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Alexandre de Humboldt

De
522 pages
Le voyage d'Alexandre de Humboldt en Amérique espagnole ouvre la voie aux grandes expéditions scientifiques du XIXè siècle. Naturaliste, physicien, géographe et historien, Humboldt a rapporté d'Amérique une masse énorme de données et d'observations. Les trente volumes de son Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent couvrent trois vastes domaines: sciences de la Terre, sciences naturelles et sciences de l'homme. Charles Minguet présente et analyse les résultats du voyage et surtout l'étude humboldtienne des groupes humains, coexistant en Amérique sous la domination espagnole. Humboldt réévalue le passé indigène précolombien, en fondant l'anthropologie, l'ethnologie et l'archéologie américanistes. En même temps, il dresse un tableau géographique, économique, politique, total et chiffré.
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Alexandre de Humboldt

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Joëlle Chassin, Pierre Ragon et Denis Rolland Dernières parutions
MERIENNE-SIERRA M., Violence et tendresse. Les enfants des rues à Bogota, 1995. GRUNBERG B., lA conquête du Mexique, 1995. ENTIOPE G., Nègres, danse et résistance. lA Caraïbe du XVIIe au XIXe siècle, 1996. GUICHARNAUD-TOLLIS M., Regards sur Cuba au 19ème siècle, 1996. BASTIDE R, Les amériques noires. 3e édition, 1996. FREROT C. Echanges artistiques contemporains. lA France et le Mexique, 1996. HÉBRARD Y., Le Venezuela indépendant. Une nation par le discours. 1808-1830, 1996. ALBALADEJO C. et TULET J.-C., coord. Lesfronts pionniers de l'Amazonie brésilienne, 1996. COICAUD J.-M., L'introuvable démocratie. Les dictatures du Cône Sud : Uruguay, Chili, Argentine (1973-1982), 1996. EZQUERRO M., Construction des identités en Espagne et en Amérique latine, 1996. POLICE Gérard, lAfête noire au Brésil, L'Afro-brésilien et ses doubles, 1997. TARDIEU Jean, Noirs et nouveaux maîtres dans les "vallées sanglantes" de l'Équateur (1778-1820), 1997. MONTERO CASASSUS Cécilia, Les nouveaux entrepreneurs: le cas du Chili, 1997. LOSONCZY Anne-Marie, Les saints et laforêt, 1997. SCHPUN Monica Raisa, Les années folles à Sao Paulo (1920-1929), hommes et femmes au temps de l'explosion urbaine, 1997. THIEBAUT Guy, lA contre-révolution mexicaine à travers sa littérature, 1997. LUTTE Gérard, Princesses et rêveurs dans les rues au Guatemala, 1997. SEGUEL - BOCCARA Ingrid, Les passions politiques au Chili durant l'unité populaire (1970-1973), 1997. FAVRE Henri, LAPOINTE Marie (coord.), Le Mexique, de la réforme néolibérale à la contre-révolution. La révolution de Carlos Salinas de Gortari 1988-1994, 1997.

~ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5732-0

Charles Minguet

Alexandre historien

de Humboldt et géographe espagnole
1804

de l'Amérique
1799
-

N

()

lIvel1e ~d irion en rièremen r révisée cf refond ue

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Illustration de couverture: Alexandre de Humholdt en 1812 Tableau du Baron von Steuben (SUiatliche Museen. Berlin)

AVANT PROPOS

Alexandre de Humboldt nta pas eu dans notre pays l'audience qu'il mérite. Si nos compatriotes connaissent le nom de Humboldt, c'est surtout grâce aux travaux philologiques et philosophiques de Guillaume, son frère aîné, dont la gloire a éclipsé pendant longtemps celle d'Alexandre. On le regrettera d'autant plus qu'Alexandre de Humboldt a écrit une grande partie de ses livres en français et qu'il a vécu dans notre pays plus du quart de sa longue existence. Si les Allemands n'ont jamais cessé de lui rendre un juste hommage, en revanche les Français se sont montrés bien ingrats pour ce génie qui réunissait en lui le sérieux de l'esprit germanique et la chaleur de l'esprit latin. En France en effet à l'exception des travaux de Jean Théodoridès sur les rapports d'Alexandre de Humboldt avec les savants français de son temps, il n'existe encore aucune étude d'ensemble. Son œuvre américaniste notamment n'était connue que des spécialistes. Aussi tenons-nous à exprimer notre gratitude à M. le Professeur Marcel Bataillon, qui nous a encouragé à entreprendre ce travail, et à M. Robert Ricard, Professeur à la Sorbonne, qui a bien voulu diriger nos recherches avec un soin et une bienveillance dont nous lui sommes très reconnaissant. Nos remerciements vont également à M. Pierre Monbeig, Professeur à la Sorbonne, Directeur de r Institut des Hautes Etudes de r Amérique Latine. Il a bien voulu nous accueillir dans son Institut, où nous avons pu travailler avec profit, grâce à la richesse de la Bibliothèque et du Centre de Documentation Economique et Sociale. Nous adressons nos remerciements à tous ceux qui, hors de France, nous ont apporté leur aide: en Espagne: MM. les Directeurs de l'Archivo de lndias et de la Escuela de Estudios Hispanoamericanost à Séville; MM. les Directeurs de l'A rchiuo H islorieo N acional, de la Bibliothèque Nationale et de l' lnstituto de Cultura Hispaniea, à Madrid. en Allemagne: M. le Professeur Dr. Richard Konetzke, Université de Cologne; M. le Professeur Dr. Hans Schneider, Université de Hambourg; MMrs. les Professeurs Drs Kurt R. Biermann, Fritz Lange et E. Streseman, de la Alexander-von-Humboldt-Kommission, Académie des Sciences de Berlin;

8

A lexandre

de Humboldt

M. le Professeur Dr. Johannes Eichhorn, de Potsdam; le Dr. Werner Richter, Secrétaire général de l'Université Berlin; Le Professeur Dr. Ing. Rudolf Plank, de Karlsruhe.

Humboldt,

en Amérique Latine: M. le Professeur Silvio Zavala, Mexique; le Dr. Manuel Pérez Vila, Directeur de la Fondation John Boulton, Caracas, Venezuela; MM. les Professeurs Pablo Vila, Institut Pédagogique, Guillermo Mor6n, Ram6n Sanchez Diaz et Walter Dupouy, Academia Nacional de la H istaria, Caracas; Nos collègues Bernard Marchand et Madame Frederika de Ritter, de l'Université Centrale du Venezuela, Caracas; M. G.F. Pardo de Leygonier; membre correspondant de la Academia Nacional de la Historia, Paris , et nos bons amis A. Castel, Conseiller d'Ambassade à Quito, puis à Caracas et Gaston Diehl, attaché au ministère des Affaires étrangères. Nous adressons enfin nos remerciements à Monsieur le Professeur Jean Dresch, Directeur de l'Institut de Géographie et à ses collaborateurs, M. Fernand Joly, Professeur de cartographie et M. Gérard Gau, cartographe.

I

Alexandre de Humboldt, savant et voyageur

Savant et voyageur

Il

Naissance

d'un

génie

Rien, apparemment, nlavait préparé Alexandre de Humboldt à devenir, après Christophe Colomb, le deuxième découvreur de l'Amérique. Né en 1769, dans une partie de l'Allemagne, la Prusse, qui n'entretenait pas de relations maritimes suivies avec les autres continents, et qui ne possédait aucune colonie, Humboldt a été élevé au sein d'une famille riche, dont les ascendants, du côté paternel, ont servi le roi de Prusse. Le grand-père était capitaine; le père, commandant de l'année prussienne et chambellan du prince impérial. Du côté maternel, Alexandre est de souche française et écossaise. Le premier ascendant connu est un protestant émigré français, originaire de Blauzac, dans le Gard, et qui était agriculteur. II s'appelait Jean Colomb! Les grands-parents du côté de la mère se sont enrichis dans les manufactures de verrerie. Au château de Tegel, résidence berlinoise de la famille, Alexandre reçoit une éducation très soignée, conjointement avec son frère Guillaume, de deux ans son aîné. Le père, qui fréquentait, avec son ami le roi de Prusse, la loge maçonnique Concorde, choisit pour ses enfants les meilleurs précepteurs. Ainsi, les deux frères aŒ}uièrentune immense culture, par l'étude approfondie des " antiquités" classiques et des philosophes français et allemands de l'Encyclopédie et de l'AufkHirung du temps de Gœthe. En dépit de ces conditions matérielles et intellectuelles exceptionnelles, Alexandre n'a pas été heureux à Tegel. Il a ressenti son enfance et son adolescence comme une grande souffrance. C'est un élève médiocre, qui éprouve de grandes difficultés pour assimiler l'enseignement dispensé. Les troubles intellectuels et même physiques, car il a une santé fragile, peuvent être attribués à l'absence de liens affectifs avec sa mère; au témoignage de tous, y compris de son frère Guillaume, Mme de Humboldt était une femme distante, froide, qui faisait régner autour d'elle une aunosphère " de formalisme compassé et d'ennui". Le sentiment de solitude de Humboldt se renforce à partir de sa dixième année, au moment où meurt son père, qui était un homme spirituel, cultivé et d'un commerce agréable. En 1792, Humboldt exprimera ainsi ses souffrances à son ami Freiesleben :
" C'est ici, à Tegel, que j'ai passé la plus grande partie di! cette triste existence, au milieu de gens qui m'aimaient, qui voulaient mon bonheur et avec lesquels je n'étais absolument pas en accord, dans une contrainte
multipliée

par

mille,

dans une solitude qui me pn'vait de tout, dans un
à dissimuler constamment, à me sacrifier If.

état qui

m'obligeait

12

Alexandre

de Humboldt

Dès 1785-1786, Alexandre et son frère commencent à fréquenter les salons. On les voit surtout dans les cercles juifs de Berlin, chez le libraire Nicolaï, chez les Mendelssohn et surtout chez les Herz. A partir de 1787, Alexandre commence des études universitaires supérieures. D'abord à Francfort-sur-Oder, puis à l'université de Gottingen où il va rejoindre son frère. En 1790, il entreprend le premier de ses nombreux voyages à travers l'Europe, qui peuvent être considérés à la fois comme une sorte de préparation au grand voyage en Amérique, et comme une évasion du milieu familial. 1 Avec son maître et ami Georg Forster, il part pour l'Angleterre et la France. 11 arrive à Paris au moment où le peuple s'apprête à célébrer la fête de la Fédération. Le spectacle de la France révolutionnaire l'a profondément frappé et a sans doute raffennÎ l'essentiel de ses idées politiques:" Le spectacle d£s Parisiens, écrit-il, leur rassemblement national, celui de leur temple de la liberté encore inachevé, pour lequel j'ai transporté moi-même du sable, tout cela flotte dans mon âme comme un rêve" . A son retour, Humboldt va suivre les cours de l'Académie de commerce de Hambourg (1790-1791), où il fait la connaissance de nombreux étrangers, notamment d'Espagnols et de Portugais. Après avoir publié ses premiers travaux de botanique, de chimie et œ minéralogie, Alexandre entre à l'Académie des mines de Freiberg. Sa canière semble définitivement tracée. Il sera ingénieur des mines. A sa sortie de l'Académie, à partir de 1792, il accomplit, comme assesseur du département des Mines et Fonderies de Prusse, quatre inspections des principales exploitations minières de Prusse, de Franconie, de Bavière et d'Autriche. Son inlassable activité dans le domaine de la protection de la vie du mineur, du perfectionnement des appareils de sauvetage (il invente un masque à gaz), ses travaux sur la flore, la physiologie chimique des plantes etc., lui valent d'être nommé directeur général des mines de Silésie, poste qu'il refuse; mais il accepte celui de conseiller supérieur des mines. L'événement qui survient alors, la mort de sa mère en novembre 1796, met fin à une carrière si brillamment amorcée. Sa vraie vie commence au moment où cette femme qui, croyait-iL ne l'avait pas aimé, disparaît. Il a des mots tenibles : " Tu sais, mon cher ami, que mon coeur de ce côté-là ne pouvait être profondément atteint, nous étions étrangers l'un à l'autre depuis longtemps ". En Décembre 1796, Humboldt démissionne de l'administration prussienne. n écrit alors:

I. Georg FORSTER (1754-1794), professeur, géographe et écrivain allemand, qui a participé au deuxième voyage de Cook autour du monde (1772-1775), dont Il a publié un récit. En philosophie, il est matérialiste; en politique, républicaJn ; 11 a fait adopter l'incorporation du territoire de Mayence à la République française. A la chute des Girondins, déçu par la Révolution, il est mort désespéré à Paris en 1794.

Savant et voyageur

13

" Mon voyage est irrémédiablement décidé. Je me pendant quelques années et je rassemble les instruments.. Italie un an ou un an et demi, pour me familiariser tout volcans ..puis on ira en Angleterre en passant par Paris... route vers les Indes occidentales sur un ba/eau anglais
It.

prépare encore je séjourne en à fait avec les et ensuite, en

A travers

le vaste monde
sa part

312 ()()() francs-or de l'époque. Il est libre, il a enfin les moyens de voyager! Tout en continuant ses travaux sur le galvanisme, l'astronomie, la chimie,

En juin 1797, il reçoit

d'héritage, qui est considérable: elle s'élève à
la
part

botanique et la minéralogie à Iéna, Dresde et Salzbourg, il
avril 1798. Là, il fait la connaissance

pour Paris en

lie d'amitié avec un chirurgien de marine, Aimé Bonpland, qui sera son compagnon de voyage en Amérique. Alors qu'à Salzbourg Humboldt avait projeté un voyage au Brésil, à Paris Bougainville accepte de le prendre dans un voyage autour du monde, organisé par le Directoire, qui devait durer cinq ans. Mais l'expédition, faute de crédits, est annulée. " Les bateaux étaient prêts aJ départ, écrit Alexandre (..), la première année, nous devions passer au Paraguay et en Patagonie. (..) La deuxième année, au Pérou, Chili, Mexique et Californie, la troisième dans les mers du Sud (le Pacifique), la qUlllrième à Madagascar et la cinquième en Guinée. (..) Quelle tristesse indescriptible lorsque en quatorze jours toutes, toutes ces espérances s'écroulèrent! It. Dès lors, pris d'une frénésie quasi maladive, Alexandre cherche une issue - il veut partir - n'importe où : en Egypte, en Afrique du Nord, aux Indes orientales. En octobre 1798, Humboldt et Bonpland choisissent de se rendre à Marseille où ils tentent de s'embarquer. Impossible. Laissons-lui la parole: " Je voulais passer l'hiver en Algérie et dans l'Atlas où il y a encore dans la province de Constantine, d'après Desfontaines, quatre cents plantes inconnues. De là, je voulais rejoindre Bonaparte par Sufetula, Tunis et Tripoli avec la caravane qui va à La Mecque. Nous attendîmes en vain pendant deux mois. Nos malles élaient restées emballées et nous courions tous les jours à la plage. La frégate Jaramas, qui devait nous
conduire, avait fait naufrage et tout l'équipage fut noyé"

de bon nombre de savants français et se 2

.

Humboldt tente alors de se rendre à Tunis, mais les événements d'Égypte, l'opposition du dey d'Alger provoquent la suspension du trafic maritime. Humboldt décide de partir pour l'Espagne où il a l'espoir, sur la côte du Levant, " de faire (...) au printemps une excursion à Smyrne". Il longe, avec Bonpland,
2. Aimé BONPLAND (1773-1858). né à la Rochelle; chirurgien de marine. excellent compagnon de voyage de Humboldt en Amérique; après son retour en France en 1804. Bonpland est revenu en Amérique en 1816. où il a tenté d'implanter en Argentine des exploitations agricoles. détruites successivement par les guerres civiles ou nationales qui ont ravagé ces contrées. Il a été retenu prisonnier sans raison. pendant dix ans (1.821-1831). par le dictateur du Paraguay. le docteur FrancIa.

