Yolanda

Yolanda

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Livres
288 pages

Description

Momo est un jeune garçon fasciné et adoré par sa grand-mère maternelle, Yolanda. Dotée d’une forte personnalité, elle évolue dans un monde hanté par la nostalgie d’un faste révolu : celui du Caire où elle a tout laissé pour reconstruire sa vie en Israël, à Tel-Aviv. Il y a aussi grand-père Georges à qui il manque une jambe, toujours le nez plongé dans ses livres, qui a déménagé après s’être fait mettre à la porte par sa femme, Yolanda. Que s’est-il passé entre ces deux-là ? Et pourquoi refuse-t-elle même de prononcer son nom ? Qui était Yaakov, qui brisa le coeur de la jeune Yolanda ? Dans cette famille haute en couleur, les personnages se succèdent : grand-mère Nour, originaire de Damas, jalouse des liens qu’entretiennent Momo et la cairote, et la tante Havatselet, que tous méprisent et qui peint des natures mortes à l’image de sa vie figée. 
Malgré son amour pour sa famille, Momo partira vers sa terre promise : Paris. De promenades solitaires en bars bruyants, il finira par y rencontrer l’amour et laisser éclore le rigolo en lui dans les bras du beau Shauli.

D’une plume sensible, émouvante et extrêmement drôle, Moshe Sakal nous fait pénétrer l’univers d’une famille cosmopolite chargée de secrets. En dressant le portrait d’une grand-mère aimante, excentrique et pleine de contradictions, c’est toute la société israélienne contemporaine qu’il déflore, ses maux, ses peurs et ses espoirs.

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Informations

Publié par
Date de parution 14 mars 2012
Nombre de lectures 12
EAN13 9782234071346
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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: Yolanda
TITRE ORIGINAL :
Yolanda
Les livres suivants sont cités dans le texte :
Eugénie Grandet, Honoré de Balzac ; Lettres à Louise Colet, Gustave Flaubert ; À la recherche du temps perdu (« Sodome et Gomorrhe »), Marcel Proust ; Lettres persanes, Montesquieu ; Les Buddenbrook, Thomas Mann © Librairie Arthème Fayard, 1932, 1965 ;
Le Dibbouk, légende dramatique en trois actes, Shalom Anski
Couverture Atelier Didier Thimonier
Photo de couverture : © William Mebane/Getty Images
© Moshe Sakal, 2010. Published by arrangement
with Agence littéraire Pierre Astier Associés.
All rights reserved.
© 2012, Éditions Stock pour la traduction française.
ISBN 978-2-234-07134-6
www.editions-stock.fr
À mes deux grands-mères :
Ora (Sovhaya) Sakal, née Salama
Yehudith (Judith) Printz, née Ades, que sa mémoire soit bénie
CHAPITRE UN
Chambres à coucher
1
En juin 2006, Yolanda Kenig quitta son appartement et me légua trois chaises en plastique, deux radiateurs et une armoire pleine de rouleaux de papier-toilette. J’entreposai les chaises empilées sur mon balcon, je glissai le grand radiateur à côté, contre un mur, et planquai le petit radiateur dans le salon, derrière le piano à queue de Shauli.
Yolanda habitait tout comme nous au rez-de-chaussée. Elle avait passé quelques dizaines d’années assise sur son balcon, jour après jour, au milieu des lignes tracées par les stores bleutés, contemplant la rue Arlozorov du côté d’un terrain qui avait été autrefois le parking « Dan » et sur lequel un gratte-ciel serait bientôt construit. Ses fenêtres donnaient sur un jardin à la flore sauvage. Le jour où elle y trouva un préservatif usagé, elle se démena comme un diable pour que les buissons soient rasés, et le sol dallé. Ainsi fut fait et, dès lors, elle n’eut même plus de fleurs sous ses fenêtres.
Quand j’étais petit, j’aimais entrer chez elle en grimpant par le balcon. J’adorais la voir retenir son souffle de crainte que les voisins ne m’aperçoivent pénétrer chez elle comme un voleur. Je posais mes mains sur la rambarde, balançais mon corps, et, en deux temps trois mouvements, j’étais près d’elle et lui collais deux bises sur les joues. Du moment où j’avais commencé à prendre le bus seul, vers dix ans, il ne s’écoulait pas un jour sans que je passe sur l’autre rive du Yarkon avec le numéro 25. Je descendais à l’arrêt de Dizengoff Center puis prenais vers le nord, en passant par la place Dizengoff, jusqu’à sa maison.
