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Belgique, Zaïre : une histoire en quête d'avenir

De
352 pages
Actes des rencontres de Bruxelles (ULB, 7-8-9 octobre 1994)
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CA~~[ErRl~ AfrRl~CA~~~ AfrRl~~A ~Tl9[D)~[E~
septembre

n° 9-10-11

1994

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(voorheen ASDOC-STUDIES )

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(anciennementCAHIEAS

ISSN 1021-9994

Périodique bimestriel de l' Tweemaandelijks tijdschrift vanhet Bimonthly periodical of the

Institut Africain Centre d'Etude et de Documentation Africaines (CEDAF)

Afrika Instituut Afrika Studie- en Dokumentatie-Centrum (ASDOC)

rue Belliard~ 65, 1040 BRUXELLES, BELGIQUE Belliardstraat,65, 1040 BRUSSEL, BELGIË me Belliard, 65, 1040 BRUSSELS, BELGIUM (32)2/230.75.62 - Fax: (32)2/230.76.05

Directeur - Direkteur - Director: G. de VILLERS Secrétaire de rédaction Redaktie secretaresse Editor: E. SIMONS

-

-

CONDITIONS
(6 numéros

- 6 nummers - 6 issues:

D' ABONNEMENT
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7

à-tot-to

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Sous la direction

de Gauthier

de VILLERS

BELGIQUE/ZAIRE
Une histoire en quête d'avenir

Actes des rencontres de Bruxelles (ULB, 7-8-9 octobre 1993) organisées par
l'Institut Africain/Afriklllnstituut Ie Nationaal Centrum voor Ontwikkelingssamenwerking le Centre National de Coopération au Développement Broederlijk Delen l'Association belge des Ajricanistes/Belgische Vereniging van Afrikanisten

Institut Africain-CEDAF Afrikalnstituut-ASDOC Bruxelles-Brussel

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Comité organisateur

des journées:

F. BOEDTS (Comité des Institutions Missionnaires / Comité van Missionerende Instituten) Nico BURSSENS (Association belge des Africanistes / Belgische Vereniging van Afrikanisten ) Filip DE BOECK (Association belge des Africanistes / Belgische Vereniging van Afrikanisten) Gauthier de VILLERS (Institut Africain / Afrika Instituut - Association belge des Africanistes / Belgische Vereniging van Afrikanisten) Jules DEVOS (Nationaal Centrum voor Ontwikkelingssamenwerking) André DUCAMP (a.s.b.1. Nord-Sud)

Jan DUMON(BroederlijkDelen)

Michèle LEFEVRE (Centre National de Coopération au Développement) Aubert K. MUKENDI (chercheur et écrivain) Filip REYNTJENS (Institut Africain/Afrika Instituut)

.

Les Journées ont bénéficié de l'apport financier des institutions organisatrices, de celui de la COB-BAC, banque d'épargne et du Commissariat général aux Relations Internationales Communauté Française de Belgique de la

Mise en forme et mise en page réalisées avec la collaboration de : Pascale de Villers et Edwine Simons

@InstitutAfricain / Afrika Instituut - CEDAF / ASDOC, 1994 ISBN: 2-7384-2649-2 ISSN: 1021-9994

Sommaire
Avant-propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7-16

Exposé introductif par B. VERHAEGEN Note d'intention pour les ..Journées

17-22 23-24 25

Première partie. Une histoire ambiguë

SABAKINUKIVILU., spécificité de la colonisation et de la décolonisation "La du Zaïre. 27-39 IntelVention de J. STENGERS 40-41 J.-C. WILLAME, Les "conseilleurs" belges d'hier et d'aujourd'hui: acteurs " ou figurants des crises congolaises ?" 42-52 IntelVention de ILUNGA KABONGO . IntelVention de B. VERHAEGEN 53-57 58-59

A.-K. NTITE-MUlŒNDI, Le discours zaïrois sur les oncles: sigilifications et " ambiguïtés" 60- 71 R. DEVISCH,"Une filiation imaginaire. A propos des images en miroir que Zaïrois et Belges se renvoient" 72-76 T. MUKUNA, Relations entre Belges et Zaïrois" " L. MONNIER,"Recours à l'histoire, question de génération et migration" T. BIAYA, "Mundele, Ndumba et Ambiance. Le vrai "Bal blanc et noir( e) "" 77-79 80-84 85-100

Deuxième partie. Héritages, ruptures et cheminements
S. MARYSSE, "L'évolution récente des relations économiques belgo-

101 104-114

zaïroises. L'achèvementde la décolonisation" J.-L. VELLUT, ;'Ressourcesscientifiques,culturelles et humaines de
l'africanisme en Belgique"

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 115 -144

I. NDAYWELE NZIEM, "Importance

et état du patrimoine

scientifique
~

et

culturel de la Belgique concernant le Zaïre" ................. A. MORELLI,"Les Zaïrois de Belgique sont-ils des immigrés ?" J. DUMON,"Le christianisme décolonisé"

145-151
152-154 155-156
.

Ph. B. KABoNGO-MBAYA, "Les Eglises et la lutte pour la démocratie au Zaïre" 157-183 NLANDUMAYAMBA, "Zaïre~ou1eur, Zaïre espérance. Témoignage" 184-187 5

Troisième partie. Politiques
G. de VILLERS,"Caractéristiques et évolution de la politique belge à l'égard du Zaïre" Intervention d'A. BUYSE .... Intervention de KAHANG ARUKONKISH C. BRAECKMAN, politique des bonnes intentions" "La G. POPPE,"Une politique sans force et sans perspectives" F. REYNTJENS, nouvelle "c0l\:~tionnalité" dans la politique belge. "La Application aux relations avec lè Zaïre" R. RENARD, L'aide au développement: une arme politique" " BAGENDA BALAGIZI, Le rôle des ONG zaïroises" " G. RYCKMANS, "Les organisations non-gouvernementales et la société civile" E. TOLLENS, Agriculture et développement rural. Quel avenir? " Quelle coopération ?" P. de MARET,"La coopération culturelle d'hier à demain" NLANDUMAYAMBA, volonté seule de coopérer ne suffit plus l'' "La

189
191-197 198-199 200-205 206-210 211-213 214-218 219-228 229-234 235-239 240-250 254-256 257-264 265 267

CI. KAzADI,"Plaidoyer pour une coopération helgo-zaïroise réinventée" 251-253

.Annexes I - Contributionsaux Tables rondes
A- Table ronde sur les droits de l'Homme

269

J.-F. PLOQUIN, La situation des droits de l'Homme depuis "
avril 1990" . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 270-274

G. MUKENDI, 40 millions de personnes en danger" " 275-279 B. KASONGA, La répression de la presse au Zaïre pendant la transition " (avril 1990 à septembre 1993)" 280-288 B- Table ronde sur la coopération scientifique et universitaire 289 SECOURS-ZAIRE-GAEF, "Situation de l'enseignement.supérieur et universitaire au Zaïre et pistes pour une réorientation de la coopération" 290-304

II - Manifestes

305

NDAYWEL alii, "Coopération belgo-zaïroise. Diagnostic et perspecet tives nouvelles" 306-3 10
GROUPE JUSTICE ET LIBERATION, "Contribution aux Journées de

réflexion et de débat sur les relations belgo-zaïroises" 311-315 C. BOLYA et alii, "Coopération, immigration: les "bons", les "brutes" et les "truands" 316-347

6

Avaut-propos
Depuis l'accession du Zaïre à l'indépendance, les relations entre la Belgique et son ancienne colonie sont comme une peau de chagrin. A partir de 1990, c'est-à-dire après l'ouverture au Zaïre de la période dite de "transition démocratique", le processus de démantèlement et d'amenuisement des relations entre les deux pays s'est brutalement accentué. La contri1)ution de Stefaan Marysse à la présente publication montre l'accélération ces dernières années du phénomène de rétrécissement des intérêts belges au Zaïre et des échanges économiques de la Belgique avec ce partenaire. La communauté belge du Zaïre se réduit aujourd'hui à moins de 2.000 personnes (elle en comptait 16.000 au début des années 80, 89.000 à la veille de l'indépendance). Il s'agit, pour une grande partie, de religieux. L'effondrement de la Gécamines, héritière de l'Union Minière du Haut Katanga, qui fut incontournable cliché le "fleuron" de l'entreprise coloniale, apparaît comme le dernier acte majeur de cette histoire de la décomposition de la présence belge au coeur de l'Afrique centrale. "Le passé belge s'éloigne et se délustre ; il a aussi gueuze apparence que ses monuments dégradés", écrivait en 1981 V.S. Naipaul .1 Quelque dix ans plus tard, ce mouvement de destruction et d'effacement paraît presque totalement accompli.

-

-

Cette situation de quasi table rase incite à réfléchir en termes neufs au rôle que la Belgique a joué et pourrait encore jouer en Afrique centrale. Le publiciste Manu Ruys est un de ceux qui ont contribué à ouvrir à cet égard un débat fondamental. Il souligne dans différents articles que l'évolution actuelle du Zaïre manifeste une profonde réaction de rejet à l'égard de la greffe belge et occidentale. Constatant que l'emprise de la Belgique de même que celle du capitalisme occidental sur le Zaïre se sont dissoutes, Ruys écrit par exemple (en rejoignant quelque peu quant au style et quant au fond l'article de Naipaul que je citais plus haut 2) : "Wat rest, is Afrika. Het dorp, de cité, het woud, de savanne, de stroom. En de mensen met hun oeroude kultuur die de. Blanke niet heeft kunnen verwesteren of ver1 NAIPAULV.S., "Unnouveauroi pour le Congo", in Le Débat, n08, jv.1981 ; pp. 20-49 2 "Chacun sent (au Zaïre), denière son dos, l'immensité de la brousse. Et la brousse demeure la brousse, avec sa vie et sa logique.. A l'écart des centres miniers et des villes en décrépitude, le pays est tel que les Belges l'ont trouvé, tel qu'ils l'ont laissé.", Naipaul, art. e;té.
7

Avant-propos

roomsen" .3 Ayant achevé le processus de sa décolonisation, en réduisant à l'état de mines l'héritage colonial, le Zaïre, affirme encore Ruys, échappe désormais à toute influence de la Belgique. Celle-ci, renonçant aux prétentions interventionnistes que son passé colonial lui inspire encore, doit laisser les Zaïrois trouver par eux-mêmes leur chemin. Depuis que se sont tenues en octobre 1993 les journées dont nous publions aujourd'hui les actes, le type de poit:lt de vue soutenu par Manu Ruys a gagné du terrain. Le scepticisme et le découragement en ce qui concerne la possibilité de développer à partir des liens conservés avec l'Afrique centrale des actions efficaces se sont renforcés au vu des évolutions de plus en plus chaotiques et dramatiques dans l'ancienne Afrique belge: au Zaïre, persistant blocage politique témoignant pour une part de l'inconséquence et de l'inconsistance des forces dites "de changement" que le gouvernement et de nombreuses organisations privées belges ont choisi de soutenir; au Burundi, assassinat du président Ndadaye remettant en cause un processus de transition démocratique qui avait suscité en Belgique les plus grands espoirs; au Rwanda, engloutissement dans les flots de sang d'un génocide des tentatives, appuyées avec résolution par la Belgique, pour régler par la négociation et le compromis le conflit armé qui avait surgi. Certes, ces évolutions, en particulier les massacres rwandais, ont donné des arguments supplémentaires aux partisans du droit ou du devoir d'ingérence humanitaire ou plus généralement à ceux qui plaident pour le renforcement des Inanifestations de la solidarité-internationale. Mais si l'on fait abstraction de la problématique spécifique de l'humanitaire, si l'on situe la réflexion sur le terrain de l'action politique et de la coopération au développement, il me semble pouvoir dire qu'un nombre croissant d'observateurs sont gagnés par la conviction que l'Afrique doit, pour reprendre la formule de Sarnir Amin, se "déconnecter" de l'Occident, les interventions occidentales ayant, au moins dans la conjoncture historique présente, des effets né-

cessairementpervers.

