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1946 : Déclenchement de la guerre d'Indochine

De
276 pages
" Le crépuscule tomba. Sur toute la ville régnait un silence anormal. Il faisait un froid sec. Les maisons semblaient se recroqueviller en se chauffant sous la lumière jaunâtre des lampes électriques. La ville paraissait se coucher tôt par crainte du froid. Mais des lames de fond déferlaient dans son intérieur... " Tel était, selon le général Giap, le climat qui pesait sur Hanoï au moment précis où éclata la première guerre d'Indochine. Toutefois, ni Giap ni les autres témoins ne se sont montrés bavards sur ce qui s'est réellement passé ce soir-là. Les adversaires n'auraient-ils pas quelque chose à cacher ? Stein Tonnesson essaie ici de lever le voile. A l'aide de documents inédits des archives françaises, britanniques et américaines, il se livre à une analyse minutieuse des calculs, des luttes de clans et de personnes, des processus d'information et de décision qui se sont exprimés, qui se sont noués et dénoués durant les quatre mois précédant la bataille de Hanoï, et qui, en définitive, provoquèrent la guerre. Analyse minutieuse et inquiétante : les responsables politiques sont-ils réellement " responsables " à partir du moment où ils sont mis devant les faits accomplis ? Et, plus généralement, en certaines circonstances, les hommes disposent-ils réellement de la maîtrise des événements ?
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1946

:

DÉCLENCHEMENT
DE LA GUERRE D'INDOCHINE

COLLECTION

RECHERCHES ASIATIQUES
STEIN T~NNESSON

1946 : DÉCLENCHEMENT DE LA GUERRE D'INDOCHINE
Les vêpres tonkinoises du 19 décembre
Traduit par Bruno Metz

Publié avec le concours du Conseil Norvégien de Recherches Scientifiques
(Norges Almenvitenskapelige Forskningsrad

-

NA VF)

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

RECHERCHES

ASIATIQUES

Collection dirigée par Alain Forest Déjà parus dans la même collection: Solange THIERRY, Le Cambodge des Contes, 1986. Jacques POUCHEPADASS, Planteurs et paysans dans l'Inde coloniale, 1986. Yoshiharu TSUBOÏ, L'empire vietnamien face à la Chine et à la France, 1847-1885, 1987.

@ L'Harmattan 1987 ISBN: 2-85802-956-3

« Le crépuscule tomba. Sur toute la ville régnait un silence anormal. Il faisait un froid sec. Les maisons semblaient se recroqueviller en se chauffant sous la lumière

jaunâtre des lampes électriques. La ville paraissait se coucher tôt par crainte du froid. Mais des lames de fond déferlaient dans son intérieur. Les combattants étaient prêts sur les barricades. On apprit qu'il n'y avait plus l'ombre d'un soldat français dans les restaurants, buvettes et dans les rues, que des blindés ennemis bloquaient certaines voies... » Général Vo Nguyen Giap, Des journées inoubliables, p.428. « L'électricité s'éteint subitement, les excitatrices de la Centrale électrique ayant été sabotées par des éléments Viêt-minh du personnel. Quelques minutes plus tard au signal du canon tiré de l'ex-caserne de la Garde indigène l'attaque générale se produit, dans les ténèbres les plus profondes. Des hordes se ruent à l'assaut des maisons françaises et de nos cantonnements avec des hurlements sauvages selon la méthode japonaise. » Commissaire de la République Jean Sainteny, Exposé chronologique des événements ayant amené l'éclatement du conflit franco-vietnamien, p. 12

ABRÉVIATIONS
1 MiF AE AGINDO Ambafrance AN AOM AP BCR BFDOC BR C CAB Comafeco Comafpol COMAR Cominf Cominindo Comrep Cororient CP Dai Viêt DB DEC Defnat DOD DOER DIC Dircab Dirinfor Fonds microfilms (AOM) Affaires économiques Agence de l'Indochine Ambassade de France Archives Nationales (Paris) Centre des Archives d'Outre-Mer (Aix -en- Provence) Affaires politiques Bureau central de Renseignements d'Indochine Bureau fédéral de Documentation (Saïgon), cf. DOD Bulletin de Renseignements Carton Cabinet Commissaire fédéral aux Affaires économiques Commissaire fédéral aux Affaires politiques Commandement de la Marine Commissaire de l'Information Comité interministériel de l'Indochine Commissaire de la République (Saïgon, Hué, Hanoï, Phnom-Penh, Vientiane) Corps expéditionnaire d'Extrême-Orient Conseiller politique (= Comafpol) Dai Viêt Quoc Dan Dang (parti nationaliste vietnamien, pro-japonais) Division blindée Cf. SDECE Défense nationale Direction générale de Documentation (l'ancien BFDOC) Direction générale des Études et des Recherches (le prédécesseur de la SDECE) Division d'infanterie coloniale Directeur de Cabinet Direction fédérale de l'Information et du Tourisme

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Dirsufe DMH EA EMGDN EM(P) FO FOM Fransul FRUS
Génésuper Haussaire HC Lien Viêt MAE MRE MRP NA NF NADF OSS PCE PCF PCI Prési Paris PRO RDV RIC sid. SDECE SEAC S.Eco. Secstate SEH

Direction de la Sûreté fédérale (Saïgon) Viêt Nam Cach Menh Dong Minh Hoi (parti nationaliste vietnamien, prochinois) États Associés (fonds dans les archives du MRE) État-major général de la Défense nationale (Paris) État-major (Particulier) Foreign Office (Londres) Ministère de la France d'Outre-mer Consul de France Foreign Relations of the United States (série de publications du Government Printing Office, Washington) Le général commandant. supérieur des troupes françaises en Extrême-Orient Haut -Commissaire Haut-Commissariat Hoi Lien Hiep Quoc Dan Viêt Nam (front dominé par le Viêt-minh) Ministère des Affaires étrangères Ministère des Relations extérieures Mouvement des Républicains populaires National Archives (Washington) Indochine Nouveau Fonds (AOM) National Archives and Records Service, Record Group 59, Decimal Files Office of Strategie Services (le prédécesseur de la CIA) Service de Protection du Corps expéditionnaire Parti communiste français Parti communiste indochinois Présidence du Conseil (Hôtel Matignon) Public Record Office (Londres) République démocratique du Viêt-nam Régiment d'infanterie coloniale Sous-dossier Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage South-East Asian Command (à Ceylan sous le général Mountbatten) Fonds Service Economique (AOM) Secretary of State (le ministre des Affaires étrangères des Etats-Unis) Service d'Études historiques 7

