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Une étoile sur le chanfrein

De
381 pages
Afin d'échapper à une ambiance malsaine d'exploitation et de placement d'enfants fait en dépit du bon sens, « Gitane », jeune adolescente placée en institution parvient à se faire accepter en famille d'accueil par Xavier et Corinne. Son adolescence se passe entre la magie des chevaux et sa famille de substitution qui la traite comme sa propre fille. Son passé la rattrape lorsqu'elle est abusée ignominieusement par plusieurs hommes dont elle ignore l'identité. A la recherche de ses agresseurs, ne met-elle pas en danger sa vie et celle de ses proches en approchant une vérité que certains préfèrent ignorer ? Parviendra-t-elle à sauver la jument extraordinaire mais très difficile qu'elle a abandonnée à son triste destin lorsqu'elle est entrée à l'université ?
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chanfrein Tatum FASBENDER
Une étoile sur le
chanfrein





ROMAN







Le Manuscrit
www.manuscrit.com













© Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6007-X (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6006-1 (livre imprimé)








En hommage à Capoeïra,
seul personnage réel de ce roman,
pour toutes les années de bonheur qu’elle m’a données.







TATUM FASBENDER






Prologue


Les deux fillettes sont assises sur un divan en velours
élimé, la plus petite a les jambes droites. Elles sont trop
courtes, le pli du genou n’arrive pas à l’angle du divan.
Elle a des cheveux noirs étonnamment longs pour ses
cinq ans, de grands yeux bleus presque violets. Sa sœur,
de quatre ans son aînée, a posé un bras autour des
épaules de la cadette, de l’autre, elle tourne les pages
d’un livre « d’images ». La plus jeune suce son pouce, sa
main gauche tient amoureusement un petit cheval noir
en peluche. Elles ne sont pas bien épaisses ni l’une, ni
l’autre dans leurs robes de nuit à fleurs et elles ont mis
pour se réchauffer une couverture rapiécée sur leurs
genoux calleux. L’aînée lit avec application le texte que
la plus jeune ne peut encore déchiffrer. Cette dernière
dévore les illustrations.
« Il y a des millions, des milliards d’étoiles,
commence Aurélie, autant que d’enfants dans le monde.
Elles sont là pour les écouter, les protéger.
Elles se nourrissent des paroles des enfants, lorsque
ceux-ci les oublient, ce qui arrive souvent, elles se
désespèrent.
Quand elles ont trop de chagrin parce que personne
ne leur parle, elles disparaissent »
« Il n’y en aura bientôt plus ? » demande tristement la
petite Marie.
11 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
« Il y en a beaucoup, beaucoup, beaucoup. » répond
Aurélie « mais écoute : avant de disparaître à jamais,
l’étoile laisse une dernière chance aux enfants oublieux,
elle se transforme en étoile filante pour leur laisser faire
un vœu. La petite fille a vu l’étoile filante, elle voudrait
bien lui parler mais elle a peu de temps, elle risque de
bientôt disparaître. Elle émet le souhait d’avoir un
cheval à qui elle pourrait parler et qui lui répondrait. »
La petite Marie serre plus fort son cheval en peluche,
suspendue aux lèvres de sa grande sœur. « Et alors, elle
l’a eu son cheval ? »
« Le soir même est née une petite pouliche, une étoile
blanche pétrifiée sur son chanfrein d’ébène »
« C’est quoi un franchainében ?» demande Marie.
« Le chanfrein, c’est le front des chevaux et d’ébène,
ça veut dire qu’il est très foncé. »
« Comment sais-tu tout ça ? »
« Parce qu’on me l’a expliqué quand j’étais petite.
Depuis, les étoiles, plutôt que de disparaître à tout
jamais, marquent certains chevaux de leur empreinte,
elles en font des chevaux étoiles. Cette marque montre
qu’ils peuvent écouter et parler, mais à une seule
personne, celle qui a fait le vœu. Certains vont jusqu’à
prétendre que le cheval étoile peut emmener celle-ci
dans les constellations. » termine Aurélie.
La dernière image du livre montre une petite fille les
cheveux au vent, chevauchant parmi les astres lumineux
sur le dos d’une jument baie au chanfrein marqué d’une
étoile blanche.
« C’est beau, cette histoire, tu la recommences ? »
« J’ai promis à maman que tu irais dans ton petit tram
dès que le livre serait terminé »
« Demain, alors ? »
12 TATUM FASBENDER

Aurélie borde sa petite sœur, cette dernière
l’embrasse et lui dit « Bonne nuit, ma petite maman ».
La « petite maman » se glisse dans le lit jumeau
attendant patiemment que la plus jeune s’endorme pour
s’emparer de sa peluche. Elle imagine l’air émerveillé de
Marie lorsqu’elle découvrira l’étoile blanche qu’elle aura
cousue sur le chanfrein du petit cheval zain.

13 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN




14 TATUM FASBENDER






Chapitre 1

Le minibus Volkswagen pénètre dans une cour
clôturée de hauts grillages effilochés. Un éducateur nous
attend sur le pas de la porte, une adolescente à ses côtés.
Grand et efflanqué, il porte une barbe et de longs
cheveux qui n’ont plus rencontré ni ciseaux, ni rasoir
depuis longtemps. L’adolescente est à peine plus âgée
que moi. Une superbe crinière rousse cascade jusqu’à
ses reins, sa peau mate est couverte de taches de
rousseur et deux yeux d’un vert émeraude illuminent
son visage félin.

