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Français
206 pages
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Description

Nous sommes en 1572, le 24 de chaque mois, le cadavre d'un homme est retrouvé dans une église de Paris. Quand certains accusent la Cour des miracles, d'autres mettent en cause les Réformés, d'autres encore les Catholiques ultras. Vincenzo va mener l'enquête, parviendra-t-il à démasquer celui que l'on appelle le Scarificateur ? En même temps qu'un thriller palpitant, ce livre offre au lecteur un panorama de la capitale à la fin du XVIe siècle ainsi qu'une peinture réaliste de la société à la veille de la Saint-Barthélemy.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2012
Nombre de lectures 65
EAN13 9782296483224
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0118€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Jean-Michel LECOCQ

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d’après une idée originale de Joëlle BERNIER




Thriller









































© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-9

EAN : 97822969










A mes petits-fils, Louis et Adrien….





Je remercie Frédéric LEFOL de m’avoir prêté le

concoursde son talent en réalisant l’illustration
dela couverture.




Jeremercie mon épouse, Joëlle, qui m’a soufflé
l’idéede départ de ce roman.



















































Paris, le dimanche 24 février 1572, 8 heures, le soir


Lebourdon de Notre-Dame venait tout juste de sonner le
couvrefeu lorsque le vieil homme franchit la Porte aux Aveugles. Il dut
s’écarter à plusieurs reprises de la chaussée boueuse afin d’éviter les
projections des charrettes que menaient, à vive allure, des conducteurs
pressés d’entrer dans Paris avant la fermeture des accès à la ville. La
nuit était tombée depuis plus de deux heures. Un vent glacial s’était
levé et les falots, qui brûlaient aux angles des immeubles, animaient
un étrange ballet d’ombres dans les rues à présent désertes. Les
chandelles des artisans s’étaient éteintes au fond des boutiques et les
commerçants avaient abandonné leurs échoppes. La vie s’était
brusquement retranchée autour du foyer, dans les intérieurs où chacun
s’était calfeutré derrière les façades désormais obscures. Le vide des
rues accentuait la sensation de froid. Malgré son épais manteau et son
bonnet de velours qui lui couvrait les oreilles, le vieil homme était
transi. Il quitta la rue de la Croix du Trahoir pour obliquer vers la
Seine, par la rue des Poulies. Il préférait ainsi s’écarter autant que
possible du quartier des Halles, de sinistre réputation, où sévissaient
les bandes de mauvais garçons, Argotiers ou autres, qui, la nuit venue,
se dispersaient autour de la Cour des Miracles, en quête d’un
bourgeois ou d’un voyageur à détrousser. Deux laquais de l’Hôtel
d’Alençon, occupés à refermer le lourd portail de la demeure ducale,
lui donnèrent l’impression d’être les dernières présences humaines
rassurantes, sur ce long trajet qui devait le conduire à l’autre bout de
Paris. Les deux gaillards, arc-boutés, chacun contre un battant,
considérèrent avec étonnement la silhouette chétive et courbée qui
hâtait le pas, en prenant soin de ne pas glisser sur les pavés humides.
-Bonsoir l’ami ! l’interpella l’un d’eux. N’as-tu donc point peur de
te faire égorger par quelque vaurien à pareille heure ?
-A ton âge, il ne fait pas bon courir les rues la nuit, renchérit
l’autre. Donne-nous ta bourse. Ce sera au moins ça de sauvé !
- Nevous en faites pas pour moi! répondit-il sur un ton trop peu
assuré pour être vraiment crédible.
Lesdeux hommes éclatèrent d’un rire bruyant avant de se glisser
par l’entrebâillement de la porte cochère. Après qu’ils eurent refermé
les lourds battants et qu’on eut entendu le bruit sec des serrures, la rue
fut brusquement rendue à la nuit. Le vieil homme accéléra le pas. Une
chape humide s’abattit sur lui, indiquant qu’il approchait du fleuve. Il

