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Archéologie du sentiment en Amérique latine

De
221 pages
Populaire ou savante, l'identité entretient des relations étroites de légitimation avec la mémoire et l'histoire nationale ou régionale. C'est ce qu'examine cet ouvrage, dans une périphérie de l'espace occidental: l'histoire des nations de l'Amérique latine indépendante bruisse des souvenirs du passé, des conflits internes ou externes, des vagues d'immigrants et de leurs bagages culturels.
Une contribution importante sur un sujet essentiel de l'histoire latino-américaine : comprendre les racines très diverses et les modalités d'évolution des sentiments nationaux et de leurs représentations.
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Archéologie du sentiment en Amérique latine
L'identité entre mémoire et histoire
XIX: -xxr siècles

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
Vidal DAHAN, Saint-Martin ou le miroir de la mondialisation, 2005. Benedita GOUVEIA DAMASCENO, La poésie nègre dans le modernisme brésilien, 2005. W. K. FLEURIMOND, Haïti: 1804-2004. Le Bicentenaire d'une Révolution oubliée, 2005. Philippe LÉTRILLIART, Cuba, l'Église et la Révolution, 2005. Marie-C. SEGUIN, José Lezama Lima: poète des quatre éléments,2005. Christine DELFOUR, L'invention nationaliste en Bolivie, 2005. Guylaine ROUJOL PEREZ, Les enfants de Cali. Les enfants défavorisés de la deuxième ville de Colombie, 2005. Albert BENSOUSSAN, J'avoue que j'ai trahi. Essai libre sur la traduction,2005. Xavier V A TIN, Rites et musiques de possession à Bahia, 2005. Christophe ALBALADEJO & Xavier ARNAULD DE SARTRE (sous la direction de), L'Amazonie brésilienne et le développement durable, 2005. Guido Rodriguez Alcala et Luc Capdevila (présenté par), Une colonie française au Paraguay au X/xe siècle: La NouvelleBordeaux,2005.

site: www.librairieharmattan.com e.mail: harmattanl@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9240-5 EAN:9782747592406

Denis Rolland (coord.)

Archéologie du sentiment en Amérique latine
L'identité entre mémoire et histoire
XIX -XXf siècles

avec Luc Capdevila Marie-Jo Ferreira Mathias Gardet Frédéric Johansson Vincent Laniol Florence Pinot de Villechenon Denis Rolland Claire Roullière Laura Suarez de la Torre Régis Tettamanzi

Centre d'histoire de Sciences Po
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossutb L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace L'Harmattan Kinshasa

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou J2

Université

- ROC

La redécouverte par les élites blanches ou métisses du passé indigène et sa transcription symbolique dans l'espace public

La statue de l'India Catalina Cartagena de las Indias, Colombie,1987.
«:JLuc Capdevila.

Ce livre est issu du séminaire Transferts culturels Europe-Amérique latine coordonné par Denis Rolland dans le cadre du Centre d'Histoire de Sciences Po (Paris) dirigé par Jean-François Sirinelli

Remerciements chaleureux à tous les participants, à Joëlle et à Elvia, à qui est dédié ce livre.

SOMMAIRE

Introduction Archéologie du sentiment: mémoire, histoire et identité en Amérique latine

7

I. L'imprimé au cœur de la construction savante de l'identité: la librairie ftançaise au Mexique, une sensibilitétransférée?... 19

n. Archéologie du souvenir:
mémoires de la guen-e de la Triple Alliance et identité au Paraguay 37

m. Identité et immigration:
les Portugais du Brésil, acteurs des relations luso~brésiliennes.. 61

IV. L'identité au risque de l'interprétation transatlantique: romanisation de l'Eglise et laïcisation de l'Etat au Brésil

77

V. L'identité périphérique au risque des relations internationales : le Brésil, puissance « à intérêts particuliers» à la Conférence de la Paix de 1919 91 VI. Identité catholique et stratégies d'adaptation: l'Église face à sa laïcisation, lecture croisée 145

VU. La « germanité » face à l'héritage latin des Amériques : la construction ftançaise du « péril germanique » au Brésil, 1900-1940 ..163 VIn. Rejet et fantasme de « l'autre» : l'immigration japonaise au Mexique au début du XXe siècle .185 IX. Un transfert culturel original: la« latinité» des Nikkeijin du Brésil... 205

X. Les Argentins se sentent-ils toujours Européens? Latino-américanisationet « déseuropéisation»
Table détaillée

233
247

Statue de Jeronimo Luis de Cabrera, fondateur de Cordoba (Cordoba,AIgentine,1986)

Statue équestre de San Martin (Cordoba, AIgentine, 1986) @LC

Le spectre

étroit de l'identité

nationale

argentine

et ses négociations: et

- les

créateurs de l'AIgentine ou les Espagnols célébrés: conquistadores fondateurs des villes de l'Argentine;

- l'icône

identitaire nationale de l'Argentine naissante ou le créole chassant les Espagnols: le libertador San Martin ; la célébration de la naissance agissante du «peuple» argentin (cf. p. 230).