14

Alexandre

de Humboldt

la côte méditeITanéenne, de Marseille à Valence. En Catalogne, à Tarragone, à Balaguer, à Valence, il est émerveillé par la richesse d'une agriculture .. exotique It, déjà pour lui, " le pays ressemble ici à un jardin éternel, entouré de cactus et d'agaves! des dattiers de quarante à cinquante pieds, chargés de grappes de Jfruits, luttent de hauteur à côté des couvents. Les champs paraissent être üne forêt d'arbres à pain, d'oliviers et d'orangers ". A Valence, il ne peut s'embarquer. n décide alors de se rendre à Madrid où il arrive avec Bonpland le 15 février 1799. Il conçoit un projet de voyage aux Philippines. Présenté au roi d'Espagne Charles IV, à Aranjuez, le 15 Mars 1799, grâce à l'appui de Don Francisco Mariano Luis de Urquijo, alors ministre des Affaires étrangères, Humboldt obtient un passeport pour les colonies espagnoles d'Amérique. C'est pour lui une chance inespérée, car la couronne espagnole n'ouvrait l'accès de ses possessions d'outre-mer qu'à de rares occasions. Il n'est pas douteux que sa qualité d'ingénieur des mines a pesé de façon décisive sur l'octroi du passeport. Dans le mémoire autobiographique adressé au roi, Humboldt a insisté fort habilement sur cet aspect: "Je restai voué à la pratique des mines pendant trois ans, et le Imard favorisa tellement mes entreprises q~ les mines d'alun, de cobalt et même ceLLes d'or de Go/deronach commencèrent à devenir profitables aux caisses du roi ". Humboldt et Bonpland quittent Madrid en mai 1799 pour la Corogne, et le 5

juin de la même année ils s'embarquentsur la frégatePizarro pour le Venezuela.
Alexandre exprime ainsi son enthousiasme:
"

Quel trésor d'observations vais-je pouvoir faire pour enrichir mon travail sur la construction de la Te"e. (...) Je collectionnerai des plantes et des fossiles et je POU"ai faire des observations astronomiques, avec des instruments excellents. (...) Mais tout cela n'est pas le but principal de mon voyage. Mon attention ne doit jamais perdre de vue l'harmonie des forces concurrentes, l'influence de l'univers inanimé sur le règne animal et végétal Et il s'exclame:
If.

Quel bonheur se présente à moi! Ma tête en tourne de joie! (...)

" L 'homme doit vouloir le Bon et le Grand!

".

En route vers l'Amérique!

Il met à profit une escale de six jours aux Canaries (19-25 juin 1799) pour faire l'ascension du pic de Teide et s'intéresser au sort des Guanches (premiers habitants des îles Fortunées et victimes d'un génocide) ; après une traversée de l'Atlantique sans incidents, Humboldt aborde à Cumana, le 16 juillet 1799. Les deux voyageurs y passent quatre mois, au cours desquels ils visitent la

Savant et voyageur

IS

péninsule d'Araya et les missions des Indiens Chaymas, gouvernées par les capucins. Le premier contact avec le Nouveau Continent provoque chez Humboldt un enthousiasme indescriptible:
"

Nous sommes ici enfin, écrit-il, dans le pays le plus divin et le plus

merveilleux. Des plantes extraordinaires, des anguilles électriques, cks tigres, des pen-oquets et de nombreux, très nombreux Indiens purs, à demi sauvages, une race d'hommes très belle et très intéressante. (...) Depuis notre arrivée, nous courons partout comme des fous: les trois premiers jours, nous n'avons rien pu observer, car on abandonne toujours un objet pour en prendre un autre. (...) Je sens que je serai

heureux ici

fl.

Fin novembre 1799, Humboldt gagne Caracas par bateau. Il ne tarit pas d'éloges sur l'extrême courtoisie avec laquelle il est reçu: " (...) partout, écrit-il, les ordres du roi et de son premier secrétaire d'État, M. d'Urquijo (...) sont exécutés avec zèle et promptitude. Je serais bien ingrat si je ne faisais le plus grand éloge de la manière dont je suis
traité dans les colonies espagnoles C'est surtout la probité espagnole qui l'ont frappé. (hombria
It.

de bien),

la loyauté

et l'hospitalité

Le superbe

Orénoque

Le 7 février 1800, il part pour l'Orénoque. Après avoir visité la province de Valencia, autour du lac du même nom, puis Puerto Cabello sur la côte de la mer Caraïbe, à l'ouest de Caracas, il se rend à San Fernando, sur le Rio Apure, s'embarque, le 30 mars 1800, sur cet affluent de l'Orénoque et entre enfin dans le fleuve géant le 5 avril. De là, il remonte l'Orénoque jusqu'au Rio Negro, aux confins du Brésil (San Carlos de Rio Negro) puis revient à l'Orénoque par le Casiquiare, fleuve qui relie le bassin de l'Amazone à celui de l'Orénoque. Ce voyage de soixante-quinze jours constitue à lui seul une prouesse. Il a parcouru, sur près de 2 250 kilomètres, des régions infestées de moustiques, peuplée d'indigènes souvent anthropophages (hélas!), où tigres et crocodiles sont nombreux et où les établissements européens (missions et garnisons), très éloignés les uns des autres, sont très rares. Humboldt et Bonpland y ont fait preuve d'un courage et d'une résistance physique incroyables, d'autant qu'ils n'ont pas cessé de collecter des spécimens de plantes et d'animaux, de prendre des milliers de mesures barométriques, chrono-métriques, thennométriques, etc..., et de tenir un journal où sont consignés tous les détails intéressant à la fois l'historien, le géographe, le sociologue et l'ethnologue.

16

Alexandre

de Humboldt

A propos des difficultés du voyage, Humboldt écrit:
" Pendant quatre mois, nous avons dormi dans des forêts, entourés de crocodiles, de boas et de tigres (qui assaillent ici même les canots), en ne mangeant que du riz, des fourmis, du manioc, du pisang et quelquefois des singes, en buvant l'eau de l'Orénoque".

Sur son état de santé, il précise, en 1801 : " Je suis constamment des villes où mal de tête.' De la Havane créé pour les Tropiques (..) jamais je n'ai été si bien portant que depuis deux ans. (...) J'ai séjourné dans la fièvre jaune faisait rage et jamais je n'ai eu le moindre (...) Ma santé a résisté d'une façon inconcevable".

à Bogota

Revenu à Cumana le 26 août 1800, après une visite aux missions des Indiens Caribes et un séjour d'un mois à Nueva Barcelona, Humboldt s'embarque œ ce dernier port vers Cuba, le 24 novembre 1800. La traversée est très dure et il anive à la Havane le 19 décembre. Il consacre trois mois et demi de son séjour à la visite d'une partie de l'île. C'est là que s'accroît son hostilité à l'esclavage: l'aspect des "ateliers à sucre" (ingenios) où souffrent et meurent les esclaves africains l'emplit d'indignation. Les pages qu'il consacre plus tard à ce problème sont parmi celles auxquelles il tiendra le plus. Le 15mars 1801,il quitte Cuba pour Batabanoen directionde Cartagena (en Nouvelle-Grenade: la Colombie actuelle). Il compte en effet rejoindre, par la côte pacifique, l'expédition autour du monde du capitaine Baudin. Son projet de circumnavigation est toujours présent à son esprit. Le voici donc de nouveau sur la terre fenne le 30 mars 1801. Fort bien reçu par les autorités de Cartagena, il va passer quelques jours dans la propriété de Don Ignacio de Pombo; il s'embarque, le 21 avril, sur le Rio Magdalena, qu'il va remonter pendant quarante-cinq jours jusqu'à Honda. De Honda, il se rend par voie de terre à Bogota, où, arrivé le 6 juillet, on le reçoit avec magnificence. Il fait la connaissance de l'illustre botaniste hispano-grenadin Don José Celestino 3 Mutis, qui lui ouvre largement les magnifiques collections de l'expédition botanique royale qu'il dirigeait dans la région de Bogota; il repart, le 8 septembre 1801, vers Popayan, en empruntant le chemin le plus difficile: le passage du Quindio ; c'est-à-dire qu'il doit franchir les deux cordillères qui séparent les deux villes. Il anive à Popayan en novembre. Puis c'est la descente vers Quito (6 janvier 1802), après avoir traversé d'affreuses solitudes et subi de très fortes intempéries. Son séjour à Quito et dans sa région durera six mois. Là, le ravissement est à son comble.
3 J. Celestino MlmS Grenade (1783-1789). (1732-1808), directeur de l'expédition botanique espagnole en Nouvelle-

Savanl~lvoyageur

17

Le

Chimborazo

Le royaume de Quito est couvert de volcans colossaux, dont certains sont en activité! II fait d'abord par deux fois l'ascension du Pichincha (26 mai-28 mai). Il dessine la carte complète des volcans de cette zone privilégiée: Pichincha, Antisana, Tunguragua, Cotopaxi, Cayambé-Urcu, Corazon, Carguairazo, Altar, IIliniza, etc. Après un trajet qui l'amène à Riobamba (9 juin), il peut enfin atteindre le Chimborazo, dont il tente l'ascension, accompagné de Bonpland et du jeune équatorien Carlos Montufar4. Ils n'aniveront pas au sommet, car ils sont terrassés par le mal des montagnes et par le froid. Cependant, ils parviennent à 4 585 mètres d'altitude (le sommet est à 5 670 m). Enfin, voilà le Pérou que l'expédition va traverser jusqu'à Cajamarca, capitale de l'ancien Empire inca. Le long du trajet, Humboldt observe, décrit et évoque les prestigieux vestiges de la civilisation incasique, ses tambos, ses forteresses, ses chaussées, ses légendes. Après un bref séjour dans la partie amazonienne du Pérou (Jaén-Rentema), Humboldt prend la route de Lima. II atteint la côte pacifique fin septembre 1802, juste à temps pour observer le passage de Mercure au port du Callao; il découvre le célèbre courant froid péruvien qui porte désormais son nom et s'embarque pour le Mexique, le 24 décembre 1802, à quatre heures du soir, sur la corvette Castor. Il fait relâche à Guayaquil, où il séjourne un mois et demi; il repart pour Acapulco, où il aborde le 22 mars 1803. Il demande par écrit au vice-roi lturrigaray la permission de visiter la Nouvelle-Espagne (le Mexique), et dès le 27 mars il part pour Mexico. En Nouvelle-Espagne (Mexique)

En chemin, il visite les mines de Taxco. Arrivé dans la magnifique capitale de ce royaume (alors la ville la plus peuplée des deux Amériques), Humboldt va vivre dans la société des savants et des lettrés mexicains ou espagnols. Il fréquente le Collège des mines, visite les principaux monuments de Mexico et des environs, les ateliers, les manufactures, les pyramides de Teotihuacan, etc. En mai 1803, il fait une excursion aux mines de Pachuca et de Regla. En avril, il va à Guanajuato où il visite le complexe minier, très riche. En septembre, il est à Valladolid de Michoacan (aujourd'hui Morelia) et, dans cette province, il fait l'ascension du volcan de Jomllo, qui avait surgi subitement du sol en deux jours, en 1759. Après une excursion à Toluca, où il gravit le fameux Nevado, il revient à Mexico, où il participe au jury du Collège des mines et prononce trois conférences (octobre 1803). Le 20 janvier 1804, Humboldt prend le chemin de Veracruz; en passant à Puebla, il visite les ateliers (obrajes ) de tissage. où sont honteusement exploités les travailleurs (qui sont pourtant des hommes libres), selon le système de l'endettement perpétuel: tienda de raya.
y 4. Carlos MON11JFAR LARREA (1778-1816). fils du marquis de Selvaalegre. de Quito ~ il a accompagné Humboldt de Quito à Cuba. Colonel des armées insurgées d'Amérique. il a été fusillé par les Espagnols en 1816.

18

Al~xandr~

d~ Humboldt

Au passage, il estime les hauteurs du Popocatepetl et du Iztaccihuatl. A Cholula, il visite la fameuse pyramide précolombienne. Plus loin, il fait l'ascension du cofre de Perote. A Jalapa, il dresse le tableau des étages de végétation, description restée classique dans la création de la géographie tridimensionnelle. Arrivés à Veracruzle 19 février, les deux compagnons s'embarquent pour Cuba le 7 mars 1804. Ils y récupèrent les trente-cinq caisses d'herbiers et œ collections entreposées lors de leur première visite. Avant son départ, Humboldt remet un rapport à la Société patriotique de la Havane sur la présence supposée d'or ou de métaux précieux dans le massif de Guanabacoa. Il n'y a trouvé que des pyrites de fer (l'or des fous) et il conseille à ses amis cubains d'abandonner la recherche d'hypothétiques métaux précieux au profit de l'agriculture, " véritable richesse du pays fl. De Paris à Berlin (1804-1807)

Le 29 avril 1804, Humboldt et Bonpland, avant de retourner en Europe, se rendent aux Etats-Unis, où ils resteront jusqu'au 30 juin. Le 1erjuin, Humboldt est à Washington, où le président Jefferson le reçoit à plusieurs reprises. Le 9 juillet, les deux voyageurs quittent Philadelphie et, après une bonne traversée, arrivent à Bordeaux le 3 août 1804. Humboldt va rester en France jusqu'en 1827, ce qui ne signifie pas qu'il cesse de voyager; mais sa résidence principale sera à Paris. En mai-juin 1805, il est à Romeavec Gay-Lussacset Leopoldvon Buch6,pour y retrouverson frère alors ambassadeur dans cette ville. En juillet-août, il est à Naples, où il fait trois ascensions du Vésuve dont il observe l'éruption. Entre septembre et novembre 1805, il se rend de Rome à Berlin par le SaintGothard; en décembre, le roi de Prusse le nomme chambellan. De nouveau à Paris, entre 1807 et 1811, il se rend tout de même à Vienne, où son frère est en poste. A Paris commence sa grande amitié avec François Arago 7 et GayLussac. Humboldt participe aux travaux de l'Institut de France, dont il est nommé associé étranger en 1810. Ses projets de voyage le hantent: il conçoit une expédition au Tibet, puis en Inde et en Asie centrale, soit par voie teITestre, soit par le cap de Bonne-Espérance. En 1814, au moment de l'invasion, Humboldt intervient auprès du commandant en chef des forces d'occupation prussiennes pour protéger le Muséum d'histoire naturelle de Paris. Il fera d'autres démarches en 1815. Humboldt, dans cette période, consacre son zèle et son talent à la préparation et à l'édition de son voyage en Amérique en collaboration avec Bonpland. Le premier volume paraît en 1807, et le trentième et dernier vetTa le jour en 1834. Entre-temps, il publie sous un fonnat plus réduit ses Tableaux ck la nature
5 GA y -LUSSAC (1778-1850), physicien et chimiste, professeur; arm de Humboldt. 6. VON BUCH (1774-1853), célèbre géologue allemand. 7. François ARAGO (1786-1853), physicIen et homme politique français libéral. ami de Humboldt.
.

