Watership Down

Watership Down

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Livres
544 pages

Description

C'est parfois dans les collines verdoyantes et idylliques que se terrent les plus terrifiantes menaces. C’est là aussi que va se dérouler cette vibrante épopée de courage, de loyauté et de survie.
Menés par le valeureux Hazel, une poignée de braves choisit de fuir l’inéluctable destruction de leur foyer. Prémonitions, ruses, légendes vont aider ces héros face à mille ennemis et les guider jusqu’à leur terre promise, Watership Down. Mais l’aventure s’arrêtera-t-elle là ?
Aimé par des millions de lecteurs, l’envoûtant roman de Richard Adams fait partie de ces odyssées sombres néanmoins parcourues d’espoir et de poésie.
Vous sentirez le sang versé. Vous tremblerez face aux dangers. Vous craindrez la mort. Et plus que tout, vous ressentirez l’irrépressible désir de savoir ce qui va se passer.

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Date de parution 01 septembre 2016
Nombre de visites sur la page 6
EAN13 9791090724280
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Watership Down - Richard Adams

Watership Down de Richard Adams
Watership Down
DU MÊME AUTEUR


ROMANS
Les Chiens de la peste, Belfond, 1982
La Jeune fille à l'escarpolette, Belfond, 1985

ALBUMS
Le Voyage du tygre, Flammarion, 1977
Le Chat du bord, Gallimard, 1980

ESSAIS
La Nature aux quatre saisons, Le Centurion, 1977
La Nature, le jour et la nuit, Le Centurion, 1978
RICHARD ADAMS
WATERSHIP DOWN
Roman
traduction de l’anglais par Pierre Clinquart
entièrement revue et corrigée
MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE
Ce livre a été écrit par
RICHARD ADAMS (1920),
traduit par PIERRE CLINQUART,
illustré par MELANIE AMARAL,
numérisé par PATRICE MONASSIER,
édité par DOMINIQUE BORDES,
assisté de CLAUDINE AGOSTINI, NICOLAS BEZKOROWAJNYJ, NATACHA BIGOT, THOMAS DE CHÂTEAUBOURG, MAUREEN DOMINÉ, FANNY FERSING, XAVIER GÉLARD, DOMINIQUE HÉRODY et JEAN-FRANÇOIS SAZY,
diffusé et distribué par HARMONIA MUNDI,
promu auprès de la presse par L’AGENCE ANNE & ARNAUD,
promu auprès des libraires par LE BUREAU VIRGINIE MIGEOTTE.
Monsieur Toussaint Louverture vous précise que ce livre est dépourvu de DRM. Vous l’avez peut-être acheté, peut-être pas. Toujours est-il que maintenant, vous n’avez plus qu’à le lire. Et s’il vous a plu une fois votre lecture achevée, prêtez-le à vos proches, à vos amis si vous en avez envie, partagez-le si vous pensez que c’est nécessaire, mais parlez-en.
Ce livre a paru pour la première fois 
en français chez Flammarion en 1976,
sous le titre Les Garennes de Watership Down.

Titre original : Watership Down

© Richard Adams, 1972.
© Monsieur Toussaint Louverture, 2016,
pour la présente traduction française.

ISBN : 9791090724280
Dépôt légal : septembre 2016.

Illustration de couverture :
© Melanie Amaral & Monsieur Toussaint Louverture.

WWW.MONSIEURTOUSSAINTLOUVERTURE.NET

P R E M I È R E   P A R T I E
L ’ E X O D E

1
S I G N E S

Le Coryphée  : Pourquoi ce cri ? Quel monstre se forge dans ton âme ?
Cassandre  : Ce palais sent le meurtre et le sang répandu.
Le Coryphée  : Dis qu’il sent les offrandes brûlées sur le foyer.
Cassandre  : On dirait les vapeurs qui sortent d’un tombeau.
ESCHYLE, Agamemnon 



