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Belfort et son territoire dans l'imaginaire républicain

De
244 pages
En 1922, suite à la défaite militaire de 1871, Belfort et les 106 communes avoisinantes deviennent le 90e département français. Les auteurs observent l'émergence du mythe belfortain dans l'imaginaire républicain, autour de trois thèmes: les mutations de la ville et de son territoire, l'émergence de la figure de Belfort dans l'imaginaire français et allemand, et l'enracinement patriotique de ce territoire autour de personnalités politiques et militaires.
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Sidonie Marchal

49Préface de Jean-Pierre Chevènement

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Belfort et son Territoire dans limaginaire
républicain


















Collection
Histoire, Textes, Sociétés

dirigée par Monique Clavel-Lévêque et Laure Lévêque



Pour questionner l'inscription du sujet social dans l'histoire, cette
collection accueille des recherches très largement ouvertes tant dans la
diachronie que dans les champs du savoir.
L'objet affiché est d'explorer comment un ensemble de référents a pu
structurer dans sa dynamique un rapport au monde. Dans la variété des
sources  écrites ou orales , elle se veut le lieu d'une enquête sur la
mémoire, ses fondements, ses opérations de construction, ses
refoulements aussi, ses modalités concrètes d'expression dans
l'imaginaire, singulier ou collectif.

Déjà parus

Lydie Bodiou, Florence Gherchanoc, Valérie Huet, Véronique Mehl,
Parures et artifices : le corps exposé dans lAntiquité
, 2011.
Stève Sainlaude,
Le gouvernement impérial et la guerre de Sécession
(1861-1863),
2011.
Laure Lévêque (éditeur),
Paysages de mémoire. Mémoire du paysage
,
2006.
Laure Lévêque (éditeur),
Liens de mémoire. Genres, repères,
imaginaires
, 2006.
Monique Clavel-Lévêque,
Le paysage en partage. Mémoire des
pratiques des arpenteurs
, 2006.


Sous la direction de
Sidonie Marchal




Belfort et son Territoire dans limaginaire
républicain

Préface de
Jean-Pierre Chevènement


Centre pour lUNESCO dEtudes pour lEducation et lInterculturalité
Avec le soutien de la Ville de Belfort






Ce livre a été réalisé avec le soutien de la Ville de Belfort et
lappui de Monsieur Etienne Butzbach, Maire de Belfort.




Les auteurs tiennent à remercier Monsieur Yves Pagnot,
Conservateur en chef des Archives de la Ville et de lAgglomération
de Belfort, et Monsieur Jean-Christophe Tamborini, Directeur des
Archives départementales du Territoire de Belfort, pour leur
autorisation de reproduction des documents publiés dans cet
ouvrage.






© LHARMATTAN, 2012
5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99809-4
EAN : 9782296998094

Préface



Cest le mérite de cette somme impressionnante réunie par Sidonie
Marchal et Florent Montaclair sur «
Belfort et son Territoire dans limaginaire
républicain » que de montrer comment la Troisième République a trouvé dans
notre ville et la réalité de sa résistance sous le commandement du Colonel
Denfert-
Rochereau, le lieu dincarnation du mythe patriotique qui lui était
nécessaire pour saffirmer à la fin du XIX
e
siècle contre ceux qui auraient voulu
restaurer lEmpire ou la monarc
hie. Le mythe était politiquement nécessaire, car
la République ne pouvait durablement lemporter que si elle mettait avec elle
lélan du patriotisme blessé.

En ce sens, la résistance de Belfort est un mythe fondateur de la
République, troisième du nom. E
lle tend à faire oublier la défaite, larmistice
consenti à une très forte majorité de lAssemblée Nationale, malgré lopposition
des députés républicains partisans de « la guerre à outrance », parmi lesquels
bien sûr tous les députés alsaciens et lorrains. La protestation lue à la tribune de
lAssemblée de Bordeaux par Emile Keller, député de Belfort, est un texte
fondateur. Il est la promesse dune revanche victorieuse qui permettra le retour
à la mère patrie des provinces qui lui ont été arrachées sans leur consentement.
Voilà le grand mot lâché : il est important de remarquer que le patriotisme
républicain est demblée fondé sur ladhésion et non sur lappartenance ethnico
-
culturelle. Belfort illustre par avance la définition de la nation quErnest Renan

donnera dans sa célèbre conférence de 1889 : «
Quest
-
ce quune nation
? » :
«
Cest un plébiscite de Tous les jours
».

En ce sens, le mythe de la Résistance de Belfort nest pas seulement un
mythe de compensation, comme on en trouve dans chaque défaite.
Ce nest pas
seulement un instrument dhégémonie, comme dira plus tard Antonio
Gramsci
: cest ce qui fait consensus et permet dagréger au parti au pouvoir les
indécis et même les adversaires. Ce nest donc pas seulement une habile
récupération par une Troisième République encore mal affermie sur ses jambes,
dun épisode glorieux de la guerre de 1870
-71. (« Nous nous appelons Belfort »,
lança, un jour, à la Chambre, un député républicain à Cavaignac, commandant
en second de Bazaine en 1870 : « Et vous, vous vous appelez Metz ! »).

La résistance de Belfort nest pas quun haut
-
fait de patriotisme. Cest
un moment idéologique, on pourrait dire philosophique, laffirmation dune
conception de la nation fondée sur le consentement, sur ladhésion des
citoyens,
laffirmation du peuple républicain faisant corps avec la nation définie
comme communauté de citoyens. Doù limportance de la figure du Maire,
Edouard Meny : le suffrage universel soutient le glaive de Denfert.

7

-HDQ3LHUUH &KHYqQHPHQW


Le mythe de Belfort na pas fonctionné que

dans limaginaire national.
Sidonie Marchal et Florent Montaclair montrent le développement de la ville
après 1871. Elle sera bâtie, au tournant du siècle, avec ses monuments publics
prestigieux (Préfecture, Palais de Justice, Chambre de Commerce, Salle des
Fêtes) comme une petite capitale française face à lAllemagne impériale, où les
Alsaciens pourront être fiers de venir fêter le 14 juillet.