Savant et voyageur

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(1808) en Allemagne et ,en France, son Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne (1811, Paris), et un grand nombre de communications et d'articles en français et en allemand dans les principales revues scientifiques. Comme il est aussi chambellan du roi, il doit en même temps remplir des missions diplomatiques pour le compte de la Prusse: d'abord à Paris (où cependant il refuse le poste d'ambassadeur qui lui est proposé en 1815), puis au Congrès d'Aix-la-Chapelle (1818), où il accompagne le roi Frédéric Guillaume ill ; enfin, au Congrès de Vérone (1822). Au cours de toutes ces années, il entretient une énorme correspondance avec les savants et les institutions scientifiques du monde entier. Il participe aussi à la création de la Société de Géographie de Paris, la première du genre. En 1820 et en 1822, une délégation de parlementaires mexicains, conduite par Lucas Alamàn, qui sera plus tard ministre, vient lui rendre visite à Paris, en vue de la création d'une compagnie minière. C'est de cette période que date son projet d'aller s'établir définitivement au Mexique, dans les années 1824-1825. Mais le roi de Prusse a besoin de lui et lui ordonne de revenir définitivement à Berlin. Ce qu'il fait en 1827. Humboldt y déploiera une intense activité scientifique: cycle de conférences à la Singakademie de Berlin, où sont développées ses idées sur la description physique du monde (c'est l'embryon du livre qu'il publiera plus tard sous le titre Cosmos) ; présidence d'une commission royale destinée à aider les jeunes artistes; travaux sur le magnétisme terrestre: conférences à l'Académie des sciences de Berlin; et presque tous les ans, désormais, il devra accompagner son roi aux bains de Teplitz. Voyage en Russie et en Asie centrale En 1829, il va enfin pouvoir réaliser en partie son rêve du voyage en Asie. Invité par le ministre Cancrin, il fait une longue randonnée à travers la Russie, en compagnie du biologiste C. G. Ehrenberg et du minéralogiste G. Rose. De Saint-Pétersbourg, les trois voyageurs, par Moscou, Nijni-Novgorod, Penn, Tobolsk et Barnaoul, atteignent la Sibérie par Semipalatinsk et Omsk jusqu'à Orenbourg. De là, ils rejoignent la Volga à Samara et arrivent à Astrakhan'. Là, ils explorent le delta de la Volga et la mer Caspienne. Les 15 000 kilomètres du voyage, dont environ 5 000 en bateau, ont été parcourus entre le 12 avril et le 24 octobre 1829. C'est le dernier voyage que Humboldt aura fait. Il a alors soixante ans. Il lui reste trente ans de vie, qu'il va consacrer à des travaux sur ['Histoire de la géographie du Nouveau Continent (publiée entre 1836 et 1839), la publication de son Voyage en Asie centrale (1843) et la préparation de l'œuvre de sa vie, Cosmos (1845-1862). Humboldt participe aux activités scientifiques des nombreuses académies dont il est membre (Académie des sciences de Berlin, Institut de France, Société de géographie de Paris, Académie royale des sciences et des lettres de Belgique, Royal Irish Academie, Royal Society de Londres,

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Alexandre

de Humboldt

Académie autrichienne, Académie romaine pontificale de Nuovi Lincei, Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, Real Academia espanola, etc.). Son installation définitive en Allemagne ne l'a pas empêché de se déplacer. n profite des missions diplomatiques qui lui sont confiées pour revenir très souvent à Paris (1831, 1835, 1838, 1841, 1842-1843, 1844-1845, 1847-1848) et pour y séjourner plusieurs mois à chaque vqyage. En 1848, de retour à Berlin et après son dernier voyage en France, il participe aux funérailles des victimes de la révolution de mars, montrant ainsi publiquement ses sympathies pour le parti de la Liberté. n a alors soixante-dix -neuf ans ! Humboldt a travaillé d'arrache-pied jusqu'au dernier souffle de sa longue vie. Le 15 mars 1859, quelques mois avant sa mort, on peut lire dans les journaux de sa patrie une annonce où il supplie ses nombreux correspondants de ne plus lui écrire ; il reçoit en effet, chaque année, entre 1 600 et 2 000 lettres, missives, messages et documents, manuscrits et projets de voyage et d'expéditions coloniales; cette masse de courrier l'empêche de se consacrer à ses propres recherches qu'il veut poursuivre, " en dépit, précise-t-il, tk la diminution de mes forces physiques et intellectuelles". Mort d'un savant. Bilan d'une vie

En avril 1859, Alexandre de Humboldt s'alite; il sent ses forces l'abandonner rapidement. Le 6 mai 1859, à 'quatorze heures trente, il expire dans son appartement de la Oranienburgerstrasse, en présence de sa nièce Gabriele von Bülow et de son neveu August von Hedemann. Il meurt donc sans desceOOance directe. Il ne s'est jamais marié et il semble ne pas avoir laissé d'enfant naturel. On se demande d'ailleurs comment il aurait eu le temps de s'occuper d'une famille. Le 10 mai ont lieu les funérailles solennelles à la cathédrale de Berlin et le Il son cercueil est déposé au cimetière familial du Parc, au château de Tegel, où il repose à côté de ses parents et de son frère. Telle fut, trop brièvement évoquée, l'existence de ce génie universel, de ce Protée de la science, de cet humaniste libéral qui, en dépit de ses fonctions officielles à la cour du Roi de Prusse, est resté fidèle aux idées de sa jeunesse. Dans ses écrits, on reconnaît l'influence prépondérante des encyclopédistes français et de l'AufkHirung allemande: Maupertuis, Diderot, d'Alembert, Buffon, Condorcet, Kant, Lessing, Schiller, Gœthe; il partage avec eux une conception unitaire de l'Univers et de ses lois, d'un" grand Tout It évoluant et se transfonnant selon un processus historique qui peut être découvert en recourant à ce qu'il nomme lui-même sa méthode d'empirisme raisonné. fi repousse l'idée de races inférieures ou supérieures. Il n'aime pas le cléricalisme et il est même quelque peu antireligieux. A ce propos, il écrit que toutes les religions offrent trois parties distinctes: un traité de mœurs partout le même et très pur ; un rêve idéologique, et un mythe ou petit roman historique. n refuse d'expliquer la création de la matière organique à partie de l'inorganique Oe souffle divin) et il qualifie la croyance en l'immortalité de l'âme de " conte bleu d'au-delà du tombeau ".

Savant~tvoyageur

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En dépit de l'énigme que sont pour lui ce qu'il appelle" les oscillations de l'histoire", c'est à dire" le mouvement tour à tour progressif ou rétrograt:le de l'humanité" et malgré le désespoir qu'il exprime de vivre, à partir de 1815, à une époque où triomphe en Europe le conservatisme le plus rigoureux (" Nous vivons ou plutôt nous végétons, écrit-il eü 1853, atrocement trompés dans nos espérances les plus chères" ), Humboldt veut croire tout de même au progrès de l'humanité. Dans le Cosmos, il écrit:
" Par une heureuse connexité de causes et d'effets, souvent même sans que l'homme en ait la prévision, le Vrai, le Beau, le Bon se trouvent liés à l'Utile ".

L'œuvre scientifique de Humboldt, et surtout le voyage en Amérique espagnole, n'ont pas eu l'audience qu'ils méritent. En France, en dépit de la publication du voyage en français, l'intérêt pour Humboldt s'est manifesté de façon sporadique et peu intense. A part une brochure de 88 pages publiée en 1860, l'édition des lettres américaines de Humboldt en 1905 et la publication en 1969 chez Maspéro d'un ouvrage consacré à Humboldt américaniste8, il n'existe jusqu'à présent aucune réédition de ses œuvres complètes ou choisies destinées au grand public. L'édition monumentale en trente volumes in folio est devenue introuvable et le "reprint" qui en a été fait en Hollande il y a quelques années est à un prix exorbitant9. En Allemagne, il semble que la gloire littéraire de Guillaume ait éclipsé celle d'Alexandre. En outre, le climat politique et culturel de l'Allemagne de Bismarck, puis de Guillaume II et enfin de Hitler n'a pas été favorable à la connaissance et à la propagation de ses œuvres. Adepte des Lumières européennes, cosmopolite, humaniste et libéral, hostile à toute forme d'oppression ou de répression de la pensée, exagérément "francisé" aux yeux des chauvins de sa patrie, exagérément allemand et démocrate pour les" patriotes" français, Alexandre de Humboldt a été longtemps ignoré et oublié. Ce n'est qu'après la fin de la Seconde Guerre mondiale que l'Allemagne a redécouvert le pur génie qu'elle avait enfanté. Les deux Allemagnes lui ont consacré d'excellentes études et lui ont rendu des hommages éclatants notamment à l'occasion du centenaire de sa mort (1959) et du bicentenaire de sa naissance ( 1969).
Alexandre ntroductJon de Charles Mi nguet. ExtraIt de 1'1 de Humholdt. Voyages dans l'Amén'que équinoxiale FrançoIs
~() 2~

Maspéro.

La. Découverte

rome 1 p.5 à 25 Paris 19RO

8. Ch. MlNGUET, Al~X(lndr~ d~ Humboldt. hIstorien et giograpM d~ l'Amirique ~spagnol~. 1799-1804. Maspéro, Paris, 1969, 696 pages. ()()() francs-or de son 9. Le voyage a été entièrement financé par Humboldt. Sur les 312 héritage, il en a consacré 150 000 environ au voyage. Par la suite, l'édition monumentale IUJ en a coûté 368 000. Il est donc certain qu'Alexandre de Humboldt a consacré à la science la totalité de son héritage et tout ce qu'il a pu gagner par la suite. A la fin de sa vie et à part les manuscrits et sa bibliothèque, il n'est pranquement rien resté en argent liquide de tout ce qu'il avait hérité ou acquIs.

II
Humboldt et la population blanche

des possessions espagnoles d'Amérique (créoles et Espagnols)

Note préliminaire
Le témoignage de Humboldt sur la société créole doit attirer notre attention pour plusieurs raisons. Tout d'abord, parce qu'il nous présente un tableau assez complet de la société coloniale, de ses structures et de ses problèmes économiques et politiques, des aspirations des créoles à un moment particulièrement important de l'histoire de l'Amérique espagnole. En second lieu, parce que, par la nature même de son récit, Humboldt est amené à nous livrer ses sentiments personnels sur les caractères de la colonisation espagnole, sur les difficultés de la Couronne, sur les mouvenlents d'Indépendance et les chances de vie ou de survie des nouvelles Républiques nées entre 1810 et 1830. En troisième lieu, et ce n'est pas le moins important à nos yeux, parce que ses réactions face à l'Empire espagnol d'Amérique sur le point de s'effondrer sont assez différentes, selon que l'on se réfère aux œuvres publiées dans les années 1810-1812 ou à celles qui ont vu le jour après cette date. Humboldt a-t-il vraiment souhaité, a-t-il encouragé le mouvement d'Indépendance? Certains auteurs le prétendent, en se fondant sur un ensemble de critiques qui figurent aussi bien dans ses premiers livres et notamment dans l'Essai Politique sur la Nouvelle Espagne (1811), que dans les œuvres publiées au moment même où les combats entre créoles et Espagnols étaient en cours, comme c'est le cas pour la Relation historique (1816). Si l'on peut retrouver en Amérique espagnole quelques traces de l'influence de Humboldt dans le domaine économique et surtout au Mexique à partir de 1824, c'est-à-dire après la fin de la guerre de libération de ce pays, il est plus difficile de déceler une influence politique sur les mouvements d'Indépendance avant les premiers soulèvements. Tout d'abord, parce que les causes de mécontentement des créoles, que Humboldt énumère et analyse avec beaucoup de pénétration, remontent au début de la colonisation espagnole; ensuite parce que le laps de temps qui s'écoule entre la date de publication de ses livres et les premiers soulèvements en Amérique est insignifiant, à une époque où les idées, les livres et les hommes circulent assez lentement; on ne peut retenir la possibilité d'une influence notable. Les événements en Amérique ont même précédé, dans certains pays, les premières publications de Humboldt. Il faut donc user de la plus grande prudence si l'on veut évaluer l'effet de ses écrits sur les mouvements d'Indépendance. Humboldt, critique du système en vigueur en Amérique, constate un état de fait auquel il faut remédier de toute urgence, mais il ne lance pas un appel aux annes,

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et encore moins envisage-t-il un recours à la sécession pour régler les problèmes. En vérité, il n'a pu saisir qu'un certain nombre d'aspects fragmentaires, au demeurant fort intéressants, de la société hispano-américaine. Ses descriptions éclairent de larges secteurs, ses hésitations, ses doutes et parfois ses erreurs de jugement, eü lui Otant cette auréole de prophète et de mage inspiré dont l'ont généreusement couronné certains critiques, lui restituent ses dimensions humaines. Cette incertitude d'un homme placé tout simplement devant les prodigieux événements de IOn temps est pour nous beaucoup plus précieuse que les hasardeuses affinnations des apologistes. Il faut distinguer, dans l'attitude de Humboldt face à la société américaine, deux aspects bien différents. D'une part, le grand bonheur que lui a procuré son voyage, et qui se manifeste dès les premières heures de son anivée dans l'Amérique tropicale, notamment dans sa lettre du 16 juillet 1799 à son frère Guillaume: e ...Nous sommes ici enfin dans le pays le plus divin et le plus merveilleux. Des plantes extraordinaires, des anguilles électriques, des tigres, des tatous, des singes, des perroquets et de nombreux, très nombreux indiens purs, à demi sauvages, une race d'hommes très belle et très intéressante. Quels arbres I... Quel grand nombre de plantes plus petites, qui n'ont pas encore été observées I Et quelles couleurs ont les oiseaux, les poissons et même les crabes (bleu de ciel et jaune) I Depuis notre arrivée nous courons partout comme des fous; les trois premiers jours noua n'avons pu rien observer, ear on abandonne toujours un objet pour en prendre un autre... Je sens que je serai heureux ici. tr.l. D'autre part, il faut rappeler que son voyage en Amérique s'est effectué dans des conditions extraordinairement favorables, telles qu'aucun voyageur avant lui n'en avait bénéficié. e Dans les pays où il n'y a pas d'esprit public, écrit-il à Wildenow le 21 février 1801, et dans lesquels tout est soumis à l'arbitraire, la faveur de la Cour fait tout. Le bruit que j'ai été distingué par la r in et le roi d'Espagne, les recommandations d'un nouveau ministre tout-puissant, Don Urquijo (sic), gagnent tous les cœurs. Jamais, de mémoire d'homme, un naturaliste n'a pu agir avec tant de liberté .1.
1. Hamy, op. cil., p. 25, lettre
de ClUIlaD.&. HAmy

traduit

le mot.

Armadille

t, que Hum-

boldt écrit de cette façon en allemand et qui correspond à l'espagnol a.rmadiI1o (tatou), par le mot trançaUl armadille. C'est une erreur, l'armadille, en français, est un CI'WItacépeu différent du cloporte; en espagnol ce cruat&cé est ég&lement appelé a.rmadiI1o. Kala il ne doit pas être confondu avec le tatou qui est un anim&l ol'igi.Da.iN de l'AmMique, f de la grandeur d'un cochon de lait, dont il a &U88i e muaeau, couvert d'un teet éc&i1leux en forme l

de cuir&88e(les ta.t<>us ont un s

genre

de la.t.amille des édentée) t. On comprend a.i8ément
américaiDe.

pourquoi Humboldt mentionne les tatoua, animaux purement 2. Hamy, op. cil., lettre de La Havane, p. 113.

