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Algérie naufrage de la fonction publique et défi syndical

De
193 pages
Ce livre fait un état des lieux de la fonction publique en Algérie dans trois secteurs essentiels : l'Administration publique, l'Education et la Santé. L'auteur a choisi d'engager des entretiens avec les responsables des six meilleures formations syndicales que compte le mouvement autonome. Avec ces entretiens nous disposons d'une histoire sociale vivante de l'Algérie de l'indépendance à nos jours. Les entretiens sont suivis d'un glossaire des différents syndicats de la fonction publique et les biographies des différents acteurs.
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ALGÉRIE
Naufrage de la fonction publique et défi syndical entretiens

Le CREAC (Centre de Contemporaine), entend:

Recherches

et

d'Études

sur

l'Algerie

Promouvoir la publication d'ouvrages anciens, tombés dans le domaine public dont la richesse historique semble utile pour l'écriture de l'histoire. - Présenter et éditer des textes et docu-ments produits par des chercheurs, universitaires et syndicalistes français et maghrébins. Dejà parus: La Fédération de France de l'USTA (Union Syndicale des Travailleurs Algériens. Regroupés en 4 volumes par Jacques SIMON, en 2002). Avec le concours du Fasild-Acsé -L 'immigration algérienne en France de 1962 à nos jours (œuvre collective sous la direction de Jacques Simon) - Les couples mixtes chez les enfants de 1 'immigration algérienne. Bruno Laifort. - La Gauche en France et la colonisation de la Tunisie. (1881-1914). Mahmoud Faroua, - L'Étoile Nord-Africaine (1926-1937). Jacques Simon. - Le MTLD ILe Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (1947-1954) (Algérie. Jacques Simon - La réglementation de l'immigration algérienne en France. Sylvestre Tchibindat. - Un Combat laïque en milieu colonial. Discours et œuvre de la fédération de Tunisie de la ligue française de l'enseignement (1891-1955). Chokri Ben Fradj -Novembre 1954. la révolution commence en Algérie. J Simon -Les socialistes français et la question marocaine (1903-1912) Abdelkrim Mejri - Les Algériens dans le Nord pendant la guerre d'indépendance. J-R. Genty. - Le logement des Algériens en France. Sylvestre Tchibindat. - Les communautés juives de l'Est algérien de 1865 a 1906. Robert Attal. - Le PPA (Le Parti du Peuple Algérien) J. Simon - Crédit et discrédit de la banque d Algérie (seconde moitié du XIX" siècle) M. L. Gharbi -Militant à 15 ans au Parti du peuple algérien. H. Baghriche -Le massacre de Melouza. Algériejuin 1957. Jacques Simon - Constantine. Le cœur suspendu. Robert Attal - Paroles d'immigrants : Les Maghrébins au Québec. Dounia Benchaâlal - « Libre Algérie ». Textes choisis et présentés par Jacques Simon. - Algérie. Le passé, l'Algérie française. la révolution (1954-1958). Jacques Simon. - Messali avant Messali. Jacques Simon. - Comité de liaison des Trotskystes algériens. Jacques Simon. -Le MNA. Mouvement national algérien. (1954-1956). Nedjib Sidi Moussa Jacques Simon - Algérie. L 'abandon sans la défaite (1958-1962). Jacques Simon - Constantine. Ombres du passé. Robert Attal - Biographes de Messali Hadj. (C.A. Julien, D.Guérin. M.Kaddache. C.R.Ageron. R.Gallisot... M.harbi, B.Stora). Jacques Simon

-

Larbi Graïne

ALGÉRIE
Naufrage de la fonction publique et défi syndical entretiens

L'Harmattan

CREAC- politique

et société

@ L'Harmattan, 2010 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11330-5 EAN : 9782296113305

Entretiens avec:

Mohamed Boukhouta Rachid Malaoui Dr Lyes Merahet Larhi Nouar Mohamed Salem Sadali Dr Mohamed Yousfi