La saison des primevères était passée. À l’orée du bois, là où les arbres laissaient place à une clairière en pente douce, seules quelques taches d’un jaune décoloré subsistaient encore parmi les mercuriales vénéneuses et les racines de chêne. Un peu plus bas, au-delà d’une vieille barrière et d’un fossé envahi de broussailles s’étendait un pré, percé çà et là de terriers de lapins. Par endroits, l’herbe avait complètement disparu, et partout traînaient des chapelets de crottes entre lesquels rien ne poussait hormis la jacobée. Plus loin encore, un maigre cours d’eau disparaissait presque sous le cresson et le populage des marais. Un chemin pour charrettes le franchissait d’un petit pont avant de remonter l’autre versant jusqu’à un portail à claire-voie ménagé dans une haie d’épines.

Le crépuscule n’allait pas tarder et le soleil couchant de ce mois de mai empourprait les nuages. La pente sèche était constellée de lapins. Les uns grignotaient les rares brins verts autour de leurs terriers, tandis que d’autres osaient s’éloigner un peu, en quête de pissenlits ou d’une primevère oubliée. Assis bien droit sur une fourmilière, un guetteur surveillait les alentours, les oreilles dressées et le nez alerte. Il n’y avait pourtant rien à craindre, un merle sifflait tranquillement à la lisière de la forêt. De l’autre côté, aux abords du ruisselet, tout était dégagé et silencieux. La paix régnait sur la garenne.

Au sommet de la butte, non loin du cerisier où le merle chantait, les ronces dissimulaient presque entièrement plusieurs terriers. À l’entrée de l’un d’eux, dans la pénombre verte, deux lapins étaient assis côte à côte. Au bout d’un moment, le plus gros se mit en mouvement, longea discrètement le fourré avant de s’aventurer dans le fossé pour réapparaître dans la prairie. Quelques instants plus tard, l’autre vint le rejoindre.

Le premier s’immobilisa dans un rayon de soleil et se gratta l’oreille avec la patte arrière. Même s’il avait à peine un an et devait encore achever sa croissance, il n’avait pas cet air perpétuellement paniqué qu’affichent la plupart des « périférés » – les jeunes lapins qui, n’étant ni bien nés ni d’une taille ou d’une vigueur exceptionnelles, sont brimés par leurs aînés et relégués en bordure de la colonie, où ils vivent comme ils peuvent, le plus souvent à la belle étoile. Celui-là paraissait dégourdi. Il y avait quelque chose de vif et d’intelligent que ce soit dans ses gestes ou dans les regards qu’il jetait autour de lui tout en se frottant le nez. Une fois assuré qu’il n’y avait aucun danger, il baissa les oreilles et enfonça son museau dans l’herbe.

Son compagnon semblait moins à l’aise. Petit, avec de grands yeux, sa façon de lever la tête et de la tourner de tous les côtés au moindre bruit trahissait moins de la prudence qu’une certaine nervosité. Son nez frétillait sans cesse, et lorsque derrière lui un bourdon s’approcha bruyamment d’un chardon, il sursauta et fit volte-face. Apeurés par cette agitation, deux lapins à proximité commencèrent à détaler, jusqu’à ce que le plus proche, un mâle qui avait le bout des oreilles noir, reconnaisse le froussard et retourne à son repas.

« Fausse alerte, dit-il, ce n’est que Fyveer. Un rien l’effraie. Alors Rahmnus, qu’est-ce que tu me disais ?

— Fyveer ? demanda l’autre. Pourquoi ce nom ?

— C’est le dernier d’une grosse portée, Shraar-tchoun, tu comprends ? Je me demande comment il a fait pour survivre jusqu’à aujourd’hui. Cela dit, je répète souvent qu’il est trop petit pour qu’un homme le remarque ou qu’un renard en veuille. Mais je dois reconnaître qu’il a l’air de savoir se tenir à l’écart du danger. »

D’un bond maladroit, Fyveer se rapprocha de son compagnon.

« Allons un peu plus loin, Hazel, lui dit-il. Il y a quelque chose d’étrange ce soir, même si je ne sais pas vraiment quoi. Est-ce qu’on pourrait descendre jusqu’au ruisseau ?