SEHAN SESAG SFIO SHAT SHM Tél. TFEO TFIN TFIS Tong Bô Tu Ve UDOFI Viêt-minh VM VN VNQDD Z

Service d'Études historiques, Hanoï Service d'Études historiques, Saïgon Section française de l'Internationale ouvrière Service historique de l'Armée de Terre (Paris) Service historique de la Marine (Paris) Fonds de télégrammes des AOM Troupes françaises en Extrême-Orient Troupes françaises en Indochine du Nord Troupes françaises en Indochine du Sud le Comité Directeur du Viêt-minh, élu par le Comité central Milice populaire - Thanh Nien Tu Ve Thanh Ha Noi (Jeunesse pour la protection de la ville de Hanoï) Union pour la Défense de l'Œuvre française en Indochine Viêt-nam Doc Lap Dong Minh (Ligue pour l'indépendance du Viêt-nam) Viêt-minh Viêt-nam Viêt-nam Quoc Dan Dang (parti nationaliste vietnamien, prochinois) Heure universelle (GMT)

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1 L'ENJEU

Tard dans la soirée du 14 septembre 1946, deux hommes se rencontrent à Paris et signent un accord dit de modus vivendi. Le plus âgé, le socialiste Marius Moutet, est ministre de la France d'Outre-mer. L'autre, un communiste qui depuis quatre ans s'appelle Hô Chi Minh, est président de la jeune République démocratique du Viêtnam. Il a fait, trois jours plus tôt, une déclaration qui deviendra fameuse: il craint, dit-il, que le tigre vietnamien ne soit contraint de lutter contre l'éléphant français. Si le tigre reste immobile, l'éléphant l'anéantira avec ses grandes défenses. Mais le tigre va sans trêve se déplacer. Il se tapira dans la jungle pendant la journée pour apparaître la nuit, se jeter sur le dos de l'éléphant, arracher des lambeaux de sa peau et retourner aussitôt dans l'ombre de la jungle. Aussi l'éléphant mourra-t-il lentement d'hémorragie (1). De cette déclaration, et d'autres que le président du ViêtNam fait à la même époque, on peut déduire que la guerre lui semble alors probable, mais pas inévitable s'il est possible de s'entendre avec la gauche française. En fait, le modus vivendi que Hô Chi Minh et Marius Moutet signent au nom des Etats français et vietnamien ne durera que trois mois. Dès le 19 décembre 1946, la guerre entre l'éléphant et le tigre commence: une attaque suicide est menée par des groupes Tu Ve contre les Français, à Hanoï. Plusieurs dizaines de civils français sont tués à leur domicile, et cer(1) David SCHOENBRUN, s France Goes, Londres, 1957, pp. 233 et A sq. (Il est possible que l'auteur ait poli des déclarations de Hô Chi Minh avant la publication de son livre en 1957). 9

tains sont cruellement mutilés. Cette tuerie passera à la postérité sous le nom de « vêpres tonkinoises » ou « ... hanoÏennes». Huit ans de guerre suivront. L'étude des relations franco-vietnamiennes pendant les trois mois de modus vivendi forme le sujet de ce livre. Mais ces relations ne peuvent être comprises que si l'on se souvient des événements principaux qui se sont produits en Indochine de mars 1945 à septembre 1946 : - le coup de force japonais du 9 mars 1945 contre l'administration et l'armée coloniales de la France met un terme à plùs de soixante ans de contrôle français sur l'Indochine; - la déclaration du général de Gaulle, du 24 mars 1945, constituera la base de la politique française jusqu'à février 1947 ; - la décision des Alliés, à la conférence de Potsdam fin juillet 1945, de diviser l'Indochine en deux zones d'occupation, chinoise au nord du 16ème parallèle et britannique au sud de cette ligne, rend difficile la reconquête du Tonkin par les Français; - la révolution vietnamienne d'août 1945 établit une république dirigée par des communistes, sur un territoire que la France est fermement décidée à reconquérir; - l'accord que la France se sent obligée de signer avec Hô Chi Minh le 6 mars 1946, un mois à peine après la démission du général de Gaulle de la présidence du Conseil, s'oppose à la réalisation du programme qu'il a défini l'année précédente. Des forces japonaises s'installent en Indochine dès 1940, mais le Haut-Commissaire de Vichy, l'amiral Decoux, parvient à garder le contrôle des affaires intérieures de la colonie jusqu'à mars 1945. Le coup d'Etat japonais du 9 mars 1945 est motivé par la crainte de voir l'armée française soutenir une invasion alliée. Les troupes coloniales françaises sont prises par surprise et n'opposent qu'une faible résistance. Une partie de l'armée s'échappe lors de la première attaque japonaise mais doit s'enfuir en Chine après de durs combats. La majorité des officiers français est internée. Le coup japonais aura des conséquences importantes mais contradictoires sur l'histoire de l'Indochine. Il met fin au régime français et permet aux nationalis10

tes des pays d'Indochine de s'organiser et de revendiquer leur indépendance. Les Japonais, en recul sur tous les fronts, ne s'efforcent pas de contrôler les Indochinois de manière aussi stricte que les Français. Les nouveaux maîtres permettent à l'empereur Bao Daï de proclamer l'indépendance du Viêt-nam et d'établir un gouvernement. Ils tolèrent aussi une floraison d'associations politiques ou autres. Alors que le Tonkin souffre d'une terrible famine, les associations nationalistes croissent dans les villes comme le «bambou pendant les pluies de printemps », pour reprendre l'expression d'un historien qui distingue deux étapes dans la révolution vietnamienne: le «stade bourgeois », sous protection japonaise, à partir du 9 mars, et le « stade communiste », qui commence avec un congrès convoqué à Tan Trao le 13 août 1945 (2). Les Français ne regagneront jamais, sur le terrain, la position dont ils jouissaient avant le 9 mars 1945. Le coup d'Etat du 9 mars contribue cependant à renforcer la position française sur le plan international. Tant que les autorités françaises en Indochine coopèrent avec les Japonais, le président Franklin D. Roosevelt peut se permettre d'afficher son anticolonialisme et de demander le remplacement de ces autorités par un trusteeship international. Mais dès que les Alliés admettront que les fonctionnaires et officiers du «régime collaborateur» sont devenus d'honorables prisonniers de guerre et que les troupes coloniales françaises se battent contre les Japonais au nord de l'Indochine, Charles de Gaulle ne tarde pas à entamer des démarches diplomatiques pour obtenir des Américains la reconnaissance de la souveraineté française sur l'Indochine. Roosevelt essaye d'abord de temporiser mais, le 3 avril, son secrétaire d'Etat promet à un interlocuteur français de respecter la souveraineté française. Quand Roosevelt meurt, dix jours plus tard, et est remplacé par Harry S. Truman, le projet de trusteeship est aussitôt abandonné. La France voit donc sa souveraineté en Indochine reconnue au plaIl'4iplomatique alors même qu'elle la perd sur le terrain (3).
(2) Coup pore, (3) Ralph B. SMITH, « The Japanese Period in Indochina and the of 9 March 1945 », Journal of Southeast Asian Studies, Singavol. 9, 1978, n° 2, p. 301. La révision de la politique anti-française et anti-colonialiste de 11