À la mémoire de Redouane

Osmane

À toute mafamille

Sigles & Abréviations utilisés ALN, Armée de Libération Nationale APC, Assemblée Populaire Communale APN, Assemblée Populaire Nationale APSP, Association des Praticiens de la Santé Publique BEA, Banque Extérieure d'Algérie BIT, Bureau International du Travail CAP A, Certificat d'Aptitude à la Profession d'Avocat CASA, Confédération Algérienne des Syndicats Autonomes CDD, Contrat à Durée Déterminée CECA, Conseil des Enseignants Contractuels d'Algérie CEM, Collège d'Enseignement Moyen CGT, Confédération Générale du Travail CHU, Centre Hospitalo-Universitaire CLA, Conseil des Lycées d'Alger, Conseil des Lycées d'Algérie à partir de 2007 CNAN-CML, Compagnie Nationale de Navigation-Maghreb Line CNAPEST, Conseil National Autonome des Professeurs de l'Enseignement Secondaire et Technique CNAS, Caisse Nationale des Assurances Sociales des Travailleurs Salariés CNES, Conseil National des Enseignants du Supérieur CNLTT, Coordination Nationale des Lycées Techniques et Technicum CNSAFP, Coordination Nationale des Syndicats Autonomes de la Fonction Publique COTITEX, Entreprise des Industries Cotonnières et Textiles CRS, Compagnies Régionales de Sécurité CSA, Confédération des Syndicats Autonomes DA, Dinar Algérien DAS, Direction de l'Action Sociale ENAD, Entreprise Nationale des Détergents ENIEM, Entreprise Nationale des Industries de l'Électroménager EPH, Établissement Public Hospitalier EPSP, Établissement Public de Santé de Proximité FFS, Front des Forces Socialistes FIS, Front Islamique du Salut FLN, Front de Libération Nationale 7

FMI, Fonds Monétaire International FNTE, Fédération Nationale des Travailleurs de l'Éducation GPRA, Gouvernement Provisoire de la Révolution Algérienne IGF, Inspection Générale des Finances ISAFP, Intersyndicale des Syndicats Autonomes de la Fonction Publique ISP, Internationale des Services Publics MCB, Mouvement Culturel Berbère MEN, Ministère de l'Éducation Nationale OIT, Organisation Internationale du Travail OMC, Organisation Mondiale du Commerce OMS, Organisation Mondiale de la Santé ONG, Organisation Non Gouvernementale ONU, Organisation des Nations Unies PAGS, Parti de l'Avant-Garde Socialiste PEST, Professeurs de l'Enseignement Secondaire et Technique PIB, Produit Intérieur Brut PNDRA, Plan National de Développement Agricole et Rural PT, Parti des Travailleurs RCD, Rassemblement pour la Culture et la Démocratie RDA, République Démocratique Allemande RND, Rassemblement National Démocratique SAP, Syndicat Algérien des Paramédicaux SATEF, Syndicat Autonome des Travailleurs de l'Éducation et de la Formation SETE, Syndicat d'Entreprise des Travailleurs de l'Éducation SIT, Syndicat Islamique des Travailleurs SM, Sécurité Militaire SNAPAP, Syndicat National Autonome du Personnel de l'Administration Publique SNATA, Syndicat National des Travailleurs Algériens SNAPEST, Syndicat National Autonome des Professeurs de l'Enseignement Secondaire et Technique SNAPSY, Syndicat National Algérien des Psychologues SNMG, Salaire National Minimum Garanti SNOMMAR, Syndicat National des Officiers de la Marine Marchande SNPDSM, Syndicat National des Professeurs et Docents en Sciences Médicales 8

SNPEPM, Syndicat National des Professeurs de l'Enseignement Paramédical SNPSP, Syndicat National des Praticiens de la Santé Publique SNPSSP, Syndicat National des Praticiens Spécialistes de la Santé Publique SNTE, Syndicat National des Travailleurs de l'Éducation SONACOME, Société Nationale de Construction Mécanique SONATRACH, Société Nationale pour la Recherche, la Production, le Transport, la Transformation, et la Commercialisation des Hydrocarbures UGT A, Union Générale des Travailleurs Algériens UNEA, Union Nationale des Étudiants Algériens UNJA, Union Nationale de la Jeunesse Algérienne UPM, Union Pour la Méditerranée UNPEF, Union Nationale des Personnels de l'Éducation et de la Formation USTO, Université des Sciences et de la Technologie d'Oran