- Terminus, me dit le chauffeur, tout le monde
descend.

Je descends et extrais péniblement du véhicule un sac
bleu très lourd. L’éducateur ne vient pas m’aider, il n’y
pense pas. Le chauffeur moustachu quitte finalement sa
place pour me donner un coup de main.

- Tu transportes des lingots d’or ?
- Ce sont mes livres et ils sont lourds !
- Je m’en rends compte !

L’homme à la moustache tend à l’éducateur une
feuille qu’une pince lie à un carton, celui-ci la signe. Le
15 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
colis, c’est-à-dire ma personne, est livré, la décharge est
signée !

- Je suis contente que tu sois là, déclare l’adolescente
au visage félin, parce qu’autrement je serais restée
seule avec Marc et qu’est-ce qu’on s’emmerde avec
lui!
- Sois polie, Malvina, et n’apprends pas de mauvaises
manières à ta nouvelle compagne. C’est Marie, je
crois ?

Ils me font faire le tour du propriétaire, d’immenses
locaux qui, malgré ce clair jour d’été, semblent
incroyablement sombres. Ils sentent l’urine et la soupe
froide. J’ai envie de vomir, je ne veux pas rester ici. Les
« sanitaires » sont en fait une grande salle parcourue sur
la gauche d’une série de lavabos jaunâtres dont l’activité
principale semble être de récolter des monceaux de
calcaire et sur la droite d’une série de cabines de W.-C.
dont les portes sont restées ouvertes. Chacun des sièges
a une taille différente et celle-ci augmente
progressivement jusqu’à atteindre une hauteur normale.
Je devine que ces bâtiments sont ceux d’une école
maternelle désaffectée trop pourrie pour servir encore à
des enfants « normaux », tout juste bons à nous
contenir, nous, les gosses retirés de leur milieu familial
et placés en institution.
Mon plumard dont les ressorts ont certainement fait
les deux guerres se trouve dans le coin d’une grande
salle dortoir où sont éparpillés plusieurs autres lits. S’ils
n’étaient si laids, leur âge canonique les conduirait droit
au musée de la préhistoire.
16 TATUM FASBENDER

Mon « armoire » est une espèce de caisse renversée à
étagère refermée par une tenture qui a été verte un jour.
J’y entrepose mes maigres biens et surtout, ce à quoi je
tiens le plus, une collection de vieux livres que je suis
parvenue à me faire donner dans le home précédent
parce que personne ne s’y intéressait.
De Louis XI à Napoléon, l’histoire me fascine. Elle
est parsemée de Marie, Marie Mancini, le premier amour
de Louis XIV ou Marie Waleska, la femme polonaise de
Napoléon, celle qui l’a véritablement aimé. Si je porte
un nom dont je ne suis pas fière parce qu’il me rappelle
trop mon père, mon prénom, lui, est illustre.

- Viens, me dit Malvina, allons au village.
- Soyez de retour pour le dîner, nous crie Marc, alors
que nous franchissons la grille.
- C’est comment, ici ?
- Maintenant ça va parce que ce sont les vacances,
alors la plupart d’entre nous sommes dans des
camps de vacances ou dans les familles d’accueil.
Sinon, le reste de l’année, c’est le bagne.
- Tu as une famille d’accueil ?
- Je ne sais pas si nous pouvons l’appeler comme ça.
Officiellement, oui, c’est le patron de l’usine de
couture où nous sommes toutes en apprentissage.
J’y vais d’ailleurs demain.
- Pourquoi officiellement ? Ils ne sont pas gentils ?
- Actuellement, nous sommes trois dans cette famille
d’accueil et j’espère que tu y viendras aussi. Parfois,
j’ai l’impression que nous servons de bonnes à tout
faire. Quand j’étais ailleurs, les enfants qui avaient
une famille d’accueil revenaient toujours avec des
tonnes de choses, des jouets, des bonbons, de
17 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
l’argent. Dans cette famille-ci, nous ne recevons
jamais rien.

Nous rêvons tous d’avoir une famille d’accueil qui
nous aime, qui se préoccupe de nous, qui nous gâte.
Jusqu’à présent, je n’en ai jamais eue.
Après toutes les horreurs que j’ai vécues, une chose
m’oppresse : le silence. Chaque fois que l’on parle de
moi, tout est accompagné de silence, de non-dit. Qu’ai-
je fait ? Que m’est-il réellement arrivé ?
Silence.
Pire, une absence de son qui en dit long, qui est
lourde de sous-entendus.
Je ne pouvais plus supporter que l’on parle de moi
exclusivement en mon absence et j’ai pris l’habitude
d’écouter aux portes, de jouer à l’espionne, je me voyais
dans la peau de Lady X.
A force de me prendre pour Mata Hari, j’ai appris
que je suis la fille d’un criminel, pas celle de James Bond
qui tue parce qu’il n’a pas d’autre choix et pour sauver le
monde, la descendante d’un meurtrier crapuleux : mon
père a, avec d’autres hommes, assassiné ma sœur, ma
petite maman comme je l’appelais. J’avais
soigneusement dissimulé cette information que je
n’ignorais pourtant pas dans un recoin de ma mémoire.
Je souffre de ce lourd héritage qui fait hésiter les
familles d’accueil potentielles. Hésiter est un terme
pudique, personne ne veut de moi, comme si je traînais
avec moi le crime de mon père. Comme si ma présence
répandait une odeur de meurtre.