Le mythe de la résistance dun Belfort héroïque a aussi fini par
imprégner limaginaire local. Le lion de Bartho
ldi qui veille sur la Ville depuis
1880 a fini par se greffer sur le cerveau des Belfortains : « Nous sommes des
lions ! » était le cri de ralliement des manifestants lors de la célèbre grève du
centenaire de lAlsthom, en 1979.

On pourrait même soutenir que, cent quarante ans après le siège,
Belfort reste le lieu dune vigilance particulière quant au contenu politique et
social de lEurope en train de se faire Mais cest un autre débat, que les
auteurs ont prudemment, et à juste titre, évité. Comme il faut laisser vieillir le
vin, il faut donner à la politique le temps de se décanter pour devenir
« Histoire ». Comme disait Malraux de Samarcande, Belfort est une ville faite
pour limagination


8

Jean-Pierre Chevènement
Janvier 2012

Introduction



« Et e
n offrant à Belfort, cest à toi
-même que tu offres, ô France ! car
tu nas plus nobles enfants que les siens pour garder ton Gibraltar
»
1
. Cest en
ces termes que Belfort est qualifié en 1872 dans un journal national,
Le

Moniteur
Universel
: Belfort est u
ne incarnation de la nation française, gardienne dun
territoire désormais situé sur les nouveaux confins de la France. Elle est, en
1873, la « ville admirable auquel tout Français doit une reconnaissance
éternelle »
2
. Belfort était pourtant décrite en 1868 comme une cité peuplée de
juifs alsaciens à l'accent germanique insupportable, pour qui « le cabaret tient
lieu de franc-maçonnerie »
3
.
Le basculement des représentations vient bien sûr du conflit franco-
prussien. La perte de
lAlsace
-Lorraine
4
est une déchirure géographique et
morale. La stupeur devant la défaite militaire traverse toute la Troisième
République. Hommes politiques, artistes ou écrivains tentent alors dapporter
réponse à cette déroute de la France. Ainsi prennent place dans limaginaire
républicain Belfort et son territoire.

Au cours de l'année 1871
souvre le champ des réflexions sur la défaite
que vient de connaître la France, réflexions qui se poursuivent sur les décennies
suivantes, et qui modifient durablement l'image que la France se fait du
territoire entourant l'ancien canton du Haut-Rhin. Cette guerre et le traité de
Francfort (1871) marquent la naissance de ce qui deviendra officiellement en
1922 le Territoire de Belfort.
Vient dabord le temps de la réflexion sur les dimension
s militaires du
conflit : conseils de guerre qui blâment ou félicitent les soldats
5
, réflexions sur le
mode de formation et de recrutement des troupes
6
, mise en accusation des
officiers ayant rendu aux forces ennemies les places qu'ils défendaient
7
.
Quarante ans plus tard, le
Gaulois
rappelle encore, dans son numéro du 31 mars
1916, que si le colonel Denfert-Rochereau est mort, le commandant Teyssier,
qui avait défendu Bitche
8
, est encore vivant et souhaite la victoire sur
l'Allemagne.


1
James Long, « Appel en faveur des incendiés », in
Le Moniteur Universel
, 28 juillet 1872.
2
Edmond About (1828-1885),
Alsace, 1871-1872
, Paris, L. Hachette, 1873, p. 279 sq.
3
Edouard Moriac,
Passant en Alsace, lettres critiques et fantaisistes
, Bordeaux, A. Lavertujon,
1868, p. 56-60.
4

Expression usitée mais impropre. Toute lAlsace nest pas annexée
puisque Belfort
demeure français ; en Lorraine la Meurthe-et-Moselle reste française.
5
Présidée par le maréchal Baraguay d'Illiers, elle émet 7 blâmes, 5 jugements mitigés, 4
appréciations élogieuses. Voir François Roth,
La Guerre de 1870
, Le Livre du Mois, Paris,
2004, p. 563.
6
Débats à la Chambre en mai 1872.
7
Conseil de Guerre pour Bazaine du 6 octobre au 10 décembre 1873.

8
Bit
che est la seule autre place que les Prussiens nauront pu prendre par les armes.

9

6LGRQLH 0DUFKDO


A partir de 1871, le rôle des hommes politiques donne lieu à des
argumentaires et souvenirs nombreux. Cest le temps de la rédaction des
mémoires des protagonistes du conflit : Jules Favre écrit son
Gouvernement de la
Défense nationale
1
, Thiers fait publier son
Histoire de la révolution du 4 septembre et de
l'insurrection du 18 mars
2
(1873), Mény son
Siège de Belfort
3

(1874) Le colonel
Aimé Laussedat décrit encore en 1902 le rôle des gouvernants dans la
délimitation de la frontière
4
. Les témoins donneront leurs pensées sur la guerre
et ses conséquences jusqu'au conflit suivant.
Dès 1871 s'organisent le souvenir et les premières commémorations.
Des défilés bien sûr (le 29 juin 1871, cent mille hommes défilent à Longchamp
où, par un discours, Thiers exalte la renaissance de l'armée), mais surtout des
créations de monuments
5
: à Metz (7 septembre 1871), à La Salle (6 octobre
1871), à Forbach (septembre 1872), à Belfort (pyramide de grès rose, 1873). Ces
monuments rappellent la douleur de la perte des hommes, mais aussi des
provinces annexées. En 1971, Montbéliard pose encore le dernier monument
en l'honneur du colonel Denfert-Rochereau.
En 1871
commence aussi la construction dun territoire, avec
l'organisation des nouveaux postes de douane et l'instauration des nouvelles
taxes postales et douanières. Sortent également de terre de nouveaux ouvrages
civils -
lycée, préfecture et, plus tard, des usines. En 1902, le Larousse, dans
son article
Prusse
, rappelle que la construction du territoire sest faite par la
force : la Prusse possède quatorze provinces, dont « les deux tiers sont des
conquêtes ou des usurpations ».
Avec lannexion commence la réflexion sur le statut des Alsaciens
-
Lorrains souhaitant rester Français, sur leur installation en métropole, sur leur
départ pour les colonies. L'Option occupe la presse, des bureaux d'émigration
vers l'Algérie s'ouvrent dans les grandes villes, la Chambre alloue des terres aux
migrants alsaciens La conservation de Belfort et des communes avoisinantes
devient un enjeu national de la défense du territoire, comme le montrent les
travaux du Comité de défense en vue de créer un nouveau système défensif de
la frontière française, le futur système Séré de Rivières.
Puis
sinscrit dans la mémoire nationale le souvenir des provinces
annexées. Le
Voyage en Alsace
d'Edmond About présente une visite des terres
perdues dès 1873,
Le Tour de France de deux enfants
de Bruno (1876) montre le
déracinement des orphelins de Phalsbourg, cherchant à retrouver leur famille et
la France. Les
Contes populaires
d'Erckmann et Chatrian (1884) exaltent même les