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PRÉFACE
Jamais décennie que celle qui s'achève n'a été autant marquée par des luttes sociales d'une aussi grande intensité. Les années 2000 démarrent avec la crise de Kabylie qui a vu la mise à l'index de la nature même de l'État algérien. Le moment coïncide aussi avec l'arrivée au pouvoir d'Abdelaziz Bouteflika dont le programme politique se devait de gérer la nouvelle donne née de l'accord conclu entre les décideurs militaires et les groupes islamistes en vue de mettre fin à la guerre civile. Le réveil social va désormais progressivement couvrir de ses cris et de ses vociférations le bruit des maquis quand bien même ceux-ci vont garder une capacité de nuisance non négligeable. Il en est ainsi résulté un terrorisme diffus mais dangereux comme l'atteste l'attaque kamikaze contre le palais du gouvernement en avri12007. La protestation sociale se fait certes au forceps au regard du terrain encore fragile et parsemé de mines dans lequel elle doit reprendre. Mais cela donne aux pouvoirs publics toute la latitude de justifier la restriction des libertés syndicales par l'interdiction des rassemblements et autres manifestations de rue notamment. Surtout que de la décennie précédente (1990-2000) la mémoire collective n'a retenu que des souvenirs effarants. Le bilan des tueries et des massacres au quotidien s'élève à plus de 200000 morts et des centaines de milliers de victimes. Après la signature en 1994 de l'accord avec le FMI portant sur le Plan d'ajustement structurel (PAS), plus de 500 000 travailleurs ont perdu leur emploi dans le secteur public (industrie bâtiment et les services). En 2000, le nombre de chômeurs atteint 3 millions de personnesl, les jeunes de moins de 30 ans formant 80 % de l'effectif. Une enquête réalisée par l'Office national des statistiques sur recommandation de la Banque mondiale a évalué en 1994 le nombre de personnes vivant en dessous de la pauvreté à 4 millions environ. Ces 4 millions vivent dans des ménages ayant un revenu mensuel inférieur à 13 330 DA. Parmi ces 4 millions, 1,6 million se

I

AbdelmadjidBouzidi, (Entretien),Les Années 90 de l'économie

algérienne, les limites politiques conjoncturelles, ENAG, 1999, Alger. 11

trouvent dans une situation d'extrême pauvreté avec un revenu mensuel de 1000 DA.2 Entre-temps des milliers de cadres ont quitté le pays pour aller quérir sous d'autres cieux des conditions de travail plus avantageuses. En lOans, entre 1996 et 2006, on avait déjà comptabilisé près de 40 000 départs de chercheurs en majorité vers l'Europe et l'Amérique du Nord. Entre la classe des pauvres qui se retrouve ligotée et une élite tentée par l'immigration, se presse le corps des fonctionnaires, environ 1,5 million de personnes qui voient leur pouvoir d'achat chuter d'une manière drastique et dramatique. Certainement ce n'est pas un hasard si le syndicat des enseignants du supérieur (CNES) sera l'un des premiers à descendre dans l'arène. On le verra en plein tumulte des années noires porter ses revendications salariales dans la rue. On ne sait pas, vu la bastonnade policière à laquelle ont eu droit les professeurs, si on n'avait pas tenté en haut lieu de faire avaler à l'opinion publique la pilule d'une université de basse extraction. On verra aussi - même si son action finira par connaître un reflux significatif dès le déclenchement du printemps noir - un SATEF au niveau de l'Éducation nationale et de la Formation professionnelle animer des campagnes soutenues surtout en Kabylie en faveur de la revalorisation des salaires et pour dénoncer la gestion par l'UGTA des œuvres sociales. La révolte kabyle de 2001 favorise de nouvelles formes de stratégies syndicales. Dans l'administration publique, le syndicat SNAPAP se relance tandis que le secteur de l'Éducation voit la naissance de deux nouvelles formations qui vont bouleverser l'échiquier syndical: le CLA et le CNAPEST, qui appartiennent tous les deux au palier du secondaire. Jusque-là évoluant isolément, les syndicats de la Santé, surtout des médecins et des médecins spécialistes, le SNPSP et le SNPSSP en l'occurrence, vont tisser des contacts et vont chercher à s'insérer dans un réseau plus large afin de peser plus efficacement sur le cours des événements. À partir de 2000 l'envolée des prix du pétrole sur les marchés mondiaux permet une augmentation spectaculaire des revenus des hydrocarbures qui représentent 96 % des recettes en devises.
2

Idem.