-

6

INTRODUCTION mémoire, histoire et identité en Amérique latine

Denis Rolland]
lEP-Université Robert Schuman Centre d'histoire Sciences Po lUF

Mémoire et histoire: un brouillard transatlantique Comme ailleurs dans le monde occidental, le cheminement des historiographies latino-américaines porte l'empreinte profonde, meuble et bruissante des «souvenirs» du passé, de leur stratification et de leurs multiples charriages ultérieurs. Du Rio Grande à la Terre de feu, chaque conflit, intérieur ou extérieur, engendre ses sédiments de mémoire. Silencieux, murmurants ou bruyants, ils sont ensuite bousculés par une tectonique politique qui en fossilise les reliefs ou, plus volontiers, en rajeunit les formes; ils sont érodés de manière très différentielle par des pédagogies nationales variables; et, dans le même temps, ils sont enfin tamisés et, surtout, de mieux en mieux « représentés» par le travail de I'historien. Cette mémoire prégnante dans la société est multiple, fragmentaire, intériorisée de manière différentielle par les groupes socioculturels nationaux et instrumentalisée par les pouvoirs: les guerres d'indépendance2, les guerres civiles qui les ont parfois suivies, les guerres de la Triple Alliance, «l'intervention» française ou, plus tard, la Révolution au Mexique, les guerres du
1. Remerciements très amicaux à Luc Capdevila et JoelIe Chassin pour leurs conseils. 2. Cf., par exemple aujourd'hui, la rhétorique" bolivarienne " du Président Châvez.

Pacifique ou du Chaco, celle «intérieure» de Canudos, la « guerre» anti-impérialiste de Fidel Castro, les guérillas des "années de plomb ", le conflit des Malouines, les guerres civiles d'Amérique centrale ou déchirant la Colombie encore aujourd'hui... La liste n'est pas close de ces fosses où la terre a bu le sang des hommes, traces vives dans la représentation du passé de l'Amérique latine indépendante. Dans cette géomorphologie très dynamique, la confusion entre histoire et mémoire demeure un problème aigu partout en Amérique latine, et notamment parce que l'individuation, la formation de ces Etats-nations est somme toute «récente» comparativement à la plupart de ceux de notre histoire européenne (mais n'oublions pas la création tardive de la Belgique, de l'Italie, de l'Allemagne pour la seule Europe occidentale...). Le problème est d'autant plus sérieux et récurrent que certains groupes mémoriels, minoritaires mais souvent fortement structurés (armée, anciens combattants, institutions, partis politiques...), ont cherché, voire cherchent encore, à objectiver ce savoir commun qu'est la représentation dominante et fonctionnelle du passé. Les modalités de cette tentative de prise de contrôle sont certes parfois moins grossières lorsque l'on approche du temps actuel. Les objectifs demeurent toutefois les mêmes: il s'agit de prendre, par la construction du passé, des options sur le temps présent. De plus, les vecteurs de la production à caractéristique historique ou mémorielle, orale, imprimée ou désormais électronique, ne permettent que rarement une consommation douée d'instruments de discrimination. Et si la dernière technique de diffusion, Internet, est assurément extraordinaire par sa phénoménale extension et sa malléabilité individuelle, elle marque à bien des égards aussi une phase d'affaiblissement de la référence à l'auteur d'origine et de l'encadrement critique de l'information diffusée. Pour ces raisons et beaucoup d'autres, il ne faut pas trop nourrir d'illusions quant au progrès de la diffusion sociale du savoir scientifique.
En France, les travaux de Paul Ricœur, de Paul Veyne, de Pierre Nora et de beaucoup d'autres résonnent bien sûr dans les lignes qui précèdent. Et ces auteurs n'ont pas eu besoin de se transporter dans les périphéries de l'espace occidental pour y rencontrer des objets

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d'études passionnants. Depuis plusieurs décennies, ces guides ont exploré les lieux parcourus aujourd'hui par nombre des auteurs de ce livre. Alors insistons: ce qui précède n'est nullement ou spécifiquement écrit parce que cet ouvrage porte sur l'Amérique latine. Au contraire. Certes, en Amérique latine, la poix séculaire de certaines représentations hégémoniques des histoires nationales colle encore aux doigts de l'historien. Et cet ouvrier sculpteur du passé n'a pas toujours conscience qu'il y a là, dans cette adhérence peu perceptible, une « réalité », un objet d'histoire. Héritées souvent de constructions bipolaires du type conservatrices ou libérales, les représentations du passé célébrées par les pouvoirs dominants ont partout construit un cortège marmoréen de mémoire(s) statufiée(s) dans l'espace public. Pour s'en rendre compte, il suffit de parcourir les avenues et places du sud au nord du sous-continent: au Brésil, le paysage des cœurs urbains est ainsi tapissé de ces héros de la guerre" impériale" du Paraguay qui n'ont pas été renversés lors de la proclamation de la République (1889) ; au Mexique, zocalos et avenidas sont bordés, outre des vestiges du Porfiriato, de ces monuments hérités d'une Révolution mexicaine commencée en 1910 et d'une mémoire de parti hégémonique qui ont structuré l'espace public mexicain pendant près d'un siècle et n'ont pratiquement jamais été déboulonnés, malgré l'alternance politique de la fin du XXe siècle... Tout cela entrave parfois l'envol de Clio en Amérique latine, l'empêchant de diffuser largement des vues plus distanciées ou moins prisonnières des mythologies nationales. Encore convient-il de ne pas confondre les cas de certains pays aux universités anciennes et dynamiques, avec d'autres, souvent plus petits, où beaucoup de chemin reste à faire dans ce travail sans cesse recommencé de compréhension du passé et de ses représentations. Ces stratégies d'instrumentalisation de l'histoire existent autant dans le " Vieux Monde" où est édité ce livre que dans le Nouveau. Donnons-en deux exemples simples. En France, la manifestation très forte d'un affect pour l'histoire, contribue à ce que nombre d'individus ou d'organismes croient toujours nécessaire de penser le passé pour le grand public. Lorsqu'elles publient leur propre histoire, la difficulté des institutions officielles françaises (mais aussi belges, espagnoles...)

