Une vie en miniature

Une vie en miniature

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Livres
93 pages

Description

Tandis que son mari volage court la prétentaine, la narratrice, journaliste culturelle, se découvre l’extraordinaire faculté de rétrécir puis de reprendre sa taille normale. Avec la complicité de ses trois chats et particulièrement de Jupiter, le troublant persan chinchilla qui n’est peut-être pas étranger au phénomène, elle découvre une existence merveilleuse qui, à force d’allées et venues entre les deux dimensions – au sens propre –, va prendre le pas sur sa vie ordinaire. Un roman-conte, dont la réelle profondeur se dissimule sous des allures primesautières. – Née en Allemagne dans des années de tourmente, Caroline Alexander parvient à échapper au pire. Enfant cachée pendant la guerre, elle entreprend des études de droit à l’ULB, où elle fréquente surtout le Jeune Théâtre. Partie à Paris, elle y exerce diverses fonctions, dont comédienne et attachée de presse (de Liz Taylor et Richard Burton !) avant de devenir journaliste culturelle dans d’importantes revues (L’Express, Les Échos, Paris-Hebdo, Télérama, Diapason…) Actuellement responsable de la rubrique musique classique sur le site www.webthea.com. Son premier roman, Ciel avec trou noir (éditions M.E.O.), une autofiction relatant sa longue quête de la vérité au sujet de sa mère et son frère disparus dans la shoah, a obtenu le prix Emma Martin décerné par l’Association des Écrivains belges de Langue fançaise.

