Zeina, bacha posh
222 pages
Français

Zeina, bacha posh

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Description

Née à Kaboul, Zeina n'a que trois ans à la mort de son père. Selon une coutume ancestrale, elle sera une bacha posh, une fille déguisée en garçon, seul moyen de survivre à la honte d'une famille de femmes dans un pays où elles ne peuvent se déplacer qu'accompagnées d'un homme.À la puberté, elle refuse de recouvrer son identité d'origine et s'enfuit. Réfugiée au sein d'une association militant pour le droit des Afghanes, elle va suivre cette ONG à Paris afin de sensibiliser les médias à cette cause. Elle survit misérablement dans la capitale jusqu'à ce que sa route croise celle d'Olivier. Fasciné par sa beauté qu'il devine sous son allure masculine, ce photographe parvient à l'imposer dans le milieu de la mode et en fait sa maîtresse. Égérie des plus grands couturiers, Zeina sillonne le monde tout en multipliant les conquêtes amoureuses. Cependant, en quittant son Afghanistan natal pour rejoindre le monde occidental, la femme moderne et affranchie dont elle est désormais le symbole a-t-elle gagné sa liberté ?Un roman bouleversant qui interroge de façon vertigineuse la quête identitaire et l'émancipation féminine contemporaine.À ce jour, Cécilia Dutter a publié cinq romans dont Lame de fond (Albin Michel, 2012, prix Charles Oulmont de la Fondation de France) et Savannah dream (Albin Michel, 2013) ainsi que de nombreux essais dont Etty Hillesum, une voix dans la nuit (Robert Laffont, 2010) et, récemment, Conseils de séduction à l'usage des hommes de mauvaise volonté aux éditions du Rocher.