1
E. Plon, Paris,

1872-1876.
2

Histoire de la révolution du 4 septembre et de l'insurrection du 18 mars, dépositions devant les
Commissions parlementaires
, Paris, 1873.
3
Editeur Morlot, Belfort, 1874.
4

La Frontière franco-allemande
, Delagrave, Paris, p. 39-55.
5

Rappelons létymologie de ce terme
: un monument sert à se souvenir, à partir du latin
monere
.
10

,QWURGXFWLRQ

bohémiens des routes alsaciennes, pourtant partout décriés en France
1
et
Les

Poésies Alsaciennes
d'Edouard Robert, inaugurant en 1888 des banquets
d'Alsaciens-Lorrains à Oran, appellent à la reconquête du territoire volé
2
.

A partir de 1871 se crée donc dans la pensée française l'idée que la
violence allemande a arraché au pays une partie inséparable de son être, que
l'intégrité de la Nation
une et indivisible
est atteinte. «
Y penser toujours, nen
parler jamais
», disait Gambetta à propos de la perte de lAlsace
-Lorraine
3
. La
nouvelle frontière française est le fameux
liseré bleu
des Vosges de Jules Ferry
4
.
Et Belfort, lambeau de lAlsace perdue, est en première ligne de défense sur la
nouvelle frontière.

Rares sont les villes et leur territoire qui ont, dès lors, joué un rôle aussi
emblématique dans la République que Belfort et ses 106 communes
avoisinantes. La ville fortifiée de Vauban devient la citadelle de Denfert-
Rochereau, préservée à la France par Thiers. Le prix de sa conservation à la
France est élevé : la perte de plusieurs villages miniers de Lorraine et le défilé
militaire des Allemands à Paris, l'insurrection des Communards. Mais Belfort
c'est aussi la nouvelle porte de France, le bastion qui résiste durant la guerre, qui
protège dans la paix. Lutilisation du mot
territoire
dans la dénomination du
département est forte de sens
5

: le grammairien Varron affirmait quun
territoire

est une colonie ouverte à tous, construite autour dune place forte. Et
Belfort,
fortifié en camp retranché, est bien le lieu de larrivée des Alsaciens. Mais
létymologie du mot
territoire
est, en elle-même, puissamment évocatrice, comme
le souligne larpenteur romain Siculus Flaccus, rappelant que cest la guerre et la
violence qui donnent naissance à un territoire : « les citoyens furent terrifiés et
[] furent chassés, et lon donna à ces lieux le nom de territoires
»
6
. De fait
cest bien la violence guerrière qui fonde la genèse de ce nouveau type de
territoire car, si pour Belfort, ce sont les Allemands qui furent maintenus à
distance dans leur tentative de conquête, véritable renversement de la situation


1

Contes populaires
,

J. Hetzel, Paris, 1884, p. 212-222. Un texte qui connaît en quelques années
sept rééditions, preuve de son succès.
2
Reprises dans Edouard Robert,
Souvenirs du siège de Belfort
, Perrier, Oran, 1888.
3
Stéphanie Couderc-Morandeau, dans son ouvrage
Philosophie républicaine et colonialisme -

Origines, contradictions et échecs sous la III
e
République

(LH
armattan, 2008, p. 106) rappelle que la
phrase (prononcée en 1872) a souvent été attribuée à Ferry

4
Expression de Jules Ferry dans son testament, qui souhaite être enterré dans sa ville natale
de Saint Dié,
dans les Vosges, face à la frontière avec lAllemagne.

5
Varron,
Lingua Latina
, 5, 21, « colonis locus communis qui propre oppidum relinquitur ».
Le terme
communis
renvoie à un double sens :
propriété de tous
, et
agréable
,
ouvert à tous
.
6
Siculus Flaccus,
Les Conditions des terres
, TH 102.35. Les termes
territi
(terrifiés) et
territorium

(territoire) seraient donc liés. L'étymologie n'est cependant pas assurée :
terror
dérive de
terreo

(d'une racine indo-européenne
*ter
, que l'on trouve en sanskrit,
tràsi
, en grec,
tréo
, en
irlandais,
tarrach
) alors que
territus
dériver de
terra
, mais soit d'une racine
*teres
ou
*tersa

(désignant vraisemblablement le
pays
), soit de la racine de
torreo
, faire sécher (*
ters
en indo-
européen, la terre est ce qui est sec, par
opposition à la mer)

11

6LGRQLH 0DUFKDO

antique, cest aussi larrivée des Alsaciens
-Lorrains, privés de leurs terres
ancestrales et en recherche dun nouveau
foyer, qui en a stimulé la dynamique.
Cette colonie, ouverte mais défendue, est définie par des bornes
placées autour de son territoire après les travaux du colonel Laussédat lors de la
délimitation de la nouvelle frontière. Mais les bornes de ce territoire sont aussi,
à lantique encore, ses hommes, habitants, politiciens, ouvriers, soldats au destin
national, qui, tout en véhiculant une idée de la France et de Belfort dans le
cadre de la République, ont contribué à forger dans la pensée nationale une
représentation de ce territoire maintenu dans la Nation.
Belfort était ainsi un refuge - pour les Alsaciens - et une terre sécurisée
- pour la France.