Le 24 mars 1945, de Gaulle trace les grandes lignes qui seront, après-guerre, celles de la politique française en Indochine. Il affirme la volonté de la France de rétablir son contrôle sur ce territoire et prévoit l'instauration d'une fédération de cinq pays: les « cinq pays qui composent la Fédération indochinoise et qui se distinguent entre eux par la civilisation, la race et les traditions, garderont leur caractère propre à l'intérieur de la Fédération ». Le HautCommissaire français sera, «dans l'intérêt de chacun, l'arbitre de tous ». Manifestement le gouvernement français n'a alors aucunement l'intention de tenir compte des revendications vietnamiennes concernant l'unification des trois ky ou bô, c'est-à-dire des trois entités administratives et politiques que les Français avaient créées au Viêtnam pendant la colonisation (Nam Ky/Rô

= Cochinchine,

Trung Ky/Rô = Annam, Roc Ky/Rô = Tonkin). Toutefois, en 1945, le général de Gaulle n'est pas en mesure de peser sur la situation sur place et, début août 1945, juste avant leur capitulation, les Japonais permettent à l'Empereur d'Annam de réaliser la fusion de ces trois entités. Au sein de son projet de trusteeship, le président Roosevelt désirait réserver un rôle prépondérant à la Chine de Chiang Kai-shek. Et l'Indochine fut rangée dans le « théâtre d'opérations» du généralissime pendant la guerre contre le Japon, car Roosevelt attendait des Chinois un effort militaire réel contre le Japon. Mais, en 1945, malgré une aide américaine massive, la Chine n'est pas devenue la grande puissance que Roosevelt espérait, ce qui renforce la position des Britanniques, qui veulent inclure l'Indochine dans le « théâtre d'opérations» de l'amiral Mountbatten. En juillet, à la conférence de Potsdam, il faut trancher. Les Américains cèdent aux demandes britanniques, mais à moitié seulement. Pour ne pas trop offenser Chiang KaiRoosevelt fut discutée énergiquement par les historiens anglo-saxons à la fin de la deuxième guerre d'Indochine. On a beaucoup discuté si, quand et pourquoi cette politique a été abandonnée dans la période 1944-1946, et surtout si cette révision a été le résultat de la mort de Roosevelt ou non, mais personne ne tint suffisamment compte de l'importance du coup japonais du 9 mars dans le changement de la politique américaine. Voir les articles de Gary R. Hess, Joseph Siracusa, Walter LaFeber, Christopher Thorne, John B. Sbrega, Ronald H. Spector, D. Cameron Watt, Russell H. Fifield et George C. Herring, cités dans la bibliographie.

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shek et ses conseillers américains, les Combined Chiefs of Staff se mettent d'accord sur une division « temporaire» de l'Indochine en deux zones d'opérations, une zone britannique au sud du 16e parallèle et une zone chinoise au nord. Les Anglo-Saxons conviennent aussi qu'ils peuvent, au besoin, étendre la zone britannique à toute l'Indochine. L'explosion des bombes atomiques et l'entrée en guerre de l'Union Soviétique, suivies de la capitulation de l'Empereur du Japon, rendent inutile une guerre sur le territoire indochinois. Les Britanniques entendent aussitôt intégrer le Nord de l'Indochine dans leur zone puisque la division de l'Indochine n'est, en effet, plus nécessaire quand le seul but de l'occupation est de recevoir la reddition des Japonais. Mais, ne voulant pas froisser Chiang Kai-shek, Truman refuse (4). La division de l'Indochine en deux zones sera lourde de conséquences. Avant l'arrivée des forces alliées, le Viêtminh prend le pouvoir à Hanoï en août et proclame, le 2 septembre 1945, la République démocratique du Viêtnam (RDV). La Révolution d'août a été soigneusement préparée dans les provinces du nord et de l'ouest du Tonkin où le Viêt-minh, Front fondé en 1941 par les dirigeants du Parti communiste indochinois (PCI), a constitué une « zone libérée ». Le Viêt-minh marque aussi depuis quelques mois la vie politique dans les villes du Tonkin. Le prestige et la légitimité du Viêt-minh ont été considérablement renforcés par les services secrets américains en Chine. En échange de renseignements sur les Japonais, les Américains lui ont fourni des armes et ont même envoyé une délégation auprès de Hô Chi Minh (5). Pendant la Révolution d'août, des Comités de libération s'établissent dans toutes les villes, y compris Hué et Saïgon, et en province. Ces Comités sont dominés par le Viêt-minh, qui doit toutefois s'allier, dans le Sud, aux forces des sectes religieuses et aux trotskystes. Dans les provinces du Sud (le Nam Bô ou Cochinchine) en effet, les sectes religieuses Cao Dai et Hoa Hao sont plus puissantes que les communistes.
(4) Foreign Relations of the United States (FRUS),Diplomatic Papers 1945 The Conference at Berlin (the Potsdam Conference), vol. II, Washington, U.S. Government Printing Office, 1960, p. 1465. (5) Cf. Archimedes L. PAIT!, Why Vietnam? Prelude to America's Albatross, Berkeley/Los Angeles/Londres, University of California Press, 1980. 13

