année très particulière
sérieuse et qu’elle faisait partie d’un budget
promotionnel de l’hôtel. Elle avait pourtant
encore hésité avant de passer le coup de fil
craignant toujours qu’il ne s’agisse d’une
plaisanterie et que Pierre ne lui dise après coup
qu’elle était naïve et prête à croire n’importe
quoi.
Restaient à fixer les modalités et la date du
séjour.
Ils se décidèrent pour le mois de mai de
l’année suivante. Pierre avait formulé quelques
réticences pour la forme mais s’était dit qu’il
échapperait, pour une fois, aux discussions de
chaque année quand il devait, avec Edith,
choisir une destination et un hôtel. Surtout
qu’on leur avait promis des égards destinés aux
VIP et deux excursions gratuites à leur gré
parmi les possibilités offertes. Les “vouchers’’
correspondants leur seraient remis par le
directeur en personne, dès qu’ils arriveraient à
l’hôtel.
36 CHAPITRE IV
CHAPITRE IV
Entre temps, mi-août.
Ritronolo et Laucrio étaient de nouveau
réunis dans le bureau à New York.
Ritronolo fulminait, les notes qu’il avait
reçues par courrier électronique l’avaient rendu
furieux. Il parlait haut et fort comme à
l’accoutumée mais avec en plus des intonations
rageuses qui montraient à quel point il était en
colère.
– Tu m’as caché des éléments que je devais
savoir, dit-il à Laucrio dès que celui-ci se fut
installé sur le siège en face de lui, je ne pensais
pas que la situation était dégradée à ce point.
Bien entendu, il avait reçu toutes les notes de
l’année en cours en même temps et avait lu
l’entièreté d’un seul coup et puis avait ruminé
cela pendant quelques jours. Laucrio, lui en
recevait chaque mois une certaine quantité de
façon plus diluée et quand il les lisait il n’était
pas impressionné de la même façon. Sauf bien
entendu pour cette agence qui menaçait de
37 Une année particulière
retirer le Tasol de son catalogue. Pourtant, il
tenta de se défendre, il essaya de faire valoir que
les bénéfices engrangés restaient confortables et
cela grâce à sa gestion parcimonieuse.
Ritronolo coupa court à sa plaidoirie et lui
demanda où il en était dans sa recherche de
soumissionnaires pour la construction d’un
ascenseur supplémentaire.
– Voilà les projets qui m’ont été remis,
répondit-il alors en sortant des documents de
son attaché-case, j’ai obtenu trois propositions,
les autres sociétés que j’ai contactées m’ont
répondu que le temps je leur accordais pour
réaliser l’étude était trop court étant donné que
la période de vacances dans la construction
commençait.
– Je m’en fiche, grogna Ritronolo, est-ce que
je prends des vacances moi ? Je suis toujours
sur la brèche moi ! Fais-moi voir ce que tu as, et
sois concis, je ne veux pas perdre de temps.
Laucrio se fit la remarque que son patron
était vraiment de mauvais poil et à ne pas
prendre avec des pincettes, qu’il risquait d’en
prendre plein la figure et d’en baver longtemps.
D’habitude, ses voyages mensuels à New York
étaient plutôt agréables. Cette fois il avait eu le
pressentiment que les choses allaient mal se
passer et cela se confirmait.
Il étala sur la table les esquisses et les
documents commerciaux correspondants qu’il
38 Chapitre IV
avait pu obtenir et les commenta aussi
brièvement que possible.
– Montre-moi les prix et inscris les sur
chaque dessin !
Laucrio s’exécuta, sa main tremblait
légèrement, son dos commençait à être mouillé
de sueur, il rageait pour le traitement de larbin
que lui faisait subir Ritronolo.
– Combien ça fait, ça en dollars ? Tu aurais
dû faire la conversion de ces satanés Euros
avant de venir, grogna encore Ritronolo.
