Vivement la guerre
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Description

Pourquoi le cordonnier Simo refuse-t-il de croire que la guerre qui s'approche peut le toucher, lui qui a fourni L'Armée en chaussures durant tant d'années? Comment Philippe Taillebois prépare-t-il son combat contre la blonde d'en haut? Pourquoi montent-ils tous au front, quel ressentiment, quelle haine mobilisent ceux qui se battent? Les guerres, nos guerres intérieures, nos guerres parfois pathétiques mais toujours dramatiques. Dix-neuf nouvelles, dix neuf morceaux -pas forcément de bravoure- sont contenus dans ce recueil qui dresse, non sans humour, un portrait désabusé du coeur des hommes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2005
Nombre de lectures 265
EAN13 9782336275390
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0076€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2004
5-7, rue de l’École-Polytechnique 75005 Paris — France
L’Harmattan, Italia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino Harmattan Könyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 Hongrie
9782747578318
EAN : 9782747578318
Sommaire
Page de Copyright Page de titre DU MEME AUTEUR Remerciements Epigraphe VIVEMENT LA GUERRE CHAQUE PIED MÉRITE UNE BONNE CHAUSSURE GRAND-PÈRE MIODRAG LE GLOBE MÉMOIRES DE DIOCLÉTIEN ET PUIS, DORINE A FRAPPÉ DANKE SCHÖN LA PREMIÈRE FOIS AVEC BOB SOUS L’ORAGE LA TÊTE HORS DE L’EAU L’ACTEUR SUR LE TOIT LES AVOCATS DE RÉGIS FRANÇOIS CONTENT POUR VOUS, M. STARÉVITCH CÔTÉ COURS, CÔTÉ RUE BRAINSTORMING HUMANITAIRE UN CHÂTELAIN DANS LA TEMPÊTE EAU-DE-VIE LE VIEUX ET LE MANCHOT LAISSONS PASSER UNE PAGE DE PUBLICITÉ
Vivement la guerre
Nouvelles

