Voir Y. et mourir

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334 pages
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L'ouvrage de C. Lafontaine est le fruit d'une expérience douloureuse car c'est pour honorer la mémoire de sa compagne, Marilyn, brutalement disparue, qu'il a décidé de le proposer au public. On ne peut donc comprendre la signification profonde de ces récits ironiques, parfois grinçants, écrits sur un ton souvent cynique, qu'à la lueur blafarde du deuil qui affecte encore l'écrivain. Un auteur qui vivait joyeux sa plus belle histoire d'amour, puis qui a vu son regard sur le monde muter à force de douleur sourde. Ce qui explique ses excès de langage, son humour pince-sans-rire, ses fausses haines, ses moqueries et sarcasmes, n'exprimant au fond qu'un cri de rage et d'injustice, habité qu'il est par le manque de celle qui aura été l'actrice d'une grande passion, dont la fin continue de le ronger, des années après le drame. «Voir Y. et mourir«, ou l'expression d'un passage brutal d'Éros à Thanatos... Les yeux sont cruellement dessillés, les portraits intraitables, l'encre acide tout au long de ces chroniques au noir, enserrées dans une mélancolie contagieuse, qui se diffuse avec entêtement, quasi capiteuse. Toutefois, derrière cette froideur acérée et les désillusions, c'est encore un homme qui tente d'apprivoiser la mort et la perte, l'absence et un monde absolument désenchanté qu'esquissent pudiquement ces textes sans concession, à la sincérité brute et au style tranchant.

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Date de parution 17 janvier 2013
Nombre de visites sur la page 13
EAN13 9782342000610
Langue Français

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Voir Y. et mourir
Claude Lafontaine Voir Y. et mourir
Publibook
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À Marilyn
1. « Mon plaisir et ma peine sont sans fin, ma pauvreté et ma richesse éternelles. » (Rabindranath Tagore) Le jeudi 21 septembre 2006, j’ai copié la date au tableau de la classe juste avant l’entrée de mes petits élèves. J’ai travaillé avec eux toute la journée et, peu de temps après mon retour à l’appartement, au soir, ma fille Iseult, qui s’y trouvait m’a an-noncé que ma compagne Marilyn venait de mourir à l’hôpital où elle croupissait depuis deux mois… (Je venais de rentrer, Iseult était dans la cuisine, avec Tom, son compagnon. J’avais, ces derniers temps, débranché ma li-gne pour ne plus recevoir les appels réguliers des chirurgiens, m’informant de temps à autre que ça se dégradait encore un peu plus… Mon espoir de voir rentrer Marilyn vivante s’était dissi-pé au fil des heures… Épuisé, je m’étais résolu à ne plus être joint. Ça a fait comme si je m’étais bouché les oreilles pour ne pas entendre la prochaine déflagration. Je voulais bien apprendre ces horreurs par ma fille, mais plus par ces praticiens consternés au charabia précipité, avec ce ton d’urgence de l’homme dépassé par un évènement, de l’officier en train de perdre une bataille importante et qui redoute, hormis la perte d’une patiente à laquelle il a pu s’attacher, son propre sentiment d’échec à la suite d’une opération par lui décidée, et aussi les possibles reproches de l’entourage de la défunte, voire un procès… Au fond, je m’étais malgré moi laissé envahir par l’idée sombre que tout allait s’effondrer et qu’il ne me restait plus qu’à me raidir afin d’accueillir le séisme pressenti d’une ultime annonce.) Je venais d’entrer dans la cuisine, j’ai regardé les figures de ma fille et de Tom pour tenter d’y déchiffrer s’il y avait eu « du nouveau », pendant mon absence. « Du nouveau », je n’ai pas
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trop osé me concéder que l’expression se substituait à : « Mari-lyn morte ». — Ben ça a pas l’air terrible, dit Iseult en baissant la tête. — Enfin on verra, dit Tom. Il n’y a rien eu de nouveau… On verra… J’ai bu un verre d’eau au robinet. Je me suis entendu espérer : (— Si tu bois un verre d’eau Marilyn ne mourra peut-être pas maintenant.) Soudain Iseult a eu un petit sursaut nerveux, nous étions tous les trois dans cette cuisine, Tom et moi assis à la table et elle, debout, qui s’éloignait en disant : — Bon, je vais téléphoner pour voir où ça en est, tout ça… Il allait y avoir une réponse, ça serait « Vie » ou « Mort », je le savais, je le savais, je me disais que je le savais, ça serait dans dix secondes, et ça se disait de plus en plus vite dans ma tête, qu’il n’y avait plus que « Vie » ou « Mort », mais surtout « Mort ». Alors je me suis calé les coudes sur la table, me raidissant pour accueillir la salve, j’ai coincé mes joues entre mes poings, et j’ai pensé : — C’est dans cette position que je vais apprendre la mau-vaise réponse… Si je me bloque comme ça le corps, je ne tomberai pas quand Iseult me l’annoncera. Il m’a bien fallu adopter une posture à cet instant-là, j’ai re-gretté qu’on ne nous éduque jamais à supporter tout ça, qu’il nous faille inventer nous-mêmes un comportement. Iseult avait fermé deux portes derrière elle en s’éloignant, et après un court moment je les ai entendues se rouvrir l’une après l’autre. L’épouvante m’a envahi, parce que, bien sûr que je sa-vais ! Ma fille est réapparue dans la cuisine, le visage inondé de larmes, et j’ai entendu parmi ses sanglots : — Ben voilà… C’est fait… J’ai bondi de ma chaise, je l’ai serrée dans mes bras en san-glotant à mon tour, et je lui ai dit :
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