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BOURNEVILLE

De
325 pages
Désiré-Magloire Bourneville. Médecin-député sous la IIIème République, aliéniste à Bicêtre, ce personnage étonnant, d'un dynamisme ardent et d'une ténacité singulière, enfante une oeuvre considérable et méconnue. Artisan de la laïcisation des hôpitaux et des asiles psychiatriques, fondateur de la prévention maternelle et infantile, précurseur de la pédo-psychiatrie, il délivre l'enfant handicapé de l'emprise aliénante de la pathologie adulte et de l'internement, mais aussi des accents coercitifs de la législation. A ce titre, il est l'initiateur de l'action thérapeutique et éducative pour les enfants déficients mentaux et de l'ouverture des institutions chargées de les accueillir.
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BOURNEVILLE, La médecine mentale et l'enfance L 'humanisation du déficient mental au XIXème siècle

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud
Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Dernières parutions

Cryptes et fantômes en psychanalyse, P. HACHET, 2000. Vie mentale et organisation cérébrale, C. J. BLANC, 2000. Psychothérapies de psychotiques, C. FORZY, 2000. Une psychiatrie philosophique: l'organo-dynamisme, P. PRATS, 2001. Les délires de personnalité, Gilbert BALLET, 2001. Psychanalyse et rêve éveillé, J. et M. NATANSON, 2001. Les processus d'auto-punition, A. HESNARD et R. LAFORGUE, 2001. La schizophrénie en débat, E. BLEULER, H. CLAUDE, 2001. Lafolie érotique, B. BALL, 2001. Vrais et Faux mystiques, J. L'HERMIITE, 2001. Les constitutions psychiques, R. ALLENDY, 2002. La psycho-analyse, E. REGISet A. HESNARD, 2002. Psychologie analytique ert religion, R. HOSTIE, 2002. Le patient absent de Jacques Lacan (L'innommable menace), P. LABORIE, 2002. Psychanalyse d'un choc esthétique. La villa Palagonia et ses visiteurs, P.
HACHET, 2002.

Le psychopathologique et le sentir: Nietzsche et les micro-incarnations, A. FERNANDEZ-ZOÏLA, 2002. Le profondeur, R. M. PALEMDE (dir.), 2002. Le Crime et la génie, . H. T.-F. RHODES,2002.

Jacqueline GATEAUX-MENNECIER

BOURNEVILLE, La médecine mentale et l'enfance L 'humanisation du déficient mental au XIXème siècle
Préface de Roger Misès

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

1èreédition, Éditions du Centurion, 1989
@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3864-8

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Désiré- Magloire Bourneville 1840-1909

PRÉFACE

Tombé dans l'oubli ou connu seulement pour la description de la maladie qui porte son nom, D.-M. Bourneville méritait qu'un ouvrage comme celui de Jacqueline Gateaux-Mennecier rappelle la place qui lui revient dans l'histoire de l'éducation et du traitement des formes les plus graves de la pathologie mentale de l'enfant. A la fin du XIXesiècle, la théorie de la dégénérescence reste dominante, l'idiotie est soumise à la conception d'Esquirol, celle d'un état excluant toute possibilité de changement, ceci malgré les expériences menées dans la continuité de J. Itard par plusieurs aliénistes, J .-F. Falret, J . Voisin à la Salpêtrière, G. Ferrus à Bicêtre où son successeur L. Delasiauve rédige en 1859 un ouvrage intitulé Des principes qui doivent présider à l'éducation des idiots. Deux personnages de premier plan, non médecins, s'inscrivent dans ce mouvement, É. Séguin, mondialement reconnu, et H. Vallée de réputation plus modeste. En dépit des efforts déployés par ces pionniers, les tentatives réalisées se révèlent clairsemées et précaires: ainsi pour É. Séguin qui doit s'expatrier aux États-Unis où son œuvre sera considérable. Par conséquent, à de rares exceptions près, la relégation dans les asiles mêle adultes et enfants dans une promiscuité monstrueuse tandis qu'une inquiétude croissante à l'égard des « anormaux inéducables» se répand au point que, un darwinisme mal compris aidant, sont avancées des propositions eugéniques qui