.

C'est en réaction à un tel courant d'analyse - courant alors moins fort qu'il ne l'est aujourd'hui mais qui s'affirmait déjà ~ que des représentants du milieu des ONG, d'une part, du milieu des chercheurs africanistes, d'autre part, ont constitué au début de l'année 1993 un groupe de travail, coordonné par l'Institut Africain de Bruxelles, qui a pris en main l'organisation de journées de réflexion et de débat sur le thème de
l'avenir des relations de la Belgique avec le Zaïre.
*

3 "Ce qui demeure, c'est l'Afiique. Le village, la cité, la forêt, la savane, le fleuve et les hommes avec leur culture immémoriale, que le Blanc n'a pu ni occidentaliser, ni christianiser" , De Standaard, 03/05/91. * Le comité organisateur était composé de : F. Boedts (Comité des Institutions Missionnaires/Comité van Missionerende fustituten) - N. Burssens (AssociationBelge des

AfricanisteslBelgische Vereniging van Afrikanisten - ABAlBVA) - F. De Boeck (ABAlBV .. G. de Villers (Institut AfticainlAfrika Instituut, ABAlBV - 1. Devos A) A) (Nationaal Centnun voor Ontwikkelingssamenwerking)..A. Ducamp(a.s.b.!. Nord-Sud).. 1. Dumon (Broederlijk Delen) .. M. Lefèvre (Centre National de Coopération au Développement) - A.K. Mukendi (chercheur et écrivain) .. F. Reyntjens (fustitut AfticainlAfrika Instituut).

8

Gauthier de Villers

Composé de personnes aux profils très contrastés, mais toutes impliquées professionnellement et personnellement dans les relations entre les deux pays, donc "intéressées" sur un mode à la fois objectif et subjectif à l'avenir de ces relations, le groupe s'était rassemblé autour d'une question: comment tenter de sauvegarder, en leur donnant une inflexion, un sens nouveau, certains des rapports singuliers qui existent entre la Belgique et le Zaïre, entre (des) Belges et (des) Zaïrois ?4 Comment, tout en tournant la page d'une histoire coloniale et post-coloniale ayant abouti à un désastre, ouvrir de nouvelles pistes pour la pensée et l'action? Le groupe partait du constat que subsistent non seulement de nombreux liens personnels, de natures diverses, entre Belges et Zaïrois, mais aussi un immense patrimoine scientifique, culturel, artistique qui est le produit objectivé de l'histoire des relations entre les deux pays et qui, comme la plupart des oeuvres de culture, peut être réinvesti par les hommes d'aujourd'hui et par là, partiellement au moins, rechargé de sens, revivifié. La place donnée par les organisateurs à cette question du patrimoine se reflète dans la présente publication grâce à l'important article de Jean-Luc Vellut, recensant les "ressources scientifiques, culturelles et humaines de l'africanisme en Belgique" et montrant le rôle joué par\"les rapports helgo-zaïrois dans la constitution de ce patrimoine, rôle qui fut capital hier et qui est encore, malgré la régression observée et les menaces qui pèsent, important aujourd'hui (Vellut inscrit en exergue de son texte cette phrase de Mark Twain: "The report of my death was an exaggeration" I). Les réflexions complémentaires d'Isidore Ndaywel apportent un éclairage plus politique et dès lors plus critique sur cette question du patrimoine, montrant en particulier combien la Belgique a peu fait, pendant et après la période coloniale, pour le valoriser au profit des Zaïrois eux-mêmes. Tenues les 7, 8 et 9 octobre 1993, les journées ont rassemblé un auditoire composite et nombreux, assidu et attentif. Elles ont confirmé qu'il existe, tant du côté belge que du côté zaïrois, et dans des secteurs divers de la "société civile" (milieux associatif, scientifique, culturel, religieux) un bon nombre de gens soucieux de repenser et redéfinir les liens entre les deux pays et de tenter de transformer en atouts pour l'avenir les legs souvent douteux ou équivoques de l'histoire. Cependant, la manifestation clôturée et le temps passant sans que voient le jour (comme il avait été envisagé) de nouvelles initiatives s'inscrivant dans la "dynamique" suscitée, on pourrait être tenté d'affirmer que ces journées constituèrent une sorte de baroud d'honneur. Je ne le crois pas, mais - parlant en mon nom - j'admets aujourd'hui (plus volontiers que je ne le faisais hier, quand certains m'interpellaient en ce sens I) qu'il y eut dans notre démarche un aspect volontariste et idéaliste, j'admets qu'a pu jouer dans mon chef au moins, de manière inavouée, quelque désir obscur d'aller à. contre-couConstitué par des organisations belges et ayant choisi dès lors de mettre l'accent sur les relations belgo-zaïroises plutôt que sur les relations zaïro-belges, le comité ne comprenait qu'un seul Zaïrois. Ce déséquilibre ne se retrouvera pas dans le déroulement des journées où les Zaïrois seront fortement représentés (panni les orateurs comme parmi les auditeurs). 4 L'exposé introductif de Benoît Verhaegen et la note d'intention reproduite à sa suite précisent les tennes 4u débat dans lequel s'inscrivaient les journées et l'orientation qui leur avait été donnée. 9

Avant-propos

rant de l'histoire, à contre-courant d'une histoire caractérisée non seulement par un mouvement paraissant inexorable de désintégration de ce que certains voulurent appeler le "commonwealth" belgo-zaïrois, mais aussi, en ce qui concerne la seule Belgique, par des changements institutionnels tels qu'il semble désormais à beaucoup dépourvu de sens de vouloir, comme nous le fîmes, situer encore au niveau national (fédéral) un débat de ce type. Baroud d'honneur finalement alors? Non, car pour reprendre encore, en la paraphrasant, la citation de Twain, les rumeurs qui circulent au sujet de la mort de la Belgique et de son passé. zaïrois sont empreintes de quelque exagération! Ainsi, la contribution de Vellut montre que subsistent en Belgique, pour la gestion et la valorisation de son patrimoine d'outre-mer, un certain nombre d'institutions de caractère fédéral. Certes, elles sont affaiblies et menacées, mais elles n'ont pas disparu, et il n'est pas nécessaire d'entretenir une quelconque nostalgie unitariste pour souligner l'intérêt de maintenir dans un tel domaine, entre le Nord et le Sud du pays, des structures de concertation et de coordination ainsi que des réseaux de collaboration et d'échanges. Mais la problématique des journées d'octobre '93 n'était pas belgo-belge. La préoccupation centrale des participants n'était pas la sauvegarde, dans le cadre de la Belgique nouvelle, d'un héritage légué par la Belgique ancienne. Les questions fon~ damentales posées étaient plutôt celle du sens et celle de l' "utilité", tant pour les Belges que pour les Zaïrois, mais dans la perspective en particulier d'une reconstruction du Zaïre, des ressources matérielles et immatérielles, incorporées dans les choses (livres, objets...) ou inscrites dans les cerveaux et les esprits, produites par une histoire commune. Faut-il s'en étonner ?, ces questions ont été abordées par les orateurs et intervenants dans des optiques diverses et souvent divergentes. Au terme des journées, il ne put être envisagé de véritablement conclure, encore moins de procéder à l'adoption de quelque résolution, plate-forme, programme d'action. Mais un débat s'était noué. Parce qu'il confrontait des gens que les colloques n'ont pas l'habitude de réunir, parce qu'il se déroulait dans ce temps où gagne l' "afro-pessimisme", expression particulière d'une humeur plus générale de désarroi et de doute, parce qu'il se situait dans le cadre d'une manifestation à maints égards atypique, ce débat a eu, je crois, le mérite de miner le sol auquel s'arc-boutent des conformismes idéologiques, d'ébranler quelques certitudes.

***
L'ouvrage publié aujourd'hui comprend la plupart des communications présentées lors des trois journées d'octobre 1993 et intègre quelques contributions complémentaires. Comme on le redira plus loin (voir la note introductive à la seconde partie), certains orateurs n'ayant pu retravailler leur intervention dans la perspective d'une publication, le panorama critique des relations belgo-zaïroises auquel nous avons voulu procéder offre cependant l'une ou l'autre lacune regrettable.

10

Gauthier de Villers

Les textes ici rassemblés ont des caractères extrêmement divers. Ils sont divers d'abord par leur objet, puisqu'on a voulu aborder de manière multidisciplinaire et sous ses différents aspects la question des rapports entre la Belgique et le Zaïre. Ils le sont également par leur statut: on trouvera dans ce~ ouvrage des articles de type scientifique, des essais, des témoignages, des manifestes... Ils sont enfin divers, comme je l'ai déjà souligné, par leurs orientations, par les approches idéologico-politiques auxquelles ils souscrivent. Je n'aurai dès lors pas l'ambition de procéder à une confrontation synthétique de l'ensemble des points de vue exprimés. Je voudrais seulement, à partir d'une lecture personnelle et faite avec un certain recul, essayer de montrer en quoi les débats qui se sont déroulés l'an dernier et dont la présente publication donne une idée assez complète ont été selon moi fructueux, en quoi en particulier ils permettent à quelqu'un qui, comme moi, participa à l'organisation des journées de s'interroger de manière critique sur la problématique qui les a inspirées. Dans son exposé introductU: Benoît Verhaegen rappelle (en en soulignant les difficultés, mais en lui donnant son adhésion de principe) le point de vue politique prôné par les organisateurs des journées. Ce point de vue peut être qualifié d' "activiste" ou d' "interventionniste", en ce sens que les organisateurs s'accordaient pour penser que la Belgique (le gouvernement, les ONG, les églises, les milieux africanistes...) peut et doit être plus engagée qu'elle ne l'est dans des formes de soutien au changement souhaité par le peuple zaïrois.
Beaucoup de communications reflètent ce point de vue.

Ainsi, celles de Filip Reyntjens et de Robrecht Renard qui traitent de la politique adoptée par la Belgique à la suite des événements sanglants du campus de Lubumbashi. Les deux auteurs approuvent la "réaction musclée" que l'implication du pouvoir zaïroi~ dans ces événements inspira à la Belgique, c'est-à-dire le choix d'une politique de rupture avec le "système" Mobutu. Mais tous deux déplorent en même temps le fait que les gouvernements belges qui se sont succédés n'aient pas cherché à maintenir ou à reprendre sur une large échelle la coopération non étatique (celle des ONG) avec le Zaïre, forme de coopération qui, sous certaines conditions, permet, soulignent-ils, de renforcer les capacités de résistance de la société civile à un pouvoir oppresseur et aux processus de paupérisation. Bagenda Balagizi montre le rôle que jouent aujourd'hui les ONG zaïroises et l'importance que revêt un soutien à leur action de la part des ONG et de la société civile belges. D'autres intervenants, comme Colette Braeckman et Guy Poppe, mettent l'accent (la première de manière plus nuancée que le second) sur l'insuffisante détermination manifestée par le gouvernement belge dans sa politique visant à favoriser un changement de régime au Zaïre.

Il

Avant-propos

Enfin, diverses communications, tant belges que zaïroises 5, soulignent avec force le rôle, subsidiaire mais important, que la coopération belge, publique et privée, devrait jouer demain - quand les conditions politiques seront réunies dans la reconstruction du Zaïre. La plupart de ces communications insistent sur la nécessité d'imprimer de nouvelles orientations et d'insuffler un nouvel esprit à cette coopération, mais aucune ne remet en cause l'idée que la Belgique a une place singulière à occuper dans la coopération internationale avec le Zaïre, aucune, non plus, ne s'interroge fondamentalement sur la problématique même de la coopération au développement, sur les présupposés sur lesquels elle repose.

-

.