Michel Téodosijevic
DU MEME AUTEUR
Nouvelles/Récits
Tout dépend de Dieu, nouvelles africaines Editions l’Harmattan. Paris. 1997
Le conseil d’Eutrope dans l’ouvrage collectif 2001, une Odyssée saintaise Editions Bordessoules.2001
Robinet, évêque de Saintonge Editions La Malle aux Livres. Rochefort. 2004
Collection Images d’autrefois Editions : Le Passage des Heures
La dame au sac à temps Saint-Savinien, images d’autrefois . 2002
Tonnay-Boutonne, images d’autrefois . 2003
Saint-Jean-d’Angély, images d’autrefois (avec André Brisson). 2004
Divers
Saint-Savinien, terre de libre passage Editions Bordessoules. 2000
Remerciements à Sylvie Jeanjean, Oyo Lapierre, Jean Mury, Christophe Landry et Didier Catineau pour leur sympathique lecture et leur aide.
« Comment est-il possible que le cœur de l’homme soit un champ de bataille ? Pourquoi ces contradictions intimes et inévitables qui sont en nous-mêmes, qui sont nous-mêmes ? »
Blaise Cendrars, « Bourlinguer »
VIVEMENT LA GUERRE
« Ce soir, Papa a fait une chose extraordinaire. Papa est monté chez la blonde d’en haut. Il est parti lui déclarer la guerre et moi, j’ai aussitôt pensé : vivement la guerre ! D’habitude, mon père passe son temps à hurler dans la maison contre un tas de petites choses qui l’énervent mais qui ne sont pas les vraies raisons de sa colère. Maman affirme qu’il ne sait pas faire autrement que de crier. Elle dit aussi que lorsqu’il faut agir, là, il n’y a plus personne. Quand il entend ça, papa se met encore plus en boule et menace de passer à l’action. Mais à chaque fois, maman le retient au dernier moment comme ce soir, sur le palier : - N’y vas pas, ne montes pas, tous les voisins vont t’entendre et je n’oserais plus les regarder en face dans l’escalier. Depuis le temps que la blonde d’en haut martèle le plancher de ses talons, je pense que papa a eu raison de monter pour nous défendre. Je suis sûr qu’il va gagner mais je me demande pourquoi il met aussi longtemps à redescendre, cela fait bien dix bonnes minutes qu’il est là-haut ».
Philippe Taillebois lâche son stylo, referme son cahier. Il vient d’entendre son père pousser la porte d’entrée et ressent une immense satisfaction. Une espèce de fierté vengeresse qui lui donne des frissons dans le dos et remonte jusqu’à son cerveau. L’affront de plusieurs mois d’attaques répétées de l’ennemie vient d’être lavé ce soir, se persuade-t-il, la blonde d’en haut n’a qu’à bien se tenir maintenant. Le petit Philippe admire le courage de son père, un courage qui tranche tant avec l’attitude frileuse de sa mère. Tout à l’heure, quand M. Taillebois s’est élancé, montant quatre à quatre les marches puis sonnant chez la blonde, la mère de Philippe a aussitôt battu en retraite et s’est retranchée devant la télévision pour suivre un film policier avec Lino Ventura. L’enfant, lui, enfermé dans sa chambre, a ouvert son cahier ; tout en griffonnant quelques mots, il s’est imaginé face à l’ennemie, cette femme maquillée à outrance et toujours vêtue d’un peignoir :
- Je viens pour le bruit, s’est-il entendu expliquer d’un ton ferme, je suis le voisin du dessous et nous ne supportons plus de vous entendre, jour et nuit, arpenter avec vos talons le plancher de votre appartement !
Redescendu du cinquième droite, M. Taillebois a mis ses chaussons dans le couloir, puis s’est installé dans son fauteuil pour commenter son offensive nocturne :
- Je lui ai dit que nous en avions plein le dos de ses talons et que c’était un scandale de ne pas respecter les gens qui travaillent et veulent dormir la nuit.
Aussitôt, la mère de Philippe a questionné :
- Et alors qu’est-ce qu’elle t’a répondu la blonde ?
Prenant son temps, comme si la sérénité dominait à présent son esprit, M. Taillebois a avoué :
- Elle m’a envoyé balader, c’est une effrontée, elle m’a dit que, comme son mari travaillait de nuit, elle l’attendait souvent très tard et qu’aucune loi n’interdisait aux gens de marcher dans leur propre appartement.
Philippe suit Lino Ventura sur l’écran de la télévision. Il vient d’échapper de justesse à deux tueurs. M. Taillebois conclut par ces mots encourageants :
- Elle ne perd rien pour attendre, la blonde, je vais m’occuper d’elle !

Une véritable guerre d’usure commence alors. Chaque soir, durant plusieurs mois, M. Taillebois dégaine son manche à balai et frappe le plafond. La blonde répond par une mitraille de coups de talon contre les radiateurs. De son côté, Philippe, galvanisé par l’attitude guerrière de son père, mène à sa manière les représailles. Grimpant à l’étage du dessus plusieurs fois par jour, il sonne puis redescend à pas feutrés. Il entreprend également de dévisser les roues de la poussette qui stationne au rez-de-chaussée, un engin encombrant dont la blonde se sert pour promener son marmot. Mieux encore, l’enfant déverse régulièrement des peaux de banane et des pelures d’orange à l’intérieur de la boîte à lettres de l’ennemie.
La guerre s’enlise, la blonde du dessus ne cède pas, continuant à faire claquer ses talons hauts sur le parquet de l’appartement à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Dans son cahier, Philippe consigne les détails du combat : « Aujourd’hui, pendant le film, la blonde n’a pas arrêté de tourner en rond dans sa cuisine. Pourquoi ne quitte-t-elle jamais ses chaussures à talons ? A vingt-deux heures trente, papa a frappé mollement trois coups puis a abandonné son arme. Maman n’est pas contente, elle a remarqué que le plâtre du plafond de notre salle à manger s’effritait, elle a dit : — De toute façon, un jour, on s’en ira, ce n’est plus vivable ici ! ».

Quelques semaines plus tard, le miracle se produit : la blonde d’en haut abandonne ses chaussures à talons.

« Elle les a peut-être portées chez le cordonnier, écrit Philippe dans son cahier, ou alors, maintenant qu’elle connaît mieux mon père, la blonde a compris qu’elle ne gagnerait pas cette guerre-là ».