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Cette lettre, où l'on relève, quelques années avant la guerre d'Indépendance, une incontestable déférence des créoles envers la Couronne, énonce aussi une vérité de fait; avant Humboldt, aucun des rares savants qui avaient mis le pied dans les colonies espagnoles n'avait pu exercer ses activités avec autant de facilités. On pense surtout à la malheureuse expédition de La Condamine et de Bouguer à Quito, qui avait laissé, dans les milieux scientifiques français, de bien pénibles souvenirs. Le but visé par la mission française dans l'Équateur n'avait pas été atteint, ou plutOt avait été atteint trop tard, puisque l'expédition de Maupertuis, envoyée simultanément en Laponie, avait terminé en dix-huit mois sa tâche, qui était de vérifier l'affirmation de Newton selon laquelle la terre est une sphère aplatie aux deux pOles. Mais là ne s'étaient pas arrêtés les difficultés de l'expédition La Condamine. Elle avait dtî affronter l'hostilité agissante des créoles et de l'administration espagnole, qui supposaient que les savants français étaient venus en réalité pour découvrir les trésors de l'Inca I L'incident de Cuenca, où le docteur Seniergues avait trouvé la mort, le procès entre Juan et Ulloa et la mission française à propos des inscriptions qui devaient figurer sur les pyramides élevées pour les nécessités de la triangulation, la maladie qui avait terrassé trois membres de l'expédition et qui devait abréger la vie de La Condamine, avaient fait tourner au désastre cette tentative scientifique3. Le voyage de Humboldt, au contraire, s'est déroulé sans ces sortes d'incidents, à l'exception des quelques accès de fièvre qui ont affecté Bonpland, et des naufrages inévitables dans les raudales de l'Orénoque. Cela ne signifie pas que Humboldt n'ait pas été plusieurs fois en danger de mort, ni que les périls encourus n'aient pas mis sa santé à rude épreuve. Il a tout simplement bénéficié d'une chance de tous les instants. A cette fortune exceptionnelle s'ajoute un autre facteur, qu'il ne serait pas juste de négliger, car il permet de mieux comprendre certains aspects de sa psychologie. Ses réactions devant l'extrême courtoisie, l'amabilité et le dévouement des Espagnols et des créoles sont très éloquentes. c Les officiers espagnols, écrit-il dans une lettre du 14 Décembre 1799, ont tellement favorisé nos desseins, qu'au milieu de l'Océan, j'ai pu préparer des gaz et analyser l'atmosphère sur la frégate. Les mêmes facilités m'ont été données sur le continent; partout les ordres du roi et de son premier secrétaire d'État, M. d'Urquijo, qui protège les arts, sont exécutés avec zèle et promptitude. Je

3. On trouvera le récit de ces événements daI18 l'édition du Voyage th la rivihe tÙ8 .A~, lùlalion abrégée, où il figure comme annexe, sous le titre: Lettre à Madame... (Godin) N,. l'émeute populaire excük en la ville de Cuenca au Pérou, le 29 août 1739, contre lu .AcadhnicieM du 8ciencu, envoyu pOU7' la M UU7'e de la Terre, Paris, 1745. Un bon résumé de l'expédition de la Condamine et des incidentAl de Cuenca & été tait par Jo&chim G. LeitbAuser, da.ns L'homme à la conquMe de Z'Univers. Lu grandu ezplo7'a'i0n8 depui8 Colomb ;tUJqu'aw: voVagu planitairu, Plon, Pa.ris, 1955, pp. 257-274:. 18

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serais bien ingrat si je ne faisais le plus grand éloge de la manière dont je suis traité dans les colonies espagnolest'. Dans la lettre déjà citée, Humboldt écrit:

c Nous autres, Européens de l'Est et du Nord, nous avons de singuliers préjugés contre les Espagnols. J'ai vécu deux ans lié avec toutes les classes, à partir du capucin (car j'ai passé longtemps dans leurs missions chez les Indiens Chaymas) jusqu'au vice-roi, je sais l'espagnol presque aussi bien que ma langue maternelle... .6. Enfin, dans une missive au Baron de Forell, du 3 février 1800 et écrite depuis Caracas, il précise : c ...je vous prie de répéter, que je ne puis suffisamment louer la bonté avec laquelle les officiers du roi ont favorisé nos excursions littéraires. Nous parlons déjà l'espagnol avec assez de facilité pour suivre une conversation, et j'admire dans les habitants de ces pays éloignés, cette loyauté et cette probité (hombria de bien), qui, dans tous les temps ont été particulien à la nation espagnole. Il est certain que les lumières n'ont pas fait encore des grands progrès; mais en revanche les mœurs se conservent plus pures. Nous avons rencontré à quarante lieues de la cOte, dans les montagnes de Guanaguana, des habitations dont les propriétaires ignoraient jusqu'à l'existence de ma patrie. Mais comment pourrai-je peindre avec exactitude l'hospitalité cordiale avec laquelle ils nous ont traités. Après être restés quatre jours seulement dans leur société, ils se séparaient de nous comme si nous avions été liés toute la vie avec eux. Chaque jour les colonies espagnoles me plaisent davantage .8. On remarquera dans cet ensemble de textes que Humboldt parle des Espagnols en général, sans établir la distinction, qui apparatt dans d'autres passages de son œuvre, entre l'Espagnol de la métropole vivant en Amérique et le créole né dans le pays. Cette distinction n'était pas nécessaire dans ce cas, puisqu'est visé seulement ici le comportement typique de c l'homo hispanicus . en société; la courtoisie, le sens de l'hospitalité, la discrétion, la loyauté, sont des qualités sociales et morales qu'Espagnols et créoles possèdent en commun. Et bien qu'il affirme, dans une lettre, que l'accueil qu'on lui fait c ...dans les colonies espagnoles est tellement flatteur, que l'homme le plus aristocratique et le plus vaniteux ne pourrait désirer mieux .7, il n'est pas douteux que Humboldt n'a pas été insensible aux témoignages de respect et d'admiration qu'il a reçus.
4. 6. 6. 7. Hamy op. cil., p. 57, Lettre de Car&ea8 à. Jérôme L&l&nde. Hamy, op. ciL, Lettre de 1&HavaDe, 21 février 1801, p. 114. La Roquette, op. cil. Lettre de Caracu, 3 février 1800, p. 92. Hamy, op. cil. lettre à Wildenow, La Havane, !l f'mer 1801, p. 113.

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Il n'en reste pas moins que, sous l'exagération formelle de la courtoisie espagnole, Humboldt a su sentir la sincérité et la noblesse d'un grand caractère. Cet enthousiasme devant les qualités ainsi reconnues de l'Espagnol et du créole n'a cependant pas conduit Humboldt à « s'espagnoliser . comme on a pu i'écrire8. Que signiiierait cette « espagnolisation . ? Nous pensons plutôt que Humboldt a trouvé des joies nouvelles dans le commerce avec les Espagnols de la métropole et ceux de la colonie; ces hommes étaient fondamentalement différents de ses compatriotes. Entre son âme avide d'affection, d'amitié, de confiance et l'esprit latin se sont ainsi manifestées des affinités remarquables. Il est à peine utile d'invoquer ses lointains ascendants français pour expliquer pour quelles raisons il a pu ne pas souffrir d'un dépaysement si violent, mais qu'il avait néanmoins recherché depuis fort longtemps, en se trouvant en communion avec les latins. Son éducation, ses sentiments, son caractère l'a vaient préparé à cette heureuse rencontre. Et il n'est pas étonnant dès lors de constater qu'à la profonde satisfaction que son voyage lui procure sur le plan scientifique et sur le plan affectif, s'allie un parfait et comme miraculeux rétablissement de sa santé; dès qu'il met le pied sur le continent américain, ses troubles psycho-physiologiques, qui avaient entravé son développement vital et intellectuel jusqu'à sa trentième année, disparaissent totalement. Le phénomène est d'autant plus remarquable qu'il se manifeste au moment où notre voyageur commence à subir les rudes épreuves que lui inflige le climat chaud et humide des Tropiques dans des régions impaludées (Orénoque) et des contrées où sévissent à l'état endémique les maladies tropicales; il supportera aussi sans dommage les basses pressions atmosphériques des Cordillèresi. Ce changement radical confirme parfaitement les analyses

8. Humboldt emploie lui-même cette expression dans la lettre au ba.ron de Forell déjÀ citée. « De retour en Europe, j'aurai de la peine à me désesp&gnoliser t. Il l'a déjà employée da.M une lettre &dressée à. Don José Clavijo Fa.jardo, sous-Directeur du Real Gabinete de Historia Natural de Madrid. M. Amando Mel6n, qui cite cette dernière lettre reproduite dans lesAnalu fk la B~ EBpaitola fk Ciencia8 Naturala, affirme l'espagnolisation de Humboldt, da.ns une conférence qui a. été publiée par la Real ÂCddemiG tÙ Ciencia8 E~ Fi8icas Y N aturale8, Madrid, 1960, p. 93. Cette espa.gnoli8a.tion, écrit-il, lui a permis non seulement d'a.pprécier l'hospitalité espagnole, mais &U88i de réhabiliter l'œuvre de l'Espagne en Amérique, en dépit de l'idéologie de Humboldt, « hombre de la ilustra.ci6n a.nti-

colonialist&. e indigenista

t

(ib. p. 104). Nous pensons que c'est le phénomène contraire qui

s'est produit. Un savant tel que Humboldt, qui mett.&it au-dEJ88U8 de tout l'honnêteté et l'objectivité scientifiques, a pu comprendre rapidement la. situation réelle des colonies espagnoles qu'il a visitées. Ce n'est pa.8 en dRpiJ, mais à. caU8~ ck see idées qu'il a. pu présenter un tableau relativement objectif de la réalité américaine de son tempe. 9. Humboldt & vu souvent la mort de près. Entre Cuma.na et La Hava.ne, puis entre Ba.t&ba.n6 et Ca.rtagena. de Indias, son bateau a essuyé des tempêta eftra,yantœ, au point que Humboldt s'est cru perdu.. Sur l'Orénoque, son canot a chaviré pluaieUl"8 fois, notamment près de La. Urba.na, le 6 avril 1800 ; un coup de vent providentiel « ...gonfla la. voile de notre petit navire et nous 8&UVa.d'une fa.çon incompréhensible... de la. fureur des flots et de la voracité des crocodiles t, voir Hamy, op. cit., Lettres à. Guilla.ume, 17 octobre 1800, p. 89 et 1er a.vril1801, p. 117. Il a été victime en outre de deux &gre88Ïou de la part de

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de notre première partie: l'accomplissement du voyage, en le révélant à lui-même, libère des forces physiques et morales tenues trop longtemps prisonnières; le voyage dresse entre lui et son milieu une barrière qui marque en même temps la limite entre une jeunesse et une adolescence ternes et sans joie et les prémices d'une maturité épanouie et féconde. Certains observateurs, aux yeux de qui cette transformation n'a point échappé, ont tiré argument de l'enthousiasme de notre auteur devant les paysages tropicaux, l'hospitalité inoubliable et la riche moisson scientifique recueillie, pour nous mettre en garde contre les excès de son imaginationlO. Sans doute faudra-t-il examiner les conclusions de notre voyageur à ce propos pour essayer de faire la part de l'optimisme humboldtien, dont on vient de voir les principales sources, et celle de la vérité objective; mais, s'il doit être tenu compte de l'état d'Arne de Humboldt, du ravissement qu'il exprime dans des lettres presque délirantes, il n'en est pas moins certain que cette euphorie, qui colore fortement lettres et récits, n'a pas altéré profondément sa vision scientüique. Enfin, un autre fait peut être mis en valeur: c'est la fonne qu'a prise l'hospitalité espagnole, qu'elle s'exprime par l'aide inappréciable des fonctionnaires de la Couronne, ou qu'elle déploie toute la magnificence de la vie coloniale. C'est, par exemple, pour le premier de ces aspects, l'accueil de Don Vicente Empanin, alors Gouverneur de la province de Cumana, qui, écrit Humboldt, c ...nous reçut avec cette franchise et cette noble simplicité qui, de tout temps, ont caractérisé la nation basque t, et dont c ...les marques publiques de considération qu'il nous a données pendant notre séjour dans son gouvernement, ont contribué beaucoup à nous procurer un accueil favorable dans toutes les parties de l'Amérique Méridionale tl1. Cette hospitalité s.exerce chez tous: Catalans, Galiciens et créoles: « ...le plus pauvre habitant de Siges (sic) ou de Vigo est sûr d'être reçu dans la maison d'un Pulpero catalan ou galicien, soit qu'il arrive au Chili, au Mexique ou aux Des Philippines t. Et il rappelle avoir vu c ...des exemples les plus touchans t de cette hospitalité offerte c ...à des inconnus, pendant des années entières, et toujours sans murmure t. Sans doute celle-ci tend-elle à diminuer à mesure que l'on va de l'intérieur vers les côtes, où des cités plus populeuses offrent

noirs ou de zamoos. L'une, à, Cw:na.na que nous mentionnons plU8 b&8, et l'autre près de Cartagena. de Indi.a8, Hamy, p. 117. Enfin, outre les dangers représentée par lee incursions
du tigre américain d&n8 les campement..! de l'Orénoque, Humboldt a failli mourir empoisonné pa.r le curare qu'il rapporta.it en Europe. Le curare avait imprégné un de ses bu. S'il l'avait mis, il aurait pu être contaminé et tué par le poison, car ses pied.8 portaient des plaies faites par lee chiques (pulex penetrall8). Il remarque que, par deux feis, il &,été 8&uvé le dimanche des Rameaux. 10. C'est le C&8pour Daniel Coe1o Villegas, qui, dana E:dr~ cU Âmbica, Mexico, 1949, écrit que Humboldt a eu une confia.nce eXce88ive d&ll8 lee pouibilitée de développement économique du Mexique; il ajoute même que Humboldt n'était pa.a économiste de métier fVoir: La riquaa ~gmdaria d~ Mtzi,co, pp. 83-111, et surtout, pp. 91).97. Il. &ltdion Ia~, tome II, livre II, chap. IV, pp. 236-238.

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le tableau de sociétés plus évoluées; Humboldt semble redouter le moment où ce « que l'on est convenu d'appeler une civilisation avancée aura banni peu à peu « la vieille franchise castillane .li. Il a été également très ému aussi bien par rapparat et la pompe déployés, par exemple à Bogota, au moment de son arrivée chez Mutis, que par i' accueii qui lui a été réservé à la mission de Caripe, où les missionnaires se sont privés de nourriture pour faire honneur à leurs hOtes. Enfin, il n'a pas été insensible aux charmes de la vie sous les tropiques, à cette sorte de nonchalance créole née peut-être du climat, de l'abondance des fruits de la terre et de la facilité de la vie coloniale. C'est ainsi qu'il décrit les soirées passées au bord du fleuve de Cumana, en compagnie des habitants du quartier des Guaiqueries : « Par un beau clair de lune, on plaçoit des chaises dans r eau; les hommes et les femmes étaient légèrement vêtus, comme dans quelques bains du nord de l'Europe; et la famille et les étrangers, réunis dans la rivière, passoient quelques heures à fumer des cigares, en s'entretenant, selon l'habitude du pays, de l'extrême sécheresse de la saison, de l'abondance des pluies dans les cantons voisins, et surtout du luxe dont les dames de Cumanâ accusent celles de Caracas et de la Havane .13. Il ressort de cet ensemble de textes que Humboldt a conservé de son séjour en Amérique une impression ineffaçable, non seulement du cadre naturel, qu'il décrira plus tard dans ses Tableaux de la Nature, mais aussi des hommes qu'il y a trouvés. Il faut remarquer aussi, et cela n'est pas le moins important, que l'hospitalité reçue dans les colonies, même si elle s'exerce entre groupes ethniques bien délimités (Basques, Catalans, Galiciens, etc...) est néanmoins caractérisée par Humboldt comme une qualité essentiellement espagnole. Il n'oublie pas, dans les textes cités ici, et qui sont tous écrits pendant son voyage (1799-1804) qu'il se trouve en pays espagnol, conquis par les Espagnols et qui, à l'époque où il commence à publier ses premiers ouvrages sur l'Amérique, dépendaient encore de l'Espagne. C'est sur cet aspect que nous voudrions maintenant attirer l'attention du lecteur. Dans ses lettres, Humboldt n'envisage manifestement pas une séparation éventuelle entre l'Espagne et ses provinces d'Amérique. Il englobe dans le même hommage les Espagnols de la métropole et les créoles; nous possédons de lui un texte qui éclaire notre opinion; publié en 1808, quatre ans après son retour en Europe, il n'offre aucun doute sur sa pensée. Il s'agit de la dédicace à Charles IV placée en tête de son Essai Politique sur la Nouvelle Espagne. Il est indispensable de la reproduire intégralement, car elle nous permet, mieux que de vaines spéculations, de saisir la vraie pensée de Humboldt sur les problèmes des relations entre l'Espagne et ses possessions américaines:

12. Ibidem, 13. &lation

pp. 239-24:0. hi8loriqu.e, tome

Il,

livre

II, chap.