Cet ouvrage se propose de suivre les mutations de ce territoire
spécifique et sa place originale dans limag
inaire national en articulant les
questionnements autour de trois pistes thématiques :
- Comment la ville et le Territoire de Belfort connaissent des mutations liées
à leur situation de frontière de la République
? La création dun
département, comme lexpansion urbaine, larrivée des Alsaciens, puis des
industries, ancrent la ville dans limaginaire français et popularisent lidée
dune place forte ouvrière, refuge de lidée nationale.


-
Comment dans limaginaire français et allemand émerge une figure de
Belfort, symbole de la guerre et de la patrie
? La séparation de lAlsace, la
nouvelle relation à Strasbourg et à Mulhouse, larrivée de populations
juives, le souvenir négatif que lAllemagne garde des cent trois jours de
siège placent la ville dans une posture symbolique que conservent encore
les résistants de la Seconde Guerre Mondiale, quillustrait déjà la recherche
dun soldat symbole de lhéroïsme français durant la Première Guerre
Mondiale, entre Belfort, Besançon et Montbéliard.


- Comment des figures liées à Belfort ont acquis une dimension nationale et
symbolique de la République et comment des figures nationales trouvent
leur légitimité dans leur venue à Belfort
? On lira ici larrivée des présidents
Thiers et Carnot, le destin du maire, Edouard Mény, la mythologisation du
commandant de la place, Pierre Denfert-Rochereau, puis la méfiance de la
presse à son égard après la crise boulangiste.


Deux constructions sélaborent conjointement
: structuration du
territoire local (frontière, administration, expansion urbaine) et inscription dans
limaginaire national.

Sidonie Marchal

12

Par









tie 1 : Aménager le ter

ritoire de la République



La naissance du Territoire de Belfort

Francis PEROZ
Professeur dHistoire géographie
- Chercheur associé au laboratoire RECIT
Université Technologique de Belfort-Montbéliard



Le désastre de la guerre franco-allemande

Déclarée le 19 juillet 1870, la guerre franco-allemande se révèle vite être
un désastre pour la France. La capitulation de Sedan le 2 septembre provoque
la chute du régime impérial. Le nouveau gouvernement républicain, institué à
Paris le 4 septembre, tente désespérément de poursuivre la résistance avec des
éléments improvisés. Assiégée depuis le 19 septembre 1870, Paris tient jusquau
28 janvier 1871, jour où le gouvernement de la Défense nationale signe
larmistice avec larmée allemande. Et le 13 février 1871, le colonel Aristide
Denfert-Rochereau, commandant de la garnison de Belfort, reçoit une dépêche
gouvernementale lui ordonnant de remettre la place aux Allemands. Les soldats
français avaient résisté pendant cent trois jours aux 35 000 hommes du général
von Treskow. Les 17 et 18 février, la garnison belfortaine sort de la place avec
les honneurs de la guerre, transportant avec elles armes et bagages.

LAlsace et la Lorraine veulent rester françaises


Une Assemblée nationale, élue au suffrage universel y compris dans les
territoires occupés, se réunit à Bordeaux en février. LAlsace élit des hommes
tels que Denfert-Rochereau, Keller, Grosjean ou encore Jules Favre, tous
partisans de la guerre à outrance. Le député Emile Keller lit le 17 février à la
tribune de lAssemblée nationale une déclaration commune de ses collègues du
Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la Moselle et de la Meurthe :

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actes et traités, vote
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Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française, et
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nous prenons, tant pour nous que ttants, nos enfants et
leurs descendants, lengagement de
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m
ue
m
r
e
éternellement e
t par
toutes les voies envers et contre tous les usurpateurs ».



LAssemblée accueille cette déclaration
avec la plus vive sympathie

et sen
remet « à la sagesse et au patriotisme des négociateurs ».

Belfort reste française

Et le lendemain, Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif, part pour
Versailles avec Jules Favre et Ernest Picard pour discuter des préliminaires de la
paix. Lors de la première séance de négociation, le chancelier allemand
Bismarck place la barre très haut : une indemnité de guerre de six milliards de
francs-
or, la cession de toute lAlsace avec Belfort et de la toute la Lorraine avec
Nancy, la cession dune partie de la flotte française, la cession de la colonie de
Pondichéry et loccupation de Paris. Adolphe Thiers mène de diffici
les
discussions et le 26 février, le
chancelier de fer
assouplit quelque peu sa position.
Lindemnité de guerre est ramenée à cinq milliards de franc
s-or et Belfort qui
na pas été prise grâce à une résistance héroïque reste française. En échange,
Paris se
ra occupée jusquà la signature de la paix.

Le 1
er

mars, à lAssemblée nationale, 522 députés ratifient ces
préliminaires du traité de paix et 107 sy opposent, parmi lesquels tous les
députés alsaciens et lorrains.

De difficiles négociations

Les préli
minaires de paix qui viennent dêtre acceptés par les
parlementaires esquissent seulement le Traité de paix qui reste à écrire. De
nouvelles négociations commencent à Bruxelles avant de sachever à Francfort
-
sur-le-Main où la paix est définitivement signée le 10 mai 1871.