Yolanda est assise sur son balcon aux volets bleutés. Bien qu’elle ait à peine plus de soixante ans, elle a du mal à marcher à cause d’une polio contractée à deux ans, lorsqu’elle vivait au Caire. Je n’aime pas attendre qu’elle se traîne lentement jusqu’à la porte pour m’ouvrir, appuyée sur sa canne grise, c’est pour cela que je préfère passer par le balcon.
Nous prenons place dans la cuisine. Yolanda me demande d’ôter mes mains de la toile cirée pour étaler un rouleau de papier qu’on lui envoie régulièrement d’une fabrique de Hadera, où grand-père Georges travailla jusqu’à sa retraite. L’année de mes sept ans, grand-père Georges est venu vivre chez nous suite à une dispute avec Yolanda. Il possède dans notre appartement une chambre à lui et une jambe en plastique. Il passe toutes ses journées sur le canapé, sa jambe en plastique étendue devant lui et lit des livres en français. Il est chauve, une moustache grise surplombe ses lèvres, il déteste la musique, hormis le son du violon, et me raconte qu’il a fait quelques années de prison en Égypte, accusé d’espionnage à la solde des Israéliens.
Depuis leur séparation, Yolanda ne parle jamais de grand-père Georges. Elle étale les rouleaux de papier de la fabrique de Hadera sur la toile cirée et place deux tranches de pain de mie dans le grille-pain. J’aime tout chez elle : le cottage, la mayonnaise, le concombre, la tomate et la pâte à tartiner à base de tehina et de miel qu’elle prépare, sans oublier la knafa, gâteau composé d’une superposition de pâte fine avec beaucoup de sucre et de cacahuètes. J’aime les stores tirés en permanence pour éviter les courants d’air, ainsi que tous les objets recouverts de papier d’aluminium et de sachets en nylon pour des raisons hygiéniques. Quand je vais aux toilettes, elle éteint le transistor afin de vérifier que je me lave les mains. Je laisse toujours l’eau couler un peu plus longtemps, pour la satisfaire.
– T’es-tu lavé les mains ?
– Oui.
Elle examine mes doigts. Elle est si belle. Avec moi, elle parle français. À treize ans, je commence à étudier le français au collège et j’ose enfin parler cette langue entendue depuis toujours chez moi, que j’aime et à laquelle je suis très attaché. Elle a fait une longue route pour me parvenir, en partant de France pour aller au Caire, et du Caire pour arriver à Tel-Aviv. Mon français est correct sur le plan grammatical et épouvantable sur tous les autres plans. Je m’efforce cependant de parler en français avec Yolanda, qui compose avec l’accent marocain emprunté à mes professeurs. Quelques années plus tard, j’irai vivre à Paris et prendrai l’accent parisien, ce qui me vaudra des regards pleins d’incompréhension de la part de Yolanda, qui fera mine de n’y rien comprendre, alors qu’elle aurait pu.
Quand elle a quitté sa maison, j’avais déjà trente ans. Nous avons tout débarrassé : la coiffeuse, les commodes, les produits de beauté, les épingles à cheveux qu’elle gardait dans la boîte en forme de cœur dont je lui avais fait cadeau, le lit, tous les sachets en nylon, les rouleaux de papier-toilette, les sachets de coton et les rouleaux de papier d’aluminium, pour l’hygiène.
C’est ainsi que moi, le petits-fils aîné, j’ai hérité des trois chaises en plastique, des deux radiateurs et du papier-toilette dont j’ai entreposé les rouleaux chez moi, dans l’armoire de la salle de bains. C’est ma dot : ni canapé, ni buffet, ni service de table. Du papier-toilette. Beaucoup de papier-toilette, un nombre presque infini de rouleaux. Et, tels ces gens outrageusement riches qui ne dépenseront jamais toute leur fortune, nous ne pourrons jamais utiliser tout le papier-toilette laissé par Yolanda.