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à gérer le passé complexe des guerres du XXe siècle1 en atteste. Dans une France pourtant fière de son passé et de sa tradition historiographique, certaines institutions sont emblématiques d'un usage politique du passé fort (re)créatif: ainsi pour la Collaboration durant les gouvernements de Vichy, voire pour son passé colonial. L'usage ou le mésusage, souvent en ombres chinoises, est parfois en contradiction radicale avec les travaux de la recherche contemporaine2. Deuxième exemple où le contenu du passé est rarement " négocié" avec les historiens, le cas des institutions espagnoles: quels que soient les très importants progrès récents, leur difficulté à gérer le passé franquiste et certaines des modalités de la transition n'est plus à démontrer. Rappelons qu'à l'aube du XXIe siècle les condamnations politiques prononcées par les tribunaux franquistes n'ont pas toutes été révisées3 (au nord des Pyrénées, la France n'a pas non plus achevé sa reconsidération officielle des guerres de décolonisation et de leurs conséquences). Alors, pourquoi attendre de l'Argentine, du Chili ou du Pérou un aggiornamento mémoriel et juridique rapide des années Videla, Pinochet ou Fujimori ? Rien que pour l' histoire institutionnelle, il serait aisé de multiplier les exemples européens de présent en délicatesse de mémoire, autour de la Seconde Guerre mondiale et au delà, par exemple pour l'Italie et le fascisme, pour le Portugal et le salazarisme... Là et ailleurs, l'histoire commune, éloignée des constructions scientifiques, apparaît souvent d'abord comme une difficulté mémorielle non ou mal surmontée, occultante ou, dans le meilleur des cas, source de distorsion ou de confusion. Face à certains problèmes posés par l'héritage national, les réponses ou contoumements sont variables. Néanmoins, sur les deux rives de l'Atlantique, on retrouve des stratégies et des dispositifs similaires: amnésie totale ou partielle; raccourci plus ou moins rapide pour certaines périodes; " lissage" politique ou reconstruction largement simplificatrice, parfois ponctuellement
.. Internet 1. Denis Rolland, mythologies institutionnelles d'Aix-en-Provence,2005. 2. Cf. le colloque Les usages 3. Cf. par exemple, Octavio retrouvée' », Matériaux pour

et les ombres chinoises de l'histoire: stratégies de mémoire et et politiques ", in Les usages politiques du passé, Université politiques de l 'histoire, ouvr. cité. AIberola, « Espagne: le long cheminement de la 'mémoire l 'histoire de notre temps, BOIC, n073, 2004, pp. 49.54.

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acrobatique et contradictoire. Quel que soit d'ailleurs le prix social de l'inconséquence de ce traitement public du passé: comme lorsque certains responsables des archives du ministère français des Affaires étrangères décident de reproduire sur leur site Internet une continuité étatique artificielle inacceptable (et incohérente) entre la Troisième République et la Résistance de Londres puis Alger, évinçant pour l'essentiel Vichy. Les recettes utilisées pour biaiser, simplifier, nimber de brouillard ou simplement modifier le passé sont variées: affirmation politique d'ancienneté ou d'antériorité, culte des héros, célébration des gloires nationales sont logiquement sensibles dans ces « tentatives» d'histoire institutionnelle. Au total, cette histoire très mise en scène et parfois débordante manifeste la volonté « pédagogique» de certaines élites de transmettre leur idée de la grandeur nationalel... Déficits et manques de relais du travail scientifique Pour le XXe siècle latino-américain, la simple mise en œuvre factuelle reste à écrire pour certains temps et espaces: elle fait défaut ou souligne le déficit d'outils méthodologiques adéquats, manifestant une grande perméabilité vis-à-vis de pans entiers de mémoire collective. Si les problématiques et données événementielles sont souvent correctement posées pour des périodes antérieures, l'on manque couramment, à partir des années 1930, d'une mise en forme des données chronologiques de l'histoire latino-américaine. Certaines républiques du continent ne disposent pas encore d'une histoire nationale de qualité, utilisable par le public sans problème sérieux. Le curieux ne dispose parfois même pas d'une histoire narrative, écrite - pour prendre une formulation étudiante fréquente - " au niveau des sources ", c'està-dire, selon Paul Veyne, « au niveau de la vision que les contemporains, auteurs de ces sources, avaient de leur propre histoire »2: une simple juxtaposition ordonnée de sources3.