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n’était pas question de longer la Seine par les berges. L’endroit était
aussi dangereux que le Cul-de-sac des Cordiers ou que la rue
SaintSauveur. Il s’engagea dans la rue Saint-Germain-L’Auxerrois.
Ensuite, il lui fallait franchir la Seine, en empruntant le
Pont-auxChangeurs, traverser l’île de le Cité puis de nouveau le fleuve, par le
Petit Pont Neuf, avant de parcourir la rue Hautefeuille jusqu’à son
terme, l’église des Cordeliers, où il avait rendez-vous. Le silence des
rues était à peine brisé, de temps à autre, par les aboiements de
quelques chiens ou par le remue-ménage que faisaient les rats en
détalant sur son passage. Il lui sembla que le froid avait redoublé. Il
remonta le col de son manteau et le tint serré de sa main gauche. A cet
instant, il aurait dû se trouver dans sa chambre, devant sa table de
travail, près de l’âtre et du feu crépitant que n’avait sans doute pas
manqué de lui préparer Constant, le fidèle valet de chambre de son
protecteur, Monsieur de Gondi. Le serviteur avait dû trouver curieux
de ne pas le voir. Il devait être déçu aussi de n’avoir pu s’attarder
quelques instants pour papoter avec lui et lui raconter les derniers
potins de Paris. Car il n’y avait pas mieux informé, ni plus bavard que
Constant et Jacques aimait savoir ce qui se passait et ce qui se disait
en ville. Jacques de Chélande, car tel était le patronyme de notre vieil
homme, était musicien et passait le plus clair de ses soirées à
composer madrigaux et motets, à arranger messes et requiems, ainsi
que l’y avait formé son maître Josquin des Prez. Ce soir, le brave
serviteur allait devoir se faire une raison.vieux Jacques ne serait Le
pas là pour l’écouter raconter les derniers exploits de Monsieur de
Montmorency ou encore pour se gausser des déboires conjugaux de
Monsieur de Nanteuil. Ce soir, il était impératif pour Jacques de
Chélande de répondre au message reçu la veille, qui lui donnait
rendez-vous aux Cordeliers, à l’autre extrémité de la capitale. Il y
avait trop longtemps qu’il l’espérait, qu’il en rêvait. Depuis cette
époque où, à peine adolescent, il avait été enlevé à ses parents, à
moins que ce ne fût acheté, en raison de l’exceptionnelle qualité de sa
voix. Il n’oublierait jamais l’homme qui l’avait emmené sur son
cheval, à bride abattue, depuis la Picardie, sa terre natale, jusqu’à
Paris où il avait été confié aux moines de Saint-Martin-des-Champs.
C’est là qu’il avait complété sa formation de chantre, avant de croiser
la route de Josquin des Prez, leur maître à tous, et de le suivre à la
Cour de Lorraine, puis à Paris.

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- Tues Picard, comme moi, lui avait confié son protecteur. Tu es
doué et bon élève. Tout cela fera de toi un excellent musicien, pour
peu que tu suives scrupuleusement mes conseils.
Lejeune homme avait fait de ces paroles un engagement presque
sacré.
-Je ferai en sorte d’être digne de vous, maître, avait-il répondu au
vieil homme, âgé de quatre-vingts ans, dont on pressentait la fin
proche.
Lemaître avait disparu très tôt après leur rencontre, trop tôt au goût
de son élève qui avait trouvé refuge auprès de la famille de Gondi.
Durant les quelques années pendant lesquelles il avait côtoyé son
professeur, le jeune Jacques avait eu le temps d’apprendre à jouer de
divers instruments. On l’avait aussi initié à la composition. Comme
tous ses collègues musiciens, il ambitionnait la perfection dans la
façon d’allier la musique et le chant. Comme eux, il rêvait de
retrouver et d’interpréter cette pièce extraordinaire, considérée comme
la quintessence de son art mais qu’on disait à tout jamais disparue : le
premier requiem, composé par Dufay. La perfection absolue, la quête
d’une vie, le rêve de tout musicien! Et voilà qu’un signe du ciel
s’était manifesté. Dans un premier temps, il n’avait osé y croire. Puis,
pensant avoir identifié celui qui lui avait adressé ce signe, il avait
écarté tout doute sur la véracité de l’information. La partition avait été
retrouvée et s’offrait à lui. La somme qu’on en demandait était
énorme. Mille livres! Autant dire une fortune. Mais qu’importait!
Cette somme était dérisoire au regard de ce que représentait cette
partition légendaire. Il avait mis dans sa bourse la presque totalité de
ses économies. L’enjeu le méritait bien. Il avait seulement tiqué en
considérant l’heure du rendez-vous, si tardive, et le lieu, si éloigné de
son domicile. Il avait préféré ne prévenir personne des motifs de son
escapade nocturne. Il prit conscience qu’il avait juste laissé traîner sur
sa table de travail le petit mot anonyme qui lui donnait rendez-vous à
l’église des Cordeliers. A soixante-dix ans, il estimait n’avoir de
comptes à rendre à personne, sauf peut-être à son protecteur, qui
l’hébergeait dans son hôtel du Faubourg Saint-Honoré. Mais Albert de
Gondi était absent, appelé à l’étranger par une ambassade au profit du
roi. De facto, il se sentait libre, délié de toute obligation. Il fallait
simplement dominer sa peur, celle de traverser une ville livrée la nuit
aux détrousseurs en tous genres, surtout lorsqu’on était en possession
d’une somme aussi considérable. Mais il importait aussi de surmonter
son appréhension du froid qui, en cet hiver rigoureux, avait pris

