Western tchoukoutou

Western tchoukoutou

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Français
176 pages

Description

"Mais voilà qu’un jour, un après-midi de décembre, alors que l’harmattan vrillait la cité dans son rideau de poussière rouge, apparut, par l’entrée sud de la ville, une étrange créature... Le regard droit, le corps arqué, elle conduisait une moto, une grosse cylindrée aux flancs de laquelle avait été dessinée une tête de mort accompagnée d’un écriteau singulier : N.D. dite Kalamity Djane."
À Natingou City, ville montagneuse dans le nord du Bénin, trois personnages singuliers, répliques parfaites des caractères du Far West, tiennent sous leur joug la population par leurs actes excentriques. Un vacher bagarreur, un inspecteur de police teigneux et un homme d’affaires, desperado amorphe et vif à la fois. Apparaît soudain une jeune femme vengeresse donnée pour morte dans des circonstances fort troubles, Nafissatou Diallo, sous le nom de Kalamity Djane, pistolet au poing, annonçant bien haut dans le mythique "Saloon du Desperado" son désir, sa décision irrévocable d’abattre les trois terreurs.
Après le western américain, le western-spaghetti, voici donc la spécialité béninoise : le western qui joue d’une arme de destruction passive alcoolisée : le western tchoukoutou.

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Informations

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Date de parution 01 mars 2018
Nombre de lectures 4
EAN13 9782072780103
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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CONTINENTS NOIRS
Collection dirigée par Jean-Noël Schifano
FLORENTCOUAO-ZOTTI
WESTERN TCHOUKOUTOU
ROMAN
À Guy Olama, l’ami inoubliable…
Après le Western américain, le Western-spaghetti,voicila spécialité béninoise :le Western tchoukoutou : uncow-boy cogneur, unshérifteigneux,un desperadoamorpheet une squawrevancharde.Le tout,avecunearme de destruction passive :letchoukoutou
Épisode 1
Du temps où nous n’étions pas bêtes et méchants, à Natingou City*, petite ville accrochée au flanc de la montagne de l’Atakora, cité où la vie se buvait par petites doses de tchoukoutou, vivaient trois hommes, trois amis, trois « têtes de granite* », personnages hauts en couleur qui n’en menaient pas large. Le premier, Alassane Gounou dit Al, était bouvier. Gardien de troupeaux comme son père, le père de son père, son aïeul et le premier de la lignée, il était aussi bien heureux d’agiter le bâton derrière les quatre pattes que de se battre comme un zébu. Il avait, en effet, hérité de la tradition bovine cette façon de cogner les gens avec la tête, toutes cornes déployées. Pour cela, la Providence l’avait gratifié d’un crâne spécial, un ovale impressionnant avec une bosse de chaque côté, ce qui, pense-t-on, le rapprocherait du diable tel que suggéré, représenté dans les iconographies chrétiennes. Ceux qui ont eu le malheur d’être terrassés par ses coups de bull témoignent qu’il avait une force inouïe, tant sa cognée avait l’équivalent d’une charge d’éléphant. Mais Al ne montrait jamais sa tête au monde, il préférait la cacher sous son chapeau au sommet pointu, cette petite pyramide en cuir, raide et cartonnée dont les Peuhls aiment bien se coiffer, lacet noué sous le menton. Rien de tel pour qu’on l’appelle cow-boy. Mais nuance : un cow-boy, un vrai, a beau se parer de tous les attributs, s’il lui manque le cheval, sa monture mythique, il n’irait jamais bien loin et le nom, surtout le nom, ne lui siérait pas comme un bonnet. Or, ici, à Natingou City, l’utilisation d’un étalon ou autres bêtes de la même trempée appartient aux gens fortunés. Certes, Al n’avait pas les moyens de s’acheter un cheval, mais il pouvait en louer un de temps en temps, rien que pour des moments de galopées endiablées. Sauf que, faire un tel choix s’apparenterait à de l’imbécillité notoire. Le peu d’argent qu’il gagnait en vendant ses bêtes, il n’allait pas, Dieu des humbles, le dissiper pour quelques fantaisies hippiques ! D’ailleurs, l’image du cow-boy arrimé à son cheval est déjà dépassée, nappée de dix bonnes couches de poussière. Si, là-bas, au Texas ou en Arizona, le personnage a considérablement évolué, pourquoi ferait-on tort à lui, Alassane Gounou, de ne pas disposer d’une monture harnachée ? Car il n’a que s on « train onze* » pour supporter la comparaison, lui : ses pieds, ses deux bons pieds de Peuhl, bancals comme une hyène, intrépides comme du fer forgé, habitués à marcher derrière les bêtes, à courir pour les orienter, les conduire au pâturage. Donc, personne mieux que lui, Al, ne pouvait se sentir aussi cow-boy, même si pour beaucoup, son cow-boy était tchoukoutou, du nom de la bière locale. L’autre tête de granite, la deuxième dans la hiérarchie, s’appelait Chérif Boni Touré, inspecteur de police de la Brigade criminelle. Amateur de viande de chien, passionné de vieilles voitures dont sa 2CV décapotée, il aimait parader sur les artères