Je ne peux décrire le rapport à l’hygiène de Yolanda sans qu’il s’apparente à une maladie. Mais d’un autre côté, comment qualifier d’obsession maladive des manies aussi touchantes ? « L’hygiène, c’est ce qu’il y a de plus important dans la vie, répétait-elle. Plus que les amis, plus que la vie elle-même. »
À trois ans déjà, je savais qu’il était interdit de marcher pieds nus chez Yolanda. Elle prétendit un jour que c’était « à cause des cafards », une autre fois qu’elle venait de casser un verre et qu’il restait des éclats par terre. Le bec de sa bouilloire était couvert de papier aluminium maintenu serré par un élastique. Un jour, j’avais six ans environ, elle m’envoya acheter des cotons-tiges à l’épicerie du coin. À mon retour je frappai à la porte et entendis « Qui est-ce ? » « Moi. » Elle était assise dans la cuisine. Elle saisit la boîte de cotons-tiges qu’elle examina sous toutes les coutures avant de décréter qu’elle n’était pas assez hermétique, et de m’envoyer l’échanger.
Il y avait une autre règle : il était interdit de manger une nourriture touchée par une autre bouche, sauf s’il s’agissait d’un membre de la famille, mais uniquement lié par les liens du sang, à l’exception de l’oncle Edmond, et a fortiori de sa femme, tante Havatselet.
Le lit de Yolanda, sur lequel elle avait dormi pendant soixante ans jusqu’au jour où elle déménagea dans une maison de retraite, était le centre de la maison. Le saint des saints parmi les saints des saints. Elle s’étendait sur une moitié du lit, de son côté. J’avais du mal à imaginer que quelqu’un avait un jour été couché près d’elle, même si je savais qu’elle avait été mariée autrefois, et que l’homme en question se nommait grand-père Georges, et qu’ils avaient évidemment dormi ensemble dans ce lit. Mais une fois qu’elle l’eut chassé de la maison, une seule personne fut autorisée à entrer dans ce lit, dans le saint des saints, et cette personne c’était moi. Momo. Le petit-fils aîné.
Cela n’allait pas sans conditions, cependant : il fallait ouvrir l’armoire, prendre le drap soigneusement plié, l’étaler sur le lit avec précaution et alors seulement s’étendre. Mais même là je n’étais pas tout à fait à l’aise, je devais composer avec toutes sortes de masses qui m’entraient dans les os : le porte-monnaie qu’elle cachait sous les couvertures, son étui à lunettes, un paquet de coton hydrophile, un paquet de petits-beurre enveloppé hermétiquement dans un sachet en plastique…
Je parvenais, je ne sais trop comment à m’étendre, je fermais les yeux et sommeillais, les doigts posés sur la paume de la main si chaude de Yolanda. À mon réveil, elle me souriait, et m’autorisait parfois à toucher la peau relâchée en haut de son bras. Une fois, persuadée que je dormais encore, elle s’assit sur le lit pour changer de chemise. Ses seins étaient si beaux, ponctués par deux tétons violets. Les plus beaux seins du monde.
Mais même dans la forteresse hygiénique de Yolanda il y avait des failles dont la plus sérieuse était son expédition hebdomadaire avec ses sœurs au Burger Ranch de la place des Rois-d’Israël. La vérité s’impose : elles aimaient ça, tout simplement. Elles aimaient les steaks hachés gras, les petits pains au sésame, le ketchup et la mayonnaise. Elles étaient dingues des frites en forme de torsade, de la sauce des mille îles et n’omettaient jamais de terminer leur repas avec une glace américaine choco-vanille.
Yolanda et ses sœurs – tante Odette, tante Giselle, et les jumelles Louisette et Pierrette – s’asseyaient sur les bancs qui leur étaient réservés devant une table en Formica, au fond du restaurant. Yolanda commandait à la caisse un hamburger « Bomba » pour elle-même, un « Espagnol » pour tante Odette (fervente admiratrice de Joselito, d’où l’attirance exercée sur elle par le hamburger prétendument ibérique) et un « Double Ranch » pour les jumelles. Elle payait pour toutes (en réalité elle était responsable d’une petite caisse commune, réclamant à ses sœurs leur contribution avec la diligence tatillonne d’un trésorier de kibboutz), puis elle faisait signe à Louisette et Pierrette de l’aider à porter les plateaux. Elles buvaient toutes du Coca-Cola, hormis tante Odette qui, depuis qu’elle avait entendu que le Coca faisait fondre les dents, préférait prudemment se promener avec une bouteille de Kinley Orange dans son sac.