Nous parcourons la rue principale du petit village,
Malvina est une compagne drôle et enjouée.
18 TATUM FASBENDER


- Tiens-toi droite, bombe la poitrine, mets en valeur
tes deux petits pois. Nous allons passer devant les
garçons.

Trois adolescents sont assis sur un muret et nous
sifflent.

- Eh, Malvina, viens nous montrer ta nouvelle copine,
elle a l’air chouette !
- En plus, elle est bien roulée, ajoute le petit blond.

Malvina fait sa superbe, elle dédaigne ostensiblement
leurs invites, je l’imite.

- Qui est-ce ?
- Oh, des garçons du village !
- Et ils ne sont pas chouettes ?
- Si, mais il faut savoir se faire attendre et désirer. Et
puis, j’en pince pour un autre.
- Tu es amoureuse ?
- Evidemment, mais je ne peux pas te dire de qui.
- Pourquoi ?

- Venez, nous dit Marc, nous allons manger avec les
autres au bâtiment A.

Nous partageons ce qui nous sert de cour de
récréation avec un autre bâtiment qui fait également
partie de l’ensemble appartenant à la Protection de la
jeunesse. Je comprends rapidement que cette aile est
destinée aux gosses plus « normaux » qui ont une
scolarité régulière. Nous sommes le rebut, enseignement
19 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
spécial et apprentissage. On va vous apprendre un
métier, comme à l’armée, m’a-t-on dit, après l’échec de
ma première année au lycée. Pourquoi m’a-t-on fait
échouer ? J’ai le sentiment d’une injustice profonde. Je
pense au professeur de Français, Monsieur Decuir, qui
m’a prise en grippe. Un malheureux exposé trop original
sur les singes ne lui a pas plu, pourtant je m’étais
investie pour le rendre drôle, distrayant et malgré tout
scientifique.

Le bâtiment A a une structure similaire au nôtre mais
l’aménagement en est totalement différent : rideaux
brodés aux fenêtres, éclairage indirect au lieu de
l’affreux néon blafard, à la place de l’énorme table de
contreplaqué qui n’a pas résisté aux assauts de
générations de gosses malheureux, trois petites tables
rondes recouvertes de nappes proprettes. Marc fait les
présentations :

- Xavier, je te présente Marie, elle vient d’arriver
aujourd’hui.

Autant Marc semble sale et habillé de haillons, autant
Xavier qui nous salue, paraît propre et élégant. Un
sourire enjôleur et ravageur, des cheveux châtains raides
et des yeux bleus qui respirent la gentillesse, il me fait
penser à Bernard Giraudeau dans ses premiers rôles. Un
tablier de Vichy assorti aux nappes autour de la taille, il
tourne une sauce bolognaise qui dégage une odeur
appétissante de basilic et d’origan frais.
Malvina est bouche bée ; je devine les palpitations de
son cœur. Pour moi, aucun doute, elle est amoureuse de
Xavier. Je n’éprouve pas un sentiment identique mais je
20 TATUM FASBENDER

le trouve séduisant et sympathique, je veux en faire un
allié, je rêve d’en faire un ami. J’étais évidemment à cent
lieues de penser qu’un jour je porterais ses enfants …
J’abandonne mon attitude parfois trop réservée.

- Ça sent bon ! Je peux vous aider ?
- Tu peux dresser la table.

Je n’ai jamais de ma vie dressé le couvert avec autant
d’application. Nous sommes six, Xavier, les deux gosses
dont il a la garde, Malvina, Marc et moi.
Malvina s’arrange pour se mettre à côté de lui. Xavier
débouche une bouteille de vin, il nous sert un petit verre
à Malvina et à moi. C’est la première fois que nous
buvons du vin à table. Je n’ai jamais mangé d’aussi
délicieux spaghettis. L’ambiance est décontractée.
Finalement, mon premier jour dans cette boîte ne se
passe pas si mal.
Il faut, et je ne sais pas encore comment je vais y
arriver, que je sois placée dans cette section.
Absolument.

- Je vais conduire demain les deux frères à la mer puis,
je suis tranquille jusqu’à la semaine prochaine,
annonce Xavier.
- Je voudrais pouvoir en dire autant. Il était prévu que
je termine demain matin. Béatrice s’occupe de
conduire Malvina chez Monsieur Lelivre. Quant à
moi, je ne serais revenu que la semaine prochaine.
Cette idiote de Béatrice avait oublié de nous avertir
de l’arrivée de Marie. Si je ne trouve pas où la caser,
je suis bon pour passer tout le week-end ici. Enfin,
Lelivre voudra-t-il bien la garder ?
21 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
- Pourquoi ne la prends-tu pas avec toi ?
- Tu rigoles, Solange ne voudra sûrement pas, et
surtout…

Marc n’achève pas sa phrase mais me regarde en
levant les sourcils.
Je me sens blessée d’être traitée comme un colis
encombrant et ce « surtout » me fait sortir de mes
gonds.