IV, p. 266.

32

Alexandre de Humboldt

c Sire, Ayant joui, pendant une longue suite d'années, dans les régions lointaines soumises au Sceptre de Votre Majesté, de Sa protection et de Sa haute bienveillance, je ne fais que remplir un devoir sacré en déposant au pied de Son TrOne l'hommage de ma reconnaissance profonde et respectueuse. En 1799, à Aranjuez, j'eus le bonheur d'être accueilli personnellement par Votre Majesté. Elle daigna applaudir au zèle d'un simple particulier, que l'amour des sciences conduisait aux rives de l'Orénoque et vers la cime des Andes. C'est par la confiance que les faveurs de Votre Majesté m'ont inspirées, que j'ose placer Son nom auguste à la tête de cet ouvrage. Il retrace le tableau d'un vaste royaume dont la prospérité, Sire, est chère à Votre cœur. Aucun des Monarques qui ont occupé le TrOne Castillan n'a, plus libéralement que Votre Majesté, fait répandre des connaissances précises sur l'état de cette belle portion du globe., qui, dans les deux hémisphères, obéit aux lois espagnoles. Les cOtes de l'Amérique ont été relevées par des astronomes habiles, et avec une munificence digne d'un grand Souverain. Des cartes exactes de ces côtes, même des plans détaillés de plusieurs ports militaires, ont été publiés aux frais de Votre Majesté. Elle a ordonné qu'annuellement, à Lima, dans un journal péruvien, on imprimât l'état de la population, celui du commerce et des finances. Il manquait encore un essai statistique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne. J'ai réuni le grand nombre de matériaux que je possédais, dans un ouvrage dont la première esquisse avait fixé honorablement, en 1804, rattention du Vice-Roi du Mexique. Heureux si je pouvais me flatter que mon faible travail, sous une forme nouvelle, et rédigé avec plus de soin, ne sera pas trouvé indigne d'être présenté à Votre Majesté. Il respire les sentimens de reconnaissance que je dois au Gouvernement qui m'a protégé, et à cette Nation noble et loyale qui m'a reçu non comme un voyageur, mais en concitoyen. Comment pourrait-on déplaire à un bon Roi, lorsqu'on Lui parle de l'intérêt national, du perfectionnement des institutions sociales et des principes éternels sur lesquels repose la prospérité des peuples? Je suis, avec respect, Sire, de Votre Majesté Catholique, Le très humble et très soumis serviteur, Le Baron A. de Humboldt Paris, le 8 mars 18081'. t
14:. E68ai Polil~ .vT la Nouvelk Espagne, tome I, déliC&Ce à Sa Hajeeté Catholique Charles IV, Roi d'Espagne et des Indes.

Humboldt

et la population

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Cette dédicace est fort habile. L'extrême déférence dont fait preuve Humboldt, sa noblesse de ton confirment que l'auteur était parfaitement à son aise avec les grands de ce monde, qu'il était rompu à ces sortes d'exercices de style destinés aux monarques. On remarquera qu'il ne fait pas seulement mention des aspects scientifiques de rœuvre de la monarchie espagnole: son Essai Politique sur la Nouvelle Espagne est présenté comme un essai statistique, alors qu'il contient aussi bon nombre de considérations politiques de la plus haute importance. Humboldt prend les devants, quand, dans la dernière phrase, il rappelle au c bon Roi. castillan qu'il n'a pas voulu lui déplaire en abordant des problèmes politiques. Cette dernière phrase est assez savoureuse et sa forme interrogative renforce, plus qu'elle ne l'atténue, la fine ironie humboldtienne. Car Humboldt, dans ce premier Essai, énonce un certain nombre de vérités avec une grande probité intellectuelle et un grand courage. II insiste sur les aspects positifs de l'œuvre de la Couronne espagnole, et il pense vraiment être utile à l'Espagne en lui indiquant les moyens qui, par le respect des «principes éternels,. permettront de «perfectionner les institutions t, et cela dans l'intérêt de la Nation espagnole. Tout le programme des Illustrados est là ; il faut des réformes sages et éclairées, accomplies sous la direction et le contrôle du Monarque. Sans doute l'Essai politique sur la Nouvelle Espagne, le premier livre c américaniste t de notre auteur, apporte-t-il d'abondantes preuves du malaise causé par les rivalités entre Espagnols et créoles. Le fait était patent, et d'autres, avant Humboldt, de Ulloa à Raynal, avaient déjà souligné la rivalité qui devait en fin de compte amener la sécession. Mais il faut, avant toute analyse des éléments du dossier, affirmer que les considérations politiques de l'Essai sur la Nouvelle Espagne n'expriment nullement le souhait de voir l'Amérique espagnole prendre le chemin de la sécession, mais qu'elles envisagent seulement sa possibilité. Les dangers sont signalés, et ils sont très graves; en même temps il indique la nécessité des réformes (ce qu'il appelle dans sa dédicace: «les perfectionnements des institutions sociales t). En 1808, Humboldt pense que le problème principal pour l'Espagne et les colonies est le suivant: l'Espagne doit se montrer suffisamment énergique pour imposer en Amérique des réformes en faveur des classes déshéritées, en consolidant l'alliance entre la Couronne « éclairée t et les élites «éclairées t. Cette alliance est indispensable; elle est la condition essentielle du succès. L'Espagne doit choisir ses administrateurs honnêtes et désireux de faire avancer la liberté et de développer l'économie et le commerce, et elle doit ensuite faire entrer dans le cadre de ces administrateurs les hommes les plus éclairés des colonies. Humboldt a donc une conception unitaire du problème colonial espagnol, et il se place, non du point de vue de la majorité des créoles, mais du point de vue espagnol « libéral t. En 1808, il pense que tout peut être encore sauvé, à condition que des modüications soient faites. Ce jugement n'est pas tellement original; il n'est pas non plus tellement utopique. Mais il pèche sans doute par excès de confiance en la capacité et en l'efficacité de la Couronne espagnole, qui était déjà largement débordée. Dans les colonies, ses ordres n'avaient jamais pu

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Alexand"e

de Humboldt

recevoir une pleine exécution; et en Espagne même, les principales réformes étaient demeurées, pour la plupart d'entre elles, à l'état de projet. Enfin, l'invasion française, à partir de 1808, en supprimant le pouvoir légitime en Espagne, va porter un coup mortel au mouvement réformateur dont Charles III et Charles IV avaient été lea promoteun et couper pratiquement l'Espagne de ses colonies au moment le plus difficile. Dans ses jugements de 1811, Humboldt met en lumière la profonde c hispanité . de l'Amérique espagnole et il exprime la conviction que celleci est intimement liée à l'Espagne. Mais des idées assez différentes apparaissent bientôt dans ses œuvres postérieures. Lorsque paraît, en 1816, le premier volume du Voyage Qu%Régions Equinoxiale! du Nouveau Continent, la guerre d'indépendance fait rage ; elle a amorcé déjà un mouvement irréversible de sécession. Ennemi de la violence, Humboldt déplore la guerre civile qui déchire des hommes d'une c même origine. et qui dévaste les belles contrées, autrefois paisibles, qu'il avait visitées. Lorsqu'il évoque, dans sa Relation historique, les souvenirs de son voyage, Humboldt avoue que rien ne semblait annoncer, dans les années 1800-1804, les sanglantes batailles des guerres de l'Indépendance. Au cours de sa visite à Turmero, le 12 février 1800, localité située dans les vallé~ d'Aragua, au Venezuela, Humboldt avait eu l'occasion de voir c ...le reste d'un rassemblement de la milice du pays t. Il écrit à ce propos: c ...Son aspect seul annonçoit que, depuis des siècles, ces vallées ont joui d'une paix ininterrompue. Le capitaine général. croyant donner une nouvelle impulsion au service militaire, avoit ordonné de grands exercices; dans un simulacre de combat, le bataillon de Turmero avoit fait feu sur celui de la Victoria. Notre hôte, lieutenant de milice, ne se lassait point de nouI peindre le danger de cette manœuvre: c Il s'étoit vu entouré de fusils qui pouvoient crever à chaque instant: on l'avoit tenu quatre heures au soleil, sans permettre à ses esclaves d'étendre un parasol au-dessus de sa tête.. Que les peuples qui paroissent les plus pacifiques prennent rapidement des habitudes guerrières I Je souriois alon d'une timidité qui s'annonçoit avec une candeur si naive; et douze années plus tard, ces mêmes vallées d'Aragua, ces plaines paisibles de la Victoria et de Tunnero, le défilé de la Cabrera. et les bords fertiles du lac de Valencia, sont devenus le théâtre des combats les plus sanglants et les plus acharnés entre les indigènes et les soldats de la métropole .16.

Ce long passage confirme bien que Humboldt, au moment de son voyage, ne pouvait absolument pas prévoir les combats qu'allaient se livrer en Amérique créoles et Espagnols, et même peut-être qu'il ne les souhaitait pas.
15. &lation 1&~, tome V, livre V, ohap. xv, pp. 138-139.

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et la population

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Hans Schneider, qui a étudié l'idée de l'émancipation dans l'œuvre de Humboldt, rappelle à juste titre qu'il n'existe jusqu'à présent « ...aucune preuve documentaire selon laquelle Humboldt, en Amérique ou en Europe, serait intervenu activement ou délibérément par quelque action ou quelque démarche que ce soit, dans le domaine politique ou diplomatique, pour encourager l'indépendance de l'Amériqüe .. Cela nous semble juste et concorde parfaitement avec la psychologie et le comportement de notre auteur18. Sans doute a-t-il, par la suite, souhaité à plusieurs reprises que les nouvelles républiques de l'Amérique espagnole prennent un bon départ dans le chemin de la liberté et du progrès. Mais il n'est pas allé plus loin pour manifester sa sympathie envers elles.

16. H&D8 Schneider, La idea de la emancipaciôn fÙ Ambica m la obra th Aluandn' von HumboltU, ~ nacional cù Cull"Ta, Caraca8, n° 14.-7, 1961, pp. 73-96, et nota.mment p. 7..

I
Données densité numériques, répartition géographique, et " qualité " de la population

Dans son étude de la population créole d'origine espagnole en Amérique, Humboldt apporte plusieurs contributions essentielles. Tout d'abord, il dresse un tableau dont l'exactitude efface dans une large mesure les incertitudes d'auteurs antérieurs; les américanistes actuels font le plus grand cas des chiffres fournis par Humboldt, qu'ils considèrent comme des références de premier ordre. Il est vrai que ses travaux démographiques ont été menés sur plus de vingt cinq ans (1800-1825), et qu'ils sont le fruit de nombreuses et patientes investigations à travers les principaux documents officiels. Pour décrire l'état de la société blanche, Humboldt a recours en outre à une étude géographique et historique qui met en lumière les caractères pennanents, et donc valables encore aujourd'hui, des processus du peuplement hispano-américain; il note enfin, au sein de la population créole, l'apparition du métissage racial. Celui-ci, qui avait commencé dès les débuts de la colonie, prend des proportions considérables au XIXesiècle; il marque aujourd'hui de son sceau particulier presque tout l'ensemble de l'ethnie latino-américaine. Le nombre: Lee tableaux de population

Humboldt évalue la population totale des possessions de l'Espagne en Amérique à 16 785 000 (1825) qui se décomposent ainsi: 13 509 000 gens de couleur (indiens, métis, noirs et mulâtres), et 3 276 000 blancs (ou prétendus blancs). Panni ces blancs, 150 000 à peine sont des Espagnols nés dans la métropole. Le pourcentage des blancs par rapport au total de la population de

l'Amérique espagnole est seulement de 19

%

; il est nettement inférieur

à celui des blancs aux États-Unis, qui est de 60 o~. Le pourcentage total des blancs dans les deux continents (Nord et Sud) est de 38 0/0. Humboldt conclut, grâce à de tels calculs, que la société hispano-améri-

Humboldt et la population

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caine des années 1820-1825 présente une structure tout à fait originale, et bien différente de celle de l'Amérique anglaise. c L'habitude de vivre, écrit-il, dans un pays où les blancs sont aussi nombreux qu'aux États~Unis, a influé singulièrement sur les idées qu'on s'est formées de la prépondérance des races dans les diverses parties du Nouveau-Continent. On a diminué arbitrairement le nombre des nègres et des races mixtes... tl. Le métissage, caractéristique de la population espagnole d'Amérique, est donc souligné déjà par Humboldt.. Il est aujourd'hui la marque essentielle de la plus grande partie des États espagnols d'Amérique, sauf l'Argentine, le Chili et l'Uruguay, qui sont considérés comme des pays principalement blancs. Ces trois exceptions n'ôtent rien à la valeur de l'analyse humboldtienne. La majorité blanche dans ces pays s'est formée par l'immigration massive d'Européens qui sont arrivés en Amérique après la mort de Humboldt. Comme celui-ci, au surplus, n'a visité que la partie de l'Amérique espagnole où les caractères indien et métis se sont conservés et même accentués, son analyse reste fondée dans son ensemble. En 1840 environ, il écrit: c Au Mexique, au Guatemala, à Quito, au Pérou, en Bolivie, la physionomie du pays, à l'exception de quelques grandes villes, est essentiellement indienne t', et il aurait pu ajouter qu'au Brésil et dans les Antilles, elle est surtout africaine. L'impression que retirent les voyageurs actuels rejoint celle de Humboldt. ,C'est le cas pour André Siegfried, qui, au retour d'un voyage à travers l'Amérique latine, distingue trois zones ethniques: la zone blanche sur la côte de l'Argentine, de l'Uruguay et du sud du Brésil, la zone noire qui va de Rio de Janeiro jusqu'aux Caraïbes, et la zone indienne: c ...Dès qu'on s'enfonce dans la Pampa, écrit-il, surtout dès qu'on s'approche des Andes, leur présence [des Indiens] se manifeste, s'impose, irrésistiblement: leur sang est là, dans la race, même quand celle-ci parait blanche, c'est évident. La haute montagne, à plus forte raison, leur appartient sans conteste, et de plus en plus t. Sur la côte du Pacifique, . exception faite pour quelques cantons chiliens du sud t, la race cuivrée domine, et André Siegfried cite la Bolivie, l'Équateur, le Pérou, le Vénézuela, la Colombie parmi les pays où prédomine biologiquement la race indienne3. Cette part énorme de l'indien et du métis dans la société espagnole américaine, Humboldt l'explique en étudiant avec beaucoup de sagacité, d'une part, l'état et la localisation de la population primitive de l'Amérique, d'autre part, les conditions géographiques et historiques dans lesquelles s'est déroulée la Conquête espagnole.