1. Cf. Denis Rolland et José Flavio Sombra Saraiva (org.), Political Regime and Foreign Relations, Paris, L'Harmattan, 2003. 2. Paul Veyne, "L'histoire conceptualisante ", in Jacques Le Goff, Pierre Nora (dir.), Faire l'histoire, I Nouveaux problèmes, Paris, Gallimard, 1974, p. 104. 3. Si la vulgarisation de qualité n'a plus nécessairement mauvaise presse, l'érudition nécessaire jointe à la frilosité des maisons d'édition et au caractère peu valorisant en matière

Il

Comment, dans ces conditions, espérer, sauf à fermer les yeux, qu'existe une histoire, avec quelque velléité de synthèse, politique, économique, culturelle, des relations entre Europe et Amérique latine? Ajoutons, en citant Michel de Certeau, que ce n'est sans doute pas un hasard « si les espaces morts de l'érudition ceux qui ne sont ni les objets ni les lieux de la recherche se trouvent être, de la Lozère au Zambèze, des régions sous-développées, de sorte que l'enrichissement économique crée aujourd'hui une topographie et des tris historiographiques sans que l'origine en soit avouée ni la pertinence assurée» 1. Dans ce très modeste territoire de recherches qu'est la France, une petite génération de jeunes chercheurs" latino-américanistes " permet de ne pas perdre espoir, surtout relativement à l'essor global des recherches latino-américaines et nord-américaines. Il n'empêche, le XXe siècle demeure un parent mal doté de cette historiographie latino-américaniste européenne. En outre, l'importance de la rupture apparente comme l'urgence politique poussent plutôt à écrire l'histoire de l'indépendance, celle de la construction des Etats-nations, ou bien elle incline à revisiter l'histoire coloniale. Qui plus est, le résultat du travail historique est qualitativement et quantitativement très hétérogène d'un pays à l'autre; pour le XXe siècle, il tend volontiers à couvrir des périodes correspondant d'abord aux grandes mythologies nationales, dressant, telle volcan Paricutin dans le Michoacân mexicain, surgi dans un champ en quelques mois, une ombre trop visible au-dessus de larges lacunes historiographiques. Cette topographie dominante en creux ou du moins très horizontale est particulièrement sensible en Amérique latine dans les pays où l'école historique est encore modestement développée; là où aussi elle possède peu de prises sur le discours commun de la société sur son passé ou sur les différentes manières de concevoir la nation et l'identité nationale.

-

-

de carrière universitaire de ce type de travail n'encouragent pas nécessairement
production 1. Michel problèmes. indispensable. de Certeau, "L'opération historique", Paris, Gallimard, 1974, p. 32. in Faire de l'histoire,

cette

J, Nouveaux

12

Le serpent de terre de l'identité en Amérique latine
Il y a quelques années, lors d'une conversation infonnelle, un historien moderniste spécialiste de l'Amérique latine provoquait à peine en affinnant en substance: « L'Amérique latine d'aujourd'hui est un prolongement de l'Europe, ceux y voyant autre chose se trompent ». A México, Rio de Janeiro, Montevideo ou Buenos Aires, avec une vision traditionnelle de l'histoire écrite à partir des élites, il n'était pas complexe pour un Européen de se laisser aller à cette appréciation, surtout accueilli par des élites survalorisant leurs origines liées à l'Ancien Monde et développant un tropisme européen et parfois une capacité à rendre transparent ce qui, dans la société, ne leur ressemble pas!. Consciemment ou non, l'historien nourrit souvent une demande sociale. Evidemment plus circonspect, François-Xavier Guerra écrivait: « Prolongement outre-Atlantique de l'Europe méditerranéenne, [l'Amérique latine] appartient de plein droit, malgré sa greffe sur des populations et des cultures indigènes, au monde européen. C'est parce qu'elle appartient au même modèle de civilisation, au même univers culturel, qu'elle connaît des conjonctures culturelles et politiques semblables à celle des autres pays de l'aire européenne. Cette afÏ1rmation n'eût jamais été contestée par aucun Latino-Américain du XIXe siècle, même s'il se rut plaint du retard de son pays par rapport à ceux qu'il considérait comme le centre de sa civilisation. A présent elle soulève cependant des réticences, voire des passions, dans bien des pays, non pas que la réalité soit autre, mais parce que le discours sur l'identité latino-américaine a changé »2.

Les lignes qui précèdent sont autant de signes du caractère inévitable, dans tout travail d'histoire de l'Amérique latine de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, en ces temps d'immigration considérable venue de l'extérieur du continent, d'une réflexion sur l'identité, d'une analyse de son lien aux apports endogènes et externes, d'un retour sur chacune des fonnules très variables d'assimilation ou d'intégration, de la « race cosmique» mexicaine à l' « anthropophagie» brésilienne, en passant par des actes fondateurs radicaux tels l'argentine « Guerre du Désert »...
1. Cf. par exemple, Idelette Muzart et Denis Rolland (dir.), Le Brésil face à son passé, la guerre de Canudos, Paris, L'Harmattan, 2005. 2. François-Xavier Guerra, préface au livre d'Annick Lempérière, Intellectuels, Etat et société au Mexique, Les clercs de la nation, Paris, L'Harmattan, 1992, p. 16.