— D’accord. Et essaie de me dénicher une primevère. Si toi tu n’en trouves pas, personne ne le pourra. »

Il ouvrit le chemin, son ombre s’allongeant sur l’herbe derrière lui. Arrivés près du filet d’eau, ils se mirent à grignoter autour des ornières creusées par les roues des charrettes.

Fyveer ne tarda pas à découvrir ce qu’ils convoitaient. Les primevères sont le mets préféré des lapins et, en général, dès la fin du printemps, elles sont presque introuvables, même aux alentours des petites garennes. Celle-ci n’avait pas encore fleuri et ses feuilles aplaties étaient cachées sous l’herbe longue. À peine s’étaient-ils approchés que deux lapins plus gros, coupant par un passage rendu boueux par les bestiaux, se précipitèrent vers eux.

« Une primevère ? dit l’un. Elle est pour nous. Laissez ça tout de suite ! ajouta-t-il à l’adresse de Fyveer, qui hésitait à obéir. Tu es sourd ?

— Hé Gulsporre, c’est mon frère qui l’a trouvée, fit valoir Hazel.

— Oui, et c’est nous qui allons la manger, répliqua l’autre. Ce genre de fleurs est réservé à la Hourda – tu ne le savais pas, peut-être ? Dans ce cas, on va se faire un plaisir de te l’apprendre. »

Mais Fyveer était déjà parti. Hazel alla le retrouver près du petit pont.

« J’en ai marre, bougonna-t-il. C’est toujours pareil, les plus forts mangent ce qu’il y a de mieux et s’approprient les meilleurs terriers. Je te jure que si un jour j’entre dans la Hourda, je traiterai les périférés avec un peu plus de respect.

— Toi, au moins, tu peux espérer en faire partie, répondit Fyveer. Tu vas devenir fort, alors que moi…

— Tu ne crois tout de même pas que je vais t’abandonner ! Pour tout te dire, j’ai parfois envie de quitter cet endroit… Allez, oublions tout ça et essayons de profiter de la soirée. J’ai une idée, tiens, traversons le ruisseau. Il y a moins de lapins là-bas, on sera peut-être un peu plus au calme. À moins que ça te paraisse trop risqué ? », ajouta-t-il.

À la manière dont il avait posé la question, on sentait qu’il pensait que son frère était plus à même de décider que lui, et à la réponse de Fyveer, on comprenait qu’il en était ainsi la plupart du temps :

« Non, il n’y a pas grand-chose à craindre. Si je perçois le moindre danger, je te le dirai. Mais ce que je sens planer sur nous n’est pas vraiment un danger. C’est… C’est… comment expliquer ? Quelque chose d’oppressant, un peu comme l’orage. Je ne sais pas vraiment… ça m’inquiète… mais ça ne m’empêchera pas de t’accompagner. »

Ils passèrent le pont. Près de l’eau, l’herbe était grasse et un peu trop humide. Ils gravirent donc l’autre versant à la recherche d’un terrain plus sec. Une partie du pré était déjà dans l’ombre et, au loin, face à eux, le jour déclinait. Hazel, qui voulait trouver un coin chaud et encore ensoleillé, continua jusqu’au bord du chemin. Arrivé à proximité du portail, le regard fixe, il se figea.

« Mais qu’est-ce que c’est ! »

Non loin, le sol avait été remué depuis peu. Des monticules de terre émergeaient de l’herbe. De gros poteaux, qui empestaient la peinture et le goudron, s’élevaient jusqu’à la cime des houx, et soutenaient une planche qui projetait au sol une ombre immense.

En quelques bonds, les lapins s’approchèrent de l’écriteau puis allèrent se blottir dans un buisson d’orties. Un vieux mégot abandonné leur fit froncer les narines. Tout à coup, Fyveer frissonna et se recroquevilla.

« Hazel ! C’est d’ici que ça vient ! Je le sais maintenant… Une chose terrible ! Une catastrophe approche… »

Puis il se mit à pousser des gémissements effrayés.