Les Allemands, sils ont renoncé à Belfort, veulent initialement isoler la
ville et ne laisser à la France quune étroite bande de servitudes militaires large
de 360 mètres autour des glacis. Mais la délégation française réfute cette
posi
tion en montrant quil est nécessaire de laisser autour de la forteresse un
rayon supérieur à la portée des canons, soit une dizaine de kilomètres. Gustave
Renaud, ancien ingénieur des Ponts et Chaussées de larrondissement de
Belfort, nommé membre de la c
ommission de négociation sur lintervention
pressante dEmile Keller, fait alors judicieusement remarquer que la ligne de
partage des eaux entre le bassin versant du Rhin et celui du Rhône qui passe au
seuil de Valdieu, coïncide exactement avec la frontière linguistique entre parler
germanique (et dialecte alsacien) au nord et parler français au sud. Après de
nouvelles et longues discussions, le gouvernement allemand accepte de
repousser la nouvelle frontière jusquà la ligne des Vosges et à la limite
linguistique en échange de 12 villages lorrains de Moselle, situés le long de la
frontière luxembourgeoise, et dont le sous-sol renferme de riches mines de fer.
16

/D QDLVVDQFH GX WHUULWRLUH GH %HOIRUW

Le texte prêt à être paraphé fait coïncider la nouvelle frontière avec la ligne de
séparation des cantons de Masevaux et de Giromagny, puis avec la ligne de
séparation des bassins du Rhône et du Rhin jusquà la rencontre de la route de
Paris à Bâle. Ensuite, la ligne franchit le canal du Rhône au Rhin entre
Montreux-
Château (acquis à lAllemagne) et Bre
tagne (qui demeure à la
France). La ligne suit ensuite les limites des communes de Chavannes-les-
Grands, Chavanatte, Suarce, Lebetain et Réchésy, des communes cédées à
lAllemagne, pour aboutir ensuite à la Suisse.


Mais une ultime concession de lAllemagne, qui fait lobjet dun article
additionnel le 10 mai 1871, le jour même de la signature du traité de Francfort,
rétrocède à la France les communes de Rougemont-le-Château, Leval,
Petitefontaine, Romagny, Felon, Lachapelle-sous-Rougemont, Angeot,
Vauthiermont, Larivière, Lagrange, Reppe, fontaine, Frais, Foussemagne,
Cunelières, Montreux-Château, Chavannes-les-Grands, Chavanatte et Suarce.
De même, la route du Ballon dAlsace, de Giromagny à Remiremont est acquise
à la France et sert de frontière.

Du territoire au Territoire

Belfort, qui compte alors 8 030 habitants, devient le centre
administratif dun territoire de 479 kilomètres carrés et 56
751 habitants. Dans
lopinion publique de lépoque, cette zone ne peut être rattachée à un autre
département. Elle doit demeurer une plaie ouverte au flanc de la France, dans
lattente de la revanche qui permettra de reconstituer le département du Haut
-
Rhin. Les 106 communes qui le composent sont réparties entre les cinq cantons
de Belfort, Delle, Fontaine, Giromagny et Rougemont-le-Château.

Cette zone conservera lorganisation départementale avec à sa tête un
administrateur ayant rang de préfet, assisté dun secrétaire général, et secondé
par un Conseil départemental. Charles Lebleu sera le premier de ces
administrateurs. Toutefois, les grands services publics sont rattachés soit à ceux
de la Haute-
Saône, soit à ceux du Doubs. La cour dassise siège à Vesoul où se
trouvent aussi la direction des postes, celle des contributions directes et
indirectes et celle des ea
ux et forêts. Mais les services de linstruction publique,
la cour dappel et lévêché sont à Besançon.

Quand Charles Lebleu est nommé administrateur le 14 mai 1871, le
mot
territoire
est écrit avec une minuscule. Puis pendant quelques mois, le mot
disparaît du vocabulaire administratif qui évoque le 14 juin 1871
«
Ladministrateur provisoire de Belfort et de la partie restée française de
lancien département du Haut
-Rhin, » le 15 juin «
lAdministrateur de la partie
du haut-Rhin restée française » et le 2 août 1871 «
lAdministrateur provisoire
de la circonscription française du Haut-Rhin ». Puis progressivement le mot
territoire apparaît. Le 22 novembre 1871, un arrêté de recouvrement des
contributions de lannée 1871 commence par lexpression «
Nous,
Administrateur du territoire de Belfort ». Le mot territoire est alors écrit avec
une minuscule. Pourtant, au début de ce même mois de novembre 1871, une
17

)UDQFLV 3pUR]

note manuscrite portée dans les pages du recueil des actes administratifs porte
la mention « Nous, Administrateur du Territoire de Belfort ». Dans les actes qui
suivent, le mot territoire est tantôt écrit avec une minuscule ou avec une
majuscule suivant lidée que le fonctionnaire se fait de lentité administrative.
Cest seulement à partir de 1880, et au moi
ns au niveau local, que le mot
territoire est véritablement considéré comme un nom propre. La même
hésitation est de mise dans ladministration des postes et le tampon postal porte
soit la mention
Belfort - Haut-Rhin
ou
Belfort - Territoire de Belfort
. De même, un
panneau indicateur placé au milieu du XIX
e

siècle sur une maison à lentrée du
faubourg de France à Belfort porte encore lindication
Haut-Rhin - Belfort
.

Naissance dun département



A lissue de la Première Guerre mondiale, le retour de lAlsac
e, et donc
du département du Haut-
Rhin, dans lensemble français ne change pas la
situation. Le Haut-Rhin et la zone autour de Belfort avaient, au cours de ces 47
années, évolué de façon fort différente. Que lon songe simplement à la
question religieuse e
t à la loi de séparation des Eglises et de lEtat pour sen
convaincre. Il nest alors plus envisageable de réunir les deux morceaux de
lancien département alsacien. Après quelques années dattente, le 11 mars
1922, le Territoire de Belfort devient un département à part entière, son
Administrateur prenant alors le titre de Préfet. Dernier né des départements
français, le Territoire de Belfort prend place en fin de liste, au mépris de lordre
alphabétique et il porte le numéro 90. Ne sétendant que sur envi
ron 600
kilomètres carrés, cest aussi lun des plus petits.