- Surtout que je suis une pestiférée !

Ils sont surpris par la violence de ma réplique.
J’aurais pu dire « surtout que mon père est un
criminel » mais je préfère que Malvina l’ignore. Si j’avais
un endroit où me réfugier, je partirais immédiatement
mais l’idée de me terrer dans le lugubre bâtiment B ne
me tente pas. Xavier prend mon parti.

- Elle a raison, ce n’est pas correct de la traiter ainsi.
Marc, je vais te faire une fleur. Si elle est d’accord, je
vais la prendre avec moi ce week-end.

Je laisse éclater ma joie. Cette journée se passe
décidément très bien. Je sens que Malvina cherche un
moyen d’attirer l’attention ou de prendre ma place.
Finalement, elle ne fait rien.

- Et Corinne ? lui demande Marc.
- Corinne comprendra, elle aurait probablement été la
première à le proposer.

22 TATUM FASBENDER

Cette nuit, qui aurait dû être chargée d’angoisse, se
révèle pleine de promesses, je ne parviens pas à dormir
ni à me concentrer sur le livre consacré à la vie de
Napoléon. J’éteins finalement la lampe de chevet.
J’entends un frôlement près de mon lit, c’est Malvina.

- Marie, tu dors ?
- Non, je pense à demain.
- En tout cas, tu es une fieffée salope avec tes airs de
sainte nitouche !

Je ne sais quoi lui répondre. Comment la persuader de
ne pas se faire d’illusion ?
Il est marié et puis, je ne cherche pas à le séduire.

- Et si nous échangions nos places, tu irais chez
Lelivre et moi, je passerais le week-end chez Xavier.
- Tu rêves, Malvina, je ne veux pas te laisser ma
chance. J’en ai eu vraiment trop peu jusqu’à présent.


Le matin, Béatrice vient nous chercher pour conduire
Malvina chez M. Lelivre et pour me présenter à lui
comme future apprentie. Elle nous emmène dans sa
Porsche, Malvina à la place du mort et moi sur la
minuscule banquette arrière. Je ne souhaite qu’une
chose : que Xavier revienne vite d’avoir conduit les
deux enfants à la mer et qu’il m’emmène chez lui !
Malvina boude et avertit qu’elle en a marre d’aller chez
Lelivre.

23 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
- Toute la semaine dans son usine et le week-end à
torcher ses planchers, j’en ai marre. D’autres ont
beaucoup plus de chance que moi.
- Ne t’en fais pas, si Monsieur Lelivre accepte, Marie
ira aussi chez lui.
- Mais je ne veux pas, je vais chez Xavier, moi.

J’ai l’impression de contrarier cette grosse blonde aux
cheveux courts qui semble vouer une admiration sans
borne à ce Lelivre. L’usine paraît gigantesque, sale et
moche, contrairement à la pièce dans laquelle nous
attendons que Lelivre daigne nous recevoir. Des hures
de sangliers, de chevreuils et un dix-cors me laissent
deviner ce que fait le directeur de l’usine durant ses
loisirs.
Béatrice nous montre orgueilleusement ces trophées
de chasse comme si elle les avait tués, elle-même.
Comment peut-on être fier d’avoir ôté la vie ? Elle nous
montre également des cadres contenant des photos où
l’on voit Lelivre en joyeux drille s’esclaffer avec des
ministres aux cheveux blancs.

- Vous rendez-vous compte de la chance que vous
avez ? nous dit-elle. C’est un monsieur très
important !

Je déteste ce Lelivre, immonde chasseur et copain de
ministres.



Une secrétaire nous introduit dans le bureau de
Lelivre. Sa table de travail est en marqueterie, il nous
24 TATUM FASBENDER

accueille dans le style grand patron malgré tout très
sympathique et détendu. Les traits de son visage sont
lourds, ces yeux tirent entre le vert et le brun, son
costume trois pièces en lin le boudine. Je présume que
lorsqu’il se regarde dans le miroir, il rentre son ventre
proéminent et s’estime encore svelte. Il ne me dévisage
pas, il me déshabille littéralement, posant avec insistance
son regard sur ma poitrine que j’ai envie de recouvrir de
mes mains et, pour comble, il me demande de me
retourner. Plusieurs sentiments se mêlent, d’abord
l’intimidation, la peur, l’angoisse et puis finalement la
fureur et la haine. Je lui réponds sèchement :

- Nous ne sommes pas dans un défilé de mode !

Il rit.

- Bravo, cette petite a l’air d’avoir un sacré caractère,
j’aime ça ! Malvina, veux-tu nous servir un café, s’il
te plaît ?

Nous nous asseyons dans des fauteuils en cuir.
Malvina revient en portant un plateau sur lequel repose
un service à café en fine porcelaine. Au renflement du
tapis, je devine un cache protégeant probablement les
câbles du PC qui trône sur le bureau de Lelivre. J’ai saisi
le regard furtif de Malvina qui vient de fixer la même
chose que moi. Elle a encore le plateau en main, je
devine ce qu’elle va faire. Au moment où elle feint de
trébucher sur la bosse du tapis, je me suis brutalement
relevée et rattrape de justesse le plateau avant qu’il ne se
renverse sur nous. Je le dépose avec précaution sur la
petite table basse. Je regrette instantanément mon geste,
25 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
voir le costume blanc cassé de Lelivre aspergé de café
m’aurait amusée. Je ne peux toutefois pas me lever à
nouveau pour perpétrer l’attentat que Malvina a manqué
par ma faute.