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vont jusqu'à demander l'anéantissement des idiots conçus comme une espèce inférieure dans l'échelle animale. Dans ce contexte, Bourneville représente d'abord le défenseur d'une humanité qu'on refuse aux «infortunés» en esprit qu'il identifie aux défavorisés sociaux: son engagement en leur faveur sera sans réserve: conseiller municipal, député, ardent militant d'une République qu'il veut rédemptrice, il développe une position de combat qui, avec la phraséologie de l'époque, surprend parfois un lecteur contemporain, moins assuré de la frontière entre le bien et le mal, rendu prudent également par l'histoire récente des rapports du politique et du psychiatrique. Il n'en reste pas moins que les actions menées par Bourneville dans ses fonctions d'aliéniste et, plus largement, de médecin, sont en parfaite harmonie avec ses options politiques. Ainsi, l'anticléricalisme militant, si démodé qu'il apparaisse, s'éclaire et prend de la hauteur lorsqu'il s'affirme du côté de ceux pour qui
«

l'homme est tout entier dans les mains de l'homme ».

Dans cet esprit, sachant se donner les moyens par la création de nombreux journaux, par l'emploi de ses relations, par sa présence dans les rouages essentiels, Bourneville met à l'épreuve son zèle réformateur dans les domaines les plus divers: l'hygiène publique, l'as&istance, la politique hospitalière, la formation des

personnels

~

corollaire de la laïcisation -, l'organisation de

l'enseignement et de la pratique de l'obstétrique, la création de la protection maternelle et infantile, la division de Paris en circonscriptions sanitaires. Cette énumération peut faire évoquer une activité brouillonne men~e au hasard des circonstances; en réalité, on découvre bien vite que ces plans divers s'articulent pour tracer les contours d'une politique sanitaire et sociale cohérente dans ses dimensions de prévention, de cure, d'assistance, principalement dans le domaine de l'enfance. La même saisie de repères essentiels se retrouve dans le domaine propre à la psychiatrie car Bourneville ne se limite pas à créer un service pour enfants où il appliquera la méthode médico-pédagogique, il se préoccupe également de la prévefition, des conditions d'admission, du devenir des malades, il lùtte contre l'application à l'enfant de la loi du 30 juin 1838, il crée à Vitry le premier institut médico-pédagogique; les familles sont prises en consi-

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dération plus que ne l'ont fait ses devanciers, la formation du personnel est soutenue, allant de pair avec la reconnaissance d'une différenciation des tâches à l'intérieur des services. Une dimension importante s'affirme avec l'évaluatiQn clinique et la réflexion sur l'étiologie. Les nouveaux modes de classification traduisent une tentative d'approche en fonction des facteurs du champ psychosocial même si restent dominantes les recherches d'ordre anatomo-pathologique; les repères ainsi dég~gés ne sont pas utilisés pour soutenir un pronostic d'incurabilité que pourrait appuyer la dominante indéniable des atteintes organiques chez beaucoup de ces enfants qui associent arriération, atteinte neurologique, épilepsie: tous vont bénéficier d'une approche mettant en œuvre l'ensemble des moyens disponibles qui seront adaptés aux particularités de chaque cas. Les résultats obtenus font alors reposer le problème du devenir des sujets qui accèdent à de tels apprentissages et à de nouvelles capacités relationnelles: entre le maintien au travail à l'intérieur de l'asile et l'intégration dans les cadres ordinaires de la vie professionnelle avec réintégration sociale, apparaît une population relevant d'autres solutions que Bourneville prend en considération avec les essais de création d'un service de suite et la réalisation plus critiquable - mais qu'il faut resituer dans l'époque - des colonies familiales. Ce survol est loin de constituer un inventaire de tous les domaines abordés: ils s'inscrivent dans un réseau qui va sans cesse s'étendre jusqu'à déborder les capacités de maîtrise par un seul homme; ils ne sont pas non plus réductibles à une saisie qui les ordonnerait exclusivement autour de la problématique de la déficience grave ou de l'aliénation. Entre autres, la mise au travail de ces sujets en milieu normal ou protégé mérite d'être envisagée dans ses dimensions originales; de même, les progrès pédagogiques nés de ces expériences vont trouver une application dans l'enseignement ordinaire et par là, seront nécessairement examinés dans l'optique notablement décentrée d'une Instruction Publique en cours de gestation. Les conflits avec A. Binet mis en valeur, à juste titre, dans cet ouvrage, témoignent de l'injustice des jugements que le psychologue porte sur Bourneville mais ils ont également leur origine dans la difficulté de l'aliéniste à reconnaître l'existence de différents plans, certes en

