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Description

Conquérir l'âme soeur sur Internet, partir, réussir à tout prix, en passant même par la prostitution etc... A travers ces nouvelles, l'auteur aborde une thématique variée, très sensible dans le Cameroun actuel où la jeunesse, en proie au désoeuvrement et à la pauvreté, est réduite à chercher le chemin de l'Europe... via internet. Mais au-delà, c'est le tragique de la vie sociale dans toute l'Afrique actuelle qui est décrite avec force précision dans une langue spontanée et satirique.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2006
Nombre de lectures 50
EAN13 9782336264479
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0068€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Larue enfiévrée du quartier Mini-Ferme
bouillonnait comme à l’accoutumée d’éternels lurons à la
recherche des plaisirs sensuels. Dans les quarante-neuf
bars qui bordaient la célèbre avenue, des hommes et des
femmes, complètement avinés, se trémoussaient sans
façon, tels de pantins désarticulés, au rythme d’un bikutsi
fort enlevé. Deux militaires en tenue, saouls au point de
mouiller régulièrement la braguette, offraient à la voracité
des machines à sous leur paie mensuelle, en hurlant d’un
rire hystérique. Le long de la rue, des marchandes de
plaisir, alignées telles des dentelles de fleurs, épiaient
attentivement les poivrots, potentiels voyageurs du
septième ciel. Pendant que les unes gémissaient de plaisir
ou de douleur dans des venelles obscures, tripotées par des
mâles expéditifs, les autres marchandaient le prix d’une
nuit, d’une heure ou d’une dizaine de minutes d’extase,
sans cesser d’exhiber les grâces de leur corps.
Commedans un supermarché huppé, tout ici était
ordre et beauté pour faciliter la tâche aux clients. Ainsi,
l’avenue avait été subdivisée en rayons regroupant des
femmes de joie aux qualités identiques. On découvrait de
ce fait, le rayon des fillettes de dix à douze ans, de qui les
parents exigeaient une participation financière aux charges
familiales. Ce rayon, fréquenté par des pédophiles
fortunés, ne désemplissait pas ; c’était de loin le plus
convoité. Des noceurs nocturnes, satisfaits par le service,
payaient à vil prix des cartes d’abonnement trimestriel. Il y
avait le rayon de grosses femmes fessues, au buste de
pamplemousse, qui faisaient dans les cent cinquante à
deux cents kilogrammes ; le rayon des femmes décharnées
aux cuisses de pigeon et à l’arrière-train aussi plat qu’une
planche à dessin; le carré des professionnelles de la

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fellation aux lèvres gourmandes, perpétuellement
enflammées ; le périmètre des mulâtresses méprisantes
aux manières affectées dont les services coûtaient les yeux
de la tête ; le rayon des albinos, bondé de mâles curieux, à
la recherche de la nouveauté sentimentale. Les hommes
s’y rendaient nombreux et rentraient heureux, avec la
ferme conviction d’avoir enfin conquis leur Blanche.
D’ailleurs, on les voyait se pavaner fièrement au quartier
en lançant à qui voulait les entendre :« youpi, je viens de
sauter une Blanche! Super non? » Danscette avenue du
plaisir, il y avait le rayon des femmes divorcées
perpétuellement à la quête du sapeur-pompier nocturne;
l’aire des élèves et étudiantes qui, la nuit venue, rangeaient
cahiers et livres, puis se vêtaient d’une mini-robe
aphrodisiaque recouvrant un string qui tenait lieu de
sousvêtement ;le rayon des analphabètes qui ne parlaient ni
français ni anglais et qui, telles des poupées
télécommandées, passaient le clair de leur temps à hurler :
« Mille francs ou cinq cents francs la passe... mille francs
ou cinq cents francs la passe…»tout ce qu’elles C’est
maîtrisaient du français et Dieu seul savait quel sacrifice
elles avaient enduré pour retenir cette réclame publicitaire.
Une jeune fille de la bande, aux joues creuses et à la mine
cadavérique, mais un peu plus originale, criait sans cesse
d’une voix de fausset :« Cinqmille francs sans condom,
mille francs avec condom ! »
Enpiaffant d’impatience, Alida abandonna ses
collègues de nuit et marcha le long de l’artère bruyante,
happée par l’obscurité d’encre qui drapait une grande
surface du carrefour. Quand elle reparut, ce fut pour
foncer dans le porche d’un immeuble vétuste où un grand
panneau annonçait ostensiblement :cyber café de la
dernière chance. Depuis deux ans, elle partageait