– Tu sais Calogero le cours de change entre
le dollar et l’Euro subit des fluctuations
importantes ces derniers temps et ce serait
inconscient de ma part de te donner un prix en
dollars.
– Débrouille-toi, ce projet-ci cela fait
combien ?
– Aujourd’hui, à peu près, huit cent mille
dollars, répondit Renato après quelques
secondes de réflexion pendant lesquelles il fit la
conversion mentalement.
– Ils sont dingues tes entrepreneurs, huit
cent mille dollars pour un ascenseur qui ne
monte que de quelques mètres. C’est beaucoup
trop !
– Calogero, supplia Laucrio, je t’en prie,
penses à la configuration des lieux, les
entrepreneurs m’ont expliqué que le prix de
l’ascenseur était un poste relativement faible et
39 Une année particulière
que c’est tous les travaux de génie civil qui sont
importants, tu vois l’emplacement où nous
devons placer l’ascenseur, ils vont devoir
creuser dans la roche, mais avant cela il faudra
sécuriser la partie de celle-ci qui restera en place
par le coulage de pieux en béton armé.
– N’essaie pas de m’apprendre mon métier,
j’ai réalisé des constructions auprès desquelles
ton dossier d’ascenseur est minable ! Je me
demande même si en général tu ne te laisses pas
arnaquer par tous tes fournisseurs habituels.
– Je négocie toujours les prix qui me sont
proposés quelle que soit la nature de la
fourniture !
Décidément, Ritronolo poussait les choses
loin, il était déterminé à faire enrager son
collaborateur pour lui montrer qui était le
patron. Et pourtant il le savait fort bien au
départ que le coût serait élevé. Il en voulait
maintenant à Laucrio parce que ce dernier ne le
consultait pas assez à son goût. Il se doutait
même que celui-ci tirait d’autres avantages de sa
liberté d’action en Europe, et est-ce qu’il lui
révélait bien tout ce qui était important ?
N’avait-il pas mis en place trop de
magouilles. Est-ce qu’il n’exagérait pas ses notes
de frais bidons ? Ritronolo connaissait bien la
musique, lui-même s’était permis quelques
écarts, mais jamais de nature à hypothéquer la
marche des affaires. Il voulait bien fermer les
40 Chapitre IV
yeux sur des broutilles mais pas sur l’essentiel.
Et en fin de compte tout lui appartenait.
Enfin il se décida et désigna l’une des
entreprises en tapant de l’index plusieurs fois
sur l’une des esquisses, ensuite il retourna
s’asseoir à son bureau, fit pivoter son fauteuil
face à la fenêtre et resta silencieux quelques
minutes.
Laucrio ne bougeait pas, sa chemise
maintenant était complètement trempée, il
n’osait pas prendre place sur l’une des chaises ni
se rapprocher de Ritronolo ni même prononcer
une parole. Il savait que son patron l’humiliait
ostensiblement pour marquer qu’il était le
maître. Il l’aurait voué aux gémonies sur le
coup. L’idée de lui jeter sa démission à la figure
lui traversa l’esprit, mais il se savait prisonnier
de cette brute. S’il quittait Ritronolo celui-ci lui
couperait l’herbe sous les pieds partout en
Italie, il lui suffirait pour cela de contacter
quelques « amis » en Europe.
Il se mit subitement à paniquer, car si
Ritronolo le limogeait il se retrouverait dans la
même situation que s’il le quittait de lui-même
et à trente-huit ans la vie n’est pas finie, il ne
voulait pas se retrouver au chômage, ni perdre
tous les avantages que lui procurait son rang de
cadre supérieur de direction dans un groupe
international.
41 Une année particulière
Il ne comprenait pas pourquoi Ritronolo, sur
si peu de temps, avait changé de comportement
à son égard. Visiblement quelque chose s’était
opéré dans son esprit pour que son attitude se
soit si brutalement dégradée. Il eut de la peine à
croire que c’était uniquement à cause des notes
qui lui avaient été envoyées.