principales de la ville, les soirs des grandes affluences.Àl’occasion, il n’hésitait pas à montrer aux habitants à la fois son autorité, mais aussi son charme. À l’endroit des jeunes femmes, il paraît que son sourire du dimanche, encadré de sa barbe de bouc, faisait effet. Suffisait qu’il en croise une, qu’il la caresse de son regard fleuri, et la voilà qui tombait à ses pieds. C’est pourquoi, dès qu’il arrivait dans une concession, les maris, qui soupçonnaient leurs épouses de petites compromissions avec la vertu, se dépêchaient de les cacher sous leurs lits ou s’empressaient de les envoyer dans la brousse. Mais ceux qui n’avaient strictement rien à faire des circonvolutions diplomatiques sortaient carrément leurs machettes et menaçaient de le découper en rondelles. Or, dans la ville, dans tout le département, personne n’avait jamais apporté la preuve de ce que Boni Touré avait, pour les chéries d’autrui, une si grande faiblesse. « Folles rumeurs, disait-il, jaloux aux yeux d’hiboux », qu’il ajoutait. Il est vrai que, pour ne rien arranger, lui-même était resté farouchement célibataire et, malgré les filles que des rabatteurs, proxénètes et autres marieurs lui fourguaient pour qu’elles lui fassent tripotée d’enfants, le bonhomme demeurait seul. Cependant, là où il faisait l’unanimité, c’est lors qu’il sévissait contre les bandits, les délinquants, les coupeurs de route et toute la mauvaise graine locale. Pour cela, il n’hésitait pas à dégainer son pistolet et à ouvrir le feu. La dernière fois qu’il s’était adonné à cet exercice, c’était à la gare des taxis, devant le bureau de poste : un racoleur, ivre de tchoukoutou, avait voulu lui montrer sa virilité en contestant son autorité. Le malheureux n’eut même pas le temps de savourer son impertinence. Boni lui pulvérisa les pieds de deux balles dans chaque cheville, lui faisant danser un « tipenti » ardent, cette danse des chasseurs qui s’exécute avec des trépignements endiablés. Mais ce jour-là aussi, des balles perdues s’offrirent le large dans une boutique de friperie à proximité, provoquant chez une cliente une oreille percée, une perruque trouée, mais surtout la cassure d’une bretelle de son corsage, ce qui mit à nu ses gros seins clairs sur ses tétons bruns. La malheureuse promit de faire venir son mari pour une correction en bonne règle du tireur maladroit. Autre particularité de l’inspecteur : le pistolet qu’il portait. Connu sous le nom de kadhafi, en souvenir de l’arme personnelle que l’ex-leader de la révolution libyenne portait sous ses gilets, il était d’une humble efficacité. Sur cinq tirs effectués, trois atteignaient leurs cibles. D’où les balles perdues qui allaient, sans protocole, chercher des cibles supplémentaires dans le voisinage. Boni toujours : contrairement à ses collègues, il aimait peu mettre l’uniforme. Pour se sentir à l’aise avec son pistolet et surtout le mettre en évidence, il n’y avait rien de bien mieux que la saharienne, cette chemise à col ouvert, fendue à l’arrière avec, aux hanches, le ceinturon classique au bout duquel pendait le fameux kadhafi. Mais lorsque la nécessité l’imposait, il arborait aussi sa vieille « guayabera », tenue du monde des latinos sous laquelle un petit gilet, muni d’une gaine, lui permettait de disposer de son arme d’une courte allonge. Inspecteur de police, traqueur de voyous, virtuose de la dégaine. Il est donc juste, au vu de ses états de service, qu’on lui donne du s hérif sans réfléchir. Oui, mais que doucement : bien avant que le destin lui ait tracé chemin dans la gent à képis, Boni Touré avait déjà le nom griffé sur son acte de nais sance. Musulman, son père, en hommage à sa grand-mère Cherifath, lui avait donné Chérif. À l’image de ce qui se fait dans certaines contrées de l’Afrique, les prénoms musulmans issus de l’Arabie sont prisés dans les familles se disant mahométanes. Chérif désigne, en effet, un acte noble entrepris par un personnage d’exception.