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possession de Paris. Jusqu’au débouché de
Saint-GermainL’Auxerrois, tout se passa sans encombres. Il commençait même à
prendre confiance. Il se sentait gagné par l’assurance qu’à part lui,
aucune autre âme ne serait assez folle pour oser braver ce froid intense
qui rendait l’air transparent et chassait les odeurs d’ordinaire
nauséabondes de la capitale. C’est à la hauteur de La Boucherie qu’il
entendit monter une rumeur, d’abord assourdie mais qui s’amplifia
vite à mesure qu’il s’approchait du Grand-Châtelet. La rumeur
devenait tumulte, ne laissant planer aucun doute sur le danger qui
approchait. A cette heure, avec la menace du guet ou de la garde
bourgeoise, chargés l’un comme l’autre de faire respecter le
couvrefeu, seuls des Argotiers pouvaient mener un tel tapage, sans souci
d’être inquiétés. L’ivresse gommait la crainte et faisait de cette bande
hurlante une redoutable prédatrice et, même, compte-tenu du nombre,
une menace pour un guet réduit à quelques hommes insuffisamment
armés. Le vieux musicien avisa une venelle qui faisait face au
GrandChâtelet et s’y engouffra. Il s’agissait visiblement d’un cul-de-sac qui
rendait toute fuite impossible. Tapi dans l’ombre, priant Dieu
qu’aucun de ces égorgeurs n’eût l’idée de jeter un œil dans la ruelle, il
sentit la peur le pénétrer, jusque dans la moindre de ses fibres. Dans la
clarté des lanternes qui éclairaient la façade du Grand-Châtelet, il eut
le temps d’entrevoir le cortège de ces gueux, dépenaillés et titubants
qui, à coup sûr, l’auraient conduit à trépas si, d’aventure, ils l’avaient
aperçu. Pris de tremblements, il demeura ainsi de longues minutes, en
attendant que le vacarme se fût éteint puis, resserrant un peu plus les
pans de son manteau sur son corps transi, il reprit sa longue marche
vers Les Cordeliers.
Aprèsl’épisode du Grand Châtelet, il se sentit un peu plus rassuré,
pensant que les Argotiers avaient pris une direction différente de la
sienne, sans doute pour se rendre au Port au foin où, nuitamment, il
leur arrivait fréquemment de tenir leurs assises. L’île de la Cité était
toute proche, dernier obstacle avant la terre promise. Une fois le
fleuve passé, le danger serait moindre, les gueux répugnant à se rendre
sur la rive gauche, aux mains des étudiants. Même la sensation de
froid lui sembla moins forte. Certes, il faudrait faire le chemin inverse
pour rentrer Faubourg Saint-Honoré mais il avait le sentiment qu’une
fois la main mise sur ce qu’il convoitait le plus au monde, rien ne
pourrait plus l’atteindre. Son pas était devenu plus léger. Il trouvait la
nuit moins hostile. Même le froid se faisait un peu oublier. Au
carrefour de la rue Hautefeuille et de la rue des Cordeliers, apparut