12

Quelques mois ont suffi pour redresser la situation financière du pays. Alors qu'en 2001 la facture de l'importation s'élève à 10 milliards de dollars, elle passe à 24 milliards en 2005. Quant aux réserves de change, elles passent de 6,7 milliards, (l'équivalent de 7 mois d'importation en 1998) à 110,3 milliards de dollars en 2007 (soit l'équivalent de 41,2 en mois d'importation). Mais malgré l'embellie financière, les pouvoirs publics se sont arrangés pour maintenir à peu près les mêmes niveaux de salaires tout en veillant à réduire la marge de manœuvre des syndicats autonomes. Harcèlement judiciaire, emprisonnement, fermeture de bureaux, filature sont le lot quotidien des militants syndicaux. Les entraves à l'exercice syndical se multiplient à tel point qu'en décembre 2002 la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) est amenée à publier un rapport sous le titre « Algérie: pluralisme formel et entraves à l'exercice syndical ». Les années 2000 voient aussi l'apparition puis le développement d'un phénomène nouveau: l'immigration clandestine par voie maritime à destination des rivages de l'Europe. Près de 1 500 harragas ont été arrêtés au cours de l'année 2007 et leur nombre ne cesse de progresser d'année en année. Ce chiffre fait l'impasse sur les disparus et ceux qui réussissent leur traversée de la Méditerranée. N'empêche, le domaine syndical semble être un domaine où il est difficile de tricher. Si les partis politiques peuvent participer aux élections à tous les niveaux, on peut s'arranger pour en truquer les résultats et cela ne les empêche pas de siéger dans les assemblées élues même avec une représentation réduite. Il n'en est pas de même des syndicats qui se retrouvent d'emblée écartés de toutes les instances de consultation. C'est que l'UGTA qui ne mérite peut-être pas son titre d'ex-syndicat unique est la seule qui est admise à la tripartite où elle est invitée à parler au nom d'une protestation dont elle n'est pas l'initiatrice. L'histoire sociale de l'Algérie de ces 15 dernières années est en vérité une histoire qui s'est faite contre les 3 acteurs qui monopolisent officiellement le dialogue social: le gouvernement, le patronat et l'UGTA. Il se trouve que ce sont les syndicats autonomes qui contestent, s'opposent, se manifestent mais c'est l'UGT A qui négocie à leur place. De plus en plus et ce, malgré la survivance en son sein de quelques poches de résistance combatives, l'UGTA apparaît comme un syndicat non seulement 13

associé au pouvoir mais un syndicat de classe. Il est attaché aux basques d'une « bourgeoisie de bureaux» qui puise ses ressources dans le pantouflage et d'une «bourgeoisie d'affaires» ayant fait ses premiers pas dans le marché informel. Les deux bourgeoisies militent pour arracher davantage de concessions dans les domaines de la fiscalité du crédit et du foncier. Car tout s'organise selon le principe de l'économie de rente. Il va sans dire que l'action des syndicats autonomes de la fonction publique heurte de front les différentes connexions organiques que réalise le patronat avec les appareils d'État. En tant qu'espace par excellence permettant l'accès aux réseaux de la prébende étatique, l'Assemblée populaire nationale regroupe les « salariés» les mieux rémunérés d'Algérie. Les députés touchent sur instruction d'Abdelaziz Bouteflika plus de 300 000 DA le mois, soit plus de vingt-cinq fois le SNMG. Si l'on met tant d'acharnement pour réduire le mouvement syndical autonome de la fonction publique c'est que l'on craint quelque part qu'il puisse parvenir à empêcher les affaires. Nous avons donc choisi ici de traiter de la question syndicale dans la Fonction publique en Algérie en engageant des entretiens avec les responsables des 6 meilleures formations syndicales que compte le mouvement autonome. Nous avons au départ voulu également interviewé Farid Cherbal du CNES, mais pour des raisons qui sont les siennes, il a décliné l'offre. Les syndicats dont les représentants s'expriment ici ont particulièrement marqué de leur empreinte l'histoire sociale de l'Algérie de ces 15 dernières années. Et autant que faire se peut, nous avons aussi voulu connaître leur opinion sur des questions n'ayant pas nécessairement un lien direct avec le syndicalisme.