1. Essai Polü~

2. Histoire de la Géographie du

SUT l' I~ th Cuba, op. cit., tome II, p. 395.
.Vouveau

COfliinent,p. 123, édit. espa.gnole.

3. André Siegfried, A m&ique latine, Paris, 1949, p. 20 et sui vantee.

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de Humboldt

La répartition (peuplement par îlota) Il remarque en premier lieu que les sociétés américaines précolombiennes au Mexique, au Pérou, et à Quito sont nées et se sont développées en nots, sans établir entre elles des communications, des échanges de civilisation ou d'expériences techniques. Ille rappelle fort justement, c Aucun fait historique, aucune tradition ne lient les nations de l'Amérique méridionale à celles qui vivent au nord de l'isthme de Panama t, mais leur histoire « ...n'en offre pas moins des rapports frappans dans les révolutions politiques et religieuses. et surtout dans leur mythologie. L' c air de famille. incontestable que Humboldt a relevé dans son étude des caractères morphologiques de l'Indien ne doit pas faire oublier la particularité essentielle de ces civilisations; elles ont grandi dans un isolement presque complet les unes par rapport aux autres. Humboldt insiste sur ce phénomène; comme en Afrique et en Asie, c le nouveau continent, écrit-il, présente plusieurs centres d'une civilisation primitive dont nous ignorons les rapports mutuels .4. Sans doute savons-nous aujourd'hui que c ...les civilisations du Mexique et du Pérou ont certainement communiqué à plusieurs moments de leur histoire., comme le rappelle M. Levi-Strauss' ; cependant, M. Pierre Chaunu a souligné récemment, et à juste titre, nous semble-t-il, la fragilité des liens qui ont pu unir ces diverses races amérindiennes précolombiennes. Les communications supposées ont pu se faire par des migrations d'hommes du Nord au Sud, ou inversement, mais les c aires culturelles. ainsi occupées semblent c ...comme des nasses, s'être refermées, l'une après l'autre sur les envahisseurs. 8. Le caractère c nucléaire. des civilisations amérindiennes, aidé par un cloisonnement culturel est favorisé par un relief très peu propice aux échanges: c ...Les peuples américains les plus avancés dans la culture, écrit Humboldt, étoient des peuples montagnards .7. Particularité fort importante; elle confirme l'influence prépondérante que Humboldt accorde au climat et au milieu naturel sur le développement des civilisations. Dès le moment où l'homme américain s'est cantonné sur les hauts plateaux, il limitait nécessairement les possibilités de communication. Mais ce choix n'était pas libre. Car entre ces montagnes ou ces hauts plateaux habitables, les relations entre Péruviens et Mexicains, ou entre Indiens de la plaine et montagnards, étaient rendues pratiquement impossibles par les obstacles insunnontables qu'opposaient les forêts tropicales, les fleuves énonnes et les barrières montagneuses qui occupent la plus grande partie du Nord et du centre de l'Amérique du Sud, la zone côtière du Pacifique et l'isthme central.
~. Vuu du CordilliAru, 5. Levi-StraU88, TrVlu 6. Pierre Chaunu, Pour chWtû von StaaJ, Wirt8chaft ment pp. 8 et 9. 7. V ua du CordiU~, Introduction, p. 7-'2, et notamment p. 33 et p. 36. Ty-opiquu, Pa.ris 1955, pp. 263-264. une . gh>polüîque . tU l' UpGC~ambicoin, in J aArbucA lu", Guund GuelùcMft LakintJmerika, vol. l, 19M, pp. 8-26 et notamIntroduction, p. 82.

Humboldt et la population blanche

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L'influence du milieu C'est à partir de cette réalité géographique, qui a déterminé les zones du peuplement précolombien, que Humboldt passe à l'analyse des caractères généraux de la colonisation blanche. Celle-ci a été étroitement conditionnée par le relief, sans doute, mais aussi par le caractère même des cultures indiennes. Humboldt décrit parfaitement le phénomène lorsqu'il établit une distinction, dans l'Amérique préhispanique, entre Indiens chasseurs ou nomades et Indiens sédentaires, et lorsqu'il compare en même temps colonisation anglo-saxonne et colonisation espagnole. « Il faut avoir vécu, écrit-il, sur les hauts plateaux de l'Amérique espagnole ou dans la Confédération anglo-américaine pour bien comprendre combien ce contraste entre les peuples chasseurs et les peuples agricoles, entre les pays depuis longtemps barbares et ceux qui jouissaient d'anciennes institutions politiques et d'une législation indigène très développée, a facilité ou a arrêté la conquête et influencé la forme des premiers établissements des européens, et combien elle a donné, même de nos jours, un caractère propre aux différentes régions de l'Amérique .8. Ainsi, conclut Humboldt, au Venezuela, comme «... dans la partie orientale de l'Amérique, la civilisation introduite par les Européens se borne à la zone étroite du littoral. Dans le Mexique, la Nouvelle Grenade et Quito, elle pénètre, au contraire, profondément dans l'intérieur du pays jusqu'aux cols des Cordillères. Dans cette dernière région, il existait déjà au xve siècle une civilisation ancienne, apportée par les premiers colons. Partout où les Espagnols l'ont rencontrée, ils l'ont suivie indifféremment, près de la mer ou à une grande distance de la côte .'. La colonisation espagnole s'est donc effectuée, en quelque sorte, spontanément, en se calquant étroitement sur les conditions géographiques et sur les groupes humains préexistants; Humboldt remarque que la civilisation européenne, «concentrée à la fois sur différents points ... s'est propagée comme par rayons divergens .10. L'Amérique espagnole, comme r Amérique indienne, apparaît aux yeux du voyageur allemand comme une série d'îlots, où alternent les centres civilisés et les immensités incultes. « Des contrées désertes ou habitées par des peuples sauvages entourent aujourd'hui les pays conquis par la civilisation européenne. Elles divisent ces conquêtes comme par des bras de mer difficiles à franchir; et le plus souvent des états voisins ne se tiennent que par des langues de terre défrichées t. Cette constatation permet à Humboldt de rectifier un certain nombre d'erreurs communément répandues en Europe chez certains
8. Hi8toire fÙ la géograph~ du Nouveau Continent, p. 123, édition ~pa.gnole. 9. Ibidem, p. l-i4. 10. &latiML hi8~, tome IV, livre IV, chap. XlI, p. 14:4:.

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A lexand"e de Humboldt

géographes, qui c ... défigurent souvent leurs cartes en traçant les différentes parties des colonies espagnoles et portugaises, comme si elles étoient contigües sur tous les points de l'intérieur .11. Il insiste sur la grande influence politique et économique qu'exercent les villes d'Amérique, en formant des noyaux nettement indépendants ies uns des autres. Cette disposition polynucléaire, fruit des anciennes conditions de vie de l'Amérique précolombienne, commandées impérativement par le relief, et conservées et même renforcées dans la période coloniale, s'accompagne de gradations fort visibles dans le développement de la civilisation. Humboldt a trouvé partout les trois zones géographiques qui, selon lui, caractérisent les trois âges de la société humaine: vie de chasseur et nomadisme, vie pastorale et agriculture. Mais ces trois zones sont disposées différemment selon les lieux. Au Venezuela, par exemple, la civilisation diminue à mesure que l'on va des côtes vers l'intérieur. «On trouve d'abord des terrains cultivés le long du littoral, et près de la chaine des montagnes côtières; puis des savanes ou des pâturages; enfin, au-delà de l'Orénoque, une troisième zone, celle des forêts, dans lesquelles on ne pénètre qu'au moyen des rivières qui les traversent .u. Ces trois zones géographiques se retrouvent, dans d'autres parties de l'Amérique, au Mexique, au Pérou, et à Quito, dans l'ordre inverse. Là, on trouve forêts, pâturages et terres labourées, étagées entre la côte et les hauts plateaux ou les montagnes. Enfin, la province de Buenos Aires offre une version différente des trois âges, car c ...la région des pâturages, connue sous le nom des Pampas, se trouve interposée entre le port isolé de Buenos Aires et la grande masse d'Indiens cultivateurs qui habitent les Cordillères de Charcas, de la Paz et du Potosi .13. Ces distinctions lui permettent de prononcer un certain nombre de pronostics sur le futur des nouvelles républiques qui achèvent, au moment où il écrit, de se fonder en Amérique. La deD8Ïté Humboldt étudie ensuite la densité population, les surfaces des différents lués, il souligne tout d'abord que carrée (lieue marine) ne fournissent de la population. Les chiffres de États américains ayant été évales moyennes calculées par lieue que ce qu'il appelle un rapport

Il. &lation hiriorique, ib., p. 14:5.1(6. 12. &lation historique, ib., p. 14:7-148. 18. Humboldt ajoute que ces différences géographiques font naltre c ...d&n8 un même pays, une diversité d'intérêts entre lee peuplee de l'intérieur et ceux qui habitent 1&côte ., &lation hUt., tome IV, livre IV, chap. XII, p. 150.

Humboldt et la populatwn

blatUne

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de la « population relative t. Les chiffres qu'il obtient laissent apparaître 95 habitants par lieue carrée au Mexique, 58 aux États-Unis, 30 en Colombie et 15 au Brésil. Ces indications sont fort précieuses; en les comparant à celles que l'on trouve en Europe, elles sont la preuve éloquente que les territoires américains sont bien loin d'avoir atteint les densités de ceux de l'Ancien Monde. L'empire russe a par exemple 87 habitants par lieue carrée, si l'on tient compte dans ce calcul de la Sibérie russe, qui n'en a que Il, mais la Russie européenne en a 320, l'Espagne en a 765 et la France 1778. A cette très faible densité relative de la population américaine s'ajoute un autre phénomène, sur lequel Humboldt insiste fort judicieusement. Car, écrit-il, . ... ces évaluations de populations relatives appliquées à des pays d'une étendue immense et dont une grande partie est entièrement dépeuplée, n'offrent que des abstractions mathématiques peu instructives t. En Europe, si la population des pays c uniformément cultivés t, la France par exemple, présente selon les régions des écarts qui vont du simple au triple, ou du simple au double pour l'Espagne, ou, dans les cas extremes, de 1 à 15 (en comparant les pays les plus peuplés et les contrées les plus désertes de l'Europe), en Amérique, en revanche, ces écarts sont extraordinaires. En excluant même les llanos et les pampas, Humboldt trouve des écarts de densité qui vont de 1 à 80001«. En dépit de ces oscillations extraordinaires entre régions peuplées et régions désertes, quelques parties de l'Amérique civilisée ont une population relative aussi dense que certains pays d'Europe, du fait de son accumulation dans les villes du littoral ou dans les vallées andines et dans les îles. Humboldt qualifie cette accumulation d'« accidentelle t, car elle laisse apparaître une population relative qui va, dans certains cas, de 3000 à 4 700 habitants par lieue carrée, égale, par conséquent, à celle des régions les plus fertiles de la Hollande, de la France et de la Lombardie. Mais Humboldt ne veut comparer que des situations comparables; c'est pourquoi il fait un parallèle entrè des contrées qui, par leur structure économique, sont identiques à des contrées de l'Europe; parmi elles, il choisit la Capitania General du Venezuela, en faisant abstraction des llanos, qui s'étendent sur 1 800 lieues carrées. Ces provinces du littoral, où l'industrie agricole est florissante, sont sans doute « ...deux fois plus

14. Ik de Cuba, Supplp,numt, tome II, pp. 206-225. D&DB cette étude, Humboldt utilise non seulement le résultat de 8ee propres eetimatiotl8, mais &U88i un nombre considérable de travaux statistiques porta.nt sur les différents paya d'Europe et d'A.aie. Voir à. ce propos une très complète étude publiée pa.r le Dr Kurt Witthauer, de Gotha: G«JgraphiBcM B~ng8ÛJtiBlik in A le:r;ander von H umboldU Rei8ewerk, dans Peterman,.. M~ungen, n° 103, 1959, pp. 129-139. Le Dr Kurt Witthauer a eu la patience de regrouper en un seul tableau les sta.tistiquee de Humboldt, en converti8eant lee lieues ~ en km2. Lee 95 habitants par lieue carrée, calculés au Mexique et au Guatemala donnent 2,9 bab. a.u km2, lell 34: de la. CX>lombie (plus Quito) 1,1 a.u kro2, lee 34 du Pérou 1,1 a.u k.m2, au V énézue1& 23, soit 0,8 a.u km 2.

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habitées que la Finlande t, mais elles le sont encore d'un tien de moins que la province de Cuenca, la moins peuplée de l'Espagne. Ces observations sur la localisation de la population, la densité relative et la densité c accidentelle t mettent en lumière un caractère permanent du peuplement de l'Amérique espagnole. Celui-ci est surtout périphérique. Certains ilots sont très peuplés, à côté d'immenses déserts à peine effleurés par l'homme. La densité de la population est d'ailleurs encore aujourd'hui assez faible; les habitants des diverses nations latino-américaines couvrent d'un réseau humain très IAche les vastes superficies du Nouveau Continent15. Le. pariicularité8 uaüoual. Humboldt tient compte aussi de la situation respective de chacun des groupes humains, plus ou moins bien placés pour recevoir les courants d'idées venus d'Europe, suivant les possibilités de communications avec l'Ancien Continent. « Il faut distinguer, écrit-il, les parties de l'Amérique espagnole qui sont opposé~ à l'Asie et celles qui sont baignées par l'Océan Atlantique t18. C'est ainsi que la Capitainerie Générale de Caracas jouit d'une position privilégiée; baignées par c la petite mer des Antilles, sorte de Méditerrannée t, ses côtes bénéficient de rapport incessant de ce que Humboldt appelle c les lumières. du siècle1? En revanche, les royaumes de la Nouvelle Grenade et du Mexique c ...n'ont de rapport avec les colonies étrangères et par elles avec l'Europe non espagnole que par les seuls ports de Carthagène des Indes et de Sainte Marthe, de Vera-Cruz et de Campêche t. Ces pays sont donc relativement isolés, leur population se cantonne sur le dos des Cordillères1B. Le Venezuela, au contraire, grAce à ses nombreux ports, Cumana, Barcelone, La Guaira, Puerto-Cabello, Coro et Maracaibo, entretient des relations commerciales licites ou illicites avec tout l'archipel. Cela explique que dans ces contrées, la richesse, les lumières et le c désir inquiet d'un gouvernement local qui se confond avec l'amour de la liberté et des formes républicaines t se soient développés simultanément. Ctest là qu'ont éclaté les premiers soulèvements anti-espagnols. Le Venezuela d'ailleurs présente le curieux exemple,
15. Aujourd'hui encore, la. densité de la. population est usez faible: Colombie: 12 hab. au km2, Vénézuela : 7 bah. au km2, Pérou: 10, Bolivie: 3, Argentine: 7 (chiffre8 de 1968 extraits de Ibero-Amer1ka, ein Handbuck, 48 édition, Hambourg, 1960). Cette faible densité ne doit pas faire oublier cependant que la. population dee viDIt républiquE8 de l'Amérique latine augmente à un rythme accéléré. Le taux d'aocroÏ88ement amluel va de 0,7 % (Uruguay) à 2,2 0!c.(Chili) et & 8 % daDa l'Amérique du Sud tropicale. Lee démographes prévoient que Ja. population totale de l' Am~que latine, qui Mt Mtimée à. 218 218 000 bab. en 1962, pe.aaera À 358 986 000 en 1980 (65 % d'augmentation). Le Mexique, par exemple doit avoir plus de 55 milliona d'habitante en 1975, c'eet-à-dire qu'il 8eI'& plus peuplé que la France. Voir à. ce propoe : Alfred Sauvy, Populmion, n° l, 1968. 16. /Wation hi8~, tome IV, livre IV, chap. XIII, pp. 150-151. 17. Rdation hi8~, tome IV, livre IV, chap. XIII, p. 153. 18. &lGlion hiBtoriqtu, tome IV, livre IV, chap. XIII, pp. 163-104.