En tout cas, Boni, lui, assumait ces deux noms. Il s’efforçait de faire en sorte que chacun de ces noms lui ressemble. À moins que ce ne soit lui-même qui ressemble à ces noms. La troisième « tête de granite », le dernier du groupe, était Ernest Vitou, homme d’affaires, propriétaire terrien, fondateur et tenancier d’un restau-bar baptisé « Saloon du Desperado ». Cet établissement est devenu, en l’espace de trois ans, le plus mondain et le plus couru de la ville. Ce qui attirait les gens, c’était justement les services qu’il offrait, filles, strip-tease,tchoukoutouet autres vices associés. Ernest Vitou avait fait fortune on ne savait comment dans un domaine que personne ne savait, mais dans une ville bien connue du monde : Shanghai. Un matin, il avait débarqué à Natingou City, une Chinoise au bras, l’adorable et charmante Xuo Luo. Si, en matière de colosse, il était difficile de trouver plus baraqué que lui – un mètre quatre-vingt-quinze-dix pour cent vingt-cinq kilos –, Ernest Vitou ne semblait cependant pas peser lourd devant son épouse, cette Chinoise typique, plutôt menue, taille à ras du plancher avec des dents en forme de petits bouts de sagaie. En privé, paraît que Xuo Luo le menait par le bout du nez, le talochait pour un tic ou pour un tac, et, en public, faisait mine de lui laisser porter la culotte. Car ici, à Natingou City, des femmes qui « montent sur la tête de leurs maris », on n’en avait jamais encore vu et connu auparavant, et les dieux de la ville veillaient pour qu’il n’y en ait pas une seule, en tout cas, pas au vu et au su de la gent féodale. Un adage, d’ailleurs, en faisait force de loi : « Le diable n’a jamais pitié de l’homme qui s e fait tabasser par sa femme, bien au contraire… » À propos toujours d’Ernest Vitou : les gens avançaient que, s’il était malmené en secret par son adorable Xuo Luo, c’est qu’il aurait un cadavre dans le buisson. En clair, elle connaîtrait les filouteries par lesquelles son homme se serait enrichi dans le passé et, rien que pour ça, elle le tiendrait en laisse. D’ailleurs, la charmante l’avait piqué d’un nom affectueux, « mon pétchi bandji », qu’elle lui lançait pour lui faire honte parfois de certains mauvais comportements. Pour beaucoup, ce nom ne lui aurait pas été donné au hasard, il révélerait au fond la nature même de l’individu, c’est-à-dire un hors-la-loi. Et le fait qu’il ait collé à son enseigne « Saloon du Desperado » ne serait qu’un juste prolongement de ses faits d’armes. [...]
*. Certaines formules, certains mots et expressions du français béninois sont répertoriés et explicités dans un glossaire en fin de volume.
©Éditions Gallimard, 2018.
FLORENT COUAO-ZOTTI
WESTERNTCHOUKOUTOU
« Mais voilà qu’un jour, un après-midi de décembre, alors que l’harmattan vrillait la cité dans son rideau de poussière rouge, apparut, par l’entrée sud de la ville, une étrange créature... Le regard droit, le corps arqué, elle conduisait une moto, une grosse cylindrée aux flancs de laquelle avait été dessinée une tête de mort accompagnée d’un écriteau singulier : N.D. dite Kalamity Djane. » À Natingou City, ville montagneuse dans le nord du Bénin, trois personnages singuliers, répliques parfaites des caractères du Far West, tiennent sous leur joug la population par leurs actes excentriques. Un vacher bagarreur, un inspecteur de police teigneux et un homme d’affaires, desperado amorphe et vif à la fois. Apparaît soudain une jeune femme vengeresse donnée pour morte dans des circonstances fort troubles, Nafissatou Diallo, sous le nom de Kalamity Djane, pistolet au poing, annonçant bien haut dans le mythique « Saloon du Desperado » son désir, sa décision irrévocable d’abattre les trois terreurs. Après le western américain, le western-spaghetti, voici donc la spécialité béninoise : le western qui joue d’une arme de destruction passive alcoolisée : le western tchoukoutou. Auteur de romans, de nouvelles (on se souvient du déjanté Poulet-bicyclette et Cie,Continents Noirs – Gallimard), de pièces de théâtre, de bandes dessinées, Florent Couao-Zotti est né au Bénin en 1964, où il vit.