18


Belfort, les Alsaciens et loption
(1871-1876) : mythe républicain et
réalités urbaines

Sidonie MARCHAL
Unité Mixte de Recherche 6566 - Centre de Recherche en Archéologie,
Archéosciences, Histoire - Université du Maine



Les années suivant le conflit franco-prussien de 1870-1871 sont
souvent présentées dans lhistoriographie belfortaine comme étant le moment
fort dune rupture démographique et urbaine, point de départ dun véritable
décollage économique et démographique de la ville. De 6817 habitants en 1872,
la population de la ville atteint 9816 habitants en 1876, puis 13 135 en 1881
1
.
Lindustrialisation de la vallée de la Savoureuse à partir de 1879, avec
limplantation dusines telles q
ue
Dolfus Mieg et Cie
ou la
Société Alsacienne de
Construction Mécanique
, est perçue comme une des conséquences majeures du
conflit franco-prussien. La population urbaine double entre 1872 et 1881, et
avec lindustrialisation, un nouveau quartier sort de t
erre au nord de la ville, le
long du Faubourg dit
des Vosges
, aujourdhui lAvenue Jean Jaurès. Fruit dune
exaltation républicaine et patriotique, cette nouvelle dynamique belfortaine est
présentée comme résultante du Traité de Francfort qui entérine lan
nexion
d'une partie de lAlsace
-
Lorraine par lAllemagne et dont larticle 2 confère aux
originaires des territoires annexés le droit doption, cest à dire la possibilité de
refuser la nationalité allemande et de conserver la nationalité française
2
.
Dans les mois suivant la signature du traité de Francfort, et plus
particulièrement durant lannée 1872, la presse nationale, dans un élan
patriotique, véhicule limage dun véritable exode dAlsaciens
-Lorrains venant
opter pour la nationalité française, notamment dans les régions les plus proches



1
Ne seront pris en compte pour cette étude que les chiffres de la population municipale de
Belfort, en non la population
en bloc
comprenant notamment les militaires : recensements de
1866, 1872, 1876 et 1881.
2
Article 2 du traité de Francfort : « Les sujets français originaires des territoires cédés,
domiciliés actuellement sur ce territoire, qui entendront conserver la nationalité française,
jouiront jusquau 1
er

octobre 1872, et moyennant une déclaration préalable faite à lautor
ité
compétente, de la faculté de transporter leur domicile en France et de sy fixer, sans que ce
droit puisse être altéré par les lois sur le service militaire, auquel cas la qualité de citoyen
français leur sera maintenue. Ils seront libres de conserver leurs immeubles situés sur le
territoire réuni à lAllemagne. Aucun habitant des territoires cédés ne pourra être poursuivi,
inquiété ou recherché dans sa personne ou dans ses biens à raison de ses actes politiques ou
militaires pendant la guerre ».

19

6LGRQLH 0DUFKDO

des territoires cédés
1
. Le délai fixé pour les déclarations doption sachève le 30
septembre 1872
2
, cette année étant marquée par une « certaine fièvre » de
déclarations doptions, puis par une véritable «
effervescence » de juillet à
septembre
3

: opter était alors pour un grand nombre dAlsaciens
-Lorrains une
forme de plébiscite pour la conservation de la nationalité française. Le nombre
d'options est, du moins, un baromètre de lacceptation de lannexion.

A nouveau en première ligne de défense du territoire français, Belfort
néchappe pas à ce mythe républicain, où des
hordes

de réfugiés sarrachent à
leur terre natale pour conserver la nationalité française. Au cours de l'année
1872, la ville de Belfort connaît un af
flux massif doptants
: les bureaux de
lHôtel de Ville enregistrant les déclarations croulent sous les formulaires
doption. Durant l'été 1872, ce sont cent à cent vingts Alsaciens, souvent
originaires de la région de Mulhouse, qui arriveraient chaque jour à Belfort pour
opter. Il sagit dun «
déferlement

» dAlsaciens
-Lorrains, au point que la
municipalité décide douvrir cinq bureaux pour enregistrer les déclarations
4
. Ce
qui deviendra le Territoire de Belfort comptabilise selon les sources 10 347
5
ou
12 853
6

déclarations doption, et la tentation est grande de voir en ces optants
les 10 000 personnes venues grossir les faubourgs belfortains
7
. Une
immigration patriotique, donc.
Rien n'est moins sûr cependant.
Au delà du mythe de lexode, quel est limpa
ct de la question de
loption dans la trame urbaine belfortaine
?


Pour la question de la représentation de la que
stion de lAlsace sous la
III
e
République,
1
voir Laurence Turetti,
Quand la France pleurait lAlsace
-Lorraine, 1870-1914, Les « provinces
perdues » aux sources du patriotisme républicain,
La Nuée Bleue, Strasbourg, 2008.
2

Durant les premiers mois, les domiciliés dAlsace
-
Lorraine crurent quil suffirait de faire
une déclaration doption pour conserver la nationalité française
: les circulaires Moeller de
mars 1872 précisent lobligation de transférer son domicile h
ors des territoires annexés pour
que loption soit légale.

3
A. Wahl,
LOption et lémigration des Alsaciens
-Lorrains

(1871-1872)
, Editions Orphys, Paris,
1974, p. 51.
4
A. Wahl,
LOption et lémigration des Alsaciens
-Lorrains
,
op. cit.
, p. 84.
5
Chiffre émis par A. Wahl,
LOption et lémigration des Alsaciens
-Lorrains
,
op. cit.
, p. 237.
6
M. C. Julliard,
LOption des Alsaciens
-Lorrains dans le Territoire de Belfort
, Publication du Cercle
généalogique de la région de Belfort, Belfort, 1995.
7

Journal de Belfort et du Haut-Rhin
, édition du 5 octobre 1872 : « A Belfort, le nombre des
options sest élevé à 800
: il y a eu 783 engagements volontaires et 13 à 14 000 déclarations
de transfert de domicile, faites en conformité de larticle 2 du traité de Francfort
, tant par les
déclarants que pour les membres de leur famille. [] Ainsi, tout est consommé. Nos belles
et riches campagnes, si patriotiques, ont cessé dêtre françaises pour devenir prussiennes.
Cette douloureuse séparation ne sest pas opérée sans larmes, sans déchirement de cur de
la part de ceux que des nécessités diverses attachent au sol natal. Les émigrants sont moins à
plaindre. Aussi, ont-ils