C’est un soir que Philippe les a vus tous les deux à travers la vitrine d’un café. Son père était assis tout contre elle, il semblait heureux. La blonde d’en haut lui caressait la main.
CHAQUE PIED MÉRITE UNE BONNE CHAUSSURE
Simo et sa femme découpent, cousent ou cirent le cuir quand, vers le soir, Bobby entre en trombe. Simo l’invite aussitôt à s’asseoir au centre de l’unique pièce qui fait office de chambre à coucher, de salle à manger, de cuisine et d’atelier.
- Cette fois, il va falloir partir pour de bon, prévient Bobby tandis que la femme de Simo apporte les ratluks, l’eau et les petits verres dans lesquels on boit l’alcool de prune.
— Je suis au courant, dit-elle, la radio dit qu’ils avancent en direction de Pragladjé, bientôt ils seront chez nous !
- Tais-toi, tu ne sais rien ! s’emporte soudain Simo comme si elle s’était mêlée de ce qui ne la regardait pas. Bobby se tourne vers la femme de son voisin et, d’un signe de tête, lui apporte son soutien. Mais la femme de Simo a l’habitude, sans même répondre à son mari, elle sourit puis s’écarte.
Les deux hommes vident leur verre, le maître de maison se prépare pour le rituel des chaussures.
- Viens par là, Bobby, regarde ! fait Simo avec enthousiasme, avant de présenter les nombreuses paires de godasses exposées sur les étagères. Il extériorise sa joie par de grands gestes, sa voix forte fait vibrer les carreaux des fenêtres. Sa femme, frêle, suit les hommes d’un regard qui s’excuse d’être là. Bobby, comme toujours, s’extasie, félicitant son voisin Sima qui ne se lasse pas de détailler les qualités, les techniques utilisées ainsi que le temps passé à ce travail fait main. Profitant d’un bref instant de silence, Bobby chuchote à l’oreille de Simo :
- Ce que ta femme disait tout à l’heure est vrai, ils seront chez nous demain soir. Nombreux sont les gens qui ont déjà pris la fuite.
- Tu crois Bobby, questionne le cordonnier, il faudra tout abandonner, quitter la ville ?
- On dit qu’ils tuent les enfants, violent les mères ; la télé a montré des cadavres d’hommes égorgés, allongés le long d’une route, tiens comme ça ! répond Bobby en désignant les paires de chaussures alignées dans l’atelier.
La femme de Simo se rapproche :
- C’est vrai, chuchote-elle, la radio le dit aussi, mais toi, Simo, tu n’écoutes jamais les nouvelles de la guerre.
- Tais-toi, tu ne sais rien ! hurle pour la seconde fois le cordonnier, hors de lui, chassant de la main sa femme qui part se réfugier au fond de la pièce.
Bobby sort alors de sa poche une carte de la région et l’étale sur la table. Avec précision, il montre à son ami le chemin à suivre pour se mettre à l’abri. Simo remplit les verres, lui en tend un, puis demande, l’air affolé :
— Tu penses qu’il faut partir dès demain ?
— Ma voiture est prête, nous, nous filons cette nuit, demain ce sera peut-être encore possible, je n’sais pas.
Odeur de cuir et de bois mêlée, Simo range ses outils et les chaussures neuves de la dernière commande, celle qu’il ne pourra pas honorer. Sa femme boucle les valises, les sacs, les cartons.
- Et tout ce matériel, on ne va pas l’abandonner quand même ! s’indigne Simo en désignant les réserves de cuir, de semelles, de pointes et de pots de colle.
— La voiture est déjà pleine, de toute façon, ça n’intéresse personne, tu peux tout laisser ici pour quand on reviendra, lui rétorque sa femme.
La nuit tombe. Bientôt ils seront sur les routes, chassés par cette sale guerre qui les a rattrapés. Cette guerre à laquelle Simo ne voulait pas croire parce qu’on lui a appris que chaque pied mérite une bonne chaussure, qu’il vienne de Macédoine, de Voïvodine, de Ljubiana ou d’ailleurs. Toutes ces godasses, irriguées de sueur et de patience, ces milliers de bottes, de sandales, d’escarpins fabriqués d’arrache-pied, nuit et jour, Simo ne peut imaginer les avoir vendus à des gens qui, à présent, marchent à grands pas pour le tuer. Si par malheur demain, pense-t-il, nous les croisons au coin d’une route, je leur dirai : « Epargnez-moi, j’ai chaussé le pays durant trente ans, mes souliers ont équipé l’armée et les camarades du Parti, j’ai même rapporté des devises au pays en fabriquant pour l’étranger ! ».
- Allez viens Simo, on va se coucher, demain il faut se lever très tôt, le rappelle à l’ordre sa femme.
Avant de se diriger vers le lit, la silhouette imposante de Simo s’arrête devant le poêle, face à la pile de bois.
- Et quand nous aurons froid, nous penserons à lui, ça nous réchauffera le cœur, murmure-t-il.
- Allez ! viens te coucher, insiste sa femme.
- Mais toutes ces bûches qui restent là, tu ne crois tout de même pas que je vais les laisser à ces salauds !
- Que veux-tu en faire, les emporter sur le toit de ta voiture ?
Simo réfléchit un instant puis, frénétiquement, se met à charger le poêle.
- Je vais tout brûler, il ne leur restera rien, même si nous devons crever de chaleur, lance-t-il, en fourrant une dernière bûche dans la gueule du poêle.
La nuit est longue, la chaleur intense. Simo se retourne sans arrêt, lâchant d’énormes râles qui concurrencent les ronflements du feu. Sa femme se lève toutes les demi-heures pour alimenter la flambée. Elle a fini par se dire qu’au fond, son mari avait sûrement raison. Pourquoi abandonner tout ce bois alors qu’il peut être brûlé sur place ?
De gigantesques flammes jaunes et rouges projettent leurs ombres agitées sur le mur. A l’intérieur du conduit qui monte au plafond, le feu, tel un ennemi méthodique et efficace, lèche déjà la poutre centrale. Un zigzag de fumée descend lentement puis forme une sorte de brume suspendue qui envahit la pièce. La femme de Simo tousse ; lui, enfouit sa tête dans l’oreiller.
- Simo ! Simo ! on dirait qu’il y a de la fumée, réveille-toi, tu ne sens pas ?
Simo lève son visage rouge, boursouflé, et grogne :
- Tais-toi ! avant de trouver une nouvelle position et de se rendormir. La femme ne répond pas. Elle sourit, par habitude.