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interaction dialectique mais qu'il faut situer dans ce qu'ils ont de spécifique: ce n'est pas chose facile et l'actualité est révélatrice de la résurgence des mouvements réducteurs ouvrant sur des rapports de forces plus que sur des essais de collaboration loyale entre les instances ministérielles chargées respectivement du soin, de l'éducation, du travail, etc. Il demeure que Bourneville a manifesté une perception exacte des dangers que recèle une psychométrie qu'on utilisera pour mettre chaque individu à sa place dans une société hiérarchisée, tout en refusant, au nom de la rentabilité, l'éducation aux plus démunis: une caution d'apparence scientifique était ainsi apportée à ceux qui attendaient de prendre, au nom du réalisme, leur revanche sur Bourneville. Cet ouvrage a le mérite d'exposer de façon détaillée la méthode médico-pédagogique en rappelant ce qu'elle doit à J. Itard et à É. Séguin mais en marquant également les contributions personnelles de Bourneville dans le sens d'une «médicalisation» que justifie la dimension neurologique de diverses pathologies. Une place importante est faite à la prise d'appui sur les fonctions sensori-motrices dans une perspective rééducative mais en sollicitant l'intérêt de l'enfant, sa participation active qui seront
.

également soutenus lorsque, dans le déroulement de la cure, il
accède aux apprentissages scolaires puis professionnels. On est frappé par les capacités d'innovation, par la diversification des procédés, par l'originalité des instruments pédagogiques qui se trouvent relayés dans les jeux, les activités quotidiennes et dans des expériences menées hors des murs de l'asile. La mixité est assurée dans les classes spéciales de son service jusqu'à l'âge de IOans à un moment où, dans les asiles, la séparation des sexes constitue une règle absolue. Les apprentissages sont certes valorisés mais sans que soit négligé le développement d'un climat affectif favorable à partir d'une «personnification aimable et aimée de l'infirmière, de la surveillante, de la maîtresse ». Ainsi l'enfant, loin d'être envisagé seulement dans la juxtaposition de handicaps qu'il s'agirait de réduire, est appréhendé dans son humanité, à travers l'ouverture à une réciprocité des échanges, même si le traitement médico-pédagogique trouve ses limites dans la référence à l'influence morale du travail et à une appréciation des résultats qui restent fondées essentiellement sur les