« Quelle catastrophe ? Qu’est-ce que tu racontes ? Tout à l’heure, tu disais que ce n’était pas un danger.

— Je ne sais pas ce que c’est, répondit Fyveer l’air triste. Il n’y a rien de dangereux, à cet instant précis, mais ça vient, ça vient… Oh, regarde le pré ! Il est plein de sang !

— Ne dis pas n’importe quoi. C’est seulement le soleil du soir. S’il te plaît, ne parle pas comme ça, tu me fais peur. »

Fyveer se mit à trembler et à sangloter. Hazel essaya de le rassurer et chercha ce qui avait bien pu le mettre dans un tel état. S’il était vraiment terrorisé, pourquoi ne courait-il pas se mettre à l’abri, comme tout lapin le ferait ? Mais Fyveer ne lui donnait aucune explication, son angoisse ne faisait que grandir. Hazel finit par lui dire :

« Tu ne peux pas rester là, à pleurer. En plus, la nuit tombe. On ferait mieux de retourner au terrier.

— Au… terrier… ? gémit Fyveer. Mais la chose arrive… On n’y échappera pas. Je t’assure, l’herbe est pleine de sang…

— Ça suffit ! le coupa fermement son frère. Cette fois, c’est moi qui décide. Quel que soit le problème, on doit rentrer maintenant. »

Il descendit la pente et traversa le maigre ruisselet à l’endroit où il n’était que gadoue. Là, il dut attendre – baigné, comme la campagne environnante, dans les derniers rayons de cette paisible soirée de printemps – car Fyveer, désemparé, était presque tétanisé. Hazel parvint néanmoins à le convaincre de franchir le fossé jusqu’à leur terrier, mais une fois arrivés, Fyveer refusa de descendre sous terre, si bien que Hazel dut se résoudre à l’y expédier de force.

Le soleil disparut derrière la colline. Le vent fraîchit, apportant dans son souffle quelques gouttes de pluie, et en moins d’une heure, il fit nuit noire. Les couleurs du ciel s’étaient évanouies et même si là-haut, près de la barrière, le grand écriteau grinçait doucement dans la brise – comme pour rappeler que, loin d’avoir disparu dans les ténèbres, il restait solidement planté là –, il n’y avait personne pour lire ses lettres dures, dont les contours acérés tels des couteaux noirs annonçaient sur un fond blanc :

 

CE DOMAINE IDÉALEMENT SITUÉ – TROIS HECTARES D’EXCELLENT TERRAIN À BÂTIR – VA ÊTRE LOTI PAR SUTCH & MARTIN, SOCIÉTÉ IMMOBILIÈRE DE NEWBURY, QUI Y CONSTRUIRA DES RÉSIDENCES MODERNES DE GRAND STANDING.

2
L E   M A Î T R E

Comme l’épais brouillard de minuit,
Le ministre chagrin, affligé, accablé de fardeaux,
À pas lents s’avança ;
Mais ne resta, ni ne partit. 
  HENRY VAUGHAN, « Le Monde » 



Au cœur de la chaude obscurité du terrier, Hazel se débattait dans son sommeil, ses pattes arrières nerveusement agitées de soubresauts. Quelque chose l’attaquait. Il se réveilla en sursaut mais ne sentit autour de lui ni furet ni belette. Rien, pas même son instinct, ne le poussait à prendre la fuite. Puis, peu à peu, ses idées s’éclaircirent et il comprit que c’était Fyveer qui le griffait, tentant – alors qu’il était encore endormi – de lui grimper dessus, comme un lapin affolé qui cherche à franchir un obstacle démesuré.

« Réveille-toi, imbécile ! C’est moi. C’est Hazel. Tu vas me faire mal. Allez, debout. »

Il finit par le repousser, Fyveer gigota encore un peu avant d’ouvrir enfin les yeux.