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Quand, dans le champ de l'histoire européenne, on peut s'interroger sur « la flexibilité des identités nationales et l'inertie
des stéréotypes»

1, dans le champ latino-américain, l'espace

d'interrogation s'ouvre à des questions plus élémentaires et complexes à la fois: dans nombre de cas, la question porte aussi sur les modalités de construction, de définition et sur l'extension géographique et sociale de ce que les élites nomment" identité ", Combien même serait-on lassé par le caractère interminable et reproductible à l'infini de ces variations au mieux séculaires, l'interrogation sur les identités collectives (à de multiples échelles, groupales, locales, régionales, nationales voire supranationales) s'impose à la recherche latino-américaniste: cet espace de travail d'une vingtaine d'Etats qui reçut de l'Europe, avec les ingrédients extrêmement variables du métissage, une désignation d'ensemble très imparfaite (aussi bien le terme" Amérique" que l'adjectif " latin "). Mieux, - parce que l'Amérique latine est une des plus durables extensions politiques et culturelles de l'Europe et que, outre les ressortissants de l'Ancien Monde, elle y a introduit par la contrainte un autre groupe de population très hétérogène venu d'Afrique, parce que les élites issues de manière plus ou moins lointaine de l'Europe ont, par un souci très raciste de blanchiment des populations, ouvert largement dans la seconde moitié du XIXe siècle les portes à toute immigration non indigène, y compris asiatique (il en est plusieurs fois question dans ce livre, en particulier autour de la question du rapport à l'identité d'origine dans l'identité de destination), - parce qu'au cœur des relations entre l'Amérique latine et l'étranger, il y a toujours, d'une manière ou d'une autre, la question de l'identité, cette nécessaire réflexion sur l'identité s'impose par le biais des représentations, des images réciproques qui nourrissent l'ensemble des discours.

-

1. Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili, Danièle Voldman, Hommes etfemmes dans la France en guerre, Payot, 2003, p. 16.

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Les « fatalités» persistantes de l'identité des élites Rappelons quelques données de base. Au XIXe et au début du XXe siècle, au cœur de l'identité des élites, il yale désir d'Europe. Jusqu'à la fin des années 1930, la supériorité de l'Europe est volontiers intégrée dans un schéma de perceptions en forme de "fatalités concentriques ", bien perceptibles dans le milieu IittéraireI. Il y a d'abord, pour les plus pessimistes, la fatalité d'être, puis celle d'« arriver tard dans un monde vieux »2: ce sentiment « épigonal », si développé en Argentine. Domingo F. Sarmiento, qui, plusieurs décennies auparavant, constatait que les débats de l'Assemblée nationale française étaient plus longuement reproduits à Cordoba que ceux de l'Assemblée de Buenos Aires, décrit en 1888 les Argentins comme «les plus avancés parmi les plus attardés» ; et ce n'est pas le pire exemple que l'on puisse choisir. La disgrâce spécifique d'être américain est alors celle d'être né et enraciné dans un sol qui est supposé n'être pas le « foyer actuel de la civilisation mais une succursale du monde »3. Et tout cela domine 1'« anachronisme sentimental» d'hommes qui se sentent «propriétaires d'une âme sans passeport »4, en attente d'une modernité qui ne peut venir que d'Europe. Une modernité alors entendue au sens kantien de « sortie de l'homme de sa minorité, dont il est lui-même responsable ». Mais ces «fatalités» de la perception périphérique ne cessent pas avec cette enveloppe globale. Le malheur a généralement plus de détails. Le voisinage avec l'Indien ou le descendant d'Africain, la langue locale, le devenir de l'ancienne mère-patrie constituent autant de cercles engendrant le sentiment d'une infériorité par rapport au supposé «centre» européen, souvent accompagné d'angoisse: «Tous les pays périphériques de l'Europe ont

I. Cf. ce qu'écrit Alfonso Reyes, in Europa-América latina, Buenos Aires, nc.l., 12-13. Ce type de schéma a notamment été évoqué par Jacqueline Baldran. 2. El Diorio, 09-01-1888, art. cité. 3. Selon Alfonso Reyes, ouvr. cité, pp. 12-13. 4. Selon des propos attribués à la mécène argentine Victoria Ocampo.

1937, pp.

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construit une sorte d'angoisse identitaire », comme l'écrit le Brésilien Evaldo Cabral de Mellol. En effet, peut-être surtout dans le monde hispano-américain, certains ajoutent une plainte franche: celle d'être nés dans la «zone chargée d'Indiens ». Ces Indiens (dotés très tardivement d'une majuscule) constituent dans les imaginaires européens l'un des éléments de l'exotisme latino-américain. Or cet exotisme, mal accepté par les Latino-Américains d'origine européenne, est au contraire fortement cultivé dans un Ancien Monde s'intéressant aux « sauvages» : à Paris, depuis les Ioways d'Amérique du Nord présentés par le peintre Georges Catlin, depuis la troupe de Buffalo Bill en 1866, l'Indien représente d'abord l'image d'une humanité primitive, vaincue ou déchue; même pour certains scientifiques, il ne représente qu'un" minimum humain" incapable de progrès 2. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, certaines applications d'un «darwinisme créole» conduisent en outre à peser les cerveaux indigènes et, dans certains cas, à vouloir détruire les Indiens comparés à des rats, au moins par le moyen d'une immigration européenne massive3. Et on imagine volontiers dans ce monde «blanc» ou qui se perçoit comme tel, certain de sa supériorité, que le métissage tirera à terme vers le blanc « dominant» l'ensemble de la population. De plus, longtemps, les canons de la langue demeurent ceux de l'Europe. L'Amérique latine paraît le domaine du "dialecte": les Dictionnaires des Académies espagnoles ou portugaises n'admettent que bien plus tard les américanismes; là aussi, cette Amérique relève «de la dérivation, de la chose secondaire », à nouveau succursale 4. Une autre fatalité peut être l'appartenance au monde hispanique ayant pour centre l'Espagne d'après 1898: l'Espagne est perçue par certains comme sceptique, déshéritée et finalement douloureuse. L'image du Portugal est différente, en raison des
1. Cité par Tânia Franco Carvalhal (V.F. Porto Alegre) in Katia de Queir6s Mattoso, Idelette Muzart, Denis Rolland (dir.), Centre d'Etudes sur le Brésil, Matériaux pour une histoire culturelle du Brésil, Paris, L'Harmattan, 1999.