Peu de temps après, les premières troupes britanniques arrivent à Saïgon, et des troupes chinoises envahissent le Nord. La décision de Potsdam facilite une reconquête rapide du Sud par les Français. Les Britanniques aident en effet les troupes du général Leclerc, nommé chef du Corps expéditionnaire en Extrême-Orient par le général de Gaulle. Dès le 23 septembre, le Comité de libération de Saïgon est chassé de ses bureaux pour que les Français puissent reprendre la ville en main. En trois ou quatre mois, les forces françaises et britanniques, appuyées par des troupes japonaises, prennent le contrôle de toutes les provinces du Sud et obligent les forces du Viêt-minh et des sectes religieuses à passer à une stratégie de guérilla. Les Français établissent une nouvelle administration coloniale à Saïgon, dirigée par un Haut-Commissaire, l'amiral Georges Thierry d'Argenlieu. Il en va tout autrement dans le Nord où la présence d'une énorme armée chinoise, qui tolère l'existence du gouvernement Hô Chi Minh, retarde le retour des Français et les oblige même à traiter avec le président vietnamien. En février 1946, les Français envisagent de jouer sur trois tableaux pour se réinstaller au Tonkin: ils préparent une reconquête brusquée, négocient avec le gouvernement chinois et tiennent des pourparlers avec Hô Chi Minh. Le commandement projette une opération téméraire: il veut débarquer des troupes à Haïphong et prendre Hanoï à l'aide des anciennes troupes coloniales toujours internées dans la citadelle au centre de la ville, qui seraient rapidement réarmées avec du matériel discrètement débarqué à l'aéroport de Gia Lam. Mais la réussite du projet dépend de la complaisance des autorités chinoises que les Français s'efforcent de se concilier. Le 28 février, la Chine s'engage à retirer ses troupes de l'Indochine. Le commandement français met alors en œuvre l'opération projetée. Mais les Chinois refusent de céder à une telle précipitation et de consentir le minimum nécessaire pour faciliter la reconquête française. Ils demandent aux Français de signer un accord avec le gouvernement vietnamien. Les Français redoutent une confrontation simultanée avec les Vietnamiens et les Chinois, qui risquerait d'entraîner une intervention américaine. Le général Leclerc, qui dirige les opérations, veut tout faire pour éviter de telles complications. Sans l'autorisation préalable du Haut14

Commissaire, il donne l'ordre au commissaire de la République à Hanoï, Jean Sainteny, de signer aussitôt un accord avec le gouvernement vietnamien, « fût-ce au prix d'initiatives qui pourraient être désavouées» (6). Le 6 mars, quelques heures après que les premiers vaisseaux français sont arrivés dans le port de Haïphong où ils sont accueillis par un feu nourri de la garnison chinoise, Jean Sainteny signe avec Hô Chi Minh et Vu Hong Khanh, respectivement président et vice-président de la RDV, un accord spectaculaire au nom de la France et du Viêt-Nam. La présence chinoise a obligé le Viêt-minh à coopérer avec les partis nationalistes pro-chinois, dont Vu Hong Khanh est la figure de proue. Par l'accord du 6 mars, le gouvernement vietnamien accepte la présence de 15 000 soldats français dans le Nord. En contrepartie, la France reconnaît le Viêt-nam comme un « Etat libre» et s'engage à entériner la décision du peuple, consulté par référendum, sur l'unification des trois ky. L'unification qui avait déjà été proclamée par l'empereur Bao Daï deux semaines avant son abdication, le 25 août 1945, n'avait jamais été acceptée par les Français qui considéraient la Cochinchine comme terre française: la concession de Sainteny est donc remarquable (7). L'accord du 6 mars permet la réoccupation pacifique des grandes villes de l'Indochine du Nord par les Français, mais la détente est fragile. A aucun moment, le HautCommissaire ou le gouvernement français n'envisagent de partager réellement le pouvoir en Cochinchine avec le Viêtminh. Le commandement français refuse de négocier tout accord de cessez-le-feu proposé par les représentants vietnamiens au Nam Bô, et le Haut-Commissaire se dérobe quand il s'agit de fixer une date pour le référendum. A la fin du mois de mars, les forces révolutionnaires dans le Sud, qui se sont regroupées sous un commandement plus efficace, reprennent leurs attaques contre les troupes françaises affaiblies par l'envoi de leurs meilleures unités dans

(6) Lecomte à Sainteny, 5.3.46, annexe 11 dans Georges Thierry d'ARGENLIEU, Chronique d'Indochine 1945-1947, Paris, Albin Michel, 1985, p. 439. (7) D'Argenlieu admettra que la France n'a signé que sur l'insistance des Chinois. Rapport d'Allen dans Lord Killeam à Fa, n° 208, 27.1.47, PRO/Fa 371/63452/FI124/5/86.

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le Nord. La guérilla entreprend aussi, dans les villages, une persécution systématique des notables pro-français (8). Le gouvernement de Hanoï soutient la lutte des combattants du Sud tout en défendant sa position dans le Nord. Il n'y est, en effet, que l'un de trois éléments du pouvoir, les deux autres étant les commandements français et chinois. Cette structure triangulaire a l'avantage d'empêcher les incidents entre les armées vietnamienne, chinoise et française de dégénérer, chacun des trois commandements craignant d'avoir à lutter contre les deux autres réunis (9). Au cours de l'été, l'armée chinoise se retire de l'Indochine pour prendre part à la guerre contre les communistes de Mao. La majorité des troupes a plié bagage fin juin, mais les derniers éléments ne quittent Haïphong que le 18 septembre. De longues et vaines négociations franco-vietnamiennes se déroulent ailleurs pendant cette période de soupçonneuse stabilité tripartite. La première conférence francovietnamienne se tient à Dalat du 17 avril au Il mai, la deuxième, plus spectaculaire, en France (à Fontainebleau) du 6 juillet au 10 septembre 1946. Hô Chi Minh, qui se rend en France sur l'invitation du gouvernement, et Pham Van Dong, le chef de la délégation vietnamienne à Fontainebleau, s'y montrent intraitables sur deux revendications principales, un Etat « indé(8) Documents sur l'opération « Bentre » (la réoccupation du Tonkin), SHAT WH 162. D'Argenlieu, Chronique..., op. cit., pp. 161-193. Philippe DEVILLERS,Histoire du Viet-Nam de 1940 à 1952, Paris, le Seuil, 1952, pp. 251 et sq. (9) Dans un mémoire au président du Conseil bien avant le 6 mars, le général Valluy souligne qu'il ne faut pas que la réoccupation du Tonkin « apparaisse sous la forme d'une action militaire pure, car - elle se heurterait à la fois aux Chinois et aux Annamites ... », Mémoire de Valluy à Bidault, 3.2.46, AN F60 C3035. Un document viêt-minh, capté par la Sûreté, montre le même souci. Ce document avance, comme argument à une paix avec les Français que cela permettra d'obtenir « un temps de répit ». Déclarer la guerre tout de suite, « serait nous enfermer dans un isolement qui nous obligerait à lutter contre plusieurs adversaires à la fois, ce qui nous mènerait à la défaite. » Traduction de la Sûreté française d'un document daté du 3 mars 1946, trouvé, en 1947, dans le palais du Bac-Bô, BR n° 675/PS, LF.26.3 de la Sûreté fédérale du Tonkin, AOM CP-sup. 17 sid. 14 « Préméditation... ». Cf. George McT. Kahin, Intervention, How America Became Involved in Vietnam, New York, Alfred A. Knopf, 1986, p.20.