Ritronolo rompit enfin le silence, il estimait
certainement qu’il avait suffisamment savouré
sa position de seigneur vis à vis de son vassal.
– J’ai tiré, hors de ce tas de saloperies, dont
tu es responsable, une remarque écrite par un
certain Decaury, architecte de son état si les
renseignements sont corrects. J’ai décidé que
nous allions faire un geste commercial peu
ordinaire à son égard. La position sociale de ce
mec, peu satisfait, risque de faire tache d’huile, il
va en parler aux personnes qu’il rencontre
habituellement et qui elles-mêmes en parleront
à d’autres et ainsi de suite.
Nous allons lui offrir un séjour à nos frais au
Tasol, pour lui et sa femme, nous le traiterons
avec tous les égards dus à des personnalités
importantes. Tu va te mettre en contact avec le
patron de cette satanée agence de voyages pour
que notre proposition soit communiquée à ce
couple. Je veux que cet imbécile nous fasse de
la réclame par la suite.
Laucrio avala enfin sa salive, il se risqua à
émettre un avis :
42 Chapitre IV
– Ne penses-tu pas que d’autres clients
exigeront la même chose de notre part si cela
s’ébruite ?
– Tu fais comme je dis et tu ne discute pas !
Entendu ? lui répondit froidement Ritronolo.
– D’accord, j’ai compris.
Laucrio n’ajouta plus rien et reprit ses
documents. Ensuite, sans oser lui serrer la main
il salua son patron d’un “au revoir’’ prononcé
d’une voix rauque.
Ritronolo se contenta de lui faire un signe de
la main, qui avait plus l’apparence d’une
invitation à dégager qu’un salut.
Laucrio rentra à son hôtel très énervé,
Calogero ne lui avait même pas proposé le
déjeuner habituel, il l’avait congédié comme un
valet.
Il prit une douche et préféra, plutôt que de
déjeuner, aller prendre un verre au bar de l’hôtel
où il se mit à réfléchir.
Il estima, tout d’abord que c’était déjà une
bonne chose que Ritronolo lui ait ordonné de
prendre contact avec l’agence lui-même, ainsi il
n’aurait pas à lui avouer qu’il y avait eu menace
directe pour le Tasol de ne plus figurer dans leur
catalogue. Il allait signaler à cette même agence
de voyages qu’il y aurait des améliorations et
qu’un geste commercial serait fait au profit de
ces gens, comment s’appelaient-ils déjà ?… Ah !
43 Une année particulière
Oui Decaury, il n’était pas prêt à les oublier
ceux-la, cette faveur serait exceptionnelle.
Il allait demander aussi que les toutes les
agences insèrent une nouvelle photo avec un
montage pour montrer les futurs
aménagements. Il espérait aussi que l’entreprise
choisie par Ritronolo parmi les trois possibilités
respecterait le budget car il n’avait pas osé lui
dire que le prix était sujet à révision s’il y avait
des imprévus. Toutefois il se sentit quelque peu
rasséréné, confiant qu’il était dans ses facultés
de pouvoir négocier pour que l’addition reste au
niveau que son patron venait d’accepter.
Effectivement, dès son retour en Italie il ne
resta qu’une journée sur place à Rome et
ensuite il partit pour Catane où il négocia la
construction de l’ascenseur, il accepta pour
rester dans limites de l’épure que l’entrepreneur
commence les travaux avec du personnel qu’il
louerait à un sous-traitant.
– Je ne peux me permettre de retirer mes
meilleurs ouvriers des chantiers qui sont en
cours, lui avait dit ce dernier, il faut que je me
fasse aider par un confrère pour respecter le
délai.
Il admit même quelques dérogations au
niveau de certains matériaux qui ne seraient pas
visibles.

44 Chapitre IV
Les travaux commencèrent bien à la date
prévue.
45 CHAPITRE V
CHAPITRE V
Novembre.