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soudain le chevet de l’église, comme une terre promise. Il longea le
bâtiment tout en longueur, pour se rendre devant l’entrée principale.
Parvenu dans l’ombre du porche, il sentit confusément une présence
derrière lui. Il n’eut pas le temps de se retourner. Poussé brutalement
dans le dos, il se trouva projeté violemment contre le portail dont les
ferrures lui entamèrent le visage. Il était immobilisé, écrasé par une
masse puissante. La douleur lui interdisait tout mouvement.
D’ailleurs, pour quoi faire? Il était trop malingre pour se défendre.
Les gueux avaient dû le repérer et le suivre. Il ne s’était pas méfié. Sa
poitrine aussi le faisait souffrir. A coup sûr, une côte brisée. Son
agresseur l’avait plaqué contre le bois du vantail et il sentait son
souffle chaud contre sa nuque. L’autre le tenait fermement, sans qu’il
pût caresser l’espoir de réussir à desserrer cette étreinte.
-Que me voulez-vous ? parvint-il à articuler. J’ai de l’argent dans
ma bourse. Prenez-le et laissez-moi la vie sauve. Pour l’amour de
Dieu !
L’autrene répondit rien. Il se contenta de relâcher légèrement sa
pression lorsque la lame de la dague eut achevé de traverser de part en
part la maigre silhouette. Le vieil homme s’affaissa lentement, dans un
long râle, et ne perdit la conscience des choses qu’en s’affalant sur le
dallage humide du parvis.























































Paris, le lundi 25 février 1572, 9 heures, le matin


MartinSéverin travaillait depuis près de quinze ans pour la
paroisse. Son office consistait à tenir l’église en bon état et à préparer
les lieux pour les messes et cérémonies diverses qui s’y déroulaient.
Deux églises lui incombaient: celle des Cordeliers, attenante au
collège de justice, vestige encore intact d’un ancien monastère
franciscain, et Saint-Cosme, distante d’une centaine de mètres. En
quelque sorte, il faisait office de bedeau. Chaque matin, à huit heures
précises, Martin était à pied d’œuvre et veillait à ce que tout fût prêt
pour la première messe. Le curé, lui aussi titulaire depuis une
quinzaine d’années, ne lui aurait pas pardonné la moindre négligence,
le moindre manquement à son office. Martin se faisait un devoir,
mieux, une gloire, de ne jamais faillir à ses obligations. En retour, il
jouissait de l’estime de son curé et de l’affection de tous les
paroissiens qui le tenaient pour un brave homme, Consciencieux et
dévoué, tel était Martin. En somme, un bon chrétien.
Chaquematin, en arrivant dans son église, Martin entreprenait
d’abord d’allumer les poêles, installés dans le chœur et de chaque côté
de la nef, à raison d’un tous les vingt mètres. Ce matin là, plus que
tout autre jour, cette priorité s’imposait. Le froid avait dû être plus
intense que les nuits précédentes. Les vitraux étaient recouverts de
givre. Malgré la peau de mouton qui lui ceignait les reins et recouvrait
ses épaules, Martin grelottait. Il se dit que les quelques bûches
entassées près de chaque poêle ne suffiraient pas à entretenir, tout le
temps de l’office, la chaleur souhaitée, d’autant plus qu’il faudrait
maintenir des braises pour pouvoir relancer le feu juste avant les
vêpres. En conséquence, il se dirigea vers la réserve de bois à laquelle
on accédait par la sacristie. La porte était ouverte, ce qui surprit et
contraria Martin. Car Martintenait à ce que tout fût en ordre et à ce
que rien ne dérogeât, de quelque façon que ce fût, à des usages
maintenus inchangés depuis des décennies. Une seule fois en quinze
ans, cet ordre immuable avait été violé, précisément en août de
l’année précédente, le matin où il avait trouvé la porte de l’église
ouverte. En s’avançant dans l’allée centrale, il avait aperçu un corps
sans vie, allongé à même le sol, la gorge tranchée. L’homme, un
musicien d’une soixantaine d’années, était venu se faire assassiner là,
pendant la nuit, Dieu seul savait pourquoi. Et encore! La victime
appartenait à la maison d’Estouteville dont l’hôtel particulier se