Elles s’installaient autour de la table. Yolanda distribuait des serviettes, se servait une sauce des mille îles et du ketchup pour y tremper ses frites, les mains tremblantes. Elle approchait ses lèvres ouvertes du pain rond et mordait dans le pain et le steak tout en retenant de son autre main les gouttelettes qui coulaient sur son menton.
Une fois le festin terminé, les filles Carasso se laissaient aller sur les bancs en émettant un ou deux rots, tante Odette sortait de son sac l’hebdomadaire français Paris-Match puis, la vue troublée par les effluves d’oignons frits, elle faisait à ses sœurs la lecture des derniers potins parisiens. Pierrette et Louisette se tenaient bien droites, mains croisées, les doigts luisants de transpiration et de graisse, un air étonné sur le visage. Tante Giselle hochait la tête comme pour dire : « Oui, oui, je le savais déjà, j’en avais entendu parler. » Yolanda fermait les yeux, comme évanouie, tandis que sa langue farfouillait entre ses dents pour traquer des bouts de viande et d’oignon.
Les sœurs cairotes sortaient dans la rue Ibn-Gabirol brûlante de soleil. Elles marchaient jusqu’à la voiture de Yolanda – une Volvo qu’elle mettait un point d’honneur à renouveler tous les trois ans, achetée hors taxes grâce à ses points d’invalidité – qui raccompagnait chacune de ses sœurs chez elle.
2
Shauli accuse Yolanda. Il prétend que tous mes défauts, toutes mes manies, viennent d’elle. Les obsessions, l’hystérie, la suspicion.
Je ne suis pas d’accord, je lui dis que personne dans la famille ne ressemble à Yolanda. Elle a toujours tout gardé pour elle, n’a rien transmis par les gènes. Il insiste. Il parle de ce qui est invisible à l’œil nu et qu’il est le seul à voir. « Momo, décrète-t-il, tu as hérité de l’âme de Yolanda. Accepte-le. On sait que ces choses-là sautent une génération, c’est comme la calvitie. »
Je caresse le sommet de mon crâne.
Cela fait plusieurs années qu’il veut que l’on fasse un voyage au Caire. J’avais essayé d’en parler un jour à Yolanda. Elle avait levé les yeux au ciel en disant : « Mais pour y trouver quoi, chéri ? »
Je me suis souvenu des Lettres d’Égypte de l’oncle Gustave. De ses descriptions enflammées de singes sodomisant des jeunes gens en pleine ville, de sorciers dont l’urine avait des pouvoirs magiques, de femmes masturbant des saints jusqu’à ce qu’ils rendent l’âme.
Yolanda ne souhaitait peut-être pas que je voie tout ça. Elle avait la nostalgie du Caire mais elle le boycottait, malgré la paix israélo-égyptienne, ou à cause d’elle, justement.
Quatre mois déjà qu’elle est sous terre et elle ne me quitte pas. Elle est nulle part et elle est partout. Shauli pense que je devrais écrire un livre sur elle. Je lui explique qu’apparemment, ç’a déjà été fait.
– On a écrit un roman sur elle ? Sur ta grand-mère Yolanda ?
– Oui. C’est-à-dire que…, pas vraiment. Mais oui.
– Qui en est l’auteur ?
– Je ne peux pas te le dire.
– De toute façon, tu dois l’écrire, toi, insiste-t-il. Et tu dois aussi écrire sur grand-père Georges, grand-mère Nour et grand-père Ménashé. C’est peut-être le seul moyen d’écrire pour toi.
Comment lui expliquer ? Ses parents l’ont eu tard et ses quatre grands-parents sont morts alors qu’il était petit, presque tous emportés brutalement. Je veux croire qu’il se trompe, je sais que je vais m’incliner. J’ai cette habitude : mettre des choses par écrit, en particulier des choses vraies, contenant des éléments de réalité.