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Date de parution 14 mai 2018
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EAN13 9782807001589
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Caroline Alexander UNE VIE EN MINIATURE roman
Le rêve
Longtemps je fis ce rêve dérangeant. Maxime rentrai t de l’une de ses escapades. L’heure avait perdu toute importance, le jour avait disparu de l’ordonnance du temps. J’attendais. Je l’attendais comme souvent, quand, e mporté par le vent d’une amourette, il volait de nid en nid avant de revenir s’endormir dans le nôtre. Jamais je n’avais pu m’habituer. La nuit avait beau étendre s a villégiature d’ombre, je ne dormais pas. Or, cette nuit-là, dans ce rêve-là, j’entendai s sur le perron de notre maison le poids de ses pas s’alourdir de marche en marche. Pu is le bruit de ses semelles sur l’acajou ciré du vieil escalier qui mène à l’étage de notre chambre prenait l’allure d’une chevauchée. La porte grinçait. Je voulais enfouir m a tête sous l’oreiller pour faire semblant de ne pas le voir. Je me concentrais de to utes mes forces, mon regard, fixé sur le petit tapis chinois rose et bleu au pied du lit, filtrait à peine entre mes cils. À côté de moi, tout à coup, s’abattait une masse brune à l ’odeur incertaine, mélange de cuir, de caoutchouc, de pluie. Par-dessus, accroché à ce monticule que l’obscurité m’empêchait d’identifier, une sorte de rideau amorp he semblait monter vers je ne sais quelles cimes. Maxime allumait la veilleuse, se pen chait vers le lit, soulevait la couette anglaise achetée autrefois à Londres, quand nous vi vions dans le quartier de Queen’s Gate, près du lycée français. Puis, se retournant b rusquement pour regarder la chambre à l’entour, il manquait de m’écraser. J’éta is à ses pieds. J’avais pris la taille de l’une de ces poupées de porcelaine que l’on pose avec précaution dans une vitrine ou sur le coin d’une cheminée d’appartement bourgeo is. Réalisant ma métamorphose, j’étais prise de panique : je devais mesurer quatre centimètres tout au plus. Allait-il de ses grosses chaussures de motard m’écraser comme un insecte? Je courais me cacher sous la housse du sommier. Maxime fouillait la chambre, comme toujours méthodique, ouvrait les portes des placards, soulev ait les rideaux et les tentures. Je l’entendais redescendre au rez-de-chaussée, faire l e tour de la maison et du jardin, puis revenir et remonter jusqu’au deuxième étage. C alme, impassible, prononçant mon nom sans élever la voix pour ne pas se faire entend re des voisins. Le qu’en-dira-t-on a toujours été accroché à ses règles de savoir-vivre. De retour dans la maison, il m’appelait encore en élevant légèrement le ton. Il remontait dans notre chambre. Agrippée au sommier, je l’entendais se déshabiller. Le chuintement des tissus faisait, à mes oreilles devenues si petites, le brouhaha d’une cascade de chiffons. Puis il s’allongeait à sa place habituelle, prenait un livr e dont il parcourait quelques pages. Quand il en tournait une, je percevais un appel d’a ir et un claquement feutré. Maxime finissait par s’endormir, comme souvent, la lampe d e chevet allumée, la bouche ouverte et son livre étalé, ouvert, dans le creux d e la couette, à la hauteur de son nombril. Je sortais de ma cachette à petits pas. D’ ailleurs, vu ma taille, j’aurais bien eu du mal à en faire de grands. Je m’accroupissais sur le tapis chinois, fixant, sans intention particulière, cette fleur de lotus bleue qui en garnissait le centre et je sentais sur mes membres, au fond de mon ventre, sur mon sex e qui s’arrondissait comme une dune, la sensation confuse d’un bain tiède mêlé de picotements qui évoquaient des points d’acupuncture. Quand je retrouvais ma taille normale, les premiers rayons du soleil faisaient cligner les yeux fendus du chat Jupiter allongé en écharpe sur la couette anglaise. Maxime avait oublié de fermer la porte. Étonnant! Il déteste que l’un de nos chats s’introduise dans la chambre et vienne, de ses pattes souvent en duites d’herbes et de terreau, salir les draps. Je posais délicatement l’animal sur le p alier, refermais la porte et me glissais à la droite de Maxime. Il se retournait d’un bloc d ans son sommeil, m’entourait de ses bras et continuait de dormir en s’accrochant à mon corps comme à un oreiller. J’avais déjà fait ce rêve quatre fois. Après la cin quième, Maxime me demanda pourquoi, depuis une semaine, je rentrais systémati quement si tard et où je passais la grande partie de mes nuits. C’était insolite. Pour garder le champ de sa propre liberté, il ne me pose jamais de questions sur ce que je fais. Je n’ai jamais su si c’était de l’indifférence ou une stratégie. Les deux peut-être . Maxime a l’intelligence maligne. À ses interrogations pressantes, ce cinquième lendema in de rêve, j’eus cette pensée biscornue que ce qui m’arrivait n’était peut-être p as un songe, que j’avais acquis le pouvoir étrange de réduire ma taille aux dimensions d’une poupée puis de retrouver
ma forme habituelle par la seule force de mon regar d ancré au lotus bleu brodé sur le tapis d’Orient au pied de notre lit. J’ai horreur de l’irrationnel. Les sciences dites o ccultes, les superstitions, les dogmes, tout le fatras des mysticismes, et, pire en core, ces religions nouvelles labellisées psy me font fuir. La réalité plutôt que les mirages est ma profession de foi, même si la réalité est rude et que les mirages berc ent. C’est dire si cette suite de potentielles métamorphoses nocturnes me rendait à l a fois perplexe et sceptique. Quoi? Moi, l’agnostique, la logique, la sensée, la rais onnable, la raisonneuse, je deviendrais l’espace de quelques heures une Alice q ui, au lieu de traverser les miroirs, passerait, qui sait, par des trous de serrure? À la sixième nuit, rien ne survint. Maxime avait pa ssé la soirée à la maison et j’étais rentrée de bonne heure après avoir vu un spectacle qui avait commencé tôt et duré à peine une heure. Il est rare que mon métier de journaliste-critique me laisse ce loisir de revenir à temps pour dîner en tête-à-tête avec mon mari. Il s’était montré prévenant. La table était mise avec quelques roses du jardin piqu ées dans un vase d’opale. Il avait préparé une assiette de saumon fumé décorée de citr ons en lamelles ciselées au couteau et ces pâtes dont il avait, c’était sa spéc ialité, fait mijoter longuement la sauce. Un Rose Pauillac millésimé 1989 respirait dans la c arafe de cristal et d’étain que je lui avais offerte lors d’un de ces nombreux anniversair es – naissances, première rencontre, premier baiser – dont nous aimons parsem er nos années. Le repas fut exquis. Maxime, fidèle à ses credo de vie, ne me po sa aucune question. Il discourut longuement sur la philosophie du temps, l’une de ce s digressions à la fois réfléchies et farcies de références apprises dont il a le secret, passa au dernier livre de George Steiner dont France Culture venait de rendre compte , et fit l’éloge duTraité des Vertus de Vladimir Jankélévitch. Il cita Heidegger, Nietzs che, Husserl, Bergson et Thomas Mann. Il manie subtilement l’art de donner des coul eurs aux querelles de sorciers philosophes et du relief aux abstractions. J’aime l ’écouter voyager sur les chemins de la pensée, et j’enregistre davantage le son de sa v oix que les arguments qu’elle énonce. Je n’interviens pratiquement jamais, même q uand je le surprends en flagrant délit d’erreur ou de confusion, tant il déteste que je le contredise. Signaler malentendu, broutille ou quiproquo géant est aussitôt interprét é comme une agression. Alors, je le laisse naviguer dans ses errances. Mon silence et l ’attention que je lui porte sont ma façon de savourer un moment volé aux futilités qui encombrent sa vie comme de vieilles malles dans un grenier. C’est ma manière d e l’aimer, de lui dire que je l’aime, et parfois, dans ces moments de douceur flottante, au milieu des grandes idées qui secouent le monde depuis qu’il est monde, je me dis que j’aimerais me faire toute petite pour rester près de lui et ne jamais le perd re. Dès lors, je me persuadai que ces instants nouveaux , si bizarres, vécus ou rêvés, où les moustaches du chat m’avaient semblé plus gro sses qu’un cordage de voilier, n’avaient été qu’une illusion obscurément dictée pa r mon envie enfantine de m’accrocher comme un bibelot à l’homme aimé. Quelques semaines passèrent sans fait saillant. Cal mes. Cadre d’une multinationale, Maxime faisait de brefs séjours ici ou là, Liège, La Haye, Londres, Cologne, Düsseldorf, d’où il téléphonait avec la ré gularité d’un métronome : «Ça va? Pas de message? Je t’embrasse!t» Bien sûr, il se gardait de toute information quan au moment de son retour. Ce type de précision l’aurait privé de manœuvre pour parer à l’éventualité d’une rencontre, d’une «affaire» à ne pas laisser échapper. S’il n’appelle pas, le diagnostic est formel : un engouement tout frais vient de l’envahir et toute chose qui pourrait me rappeler à lui devient une entrave. Son silence parle pour lui. Je sais sans savoir. Et je me rêve blottie quelque part, in visible, pour dévisager la rivale et trouver la parade qui la ferait disparaître.