- Elle n’a pas seulement du caractère, cette petite, elle
a d’excellents réflexes, déclare Lelivre.

Si mes réflexes étaient si bons, j’aurais laissé Malvina
accomplir son forfait et je me serais simplement levée
pour ne pas être aspergée.

- Quant à toi, Malvina, tu es d’une maladresse
invraisemblable !

Elle ne répond pas et prend un air boudeur.

Il me fait subir un véritable interrogatoire : date et
lieu de naissance. Scolarité. Des frères ? Des sœurs ?
Dernier domicile. Profession des parents. Loisirs ?
Centres d’intérêt ?
Je réponds par des borborygmes ; il doit me
considérer atteinte de débilité légère, je ne cherche pas à
le détromper. Moins il s’intéressera à moi, mieux je me
porterai. Sans cesse, il cherche à me fixer dans les yeux.
Je fuis son regard, j’ai trop peur qu’il n’y découvre
l’ampleur de l’aversion que j’éprouve pour lui. Béatrice
devrait me protéger, empêcher cette brute de me
soumettre à la question. Elle a un sourire béat, un
regard d’idiote, elle l’admire, elle l’aime. Je voudrais
qu’elle se le garde pour elle et nous laisse tranquilles,
Malvina et moi. J’ai envie de m’enfuir.
J’avertis :
26 TATUM FASBENDER

- Je pense qu’il ne faut plus traîner, Béatrice, Xavier
rentrera bientôt !
- Tiens, j’ai cru que tu ne savais pas parler. Si je
comprends bien, tu ne passes pas le week-end avec
nous, constate Lelivre d’un air déçu.

J’annonce non sans fierté :

- Non, je vais chez Xavier.
- Une prochaine fois, alors. Cette petite n’a pas de
famille d’accueil, si je comprends bien, il faudra
veiller à lui en trouver une.

J’ai l’impression furtive qu’ils avaient convenu de me
faire passer ces deux jours chez lui. Je ne pense pas
qu’elle ait oublié d’avertir Marc de mon arrivée. Sa
dernière phrase me semble lourde de menaces. Un
malaise s’insinue en moi, j’ai des scrupules de laisser
Malvina ici. Mais, qu’y puis-je ?


Sur le chemin du retour, Béatrice me vante les
innombrables qualités du patron d’usine et me décrit
tous les avantages que je pourrais tirer de la situation s’il
m’accepte en famille d’accueil. Elle pense que je lui ai
fait bonne impression. Je la laisse à son soliloque.
Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour refuser
cette famille. Mais en ai-je le droit ?
Je demanderai à Xavier. C’est agréable de penser
ainsi, j’ai un ami et je peux lui poser des questions, il va
m’aider, j’en suis sûre. Une autre voix me dit que j’ai
tort de me bercer d’illusion. Xavier a agi ainsi dans un
moment de pitié et pour tirer Marc d’embarras.
27 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
Béatrice est pathétique lorsqu’elle doit s’y prendre à
plusieurs reprises pour extraire son imposante
corpulence emplie de bourrelets de sa voiture sportive
très basse et très étroite.

Le moment tant attendu est arrivé. Xavier gare sa
Nissan Micra devant la porte. Il salue assez froidement
Béatrice. Leur inimitié est palpable. Tant mieux, je la
déteste également.
Mon sac est déjà prêt sur le pas de la porte, il le
charge dans le coffre.

- Je n’ai pas de radio dans ma voiture. Alors, je te
préviens, je chante.
- Dans ce cas, je préfère aller sur le toit.
- Il n’y a pas de porte-bagages, allez, monte ! Je ne
chanterai pas trop fort.

J’ai droit à une partie du répertoire des Beatles, ce
n’est pas vraiment désagréable, il chante très bien. Je me
suis mise à l’accompagner. Nous éclatons de rire
comme de très vieux amis.

Le voyage ne dure pas plus d’un quart d’heure, nous
arrivons dans un quartier de jolies maisons blanches qui
ont toutes des toits en tuiles rouges. Notre voiture
pénètre dans l’allée de garage de l’une d’entre elles.
Corinne nous attend sur le pas de la porte, elle affiche
un sourire d’une franchise absolue. Je suis contente que
Xavier ait une femme aussi belle. Sa taille est élancée, de
fins cheveux châtains mi-longs entourent un visage racé
illuminé par deux superbes yeux marron. J’ai mis mes
plus beaux vêtements, une jupe bariolée et bouffante,
28 TATUM FASBENDER

un t-shirt impeccablement blanc au léger décolleté et
surtout mes boucles d’oreille en argent, d’énormes
anneaux qui appartenaient à ma sœur Aurélie, ma petite
maman. Je sais qu’elle est avec moi en cet instant.

Au vu de ma tenue et de ma tignasse de longs
cheveux noirs et épais, Corinne ne peut s’empêcher de
dire avec tendresse :

- Mais c’est une gitane, une véritable petite gitane !
- Allez, entre, Gitane ! m’ordonne Xavier.