Je lui explique que, du côté de Yolanda, je suis un pur produit de l’impérialisme. Son français, qui lui a permis de vivre dans sa ville natale en étant coupée de son environnement arabe, incarne la culture qui m’a mené un jour à Paris, et a déterminé en grande partie l’homme que je suis. Mais, par l’autre branche de la famille, du côté de Damas, j’ai hérité de l’aspiration à être un autochtone, comme mon grand-père en son temps. Grand-père Ménashé avait certes enseigné le français à l’Alliance de Damas, pour gagner sa vie, mais il avait très vite laissé tomber ce travail pour entrer à la Bourse de Damas où il ne négociait quasiment qu’avec des musulmans, natifs de la ville comme lui. Il écrivait de la prose en arabe et, grâce à ses contacts hauts placés, il avait réussi à obtenir un laissez-passer pour se rendre au Liban en 1948. La famille y était restée un an, avant d’émigrer, une bonne fois pour toutes, en Israël.
Yolanda aussi était une autochtone, mais pas du Caire, sa ville natale, de Tel-Aviv seulement. Et voilà à quoi ressemblait l’appartement dans lequel elle vécut soixante ans : une porte en bois, du carrelage aux motifs orangeâtres, les murs recouverts de vieux papier peint terni, maintenu en place avec du ruban adhésif. Au bout du couloir, une commode contenant les albums photos, sur laquelle étaient posées toujours les mêmes photos encadrées. Autrefois il y avait des photos encadrées aux murs également mais Yolanda les avait retirées au temps de la guerre du Golfe, de crainte des missiles. Poursuivons la visite : une chambre d’amis (autrefois celle de Maman et de l’oncle Raphi) jouxtait l’entrée. On y trouvait un grand ventilateur à la tête inclinée tel un tournesol, un vieux magnétoscope, des chaises en plastique, des fauteuils recouverts de tissu doux. Aux murs, des dessins signés tante Havatselet (des natures « ayant rendu l’âme » selon ses propres termes) ainsi que des dessins faits par ma mère dans les années soixante-dix, des huiles où des personnages bleuâtres regardaient au-dessus des gratte-ciel, les larmes aux yeux.
Il y avait deux trajets possibles pour atteindre la chambre à coucher de Yolanda : le balcon, aux stores bleutés, ou le couloir, face à l’entrée de la cuisine au sol recouvert de linoléum, à la table en bois supportant des rouleaux de papier envoyés à Yolanda par la fabrique de Hadera, un grille-pain aux tranches sautillantes qui se nappaient de confiture de pruneaux – contre la constipation – ou de cottage avec une couche épaisse de mayonnaise, ou d’une pâte à tartiner faite de tehina et de miel, et une bouilloire au bec enveloppé de papier d’aluminium maintenu par un élastique.
Et enfin Yolanda. Installée dans sa chambre, sur son lit en bois sculpté couleur crème, sur son matelas où sont étalées trois couvertures couleur pastel. Elle est adossée à deux oreillers, vêtue d’une combinaison d’été blanche et d’un chandail protégeant ses épaules des courants d’air susceptibles de percer à travers les barreaux, les fenêtres fermées et la porte donnant sur le balcon.
Yolanda est assise.
Je dépose quatre baisers sur ses joues. Je vais aux toilettes, me lave les mains en laissant l’eau couler un peu plus longtemps, puis je retourne dans sa chambre, ouvre l’armoire, en sors « mon » drap, l’étale sur le lit et m’allonge.
Quand je deviens adolescent, Yolanda ne change plus de chemise devant moi et je ne peux plus regarder ses seins – les plus beaux du monde – à travers mes yeux mi-clos. Mais ma main est encore dans la sienne. Elle ne peut plus s’habiller ni se déshabiller seule, et lorsqu’elle veut changer de vêtements ou « faire la visite », elle appelle Beth. Le cri de Yolanda perce les murs jusqu’à la chambre d’amis – celle-là même où ma mère et Raphi ont vécu il y a quarante ans et où Beth la Philippine a vécu ces dernières années, dormant sur le canapé vert convertible, entre les chaises en plastique empilées, sous le ventilateur tournesol, face au vieux magnétoscope. Beth accourt aussitôt dans ses pantoufles roses. Je vais m’asseoir dans la cuisine, la porte se referme derrière elles.