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équitablement ses nuits entre les bras de mâles en rut et cet
espace réservé aux internautes.
Uneminute après son entrée, elle tendit un billet de
cinq cents francs à une jeune fille qui lui remit en retour
un billet de cession d’une heure de connexion sur la
grande toile mondiale. En souriant, Alida héla un solide
gaillard par une œillade furtive et ils prirent place devant
un ordinateur.
Àvingt ans, Alida n’avait plus rien à apprendre de
la vie. Après avoir interrompu ses études au cours
élémentaire première année, elle avait quitté Keté, son
petit village, pour aller à la conquête des charmes de
Yaoundé, la grande ville. Au terme de cinq années
d’existence dans cette fourmilière urbaine, elle présentait
une impressionnante carte de visite : cinq interruptions
volontaires de grossesse, douze mariages avortés,
vingtdeux chambres aménagées puis désertées, de nombreux
mâles racolés au trottoir et dans des bars, plusieurs nuits
passées dans des cellules de commissariat pour ivresse
publique...
Jadistrès belle, elle n’était plus que l’ombre
d’ellemême. Aplatis tels des outres crevées, ses seins qu’elle
essayait désespérément de maintenir par des
soutiensgorge de fortune, n’émouvaient plus que des mâles saouls,
hantés par l’idée de se soulager. Son visage décharné
abritait deux yeux blafards qui s’étaient définitivement
éteints au contact des rudes épreuves de la vie. Quant à ses
jambes maigrelettes et flageolantes, elles faisaient peine à
voir. Désespérée, abandonnée de tous, elle prit la
résolution de rejoindre le syndicat des exilées
sentimentales qui se réunissaient dans les cyber cafés de la
ville, à la recherche d’un mari européen. D’ailleurs, ne
disait-on pas que l’Europe était synonyme de bien-être et
d’épanouissement ?Conquérir un époux européen, c’était

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changer de nationalité, avoir la possibilité de fuir
définitivement l’indigence criarde qui rongeait
impitoyablement une grande couche de la population
camerounaise. C’était enfin l’occasion rêvée de palper les
billets craquants d’Euro, symbole de toute-puissance,
d’autorité et de respect. Les doigts impatients martelant
rageusement les touches du clavier ne s’encombraient pas
de détails physiques. La seule condition émise par ces
éternelles rêveuses frustrées au futur Roméo était
l’appartenance à la race blanche. Le profil d’Alida
présentait d’ailleurs l’information suivante :« Ravissante
africaine de vingt ans recherche un Blanc, sans distinction
d’âge ou de religion, pour fonder un foyer. Annonce très
sérieuse. Blacks et aventuriers, s’abstenir. »
Onvoyait chaque jour de jeunes filles de seize à
vingt ans rejoindre un époux blanc de cinquante, soixante
et même quatre-vingts ans. On voyait également un
intellectuel européen convoler en justes nocesavec une
jeune africaine n’ayant jamais flirté avec l’école.
D’ailleurs, en amour, disaient-ils, on ne demande pas aux
filles de siéger à l’Académie Française. De la même
manière, ils ajoutaient que, par amour, on n’en veut pas
aux hommes de défier Mathusalem dans la longévité.
Lecyber amour ne manquait pas d’étonner toute la
société camerounaise. Il suffisait, comme Alida, de
pianoter pendant quelques instants sur les touches du
clavier afin de découvrir les sites d’annonces
matrimoniales, d’admirer le fichier des cœurs solitaires,
d’entrer en communication avec les potentiels époux de
rêve et de les inviter à une longue discussion empreinte de
mensonge et d’hypocrisie. Après l’envoi des photos par
scanner, il fallait maintenir le dialogue en attendant le
verdict qui se présentait le plus souvent de façon
laconique :je les aime plutôt fines,« Désolé, les femmes,