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dans la vie politique des peuples, d'une révolution qui s'est faite sans le secours, tellement précieux, de l'imprimerie. Humboldt n'a pas manqué d'être frappé de cette particularité. Alors qu'aux États-Unis, « ...on publie des journaux dans de petites villes de 3 000 habitants, on est surpris d'apprendre que Caracas, avec une population de quarante à cinquante mille âmes, n'avoit pas d'imprimerie avant 1806 ; car on ne peut donner ce nom à des presses avec lesquelles on a tenté, d'année en année, d'imprimer quelques pages d'un calendrier ou un mandement de l'évêque t. Et il conclut: « C'est, dans les temps modernes, un spectacle assez extraordinaire de voir un établissement de ce genre, qui offre le plus grand des moyens de communications entre les hommes, suivre et non précéder une révolution politique tIS». Mais les créoles lisaient malgré tout les livres venus d'Europe en contrebande; celle-ci était favorisée par la position privilégiée du Venezuela. Ainsi, par la seule analyse géographique, Humboldt met en lumière un phénomène fort intéressant dans l'histoire de l'émancipation américaine. Il nous permet de mieux comprendre aujourd'hui les caractères propres de chacun des soulèvements anti-espagnols qui ont eu lieu dans les diverses parties de l'Amérique latine entre 1797 et 1820. Enfin, fidèle en cela aux idées de son frère Guillaume sur l'anthropologie comparée des individus et des peuples, Humboldt étudie avec soin la composition de la population blanche hispano-américaine; c Il faut, écrit-il,... rechercher l'origine des familles européennes, examiner à quelle race appartient le plus grand nombre de blancs dans chaque partie des colonies t. Humboldt a cru reconnaître dans les diverses parties de l'empire espagnol d'Amérique des différences relativement importantes entre ces groupes ethniques, ces «races., selon leur provenance de telle ou telle autre province de la Péninsule. C'est ainsi qu'au Venezuela, il y a une majorité d'Andalous ou de Canariens. Au Mexique, ce sont les Castillans de la c Montana t et les Basques qui sont en majorité, à Buenos Aires, les Catalans. Ces éléments, selon lui, « diffèrent essentiellement entre eux dans leur aptitude pour l'agriculture, les arts mécaniques, le commerce et les objets qui tiennent au développement de l'intelligence t. Il remarque que chacune de ces « races. a conservé dans le Nouveau Monde « les nuances qui constituent sa physionomie nationale, l'âpreté ou la douceur de son caractère, sa modération ou le désir excessif du gain, son hospitalité affable ou le goût pour l'isolement t20. A partir de ces différences régionales, Humboldt croit pouvoir discerner « ...une tendance marquée pour l'étude approfondie des sciences à Mexico et à Santa Fé de Bogota; plus de goût pour les lettres et tout ce qui peut flatter une imagination ardente et mobile, à Quito et à Lima, plus de lumières sur les rapports politiques des Nations, des vues plus étendues sur l'état des colonies et des métropoles, à la Havane et à Caracas t11.
19. Relation hi8toTique, tome IV, livre IV, chap. XID, pp. 213-214. 20. Relation hi8torique, tome IV, livre IV, cha.p. XII, pp. 151-152. 21. &lation hi8torique, tome IV, livre IV, chap. xm, pp. 205-206. l'

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Il est cependant curieux de remarquer que Humboldt se contente de noter ces différences entre les diverses régions de l'empire espagnol sans relier celles-ci aux particularités nationales dont il fait état. Nous ne savons pas si l'intérêt pour les sciences qu'il a pu relever au Mexique et à Santa Fé est une marque caractéristique des Castillans de la t Montana. et des Basques, ou si les idées politiques plus c avancées. des Vénézuéliens ou des Cubains doivent être attribuées à leur origine andalouse ou canarienne. En réalité, Humboldt constate un état de fait: il a trouvé à Santa Fé et à Mexico des institutions scientifiques solidement installées, à Quito et à Lima, une vie c mondaine. qui pouvait lui rappeler les salons de l'Europe, au Venezuela et à Cuba, des créoles principalement préoccupés par les problèmes politiques. Il faut donc accepter cette analyse humboldtienne, qui se fonde sur les qualités ou les défauts c raciaux. des diverses provinces de la Péninsule, avec la plus grande circonspection. Nous ne l'avons relevée nous-même qu'à titre purement historique; elle illustre la perplexité de Humboldt luimême devant les manifestations, parfois déconcertantes pour un observateur européen, de la vie sociale de l'empire espagnol dans les années 1800-1825.

Le lentimeni national. continental .
D'ailleurs, vingt-cinq ans après son séjour en Amérique, Humboldt tient à rappeler les modifications considérables survenues dans les structures mentales et sociales des populations des états nouvellement indépendants; il corrige ses premières impressions à propos des « particularités nationales. des Hispano-américains lorsqu'il reconnait que les changements intervenus... «rendent moins frappans les contrastes de mœurs et de civilisation que j'avois observés au commencement de ce siècle à Caracas, à Bogota, à Quito, à Lima, à Mexico, et à la Havane. Les influences des origines basques, catalanes, galiciennes et andalouses deviennent de jour en jour plus insensibles; et peut-être déjà, à l'époque 0Ù j'écris ces lignes, seroit-il peu juste de caractériser les nuances diverses de la culture nationale, dans les six capitales que je viens de nommer, comme j'ai tenté de le faire ailleurs .11. Cette mise au point est très judicieuse. Il n'est pas niable que les particularités c nationales. ou plutôt provinciales des Espagnols-Américains, se sont rapidement atténuées à partir des guerres d'indépendance. Les historiens de cette période, et notamment M. Charles Griffin, ont remarqué, dans des travaux récents, la disparition quasi-totale de rivalités de ce genre, et la naissance assez rapide d'un sentiment national

22. lù tù Cuba, tome I, p. 185.

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d'abord continental, ensuite circonscrit aux frontières des nouveaux états indépendants23. A ce propos, Humboldt a noté le très curieux phénomène qui s'est produit dans la plupart des cas; les nouvelles républiques, après un malheureux essai de confédération (le projet de Bolivar), ont adopté les frontières qui existaient sous la domination espagnole. C'est-à-dire que les divisions territoriales fixées par la Couronne d'Espagne ont prévalu, en définitive, sur les plans les plus ambitieux d'une union inter-américaine. Le phénomène est d'importance; il mérite d'être fortement médité, car, au xxe siècle, il réapparait dans d'autres continents anciennement colonisés et nouvellement indépendants, notamment en Afrique2'. Le sentiment d'appartenir à un continent différent de l'Europe, Humboldt l'avait déjà noté dans son Essai Politique sur la Nouvelle Espagne, qui date de 1811. « Depuis la paix de Versailles, écrit-il, et surtout depuis l'année 1789, les natifs préfèrent dire avec fierté: «Je ne suis point Espagnol, je suis Américain .25. Cette constatation est très exacte. Dès les guerres de l'Indépendance, dans tout le cours du XIXe siècle, et même dans le premier quart du xxe siècle, les créoles vont essayer d'oublier leurs différences d'origine pour s'opposer à l'Espagne et aux Espagnols, appelés suivant les lieux gachupines ou chapeiones. Les particularités nationales tendent donc à s'effacer au profit d'un sentiment « américain t. Avant d'aborder les aspects politiques ou économiques de l'opposition entre créoles et Espagnols, Humboldt essaie d'expliquer la naissance d'une mentalité purement créole, teintée d'une forte dose de sécessionisme, par l'influence du milieu et l'apparition de nouveaux modes de vie. Le voyageur allemand a été surtout frappé par ce qu'il appelle le «manque de souvenirs. qui caractérise, selon lui c ...les peuples nouveaux, soit dans les États-Unis, soit dans les possessions espagnoles et portugaises t. En Amérique, écrit-il, « un événement paraît extrêmement ancien s'il remonte à trois siècles, à l'époque de la découverte t. En Chine et au Japon, en revanche, « ...on regarde comme des inventions récentes celles que l'on ne connait que depuis deux mille ans t. Ce genre d' observations, que l'on trouve souvent sous la plume de Humboldt, à propos de la
23. Charles Griffin, L08 temlU socialu y econdmicos en la época de la I ndependencia, Caracas, 1962. 24. Humboldt mentionne J'influence deB villes sur 1& cohésion des terri~ires qui les environnent. Il pense que, par la. force de l'habitude et les « combinaiaons de l'intérêt commercial. « ...cette influence des capitales sur les pays environnants, ces &88Oci.a.tions de provinces, fondues ensemble sous la. dénom.i.na.tion de royaumes, de capitaineries générales, de présidences et de gou verneries, surt1'ÏvronJ mbne à la cata8tropM fÙ la séparation du coloniu [souligné par nous J. Les démembrements n'auront lieu que là. où, en dépit des limites naturelles, on a réuni arbitrairement des pa.rties qui se trouvent entravéœ da.ns leurs communications t, &lation historique, tome IV, livre IV, ch. XII, pp. 14:3-144. Cette prophétique vision est surprenan~. Bolivar possédait les œuvres de Humboldt .11 faut croire qu'il n'a. pas tenu compte de cette observation capitale du savant allemand. 25. Essai Politique S'Ur le Royaume de la 1V01J,velle Espagne, k>me I, livre II, ch. VII, pp. 4:16-4:18.

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psychologie des peuples et de la façon fort différente dont ils apprécient la dimension temporelle, montre éloquemment que leur auteur a retenu les leçons de Voltaire et de Herder. Dans le même passage, il compare les colonisations phéniciennes et grecques à la colonisation européenne en Amérique. Dans les premières, c les traditions et les souvenirs nationaux passèrent de la Métropole aux colonies, où, se perpétuant de générations en générations, ils ne cessèrent d'influer favorablement sur les opinions, les mœurs et la politique des colons. Les climats, les productions ne différaient guère sur les diverses rives de la Méditerranée t. Il n'en est pas ainsi pour les colonies modernes. Humboldt expose alors leurs caractères essentiels. c La plupart, écrit-il, sont fondées dans une zone où le climat, les productions, l'aspect du ciel et du paysage diffèrent totalement de ceux de l'Europe. Le colon a beau donner aux montagnes, aux rivières, aux vallées, des noms qui rappellent les sites de la mère-patrie ; ces noms perdent bientOt leur attrait, et ne parlent plus aux générations suivantes. Sous l'influence d'une nature exotique naissent des habitudes adaptées à de nouveaux besoins; les souvenirs nationaux s'effacent insensiblement, et ceux qui se conservent, semblables aux fantômes de l'imagination, ne se rattachent plus ni à un temps, ni à un lieu détenniné. La gloire de Don Pelage et du Cid Campeador a pénétré jusque dans les montagnes et les forêts de l'Amérique; le peuple prononce quelquefois ces noms illustres, mais ils se présentent à son esprit comme appartenant à un monde idéal, au vague des temps fabu1eux .18. Ces circonstances, de caractère plus géographique qu'historique, sont beaucoup plus décisives, d'après Humboldt, que c l'éloignement absolu de la Métropole t, car les progrès de la navigation moderne rapprochent de l'Espagne ces régions, plus c que ne l'étoient jadis le Phase et Tartessus des cotes de la Grèce et de la Phénicie t. A ces considérations véritablement surprenantes par la méthode employée, qui est, plus qu'un recours à la théorie des climats de Montesquieu, une révélation de ce que l'écologie peut apporter aux sciences humaines et en particulier à l'histoire, Humboldt ajoute une autre observation. Il croit en effet que le sentiment national a pu être affaibli par le christianisme, qui donne «...plus d'étendue aux idées, et qui rappelle à tous les peuples qu'ils font partie d'une même famille t. Les idées cosmogoniques et religieuses répandues par les missions auraient pris le pas, selon lui, sur les c ...souvenirs purement nationaux t. Les traditions nationales des anciens maîtres de l'Amérique, c'est-à-dire des Indiens, se sont à peine conservées. c Au Pérou, au Guatemala et au Mexique, des ruines d'édüices, des peintures historiques et des monumens de sculpture attestent, il est vrai, l'ancienne civilisation des indigènes ;

26. &laiton

1~,

tome II, livre II, chap. v, pp. 373-S81.

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mais, dans une province entière, on trouve à peine quelques familles qui aient des notions précises sur l'histoire des Incas et des princes mexicains t. Et comme « ...le colon de race européenne dédaigne tout ce qui a rapport aux peuples vaincus t, comme il est à égale distance des « souvenirs de la métropole. et de « ceux du pays qui l'a vu nattre, il considère les uns et les autres avec la même indifférence; sous un climat où l'égalité des saisons rend presque insensible la succession des années, il ne se livre qu'aux jouissances du présent, et porte rarement ses regards dans les temps écoulés .17. Cette magistrale présentation de la mentalité du créole américain, de son attitude envers la mère patrie, appelle peu de commentaires. Tout au plus peut-on s'étonner de l'effet que notre auteur attribue à la religion considérée comme un facteur de désagrégation du sentiment national. Il n'est pas douteux que Humboldt a été influencé dans son jugement par la croyance de son temps en la naissance d'une société universelle, cosmopolite, favorisée par les échanges entre les peuples et les individus. Cette « Weltbürgertum . (cosmopolitisme) dont Gœthe s'affirmait adepte convaincu, Humboldt l'étend ici du domaine culturel au domaine religieux. Il croyait assurément à la formation progressive d'une communauté humaine pour laquelle les frontières n'existeraient plus. On sait combien il s'est trompé puisque son siècle a été appelé par les historiens le siècle des nationalités, de leur éveil sanglant et tumultueux, et que le nôtre est malheureusement celui des nationalismes les plus exacerbés. Telles sont donc les principales raisons qui ont pennis, selon Humboldt, la formation d'une nouvelle société blanche d'origine européenne, dotée de caractères relativement originaux et dans laquelle le trait principal est l'indifférence envers le pays d'origine. Mais il n'y a qu'un pas de l'indifférence à l'hostilité. Humboldt a remarqué que les créoles nourrissaient bien souvent envers les Espagnols des sentiments de jalousie et de haine. Ce n'est pas le lieu d'étudier ici les « arguments. des créoles et parmi ceux-ci, celui qui affirme que l'Espagne a écarté systématiquement les créoles de l'administration coloniale. On sait que cet argument n'est pas historiquement fondé, bien que Humboldt l'ait repris dans ses œuvres sans autre vérification.

27. Beuuion

hi8toMque,

ib.