« Je… je faisais un cauchemar. C’était affreux ! Nous étions… sur de l’eau et nous descendions une grande rivière très profonde. Et… Et je me suis aperçu que nous étions sur du bois. Une planche comme celle que nous avons découverte, toute blanche et couverte de signes noirs. Il y avait d’autres lapins avec nous, des mâles et des femelles. Mais en baissant les yeux, j’ai vu que la planche était faite d’os et d’un fil brillant. J’ai crié, et tu as dit : “À l’eau, tout le monde !” Ensuite, je t’ai cherché… je t’ai cherché, j’essayais de te tirer d’un trou, de te ramener sur la rive. Je t’ai trouvé, mais tu m’as dit : “Le Maître doit y aller seul.” Puis tu t’es éloigné dans le courant et tu as disparu dans un tunnel d’eau sombre…

— En tout cas, tu m’as bien labouré les côtes avec ces histoires. Un tunnel d’eau sombre ? Et puis quoi encore… On peut se rendormir maintenant ?

— Le danger… la chose… Elle est toujours là, autour de nous. Je le sais, je l’ai vue, je ne peux plus dormir ! Il faut qu’on parte tant qu’il en est encore temps.

— Partir ! Tu veux partir d’ici ? Quitter la garenne ?

— Oui, vite, très vite. N’importe où.

— Juste toi et moi ?

— Non, tout le monde.

— Nous tous ! Tu plaisantes. Les autres ne viendront jamais. Ils diront que tu délires.

— Alors ils seront là quand la chose se produira. Il faut que tu m’écoutes. Il faut que tu me croies, une catastrophe terrible nous menace, nous devons fuir.

— Bon… Bon, puisque c’est comme ça, allons voir le Maître. Tu t’expliqueras avec lui. Non, c’est plutôt moi qui m’en chargerai. Mais je doute qu’il me prenne au sérieux. »

Hazel partit en tête dans la galerie qui serpentait jusqu’au rideau de ronces. Certes, il refusait de croire Fyveer, mais en même temps il ressentait une étrange inquiétude à l’idée de négliger son avertissement.

C’était peu après krik-zé, soit aux alentours de midi. Tous les lapins étaient encore sous terre, et la plupart dormaient. Hazel et Fyveer parcoururent une courte distance à découvert, plongèrent dans un grand trou dans le sable et suivirent un dédale de tunnels qui les menèrent sous le bois, à une dizaine de mètres de la lisière, autour des racines d’un chêne. Là, ils furent stoppés par un robuste membre de la Hourda, qui avait une drôle de touffe de poils sur le sommet du crâne. Ça lui donnait un air bizarre, comme s’il portait un petit bonnet. C’est pour cela qu’on l’avait baptisé Floussflou, ce qui signifie « tête-de-fourrure » – cependant tout le monde l’appelait Bigwig.

« Hazel ?… hasarda Bigwig en le flairant depuis la profonde pénombre qui régnait entre les racines. C’est toi, n’est-ce pas ? Que fais-tu ici à une heure pareille ? ajouta-t-il, ignorant Fyveer qui attendait un peu plus loin.

— On voudrait s’entretenir avec le Maître, expliqua Hazel. C’est important. Tu peux nous conduire jusqu’à lui ?

— Nous ? Le petit aussi ?

— Oui, c’est vraiment capital. Fais-moi confiance, Bigwig. Ce n’est pas dans mes habitudes de venir te voir comme ça, tu le sais. T’ai-je déjà demandé quoi que ce soit ?

— Hmm… C’est bien parce que c’est toi, même si je risque de me faire tirer les oreilles. Je vais lui dire que tu es un lapin de bon sens. D’ailleurs, il doit te connaître… mais il se fait vieux. Attends-moi là. »

Bigwig s’éloigna et s’arrêta sur le seuil d’une vaste salle souterraine. Il prononça quelques mots que Hazel ne put entendre, puis il les invita à entrer. Les deux frères patientèrent dans un silence seulement troublé par Fyveer qui n’arrêtait pas de remuer.