Nous faisons le tour de la maison. A gauche se
trouvent le vestiaire et les toilettes, au fond, la cuisine
qui donne sur le jardin et sur la droite le salon qui est un
prolongement de la salle à manger. A l’étage, il y a trois
chambres dont une toute petite qui sert de débarras. La
deuxième sera la mienne, elle se trouve juste au-dessus
du salon et sa fenêtre donne sur la rue. La troisième, la
plus grande est la leur ; de celle-ci, j’aperçois le jardin
bien tenu qui est attenant à un bois.
Autant je me montrais volontairement déplaisante
chez Lelivre, autant je veux être agréable chez ces gens
que je devine profondément gentils.

- Comme je suis très contente d’être chez vous, je vais
faire plein de choses pour vous remercier.

Ils sont tous les deux interloqués.

- Que voudrais-tu faire ?
29 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
- Nettoyer, repasser, cirer les meubles, tondre la
pelouse, je ne sais pas, …, tout ce que vous n’aimez
pas faire.

Je me sens d’une vitalité extraordinaire. Malgré leur
refus, j’arrive à réaliser une bonne partie du programme
que je m’étais fixé.

- Tu n’es pas seulement une petite gitane, tu es une
véritable fée du logis, me dit Corinne avec un
sourire.
- Je préfère faire ça avec plaisir chez vous que me
trouver chez Lelivre, contrainte et forcée.

J’ai lancé mon hameçon, le poisson ne mord pas
immédiatement, hélas !
Le soir, après le dîner que j’ai aidé à préparer et après
avoir rangé les ustensiles dans le lave-vaisselle, je me
prétends fatiguée, je vais me coucher. Je rêve de passer
la soirée avec eux, mais, je veux surtout éviter qu’ils me
trouvent encombrante, que leur intimité soit troublée.

La chambre qu’ils m’ont attribuée est propre, simple,
agréable ; une grande fenêtre l’illumine, du rota blanc au
mur et un plancher verni. J’imagine que je range tous
mes livres sur l’étagère, que j’achète le poster d’un
magnifique cheval et le fixe au mur. Bref, je rêve de
revenir ici, c’est la seule fois depuis bien longtemps, que
j’ai l’impression d’avoir une famille.

Comme à ma déplorable habitude, je me transforme
en Mata Hari. Je tire mon vieux stéthoscope de mon sac
30 TATUM FASBENDER

et le colle au plancher. Je veux savoir ce qu’ils pensent
de moi. Je perçois clairement ce qu’ils disent.

- Ils veulent aussi l’envoyer chez Lelivre, il n’a pas
assez de gamines chez lui ?
- Ecoute, Corinne, je n’en sais rien. Une seule chose
est sûre : si je n’avais pas proposé de la garder, Marc
allait s’en débarrasser chez Lelivre. Je me demande si
l’oubli de Béatrice n’était pas intentionnel.
- Drôles de magouilles ! Je n’aime pas ça du tout. Je
ne vois pas l’intérêt qu’il peut avoir à accumuler des
adolescentes chez lui. Ne me dis pas qu’il vit seul,
quand même !
- Non, il a une femme et trois jeunes enfants. En fait,
les filles lui servent de bonnes. Elles nettoient,
gardent les mouflets, jardinent, enfin, il les occupe.
- C’est ce que j’avais cru comprendre.
- Mais, pourquoi me poses-tu ces questions, elle t’en a
parlé ?
- Pas vraiment, elle m’a dit qu’elle préférait travailler
ici avec plaisir que contrainte et forcée chez Lelivre.
- Pauvre gamine, je ne sais pas très bien ce qu’on
pourrait faire pour elle, elle est très gentille.
- Et elle semble intelligente, je ne comprends pas
qu’elle se trouve dans la section B.
- Je n’y avais pas pensé mais elle paraît plus
intelligente que la moyenne de ceux que nous avons
dans la section A.
- Et, as-tu remarqué comme elle est polie et donne
l’impression d’être bien éduquée ?
- Tu sais, elle n’est pas dans la section A, je n’ai pas lu
son dossier, je ne sais pas d’où elle vient.

31 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
Je remercie intérieurement ma petite maman Aurélie
qui m’a appris tant de choses, dire bonjour, au revoir,
s’il vous plaît, merci, ne pas parler la bouche pleine,
fermer la bouche lorsqu’on mâche. Toutes ces
recommandations qui me semblaient si pénibles au
début me sont devenues des habitudes.

Je n’arrive pas à m’endormir, trop de choses se
bousculent dans ma tête. Si je ne fais rien, dès lundi, je
rentre dans la section B et dès vendredi, je vais chez
Lelivre. Cette idée me glace jusqu’à la moelle. Je ne peux
pas compter sur Marc ou Béatrice pour me défendre, au
contraire. Xavier ne sera vraisemblablement pas là. Il
n’est pas mon éducateur, il n’a pas à se soucier de moi.
Je vois sur l’étagère quelques livres de psychologie.
J’en entame un qui parle de l’analyse comportementale,
sur le fait qu’il faut annoncer les choses telles qu’elles
sont, sans fioriture. Je prends ce livre comme une
recette de cuisine suivant, pas à pas, le raisonnement de
l’auteur. Tout d’abord, il faut établir clairement ce qu’on
désire pour pouvoir l’exprimer. Quels sont mes
souhaits ? Ne pas aller chez Lelivre, avoir Xavier
comme éducateur, aller dans la section A et qu’ils
deviennent ma famille d’accueil. Tout est lié mais la
commande est sans doute un peu lourde pour une
gitane. J’adore le surnom qu’ils m’ont donné.
Si je vais chez Lelivre, je sais que je ne m’en sortirai
plus, je serai abrutie dans son usine sans aucune
échappatoire possible. Donc, il n’y a qu’une solution :
qu’ils me prennent comme famille d’accueil. Malgré que
mon père soit un criminel ? Marc le sait sans aucun
doute. Mais Xavier le sait-il ? Et Corinne qu’en
penserait-elle ?
32 TATUM FASBENDER