L'engagement - quand bien même timoré - de la Belgique officielle en faveur d'un changement radical au Zaïre, a conforté dans de larges secteurs de la population zaï-

roise une tendance à valoriser l'ancien colonisateur et à miser sur son aide, sinon à
en attendre le salut. Aubert Mukendi, analysant les mutations survenues au cours de l'histoire dans la perception des Belges par les Zaïrois, souligne qu'à partir de la fin des années soixante-dix, au fur et à mesure que le règne mobutiste prenait de plus en plus nettement l'aspect d'un "cauchemar", une représentation du Belge l'assimilant à l'oncle maternel des sociétés traditionnelles (au noko) s'est progressivement imposée: le "père de la Nation" se révélant un père indigne et défaillant, c'est auprès d'un oncle que la population chercha à s'assurer appui et protection et à beaucoup la Belgique apparut alors seule capable de remplir un tel rôle. On a de bonnes raisons de penser, à partir notamment d'une lecture de la presse zaïroise, que l'attitude adoptée par la Belgique en 1990 n'a fait que renforcer cette représentation. Et il y aurait quelque mauvaise foi à nier que le discours ravivé sur l'''oncle belge" ait contribué à encourager dans le chef de Belges se voulant libérés de tout paternalisme (ou "avunculisme") colonial la conviction d'avoir au Zaïre une mission particulière à remplir. Plusieurs collaborateurs de cet ouvrage, tout en reconnaissant la pertinence des observations d'A. K. Mukendi, tendent à relativiser l'importance de l'image-mythe du noko, en même temps qu'à en montrer la "face d'ombre". Ainsi, la contribution de Mukuna T. met en lumière que derrière la relation oncle maternel-neveu se profile encore celle du maître à l'esclave. Laurent Monnier, qui en évoquant la relation de la Belgique à Léopold II lors de la transformation du
Congo en colonie

- précise

les soubassements

historiques

de l'image

du noko,

souli-

gne (peut-être en forçant quelque peu le trait 1) que c'est seulement chez les "vieux", dans la génération de l'indépendance, que les représentations liées à cette image seraient encore vivaces. T. K. Biaya, quant à lui, rappelle, avec sa verve corrosive habituelle, que, dans la
culture populaire zaïroise, le regard porté sur le Blanc

- belge

ou non

- n'est

pas seu-

lement celui chargé de sagesse ancestrale que décrit Mukendi : le modèle blanc-belge est aussi perçu comme le modèle d'une humanité qui, vouée au culte de l'argent, ne cherche qu'à s'exhiber et à jouir. Les "ambianceurs" de Kinshasa s'assimilent ce modèle hédoniste-matérialiste sur un mode caricatural et subversif.

5 Relevons en ce sens, sans être exhaustif, celles d'Aubert Mukendi, de Kahang à Rukonkish, de Geneviève Ryckmans, d'Eric Tollens, de Clément Kazadi. 12

Gauthier de Villers

Cependant, comme il ressort à mon sens de la lecture de l'article de René Devisch, les Zaïrois, considérant l'autre face de la culture hédoniste-matérialiste occidentale, celle que manifestent les comportements utilitaristes et efficaces des expatriés, sont enclins à y voir un modèle positif "impossible à intégrer". Cette perception par l't'imaginaire collectif' a encouragé le recours à l'oncle d'outre-mer. Mais, affirme Devisch, l'évolution récente des relations avec la Belgique provoque, au fil du temps, plutôt qu'une confiance accrue envers cet oncle là, la conviction qu'il est prêt à délaisser ses neveux-enfants. Après les jacqueries de 1991 et 1993, qui ont achevé de ruiner l'édifice lézardé du Zaïre occidentalisé, les "modèles d'identification" introduits par le colonisateur gisent brisés, et les Zaïrois, conclut Devisch, ont de plus en plus tendance à revenir à l'''oncle du village et (à) ses ressources". Retourné à Kinshasa, après avoir participé aux journées, Nlandu Mayamba nous a fait parvenir un texte que l'on lira plus loin ("La volonté seule de coopérer ne suffit plus! "). Il Y rapporte avoir fait état auprès de son entourage kinois des réflexions suscitées en lui par les journées: les participants belges étaient surtout des personnes liées au Zaïre par un passé colonial ou par des intérêts particuliers (intérêts d'affairistes ou intérêts des professionnels de la coopération publique ou privée); il y avait certes parmi eux des gens voulant mettre fin à cette "mascarade" qu'on a appelée "coopération" en inventant de nouveaux rapports entre la Belgique et le Zaïre, mais que représentent-ils? Dans les générations post-coloniales, peu nombreux sont ceux qui s'intéressent encore au Zaïre. De plus, que peuvent-ils répondre à cette question souvent posée à Bruxelles: "«Qui est encore Belge en Belgique? N'est-il pas incongru de demander ce qu'une Belgique qui a cessé d'exister peut faire pour le Zaïre ?»". Son compte rendu, explique Nlandu, a provoqué chez certains kinois surtout au sein des élites des réactions désemparées ("ainsi, nous ne pouvons plus compter sur les oncles !?"), mais chez d'autres il fut reçu comme une confirmation et comme un encouragement à poursuivre dans cette voie de l'émancipation, de la désaliénation culturelle et intellectuelle que "les trois années «sans coopération»" ont eu la vertu de dégager.6

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"Que faire?" interrogeaient les organisateurs des journées, appelant les parti ci pants à réfléchir à la manière dont la Belgique, des Belges peuvent aujourd'hui, pourront demain, contribuer à la reconstruction du Zaïre. Mais quels titres, leur ont demandé certains de ces participants, quels titres avez-vous, en tant que Belges, à faire valoir pour revendiquer un tel rôle? Comment, souligne Nlandu, le "Belge coopérant, qui nous a aidé trente trois ans durant à nous appauvrir, pourrait-il instaurer une nouvelle ère de coopération (...) ?". Les «conseilleurs» belges d'aujourd'hui, s'interroge Jean-Claude Willame, ne sont-ils pas les héritiers de ces autres «conseilleurs», défenseurs de l'héritage colonial ou progressistes qui ont surgi dans les années de l'indépendance? Comme eux, ne sont-ils pas habités par l'ambi-

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6 Mabika Kalanda écrit, en conclusion d'un ouvrage consacré à la tradition gnostique luba : "(...) Un «retour à l'authenticité» s'impose, non comme un effort inversé de ressusciter lID passé à jamais révolu, mais celui de renouer avec sa propre identité culturelle. Ce n'est que de la sorte qu'on peut mieux s'asswner en renonçant à l'attachement puéril qui lie dans une dépendance, fort recherchée, aux anciens maîtres devenus les «oncles maternels» d'un matriarcat à la fois ridicule et hypothétique". Mabika Kalanda, La Révélation du Tiakani, Kinshasa, LASK, 1992, p. 133. 13

Avant-propos

tion d'être les acteurs d'une histoire dont en réalité ils ne sont que des figurants, des figurants qui plus est qui se sont trompés de théâtre et ne comprennent pas que la pièce qui se joue sur la scène n'est pas celle pour laquelle ils se sont enrôlés?

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Par son analyse historique, Sabakinu Kivilu entend, quant à lui, rappeler de quel poids pèse le passé colonial dans le passif des relations entre la Belgique et le Zaïre. Enfin, le dernier texte figurant dans cet ouvrage, est un manifeste inspiré par le souci de contrer une tendance à masquer ou enjoliver par de bons sentiments la réalité des relations coloniales et néo-coloniales. Il consiste en un réquisitoire, empruntant volontiers le style et la démarche du pamphlet et de la diatribe, contre, d'une part, trois décennies de coopération belge au Zaïre, contre, d'autre part, une politique et une pratique belges à l'égard des immigrés (Zaïrois, en particulier), politique et pratique qui seraient révélatrices d'une attitude du Nord à l'égard du Sud faisant obstacle à l'instauration d'une coopération d'un type nouveau. Les auteurs de ce manifeste, en effet, ne récusent pas le principe de relations de coopération, mais se prononcent résolument pour une forme de coopération alternative, qui reposerait sur des rapports "positifs" d'échange respectant les principes d'égalité et de réciprocité. Cette dernière idée se retrouve, mais sur un mode moins précis et moins catégorique, dans les contributions de Devisch et de Nlandu. Parce qu'il est conscient que de telles relations de partenariat ne pourront s'établir que si ses compatriotes zaïrois se comportent désormais en hommes libres, combattant les formes d'aliénation culturelle et de dépendance psychologique que l'aide au développement tend à entretenir, Nlandu Mayamba appelle à envisager comme une voie possible un refus des rapports de coopération, la renonciation à la "manne «providentielle»" que pourraient faire pleuvoir demain sur le Zaïre la Belgique et l'Occident. Il se situe par là dans ce nouveau courant de pensée qui s'affirme au Zaïre, sous l'influence en particulier de l'abbé Joseph Mpundu, animateur du groupe ttAmos" .7

*
Dans les pages qui précèdent, j'aurai donc surtout mis l'accent sur l'argumentation développée par des auteurs qui ont adopté une attitude critique par rapport à la problématique dominante des journées d'octobre 1993. Sans dénier tout sens à une démarche consistant à vouloir entretenir et valoriser certains liens noués entre la Belgique et le Zaïre, ces auteurs insistent, en des termes divers, sur tout ce qui conduit à relativiser le rôle que la Belgique pourrait encore jouer au Zaïre et à entretenir le doute ou le scepticisme quant aux objectifs et aux effets de ses interventions. La lecture de ces textes et le recul pris m'incitent, je l'ai dit, à un certain retour critique sur la démarche qui a inspiré les journées. Certes, pas plus aujourd'hui que hier, je ne mets en cause le fait qu'il y ait eu dans cette démarche une part d'implication personnelle et donc une dimension affective, mais je reconnais que l'humeur activiste des organisateurs a pu les amener à sous-estimer quelque peu ce qui rend am7 Réagissant à un article consacrépar Axel Buyse à l'abbé Mpundu, Manu Ruys fait un éloge sans réserve des positions de ce dernier, dont la ligne directrice est l'affmnation que les Zaïrois, cessant de rechercher un oncle outre-mer, doivent apprendre à s'auto-détenniner, à prendre eux-mêmesle gouvernail(De Standaard, 7-8/5/1994et 27/5/1994). 14

Gauthier de Villers

bigues et souvent suspectes les manifestations des ''bonnes volontés" belges à l'égard du ZaIre. Je crois cependant qu'il était et qu'il reste juste de vouloir refuser ce que nous appelions la "banalisation" des relations belgo-zaïroises et d'affirmer que la Belgique, dans ses différentes composantes, a un devoir de solidarité envers le ZaIre, qu'elle peut et doit chercher à apporter une contribution particulière à la quête par ~ pays de sa "seconde indépendance". "Une contribution particulière". La formulation est prudente! Si je m'en tenais là, j'esquiverais le débat. Un large consensus peut sans doute être-réalisé autour de l'idée que l'apport de la Belgique et de l'Occident en général ne peut avoir de valeur et d'efficacité que s'il s'inscrit dans une démarche initiée et conduite par les Zalrois. Mais quelles ressources cette démarche peut-elle mobiliser? René De~sch nous dit que les Kinois d'aujourd'hui en appellent aux ressources culturelles et spirituelles du villag~ d'origine. Il voit là non un aveu d'impuissance et un comportement de fuite, mals la recherche d'un "espace de vie", d'un lieu où pourrait s'affirmer le dynamisme créateur qui eSt la condition d'un véritable développement, d'un développement qui se fasse, comme il l'écrit ailleurs, "in unison with the structure, logic, and finality of the culture of the involved group". 8 Je suis, pour ma part, de ceux qui s'interrogent sur la possibilité d'un tel développement harmonieux, qui soit "à l'unisson" de la "culture du village", en continuité avec celle-ci. Je crois, plutôt qu'à une démarche de resourcement, à une démarche de confrontation et d'échanges interculturels, pensant que l'issue à une crise comme celle que connaît le ZaIre ne peut être trouvée que par une approche inspirée à la fois de l'Afrique et de l'Occident. 9 Mais Devisch ne plaide pas pour une déconnexion du Zaïre et de l'Afrique. Dans une interview récente, il approuve le fait que le Secrétariat d'Etat belge à la Coopération ait pris l'initiative d'une réflexion ayant pour objet la mise au point d'un plan de redressement pour le Zaïre et la définition --de la contribution que la Belgique pourrait apporter dans un tel cadre. Il précise cependant' qu'une telle démarche ne pourra avoir des résultats positifs que si appel est fait à des "médiateurs culturels" ("kulturele bemidel~s"), à des "Zalrois et des Belges aptes à poser les maillons d'une articulation aux dynamiques de bàse de la société zaïroise" {"Zalrezen en Belgen die de schakels kunnen leggen naar de dynamiek die in ZaIre aan de basis leeft").lO Si la coopération, en particulier celle de la Belgique, demeure nécessaire, peut-on l'envisager sous la forme de relations de stricte réciprocité entre partenaires égaux
8R. DEVIS CR, Weaving the threats of life. The khita gyn- eco - logical healing cult among the Yaka, Chicago-London, The University of Chicago Press, 1993, p. 33. 9 Je rejoins à cet égard Mark Heinnan qui écrit, critiquant W1point de vue soutenu peu auparavant par Manu Ruys (De Standaard, 20/8/1993): "Vraag is (...) niet of er een westerse of een zuiver-Zairese uitweg is uit de krisis. Gelet op de honderdjarige_ voorgeschiedenis zaI die uitweg Zaïrees en westers zijn, ofniet zijn" ("La question n'est (...) pas de chercher une issue occidentale ou purement zaïroise à la crise. Etant donné l'héritage d'une histoire centenaire, cette issue sera à la fois zaïroise et occidentale, ou ne sera pas") bDe Standaard, 28-29/8/1993)~ 1 In De Standaard des 18-19/6/1994. 15