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Informations

Publié par
Date de parution 20 août 2015
Nombre de lectures 1
EAN13 9782268081977
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Zeina, bacha posh
Direction éditoriale : Jean-Marc Bastière
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
© 2015, Groupe Artège Éditions du Rocher 28, rue Comte Félix Gastaldi - BP 521 - 98015 Monaco www.editionsdurocher.fr
ISBN : 978-2-26807-915-8 ISBN epub : 978-2-26808-197-7
Cécilia Dutter
Zeina, bacha posh roman
Du même auteur
Romans Une présence incertaine, Thélès, 2005. La Dame de ses pensées, Ramsay, 2008. Lame de fondndation de, Albin Michel, 2012 (prix Charles Oulmont de la Fo France). Savannah dream, Albin Michel, 2013.
Nouvelles Des échappées belles, sous le pseudonyme de Blanche Clervoy, Le Cercle, 2006, et Le Cercle Poche, 2007.
Essais Etty Hillesum, une voix dans la nuit, Robert Laffont, 2010. Et que le désir soit, coécrit avec Joël Schmidt, Desclée de Brouwer, 20 11. Un cœur universel. Regards croisés sur Etty Hillesu m, Salvator, 2013, collectif paru sous la direction de Cécilia Dutter. Conseils de séduction à l’usage des hommes de mauva ise volonté, Le Rocher, 2015.
Ouvrages collectifs Camille Laurens, Léo Scheer, 2011. Livres secrets, Le Castor Astral, 2014.
« S’il faut libérer les femmes d’un lourd passé de préjugés et réviser les lois, il faut aussi et surtout les affranchir d’elles-mêmes. » Louise Weiss
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«Mesdames et Messieurs, veuillez attacher vos ceintu res et remonter la tablette de votre siège, nous entamons notre descente sur Pa ris. » La même annonce suit en anglais. Seul le mot « Pari s » signifie quelque chose pour elle, le reste n’est que borborygmes. Elle l’a ttrape au vol, s’y agrippe comme à l’espoir que ces cinq lettres représentent depuis d es mois. Assise à ses côtés, Farah lui confie tout bas : – J’ai l’impression de rêver, Zeina… À l’instar de son amie, depuis ce matin, songe et r éalité fusionnent en un point d’intersection, l’instant, unique repère auquel fai re confiance quand tout est inconnu. Même ce prénom dont chacun l’affuble désormais lui paraît étranger. Ses proches ne l’utilisaient qu’en privé. Très rarement. C’étai t pourtant celui qu’avaient choisi ses parents à sa naissance. En pachtoune, Zeina signifi e « belle et parée ». L’aspiration a tourné court. Faisant fi de l’état civil, publiqu ement, on l’a toujours appelée Zoheir, prénom masculin. Le Boeing perd lentement de l’altitude. Ses oreille s se bouchent. Elle déglutit comme on le lui a recommandé et regarde par le hubl ot. À travers la couche nuageuse, une grande langue urbaine s’étend à l’inf ini. Il est 17 h 30. En cette fin novembre, la nuit est tombée. Sous ses pieds, le pa ysage est une énigme : serpentin de flammèches rougeoyantes incendiant l’a utoroute, éparpillement fluorescent dans les tours et barres d’immeubles. T out crépite, clignote, miroite. La civilisation du néon s’étale à perte de vue. « Nous traversons actuellement une zone de turbulen ces. » Zeina ne comprend pas le message. Soudain, la carlingue tremble de pa rt en part. Trou d’air, son ventre se retourne. Terrorisée, elle serre les accoudoirs, ferme les yeux, récite sa prière, sûre que l’avion va s’écraser. Ultime secousse suiv ie d’un freinage rugissant. Dans un réflexe de survie, elle plaque ses mains sur le dossier du siège avant pour éviter d’être projetée. L’appareil rugit. Elle bloque sa r espiration, résolue à l’accident. Mais contre toute attente, l’engin calme l’allure. Une m usique d’ambiance retentit dans l’habitacle tandis qu’il roule posément sur le tarm ac. Autour d’elle, les passagers semblent impassibles. Enfin, l’avion s’immobilise. Les ceintures claquent, les gens se lèvent. Encore sous le choc, Zeina demeure inerte. Marie s’approche du groupe d’Afghanes dont la jeune fille fait partie. – Bienvenue sur le sol français ! lance-t-elle, en pachtoune. Elle s’exprime indifféremment dans ce dialecte ou e n dari. Comme tous les humanitaires envoyés dans ce pays, elle a suivi une formation rudimentaire avant de partir. Mais rien ne vaut le terrain. C’est au contact de la population qu’elle a appris à parler couramment ces deux langues. À vingt-cinq ans, Marie dirige depuis peu le siège de l’association Solidarités à