Le Maître s’appelait Padi-shâ, qu’on peut comprendre comme « grand arbre ». Seulement, en parlant de lui, on précisait toujours « le » Padi-shâ. Peut-être parce qu’aux abords de la garenne il y avait un arbre vraiment unique qui dominait les autres. Le Maître devait son rang non seulement à la vigueur dont il avait fait preuve dans sa jeunesse, mais également à sa sagesse et à une retenue contrastant avec la nature impulsive qui caractérisait la plupart des lapins. Chacun savait qu’il ne se laissait jamais impressionner ni par les rumeurs ni par le danger. Il était resté calme – certains l’avaient même trouvé insensible – devant l’horrible hécatombe provoquée par la myxomatose. Sans pitié, il avait chassé tous les lapins qui semblaient présenter des symptômes, s’était farouchement opposé à toute idée de migration et avait imposé aux siens une sorte de confinement qui, en les isolant complètement, les avait certainement sauvés de l’extinction. C’était aussi lui qui était venu à bout d’une hermine particulièrement coriace en l’attirant au péril de sa vie dans une zone peuplée de faisans, et par conséquent sous les fusils des hommes. S’il se faisait vieux, il avait encore toute sa tête. Quand on fit entrer Hazel et Fyveer, il les salua avec courtoisie. À la Hourda, certains lapins comme Gulsporre recouraient parfois aux menaces et aux brutalités, le Padi-shâ, lui, était au-dessus de ça.

« Eh bien… Rasel ? Vous vous nommez bien Rasel, n’est-ce pas ?

— Je m’appelle Hazel.

— Mais oui, c’est vrai ! Hazel. Comme c’est aimable à vous de me rendre visite. Je connaissais bien votre mère. Et votre ami…

— C’est mon frère.

— Votre frère, oui… dit le Padi-shâ d’un ton qui laissait clairement entendre qu’il valait mieux cesser de le reprendre. Mettez-vous à l’aise. Une feuille de laitue ? »

Les légumes provenaient d’un potager situé assez loin d’ici, où la Hourda était envoyée en maraude. Les périférés ne voyaient presque jamais de laitue. Hazel prit une petite feuille et la grignota poliment. Fyveer refusa et resta assis l’air malheureux, clignant des yeux et tremblotant.

« Eh bien, qu’est-ce qui vous amène ? En quoi puis-je vous aider ?

— C’est-à-dire, Maître… hésita Hazel. C’est à propos de mon frère. Il sent souvent quand quelque chose va survenir. Et il ne se trompe jamais ! Par exemple, l’automne dernier, il avait prédit l’inondation. Et il lui arrive aussi de deviner où sont tendus des pièges. Aujourd’hui, il sent qu’un grave danger plane sur nous.

— Un grave danger… Hmm… Voilà une nouvelle bien alarmante, dit le Maître, sans pour autant avoir l’air troublé. Et peut-on savoir de quel danger il s’agit ? demanda-t-il aimablement à Fyveer.

— Je ne sais pas, répondit celui-ci. Mais ce… c’est grave. C’est si grave que… Enfin, c’est très… grave… », conclut-il, un tremblement pitoyable dans la voix.

Le Padi-shâ attendit quelques instants que le petit lapin développe :

« Bon, finit-il par dire. Et que faudrait-il faire, selon vous ?

— Partir ! s’exclama Fyveer sans hésiter. Tous ! Maintenant ! Maintenant, Maître… nous devons tous partir. »

Le Padi-shâ attendit à nouveau que le lapin rajoute quelque chose. Puis, d’un ton extrêmement compréhensif, il déclara :

« Ce serait une première. C’est une requête importante. Comment expliquez-vous ces… ces sentiments que vous avez ?

— Maître, intervint Hazel, mon frère n’a pas de sentiments, il n’a que des pressentiments. Vous seul êtes en mesure de comprendre et de décider quoi faire, j’en suis sûr.