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sveltes, ce qui est loin d’être votre cas... Dommage, j’ai
horreur des teints foncés, regardez ailleurs... Je préfère
les yeux oblongs de couleur bleue. Il me semble que votre
nez est trop écrasé...Je ne suis pas un fan des femmes aux
lèvres lippues... et blablabla...».Certains sadiques
poussaient le bouchon plus loin en exigeant des femmes
qu’elles expédient des photos de nu, présentant les formes
sacrées du corps dans tout leur naturel. Une fois la photo
envoyée, on la retrouvait défilant sur Internet,
accompagnée d’un message du genre:veulent au« que
juste les femmes africaines? Quelle honte! Ensemble,
célébrons les funérailles de la pudeur en Afrique ».
Unejeune étudiante à la beauté insolente, qui
s’était filmée toute nue et dont la photo circulait sur
Internet, s’était pendue un soir dans sa chambre. Malgré
cette tragédie, beaucoup de jeunes filles continuaient à
expédier par Internet des photos où elles posaient en tenue
d’Eve et qui revenaient promptement dans leur boîte
comme un redoutable boomerang. Futée, Alida s’était
simplement servie de la photo d’une cousine mannequin
dans une compagnie de mode.
Alidaprit place auprès du moniteur, un colosse aux
épaules de déménageur, qui l’aidait depuis cinq mois à
convoler avec un Blanc. Non seulement la jeune fille ne
savait ni lire ni écrire, mais pire encore, elle parlait
français comme une vache espagnole. Le moniteur qu’elle
récompensait chaque semaine en nature dans son lit était à
la fin le véritable destinateur de ses correspondances. En
boudant, le gaillard manipula la souris et l’on put lire sur
l’écran :« Bienvenue à www.romeoetjuliette.com, site des
rencontres amoureuses ». Après quelques minutes de clic,
le visage de l’internaute s’éclaircit et il se leva
brusquement, embrassa la jeune fille en criant :« Bravo !
On est riche, ma fille! Qu’est-ce que je te disais? Hein,

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parle encore... D’ailleurs, lis...Ah !J’oubliais que tu ne
sais pas lire. Bien, je lirai pour toi ! »
Lesyeux nimbés de joie, le sourire aux lèvres, il
s’assit et lut d’une voix émue :
« Alida ma puce,
Jereviens à l’instant de l’ambassade où j’ai pu
obtenir mon visa. J’arrive à l’aéroport international de
Nsimalen le 12 mai, c’est-à-dire dans deux semaines
exactement.
Informeta famille de mon arrivée afin que notre
mariage soit célébré dans les plus brefs délais, car je ne
passerai qu’un mois au Cameroun.
Gros bisous, Jacques ».
Alidaferma ses yeux blafards et des larmes
ruisselèrent le long de ses joues creuses. Elle avait tant
attendu ce jour ! L’être humain ne doit désespérer qu’à la
mort, se dit-elle. En souriant, elle se rappela les débuts de
cette communication fructueuse :
- Bonjour ma poule !
- Bonjour chéri.
- Je suis un Blanc, haut cadre dans la fonction publique
française, divorcé depuis deux ans; je suis à la recherche
d’une âme sœur. Comment es-tu physiquement ?
Appellemoi Jacques Mekat.
- Doudouche c’est mon sobriquet. Mon nom c’est Alida
Akaba. On me trouve très belle, avec un corps fin ; je suis
d’ailleurs mannequin, âgée de vingt ans.
- Parle-moi de tes yeux, de tes seins et de tes cheveux.
- J’ai des yeux noirs en amande très doux, de beaux seins
ronds et fermes, de longs cheveux lisses qui me tombent
au dos.
- Tu m’aimes ?
- Je t’adore chéri. Avant de te connaître, c’est toi que
j’aimais déjà dans mes rêves.

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