Le lendemain, les troupes d’un ancien général de l’armée nationale entrent en fin d’après-midi dans la petite ville désertée. Chaque habitation est fouillée avec application et l’on déniche seulement quelques vieillards. Dans son rapport fait par radio, l’officier parle cependant d’un couple retrouvé au lit, asphyxié par la fumée d’un poêle.
Devant la maison de Simo, les soldats repèrent une Renault 4 L qui contient principalement un stock de chaussures dans lequel ils se servent.
GRAND-PÈRE MIODRAG
Papa et grand-père Miodrag étaient comme les œufs des poules que j’allais chercher au fond du poulailler en rentrant de l’école. Ceux que ma mère faisait cuire avec des oignons et du lait. Au village, on disait d’eux qu’ils étaient définitivement brouillés à cause d’une histoire politique.
Le vieux était muet depuis la fin de la guerre et, même s’il avait pu parler, jamais il n’aurait adressé la parole à mon père. Perché sur sa libellule à moteur, lorsque papa croisait grand-père, les deux hommes détournaient aussitôt la tête.
Nous habitions les maisons neuves du bas, juste au bord de la route nationale. Mon grand-père vivait en haut, dans l’ancien village, là où il n’y avait ni électricité ni eau chaude. Petit, je demandais toujours à ma mère pourquoi nous n’allions pas comme les autres en visite dans notre famille, le dimanche ou pour la fête de Pâques. Comme elle ne répondait jamais à ma question je décidais de prendre les devants et d’arpenter les ruelles de l’ancien village, particulièrement celle où se situait la maison de Miodrag. Ma grand-mère respectait à la lettre les consignes d’interdiction de son mari mais, avec le temps, elle finit par transgresser la règle et m’invita dans sa cuisine. J’observais ce grand-père inconnu qui arrosait son jardin. Donner de l’eau aux plantes était l’une de ses activités principales, comme d’aller une fois par semaine en ville pour les courses et sa loterie. Je passais de longs moments posté devant la fenêtre de la cuisine à contempler Miodrag qui feignait de ne pas me voir sans toutefois montrer de mécontentement. Occupé à soigner ses pruniers ou à bricoler un coin de sa maison, il faisait comme si je n’existais pas.