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(CLA) Conseil des lycées d'Alger, conseil des lycées d'Algérie à partir de 2007 Mohamed Boukhouta
Comment est né le CLA ? Le CLA ne s'est pas constitué en un jour parce qu'il n'a pas cherché à monter un appareil pour accomplir une mission déterminée. Il découle d'une idée rebelle. La configuration de l'époque dans laquelle devait s'inscrire le travail politique et syndical était complètement "plombée". Le CLA incarne un projet insurrectionnel contre l'ordre établi. Quand on évoque le CLA, on ne peut pas ne pas parler de Redouane Osmane que Dieu ait son âme. À l'origine Redouane Osmane était militant de l'UGTA. Il a essayé de provoquer la réforme de l'intérieur, mais quand il s'est aperçu qu'il poursuivait une tâche impossible, il a claqué la porte. Le CLA s'est assigné pour objectif la construction d'un champ syndical autonome et démocratique qui repose sur les travailleurs. Le mouvement s'est lancé sous forme d'une coordination qui chapeautait les lycées d'Alger. D'où l'appellation Coordination des Lycées d'Alger (CLA). On avait constitué des noyaux dans les établissements secondaires avec qui nous avons eu des contacts. Notre idée était de coordonner dans une première étape les énergies à la base et dans une seconde étape de constituer une coordination des coordinations. Pour la première fois nous avons pu inverser la tendance qui prévalait jusque-là dans le mouvement syndical en consacrant la militance à partir de la base et non au sommet. Cette idée en vérité demandait du temps. L'accélération des événements au niveau national ne nous a pas permis d'élargir notre action au reste du pays. Pour si restreinte qu'elle soit, notre action a été très efficace. Ses fruits et ses répercussions nul ne peut les contester, je crois que le CLA a été historiquement le catalyseur essentiel, l'acteur principal autour duquel s'est cristallisé le renouveau syndical. En réalité le CLA n'a pas de date de naissance, il est porteur de l'idée de naissance. La dynamique du CLA commence à se dessiner dès le début des années 1990 et le mouvement connaîtra un développement appréciable durant les années 2000. C'est ainsi qu'en 2003 la coordination devient Conseil des Lycées d'Alger. 15

Est-ce que le CLA a un modèle dont il s'est inspiré? En réalité il n'y a pas de modèle. Le CLA rassemble plusieurs sensibilités. Les gens ne sont pas coupés de leurs appartenances politiques ou syndicales antérieures. Les militants sont venus d'horizons divers, ce qui fait du CLA une structure originale. Mais le fait que chaque tendance veut imposer son point de vue, a rendu nécessaire que le syndicat soit mis sous la coupe d'une direction forte. Une de nos priorités est la lutte pour les libertés syndicales, parce que le régime politique algérien tient toujours à ses velléités tutélaires sur l'ensemble des cadres syndicaux et politiques. Nous luttons en premier lieu pour promouvoir un mouvement syndical indépendant. Parallèlement nous veillons à ce que les relations entre les travailleurs et la direction soient concrètes et effectives. On ne peut fonder un syndicat digne de ce nom avec une base et un sommet séparés l'un de l'autre. Nous ne sommes pas du genre à nous soucier de l'obtention du récépissé d'enregistrement et de ce qu'on appelle la légalité. Nous voulons semer des idées avant tout, trouver un terrain pour les idées afin de jeter les jalons d'un mouvement syndical durable. Voilà notre but. Mais la réussite d'un tel mouvement n'est pas possible sans une organisation, une structure syndicale... Oui bien sûr. Il n'est pas possible de bouger sans organisation mais parfois... Voulez-vous dire que votre organisation s'est créée à partir du néant? Écoutez, ce n'est pas la peine de remonter plus loin dans le temps. Il est vrai que les référents politiques de la plate-forme adoptée par le mouvement portent le sceau de quelques fondateurs du CLA. Le mouvement comme je vous l'ai dit a innové en introduisant un changement structurel dans la manière de bâtir un syndicat. Diverses coordinations ont été regroupées en une seule. La représentation syndicale est devenue l'émanation de la base. Nul ne peut parachuter quelqu'un pour représenter telle ou telle wilaya comme cela se fait dans toutes les organisations syndicales. On a fait des expériences politiques, on a fait des expériences d'organisation dans un cadre politique. Ça nous a donné une idée sur la manière dont il faut agir à l'avenir pour construire le syndicat 16