2. M. Dally (1883) in "Observations sur les Galibis ", Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris, 1883, pp. 796-816 (cité par Gérard Collomb (éd.), Des Amérindiens à Paris, photographies du prince Roland Bonaparte. Paris, Créaphis, 1992). 3. Pour la Bolivie par exemple, cf. Marie-Danièle Demélas, Nationalisme sans nation? La Bolivie aux XIXème et XXème siècles, Toulouse, CNRS, 1980, pp. 96-98. 4. Alfonso Reyes, ouvr. cité, p. 13.

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modalités spécifiques de l'Indépendance du Brésil, parce que Lisbonne maintient un empire colonial considérable en Afrique et en Asie: la Regeneraçiio a donné au pays plus de quarante ans de paix intérieure, en dépit d'un «peuple inquiet de sa propre décadence»1 par rapport à l'Europe au nord de la Péninsule, et avant les années plus difficiles précédant l'avènement de la République en 1910. A cette perception hispano-américaine d'un centre décadenr, l'on peut surimposer, dans certains cas, le handicap d'être latin, de culture latine: à l'ère de l'affirmation continentale de la supériorité des Anglo-Saxons, ce raisonnement atteint le centre de toutes les fatalités. Dans la première moitié du XXe siècle et encore plus au-delà, on pourrait penser qu'avec l'émergence des nationalismes culturels, cette conception dévalorisante du local et des fatalités d'être latinoaméricain a défmitivement disparu. Même s'il est certain que beaucoup de conceptions liées à l'identité en Amérique latine ont alors profondément évolué, muté ou été remises en cause par les avantgardes (néanmoins elles-mêmes formées en Europe), il paraît raisonnable de douter de la disparition complète, au sein de la plupart des élites sociales et culturelles, de cette conception épigonale et
viscéralement périphérique, jusqu'en ce

xxr siècle

commençant.

Au début des années 1990, au moment de la création d'un nouveau groupe de recherche3, François-Xavier Guerra suggéra qu'il lui soit à nouveau rendu hommage ici

- de

constituer

avec

d'autres jeunes collègues et de coordonner une équipe de travail sur les modèles de l'Europe: enjeux politiques ou culturels, perceptions et images, mémoires et modèles, autant de mots qui méritaient donc, s'il s'agissait d'expliciter la dynamique envisagée de «dons et transferts d'une part, acceptation, adoptions, adaptations et refus de l'autre» 4, qu'on s'y attardât un peu plus.
1. Albert-Alain Bourdon, in" Portugal", Encyclopaedia Universalis, 1985, vol. 14, p. 1118. 2. Une perception à nuancer. Selon Leyla Perrone Moisés, "dans les discours culturels brésiliens du XIXe siècle, Europe est presque toujours synonyme de France. Dans les pays hispano-américains, l'Europe inclut encore l'Espagne et sa tradition culturelle, tandis que les Brésiliens ignorent de plus en plus le Portugal" (" Gallophilie et gallophobie dans la culture brésilienne, XIXe et XXe siècle ", in K. de Queir6s Mattoso, I. Muzart et D. Rolland (dir.), Le Brésil et les modèles de l'Europe, Colloque 1999 du CEB, Paris, PUPS, 2000). 3. Le GDR 994, Le Politique en Amérique latine, XVIe-XXe siècles, intégré depuis dans l'UMR 85-65. 4. Cf. le beau livre de Fernand Braudel, Le modèle italien, Paris, Arthaud, 1989.

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D'autant que la mobilisation du terme «modèle» ne peut qu'engendrer réticences et polémiques dans un champ lexicologique extrêmement ouvert et parfois contradictoire: vu d'Amérique latine, ce terme polysémique de" modèle" possède un contenu polémique; appliqué à l'Europe par un Européen, le terme paraît, pour les XXe ou XXle siècles, malaisément manipulable, suspect de contenir une nostalgie dominatrice ou un traditionnel complexe de supériorité. D'abord expérimentée personnellement sur le terrain mexicain, la réflexion a ensuite été étendue collectivement à toute l'Amérique latine1. Plusieurs livres ont été publiés dans cette voie, tracée d'abord avec Georges Lomné et Frédéric Martiner, puis avec nos collègues espagnols Lorenzo Delgado Escalonilla, Antonio Nino et Eduardo Gonzalez Calleja3. Est venu ensuite le temps de son application spécifique au monde luso-américain, ce Brésil logiquement assez mal connu des hispano-américanistes4. Cet ouvrage poursuit et élargit la réflexion collective, avec quatre pays mis en parallèle du nord au sud du sous-continent, Mexique, Brésil, Argentine et Paraguay. Construit autour de la liaison aussi complexe que fondamentale entre mémoire collective et identité perçue ou représentée, ce livre donne d'autres éléments de réflexion sur la question des transferts vers l'Amérique latine. Après un premier volume consacré à l'Histoire culturelle des relations internationales (L'Harmattan, 2004), le séminaire " Transferts culturels" du Centre d'histoire de Sciences Po produit ici son second ouvrage. Comme pour le précédent, l'éventail des perspectives ouvertes par chacun des auteurs nourrira la fructueuse réflexion du lecteur.