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apprentissages réalisés; ne sont pas encore concevables., des appréciations portant sur des mutations impliquant l'individu dans sa totalité, mais la réalité institutionnelle de l'expérience menée par Bourneville a une valeur fondatrice vis-à-vis de la place que prennent de nos jours les supports éducatifs et pédagogiques dans la mise en œuvre d'actions menées par des équipes multi-disciplinaires, y compris dans le cas où elles s'appuient désormais sur un modèle dynamique. Les modes de classification, les études de l'évolution à long cours de l"enfant restent pris dans des repères et un langage qui interdisent le dégagement d'éléments qu'on jugerait actuellement déterminants pour l'appréciation des cadres cliniques et l'analyse des résultats, d'où les difficultés de Bourneville à justifier l'efficacité de sa thérapeutique tant auprès des pouvoirs publics qu'auprès de certains de ses collègues. Interrogé sur la rentabilité, il se défend surtout sur le terrain du droit au soin, sur le devoir du médecin à défendre ses malades - ce discours qui l'honore a été celui des aliénistes puis celui des psychiatres tout au long de l'histoire de l'arriération et de la folie, Bourneville l'a tenu très haut, puisant dans sa vitalité, répondant habilement aux arguments adverses, en rappelant que nul ne saurait être l'objet d'une ségrégation qui institue une limite à partir de laquelle un être humain ne serait plus reconnu digne d'être aidé et ouvert à une espérance. Jacqueline Gateaux-Mennecier fait sienne avec chaleur la lutte de Bourneville contre l'Assistance publique pour la construction du service d'enfants de Bicêtre, pour son développement, pour sa survie et, parallèlement, elle montre le lien avec les soutiens apportés aux parents de la «classe pauvre» dans leur tentative pour que l'enfant soit accueilli au moment le plus opportun pour la mise en œuvre de la cure, c'est-à-dire très tôt; aujourd'hui encore, on sait que les catégories sociales défavorisées accèdent difficilement aux dispositifs sociaux qui, pourtant, sont réputés être mis de façon prioritaire à leur disposition. La conviction de Bourneville, sa combativité ont tenu une place centrale dans cette expérience qui s'achèvera avec lui; ce n'est pas un cas isolé qu'un homme fasse émerger puis tienne à bout de bras une institution en décalage avec son époque, en

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rupture avec les courants ambiants; inévitablement, elle se dissout après lui: ce doit être un motif de réflexion pour les continuateurs quant à la nécessité d'aménagements, d'étayages, qui assurent les fondements de l'édifice, lui évitent les déséquilibres majeurs. Après sa mort, comme il l'avait craint, on en revient donc très vite à l'univers asilaire, le service d'enfants lui-même disparaîtra en 1920; peu de traces en subsistent dans les dispositifs de l'aliénation régis par la loi du 30 juin 1838, les courants novateurs se développeront davantage dans le champ médico-pédagogique avec les limites qu'on leur connaît avant d'être fécondés par des apports contemporains qui poseront ces problèmes sur des bases radicalement différentes dans le domaine des institutions de soins pour enfants, inscrites aujourd'hui dans un dispositif plus large. D'avoir repris, cinquante ans après lui, la place que Bourneville occupait à la Fondation Vallée, m'incite à ajouter quelques remarques d'ordre plus personnel: cet établissement qu'il avait ouvert en 1890, il l'a dirigé conjointement avec le service situé à l'intérieur des murs de Bicêtre et selon les mêmes principes; après sa mort, la régression a suivi le même cours des deux côtés. Aussi, lorsque j'ai pris mes fonctions en 1957, en dépit des efforts récents de mon prédécesseur immédiat qui venait d'y introduire des enseignants, la Fondation Vallée constituait, pour l'essentiel, un lieu de relégation comparable aux asiles du XIXesiècle. Sans que je recherche une similitude qui me grandirait, la lecture du livre de Jacqueline Gateaux-Mennecier m'a fait voir ce qui, au-delà de la divergence de nos supports conceptuels et fonctionnels, a pu me rapproch.er de Bourneville au moment où j'engageais une campagne pour la rénovation de la Fondation Vallée. Avec émotion, je viens seulement de découvrir que j'ai été conduit à utiliser les mêmes arguments, parfois les mêmes mots lorsqu'il m'a fallu convaincre l'Administration, discuter la notion de rentabilité, mettre fin à l'application aux enfants de la loi de 1838. Cette répétition de l'histoire dans une période de mutation rapide appelle d'autres réflexions: sommes-nous assurés d'avoir conquis désormais de façon durable le droit au soin, à l'éducation pour les enfants confiés à nos équipes? Les clivages actuels dans le champ de la pathologie de l'enfant ne font-ils

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pas courir les mêmes risques qu'autrefois? L'utilisation réductrice que certains font de l'apport des sciences fondamentales ou des méthodes systématisées ne conduit-elle pas à effacer parfois la visée humaniste, ne réduit-elle pas la place que méritent les thérapies ouvertes orientées vers un sujet envisagé en tant que tel? Roger Misès