que nous voulons. Il n'empêche la réalité du terrain étant ce qu'elle est, nous n'avons pu atteindre les objectifs escomptés. Le régime politique algérien surveille de près toute entité politique ou syndicale au sein de laquelle peuvent éclore des idées qu'il craint de ne pouvoir contrôler. Cela est le plus grand obstacle. Le pouvoir a mis en place un nouveau montage d'embrigadement de la société civile, il suscite des mouvements de dissidence à l'intérieur des syndicats. Résultats: les organisations syndicales s'atomisent, éclatent en 2 ou 3 ailes ou bureaux, etc. Même si ces manœuvres n'ont pas visé spécialement notre organisation, il n'en demeure pas moins qu'elles ont eu un impact néfaste sur le secteur dans lequel nous évoluons. Au moment où nous nous attelons à encadrer les bases, les travailleurs se démobilisent. Pour la base, les cadres syndicaux manquent de crédibilité. À ses yeux les organismes syndicaux sont des entités poursuivant des buts étroits, ne servant nullement l'intérêt général. Cette représentation est devenue elle-même un grand obstacle parce qu'il y a absence de dynamique politique dans la société, or la dynamique syndicale ne peut être dissociée de la dynamique politique. La preuve, l'extinction du politique a abouti à l'abstention électorale, mais aussi à l'abstention dans le travail politique, en fait à une abstention tout à fait pathologique. L'absence d'ambition chez le peuple pour exercer la politique ou des activités syndicales, est quelque chose d'absolument dangereux. Le régime devrait s'en inquiéter et non pas s'en réjouir. Le peuple ne se voit plus dans aucun rôle. Les partis politiques et les syndicats incarnent à ses yeux des instruments de distribution de la rente. Le responsable d'un syndicat ou d'un parti politique est pour le commun des mortels quelqu'un qui court derrière une villa, une voiture, quelqu'un qui veut faire des affaires en vue de devenir millionnaire ou milliardaire. C'est ça l'imaginaire populaire. Redouane Osmane que Dieu ait son âme a prouvé que les syndicalistes ne sont pas tous les mêmes. Il représente un modèle d'intégrité car il était incorruptible et ne pouvait céder à la tentation matérielle. Il a vécu proprement, en mourant il n'a laissé ni fortune ni château. Le CLA à travers la personne de Redouane Osmane incarne le combat contre le syndicalisme de pacotille qui prétend œuvrer pour améliorer la situation des travailleurs. 17