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pendant », pas seulement « libre », et l'unité nationale des trois ky. Sur ces deux points, la délégation française se refuse à toute concession. En fait, avant même que s'ouvre la conférence, les autorités françaises à Saïgon installent en Cochinchine, avec l'approbation de Paris, un gouvernement séparatiste composé de colons et d'éléments profrançais de la bourgeoisie locale, dirigé par le Dr Thinh. Dans le Nord, le départ des Chinois permet à V0 Nguyen Giap, l'homme fort du gouvernement vietnamien en l'absence de Hô Chi Minh, d'expulser les nationalistes prochinois du gouvernement et de réprimer leurs activités. Le Viêt-minh devient tout-puissant sur le plan intérieur et, à la structure triangulaire du pouvoir au Tonkin, se substitue une bipolarité franco-vietnamienne explosive. Georges Bidault, devenu président du Conseil en juin 1946 tout en restant ministre des Affaires étrangères, est opposé à tout nouveau recul mais Marius Moutet insiste pour ne pas laisser Hô Chi Minh repartir les mains vides. Le président du Conseil donne alors son accord à la signature d'un nouvel accord temporaire, le modus vivendi. Avant d'en analyser le contenu et l'application qui en a été faite, présentons les hommes desquels dépend la paix, et les systèmes politiques qu'ils représentent.

Hô Chi Minh et le Viêt-minh
Le 2 septembre 1945 à Hanoï, devant une foule énorme, Hô Chi Minh proclame la République Démocratique du Viêt-nam. Il assume lui-même les fonctions de président de la République, de Premier ministre et de ministre des Affaires étrangères. Pour la première fois, le nom de Hô Chi Minh fait les titres dans les journaux occidentaux. Nguyen Tat Thanh, alias. Nguyen Ai Quoc, alias Hô Chi Minh, naît en 1890. A l'âge de vingt et un ans, il quitte l'Indochine pour travailler comme marin sur un vaisseau français. Après avoir visité l'Angleterre et l'Amérique, il gagne quelques années sa vie comme photographe à Paris, et participe en 1920 au Congrès de Tours. Au cours des années vingt, il travaille avec le Komintern à Moscou, où il prend part à l'organisation du Département de l'Asie du Sud-Est. Puis il opère comme agent du Komintern en Chine et en ThaHande et, en 1930, joue un rôle impor-

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tant dans l'unification de plusieurs groupes communistes au sein du Parti communiste indochinois. Pour une courte période, sous le Front populaire en France, les partis nationalistes et communistes d'Indochine sont légalisés. Cela permet aux communistes de montrer qu'ils sont les éléments les plus dynamiques du mouvement anticolonialiste. Hô Chi Minh semble cependant être resté à Moscou jusqu'en 1938. Vers la fin de 1937, le PCI est à nouveau interdit, et, en 1939, beaucoup de dirigeants communistes, tels Le Duan et Tran Huy Lieu, sont arrêtés. D'autres, dont Pham Van Dong et Vo Nguyen Giap, se réfugient en Chine où Hô Chi Minh réside depuis 1938. En novembre 1940, encouragés par le désastre français en Europe, par l'accord donné par Vichy au stationnement de troupes japonaises en Indochine et par la crise francothai1andaise, les communistes de Cochinchine tentent une insurrection qui est violemment réprimée par les troupes coloniales françaises. Cette défaite des communistes du Sud laisse l'initiative aux communistes du Nord où Hô Chi Minh s'attelle à la construction d'un Front national, le Viêt Nam Doc Lap Dong Minh, plus connu sous l'abréviation de « Viêt-minh ». Ce Front se compose de différents partis et organisations, mais il est dominé par le Parti communiste indochinois. Le PCI est officiellement dissous en novembre 1945, mais l'organisation du parti est préservée sous le couvert de Groupes d'études marxistes. Certains des leaders communistes, dont Truong Chinh et Hoang Quoc Viet, travaillent dans l'ombre alors que d'autres, tels Hô Chi Minh, Vo Nguyen Giap, Pham Van Dong et Tran Huy Lieu, assument des fonctions officielles dans les institutions de la République. La dissolution du PCI sera interprétée par les partis-frères comme un déviationnisme de droite, alors que, dans la situation vietnamienne de 1945-1946, c'est une décision politique plutôt avisée: originellement conçue pour inciter les forces d'occupation chinoises à tolérer le pouvoir viêt-minh dans leur zone d'occupation, elle contribue aussi à renforcer l'implantation du pouvoir révolutionnaire au plan national. Il semble toutefois que l'organisation du parti soit quelque peu négligée de 1945 à 1947. En 1948, un rapport du Comité exécutif avouera que l'effectif du parti à la fin de l'année 1946 se limitait à quelques 20000 membres. L'essentiel du travail politique est exécuté par 18