I. Denis Rolland, La crise du modèle français, Marianne et l'Amérique latine, PUR, 2000; Mémoire et imaginaire de la France en Amérique latine, Paris, IUF-L'Harmattan, 2001. 2. Cf. les travaux de cette équipe" Modèles politiques et culturels de l'Europe ", notamment ceux de Georges Lomné, Frédéric Martinez et Denis Rolland et le livre collectif publié alors L'Amérique latine et les modèles européens. XIXe-XXe siècles, L'Harmattan/MPI, 1998. 3. Eduardo Gonzalez Calleja, Lorenzo Delgado, Denis Rolland (coord.), Politiques culturelles de la France en Amérique latine, Paris, L'Harmattan, 1998. 4. Katia de Queir6s Mattoso, Idelette Muzart Fonseca dos Santos et Denis Rolland (coord.), Mémoire et identité. Les modèles de l'Europe au Brésil, Paris, PUPS, 2000. Denis Rolland, Marcelo Ridenti (dir.), Intellectuels et politique. Europe-Brésil, Paris, L'Harmattan, 2004.

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I.
L'imprimé au cœur de la construction savante de l'identité:
la librairie française au Mexique, l.U1esensibilité transférée ?

Laura Suarez de la Torre
Instituto Mora

La présence de la librairie française au Mexique s'explique par des facteurs locaux comme l'indépendance du pays et le développement de l'édition au XIXe siècle, mais aussi par des facteurs externes. En effet, le XIXe siècle est le siècle de l'impérialisme français. En quête de développement économique, politique et culturel, la France se tourne, par-delà ses frontières traditionnelles, vers d'autres espaces. C'est aussi le siècle des révolutions technologiques dans les communications et les formes de production qui, d'une certaine manière, touchent le monde de l'édition et le transforment en une véritable industrie éditoriale et en un moyen de communication indispensable.

1. L'héritage colonial
L'imprimerie et le commerce de la librairie au Mexique avaient été contrôlés par l'Espagne durant trois siècles de domination, sur un territoire colonial immense (4,5 millions de km2, soit 8 fois environ le territoire français), mais ne comptant que quelques millions d'habitantsl concentrés au centre et au sud du territoire. La
Remerciements à Joelle Chassin pour la traduction et à Laurence Coudart pour ses commentaires. Cette publication est liée au projet ECOS sur « Editions et transferts culturels au XIXe siècle».

relation espace-habitants de la colonie était donc déséquilibrée: des espaces de forte concentration contrastaient avec de vastes espaces dépeuplés, ce qui favorisa la construction de fortes identités régionales. Un relief capricieux, des voies de communication déficientes et trop centralisées contribuèrent à l'isolement des villes, des pueblos et ranchos, souvent très éloignés les uns des autres. Ce territoire américain constituait un espace marchand stratégique avec le développement du commerce extérieur à partir des ports du Golfe (de Veracruz vers l'Europe surtout) et, dans une moindre mesure, de ceux du Pacifique (à partir d'Acapulco en direction de l'Asie). Dès le début, l'axe Veracruz-Puebla-México (axe du commerce légal et du commerce de contrebande) s'imposa et permit le développement d'une élite ayant des intérêts entre la Nouvelle-Espagne et l'Espagne, entre la ville de México et l'Europe) : la Nouvelle-Espagne se convertit en grand pourvoyeur de biens pour l'Espagne, grâce à la richesse de ses mines d'argent. En raison de cet échange - qui empruntait la route de l'Atlantique -, il existait une forte dépendance dans le domaine culturel envers l'Europe et ce, à partir de l'Espagne. C'est précisément sur cet axe commercial que s'établit la production éditoriale coloniale. L'imprimerie s'installe dès le XVIe siècle à México et plus tardivement à Puebla, au XVIr siècle, puis au xvnr siècle à Oaxaca, Guadalajara et Veracruz. Cependant, au début du XJ:Jr siècle, l'on ne compte sur cet immense territoire que cinq pôles d'édition, tous au centre du pays. Il s'agit donc d'un marché culturel dépendant de l'Europe qui, n'intégrant pas l'ensemble du territoire, comporte une immense périphérie (composée du nord et du sud du pays) prête à être conquise culturellement. La métropole espagnole avait imposé une série de mesures, travers la religion et, paradoxalement, d'établir des différences par l'éducation et les mœurs. L'éducation, concentrée dans quelques villes, était réservée aux Espagnols et aux créoles, tandis
fixant des règles capables

-

à la fois d'unifier

la population



1. Cf. Estadisticas de México, INEGI, 1986, t. l, p. 9. On parle de (Recensement de Revillagigedo); 5,7 millions en 1803 (Tribunal millions vers 1821, d'après les guides des voyageurs. 1. Ajoutons que l'extension de l'axe commercial Veracruz-Mexico, la Mexico-GuanajuatlrZacatecas (route de l'argent), comprenant les [Morelia] et Guadalajara, constitua l'épicentre du soulèvement insurgé

4,6 millions en 1790 deI Consulado) et 8 zone du chemin royal villes de Valladolid en 1810.

