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Zoé inachevée

De
185 pages
L'universitaire de la famille pontifie devant le miroir en répétant ses cours , la mère essuie ses lunettes dans son tablier , le père, un nostalgique du bon vieux temps, se trompe de pilules mais ne se laisse pas abattre par son régime, tandis que le Bébé s'organise, au ras du sol, un univers parallèle. Moqueuse, la chatte Zoé observe les mœurs de ses humains et donne libre cours à une imagination débridée tout en discutant avec les poules du voisin. Le facteur passe en mobylette. Le temps passe, lui aussi. Ne serait-il pas le principal personnage de cette histoire qui ne manque ni de queue ni de tête ? Un récit décapant, qui pose de drôles de questions.
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2 Titre
Zoé inachevée

3

Titre
Chantal Gevrey
Zoé inachevée

Roman
Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8984-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748189841 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8985-X (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748189858 (livre numérique)

6





. .

8



« Nous savons parfois les choses avant qu’elles ne se
produisent, même si nous ne savons pas que nous
savons. »
Paul Auster

« Qu’est-ce que la vérité ? »
Ponce Pilate
9






Aux amoureux des chats, de la liberté et des
élégances iconoclastes.





Cette histoire comporte des scènes violentes.
Elle n’est donc pas recommandée à un jeune
public. L’auteur vous prie de l’en excuser, mais
n’y peut rien : les chats les plus domestiqués
conservent une attirance atavique pour le sang
et la cruauté. Le récit qui va suivre étant
largement consacré à la biographie d’une chatte,
on ne pouvait escamoter cette importante
facette de la réalité féline.
11
1.
Il y aurait une chatte grise (ch.gr.affect.,
d’après la petite annonce) aux yeux très grands,
véritables miroirs d’innocence, encadrés de
noir. Elle aurait un fils naturel qu’elle cacherait
chez la voisine dans un hangar à foin et, pour
aller le voir, elle traverserait tous les jours un
rempart de framboisiers pleins d’épines. Il y
aurait aussi des souvenirs de jeunesse et toutes
sortes de considérations accessoires, à titre
documentaire ou purement décoratif.
Quand je serai en retraite, j’écrirai l’histoire de la
famille. Il n’y aura ni action ni intrigue. On y
trouvera des anecdotes décousues, invraisemblables
(rien de plus normal, puisque pour la plupart elles
seront vraies), des états d’âme, des rêveries, des faits
véridiques et d’autres imaginés pour agrémenter le
récit. Bref, la vie, plus une bonne dose de
fabulation. Et une chatte grise, évidemment. Autant
vous le dire tout de suite, le véritable personnage, ce
sera le temps. Mais vous n’y trouverez pas la bête
chronologie qui persiste à nous faire croire qu’il y a
d’abord avant, et puis pendant, et puis après,
comme si le passé était le domaine du fini. Bien que
13 Zoé inachevée
la famille comporte un fils archéologue et historien,
je suis allergique à ce mode linéaire. N’oubliez pas
que le temps est aussi une pâte à modeler. Si on le
regarde à l’envers, si on le lit en commençant par le
milieu, si on l’interprète à travers les yeux d’une
chatte, si on l’enlumine ou le triture un peu pour lui
faire donner tout son jus, si on plane au-dessus
plutôt que de le subir ou de l’habiter, le panorama
bascule, le passé se met à sculpter le présent et à
jouer avec l’avenir. Si je voulais risquer un
calembour, je dirais que le temps est toujours
présent. C’est lui, au fond, qui fait que les gens et les
choses sont ce qu’ils sont, à tout moment, lui qui
éclaire, qui tire les ficelles. Peut-être l’unique acteur.
Zoé (c’est la chatte grise) serait la seule à
avoir conscience de cette qualité du temps. À
travers les conversations des humains et ses
propres expériences, elle en éprouverait
l’élasticité. Elle en jouerait parfois comme avec
une souris, puis remodèlerait les morceaux
épars en une nouvelle boule prête à prendre les
formes que sa fantaisie voudrait bien lui
donner. C’est ainsi que la chatte ferait du temps,
à l’insu de la famille, tour à tour un gibier, un
instrument de musique – dont elle jouerait en
virtuose –, sa propre substance, ou une piste de
décollage mentale. Et de tous, c’est elle qui
détiendrait la plus grande maîtrise sur la réalité.
14
2.
Un jour, un type est entré, la mine arrogante,
les cheveux en bataille. Il est entré, et le prof
(l’historien de la famille) l’a escorté du regard en
pinçant les lèvres sur un silence lourd de
réprobation. Ce type interrompait une
révélation capitale. Malgré ses airs provocateurs,
il a rougi de confusion.
Dans l’amphi, la plupart des autres
spécimens appartenaient à la catégorie des
fourmis de bibliothèque, petits grains noirs des
conférences, fouisseurs et compilateurs, friands
de tout ce qui sent la poussière des archives et
les bottes d’un maître bien en chaire. Mais
l’individu qui venait d’entrer éveilla ma
sympathie. Le récit que l’historien fit de la
scène, autour de la table du dîner, est peut-être
à l’origine du penchant de Zoé pour la
fabulation, tout comme la scène réelle qui se
déroula dans l’amphi, car j’y étais, explique
peut-être mon attitude face au temps. D’après
ce fils érudit, il n’y avait qu’une vérité. Les
choses avaient commencé en… le… à telle
heure. Parmi toutes les interprétations du
15 Zoé inachevée
phénomène, il y avait celles d’un tas d’amateurs
insignifiants et la bonne, celle qu’il exposait en
ce moment même, la seule qui tînt la route. Les
compilateurs, éperdus d’admiration, notaient
avec un zèle empreint de ravissement les doctes
propos. Zoé et moi partions en balade dans nos
têtes respectives.
Zoé me ressemble tant que ses pensées n’ont
pas de secret pour moi. Ne vous étonnez donc
pas si je les lis pour vous sur sa physionomie,
dans ses yeux, dans ses mouvements d’oreilles
et ses attitudes. Je parle et comprends le chat
tout à fait couramment depuis plusieurs années.