le Front, et les dirigeants se plaindront plus tard du manque de discipline au sein du parti entre 1945 et 1948. A partir de 1948, le parti sera renforcé et on soulignera qu'il n'a jamais été dissous: il n'a que passé dans la clandestinité. C'est certainement le cas. Le PCI existe bien en 1946, et le secrétaire général Truong Chinh joue probablement un rôle de chien de garde idéologique en coulisses, mais il n'est pas sûr que l'appareil du parti participe aux prises de décisions quotidiennes. On a beaucoup spéculé à l'époque pour déterminer si les décisions réelles étaient prises par le Comité directeur du Viêt-minh (le mystérieux Tong Râ), par quelque Bureau politique clandestin ou par le gouvernement. En fait, les mêmes personnes se réservent les postes les plus influents dans les différents centres du pouvoir et il est certain que les décisions cruciales sont prises au sein d'un groupe restreint de vétérans communistes réunis autour de Hô Chi Minh. L'évolution du Viêt-minh et des institutions de la République vietnamienne passe par trois phases: une phase clandestine de 1941 à août 1945 ; une phase où Viêt-minh et organes de l'Etat se recoupent exactement d'août 1945 à mars 1946 ; et la période de mars à décembre 1946 où l'on tentera de distinguer l'action de cette organisation politique qu'est le Viêt-minh de l'appareil de l'Etat. Dans la première phase, le Viêt-minh est organisé en deux hiérarchies parallèles, l'une fondée sur des organisations de masse avec des dirigeants élus, l'autre sur des Comités régionaux et locaux avec des leaders nommés. Ces organisations de masse sont très diverses: partis politiques, associations de jeunesse, organisations de femmes; l'armée est aussi considérée comme une organisation faisant partie du Front. Le rôle de la première hiérarchie est de susciter l'appui populaire dont dépend le régime. L'autre hiérarchie est l'instrument principal du pouvoir. Le contrôle politique du sommet est rigide, mais chaque Comité jouit d'une grande liberté d'action dans les affaires courantes. Le contrôle du centre sur les institutions viêtminh au Nam Bâ se limite à la détermination des grandes lignes. Dans chaque région, les deux systèmes sont coordonnés au sommet par un Comité viêt-minh. Le président de ce Comité est nommé par le niveau supérieur, mais certains 19

membres sont élus en tant que représentants des organisations de masse. Il existe, au niveau national, un Comité central composé de représentants de toutes les organisations, des trois bâ et des leaders des organisations spéciales tels les forces armées, le service de propagande et l'organisation financière. Jusqu'à la Révolution d'août, Hô Chi Minh est président du Comité central mais, à son accession à la présidence de la République, c'est Nguyen Luong Bang qui lui succède. Le Comité central élit un Bureau politique ou Comité directeur (Tong Râ), chargé de la direction du Viêt-minh pour les affaires courantes. Philippe Devillers, auteur en 1952 de l'ouvrage de référence qu'est toujours l' Histoire du Viêt-nam de 1940 à 1952, énumère les huit personnes membres probables du Tong Râ en 1946: Hô Chi Minh, Truong Chinh, Vo Nguyen Giap, Pham Van Dong, Tran Huy Lieu, Hoang Quoc Viet, Hô Tung Mau et Nguyen Luong Bang (10). Dans la seconde phase, qui suit la Révolution d'août, les membres de la deuxième hiérarchie prennent simplement la place de l'ancienne administration des vice-rois déjà totalement infiltrée par le Viêt-minh: le système des Comités viêt-minh se transforme en un appareil d'Etat. Du Front politique à proprement parler ne subsiste que la première hiérarchie, fondée sur les organisations de masse. Son rôle se limite à la propagande et à créer des alliances politiques qui permettent à la fois d'isoler les pro-français et l'opposition pro-chinoise. Dans la troisième phase, Hô Chi Minh se voit obligé d'accepter la présence de représentants des partis prochinois, Viêt Nam Quoe Dan Dang (VNQDD) et Dong Minh Hoi (DMH), à l'intérieur des institutions de l'Etat. Le Viêt-minh s'efforce de combattre l'influence de ces partis pro-chinois surtout par la propagande. C'est aussi dans ce but que se crée, en mars, un Front élargi, le Lien Viêt, chargé de légitimer plus efficacement le pouvoir des communistes. Quand, de juin à septembre, les troupes chinoi(10) Ph. Devillers, Histoire..., op. cit., p. 232. Les paragraphes précédents et suivants se fondent sur une « Étude sur le parti viêt-minh en Indochine du Nord », rédigée en juin 1946, ADM CP-sup. 21, sur une «Notice technique de contre-ingérence politique» du SDECE, 28.11.46, MRE E-162-1-1, et sur un rapport du Comité exécutif, section centrale du PCI, daté de la fin de 1948 et saisi en 1949 par les Français, ADM DOD 35.

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ses se retirent du Tonkin, les dirigeants viêt-minh peuvent engager à fond l'appareil de l'Etat dans la suppression de l'opposition pro-chinoise. Pour une étude des relations franco-vietnamiennes au sommet, il est particulièrement fructueux d'examiner les rapports entre le cabinet gouvernemental et le Tong Bô. En novembre 1946, le contre-espionnage français rapporte que ce dernier se réunit au moins une fois par semaine. Une autre réunion hebdomadaire rassemble, en outre, le Tong Bô et les personnalités-clés de tous les ministères importants: les chefs du Viêt-minh y font part de leurs décisions, que l'administration doit mettre à exécution, mais la discussion en est permise. Si ces faits sont exacts, ce Comité dispose donc d'un pouvoir supérieur à celui du cabinet. La différence entre le Tong Bô et le cabinet perd cependant une partie de son importance à partir du début de novembre, car le cabinet est remanié de façon à passer sous le contrôle total du Viêt-minh. Les rapports entre les tendances jugées « modérées» ou « extrémistes» au sein du Tong Bô et du cabinet vietnamien intéressent beaucoup les services spéciaux français. Leurs informateurs, bien placés, leur révèlent l'existence d'un conflit interne dans l'équipe dirigeante du Viêt-minh et les Français plaçent beaucoup d'espoirs dans la possibilité d'une scission. Hô Chi Minh s'est forgé une image publique de modéré et les informations des agents laissent croire qu'elle correspond à la réalité. Les services spéciaux savent que Hô Chi Minh collabore étroitement avec deux personnalités politiques de premier plan, indépendantes du noyau dur du PCI, Hoang Minh Giam et Hoang Huu Nam. En décembre 1946, le commandement français tente de provoquer une scission entre ces derniers et Hô Chi Minh, d'une part, et, d'autre part, l'aile dure du Tong Bô, qu'incarne surtout la redoutable personnalité de Vo Nguyen Giap (11). Bien que fondé sur des informations sans doute essentiellement correctes, l'espoir d'une scission restera vain. La cohésion et la discipline au sein du Viêtminh s'avéreront solides. Le talent qu'a Hô Chi Minh de gagner l'amitié de ses adversaires joue un rôle important dans les tentatives vietnamiennes pour repousser ou éviter la confrontation avec
(11) C:r chapitre 5. 21

l'armée française. Le général Leclerc, le commissaire Sainteny, le ministre Moutet et le président du Conseil Bidault se voient tous appelés « cher ami» dans ses lettres. Ceux qui ont rencontré le vétéran communiste à la longue barbe blanche ont souvent évoqué l'impression profonde qu'il leur a laissée. Un officier français le décrit ainsi, en 1947 :
«Autodidacte d'une grande intelligence, ayant acquis par un travail acharné une vaste culture, certainement sincère dans ses convictions, entièrement désintéressé, ardent patriote, Hô Chi Minh est sans conteste une personnalité puissante. Sa tenacité, son énergie, sa puissance de dissimulation, sa longue pratique des méthodes bolchevistes, font de lui un chef révolutionnaire dangereux qui, pour atteindre son but, l'indépendance sans réserve du Viêt-nam, ne recule devant aucun moyen» (12).