Ritronolo téléphona à Laucrio dès le premier
jour du mois. Cela faisait partie de ses
habitudes, dès qu’un travail commençait, il ne
tardait jamais à relancer ses subordonnés pour
être au courant de ce qui se passait.
– Renato ?
– Oui, ah ! Bonjour Calogero, il avait, bien
entendu, reconnu la voix de son patron.
– Les travaux sont commencés ?
– Oui, l’entrepreneur avait déjà préparé son
matériel de génie civil sur le parking du bas de
la route ce qui lui a évité de perdre une journée.
– Bien, je compte sur toi pour que toute
cette construction se déroule normalement. Je
te dispense de venir à New York ce mois mais
tu reste sur place au Tasol, c’est là que je te
contacterais si je dois te parler.
– O.K. Je serai tous les jours soir ici, pendant
les journées je dois m’occuper des dernières
vendanges et de la cave vinicole.
47 Une année très particulière
– Bien d’accord, mais fais surtout attention
aux travaux ils sont prioritaires, comme tu le
sais, salut.
Ritronolo avait déjà raccroché.

Laucrio était relativement perplexe ces
derniers temps. Car en septembre et en octobre,
Ritronolo l’avait reçu à New York aux dates
prévues, mais il ne l’avait plus invité à déjeuner.
Les réunions se déroulaient tout à fait
différemment maintenant, cette cordialité qu’il
lui avait connue avant avait disparu. Au
contraire il n’y avait plus qu’une attitude
empreinte de froideur chez Ritronolo : Le
patron s’entretenait avec un subalterne à qui il
n’accordait qu’une attention distante mais qui
ne se privait pas pour autant de lui dicter des
ordres, même pour des futilités.
À présent, Laucrio prenait des notes pendant
les entretiens. Il avait compris que s’il ne suivait
pas à la lettre ce que Ritronolo exigeait, il
risquait encore de se faire tancer par celui-ci. Et
cela il n’y tenait pas, il savait qu’il l’avait
échappé belle quelques mois auparavant. Il était
persuadé que Ritronolo l’avait gardé compte
tenu de son expérience car personne d’autre ne
pouvait le remplacer au pied levé sans aucune
préparation et sans causer de préjudice aux
affaires siciliennes. Il s’efforçait donc d’être à
nouveau l’homme de confiance qu’il avait été.
48 Chapitre V
Surtout, il était devenu très attentif au courrier,
il avait donné l’ordre à sa secrétaire de poser sur
son bureau toutes les lettres qui provenaient des
agences de voyages.
Maintenant qu’il était sur ses gardes, il avait
même renoncé à des business personnels qui lui
apportaient quelques revenus supplémentaires,
mais qui étaient, bien entendu, ignorés de
Ritronolo. Entre autres il y avait la vente
d’agrumes au noir à une petite distillerie qui
fabriquait cette fameuse liqueur, très appréciée
dans la région, et dont les citrons sont l’un des
composants incontournables.
Les trois hôtels appartenant à Ritronolo
étaient comme par hasard approvisionnés par
cette même petite distillerie. Laucrio expliqua
au propriétaire de celle-ci qu’il y avait de trop
gros risques pour continuer de la sorte à cause
de contrôles renforcés venant de la société
holding qui détenait les actions de la SIRITRI
and C. Il convainquit son interlocuteur qu’il y
allait de leur intérêt, pour tous les deux, de
garder le silence à propos du commerce illicite
qu’ils avaient mené ensembles pendant ces
dernières années. Il promis toutefois à ce
fournisseur de lui laisser le droit de dernier
disant, c’est à dire de pouvoir s’aligner sur le
prix le plus bas de la concurrence lors des
signatures des contrats de fournitures qui
avaient lieu chaque année en octobre. Il n’avait
49 Une année très particulière
eu aucune peine à se débarrasser des autres
petites affaires qui ne représentaient pas
beaucoup et qui n’étaient pas subordonnées à
un engagement tacite de sa part.