Avant-propos

que leurs différences rendent complémentaires? C'est dans le "manifeste" que j'évoquais plus haut que cette position est défendue avec le plus de vigueur. Ses auteurs n'ont certes pas tort de rappeler les normes universelles (ainsi, celles de la reconnaissance et du respect mutuels) qui doivent présider aux relations entre sociétés, mais ils escamotent - s..perbement ? - la question des conditions et des moyens d'une traduction effective de ces normes dans une relation particulière comme l'est celle entre la Belgique et le Zaïre. En adoptant une démarche qui, n'examinant que les méfaits de l'Occident, n'accorde aucune considération à la situation objective du Zaïre, aux tâches que ce pays a à affronter et aux problèmes socioculturels internes qu'il a à surmonter, ces auteurs peuvent jouer aux "belles âmes" et appeler à instaurer entre la Belgique et le Zaïre des relations de simple échange, dont seraient bannies toute idée d'aide et toute forme d'ingérence, sur le modèle des relations entre la Belgique et un quelconque de ses voisins.II Or, la relation de coopération au développement présente nécessairement certaines caractéristiques d'une relation unilatérale et inégalitaire. Transfert de techniques

(d'outils matériels, intellectuels,juridiques, etc.) et de ce qui conditionne la maîtrise
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de ces techniques, elle s'apparente à certains égards à la relation d'enseignement. Ayant pour finalité l'amélioration des conditions de vie individuelles et collectives dans des pays connaissant des structures sociopolitiques et socio-économiques qui tendent à produire sur une échelle toujours croissante la pauvreté et la misère, elle confère aux "dispensateurs" de coopération un certain droit de regard et d'influence concernant les politiques des "récepteurs" de coopération. Mais la relation de coopération doit, devrait être une dimension particulière d'une relation inter-sociale plus globale et plus fondamentale, fondée, elle, sur la réciprocité et sur l~galité, car reposant sur le dialogue et la confrontation (le débat), ainsi que sur des échanges de divers ordres entre peuples et individus. Il y a entre la Belgique et le Zaïre des liens qui sont à la fois des obstacles et des atouts pour le développemen~ de telles relations. Renonçons à ressusciter ou à prolonger une histoire (celle de la colonisation et de la décolonisation), ne rêvons plus d'amitiés particulières ou d'un commonwealth entre la Belgique et l'Afrique centrale, ne nous cherchons plus d'imaginaires relations de parenté, mais tentons simplement (à différents niveaux, dans différents cadres) de tirer un parti nouveau de ce que l'histoire nous a légué et a déposé dans nos esprits et nos mémoires. Gauthier de Villers 24 juin 1994

Il Voir dans le même sens l'exposé introductif de Benoît Verhaegen:

16

Exposé introductif
parBenoUVE~EGE~ ancien professeuraux Universités du Zaïre
La fonction d'un exposé introductif est d'une part de préciser les contours du
part

débat, et d'autre

d'apporter à ce débat des premiers éléments de discussion, à

partir de lectures et de contacts, mais aussi des positions personnelles de celui qui en est chargé. La première partie de ma tâche semble au premier abord fort aisée. Il suffit de

rappeler l'excellente note d'intention que l'Institut Mricain nous a transmise* . Elle
distingue ceux qui veulent utiliser ou profiter de la conjoncture présente pour que le couple Belgique-Zaïre divorce une fois pour toutes, ou au moins banalise ses relations, et ceux qui pensent qu'il faut envisager sans tarder de nouvelles relations à partir des acquis et des leçons du passé. Parmi ces derniers, il y a des activistes ou des interventionnistes qui veulent agir ou renouer dès maintenant, et les attentistes qui jugent les conditions actuelles trop défavorables pour entreprendre des actions avec quelques chances de succès. Chez les partisans du divorce, qui ne forment pas un groupe homogène, on relève trois catégories d'arguments, dont l'importance me paraît aller crescendo: 1. Le chaos actuel ne permet aucune action plus ou moins efficace, et la fin de ce chaos est imprévisible car il n'y a, au ZaÏre, ni mouvement d'opposition assez cohérent et puissant, ni dirigeants capables de remplacer le pouvoir actuel. 2. Le passé colonial et néo-colonial de la Belgique la disqualifie pour jouer un rôle quelconque dans la reconstruction du pays. Il suffit de faire un bilan des grandes actions de l'AGCD entre 1970 et 1990 et de constater l'échec de la plupart et la nuisance de certaines. 3. Toute action de coopération étrangère venant de l'Occident conduit à imposer un modèle économique, politique, culturel inadapté et inadaptable. L'Occident riche, technocratique et dominateur n'est plus, n'est pas un modèle de développement. Il faut une déconnexion, - c'est-à-dire un modèle de développement auto-initié et autogéré. C'est la position radicale de Jean Copans et de S3mir Amin. Les deux premiers arguments le chaos actuel et le passé colonial sont repris par des auteurs plus proches de nous et sans doute moins catégoriques, mais qui concluent également à la séparation. Je songe à l'article de Fernand Bezy dans la Revue Nouvelle de janvier/février 1993 : "Coopérer ou pas 1", et à celui de Manu Ruys dans le Standaard du 20 août de cette même 3Il1Bée. es deux auteurs font un C bilan très sombre, mais exact pour l'essentiel, de la situation chaotique du pays; tous deux jugent la responsabilité de la Belgique et de l'Occident fort engagée, mais en concluent qu'il vaut mieux quitter le pays pour ne pas recommencer les erreurs du

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* Cette nQte est reproduite

à la suite du présent texte.

17

Benoît Verhaegen

même si Manu Ruys, en bon observateur de l'actualité, ne cesse de nuancer ses positions. Je ne pense pas qu'il soit utile de discuter ici l'opportunité d'un divorce radical, d'un "lâcher tout" préconisé par les auteurs de ces arguments; en participant à ce colloque, en acceptant le cadre de la discussion proposé par les organisateurs, on peut conclure avec eux que le débat doit privilégier je cite "ceux qui sont hostiles à une banalisation des relations de la Belgique avec le Zaïre" et qui se posent la question principale je cite encore -: "Comment assumer «l'héritage» et construire sur de nouvelles bases les relations entre la Belgique et le Zaïre 1". Il ne serait cependant pas souhaitable de négliger au cours des débats la part de vérité des arguments avancés par les partisans du divorce ou de la banalisation: le chaos zaïrois est un obstacle réel à toute forme de coopération; le passif colonial et néo-colonial de la Belgique pèse encore sur les relations entre Belges et Zaïrois; enfin, le modèle occidental de développement pose aujourd'hui tant de questions en Europe même que le terme de "modèle" semble devenu incongru, sauf dans sa définition purement sociologique.
passé,

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Avant d'aborder l'argumentation des "interventionnistes", il me semble utile de rappeler qu'il y a aussi, au-delà des analystes, des hommes d'action et des professeurs, une opinion publique et des intérêts économiques privés, et 'que ceux-ci pèsent d'un poids considérable sur les décisions politiques. La thèse du divorce rencontre ainsi et comorte deux courants de l'opinion publique que l'on peut résumer en deux mots: cartiérisme et jansénisme, et elle est de plus en plus acceptée par les intérêts privés. Le cartiérisme est ce courant d'opinion qui adopte des thèses similaires à celles soutenues jadis par le journaliste de Paris-Match Raymond Cartier. Celui-ci considérait que l'aide au Tiers-Monde est un détournement et un gaspillage de ressources qu'il aurait fallu consacrer aux régions et aux catégories sociales défavorisées de la France. "Plutôt la Corrèze que le Zambèze" fut le slogan qui résumait très bien sa
pensée... La crise actuelle en Europe

- et particulièrement

en Europe de l'Est

- fournit

des aliments à ce genre de réaction. Le jansénisme ne fait pas ici référence à l'évêque d'Ypres, le théologien d'une doctrine religieuse, mais aux fameuses paroles du Général Janssens prononcées devant la statue de Léopold II vers 1960 : "Sire, il vous l'ont cochonné l", ce qui exprimait l'amertume des coloniaux devant la ruine de ce qu'ils estimaient être leur oeuvre. La situation catastrophique du Zaïre aujourd'hui relance ce genre de réaction, à la seule différence que le Général Janssens visait les politiciens belges, tandis que maintenant ce sont les responsables zaïrois et, par contagion, l'ensemble des Zaïrois qui sont concernés par cette attitude de reproche et d'amertune. Le jan~nisme des anciens coloniaux est renforcé par ce qu'on peut appeler le "matongisme", c'est-à-dire le comportement d'une infime minorité, mais bruyante, trafiquante ou oisive de Zaïrois habitant le quartier Matonge de la porte de Namur à Bruxelles. 'Le moindre incident y est amplifié par des médias sans scrupules. Ce qui donne de la communauté zaïroise en Belgique une image totalement fausse. Ce phénomène a été relevé par Kalinga Ebemu, doctorand zaïrois à l'UCL, qui écrit dans une "Carte Blanche" du Soir datée du 3 septembre 93 : "Le quartier Matonge de Bruxelles n'est pas le Zaïre. Les ressortissants zaïrois vivant dans ce quartier ne sont absolument pas qualitativement représentatifs de l'opinion zaïroise"; mais il conclut

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18

Exposé introductif

avec lucidité, confirmant nos craintes relatives à un développement du jansénisme et du matongisme : "Derrière le phénomène Mobutu, il y a une sorte d'animosité belge envers le Zaïre". La politique du Lâcher Tout rencontre également l'attitude des intérêts privés. Pour eux, le Zaire est un citron pressé qu'il faut jeter. L'espoir d'une reprise des profits de l'économie de prédation et des projets de développement en trompe-l'oeil est devenu trop aléatoire, les investissements de redémarrage sont trop considérables et les alternatives à l'Est et en Asie trop alléchantes, pour que les grands décideurs économiques et financiers s'intéressent à une reprise des relations entre la Belgique et le Zaire, quitte à sauter, si l'occasion se présente, sur une bonne affaire profitable à court terme, sur un gibier facile qui rappellerait le temps des grands safaris technologiques. Ajoutons à cela que la valeur stratégique du Zaire a considérablement baissé depuis l'effondrement du bloc communiste et l'évolution politique en Afrique du Sud. Le chaos zaïrois ne rique plus d'engendrer une révolution communiste soutenue par l'Union Soviétique, et l'Afrique du Sud présente aujourd'hui des perspectives économiques autrement plus intéressantes que l'Afrique centrale.