Sainteny évoque, dans ses Mémoires, « sa vaste culture, son intelligence, son incroyable activité, son ascétisme et son désintéressement absolu ». Le professeur Paul Mus, grand spécialiste français du Viêt-nam, dit de lui, en mars 1947, qu'il est « un acteur de génie» et que, comme tout acteur de génie, il n'a besoin «que de sa seule sincérité ».Le général Giap qui, lui-même, de par sa personnalité plutôt froide et calculatrice, n'obtient guère de succès d'ordre diplomatique, fait remarquer, dans ses Mémoires, la force de persuasion prodigieuse de son maître; mais, dans le cerveau rationnel de Giap, le charme de Hô Chi Minh se trouve réduit à un outil pour la lutte contre l'ennemi: « Avec une perspicacité étonnante, l'Oncle sembla avoir pénétré la mentalité de l'adversaire ainsi que ses sentiments les plus profonds. Il appliqua avec une grande finesse des tactiques différentes à l'égard de chaque catégorie d'ennemis et même à l'égard de chaque homme... Même ses ennemis, anticommunistes notoires, lui témoignèrent du respect. Face au président, ils étaient obligés, malgré eux, de rabattre de leur agressivité» (13).
(12) « Étude sur les principaux partis... annamites », rédigée par le Lieutenant Augier, juin 1947, p. 124, ADM DGD 89. (13) Jean SAINTENY, Histoire d'une paix manquée, Indochine 1945-1947, Paris, Amiot-Dumont, 1953, p. 166. Notes de Dang Phuc Thang d'une conversation avec Paul Mus au début de 1947, document saisi par le 2e Bureau n° 2283/2, ADM, CP-sup. 9. Vo Nguyen GIAP, Des journées inoubliables, Hanoï, Éditions en langues étrangères, 1975, p. 102. 22

L'historien qui travaille sur des documents d'archives ne peut lui-même se soustraire tout à fait au magnétisme de Hô Chi Minh. Une lettre ou un télégramme rédigé de sa main n'est jamais comme les autres. Si parmi les « adversaires » de Hô Chi Minh, il faut compter l'historien, chasseur rigoureux des vérités cachées, l'auteur de ces lignes doit cependant avouer que, face à l'Oncle Hô, le respect est de mise et que son agressivité professionnelle s'en retrouve adoucie.

Marins Montet et le Cominindo
Marius Moutet est né en 1876 - il est donc de quatorze ans plus âgé que Hô Chi Minh. Il devient avocat et participe au mouvement socialiste français dès ses débuts. A soixante ans, il est choisi par Léon Blum pour devenir ministre des Colonies dans le gouvernement du Front populaire. Il s'oppose à la solution de Vichy en 1940 et travaille de 1944 à 1946, avec la plupart des autres vétérans de la Troisième République, à contrecarrer les plans du général de Gaulle pour une « république présidentielle ». C'est à la suite de la démission du général, en janvier 1946, que Marius Moutet devient à nouveau ministre de la France d'Outre-mer. Un mois plus tôt, il a signé deux articles dans le quotidien socialiste Le Populaire (26 et 27-12-1945), déclarations d'intention sur l'Indochine où il affirme que la France doit maintenir sa présence, mais « non contre la volonté des Indochinois ». La France a, d'après lui, fait un effort considérable en Indochine, mais « l'état présent de l'Union indochinoise montre que tout l'effort intelligent et généreux des Français en ces contrées a été insuffisant». Les Français se doivent de corriger, de moderniser, de parfaire leurs méthodes, en les purgeant de tout égoïsme et de tout préjugé racial: « Le mot de "colonialisme" a parfois été justement utilisé dans un sens péjoratif; nous entendons conférer à ce mot un sens honorable, en appelant le Socialisme à le mieux définir. » Selon Moutet, les peuples indochinois s'apercevront que derrière les conceptions américaines en matière coloniale et les doctrines dubolchévisme russe se cachent d'autres « colonialismes », dont l'un, même s'il ne porte pas ce 23

nom, « néanmoins, ne mérite pas d'être préféré à l'autre ». Il prend aussi une position claire sur les deux points que 1946 laissera pendants, l'unité et l'indépendance du Viêtnam. Il affirme que la caractéristique principale de l'Indochine est sa diversité. Elle est composée de cinq pays, Tonkin, Annam, Cambodge, Laos et Cochinchine. Moutet ne reconnaît pas alors la légalité du gouvernement Hô Chi Minh, alors même qu'il croit possible de s'entendre avec certains leaders du Viêt-minh. Il attaque ce Front nationaliste qui « a entrepris et continue une action d'opposition ouverte à l'autorité française. Il a même constitué ou croit avoir constitué un gouvernement ». En août 1946, lors d'un meeting socialiste à La Rochelle, Moutet tente de rendre compte de sa propre évolution politique:
« Autrefois, jeune militant socialiste, j'appelais la classe ouvrière à sa libération. Aujourd'hui elle a les moyens de se libérer elle-même: elle a conquis des droits politiques et sociaux. Il nous appartient d'élargir cette libération en luttant pour les peuples que nous avons à éduquer et à soutenir. C'est cette besogne de libération et d'émancipation que je me suis donné pour tâche d'appliquer dès 1936 comme ministre du gouvernement de Front populaire » (14). La même idée est inscrite dans le préambule à la Constitution française entérinée par le référendum du 13 octobre 1946 : « Fidèle à sa mission traditionnelle, la France entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leur propres affaires. »