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trouvait sous les remparts, Vieille rue du Temple, à l’autre bout de
Paris. Tout le monde se demanda ce qu’il était venu faire là et qui
avait pu estourbir cet homme apparemment sans histoire. Au terme
d’une enquête bâclée, la police épiscopale avait conclu à un crime de
rôdeur, ce qui, compte-tenu de la canaille dont Paris regorgeait, plaçait
les autorités devant une mission impossible, malgré la qualité et le
zèle de leurs informateurs. La prévôté, jalouse de ses prérogatives,
avait bien mené elle aussi son enquête mais avait très vite renoncé à
trouver le coupable.
En poussant la porte de la réserve à bois, Martin eut un
pressentiment, confirmé par la résistance du panneau à sa poussée.
Quelque chose bloquait la porte et il dut s’employer de toutes ses
forces pour parvenir à se frayer un passage suffisant dans
l’entrebâillement.
-Palsambleu !Sainte-mère, priez pour moi! s’exclama-t-il, en se
signant.
Dansle rai de lumière que sa torche projetait par l’ouverture de la
porte, Martin pouvait voir nettement un corps recroquevillé sous
lequel s’était formée une tâche sombre qu’il identifia très vite comme
du sang. A voir sa mise, on devinait que l’homme n’était pas un
gueux. Le manteau, sans être neuf, était encore beau et de bonne
facture, tout de velours noir, ourlé, au col et en bas, d’une garniture de
taffetas gris. En se penchant sur le corps sans vie, Martin devina un
vieillard dont le visage blême s’était figé dans une expression de
souffrance. Son bonnet avait glissé, laissant voir sa tignasse blanche,
éparse, dont les extrémités étaient collées par le sang séché. Osant un
geste pour s’assurer que l’homme était bien mort, Martin sentit, au
travers de l’étoffe, la rigidité d’un corps que la mort avait dû frapper
depuis de longues heures déjà. Sans doute la veille. Il eut une réaction
de recul. Puis, surmontant sa frayeur, il revint au cadavre. En
approchant sa torche, il découvrit l’endroit où l’arme avait pénétré la
victime. Une large déchirure entaillait le manteau, en bas du dos.
D’une main tremblante, il souleva l’un des pans du vêtement. Il avait
vu juste. Comme cela avait été le cas six mois plus tôt, la bourse en
cuir, sur laquelle dansaient les reflets de la flamme vacillante, était
rebondie comme un sein de garce. Il se retourna, promena sa torche
tout autour pour s’assurer qu’il était bien seul et ouvrit la bourse, avec,
dans le regard, le même mélange d’inquiétude et de cupidité que l’été
précédent. Il ne prit pas le soin de compter les pièces en or qu’il
bourra dans les poches de ses chausses. Il devait y avoir dans les mille

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livres. Comme six mois auparavant…. Puis, il monta dans le clocher,
là où il savait trouver une cachette sûre. Il reviendrait le lendemain
pour récupérer son butin. Comme six mois plus tôt…. Certes, Martin
était un bon bedeau et même,sans doute, un bon chrétien mais cela
n’y faisait rien. Cet homme-là, comme son compère trouvé au même
endroit en août de l’année précédente, n’avait plus besoin de cet
argent tandis que lui, Martin, savait à quoi l’employer. Des gages qui
suffisaient à peine à le nourrir, une femme malade, un galetas pour
tout logement, rue de la Serpente, et un fils disparu à dix-huit ans sans
laisser d’adresse faisaient de son existence une longue et douloureuse
pénitence. Avec cet argent, Martin savait qu’il pourrait quitter Paris
pour trouver ailleurs une vie plus douce. Acheter un lopin de terre
quelque part en Bretagne, là où avaient vécu ses ancêtres et, qui sait,
voir revenir un jour le fils perdu.
Lorsqu’ileut mis son butin en sécurité, le bedeau se décida à alerter
le curé.





























