16
3.
Il y aurait aussi une drôle de voiture, qui
s’appellerait Victoria, à cause de son air. Un air
de voiture, cela existe bel et bien. Prenez un
tacot des années trente, et dites-moi s’il ne
porte pas un costume noir et un chapeau
melon. La digne Victoria, rebondie,
majestueuse, ne pourrait s’accommoder d’aucun
autre nom.
La chatte grise irait souvent dans Victoria.
Elle monterait sur la banquette avant et
conduirait. Ou imaginerait qu’elle conduit : c’est
du pareil au même. Elle s’enfuirait en
emmenant son fils, à cause de sa mère (à elle),
qui l’aurait découvert et aurait violemment
reproché à Zoé son inconduite. Alors, pour
équilibrer, elle conduirait. Dans mon roman, je
raconterai cela avec tous les détails souhaitables.
Vous vous en moquez peut-être, de la chatte
grise et de Victoria. Vous préféreriez un vrai
roman avec les décors, les personnages, un
début et une fin et l’action qui se déroule entre
les deux. Auriez-vous déjà oublié que je veux
faire un sort à la chronologie ? Et puis la vie,
pas la vie en général mais la vôtre qui ne
17 Zoé inachevée
ressemble pas tout à fait à la mienne, se
compose essentiellement de voitures et de
chats, de couleurs, de feuillages, de bouts de
macadam, de gouttes de pluie, de costumes à
carreaux, de tantes et de cousins, de goûts et
d’odeurs, d’impressions fugitives. Les
personnages, on les voit à peine lorsqu’il y en a
et, pour l’action, allez savoir. Le quotidien ne
prend tout son sens que vu dans le rétroviseur,
non ? Ce que je veux écrire, c’est une histoire
qui ressemble à la vie. Jadis, j’avais de moi-
même l’image de quelqu’un qui finissait les
choses que j’avais commencées, exactement
comme si la vie ne flanquait pas tout par terre à
mesure, ne jouait pas à nous faire oublier et
perdre le fil. Un moi linéaire, un vous linéaire,
quelle blague ! Quant à la fin, c’est sans
importance. Cela peut finir en queue de
poisson, en queue de chat, ou à la rigueur ne
pas finir du tout. Le passé est ce qu’on le fait. Si
on veut, on peut en changer tous les jours.
Le type entré en retard dans l’amphi pourrait
aussi bien ressembler à Gérard Philipe dans Le
Rouge et le Noir ou à Marlon Brando lorsqu’il
était encore beau comme un dieu. Toute
l’assistance, maître compris, retiendrait son
souffle, subjuguée par l’aura de l’arrivant. Ce
serait également vrai. Il y en a sans doute qui
l’ont vu de cette façon. Ou, à l’inverse, comme
un détraqué, un objet de pitié.
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