L’auteur dit qu’il faut exprimer les choses telles
qu’elles sont même si elles sont à priori, gênantes. Je
commencerai par le leur dire. Au moins je n’aurai rien
caché à mes seuls amis, et puis, s’ils me rejettent, les
choses auront au moins l’avantage d’être claires. Par
contre, s’ils veulent encore de moi, je leur demanderai
d’être ma famille d’accueil, j’échapperai, alors,
définitivement à Lelivre. La solution à tous mes
problèmes est à portée de main.
Enfin, je sombre dans un profond sommeil.


La table du petit déjeuner est dressée, Corinne porte
un superbe peignoir en soie qui met en valeur sa fine
taille. Elle me demande immédiatement :

- Gitane, quel est ton souhait le plus cher ?

Je pense alors à tous les chevaux qui hantent mon
sommeil, je me retiens en dernière minute de lui dire
« monter à cheval » pour finalement saisir l’opportunité
au bond.

- Je rêve que vous me preniez en famille d’accueil
mais avant je dois vous prévenir que mon père est
un criminel de la pire espèce qui a tué ma sœur, ma
petite maman. Pour cette raison, aucune famille ne
veut de moi, à part Lelivre, bien entendu.

Mes yeux se sont embués de larmes, Corinne me
prend par les épaules.

- Ma pauvre chérie ! Le savais-tu, Xavier ?
33 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
- Bien sûr, tu crois que Marc est discret ? Tu sais,
Gitane, pour nous, c’est quelque chose qui n’a
aucune importance. Ce que tu nous demandes est,
par contre, quelque chose de lourd à porter. Ce
genre d’engagement ne se prend pas à la légère.
Nous ne voulons pas non plus te faire attendre. Je
propose que nous allions, Corinne et moi, faire un
tour pour en parler. Nous te donnerons une réponse
à notre retour. Tu dois savoir que, si pour certaines
raisons, nous devions refuser, je t’aiderais, au moins,
dans la mesure de mes moyens, à ce que tu ne
tombes pas dans les pattes de Lelivre. En fait, que
lui reproches-tu ?
- Il m’a examinée comme on regarde un étal de
boucherie, comme une marchandise !

Corinne lève les sourcils comme si elle avait saisi
toute l’ampleur de ma pensée sur la mentalité du
personnage.
Ils sont sortis par la porte de la cuisine pour atteindre
le bois. Je n’avais pas remarqué le sentier qui, à partir du
jardin, permet de s’y promener.
Les minutes s’égrènent lentement, il y a bientôt une
heure qu’ils sont partis, j’ai allumé la télévision, je ne
parviens pas à m’intéresser aux programmes. Je prie ma
petite maman Aurélie. Si tu peux faire quelque chose
pour moi de là où tu es, c’est le moment. Je t’en supplie,
ne me laisse pas tomber, pas maintenant, toi à qui je
dois la vie.

Ils sont revenus d’humeur joyeuse, comme soulagés
d’un poids.

34 TATUM FASBENDER

- Nous avons bien réfléchi et sommes d’accord. Ça
nous ferait grand plaisir que tu acceptes de venir
chez nous en famille d’accueil toutes les fins de
semaine.

Je leur jurai cent mille choses qu’ils ne me
demandaient pas, de ne plus mentir comme font tous
les gosses de home, de ne plus espionner sauf si ma vie
est en danger, de ne pas voler, je ne l’ai du reste jamais
fait de mon existence.

La lutte a été dure. Corinne a profité des congés du
juge de la jeunesse pour obtenir ma garde du juge
suppléant. Etrangement, Lelivre avait essayé de se la
faire accorder en remuant ciel et terre. Je ne comprends
pas qu’il ait fait de telles démarches alors que je m’étais
montrée si désagréable. La deuxième étape allait de soi.
Etant intimement mêlé à mes intérêts, Xavier a exigé
d’avoir un accès complet à mon dossier pédagogique. Il
s’est vite rendu compte qu’il avait été saboté et a exigé
qu’on me fasse repasser les tests psychotechniques.
Ceux-ci ont été concluants, j’ai une intelligence
supérieure à la moyenne ; il n’y avait donc aucune raison
de me placer dans la section B. Je vais reprendre des
études secondaires normales.

Depuis que Xavier et Corinne m’ont acceptée en
famille d’accueil, je ne passe plus un seul week-end au
home. Tous les samedis, je vais monter à cheval dans un
manège près de chez eux, « La Martingale ». Nous avons
passé un accord, je fais la palefrenière. Je nettoie les
box, selle et prépare les chevaux et eux me laissent
35 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
monter deux heures gratuitement. La vie ne m’a jamais
semblé aussi belle.