Paris, le lundi 25 février 1572, 10 heures, le matin


PierreTalbot, le curé de la paroisse, avait fait prévenir les services
du diocèse avant de se rendre à l’église. Il savait que le prévôt
viendrait bien assez tôt et qu’alors, comme cela était devenu une
habitude, les deux juridictions se querelleraient sans fin, sans pouvoir
déterminer laquelle des deux était compétente pour enquêter sur ce
crime. Déjà, l’année précédente, la rivalité entre les deux avait
desservi l’enquête et sans doute permis au criminel d’échapper aux
foudres de la justice. En ce qui le concernait, son choix était sans
équivoque. A ses yeux, l’autorité diocésaine était forcément la seule
habilitée à gérer cette affaire. Il avait beau ne pas être toujours
d’accord avec son évêque, il avait le sens de la hiérarchie et une haute
idée de son devoir. Au grand dam de ses paroissiens, il avait dû
annuler la première messe, le temps d’effectuer les constatations
d’usage et de remettre en ordre les lieux.
-La même chose que l’été dernier ! répétait Séverin, son bedeau. La
même chose, monsieur le curé !
-Et, mon pauvre Martin, c’est encore toi qui as eu la malchance de
découvrir ce crime.
-Aucun problème, monsieur le curé, le rassura Séverin. Avant
d’être à votre service, j’étais fossoyeur à Saint-Etienne du Mont. Les
cadavres, je connais, ça ne me fait pas peur.
-Alors, pourquoi as-tu l’air aussi inquiet ?
-Ce n’est pas le cadavre, monsieur le curé, mais le signe.
-Quel signe, Martin ?
-Le même signe que sur le cadavre de l’été dernier. Dans la main.
Ce dessin.
Ils’était à nouveau penché sur le corps et avait saisi la main droite
du mort.
-Vous voyez, là, dit-il, en tournant la paume vers le haut, de façon
à ce que le curé puisse observer. Vous voyez ce signe ? On dirait qu’il
a été dessiné avec un couteau ou quelque chose d’approchant. L’autre
cadavre lui aussi avait un dessin gravé dans la main et je suis sûr que
c’était le même signe. Exactement le même !
Lecuré s’était penché davantage et avait saisi à son tour la main.
-En effet, on dirait bien que le meurtrier a gravé ce signe avec la
pointe d’un couteau. Le sang a séché autour de la plaie.
Martinsemblait terrorisé.

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- C’estle Diable ! monsieur le Curé. C’est le Diable ! s’écria-t-il.
- Maisnon, mon bon Martin, tenta de le rassurer le prêtre, c’est
sans doute la marque d’une bande de truands. Dis-moi, Martin,
comment le meurtrier a-t-il pu entrer ?
-La porte du fond, monsieur le curé. Celle qui donne sur le collège
de justice. Elle ferme mal. Le serrurier de la rue des Poitevins devait
venir la réparer demain. En attendant, je l’avais bloquée avec un coin
mais il suffisait de la pousser très fort.
Ilsen étaient là de leurs échanges lorsqu’apparut, dans
l’encadrement de la porte de la sacristie, la haute silhouette de Jacques
de Vuelles, vicaire général du diocèse. Grâce à une intelligence
supérieure et un sens aigu de l’intrigue, cet ecclésiastique redoutable
avait gravi un à un les échelons de la hiérarchie catholique. Après
avoir reçu successivement de Rome la charge d’abbé de plusieurs
abbayes, il présidait, depuis peu, aux destinées de l’Officialité
diocésaine et, parallèlement, remplissait les fonctions de conseiller
auprès de Charles IX pour les affaires religieuses. L’homme était
d’une stature imposante et sa physionomie sévère inspirait de la
crainte à ceux qui croisaient son chemin. Il était suivi d’un archidiacre
dont l’allure n’était guère plus engageante. Le curé se préparait à
exprimer son étonnement de voir arriver le plus haut responsable de la
sécurité diocésaine. D’ordinaire, les archidiacres étaient chargés,
chacun pour son chapitre, d’établir les premières constatations.
Jacques de Vuelles le prit de vitesse.
-Mon cher Talbot, je comprends votre étonnement de me voir en
personne. C’est que les circonstances l’exigent. Votre église va bientôt
rivaliser avec la Cour des miracles! On y trucide allègrement les
honnêtes gens. Deux crimes en quelques mois !
-Elle n’est pas la seule, monsieur le Vicaire général.
SaintGermain, Saint-Eustache ou encore Sainte-Avoie ont connu les
mêmes malheurs, que je sache. Saint-Séverin, Saint-Denis et
SaintBenoît aussi, me semble-t-il.
-Il est vrai, il est vrai, reconnut De Vuelles, mais ce n’est pas une
excuse et surtout pas une raison pour que nous laissions nos églises
devenir des coupe-gorge. Lamarche, poursuivit-il, en se tournant vers
l’archidiacre, interrogez le bedeau et prenez toutes les initiatives qui
vous paraîtront utiles. L’affaire est préoccupante. Il faut agir vite.
PierreTalbot restait sous le coup de la surprise et souhaitait
comprendre la soudaine importance que prenait ce crime alors que,
depuis plusieurs mois, des meurtres similaires avaient été commis