Il pensait maintenant être à l’abri de nouveaux
reproches, il se disait qu’il avait été fou de
prendre des risques pour ces revenus
complémentaires qui ne représentaient qu’un
faible pourcentage par rapport à ce que lui
rapportait sa situation à la SIRITRI and C. Il
était largement payé, il occupait un appartement
à Rome, au rez-de-chaussée il avait son bureau
avec trois employées dont sa secrétaire, un
expert comptable et une dame qui était en
renfort pour aider ses collègues selon les
besoins. Ce personnel sur place était suffisant car
les filiales qu’il supervisait en Sicile comptaient
dans leurs rangs des gérants qui devaient
assumer l’administration de l’établissement qu’ils
avaient en charge.
L’appartement qu’il occupait était de haut
standing avec pas moins de trois chambres
d’amis toutes pourvues d’une salle de bain.
C’était Ritronolo lui-même qui lui avait accordé
cette résidence sur les lieux mêmes de son
quartier général non loin de la prestigieuse
piazza Navona.
Il arrivait fréquemment que des clients
américains bénéficient d’un voyage en Italie,
offert par Ritronolo, et celui-ci ne manquait
50 Chapitre V
jamais de leur proposer de passer quelques
jours chez Laucrio pendant leur séjour à Rome.
Ce dernier s’acquittait alors du rôle de mentor
en s’efforçant d’être le plus attentif possible aux
moindres désirs de ses hôtes. Et cette partie de
son travail n’était pas pour lui déplaire, au
contraire il aimait ces moments où les gens qu’il
recevait étaient accrochés à ses lèvres quand il
leur fournissait des explications. Il connaissait
très bien la ville éternelle et emmenait ses
convives vers les édifices les plus illustres et
trouvait toujours un restaurant sympathique
pour le repas de midi. Le soir, il leur proposait
de dîner dans un établissement luxueux ou
alors, quand la journée avait été très chargée, un
repas traiteur dans l’appartement était prévu.
En général il prévenait sa compagne Anna en
cours de journée et celle-ci se chargeait de
passer la commande pour l’heure demandée.
Parfois, quand les invités en manifestaient le
souhait, il les emmenait voir un spectacle et
dans ce cas Anna les accompagnait.
À chaque fois les visiteurs ne tarissaient pas
d’éloges vis à vis de Laucrio, les dames surtout
étaient spécialement charmées par son accent
latin quand il parlait en anglais.
Bien évidemment il était bien connu dans les
endroits qu’il fréquentait régulièrement. Il en
retirait de petits avantages, il signait souvent des
notes de restaurant légèrement forcées, la
51 Une année très particulière
différence lui était restituée lorsqu’il venait avec
Anna. Il pouvait de cette façon lui offrir de
temps à autre un repas somptueux, en
tête-àtête, sans bourse délier ou presque car il laissait
toujours un billet de dix Euros au chef de salle.
Il ne prit pas la peine d’abolir cette pratique
qui ne lui semblait pas de nature à être
découverte.

Il avait rencontré Anna dans un restaurant
dix-huit mois plus tôt, un jour qu’il dînait seul.
Tout s’était passé très rapidement car après
quelques rendez-vous, Anna qui sortait d’un
divorce pénible, avait accepté de rentrer avec lui
un soir.
Elle ne retourna plus chez elle lorsqu’elle
accepta de passer la nuit chez lui pour la
deuxième fois si ce n’est que pour récupérer ses
affaires personnelles qui se trouvaient dans le
deux pièces garni qu’elle occupait. Et elle
s’installa alors dans l’appartement de façon que
l’on aurait pu supposer définitive.
Il n’avait jusqu’alors eu que des liaisons de
courtes durées, quatre ou cinq, il y avait bien
eut Rita qui s’était accrochée pendant près de
six mois mais qui était partie, lassée du peu
d’intérêt qu’il lui témoignait car il s’était avéré
que leur vision respective de la vie divergeait
considérablement. Il s’accommoda rapidement
à cette nouvelle situation avec Anna qui avait
52