INTRODUCTION

Créature singulière que l'idiot du XIXesiècle! Étrange expression de la nature et intolérable question pour ce siècle qui la regarde, qui tente obstinément de s'en faire l'interprète et d'en pénétrer le mystère. Objet de fantasme ou objet d'étude, l'idiot n'a d'existence que par le discours qui le dissèque, ou par le regard qui le refoule. La fin du siècle dernier marque, au-delà d'une transformation asilaire d'envergure, une véritable fracture dans les schèmes représentatifs de l'idiotie, traditionnellement niée dans la claustration, mais peu à peu libérée par une vision conceptuelle et un mouvement compréhensif nouveaux. Car le véritable stigmate de l'idiot, c'est l'isolement, homologie singulière du nom que lui attribue la société, idiot, mais étymologiquement solitaire, archétype qui signe ostensiblement le refus de son existence. L'enfermement, telle est l'inclination massive du corps social en regard de l'idiotie, unanimité tacite sur le non-dit, et dont le tissu institutionnel et idéologique reproduit les propensions relégatoires latentes. Si les représentations traditionnelles s'expriment dans une vision manichéenne, héritière de l'influence religieuse, où l'idiot est conçu comme providence divine, malédiction ou sortilège diabolique, le XIXesiècle n'est pas le témoin de cette dualité réactionnelle rejet-valorisation, surprotection d'ailleurs localisée

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géographiquement, et peu répandue, semble-t-il. Ce qui marque ce siècle, dans un premier moment, c'est une tendance visible au rejet, parfois au désir d'anéantissement. Mise à l'écart dans l'inconscient collectif, où les constructions métaphoriques renvoient inlassablement au thème de l'animalité la plus hideuse. Expression monstrueuse de l'avilissement, forme grossière de l'humanité, espèce dégradée de la bestialité, l'idiot est l'objet d'une fascination répulsive dans l'imaginaire social; l'angoisse devant l'autre différent, la souffrance que le regard évite et refoule inexorablement comme un miasme endémique, justifient son rejet dans les lieux éloignés. Négativisme analogue dans les conceptions aliénistes de la

première moitié du siècle où « l'infortune et la misère» de l'idiot
sont définitives, où cet «état constitutionnel» est figé à jamais dans l'irréversibilité. Exclusion à peine voilée dans le conservatisme froid et le regard cynique des instances administratives de l'Assistance publique, qui désignent les idiots comme non-valeurs sociales absolues, incurables et impotents. Ségrégation encore dans l'inertie juridique de la loi du 30 juin 1838 qui, insensible à l'enfance, réserve à l'idiot le sort lugubre de l'internement. Une personnalité engage cette rupture avec la tradition rigide de l'enfermement et symbolise cette évolution culturelle, l'aliéniste Désiré-Magloire Bourneville. Scientifique éminent, ce médecin est aussi un homme politique influent; véritable tribun, volontiers polémiste, il est une figure médiatique avant l'heure. Journaliste éloquent, iconographe chevronné, maniant habilement les techniques de communication, il mettra ses talents au service de son engagement politique et d'une vision réformatrice d'avantgarde. Mû par l'élan humanitaire de la Ille République, par l'exaltation du progrès en tant qu'œuvre collective, ce médecin engage un mouvement de restructuration asilaire, et une remise en question des représentations fantasmatiques de l'idiotie. Son action est guidée par des convictions idéologiques puissantes, notamment par la volonté d'étendre le principe de la laïcisation et de l'instruction, mais aussi par une perspective scientifique