— Ma foi, voilà des paroles flatteuses. J’espère les mériter. Réfléchissons un instant, mes amis, voulez-vous ? Nous sommes encore au printemps, pas vrai ? Tout le monde est très occupé, nos lapins s’amusent, pas de vilou à des lieues à la ronde, c’est du moins ce qu’on m’a assuré. Pas de maladies, le ciel est bleu. Et vous voulez que j’aille annoncer à ma garenne que le jeune… euh… le jeune… enfin votre frère, a pressenti que nous devions tous partir à l’aventure, le nez au vent, pour aller je-ne-sais-où, avec tous les risques que cela comporte ? Que pensez-vous qu’ils vont dire ? Ils seront ravis, vous pouvez me croire.

— Ils… Ils accepteront si ça vient de vous ! déclara brusquement Fyveer.

— Vous êtes bien aimable, répondit le Maître. Oui, peut-être… Mais il faudrait que je réfléchisse sérieusement à la question. C’est une décision capitale. Et du reste…

— Le temps presse ! s’écria Fyveer. Je sens le danger qui se resserre comme un fil autour de mon cou. Un fil… Hazel, au secours ! »

Il se mit à pousser des cris aigus, se roula dans le sable et s’agita avec une telle frénésie qu’on l’aurait cru pris dans un piège. Hazel maîtrisa son frère avec ses pattes avant et, petit à petit, finit par recouvrer son calme.

« Pardonnez-nous, Maître, dit Hazel. Ça lui arrive de temps en temps. Il va se remettre très vite.

— C’est navrant, absolument navrant. Pauvre lapereau, il devrait rentrer chez lui se reposer un peu. Oui, voilà, raccompagnez-le, Rasel. C’est très aimable à vous d’être venus me voir. Je vous en suis sincèrement reconnaissant. Je vais bien réfléchir à ce que vous m’avez dit, soyez-en sûr. Allez, à bientôt. » Puis il s’adressa au garde de la Hourda : « Bigwig, attendez un instant, s’il vous plaît. »

Hazel et Fyveer quittèrent le Maître la tête basse et, tandis qu’ils remontaient la galerie, ils entendirent le Padi-shâ élever la voix pendant qu’un lapin ponctuait le sermon de « Oui, Maître… » et de « Très bien, Maître… » Bigwig ne s’était pas trompé, il se faisait tirer les oreilles. 

 

3
D É C I S I O N S

Pourquoi suis-je couché ?… Nous restons
couchés comme si nous avions le loisir de
prendre du repos… Quel âge attendrai-je ?
XÉNOPHON, Anabase 



« Mais enfin, Hazel, tu ne pensais tout de même pas que le Maître allait suivre ton conseil ? À quoi tu t’attendais ? »

 C’était à nouveau le soir, et les frères grignotaient de l’herbe à la lisière du bois en compagnie de deux autres lapins. Rubus, le lapin aux oreilles noires, était celui à qui Fyveer avait fait peur la veille. Il venait d’écouter attentivement le récit de Hazel, et d’après lui, les hommes installaient ces panneaux pour faire passer des messages, comme les lapins lorsqu’ils laissaient des marques de griffes dans leurs galeries et leurs terriers. Le second, Dandelion, avait ensuite ramené la conversation sur le Padi-shâ et l’indifférence dont il avait fait preuve à l’égard des pressentiments de Fyveer.

« Je ne sais pas à quoi je m’attendais, répondit Hazel. C’était la première fois que je voyais le Maître. Mais je me suis dit que même s’il ne m’écoutait pas, au moins personne ne pourrait nous reprocher de ne pas avoir essayé de l’avertir.

— Alors tu es sûr qu’on a quelque chose à craindre ?

— Certain, je connais mon frère. »

Rubus s’apprêtait à répondre quand un nouveau venu traversa à grand bruit les mercuriales qui poussaient dru sous les arbres et roula lourdement dans les ronces avant de se hisser hors du fossé. C’était Bigwig.

« Salut, Bigwig, dit Hazel. Ils t’ont accordé du repos ?

— Du repos, oui… Du repos prolongé même.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— J’ai quitté la Hourda.

— À cause de nous ?