2
'fableau de la société américaine

Les jugements de Humboldt sur la société blanche des colonies espagnoles sont, en certains points, apparemment contradictoires. Notre auteur, semble-t-il, a été partagé entre deux sentiments opposés: d'une part, le désir de ne pas déplaire au gouvernement espagnol qui lui avait permis son voyage, à une époque où, en dépit des premiers mouvements vers l'indépendance, on n'était pas tellement certain de leur succès; d'autre part l'intention manifeste, telle qu'elle apparatt dans la dédicace de son Essai Politique sur la Nouvelle Espagne, de se faire l'avocat, auprès de Charles IV, des créoles hispano-américains dont les griefs lui semblaient fondés. C'est ainsi que M. José Miranda explique les contradictions qu'il trouve chez Humboldt1. Il pense que le voyageur n'a pas voulu rompre les ponts avec le gouvernement espagnol; Helmut de Terra ajoute que Humboldt a voulu se ménager de futures possibilités de voyage en Amérique'. Ces opinions sont tout à fait acceptables. Nous y ajouterons cependant une suggestion qui permettra peut-être de nuancer ce jugement. Nous voyons, quant à nous, dans l'apparente confusion des opinions de Humboldt sur les rôles respectifs et les rapports de la société créole et de la Couronne espagnole, le résultat du conflit entre l'historien et le voyageur. Humboldt, historien consciencieux de l'Amérique espagnole, connaisseur averti de toute cette lignée de chroniqueurs, d'historiens et de voyageurs ou missionnaires espagnols dont il a lu les ouvrages dans la langue, est le premier européen des temps modernes qui donne de la Conquête et de la colonisation espagnoles un tableau objectif, dénué de cette malveillance systématique que l'on trouve si souvent chez les auteurs européens du XVIIIe siècle. Il connait donc parfaitement le passé colonial et en particulier les premières années de la découverte (1492-1503), qu'il étudie dans un ouvrage publié une trentaine d'années après son voyage; ce livre
1. José Miranda, Humboldt 11Mkico, op. cil., p. 168 et suivantes. 2. Helmut de Terra, Humboldt, édit. esp., op. cit., p. 95.

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reste malheureusement peu utilisé par les critiques humboldtiens ; il renferme cependant un grand nombre de documents sur Christophe Colomb et son entreprise, ainsi que des jugements très intéressants sur le caractère de la Conquête espagnoles. En second lieu, Humboldt présente un tableau très complet de la société coloniale qu'il a pu observer en Amérique. Il décrit les diverses classes sociales, ou plutôt les castes qui composent cette société, les intérêts opposés des divers groupes sociaux qui s'y manifestent, ainsi que les comportements des habitants. Humboldt oublie peu de choses dans ce tableau sans complaisance. Enfin, notre voyageur recueille auprès des créoles tout un catalogue de plaintes, de récriminations d'importance très inégale. On aborde ici un domaine délicat. Le témoignage se fait plus subjectif; des souvenirs personnels, des sentiments individuels prennent le pas sur les préoccupations de l'historien. On sait combien Humboldt a pu être ému et flatté de l'accueil reçu chez les créoles. Cela a sans doute contribué à ôter à certains passages du récit le caractère «scientifique. et objectif que Humboldt observe en général dans ses écrits; le lecteur passe du plan historique au plan purement personnel, et il note une solution de continuité entre le témoignage de l'historien et celui du voyageur. Ufi tel écueil ne pouvait sans doute pas être évité chez un auteur épris d'exactitude historique et très sensible en même temps au milieu où il pouvait vivre. C'est ainsi qu'on peut expliquer l'accueil assez réservé que les Espagnols et les créoles ont fait aux ouvrages de Humboldt, notamment à l'Essai Politique sur la Nouvelle Espagne4. Les Espagnols n'ont pas toujours accepté les sévères critiques que Humboldt adresse au système colonial6.

3. HtMoire cù 14 Géograph~ du NoutJ«Ju Continem, op. cit., tome III, pp. 154:-405, et notamment p. 288 et sui va.ntes. 4. Voir à ce prop08 : J. Miranda, op. cil., p. 207 et swvantee. L'auteur rema.rque que Fray Servando de Hier, dans son HistoM tk la Revoluciôn tk Nue'OO ErpafuJ, 1813, utili8e très peu l'E88Gi Politique BUr la N ouvàh EllpoflM. Il ne retient que trois pointAI : la politique de division de la C<>uronne en Amérique, l'opposition entre créoles et EBpagnols et 1&nature politique des po88e88ions espagnoles. De même, le Docteur Mora, dans M kico 1I8U8 ,.evoluciones, voit dans l'E880i Politique de Humboldt c ...deux parties complètement différentœ, et même opposées: l'une, les faits exa.cts (les données st&ti8tiques), invariables par nature; et l'a.utre, lee traits ou caractèree, ou bien ce qui est le propre de la physionomie du pays, va.riables par nature, et surtout lorsq ne sont survenU8 des changements fondamentaux, comme c'eet le cas t. Mora ainsi souhaitait «...rénover l'E88a.i de Humboldt, en changeant ce qu'il y ava.it de pérÎ88&ble t. Mora voulait surtout rectifier le jugement brutal que Humboldt a porté sur 88. pa.trie : « Le Mexique est le pa.ya de l'inéga.lité t. José Mira.nda. remarque que, en dépit de ce désir bien légitime de l'historie 1 mexicain, celui-ci était victime de « ...l'optimisme politique et 80cial dont ont souffert presque tous les libéraux dans la. première moitié du xrx8 siècle t. Le tableau que Humboldt nous a laisaé de l'oppre88ion, par 1&minorité bla.nche, de la majorité indienne et métisse, a. donc grandement g~né les créoles deft années 1810-1850. Mora, pour c révi.8er t Humboldt, affirme que l'inégalité sociale et politique de l'~poque coloniale a. disparu I 5. Rappelons ici l'interdiction de la mise en vente de }'EMai Poliliqtu 814" l' lù tÙ Cuba, que nous signalons da.ns le chapitre consacré a.ux noirs. Cependant, Julian Juderiaa, daDS son fameux ouvrage sur la. Leyenda negra, ne classe pas Humboldt parmi lee ennemis de l'œuvre coloniale de l'Espagne, voir p. 242 de la 138 édition, Madrid, 195'.

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A lexaftdre de Humboldt

Les créoles, quant à eux, même s'ils ont reconnu chez Humboldt un certain nombre d'arguments favorables à leur cause, n'ont pas aimé non plus le tableau, somme toute assez peu sympathique, que Humboldt offre de la réalité coloniale. Ces jugements opposés sont sans doute l'effet, aussi, des contradictions que, dans certains passages des livres de Humboldt, l'on relève assez fréquemment, surtout lorsqu'il rapporte les réactions sentimentales des créoles devant les événements les plus récents de l'bistoire coloniale. Il semble que Humboldt n'ait pas pris, par la force des choses, le recul nécessaire pour apprécier ces événements à leur juste valeur. C'est pourquoi sans doute il y a une telle différence d'optique entre la description humboldtienne des siècles coloniaux et l'évocation de faits beaucoup plus récents, comme par exemple la révolte de Tupac-Amaru. Humboldt, dont le jugement est très st1r lorsqu'il faut décrire et apprécier un événement survenu au XVIesiècle, semble avoir éprouvé les plus grandes difficultés pour raccorder l'histoire politique la plus récente à celle du passé; la première, dans l'optique du voyageur, n'apparait pas toujours clairement comme la suite logique de la seconde. Telle est, croyons-nous, la rançon que paie l'historien à l'actualité. Une 80CiéUtcoloniale Humboldt, en décrivant certains aspects de la société blanche qu'il a pu observer entre 1799 et 1804, n'oublie à aucun moment qu'il se trouve en pays colonial, peuplé par des blancs qui ont confisqué à leur profit et par la violence terres et hommes. Cette situation particulière d'une minorité blanche en position privilégiée dans tous les domaines de la vie sociale est le point sur lequel il insiste constamment. A plusieurs reprises, reviennent sous sa plume des expressions telles que c oppression du vainqueur sur le vaincu t, c principe du système colonial t, t rapports entre forts et faibles t, les premiers étant naturellement les blancs ou prétendus blancs, et les seconds les indiens et les métis, les noirs et les mulAtrea. La position exceptionnelle des européens c ...qui ont profité des avantages que leur offraient la prépondérance de leur civilisation, leur astuce et l'autorité que donnait la conquête t a provoqué d'autres. conflits. Aux rivalités créées entre c des races dont les intérêts sont diamétralement opposés .', s'ajoutent la dissension entre créoles et Espagnols et les contestations entre le pouvoir de tutelle, plus ou moins stricte, exercée par la Couronne d'Espagne sur ses possessions d'Amérique et le parti des colons. C'est en tenant compte de ces critères que l'on peut tirer de son témoignage un enseignement fructueux qui éclaire d'un jour relativement nouveau les siècles coloniaux et pennet aussi une vision plus précise des événements de l'Indépendance. Le fait colonial a été parfois négligé dans l'étude de la genèse et du développement des sociétés hispano-américaines. Certains auteurs même, et non des moindres, ont présenté la thèse selon laquelle

6. Huai

PoliIiqtM IW la Nouvelü

BrpGgM, tome l, livre n, Ohap. vu, p. ~.

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c les Indes n'étaient pas des colonies .7 en se fondant sur l'analyse externe des textes de loi promulgués par la Couronne. Ce procédé est d'une efficacité douteuse, lorsqu'on sait, comme le rappelle sans cesse Humboldt, que les lois espagnoles n'ont jamais pu s'appliquer pleinement en Amérique en vertu de la présence d'une masse de blancs européens qui ont rarement permis à la Couronne d'exercer pleinement sa souveraienté. En lisant attentivement Humboldt, on s'aperçoit que certaines de ses conclusions annoncent déjà celles que tireront, en notre siècle, les plus perspicaces historiens de r Amérique espagnole: M. R. Konetkze, M. Bataillon, M. Ricard, M. Silvio Zavala et M. Pierre Chaunu. Ce dernier, par exemple, met en cause les c schémas. traditionnels de l'historiographie de répoque de l'Indépendance. Il remarque que nous nous sommes laissés séduire, pendant longtemps, par une explication tres superficielle des causes de l'Indépendance. Nous avons pris pour argent comptant les déclarations des créoles, sans avoir suffisamment réfléchi au fait que leurs actes, leurs écrits politiques, destinés à justifier leur guerre contre l'Espagne, étaient aussi en grande partie l'expression de ce que nous pourrions appeler une conscience de classe ou de caste coloniale; car les créoles ont un passé, ils sont aussi les héritiers, sinon les descendants, des premiers conquérants et des Espagnols venus de la métropole après la Conquête, pour chercher en Amérique richesse, pouvoir et honra. Ces espagnols devenus américains (anciens et nouveaux) avaient le sens aigu de leur supériorité face à la masse indienne ou aux esclaves noirs. Dans tous les domaines de la vie sociale, ils imposaient leur loi. Sur le plan de l'évangélisation, par exemple, M. Robert Ricard a clairement dégagé l'influence néfaste de cet esprit colonial sur l'œuvre de l'Église en Amérique. Cet esprit colonial a rendu pratiquement impossible la formation d'un clergé indigène.

7. Rica.rdo Levene, Las [ndw no era" coloniu, Col. Austral, 1961, Introduction, pp. 10-11. L'auteur énumère les raisons pour lesquelles les Indes ne peuvent pa.s être consi~ déréee comme des colonies: elles ont été incorporées dès le début à la Couronne de Castille et de Leôn ; elles étaient inaliénables. Leurs ba.bitantB étaient égaux en droits avec les Espa.gnola~européens et lee mariages entre eux étaient légitimes. Lee descendants d'Espa.~ guoJa européens, ou créoles, et en général ceux qui avaient fait œuvre utile devaient être préférM da.n8l'attribution d'offices. Lee Conseils de Castille et des Indee avaient les mêmes pouvoirs. Les inBtitutioll8 provinciales ou régionales des Indes exerçaient le pouvoir législatif. La OJuronne des royaumes de Castille et de Leôn et des Indes étant unique, lee lois des unee et des autree devaient être semblables, autant que faire se pouvait... et enfin, il tut ordonné d'éviter le mot de Conquête, comme source du droit, et de le remplacer par ceux de peuplement (poblaciôn) et de pa.cification. Il est clair que R. Levene se limite volontairement à une vision superficielle de l'histoire coloniale de l'Amérique. Jacques L&mbert, daDs un livre récent, oppose avec raison lee c bonnes intentions . métropoli~ taines, qui s'inspirent des principes juridiques parfaitement bien r~umés par R. Levene, et la résiBta.nce systématique des créoles. Il y voit le fondement hisoorique du rna.l dont souffre aujourd'hui encore la vie politique des États nouvellement indépenda.nts : c ...la Inultiplication de lois et de réformes que l'on a.ccumule pour manifeeter de bonnes int€ntions, mais auxquelles répond une é\rasion générale.. J. Lambert, A mbique laLinl', 8tructuru s0ci41eA et inJJtitutions politiques, P.D.F., Pa.ris, 1963, voir pp. 137-16., et notamment le para.grd.phe 7 intitulé fort justement: Les. blue sky laWR . et le mipris de la loi, pp. 149-150.

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A lexandye de Humboldt

Le fondement hi8torique de la Conquite Humboldt accorde une place de choix aux conditions dans lesquelles se sont déroulées la découverte et la conquête de l'Amérique. Il remarque déjà que, dès les premiers instants de l'arrivée des Européens dans les Antilles, les Indiens ont été considérés comme des esclaves. En dépit de sa grande sympathie pour l'œuvre et la pensée de Christophe Colomb, il relève, dès les premières découvertes de Colomb et avant même l'anivée de celui-ci à l' lIe de Cuba, que le navigateur gênois comptait enlever six Indiens de Guanahani pour les ramener en Espagne. Dans un autre passage des documents laissés par Colomb, Humboldt note qu'il cite, c à cOté des richesses métalliques et végétales... les esclaves dont 011pourra charger des navires entiers t8. Devant les problèmes que posait la disparition rapide des indigènes aux Antilles, Humboldt n'oublie pas d'évoquer d'une part, la lutte pour la justice entreprise par Las Casas et d'autres religieux dans le dessein de soustraire les Indiens aux brutalités des conquérants et l'attitude bienveillante de la Couronne, qui a essayé en vain de protéger ses nouveaux sujets. Humboldt met fort bien en lumière l'opposition qui se manifeste, dès les premières années de la conquête, entre le « système libéral de la mère-patrie et les velléités d'oppression et de pouvoir arbitraire des colons t. «Ceux-là seuls, précise-t-il, qui comprennent les difficultés et les complications de notre régime colonial actuel... peuvent se faire une idée de l'état d'anarchie que produisait à Haiti la douceur des édits royaux en lutte continuelle avec la violence et la rudesse des conquistadores, avec le besoin urgent de se procurer des bras pour l'exploitation des mines ou lavaderos, avec l'intérêt qu'avaient les frères Colomb et toutes les autorités instituées après eux de prouver, par l'accroissement de l'exportation de l'or, l'importance et la prospérité des terres nouvellement découvertes .'. Il évoque l'instruction de la reine Isabelle, au Comendador Don Nicolas de Ovando ; après avoir constaté que la liberté accordée aux indigènes a favorisé la paresse et le vagabondage, elle ordonne qu'ils c ... soient contraints à travailler, que les colons puissent en demander aux caciques un nombre quelconque, etc... t. Cette ordonnance a été le genne de tous les abus: les repartimientos, les encomiendas et la mita. Les encomiendas que Humboldt définit comme des espèces de fiefs établis en faveur des Conquistadores, et qui, selon lui, ont été instituées aussi pour enrayer le dépeuplement rapide du Nouveau Continent, n'ont pas donné les résultats espérés, devant « l'avarice et la ruse des conqué-

8. HiMoi1'~ tù la GkJgraphù 9. Hinoire fÙ 14 GkJgraphù

du Nouveau, Continmt, du, N()tI.veau Continent,

op. cit., tome II, p. 264:. tome II, p. 288.