INTRODUCTION

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humanisante, diamétralement opposée au nihilisme qu'il condamne: conduire le handicapé mental hors de l'asile. L'action de Bourneville sera un véritable combat, dans une mouvance idéologique peu propice aux bouleversements qu'il impulse. Oppositions, hostilité, résistances et adversité jalonnent le chemin éprouvant qu'il essaie de se frayer vers l'ouverture institutionnelle, mais aussi vers l'ouverture des idées. Lutte d'idées dans la remise en question des stéréotypies répulsives et claustrantes en regard de l'idiotie, vilipendée dans l'abjection, abominée comme une monstruosité horrifiante. Controverse scientifique et dysharmonie théorique dans son refus des conceptions fixistes et nihilistes de l'idiotie, perpétuation de l'héritage esquirolien, où la sanction de l'immuabilité interdit tout espoir d'amélioration ou de guérison. L'aliéniste battra en brèche cet apriorisme conceptuel, légitimation de l'abstention thérapeutique et de l'abandon de l'enfant idiot. Rejetant les pronostics définitifs sur l'incurabilité, il soutiendra la thèse de l'éducabilité et, vision moderniste, le principe de l'intervention préventive, thérapeutique et éducative. Confrontation dans les heurts avec les pouvoirs publics, singulièrement l'Assistance publique, dont Bourneville tente, avec une égale opiniâtreté, d'ébranler le conservatisme culturel et les schèmes de pensée accrochés à la tradition asilaire de la séquestration. L'antagonisme des représentants de cette instance, leur discours contempteur, affirmation du non-être de l'enfant idiot, marqueront de contretemps et de discordes le long processus vers l'affranchissement asilaire: la création d'une institution spéciale pour les enfants idiots. Mais, la politique réformatrice de l'aliéniste ne s'arrête pas là; il est aussi résolu à faire tomber les murs de la relégation dans les termes répressifs et carcéraux de la loi du 30 juin 1838. Son dessein est explicite: dégager l'idiotie de l'emprise aliénante et coercitive de l'internement, mais surtout, délivrer l'enfance handicapée, jusque-là confinée dans le voisinage traumatisant de la morbidité adulte. Notre projet est le suivant: analyser, sous l'angle d'un questionnement anthropologique et socio-psychologique, les implica-

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tions institutionnelles, socio-politiques et idéologiques qui scandent la dynamique de cette évolution; restituer les spasmes conflictuels qui en rythment le cours. Comprendre le passage de l'internement à l'ouverture, comprendre le processus par lequel l'acteur institutionnel Bourneville rompt le silence relégatoire de l'idiot et son repliement végétatif; comprendre comment, par-delà l'accession de l'enfant à une relative autonomie, l'aliéniste parvient à désaliéner le déficient profond, et à lui restituer sa dimension humaine, esquisse thérapeutique de l'intervention psychiatrique contemporaine, où l'écoute psychanalytique lui rendra la parole.

CHAPITRE

1

LE CLIMAT SOCIO-POLITIQUE ET CULTUREL A LA FIN DU XIXe SIÈCLE

La période à laquelle nous nous attacherons se situe de 1879 (date de la nomination de Bourneville à Bicêtre) à 1905, où l'aliéniste quitte son service pour la retraite, puis 1909, année de la promulgation de la loi sur l'enseignement spécial. Des bouleversements importants marquent la fin du XIXesiècle; fluctuations économiques, essor démographique pondéré par un fléchissement de la natalité, transformations sociales caractérisent ce dernier quart de siècle. La progression économique a provoqué l'éclatement de la bourgeoisie et la démarcation, en son sein, d'une frange soucieuse de ses intérêts et de son indépendance matériels, mais en même temps attachée à l'égalitarisme de la Révolution: la petite-bourgeoisie ou les couches nouvelles, « ensemble complexe aux contours incer-

tains t », où le radicalisme va puiser ses forces et des agents
idéologiques puissants. Il convient de souligner l'importance de ce nouveau groupe social car les acteurs sociaux de la dynamique que nous allons étudier en sont tous issus. Indépendamment de groupes socio-professionnels tels que les ingénieurs, les enseignants, les maîtres-artisans ou exploitants agricoles, les professions libérales sont tout à fait représentatives de ces nouvelles couches
1. G. Dupeux, « De la Commune à la Belle Époque », La société française, 1789-1970, Paris, A. Colin, 1972, p. 157.