été nombreux. Chaque jour les trains de Mulhouse, amenaient à
notre gare des flots dAlsaciens aimant mie
ux abandonner la maison qui les a vus naître que
de se soumettre au régime de la conquête. Aujourdhui encore, nous voyons passer des
voitures de déménagement, transportant au loin de chétifs mobiliers, et escortées de
familles, marchant bravement vers li
nconnu ».
20

%HOIRUW OHV $OVDFLHQV HW O¶RSWLRQ


L'état de la ville en 1872, impossibilité d'absorber un afflux de réfugiés

A la veille du conflit franco-prussien, la population urbaine belfortaine
sélève à un peu plus de 6000 habitant
s
1
. Lurbanisation, concentrée jusquau
XVIII
e

siècle dans lenceinte pentagonale de Vauban, a franchi la rivière de la
Savoureuse et sest développée en direction de la Gare, mise en service en 1858.
Ses faubourgs
sorganisent alors en 3 axes. Avec le fau
bourg des Ancêtres, la
ville sest développée en direction du nord

; elle sest étendue au sud avec le
faubourg de Montbéliard. La nouvelle trame urbaine se concentre surtout en
direction de louest pour rejoindre progressivement la gare, avec le faubourg
de
France. Ce quartier de la gare a vu naître également le faubourg de Lyon,
protégé par la redoute de Bellevue érigée en hâte à la veille du siège de 1870-
1871, et le faubourg des Barres, derrière le fort des Barres, construit dès 1865
par le commandant du Génie Denfert-Rochereau. Entre ces deux ouvrages
fortifiés protégeant la ville sur son flanc ouest se trouve le faubourg de Paris, à
létat plutôt embryonnaire à la veille du conflit
2
.
La trame urbaine est ainsi protégée à la veille du conflit par les
différents ouvrages fortifiés du Château, du camp retranché du Vallon, des forts
des Barres et de la redoute de Bellevue
3
.

Subsistent alors deux faubourgs hors
des remparts : le faubourg du Magasin au nord, celui du Fourneau au sud,
ancien quartier « industriel ». Hormis ces deux derniers développements
urbains, la totalité de la ville est intégrée dans un périmètre défensif à la veille
du siège de 1870-1871 : Denfert-
Rochereau avait dailleurs fait aménager,
toujours dans la hâte, une ligne de tranchées reliant les différents ouvrages.
Daprès le recensement de 1872, la population sélève, hors militaires, à
6817 habitants. Le coefficient multiplicateur entre le recensement de 1866 et
celui de 1872 est de 1.09, chiffre relativement faible, qui ne traduit pas un afflux
massif de nouvelles populations, certains habitants, aux dires du
Journal de Belfort
et du Haut-Rhin
, ayant quitté la ville avant linvestissement de la place par les
Prussiens en novembre 1870. Belfort vient de subir le siège le plus dur de son
histoire : 103 jours de siège, 73 de bombardements et de 400 000 à 500 000
obus prussiens tombés sur la ville et le Château.
Les destructions dhabitations ont été nombreuses durant le siège, suite
à l'intensité du choc d'artillerie
4
: 700 maisons ont été atteintes par les


1

Daprès le recensement de 1866, la population belfortaine sélève à 6257 habitants.

2
En deça de la Savoureuse, la ville s'est également développée avec un faubourg dans le
camp retranché du Vallon, fortifié par le Général Haxo entre 1817 et 1840, et avec le
faubourg de Brisach, au-delà de la porte du même nom.
3
Le camp retranché du Vallon comprend le fort de la Justice et le fort de la Miotte ; la
redoute de Bellevue s'appelle aussi le fort Denfert.
4
Voir Sidonie Marchal,
La Trouée de Belfort, Forts et militaires
, collection Mémoires en Images,
Allan Sutton, 2008.

21

6LGRQLH 0DUFKDO

bombardements, soit la quasi totalité des habitations, 200 ont été gravement
endommagées ou détruites
1
. Le recensement de 1872 témoigne de l'état de la
ville auquel ont été confrontés les émigrants alsaciens et note encore que
59 maison
s ne peuvent loger dhabitants
: 10 sont toujours en réparation, 32
ont été démolies, 17 sont en construction, si bien que le nombre de maisons est
de 703 en 1872. Il était de 700 en 1866. Ce nest que le 8 juin 1872 que le
Journal
de Belfort et du Haut-Rhin

annonce lachèvement des travaux de reconstruction
des édifices publics, mis à part l'église. Il signale en outre lapparition dune ville
nouvelle : il entend en fait la nécessaire reconstruction de la ville face aux
conséquences de la guerre
2
.
De la f
in du siège à lexpiration du délai doption, la question du
développement urbain demeure soumise aux projets de fortifications. La
principale difficulté à laquelle la municipalité est confrontée est celle de la
réduction des zones de servitude : quelques mois après la fin du siège en effet,
le Ministère de la Guerre envisage d'augmenter les défenses de la place
3
. Belfort
doit confirmer son rôle de verrou militaire en première ligne de défense du
territoire national face à lEmpire allemand, mais le renforc
ement des
fortifications ne peut quentraver lextension urbaine. Pour des raisons
défensives, les zones dites de servitude sont en effet interdites de construction.
La question de lextension du périmètre défensif occupe une place importante
dans les préoccupations des Belfortains comme en témoignent les colonnes du
Journal de Belfort et du Haut-Rhin

à la fin de lannée 1871. Cette période marque
aussi une interrogation sur le statut de Belfort
4
: capitale du Haut-Rhin, chef