-

Avant de décrire les composantes de la famille interventionIiiste, arrêtons-nous sur le terme, de prime abord choquant, "d'intervention". Les belles âmes se plaisent à imaginer des relations de réciprocité entre partenaires égaux comme le sont, par exemple, les relations entre la Belgique et les Pays-Bas - et souhaitent éviter cette terminologie humiliante de "devoir" d'ingérence et d'intervention. En théorie, en droit international, les belles âmes ont raison. Mais en pratique, ce serait de l'hypocrisie que d'oublier un passé colomal et néo-colonial fait de relations inégales et de prédations, de ne pas voir le présent de chaos, de corruption et de misère au Zaire, de nier les responsabilités de l'Occident dans cette situation et d'imag~ner un avenir qui serait nécessairement et spontanément heureux parce qu'il se ferait sans intervention extérieure. Il faut bien voir enfin que les "interventions" dont il sera question dans ces débats ne seront jamais que peu de chose par rapport aux interventions passées et actuelles des marchands d'armes, des acheteurs de pétrole et de diamants, des prédateurs d'un capitalisme sans scrupules et sans frontières, et des puissances avides de préserver ou d'étendre leur zone d'influence. L'exemple de l'Angola ou de la Somalie - où des camps opposés se battent avec des armes américaines,' sud-africaines ou soviétiques

-

.

et avec des soldats entraînés

par ces pays

-nous

invite à renoncer à la naïveté ou à

l'hypocrisie du neutralisme. Si le pouvoir zaïrois survit aujourd'hui grâce à la contrebande de ses matières précieuses: or, diamant, cobalt, ivoire, c'est parce qu'il existe, en dehors de ses frontières, à Anvers, Ostende ou Marseille, d'autres contrebandiers belges, français ou libanais qui "interviennent" et qui achètent! Les interventionnistes ne forment pas non plus une famille homogène. La note d'intention de l'Institut Africain fait une distinction entre interventionIiistes activistes et attentistes. Mais à la limite l'attentisme, tel que décrit dans la note, rejoint la position des partisans du divorce, sinon dans les arguments utilisés, du moins dans la conclusion pratique à court terme: ne rien faire dans la situation présente. Il y a un réalisme un peu pervers à attendre, avant d'agir, une réforme démocratique et une reconstruction de l'Etat dont on sait qu'elles n'auront jamais lieu si tout le monde at-

19

Benoît Vephaegen

tend qu'elles se produisent spontanément. Même si certains arguments des attentistes, en particulier le respect de l'initiative zaïroise en matière de changement et de reconstructions politique et économique, paraissent pertinents, leur conclusion ne tient pas compte d'autres arguments qui fondent l'attitude activiste. Vous aurez compris - et je vous demande de me pardonner de dépasser mes fonctions d'introducteur - que je me range du côté des interventionnistes actifs; mais, une fois encore, c'est une famille fort hétérogène et pleine de contradictions. Elle va des interventions violentes et militaro-politiques du type Cambodge et Somalie, jusqu'au "devoir d'ingérence humanitaire" à la Bernard Kouchner, en passant par les sanctions économiques et diplomatiques dont le Zaïre est l'objet entre autres de la part de la Belgique, jusqu'aux campagnes d'information et de protestation d'Amnesty International et des organisations des Droits de l'Homme. Si l'on écarte l'hypothèse d'une intervention "à la somalienne" parce que la situation est différente et les risques d'échec sanglant infiniment plus grands, il reste une gamme très étendue d'actions possibles. Proche du modèle somalien, il y a eu récemment la proposition d'une intervention des Nations-Unies au Zaïre, avec la participation de la Belgique, sur base des chapitres XII et XIII de la Charte organisant la mise sous mandat ou sous tutelle de certains territoires non indépendants: Manu Ruys, qui e~ est adversaire, et Mark Heirman, qui en est partisan, ont polémiqué avec une très grande pertinence dans le Standaard du mois d'août 1993. Il est évident dans le cas du Zaïre que cette mise sou~ tutelle devrait être demandée par le pays concerné et limitée strictement au temps nécessaire à sa réorganisation administrative, politique et économique. Dans le même sens mais sans mise sous tutelle explicite, l'opposition zaïroise et son chef Tshisekedi ont demandé à plusieurs reprises je cite leur porte-parole Lambert Mende - : "le déploiement rapide d'une force d'interposition au Zaïre, seule à même d'éviter la guerre civile" (La Libre Belgique, 1er avriI1993). Il est demandé à la Belgique, au nom du gouvernement Tshisekedi, d'agir auprès des Nations-Unies pour faire aboutir ce projet. Les deux derniers types d'interventions que nous venons d'évoquer impliquent des actions militaires d'envergure, une participation belge à ces actions et le maintien du dispositif militaire pendant un temps qu'il est impossible de déterminer à l'avance. Les dérapages des actions militaires de l'ONU en Somalie sans parler de l'absence d'intervention en Angola, où se déroule la guerre civile la plus meurtrière du

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monde

- semblent

exclure ces types d'actions au Zaïre.

Il Y a ensuite les pressions diplomatiques, économiques et financières. Elles sont non violentes, graduées, mais souvent peu efficaces. En ce qui concerne le Zaïre, elles sont mises en cause par les deux bouts: c'est "trop" pour les uns et "trop peu" pour les autres. C'est trop pour ceux qui, sur le terrain, constatent les effets économiques et sociaux désastreux de telles pressions. Kalinga Ebemu, dans sa "Carte Blanche" du Soir déjà citée, va jusqu'à affirmer: "A cause de l'embargo économique [et on peut compléter: par l'arrêt de la coopération] auquel le Zaïre est soumis depuis 1990 sous l'instigation de la Belgique, chacun d'eux [des Zaïrois de Belgique] a perdu au moins un membre de sa famille par insuffisance alilnentaire ou par manque de soins médicaux". C'est trop peu pour d'autres, notamment pour une partie de l'opposition zaïroise et pour le CNCD, qui estiment que "la Belgique n'a rien fait pour 20

Exposé introductif

affaiblir la dictature" (L'Echo du 16 juillet 1993). Le CNCD et le'NCOS* ont demandé des mesures beaucoup plus coercitives, comme la saisie des biens de Mobutu et de ses proches, ainsi que des diamants, de l'or et du cobalt qui entrent en contrebande en Belgique (L'Echo du 16 juillet 1993). On peut se demander si, dans le cas du Zaïre, ce genre de pression exercée de l'extérieur, de manière relativement aveugle et souvent en ordre dispersé par les pays occidentaux, n'est pas voué à rater sa cible - le pouvoir en place et à frapper au contraire de plein fouet la population, obtenant un effet opposé à celui attendu. Car, à mesure que la faim et la maladie s'installent, la capacité de résister et de s'opposer politiquement s'effondre et les solidarités politiques volent en éclat. Lorsque la population recourt encore à la violence, c'est pour piller ou pour des motifs tribaux, ce qui ne peut que consolider le pouvoir de la dictature qui, elle, conserve intacts ses ultimes moyens d'actions: la violence militaire et policière, la fabrication de la monnaie et le pillage des ressources naturelles précieuses et non pondéreuses.

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Il y a enfin les interventions, ou plutôt les actions sur le terrain: celle des ONG, des organisations humanitaires, des petits projets, c'est-à-dire toutes les actions qui touchent directement la société civile. Geneviève Rykmans, après une visite au Zaïre faite en décembre 1992 dans le cadre d'une mission CNCD-NCOS, décrit en ces termes cette dernière: "La «société civile» , c'est-à-dire les gens de la rue, les multiples associations de base - associations de développement rural ou communautaire -, les groupes de défense des droits de l'homme, les organes d'information, les Eglise et les groupes de chrétiens laïcs ont depuis plusieurs mois, avec un remarquable dynamisme, recréé un consensus social: dans la rue, dans les comités et les réunions, on écrit, on parle tout haut, on exige la démocratie. "(Le Soir, 1er janvier 1993). Je cite également les recommandations en matière de coopération venant de la même Geneviève Rykmans parce que, pour ma part, j'y souscris: "Surtout, il faudra une autre coopération, qui ne sera plus celle des «mégaprojets» et des «éléphants blancs»... souvent demandés - avec notre complicité - par une oligarchie intéressée; il faudra apprendre à coordonner les actions, à dialoguer avec les partenaires zaïrois compétents, à écouter les demandes des régions de l'intérieur, à consulter les acteurs de la société civile et pas seulement les politiques; il faudra lutter contre la corruption d'une bonne partie de l'administration, et s'assurer du bon usage de la coopération pour un développement efficace. Les organisations non gouvernementales ont un rôle majeur à jouer. "

Conclusions
En guise de conclusions, je me pose trois questions auxquelles je serais incapable de répondre par manque d'information et que les débats pourront sans doute éclaircir: 1. Dans le régime actuel, compte tenu du chaos, du degré de désorganisation et de corruption des services publics, peut-on, du simple point de vue technique de leur réussite et de la sécurité des participants, envisager de poursuivre, de consolider et
* Le CNCD et le NCOS sont, respectivement, la coordination des ONG francophones et flamandes. 21

Benoît Verhaegen

d'amplifier les actions avec comme se~l partenaire la société civile? Et ce, jusqu'à quel prix? à quelles conditions? Seule une réponse des gens de terrain peut nous éclairer: si celle-ci est négative, faudra-t-il alors se contenter d'attendre le changement? Si, par contre, elle est positive, on devra se poser une autre question, que je propose comme question numéro 2. 2. Une politique de coopération et d'actions ponctuelles avec les partenaires de la société civile zaïroise est-elle compatible avec la politique actuelle de sanctions économiques et de pressions diplomatiques que certains veulent encore renforcer? N'est-ce pas donner d'une main ce qu'on a retiré de l'autre? Peut-on accroître le chaos d'un côté et tenter d'y pallier de l'autre? 3. La troisième question est plus fondamentale: quels sont ou seront les effets de telles interventions, d'une part, sur le pouvoir et le régime en place, d'autre part, sur la société civile et l'opposition? Ne risque-t-on pas de consolider, ou du moins de prolonger l'existence du régime en atténuant la misère qu'il engendre et en le déchargeant d'une partie de ses fonctions ? Dans le cas du Zaïre, on peut se demander si l'incroyable survie d'un système de prédation totale et de disparition de l'Etat n'est pas liée aux performances de la société civile et de ceux qui la soutiennent. Sur la société civile, les effets d'actions extérieures pourraient être de deux ordres mais contradictoires. A court terme: un renforcement, par le soutien extérieur et l'accroissement des moyens à sa disposition. Ce serait donc un atout pour l'opposition; cela pourrait compenser et au-delà l'effet pervers décrit plus haut d'un appui involontaire au régime. Mais à moyen terme ne faut-il pas craindre que les interventions venues de l'extérieur, utilisant des technologies et des moyens empruntés à un autre contexte économique et culturel, ne viennent affaiblir et même discréditer les efforts et les initiatives d'une société civile ou d'une économie informelle, dont tous les observateurs soulignent le dynamisme et la créativité? Une démobilisation et une corruption des acteurs zaïrois de la société civile ne sont-elles pas à craindre? Pour ma part, si on devait refaire la coopération des années septante-nonante, je répondrais sans hésiter par l'affirmative; une intervention étrangère conçue et menée d'en haut, c'est-à-dire par des politiciens et des hauts fonctionnaires, belges ou autres, est une menace pour le dynamisme et la créativité de la société civile africaine et pour son intégrité. Le défi, c'est de faire autre chose avec ces nouveaux partenaires, en prenant appui sur les expériences positives de ces dernières années, mais également en mettant en place de réelles procédures de contrôle et d'évaluation démocratiques qui associent tous les partenaires de ces actions sur le terrain, c'est-à-dire à un niveau qui ne peut plus être celui des deux Etats concernés. Les relations entre la Belgique et le Zaïre ne pourront plus être le domaine réservé des deux Etats, même s'il est souhaitable qu'à terme ceux-ci renouent et qu'ils collaborent alors à la réussite de ces actions de terrain.