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que pour les casIas (les métis), à de rares exceptions près, on s'en tenait à l'apprentissage du catéchisme). La construction d'un espace culturel colonial spécifique s'est effectuée par cette séparation des différentes populations de la colonie à travers les institutions éducatives. Collèges pour Espagnols et collèges pour Indiens délimitaient ainsi l'ordre social qui devait prévaloir. Aussi l'espace colonial se caractérisait-il par la diversité et par de profonds contrastes culturels, la majorité des habitants étant toujours analphabète2. Réservées aux élites, la culture classique et la tradition scolastique et humaniste dominaient à l'université, dans les collèges et séminaires pour Espagnols et créoles, où l'on étudiait les auteurs classiques. Les premières années d'études consistaient en lectures traditionnelles d'auteurs espagnols (mais aussi de quelques auteurs créoles), fables, catéchismes et syllabaires pour les enfants. Une seconde étape comportait l'apprentissage de la grammaire latine et castillane, de la syntaxe et de la rhétorique à partir des textes classiques; et ce, en référence constante à l'Europe classique. Les livres destinés à la formation du clergé renvoyaient eux aussi aux lettrés et saints européens3. Pour résumer, ces lectures reflètent la présence quotidienne d'une culture livresque étroitement liée aux valeurs culturelles occidentales et montrent l'ingérence et le contrôle de l'Espagne sur l'enseignement, avec l'appui de l'Eglise. C'est ainsi que les pratiques de l'Inquisition, par lesquelles la censure déterminait le statut des livres, leur parution ou leur interdiction, portaient atteinte à la diffusion des œuvres et des auteurs mais, paradoxalement, favorisaient en même temps le développement d'un marché illégal, pourchassé par les autorités. Cependant si en Espagne et dans ses colonies, dès le xvr siècle,
1. Voir Pilar Gonzalbo Aizpuru, Historia de la educacion en la época colonial. La
educacion de los criol/os y la vida urbana, México, El Colegio de México, 1990. 2. Selon ce que note Conrad Mayer, en 1825, la population indigène atteignait 5,5 millions, pourcentage très élevé par rapport à la population globale. En 1820 et 1827 le Mexique compte 6,2 et 8 millions d'habitants. Les indigènes ne sont pas les seuls analphabètes. Les couches populaires urbaines et les habitants des campagnes constituent l'autre partie de la population analphabète. À la fin du XVIIIe siècle, la population rurale représentait plus de 90% de la population totale, et plus de 70% à la fm du XIXe siècle, Estadisticas de México, 1. l, p. 9. 3. Carmen Castafteda, "Libros para todos los gustos : la tienda de libros de la imprenta de Guadalajara 1821" in Laura Suàrez de la Torre (Coord.), Empresa y cultura en tinta y papel (1800-1860), México, Instituto Mora-UNAM, 2001, pp. 245-257.

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seule était autorisée la lecture des « bons livres» et si cette condition, entre autres facteurs, restreignait le marché légal des imprimeurs elle n'entravait pas complètement la diffusion du savoir. Dans les institutions religieuses et dans l'enseignement en général, primaient les livres dogmatiques, ainsi que ceux de droit, de sciences et de littérature. Dans les bibliothèques privées, les ouvrages de dévotion voisinaient avec différents genres littéraires.! L'alliance établie entre l'État et l'Eglise favorisa un double mouvement d'évangélisation et d'acculturation, de même qu'elle créa un « public» en état de colonisation culturelle constante, mais non absolue ni homogène sur l'ensemble du territoire. On sait qu'au siècle des Lumières, l'imprimerie - diffuseur de valeurs et de normes joua un rôle central. En Nouvelle-Espagne, la création de nouvelles institutions qui introduisirent « l'étude systématique des sciences », ainsi que la venue de professeurs européens et la diffusion d'écrits scientifiques, (notamment la création de gazettes « éclairées» à la fin du XVIIIe siècle), renouvelèrent en partie la pensée en développant une certaine « modernité scientifique »2,et donnèrent à l'art un nouveau souffle. Toutefois les Lumières espagnoles, attachées essentiellement à la science, à l'éducation et à l'économie, n'avaient pas introduit de véritable culture critique à la française. Il est pourtant certain qu'à cette époque, beaucoup de lectures étrangères, dites « philosophiques », circulèrent de manière clandestine, détournée ou privée. Elles concernaient des sujets mis à l'index, interdiction qui ne prendrait fin au Mexique qu'avec l'indépendance. C'était là le fait d'une élite religieuse, politique et économique - fière de posséder des livres représentant un facteur de différenciation culturelle et la preuve d'un certain statut social, et qui constitua des bibliothèques importantes contenant des ouvrages d'auteurs de la Nouvelle-Espagne, d'Espagne et d' Europe3. Textes en espagnol, latin, français, italien, à caractère religieux, livres classiques,

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1. Gonzalbo, op. cit., p. 344. L'auteur rapporte que "Les premiers décrets de condamnation furent incorporés à l'index des livres défendus, établi en 1559 par l'inquisiteur Valdés, à Valladolid; en 1583 la liste fut complétée et réélaborée". 2. Voir Elias Trabulse, "Las ciencias y la historia en el siglo XV1III" in Historia de México, México, Salvat Editores, 1974, 1. 4, p. 9 et Maria dei Carmen Velâzquez, "El despertar ilustrado" in Ibidem, 1. 4, p. 211. 3. Voir Laurence Coudart et Cristina G6mez, "Las bibliotecas particulares dei siglo XVIII : una fuente para el historiador", in Secuencia, n° 56, mayo-agosto, 2003, pp. 173.191.

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