Lorsque j’étais petit, Yolanda allait « faire la visite » seule, lentement, à l’aide de sa canne. Puis ses faibles jambes l’ont lâchée, et après qu’elle se fut cassée l’épaule en tombant, elle se résigna à accepter de se déplacer en fauteuil roulant si longtemps honni dans sa maison. Ensuite elle eut besoin de l’aide de Beth pour s’asseoir sur le fauteuil et aller à la salle de bains qui les engloutit toutes deux et d’où elles réapparaissent au bout d’un long moment. Yolanda retourne dans sa chambre, Beth me fait signe de la rejoindre. Mais au dernier moment, Yolanda réclame que j’attende un peu. J’imagine qu’elle est devant sa coiffeuse et regarde sans complaisance son visage qui se reflète trois fois, si ce n’est plus, dans le triptyque, ouvre la boîte en métal en forme de cœur que je lui ai rapportée de Paris, fouille parmi les bigoudis et en sort un peigne doré qu’elle passe dans ses cheveux. Elle dessine deux sourcils fins à l’aide d’un crayon marron, étale du rouge sur ses lèvres et un peu de rose sur les joues. Yolanda soupire.
Lorsqu’arriva le camion de déménagement, il n’y avait déjà plus personne dans la chambre à coucher. La veille, un menuisier était venu, appelé en urgence par Yolanda qui lui avait demandé d’apporter une scie. Le menuisier avait travaillé dur pour scier le lit en deux, séparant son côté du côté de celui de grand-père Georges, devenu plus tard le mien. Il avait installé une sorte de prothèse à la place des pieds coupés et s’en était allé.
Yolanda était restée allongée dans le lit coupé en deux toute la nuit sans fermer l’œil. Raphi était venu le lendemain matin, et l’avait fait monter dans sa voiture, avec le fauteuil roulant. Ils avaient pris le chemin de la maison de retraite d’Herzliya. Une nouvelle maison.
Yolanda ne remit plus les pieds à Tel-Aviv. Elle n’alla pas voir la mer et ses brise-lames, elle ne retourna pas s’asseoir au café Pinati, ne fit plus de festins avec ses sœurs au Burger Ranch de la place des Rois d’Israël, devenue entre-temps place Rabin, ne contempla plus le parking Dan et ne sut jamais qu’on l’avait démoli pour construire à sa place une tour laide dont le sommet tutoyait le ciel.
Beth emménagea avec elle dans la maison de retraite que Yolanda avait choisi après en avoir visité plusieurs. Elle avait décrété qu’elle se sentirait bien là, à Herzliya. Elle y avait sa propre chambre qui donnait sur le jardin, on y avait installé les meubles de son appartement, ses produits de beauté, ses petits trésors et son ruban adhésif qui permettait de lutter contre les courants d’air. Et puis un jour elle décida de quitter ce service pour rejoindre le service médicalisé, au quatrième étage, parce que telle était sa volonté.
Là, elle partagea sa chambre avec une femme qui hurlait toute la journée en persan. Son visage ne se tournait plus vers la fenêtre ni vers la télé, elle ne quittait pas des yeux la photo de mon oncle Raphi, son fils, mort d’une crise cardiaque quelques mois auparavant, à quarante-six ans. L’oncle fort que je chevauchais lorsque j’étais petit. L’oncle qui n’aimait que les femmes yéménites, qui fumait beaucoup, l’oncle à la voix grave pleine de charisme.
La dernière fois que nous avions parlé, c’était lui qui m’avait appelé, pour me demander si je connaissais des journalistes afin de révéler un scandale touchant les commerces de bouche. Il était tombé au mauvais moment, j’étais très déprimé, j’avais mal au ventre. Je lui avais dit que je ne connaissais personne. Ensuite, nous n’avions plus eu l’occasion de parler vraiment. Je l’avais vu une fois à l’hôpital Ichilov, après son premier infarctus, puis il y avait eu le second, en mars, et de celui-ci on avait informé Yolanda. Raphi était hospitalisé, dans le coma. Elle demanda à le voir. Elle commanda une ambulance privée à la maison de retraite, on attacha son brancard très serré, comme si on s’apprêtait à l’envoyer dans l’espace. Elle arriva enfin à l’hôpital de Tel HaShomer, où elle s’assit près de son fils.
Il était détendu comme il ne l’avait jamais été. Sa barbe avait déjà poussé. Il était relié à toutes sortes d’appareils, sa poitrine montait et descendait. L’équipe avait des égards inquiétants envers les membres de la famille, et fermait les yeux lorsque nous dépassions les heures de visite. Yolanda était restée un long moment près de lui, avait posé toutes sortes de questions sur les appareils et s’était assurée, avant de partir, qu’il n’avait pas froid.