Marius Moutet a été jugé comme une personnalité faible, ayant trahi les objectifs pacifiques de son propre parti, et cédé à l'influence de l'administration coloniale en Indochine. Cette analyse est vraisemblablement en partie exacte. Moutet s'est certainement laissé influencer par le HautCommissariat de Saïgon et n'est pas vraiment parvenu à diriger la politique française en Indochine. Deux consta(14) AOM Papiers Moutet PA 28 C. 3 dos. 87. 24

tations tendent néanmoins à corriger cette image: Moutet n'a jamais exprimé certaines attitudes anti-colonialistes affichées par d'autres leaders socialistes; il n'a, de plus, jamais souhaité satisfaire aux revendications nationales vietnamiennes et il a personnellement soutenu la politique qui visait à créer un Etat autonome en Cochinchine. Pendant la conférence de Fontainebleau, il dénonce le PCF qui semble avoir pris parti pour la réunion pure et simple de la Cochinchine au Viêt-nam, ce qui serait «une lourde erreur» (15). L'action de Moutet paraît donc en accord avec ses vues personnelles. Son manque de vigueur personnelle n'est d'ailleurs pas la seule raison de sa faiblesse politique: celleci est aussi la conséquence de sa position dans le système de décision créé par de Gaulle en ce qui concerne la politique indochinoise. Dans ce système, le ministre de la France d'Outre-mer est le seul des membres du Cabinet à suivre de près la politique indochinoise, mais il n'est pas en mesure de la diriger. Avant la guerre, le gouverneur général de l'Indochine dépendait directement du ministre des Colonies, mais, par un décret du 21 février 1945, de Gaulle crée un corps indépendant chargé de coordonner la réoccupation de l'Indochine: le Comité interministériel de l'Indochine (Cominindo). Ce comité est présidé par le président du Conseil lui-même et non par le ministre de la France d'Outre-mer. Etabli au ministère des Armées, 16, rue Saint-Dominique, le Cominindo emploie, en septembre 1946, 17 personnes et est dirigé par un secrétaire général, qui est sans doute la personnalité officielle la mieux informée de Paris sur le développement des affaires indochinoises. Les seules autres institutions parisiennes à recevoir des informations directes de Saïgon sont l'état-major général de la Défense nationale (EMGDN) et le Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (DEC), chargés respectivement des communications militaires et des services secrets. Tout télégramme et missive civils en provenance ou en direction de l'Indochine passent par les bureaux du Cominindo. Le secrétaire général y décide de la distribution des informations aux ministères, organise les réunions
(IS) « Note de Moutet ais de la conférence 8.8.46, MRE EA C. 36 dos. 15. de Fontainebleau »,

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hebdomadaires consultatives des ministères membres et convoque - ou essaye de convoquer - les ministres ou leurs représentants pour les décisions importantes. Dans les mois décisifs qui précèdent la guerre d'Indochine, c'est le futur Premier ministre Pierre Messmer qui occupe ce poste-clé dans le système de décision français. Pourtant, sa position centrale ne lui donne probablement pas autant d'influence qu'on pourrait le croire. Il ne peut pas imposer une politique au Haut-Commissaire de SaÏgon sans décision formelle du Cominindo. Dans le cabinet Félix Gouin (23-1-1946 - 12-6-1946), Moutet a la pleine confiance du président du Conseil et a donc la possibilité d'imposer ses vues à SaÏgon par l'intermédiaire du secretariat du Cominindo, mais il ne parvient pas à changer formellement le système créé par de Gaulle. Le successeur de Gouin, Georges Bidault (19-6-1946 - 28-11-1946), ne témoigne pas de la même confiance envers son ministre de la France d'Outre-mer. Bidault ne veut ni laisser la responsabilité à Moutet, ni l'assumer luimême. Préoccupé par d'autres questions, il est incapable de suivre de près les événements en Indochine. Il semble avoir préféré laisser l'initiative au Haut-Commissaire plutôt que de permettre à ses ministres socialistes et communistes de peser sur la politique française en Extrême-Orient. Tant que Bidault en assure la présidence, le Cominindo n'est pas du tout utilisé comme l'instrument de direction imaginé par de Gaulle; ses directives se limitent souvent à approuver ce que SaÏgon a déjà fait. Le bloquage de l'autorité du Cominindo par Bidault a pour conséquence principale de renforcer l'autonomie du Haut-Commissaire. L'émiettement des responsabilités est déja flagrant de juin à septembre 1946, dans le manque de coordination entre les tentatives du Haut-Commissaire pour créer une Cochinchine autonome et les efforts de négociation du gouvernement à la conférence de Fontainebleau. Début septembre, Moutet essaye de rogner les pouvoirs du représentant de la France en Indochine en proposant que les commissaires de chaque pays fédéré soient nommés, non par le Haut-Commissaire, mais par le gouvernement: «Les conditions particulières de la réoccupation de l'Indochine avaient amené le gouvernement à confier au 26

Haut-Commissaire de la République des pouvoirs exceptionnels dépassant largement ceux des gouverneurs généraux de nos autres possessions »,

dit Moutet qui souhaite « le retour à des conditions moins anormales ». Le Haut-Commissaire, l'amiral gaulliste Georges Thierry d'Argenlieu, proteste énergiquement et Moutet, privé du soutien de Bidault, ne peut imposer son point de vue (16). Ce ne sera qu'en janvier 1947, sous le gouvernement transitoire de Léon Blum, que le ministère de la France d'Outre-mer obtiendra la suppression du Cominindo et le contrôle direct des affaires indochinoises. Moutet, qui conservera son portefeuille dans le cabinet Blum, jugera alors que le système du Cominindo a mené à « une dispersion des responsabilités nuisible à une saine gestion administrative... Le ministre de la France d'Outre Mer... s'est trouvé dépossédé de ses attributions normales et des moyens d'action dont il doit disposer» (17). Cependant, avant que ce remaniement ne soit effectué, les « vêpres tonkinoises » auront déjà sonné.

D'Argenlieu et la Fédération pentagonale
L'amiral Georges Thierry d'Argenlieu, Haut-Commissaire de l'Indochine d'août 1945 à février 1947, n'était pas né pour assumer des fonctions politiques dans notre siècle. Ses manières d'aristocrate, ses discours pompeux, sa rigidité innée et son dédain mal dissimulé des politiciens ayant succédé au général de Gaulle, ont fait de lui la cible principale des critiques du colonialisme français, en Indochine comme en France. Il porte, certes, une grande partie de la responsabilité des choix fatals qui ont mené à huit ans de guerre, mais il faut aussi admettre qu'on a fait de lui le bouc émissaire des erreurs du gouvernement Bidault. D'Argenlieu sert dans la marine française pendant la Première Guerre mondiale, mais se fait moine chez les Car(16) Moutet à d'Argenlieu n° 896, 6.9.46, et d'Argenlieu à Bidault à l'attention de Moutet, n° 1493-F, 28.9.46, MRE EA C. 42 dos. C-I02-15. (17) Moutet à Haussaire, 21.1.47, ADM AP 3440/5. 27