Kaboul, dont l’ambitieuse mission est d’aider les A fghanes à s’émanciper. Scolarisation des fillettes, alphabétisation des fe mmes, assistance alimentaire, médicale, judiciaire… les programmes mis en œuvre s ont nombreux et variés. C’est elle qui est à l’initiative de ce voyage à Pa ris. Les cinq femmes choisies pour l’accompagner symbolisent à ses yeux le quotid ien difficile de celles qu’elle aide sur le terrain. Elle ambitionne de les faire t émoigner dans les médias afin de récolter des fonds pour l’organisation. Il lui a fa llu lutter avec leurs familles pour que celles-ci acceptent de les laisser partir. Elle n’a maté leur résistance qu’en promettant de verser une indemnité pour compenser l eur absence. Mina, Storeï, Farah et Moska ont accepté de quitter leur tchadri traditionnel pour revêtir des habits occidentaux. L’ONG a veillé à le ur fournir une tenue qui ne choque pas leur pudeur. Chacune porte un jean sombre, un p ull et un manteau long. Elles n’ont pas souhaité se départir du voile qui leur re couvre la chevelure et masque presque entièrement leur visage. Zeina, pour sa part, n’a jamais connu ni voile ni t chadri. Dès demain, lors de sa première allocution devant les journalistes, elle e xpliquera comment elle a pu s’affranchir de ces obligations vestimentaires dans un pays où aucune femme ne saurait l’envisager sans risquer sa vie. Elle est i ci pour raconter l’histoire singulière qui est la sienne. À dix-sept ans, elle craint de n e pas être à la hauteur de l’enjeu. Marie l’a maintes fois rassurée : « Ce qu’on t’a fa it subir est d’une violence extrême. Les gens seront touchés par ton intervention. Souvi ens-toi que nous l’avons longuement préparée ensemble. Tout se passera bien, ne t’en fais pas. » Après le débarquement des passagers et les formalit és douanières, il leur faut traverser une partie de l’aéroport Charles-de-Gaull e pour récupérer leurs bagages. Vertige de ce premier contact avec la civilisation occidentale. La modernité de l’architecture, le gigantisme des lieux, le luxe de s magasinsduty free débordant de produits inédits, la rutilance des bars où hommes e t femmes – aux tenues provocantes – se côtoient sans gêne ni interdits. Un minibus les attend à la sortie. Le chauffeur est un jeune homme d’une vingtaine d’années. Gênées, les quatre étrangères b aissent le regard en passant devant lui. Seule Zeina ose un salut de la main. Hello, boy !lui lance-t-il derrière son volant. Nullement étonnée, elle lui répond d’un sourire, pu is file rejoindre les autres à l’arrière du car. L’autoroute est bondée. Pare-choc contre pare-choc, les voitures roulent au pas. La jeune fille profite de la vue plongeante sur leu rs occupants. À l’intérieur d’une grosse cylindrée, un père de famille se trouve en c ompagnie d’un bébé sanglé dans un siège-auto. Tiens, se dit-elle, jamais un nourri sson ne serait laissé à la garde d’un homme chez nous. Juste derrière, une automobiliste tente en vain de doubler. Jamais une femme ne conduirait… Sur la file de gauc he, un couple discute. La dame arbore un rouge à lèvres indécent. Elle porte une j upe courte. La main du conducteur se pose sur sa cuisse dénudée. Zeina détourne aussi tôt les yeux. Malgré elle, ils ont saisi un geste hautement transgressif. C’est mal. E lle a peur d’être punie. Peut-être même battue pour avoir surpris deux personnes se li vrant à des attouchements prohibés. Elle a beau savoir qu’en Occident, les mœ urs sont effroyablement légères, que les représentants des deux sexes peuvent se par ler, s’approcher, s’embrasser en public, un trouble coupable l’envahit. Le car arrive enfin aux portes de la capitale. Le p etit groupe, agglutiné aux fenêtres, observe la ville-lumière qui se dévoile p eu à peu. Les cris de joie
s’amplifient au fur et à mesure de la progression d u bus : d’abord le dix-huitième arrondissement dont le Sacré-Cœur, au loin, resplen dit sur la butte Montmartre, puis la gare du Nord, l’Opéra, la Comédie française, la Pyramide du Louvre. On admire Notre-Dame après avoir enjambé la Seine. On s’extas ie devant le Panthéon et le jardin du Luxembourg en remontant le boulevard Sain t-Michel. En prise directe avec le flux des voitures, motos, vélos, passants, les c inq étrangères ressentent la pulsation parisienne. Les gens vaquent à leurs occu pations. La plupart des femmes marchent seules dans les rues. Visage découvert, ch eveux au vent, jambes gainées de bas noirs, juchées sur des talons, elles déambul ent le long des artères. La mémoire enregistre les plans-séquences s’offrant au x regards ébahis : couples bras-dessus, bras-dessous, adolescentes délurées riant, une canette de bière à la main, trentenaire pressée pédalant cuisses nues sur un Vé lib, SDF étendu sur une bouche d’aération, grappes humaines sortant du métro, file s d’attente devant les cinémas. L’esprit s’émancipe, brise ses fers, s’inventant un e existence affranchie où seul le désir ferait loi. – On y est, prévient Marie lorsque le car atteint le treizième arrondissement. Les locaux de Solidarités sont situés rue Vandrezan ne, à deux pas de la Place d’Italie dont le seul nom ravit les jeunes Afghanes . C’est là qu’elles seront hébergées durant les deux prochaines semaines qu’elles passer ont à rencontrer les représentants de la presse française.