Dans le home, tout se passe bien si ce n’est la jalousie
prévisible de mes congénères. Dans la section A, le
grand dortoir est divisé en alcôves, nous avons chacun
notre chambre avec un bureau. Les sanitaires se
trouvent à une place identique à celle de la section B
mais sont radicalement différents, il y a trois véritables
salles de bain bien tenues.

Mes précieux livres sont à présent rangés comme
dans mes rêves les plus fous sur l’étagère de la chambre
d’ami de la maison de Corinne et Xavier. Elle est
devenue la mienne. Un magnifique poster de cheval en
orne le mur.
Ils s’occupent de moi comme si j’étais leur propre
fille. Ils veillent constamment à ce que je ne manque de
rien. Corinne m’emmène parfois dans les magasins pour
« m’habiller convenablement » comme elle dit. Je suis
gênée par rapport aux autres enfants qui sont habillés de
vêtements de récupération.
Seule, Nancy, une petite gamine blonde de huit ans a
un traitement de faveur identique, elle passe tous ses
week-ends chez une dame assez âgée qu’elle appelle
« Mamie ». Elle revient seulement le lundi soir après
l’école avec des montagnes de friandises, de jouets, de
beaux vêtements et des rations de survie comme si elle
devait traverser le Sahara. Elle est très généreuse et
partage avec les autres enfants qui en profitent
joyeusement. Ils cherchent tous son amitié, du moins en
début de semaine. En général, le mercredi, elle est
entièrement dépouillée. « Mamie » vient la chercher le
36 TATUM FASBENDER

vendredi soir et tente de faire un inventaire de ce qui lui
reste. Elle lui reproche d’avoir tout donné. En fait, pour
Nancy et moi, la semaine se passe comme si nous étions
au pensionnat et le week-end, nous rentrons tout
naturellement dans notre famille.

Lorsque je suis au home, au foyer, comme ils disent,
Xavier ne m’accorde aucun traitement de faveur. Peut-
être s’occupe-t-il moins de moi que des autres enfants ?

Malgré qu’elle me laisse percevoir une certaine
jalousie, je garde avec Malvina d’assez bons rapports.
Nous allons ensemble le mardi soir à un cours de
gymnastique sportive tandis que le jeudi, nous allons,
soit à la piscine, soit à la patinoire. Avec son visage félin
et sa superbe chevelure rousse, elle emporte un succès
fou auprès des garçons qui la sifflent afin d’attirer son
regard. Il faut dire que, contrairement à moi, elle est
déjà tout à fait formée, elle est vraiment femme. Je n’ai
pas trop à me plaindre à cet égard, mais j’ai encore cette
sensation que ma poitrine prend trop de temps pour
gonfler réellement mes t-shirts. J’en ai parlé un jour à
Corinne qui m’a répondu que plus elle prenait son
temps, plus belle et ferme elle serait.

J’éprouve une certaine pitié pour Malvina, chaque
fois qu’elle revient de chez Lelivre , elle a, comme les
deux autres qui vont chez lui, le teint verdâtre et l’air
épuisé. Je demande à Corinne et Xavier la permission de
l’inviter un week-end pour aller ensemble à la fancy-fair
de mon lycée. Ils acceptent tout naturellement, « tu es
ici chez toi ».
37 UNE ETOILE SUR LE CHANFREIN
Je regrette mon initiative, Malvina tente d’aguicher
Xavier qui ne s’en rend pas compte. Par contre, elle
snobe complètement Corinne qui se montre pourtant
adorable. Nous passons l’après-midi près des autos
tamponneuses où nous nous faisons inviter tour à tour
par des garçons qui nous emmènent dans leur véhicule,
de quoi se faire secouer dans tous les sens.
Je lui laisse mon matelas, je dors sur un lit de camp
dans ma chambre. Nous passons la nuit à nous
remémorer la journée. Nous nous moquons des
différents garçons qui nous ont invitées, et nous rions
jusqu’aux petites heures du matin, comme les
adolescentes que nous sommes, un peu stupides mais
surtout très agaçantes.

Je lui ai prêté mon plus beau chemisier pour la
communion d’un des enfants de Lelivre qui a eu lieu
dimanche dernier. Nous sommes vendredi soir, elle
n’est pas encore de retour de son apprentissage à l’usine
et je voudrais récupérer mon vêtement. En effet, nous
sommes invités ce samedi à l’anniversaire du père de
Xavier et je voudrais être bien habillée. Je vais dans le
grand dortoir sinistre du bâtiment B, Marc me voit
passer sans m’interpeller. Je recherche mon bien dans le
bac servant d’armoire à Malvina. Je ne le trouve pas
immédiatement, je déplace les piles de vêtements sur
son lit avec l’intention de tout remettre correctement en
place. Un foulard que je n’ai jamais vu au cou de
Malvina me semble familier, je suis sûre de l’avoir déjà
vu. Au toucher, je devine de la véritable soie.
Maintenant, cela me revient ; j’accompagnais Corinne
lorsqu’elle l’a acheté. Je me souviens du prix exorbitant,
impossible que Malvina ait pu se l’offrir et je vois mal
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