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Benoit Verhaegen

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Note d'intention pour les journées "Belgique-Zaïre. Quel avenir ?" (Bruxelles, 7-8-9/10/93).
Du fait de la rupture entre le gouvernementbelge et le régime de Mobutu et du fait de l'évolution chaotique du Zaïre, on a assisté ces trois dernières années à une accélération brutale du processus, en cours depuis l'indépendance, de dislocation/amenuisement de la présence et des positions belges dans ce pays.

La Belgique n'a plus aujourd'hui d'intérêts substantiels dans son ancienne colonie et certains soutiennent qu'il faut profiter de cette distanciation objective que les événements ont créé pour libérer une fois pour toutes, radicalement, la Belgique et le Zaïre de relations qui les entravent parce qu'elles sont lourdes du passé colonial, chargées de malentendus et d'ambiguïtés, marquées par des complicités politiques et éconoiniques nouées dans l'entreprise de pillage des ressources nationales qui a carctérisé l'évolution du Zaïre. Aux partisans de cette analyse s'opposent ceux qui estiment qu'il demeure entre la Belgique et le Zaïre, entre Belges et Zaïrois, des liens qui constituent un atout pour tenter de construire, dans l'intérêt des deux partenaires, de nouvelles relations (liens de l'histoire inscrits dans les mémoires et dans un patrimoine d'objets, de livres, d'oeuvres, d'images..., liens affectifs, culturels, intellectuels multiples) . De nombreux articles ou communiqués, parus ces derniers mois surtout, dans la presse belge, révèlent un autre type de clivage, interne cette fois au camp de ceux qui se déclarent favorables au maintien ou à la réinvention de relations "particulières" entre les deux pays, de relations qui continueraient à tenir compte, d'une manière ou d'une autre, de ce que l'histoire lointaine et proche a produit. Ce clivage oppose "activistes" et "attentistes". Les premiers, dénonçant une attitude de la Belgique qu'ils jugent trop passive, prudente, timorée, appellent à des actions d'envergure de soutien au peuple zaïrois et, afin de rendre celles-ci possibles, à une politique plus déterminée de pression, sinon d'intervention, en faveur des forces de changement au Zaïre. Les seconds jugent, d'une part, que, dans la situation présente, les possibilités de coopération avec le Zaïre sont extrêmement réduites, d'autre part, que la Belgique dispose de très peu de capacité d'action propre, autonome par rapport à un cadre multinational. Abordant le problème à partir d'une réflexion plus générale, certains ajoutent que, tous les modèles d'importation ayant démontré leur impuissance ou leur nocivité, il faut aujourd'hui que les Zaïrois prennent eux-mêmes en main leur avenir, entreprennent avec leurs propres forces et ressources la conquête de leur "seconde indépendance". Ce n'est que lorsque ce processus, nécessairement long, sera au moins bien engagé, que la Belgique fédérale et ses composantes fédérées pourront, 23

dans le cadre de rapports renouvelés entre l'Europe et l'Mrique, chercher à redéfinir sur des bases quelque peu solides leurs relations avec le Zaïre. Les points de vue s'affrontent donc et des questions essentielles sont soulevées. Pourtant, jusqu'à présent, ni dans la sphère politique, ni dans la sphère civile, ni au niveau fédéral, ni à un autre niveau, un véritable débat ne s'est engagé en Belgique, portant sur l'avenir des relations avec le Zaïre, l'avenir que les événements, les actes ou les abstentions sont en train de produire, l'avenir qu'il s'agit de chercher à construire en infléchissant le cours des choses. C'est pourquoi nous prenons l'initiative d'organiser des journées de réflexion et de débat qui seront ouvertes à tous ceux que leurs activités (scientifiques, associatives, journalistiques, politiques, économiques, syndicales, religieuses, culturelles ...) sensibilisent à cette question. Organisées en Belgique et par des organisations belges (l'Association belge des Africanistes, le CNCD NCOS, l'Institut Mricain), ces journées aborderont la problématique des relations entre les deux pays sous un angle belgo-zaïrois plutôt que zaïro-belge, mais des Zaïrois y participeront largement et donc feront valoir leur propre point de vue sur les actions, les attitudes, les politiques belges à l'égard de leur pays.

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Le but poursuivi est double: ouvrir un large débat, débat n'excluant personne mais privilégiant ceux qui sont hostiles à une banalisation des relations de la Belgique (et de ses èomposantes) avec le Zaïre; déboucher sur des propositions concernant des actions à mener et des réflexions à poursuivre.

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Première partie Une histoire ambiguë

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La spécificité de la colonisation et de la décolonisation du Zaire
Une contribution à la lecture des relations entre le Zaïre et la Belgique
par SABAKlNU Kivilu, professeur à l'Université de Kinshasa

Introduction
Les vicissitudes, les crispations, les récriminations et les conflits qui caractérisent aujourd'hui les relations entre la Belgique et le Zaïre sont le résultat d'un long processus historique. Une histoire dense et complexe, dont la lecture soulève nécessairement le problème de la construction d'un véritable système d'exploitation et de domination économique et sociale: les stratégies de fonctionnement dudit système ont permis, en 1960, la transformation du capital colonial en capital financier grâce à des mécanismes non maîtrisés par les "évolués" qui ont participé à la Table Ronde politique et économique et qui ont assumé la gestion du Zaïre à son indépendance. La décolonisation a donc laissé un contentieux non résolu jusqu'à ce jour, contentieux qui constitue un cadre d'analyse approprié des contradictions fondant la dynamique des relations entre la Belgique et le Zaïre; et ceci, non seulement parce qu'il évoque l'exploitation et les divers préjudices dont les Zaïrois ont été victimes et pour lesquels ils continuent d'exiger réparation, mais encore parce qu'il sert de facteur de mobilisation politique au Zaïre. Dans cette perspective, diverses représentations et de nombreux stéréotypes sont créés, concernant la "consommation finale" de l'histoire coloniale et postcoloniale. Après avoir évoqué, dans un premier temps, la rentabilité économique du système colonial et son coût humain et social, nous chercherons à circonscrire les problèmes de la décolonisation, fondement du contentieux Ifelgo-zaïrois.

1. La rentabilité économique du système colonial
L'oeuvre coloniale est une entreprise d'exploitation économique: la rentabilité des capitaux placés constituait bien le fondement de la rationalité du système colonial, dont la construction a reposé sur la mobilisation - par la violence et le pillage des ressources humaines et matérielles locales et par l'imposition des idéologies de domination. Il est aujourd'hui prouvé que la quête rapide de ressources financières fut la première grande préoccupation de l'Etat Indépendant du Congo (Etat semiprivé, propriété personnelle de Léopold II) : il fallait répondre aux exigences de fonctionnement de cette entreprise coloniale et surtout la rentabiliser.

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Sabakinu Kivilu

On sait que, dès la fin des années 1890, l'EJ.C. avait mis en place un système de mobilisation des ressources à travers, notamment, les droits d'entrée et les droits de sortie qui procuraient 40% de ses recettes jusqu'en juin 1895 et environ 20% de 1896 à 1907.1 Ceci permit à l'EJ.C. de dépenser 277 millions pendant les dix premières années de son existence, alors que les sociétés commerciales et privées n'avaient engagé au Zaïre, jusqu'en 1907, que 120 millions de FB.2 A la suite néanmoins des difficultés rencontrées dans la mobilisation du capital privé et international3, la prospérité économique de la colonie allait se mettre à reposer de plus en plus sur l'exploitation extrême des ressources locales. Devant l'échec de sa tentative d'exploiter lui-même les produits forestiers (le caoutchouc et l'ivoire) et sous la pression des entreprises commerciales, l'Etat Indépendant décida la création, èn 1892, d'un système de compagnies concessionnaires: les deux principales, l'ABIR et l'Anversoise, reçurent en partage avec le "domaine de la Couronne" l'exploitation presque exclusive de la Cuvette Centrale.4 Avec les zones mixtes, sous contrôle du Comité spécial du Katanga et du Chemin de fer des Grands Lacs, et le domaine de la Couronne, les compagnies concessionnaires contrôlaient, en 1905, au moins 50% du territoire national. Cette économie de la cueillette en régime de monopole rapporta un important portefeuille d'actions. De plus, l'Etat se donna une autre source de revenus en instaurant, à partir de 1890, un impôt indirect, aux taux de 2%, sur des sociétés congolaises par actions. Cet impôt fut étendu aux sociétés étrangères en 1906. Deux autres sources de revenus furent également instaurées: le système de prestations obligatoires collectives et l'opération "cession et concession" du domaine privé de l'Etat aux sociétés exploitantes celle-ci conditionnée par la prise de participation et assurant ainsi à l'Etat un partage de bénéfices rémunérateur. S Le fonctionnement de l'ensemble du régime léopoldien assura une grande prospérité, traduite par le niveau de mobilisation du capital souscrit par les entreprises, soit 37,9 mill.ons de FB en 1887, 1,7 milliards en 1897... pour atteindre 5,4 milliards en 1908.6

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Il est utile de faire remarquer que les compagnies concessionnaires fondaient leur rentabilité sur un système de pillage auquel participaient agents européens et auxiliaires africains. Ceux-ci, dotés de pouvoirs politico-militaires exorbitants, sans avoir souvent de comptes à rendre à aucune autre autorité que le Roi, institutionnalisaient la violence et la terreur comme moyens d'obtention des prestations forcées des populations, notamment en ce qui concerne l'impôt en nature ou en travail. Tout cela ne
1 H. LECLERCQ-, "Un mode de mobilisation des ressources: le système fiscal Le cas du Congo pendant la période coloniale", in Cahiers Economiques et Sociaux, 3 (1965) 2, p. 104. 2 Ministère du Congo Belge et du Ruanda-Urundi. Direction des études économiques, statistiques et docwnentation : Statistiques des Mouvements de Capitaux au Congo Belge et au Ruanda-Urundi de 1887 à 1956, Bruxelles, 1958, p. 3. 3 H. LECLERCQ, op. cit., p.104.
"Modernisation ou destruction du village africain

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4 B. JEWSIEWICKI,

- L'économie

politique

de la «modernisation agricole» au Congo Belge", in Les Cahiers du CEDAF, (1983), 3, p. 13. 5 H. LECLERCQ, op. cit., p. 104. 6 Ministère du Congo Belge et du Ruanda-Urundi, op. cit., p. 177. 28

La spécificité de la colonisation et de la décolonisation du Zaïre

fut pas sans entraîner des révoltes de ces populations, et provoqua même la réprobation internationale. Léopold II fut alors contraint de renoncer au système arbitraire qu'il avait instauré condition préalable à l'entrée en lice des grands industriels belges sur la scène congolaise pour une exploitation économique "nouvelle manière" de la colonie. Mais, avant cet événement, l'EJ.C. devait créer en 1900 le "Comité spécial du Katanga" dont on a déjà parlé, ceci afin d'offrir un cadre à la mobilisation des capitaux privés. Il faudra cependant attendre 1906 pour que les milieux financiers internationaux, au courant des conditions de rentabilité du régime léopoldien et des potentialités du Zaïre, décident de participer à la création de trois grandes sociétés, à savoir l'Union Minière du Haut-Katanga, la Forminière et le BCK, lesquelles allaient constituer l'ossature de l'exploitation minière du Zaïre. Ce système de mobilisation des revenus par l'EJ.C. - désormais Etat conquérant, entrepreneur et interventionniste était devenu une source de graves contradictions par rapport au principe de la liberté commerciale du bassin du Congo reconnu par la Conférence de Berlin. Il en résulta des tensions et conflits entre l'Etat et les entreprises privées, auxquels s'ajouta la campagne anti-léopoldienne provoquée par les atrocités commises à l'endroit des populations. L'ensemble de ces contradictions accéléra l'avènement du nouveau rôle que la Belgique allait assumer à partir de 1908 vis-à-vis d'un Congo désormais "belge".