1
J.C. Pereira,
LExpansion urbaine de Belfort, 1871
-1914
, Mémoire de maîtrise, Université de
Franche-Comté, 1995.
2
Conséquences relevant pour le rédacteur directement de la responsabilité des autorités

militaires françaises
: il insiste notamment sur limportance des maisons détruites et sur les
tranchées creusées au milieu des voies dans les faubourgs avant le siège.
3
Opinion très tranchée du
Journal de Belfort et du Haut-Rhin
, paru le 1
er
juillet 1871. « Le génie
militaire va soccuper dès à présent daugmenter les défenses de Belfort. Il faut que ce
boulevard de la France devienne une ligne inexpugnable où puissent désormais se briser les
assaillants quels quils soient. Peut
-être, dans un avenir prochain, connaîtra-t-on la sagesse
énergique de M. Thiers, grâce à laquelle nous devons conserver cette inébranlable citadelle,
qui a lutté pendant 14 heures, dans les conférences, pour conserver Belfort à la France et
ensuite pour agrandir le rayon, que les préliminaires de paix avaient si parcimonieusement
mesuré.
En ce qui concerne laugmentation des fortifications, on dit que les forts détachés, reliés par
une enceinte, seront construits à assez grande distance de la ville et des faubourgs, afin de
les mettre désormais à labri du bombardement. Ce serait acte de bon sens et de progrès, qui
ferait disparaître les servitudes militaires dans ce quelles ont de gênant pour les propriétés
bâties. Le dernier siège a en effet démontré que l
interdiction de construire dans lintérieur
des zones navait apporté aucun élément sérieux à la défense
».
4

Journal de Belfort et du Haut-Rhin
, édition du 19 août 1871 : « Une autre question non moins
importante pour nous que celle du chef lieu de département, en raison du développement
que Belfort est appelée à prendre par la force des choses, a été soulevée avec à propos par
M. Ch. Lebleu, pendant son séjour à Versailles, et avec le concours de notre député
E.
Keller. Cest celle de la suppression des
zones militaires, entraves permanentes aux
22

%HOIRUW OHV $OVDFLHQV HW O¶RSWLRQ

lieu d'un nouveau département, sous-préfecture rattachée à un département
voisin. Dans son état actuel, la ville est-
elle capable daccueillir les réfugiés, mais
surtout est-
elle capable daccueillir lactivité économique et industrielle que les
Alsaciens cherchent à transférer en France ? Des nouveaux plans de
fortifications dépendrait aux dires du
Journal de Belfort et du Haut-Rhin
1
la future
prospérité économique de la ville. Parmi les aménagements qui entraveraient
lextension de la ville, celui du polygone menace effectivement le
développement de la trame urbaine. Relation toujours conflictuelle à Belfort
que celle qui associe la nécessité défensive et lexpansion urbaine
2
: les
Belfortains finissent par obtenir la réduction des zones de servitude
3
.


nouvelles constructions et souvent aux simples réparations de celles qui existent. Sous ce
rapport, notre administrateur a obtenu les assurances les plus satisfaisantes. Le conseil
municipal va demander au gouvern
ement détendre aux plus extrêmes limites le périmètre
du polygone exceptionnel des faubourgs, cest
-à-
dire que lon pourrait bâtir de la rive droite
de la Savoureuse, jusquau fort des Barres, et sur tout lespace entre les fossés creusés au
nord, et celu
i projeté au sud pour la défense de la place. M. ladministrateur espère même
obtenir pareille concession pour les terrains situés dans lenceinte du camp retranché. Le
dernier siège a montré en effet que les constructions civiles établies dans le corps de place
sont loin de nuire à la défense, et cest à cette considération que nous devons sans doute de
voir disparaître, dans cette partie de nos fortifications, les obstacles qui pèsent lourdement
sur la propriété privée ».

1

Journal de Belfort et du Haut-Rhin
, édition du 14 octobre 1871 : « Une des conditions les plus
indispensables au développement de lindustrie et du commerce de Belfort, cest
léloignement des zones militaires et lagrandissement du périmètre dans lequel on pourra
élever des constructions. Cela a toujours été la préoccupation des industriels alsaciens ayant
lintention de se fixer dans notre ville. Aussi sommes
-
nous heureux dapprendre à nos
concitoyens que le ministre de la guerre vient de saisir le comité des fortifications de Belfort
de la demande formée par le conseil municipal de Belfort, et tendant à obtenir des
réductions dans les servitudes défensives qui sopposent jusquà présent à lextension de
notre ville.
On sait que le conseil municipal demande que les limites du polygone exceptionnel
sétendent depuis la rive droite de la Savoureuse jusquau fort des Barres, et sur tout lespace
compris entre les fossés creusés au nord et celui projeté au sud pour la défense de la place ;
de plus, une pareille concession pour les terrains s
itués dans lenceinte du camp retranché.

La liberté de construire est le point de départ de la future prospérité de Belfort, dont la
situation topographique est si favorable aux transactions commerciales, et qui, sans les
entraves apportées à son développement, eut peut-être héritée de toute la richesse
industrielle qui sest concentrée à Mulhouse
».

2
De nombreuses villes fortifiées et situées sur les frontières sont confrontées à cette
question, à lexemple de Grenoble
: voir Philippe Grandvoinnet, « Les emprises militaires
dans lurbanisme grenoblois du
XX
e
siècle : des opportunités foncières au patrimoine
paysager »,
In Situ
[En ligne], 16 | 2011, Revue des patrimoines, mis en ligne le 27 juillet
2011, Éditeur : Ministère de la culture et de la communication, direction générale des
patrimoines.
3

Journal de Belfort et du Haut-Rhin
, annonce faite le 11 novembre 1871 : « On sait que
ladministrateur du territoire de Belfort avait profité de son séjour à Versailles pour
entretenir M. le ministre de la guerre
de la nécessité détendre à ses extrêmes limites le
polygone exceptionnel des faubourgs. M. Lebleu espérait aussi obtenir de lautorité militaire
la permission de construire sur les terrains situés dans lenceinte du camp retranché. Une
23