Le CLA est apparu sur la scène publique en même temps que le CNAPEST. En quoi diffère-t-ÏI de ce syndicat? La différence c'est celle qui existe entre deux frères. Nous avons divergé par rapport à la question de la représentation. Au départ nous étions un seul et même mouvement à la tête duquel régnait Osmane avant qu'il n'éclate en 2 tendances. Le courant opposé et qui allait fonder le CNAPEST voulait représenter les professeurs du secondaire uniquement, tandis que le courant qui allait devenir le CLA par la voix d'Osmane, estimait quant à lui que le mouvement se devait d'être celui des travailleurs du palier secondaire toutes catégories confondues. Je crois que si Redouane Osmane avait dirigé le CNAPEST ou les autres mouvements syndicaux qui concurrençaient le CLA, il aurait créé une dynamique unitaire mais cela n'a pas été possible du fait des dysfonctionnements qui frappaient le monde syndical. Comme je vous l'ai dit, la représentation qu'ont les gens du monde syndical freine le travail militant même si l'on doit le justifier par le fait qu'on veut arracher des espaces de liberté, la démocratie, etc. Si le CNAPEST tenait à ce qu'il encadre les professeurs du secondaire, cette attitude me semble être une réaction contre ce qui avait prévalu au sein de l'UGTA, unique syndicat de l'époque où ce sont les travailleurs et les enseignants de paliers inférieurs qui y avaient mainmise. Longtemps marginalisés à l'intérieur de l'appareil, n'ayant pas de porte-voix, les PES se sont hâtés de créer un cadre propre à eux dès qu'ils en avaient l'occasion, mais malheureusement de mon point de vue ce choix n'a pas été intelligent. Limiter le mouvement syndical aux seuls PES relève d'une erreur stratégique. On a peu gagné à ce jeu-là. Je ne vous le cache pas, j'ai été au départ un des partisans de la syndicalisation des seuls PES, je m'étais opposé avec d'autres collègues à Redouane Osmane qui voulait syndiquer l'ensemble des travailleurs du secondaire (profs, surveillants généraux, proviseurs, femmes de ménage, cuisiniers, pions, etc.) Nous avons fait donc pression en toute démocratie sur lui, et nos efforts ont été couronnés de succès puisque nous étions arrivés à imprimer une autre orientation au mouvement et c'est comme ça que le CLA a finalement entériné les positions du CNAPEST. Mais, je vous le répète, on avait fait une erreur stratégique. Qu'est18

ce qu'on a fait? Faute de pouvoir arracher un quelconque acquis pour soi, on s'est retrouvés en train de militer à la place des autres. Ni le CNAPEST, ni aucun autre syndicat, n'a réussi à améliorer la situation des PEST. Pas de loi spécifique aux PEST. Pas de salaire spécifique aux PEST. La loi dans le secteur de l'éducation est une loi éducative, et les salaires relèvent de la fonction publique. Le secteur du secondaire n'a fait l'objet d'aucun traitement spécifique. Sauf qu'il s'est distingué par sa propension à lutter à la place des autres. Pourtant défendre les droits d'autrui devait avoir pour conséquence que les autres nous soutiennent. Ce qui n'a pas été évident. Tout ça a limité la portée du mouvement syndical. Le fait que le CLA et le CNAPEST se soient confinés au secteur de l'enseignement secondaire a empêché le mouvement syndical de se transformer en un mouvement social actif et porteur. Si on avait inclus les personnels de l'éducation tous paliers et corps confondus, on aurait eu un mouvement social plus probant qui nous aurait permis d'atteindre plus vite nos objectifs. Osmane Redouane avait raison. Force est de l'admettre quand on est en train de payer aujourd'hui le prix de l'erreur stratégique. Redouane Osmane aurait voulu intégrer le CNAPEST mais celui-ci n'était pas disposé à le faire... Ce dont je suis convaincu, c'est que le caractère de Redouane Osmane ne peut s'accommoder d'une quelconque organisation. De toute façon, personne ne pouvait rivaliser avec lui, non pas parce qu'il était expansif mais il avait une forte présence et forçait le respect par l'énergie qu'il mettait pour défendre ses idées. Il était une valeur sûre. Et je crois qu'il faisait de l'ombre à quelques leaders du CNAPEST. Nul ne peut nier ça. Qu'est-ce qui aurait empêché le CNAPEST ou tout autre syndicat qui se croit important de s'inspirer de notre expérience démocratique en allant affronter l'épreuve des urnes? Au CLA, on n'est pas contre la conclusion d'un accord politique dont la finalité est de fédérer les syndicats. Mais je crois que les ambitions individuelles et les pratiques liées au leadership ainsi que le désir de briller sont les traits qui dominent. Pour ce qui nous concerne, on est disposés à débattre de toute idée d'union y compris celle de se fondre dans le CNAPEST. En ma qualité de porte-parole du CLA, j'affirme que je n'ai pas de complexe. Si cela s'imposait que je devienne militant dans les derniers rangs de mon lycée dans un cadre unitaire, je n'hésiterais 19