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dans différentes églises de la capitale sans que les autorités de police,
qu’elles soient royales ou épiscopales, aient montré un grand zèle à les
résoudre et, surtout, sans qu’elles aient amené un si haut dignitaire à
se déplacer en personne. Il se hasarda à poser la question dont il
redoutait malgré tout qu’elle fâche.
-Monsieur, sans vouloir vous offenser, pouvez-vous me dire ce qui
vous conduit à vous déplacer en personne pour un crime qui ressemble
étrangement à bien d’autres qui, eux, n’ont pas justifié votre
présence ?
Laquestion ne parut pas choquer De Vuelles.
-Mon cher Talbot, ma charge consiste à savoir distinguer
l’essentiel de l’accessoire et ce, avant tout autre. Si les autres crimes
que vous évoquez ne sont pas sans importance et méritent toute notre
attention, celui-ci a toutes les chances de les dépasser en gravité.
-Et pour quelles raisons ? osa le curé.
-Pour la simple raison que l’homme, dont vous voyez le corps sans
vie à vos pieds, est sans doute un protégé de Monsieur de Gondi, le
frère de notre évêque.
-Comment pouvez-vous déjà le savoir, monsieur? Sa mort
remonte à la nuit dernière !
-Tout simplement parce que j’ai été avisé, dès l’aube, qu’un
musicien, protégé de la maison de Gondi, avait disparu. Le serviteur
attaché à son service a été étonné de ne pas le voir rentrer et a
découvert sur sa table de travail un courrier lui enjoignant de se rendre
dans cette église sur les coups de dix heures. Il a trouvé cela pour le
moins anormal. Le secrétaire de Monsieur de Gondi a cru utile de
dépêcher auprès de moi un de ses valets afin de m’en informer.
PierreTalbot resta sans voix, admiratif devant le talent de cet
homme dont on murmurait que le roi lui-même le tenait pour le plus
redoutable de ses collaborateurs et même le craignait. Il lui fallut
attendre une poignée de secondes avant de répondre :
-Je reste à votre entière disposition, monsieur, ainsi que mon
bedeau.
Jacquesde Vuelles avait disparu aussi rapidement qu’il était apparu,
laissant son archidiacre aux prises avec le pauvre Martin qui
commençait à comprendre que sa macabre découverte du matin allait
avoir des conséquences plus lourdes que celle du 24 août de l’année
précédente.
-Et toujours ce dessin tracé dans la paume droite ? avait questionné
Lamarche, avant même d’avoir approché le cadavre.

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-Encore, pour sûr, lui avait répondu Martin Séverin, en se signant
trois fois.
Lorsqueles officiers de police envoyés par le prévôt firent leur
entrée dans l’église, Lamarche, qui avait terminé son interrogatoire et
ses constatations, s’esquiva, en leur adressant le sourire narquois de
celui qui a le sentiment d’avoir joué un bon tour à ses concurrents.
Lejour même, la dépouille du pauvre Jacques de Chélande fut
conduite à l’Hôtel de Gondi où on l’exposa dans la chapelle familiale,
comme un signe de respect et de piété pour celui qui faisait, au sein du
cénacle musical parisien, la fierté de cette prestigieuse maison.