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Avec l'annexion du Congo à la Belgique s'ouvre une autre étape dans l'accumulation primitive. D'abord, la continuité de la politique économique léopoldienne fut assurée, avec notamment la participation de l'Etat dans les entreprises sous forme d'actions obtenues en échange des droits de prospection et d'exploitation accordés: par exemple, les droits concessionnaires reconnus par Léopold II à la Compagnie du Katanga et au Groupe Empain furent reconduits par la colonisation belge. 7 Avec l'autonomie comptable et budgétaire instaurée par la Charte Coloniale (qui ne s'était pas nécessairement traduite, dans la pratique, par une autonomie économique et politique), l'Etat colonial a recherché les ressources indispensables à son fonctionnement en exploitant le travail africàÏn et s'est ouvert aux capitaux de grandes entreprises et de trusts belges et internationaux. Jusqu'en 1930, la colonie ne fut pas financée par la métropole. Il résulta de cette politique une concentration économique
faisant dépendre l'ensemble des sociétés du Congo de trois holdings

- dont

le plus

important, la Société Générale de Belgique, contrôlait 40% de l'économie congolaise.8 En participant au capital des entreprises privées, l'Etat colonial fut pris en charge par les milieux d'affaires; même l'Eglise catholique fut associée, à son tour, à l'hégémonie des entreprises privées et du pouvoir d'Etat. La dynamique de fonctionnement du "Bloc colonial" explique:

de la main-d'oeuvre,

- l'indifférence et l'abstention du Parlement belge à l'égard des affaires - l'absence de contrôle public sur la politique des sociétés, - l'aide accordée par les pouvoirs publics aux sociétés minières dans

du Congo,

le recrutement

7 J.-L. VELLUT, "Hégémonies en construction: Articulations entre Etat et Entreprises dans le bloc colonial belge (1908-1960)", inRevue canadienne des études africaines, 16 (1982) 2, p. 317. 8 On trouve dans le "classique" de P. JOYE et R. LEWIN, Les Trusts au Congo (Bruxelles, 1961), la démonstration de cet empire économique et fmancier. Voir aussi des mêmes auteurs Les Trusts en Belgique (la concentration capitaliste), Bruxelles, 1961. 29

Sabakinu Kivilu

ministratifs de l'Etat colonial. Il Ya lieu aussi de conclure, avec Jean-Luc Vellut, que l'entreprise congolaise est restée étrangère au milieu belge. 10 C'est donc tout un Etat-holding qui s'est constitué, instaurant une "économie
d'écumoire". Le marché extérieur et les intérêts des entreprises étrangères commandaient la gestion politique de l'Etat colonial. Le gouverneur général P. Ryckmans a bien mis en évidence les caractéristiques de ce système: "Nous avons une économie d'écumoire, incapable de rien retenir [...]. La matière imposable ne passe qu'une fois à portée du fisc [...]. En Belgique, presque tout ce que l'Etat dépense reste en Belgique, grossit le revenu national, refait de la matière imposable: charges de dette, traitements, pensions, approvisionnements. Ici, presque tout ce que l'Etat dépense est perte nette pour l'économie congolaise. Je ne crois pas que jamais un seul coupon de rente ait été encaissé au Congo: toute la dette est extérieure. Combien y a-t-il de pensionnés qui mangent au Congo la pension que le Congo leur paie? Où achetons-nous notre outillage, nos médicaments, nos fusils, nos fournitures de toute espèce? [...] Presque tous les bénéfices s'en vont; les dividendes sont payés à l'extérieur. TI n'y a pas ou très peu d'épargne locale: fonctionnaires et employés, s'ils parviennent à réaliser quelques économies, les emportent quand ils rentrent en Europe. Même quand les bénéfices réalisés au Congo s'y réinvestissent, ils s'incorporent au capital initial et réclament leur rémunération: c'est toujours de l'argent prêté qu'il faudra rendre avec intérêts... Une balance commerciale favorable ne nous enrichit pas; automatiquement le solde se transfère à l'étranger. " Il

- l'absence d'antagonisme entre holdings - enfin, la marginalisation des pouvoirs 9

et pouvoirs publics, politiques et l'~pparition des problèmes ad-

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Au sein de la société coloniale s'était répandue l'opinion selon laquelle les sociétés réalisaient d'énormes bénéfices.12 Ainsi le même P. Ryckmans a dénoncé avec violence, dans son dernier discours prononcé en 1946 avant son départ définitif °du Zaïre, l'accumulation des fabuleux profits réalisés par les entreprises coloniales: "L'ensembledes sociétés de capitaux belgo-congolaisesa réalisé, pour les treize derniers exercices d'avant-guerre - 1927 à 1939 -, 7.835.000.000 de francs de bénéfices nets pour 7.323.000.000 francs de capitaux versés, y compris les primes d'émission. Elles ont payé 835.000.000 de francs d'impôts, moins de 12 p.c. du total. Pendant le même période, le Congo a versé 5.366.000.000 de dividendes aux actionnaires belges [ ]." "La matière imposable que le fisc s'est ainsi interdit de taxer doit représenter un total énonne dont il serait intéressant de faire le compte. De 1927 à 1939, 2.200.000.000 de bénéfices nets ont joui de l'exonération! Les actionnaires des sociétés minières ont versé en tout 1.700.000.000 d'argent frais. Cela ne représente qu'une

9 L'étude de I.-L. VELLUT, art. cité, analyse le fonctionnement de la dynamique de ce "Bloc colonial" . 10 I.-L. VELLUT, "Traces de l'Afrique dans l'imaginaire social en Belgique: données pour Un inventaire (1885-1895)", in Zaïre 1885-1985. Cent ans de regards belges, Bruxelles, C.E.C., 1985, p. 27. Il P. RYCKMANS, "Discours d'ouverture du Conseil du Gouvernement", juin 1937, in Etapes et Jalons, Bruxelles, 1946, pp. 76-78. 12 Voir à ce sujet P. RYCKMANS, Discours de 1946, in op. cit., p. 186 et G. HOSTELET, L'oeuvre civilatrice de la Belgique au Congo, de 1885 à 1945, Tome 1, Bruxelles, 1954, pp. 452-484. 30

La spécificité

de la colonisation

et de la décolonisation

du Zai.re

véritable faible traction de le\U"Sinvestissements~ tout le reste provient de bénéfices qui n'ont rien payé au Trésor" .13

Que les industries de consommation et les commerçants locaux aient largement tiré profit de l'effort de guerre alors que, dans les industries minières, les surtaxes douanières ont maintenu les bénéfices nets au niveau de 1939 (comme l'ont laissé entendre certains représentants du capital étranger), n'est pas en contradiction avec les propos de P. Ryckmans. Le volume des bénéfices réalisés était en effet considérable.14 Les observations précédentes sont toutefois imprécises, puisqu'elles ne permettent pas une saisie globale du rendement des capitaux placés dans les sociétés coloniales. Mais cette problématique demeure encore non maîtrisée par les historiens. Les estimations de 12,5% de rendement en 1954, proposées par M. G. Varriest, inspecteur royal des Colonies, comme celles de la Banque Nationale de Belgique qui les porta à 17,9% pour les sociétés exploitant au Zaïre (contre Il % pour l'ensemble des sociétés anonymes belges)lS mériteraient d'être approfondies pour mieux comprendre les jugements émis à ce sujet et ce qui est au fondement du contentieux belgo-congolais. Une autre particularité du Congo belge résidait dans son ouverture (liée aux inconsistances de sa naissance) aux enjeux économiques et financiers de grands pays capitalistes. Il n'était donc pas sous la coupe exclusive de la Belgique. Selon les estimations de Hubert Frankel, le Zaïre abritait en 1938 17% des capitaux privés investis en Afrique noire, alors que ceux placés dans l'ensemble de l'Afrique française de l'époque (AEF, AOF, Cameroun et Togo) ne totalisaient que 4,13% à peine.16 Cela explique que le Zaïre fut "une affaire de grand capital, de grandes institutions, de clans politico-financiers obsédés par le secret, jaloux de leurs prérogatives, incapables ou peu désireux de susciter une mystique coloniale réputée dangereuse - au sein de, l'opinion".17 On comprend dès lors toute la difficulté d'accéder aux données

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13 P. RYCKMANS, op. cit., pp. 216 et 220. 14 Voir à ce propos quelques illustrations dans G. HOSTELET, op. cit., p. 388. 15 De nombreuses tentatives d'évaluations du rendement de capitaux ont été tentées: G. M. VARRIEST, "Les résultats des sociétés coloniales ayant leur siège administratif en Belgique suivant la statistique de l'impôt complémentaire", in Bulletin de la Banque Centrale du Congo Belge et du Ruanda-Urondi, 1954. Les extrapolations à partir des études de la Banque Nationale de Belgique ont été publiées dans Rénovation, mars 1947. D'autres études plus révélatrices de la rentabilité des capitaux placés ont été élaborées à l'époque coloniale: "Essai d'estimation du capital investi au Congo", in Bulletin de la Banque Centrale du Congo Belge et du Ruanda-Urundi (BBCCRU), août 1955, pp. 289-303~ - "Notes sur la structure des sociétés coloniales", in BBCCRU, novembre 1953, pp. 379-383~ - S. PATEMOTTE, "Les investissements et le rendement fmancier des société congolaises", in Revue Coloniale Belge, 1945-1946. Toutefois, les travaux les plus importants sont ceux entrepris par Jean-Luc VELLUT : "Le Zaïre à la périphérie du capitalisme Quelques perspectives historiques", in Likundoli, Archives et Documents, 3 (1975), pp. 114-150, et par Jacques DEPELCHIN, lequel propose, dans son récent ouvrage De l'Etat Indépendant du Congo au Zarre contemporain (1885-1974), Dakar, Codesria, 1992, une nouvelle approche de la même problématique. 16 H. S. FRANKEL, Capital Investment in Africa. Its course and effects, New York, 1969 (1ère édit., 1938), pp. 158-161 - cité par Elikia M'BOKOLO, "Le Congo, colonie modèle", in Ibrahima Baba KAKE, Conflit belgo-congolais, Paris, Présence Africaine, 1990, p. 20. 17 Elikia M'BOKOLO, art. cit., p. 22.

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Sabakinu Kivilu

concernant cet empire des groupes financiers, et pourquoi les "évolués" qui ont négocié l'indépendance du Zaïre ne pouvaient pas, malgré leurs efforts, en suivre suffisamment les méandres. Il convient maintenant de montrer quel fut le coût social et humain pour les populations locales d'une entreprise dont le rendement a ~ontribué au développement économique de la Belgique, sinon à la consolidation de son unité.