Après l’enterrement de Raphi, je l’avais appelée du cimetière pour lui dire que c’était fini. Elle m’avait répondu : « Tu as bien fait de m’appeler, chéri. » J’étais ensuite allé avec Shauli lui rendre visite à la maison de retraite. Elle était assise sur le lit, les jambes étendues devant elle, l’une des deux un peu plus épaisse que l’autre. Il y avait quelque chose de touchant dans la façon dont elle étendait cette jambe partiellement infirme, une jambe que l’on pouvait sentir, comme une blessure brûlante, mais qui ne pouvait servir à marcher, une jambe qu’il fallait traîner d’un endroit à l’autre.
Shauli s’était penché sur elle, l’avait embrassée sur les deux joues et dit : « Mes condoléances. » J’avais aperçu la déchirure sur sa chemise en signe de deuil. Je ne lui avais pas demandé si c’était mon père qui avait déchiré le vêtement, ou un membre du personnel. Ils avaient marché sur des œufs pendant la semaine où Raphi avait été hospitalisé. Yolanda était allongée, les paupières mi-closes, assommée par les calmants. De temps à autre elle roulait des yeux en disant : « Comment croire à une chose pareille ? »
Yolanda ne dormit pas les nuits suivantes. Elle lutta avec succès contre les calmants et les somnifères. Un cauchemar la réveillait à intervalles réguliers : son fils était enterré dans le sable, profondément, et Yolanda étouffait, elle sentait sa poitrine broyée, elle ouvrait grand les yeux mais ne voyait que l’obscurité et les murs. Il n’y avait pas de lumière dehors, peut-être une faible lueur dans le couloir. Ce silence la rendait folle, elle aurait bondi si elle avait pu, elle aurait crié, et elle s’était mise à hurler réellement, mais personne n’était venu la faire taire.
Je sais tout cela car, depuis le jour où on a enterré Yolanda, il y a quatre mois de cela, je me réveille en sursaut au milieu de la nuit et je pense à elle là-bas, profondément enfoncée dans la terre, dans le sable, dans un linceul qu’elle n’aurait pas accepté de toucher du bout de sa canne, un linceul dégoûtant et absolument pas hygiénique. Et je me souviens de l’histoire de l’Indien qui s’était promené toute sa vie avec un linceul ceignant sa tête pour en faire don finalement à quelqu’un qui était mort avant lui.
3
– Bonjour, Beth ?
– Oui ?
– C’est Momo.
– Bonjour, Momo !
– Comment vas-tu, Beth ?
– Besseder, toda, bien, merci.
– Je ne savais pas si tu étais encore en Israël, mais j’espérais bien te joindre.
– Oui, je suis encore là. Depuis combien de temps on ne s’est pas parlé ? Depuis que savta, grand-mère, est morte… tu as voyagé, n’est-ce pas ?
– J’étais à Paris, oui, je viens de rentrer. Tu travailles maintenant à Ramat HaSharon ?
– Non, plus maintenant. La femme chez qui je travaillais est morte il y a une semaine. Je travaille à Tel-Aviv, mais c’est juste pour remplacer une fille partie voir sa famille aux Philippines. Elle rentre dans un mois, on verra à ce moment-là.
– Beth, je voulais te remercier pour tout ce que tu as fait pour Yolanda.
– Savta miskena, pauvre grand-mère, elle n’a pas eu de chance. D’abord Raphi qui est mort, et ensuite…
– Écoute, Beth, je voudrais te voir.
– Moi ?
– Oui. Je veux parler de Yolanda avec toi. Tu serais peut-être libre en fin de semaine ?
– Un instant, Momo, la femme m’appelle.
– Qui ?
– La femme chez qui je travaille.
– Alors c’est d’accord pour la fin de semaine ?
– Rak rega, un instant ! Je dois couper. On se parle demain, Momo.
– Alors, tu as fixé quelque chose avec Beth ? s’enquiert Shauli.
– Non, elle est occupée.
Il disparaît dans la pièce d’à côté. Au bout d’un moment les notes de son piano percent les murs, se glissent sous la porte et, à travers la serrure, comme de la fumée, les sons très doux d’un nocturne, avec des traces de rouille. Je sais que Shauli a trouvé ce matin de nouveaux clous, qu’il a planté entre les cordes en rentrant à la maison.