2. Le coût social et humain de l'industrialisation

coloniale

L'univers social de la fin du XIXe siècle devait se transformer progressivement dans le cadre imposé par les mécanismes de l'accumulation primitive qu'introduisit la colonisation. Celle-ci créa un nouvel ordre social basé sur la mobilisation du travail salarié.18 Les sociétés rurales furent, dans ce but, soumises à divers processus de changements, aux effets combinés et cumulatifs. Citons parmi les moyens coercitifs et répulsifs utilisés: le portage, l'impôt en travail, la levée de miliciens, le recrutement de main-d'oeuvre, les expropriations foncières, les cultures obligatoires, l'impôt en argent et donc la monétarisation de la vie. L'ensemble de ces contraintes variables, certes, suivant les régions a amené une transformation plus qu'accélérée de la vie rurale traditionnelle. L'espace et les anciens circuits commerciaux furent réorganisés pour répondre aux impératifs du commerce d'exportation. A la périphérie des zones minières (or, cuivre, diamant, étain) se développèrent rapidement des zones agricoles consacrées au riz, au coton, à l'huile de palme et à d'autres cultures vivrières (le manioc et le maïs). Si, en théorie, tout était calculé délimitation des zones économiquesen 1928, fixation chaque année du nombre de recrutés par région -, les exigences excessives du recrutement de main-d'oeuvre dans les années 1926-1930 imposèrent bientôt la violation de la législation : même les "zones de réserve", à vocation essentiellement agricole et fermées au recrutement pour permettre à la population de s'adonner aux cultures vivrières nécessaires à l'approvisionnement des centres d'emplois, ne furent pas épargnées. De plus, la rareté des hommes adultes valides poussa les employeurs au recrutement d'enfants.19

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Ces importantes mobilisations de la force de travail ont affecté les structures de la population et les activités économiques domestiques. Elles provoquaient des disettes et une perte de vitalité des sociétés rurales; les départs d'hommes adultes séparèrent les conjoints et renforcèrent le déséquilibre démographique et la division sexuelle du travail. 20

18 Voir SABAKINU Kivilu, Chemin de fer et intégration à l'économie capitaliste au Bas" Zaïre", in B. JEWSIEWICKI et I-P. CHRETIEN, Ambiguïtés de l'innovation. Sociétés rurales et technologies en Afrique Centrale et Occidentale au XX'è siècle, Sainte-Foy, Québec, 1984, pp. 266-295. 19 SABAKINU Kivilu, Histoire de la population et des conditions de vie à Matadi (18901959). Thèse de doctorat en histoire, UNAZA-Campus Universitaire de Lubumbashi, Tome 2, 1981. 20 LUTIJTALA Mumpasi, "Les origines des migrations modernes dans l'Ouest du Zaïre", in D. D: CORDELL et Joël W. GREGORY (édit.) : African Population and Capitalism. Historical Perspectives, Boulder and London, 1987, p. 153-169. 32

La spécificité de la colonisation et de la décolonisation du Zaïre

L'accentuation de la mobilité des populations exigée par l'industrialisation allait également affecter la pathologie générale: de nouvelles maladies se développèrent, souvent sous forme d'épidémies; celles qui existaient à l'état endémique se propagèrent. On observe des déséquilibres sanitaires, qui se traduisirent par une régionalisation des épidémies. Ajoutons que, par manque d'une politique appropriée, l'Etat colonial n'y a pas non plus opposé de lutte efficace. Une conjoncture épidémique meurtrière affecta ainsi l'ensemble du Zaïre de la fin du 19ème siècle aux années 1945. Avec comme effet que l'évolution démographique sous le régime de l'industrialisation coloniale initiale se caractérisa par une forte mortalité: jusqu'aux années 1930, le taux en était généralement supérieur à 40°/00dans les principaux centres d'emploi, comme à l'Union Minière du Haut-Katanga, à Kinshasa, au chemin de fer MatadiKinshasa, à la Compagnie Minière des Grands Lacs.21 L'Etat colonial a aussi déstructuré les anciens réseaux sociaux et ébranlé les identités sociales. Les élites artisanales, par exemple, ont perdu leur rang face à la production industrielle importée, et les élites commerciales ont été soumises aux mêmes cultures obligatoires et corvées imposées que le reste de la populati<?n. Des chefs médaillés, recrutés parmi les anciens collaborateurs de l'Etat colonial (anciens esclaves, domestiques, anciens soldats, travailleurs) remplacèrent progressivement les chefs couronnés récalcitrants ou démis. Et d'importants changements dans l'échange tributaire des biens économiques apparurent. Les sociétés rurales cessèrent d'être un lieu de refuge pour devenir, selon B. Jewsiewicki, "de vastes camps de travail, rationnellement gérés en fonction des besoins extérieurs, l'homme devenant une pure force de travail et de reproduction. La misère paysanne qui en résultait a été à la fois la base de la stabilité politique du régime colonial et elle a assuré les conditions optimales de l'articulation à l'économie industrielle". 22 Pour le dire en mots simples, la vie du village devenait dure, ce qui explique l'attrait exercé sur les jeunes par les villes, lesquelles cessèrent petit à petit d'être des "camps d'esclavage temporaire" et des mouroirs. La ville devint après la deuxième guerre mondiale un espace de reproduction. L'Etat colonial et ses appareils spécialisés, soucieux de constituer des réserves permanentes de main-d'oeuvre, se sont préoccupés d'assurer dans le cadre urbain tous les aspects de la reproduction humaine et sociale (régime des dots, mariages, allocations familiales, constitution d'associations ethniques, etc.). Les ménages urbains, qui commençaient à avoir les moyens d'entretenir des enfants, accueillent les jeunes venant des villages. Cependant, les mécanismes de 'contrôle social - mécanismes d'une société bloquée par les interventions multiples de l'Etat se_resserrent autour de la circulation des personnes. Dans l'espace du travail salarié, une rupture entre les sexes est consommée sur le plan social et économique. Le système industriel colonial impose à l'homme seul la charge économique de la reproduction humaine, assumée jadis en grande partie par la femme. C'est l'homme qui contrôle désormais l'économie, et qui subit les contraintes sociales qui en découlent; la femme cherche, elle, d'autres

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21 SABAKINU Kivilu, "Population et santé dans le processus d'industrialisation du Zaïre", in Revue Canadienne des Etudes Africaines/Canadian Journal of African Studies, xvn (1984) l, pp. 94-98 et "Population and Worker Mortality in Western Zaïre c.a. 1900-1935", in Bruce FETTER (édit.) : Demography from Scanty Evidences. Central Africa in the Colonial Era, Boulder and London, 1990. 22 B. JEWSIEWICKI, art. cité, p. 45. 33

Sabakinu Kivilu

bases de stabilité, à travers notamment les associations féminines, le commerce et la prostitution. Toutefois, cette restructuration des rapports socio-économiques n'affecte pas la fonction de reproduction sociale, parce que celle-ci est intériorisée et entretenue par l'idéologie ethnique. Celle-ci, introduite dans les rapports sociaux de production capitaliste et de reproduction des formations sociales, servait de structure fondamentale de contrôle politique dans l'espace urbain. Quant à l'organisation sociale de l'espace, la ville coloniale africaine prenait, par le regroupement de sa population sur base des affinités ethniques, l'aspect d'une agglomération de plusieurs grands villages. La coupure villeMllage soutenue par une certaine littérature anthropologique ne traduit donc pas la réalité.23 L'Etat colonial a ainsi produit des hommes et des modes de vie conformes aux besoins des sociétés industrielles. Cependant, quel que soit l'univers socio-économique auquel il a été soumis durant la colonisation, le Zaïrois, urbain ou paysan, a su développer des stratégies de survie qui lui ont permis de s'inscrire, comme les autres Africains, dans la lutte pour le pouvoir, et ce malgré une formation scolaire limitée et en l'absence d'une petite-bourgeoisie nationale.

3. La décolonisation et le fondement du contentieux belgo-zairois
La décolonisation est à la fois un processus politique, économique, social et culturel. Et la lutte pour le pouvoir exige une éducation politique fondée sur une formation intellectuelle, afin de parvenir non seulement à une bonne intelligence des contributions de la société coloniale et des enjeux qui la caractérisent, mais encore à une connaissance et à une maîtrise des mécanismes de fonctionnement de l'Etat colonial. Ces exigences n'ont pas été assumées par la métropole coloniale pour plusieurs raisons. En métropole comme au Zaïre, les problèmes politiques ont été marginalisés avant 1956. Doctrines et pratiques coloniales concouraient à la production et à la reproduction des idées non contestataires de l'ordre colonial. On comprend dès lors la lenteur du processus de formation d'une élite intellectuelle zaïroise, lenteur voulue par l'Etat colonial aux fins d'empêcher l'apparition des revendications nationalistes. Pour les Belges, le Zaïre était une oasis de paix, "une colonie modèle" où l'ordre paraissait "stable, assuré, un véritable roc". 24 Dans ce contexte, les missions reçurent jusqu'en 1954 le monopole de l'enseignement; à travers l'évangélisation, °laformation du clergé et d'auxiliaires dont l'Etat et le secteur privé avaient besoin, elles se chargèrent de transformer le colonisé conformément à l'idéologie coloniale. Ni la réforme de l'enseignement intervenue en 1948 qui décida, entre autres, de la création des écoles latines -, ni l'organisation de l'enseignement officiel par le ministre des Colonies Buisseret en 1954, ni l'adoption de l'enseignement métropolitain en 1958, ne corrigeront la faiblesse particulière de la scolarisation du Zaïre par rapport aux anciennes colonies françaises. L'enseignement universitaire, organisé tardi-

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24 Jean STENGERS, "Une décolonisation précipitée: le ca~ du Congo Belge", in Cultures et Développement, X (1978) 4, p. 562. 34

, . . . 23 VOITSABAKINUKi VIU, p0pu 1 . et sante... , art. et! é , p. 97 . 1 " atton
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La spécificité de la colonisation et de la décolonisation du Zaïre

vement et considéré comme "prématuré" par l'administration, n'a pu combler le retard accumulé: en 1960, le Zaïre ne comptait que 16 universitaires.25 On doit par ailleurs noter que les évolués, qui auraient pu constituer une classe sociale porteuse d'un projet de société fondé sur la suppression de la domination, ont été incapables de formuler leurs problèmes en termes politiques, et ce au moment où les coloniaux mêmes réclamaient des droits politiques.26 Leurs revendications portaient, avant 1956, sur leur intégration au groupe dominant, à travers notamment la promotion matérielle, sociale, et la suppression des injustices, donc du racisme; ils croyaient, en effet, "en la possibilité d'une collaboration entre les deux sociétés" dans le cadre d'une communauté belgo-congolaise.27 Il a fallu attendre l'année 1956 pour qu'un éveil de la conscience politique se manifeste nettement. En février de cette année, le professeur Van Bilsen propose un plan de trente ans pour "amener le Congo à l'émancipation politique complète". Comme le constate J. Stengers, ce plan est "une réflexion fondée sur le spectacle du monde, intégrant le Congo dans le monde". 28 Cette initiative va plus loin en effet que l'éducation politique que prône le gouverneur général Pétillon dans le cadre d'une Communauté belgo-congolaise, et elle stimule les revendications des évolués. Déjà le 30 juin 1956, le silence de ces Africains se trouve rompu par la publication du Manifeste de Conscience Africaine, élaboré avec le concours de quelques professeurs de l'Université Lovanium. Ce manifeste soulève cinq questions politiques fondamentales: (1) le refus de la domination belge et de toute évolution tendant à intégrer le Congo dans l'Etat belge unitaire, (2) l'exigence d'être consultés pour toute réforme concernant les Congolais, (3) la perspective d'une émancipation politique complète, (4) la transformation des organes consultatifs en organes de décision et de contrôle, et (5) le problème de la direction de la vie économique, de la propriété des entreprises industrielles, agricQles et commerciales.29 Ce projet politique suscite des réactions de la part de l'ABAKO (Alliance des Bakongo) qui publie, le 23 août 1956, un "Contre-manifeste" privilégiant la politisation véritable du Congo par l'introduction d'une pluralité de partis politiques et adoptant les options fondamentales suivantes: (1) émancipation totale et immédiate, (2) droits politiques, (3) rejet de la Communauté belgo-congolaise, (4) organisation d'une fédération congolaise à base ethnique.30 Toutes ces idées politiques, fécondées aussi par des influences extérieures, vont évoluer en 1959 vers "la radicalisation de la revendication nationaliste"3!, facteur de révoltes et de désobéissance, cause de stupeur et de désarroi dans les milieux coloniaux. Cependant, ni la déclaration gouvernementale en date du 13 janvier 1959, affirmant que "la Belgique entend organiser au Congo une démocratie capable d'exer25 Idenl, p. 523. 26 Paul DEMUNTER, Masses rorales et luttes politiques au Zaïre, Paris, 1975, pp. 178-189 et Jean STENGERS, art. cité, p. 530. 27 P. DEMUNTER, op. cU., p. 181. 28. 1. STENGERS, art. cité, p. 542. 29. P. DEMUNTER, op. cit., pp. 180-181. 30. Idem, p. 181. 31 Cette expression est tirée de Jean Stengers, art. cité, p. 542. 35