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sociales: avocats, notaires, mais aussi médecins pour qui la fin du
XIXe siècle est une période de notabilité croissante. On relève,

pour la période 1881-1901, une augmentation numérique sensible des professions médicales, elles passent de 35 000 à 57 000 1.Cette progression rend compte de l'évolution importante de l'hygiène et de la médecine dans les vingt dernières années du siècle. Les fluctuations démographiques portent l'empreinte de ce changement. Après un essor notable de la population dans la première moitié du XIXesiècle, on assiste à un affaissement démographique sous la Ille République. La population passe de 36,1 millions en 1872 à 39,6 millions d'habitants en 1911. Si la population augmente en fin de siècle, la natalité, elle, fléchit régulièrement dans cette période; ainsi l'accroissement démographique est dû, pour l'essentiel, aux progrès de la médecine. Indépendamment de l'amélioration du niveau de vie et de la généralisation de l'enseignement, une plus longue espérance de vie et de meilleures conditions physiologiques, la baisse du taux de mortalité (ce taux, de 22,4%0 environ dans les années 18721896, régresse à 17%0en 1913) 2, les progrès dans l'alimentation, une meilleure hygiène de vie liée en grande partie à la diffusion des méthodes pasteuriennes, sont les causes principales de l'essor démographique aux confins du XIXeet du xxe siècles. Les théories médicales sont bouleversées par les découvertes scientifiques de la fin du siècle; on soulignera les progrès de la physiologie, de la méthode anatomo-clinique ~t surtout l'essor de la microbiologie, le pasteurisme et les thèmes de l'aseptisation nourrissant les conceptions médicales à partir des années 1870. Cette évolution est une condition favorable à l'assise d'un prestige grandissant pour les médecins, et à leur influence sur le corps social. Sous la Ille République, pour contrer la droite bourgeoise, Léon Gambetta sollicite ces notables à qui il confie des respon1. v. Isambert-Jamati, « Une réforme des lycées et collèges (1902) », L'année sociologique, vol. 20, 1969. 2. Sans doute convient-il de relativiser cette évidence car les inégalités sociales devant la mort sont particulièrement accusées à cette époque; en 1886, si le taux de mortalité est de 14%0dans les quartiers aisés à Paris, en revanche, celui des quartiers pauvres est de 30%0 à la même date.

LE CLIMAT

SOCIO-POLITIQUE

ET CULTUREL

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sabilités ministérielles. De 1881 à 1909, de nombreux représentants du corps médical accèdent au gouvernement; parmi eux, Paul Bert est ministre de l'Instruction publique en 1881; Lanessan ministre de la Marine dans le cabinet Waldeck-Rousseau, Fernand Dubief, aliéniste, occupe un ministère dans le cabinet Rouvier; en 1905, Émile Combes, radical-socialiste, devient ministre de l'Instruction publique dans le cabinet Léon Bourgeois, avant d'accéder à la fonction de président du Conseil; enfin, Georges Clemenceau est ministre de l'Intérieur en 1906 puis, lui

aussi, président du Conseil jusqu'en 1909 I.
A cet égard, l'ouvrage de J. Léonard nous donne d'intéressantes indications quant à la représentation de cette profession libérale au pouvoir: tandis que de 1871 à 1875, les médecins ne représentent que 4,9 DID des députés, sous la Ille République, ils conquièrent de nombreux sièges; à la législature 1881-1885, ils représentent 12,2 0/0des sièges (dont 37 opportunistes et 23 radicaux auxquels Bourneville appartient, sur 68 médecins élus). La représentation est plus importante encore en 1893-1898 (12,3 0/0 sièges) et régresse légèrement par la suite; ils atteignent des 10,8 0/0des sièges à la législature 1898-1902 (19 républicains pro-

gressistes, 33 radicaux, 3 socialistes sur 62 élus) 2. Beaucoup d'entre eux sont francs-maçons (57 % des médecins
députés en 1881-1885, 75 % à la législature 1885-1889) et c'est le cas de Bourneville. L'influence maçonnique est considérable dans certains domaines, en particulier dans la promulgation des lois scolaires; par ailleurs la philosophie humaniste favorise le progrès social à cette période, mais en même temps, les thèmes maçonniques convergent totalement avec la politique normalisatrice mise en œuvre par le pouvoir en fin de siècle. Le Dr Thulié
3

dont nous présenterons quelques orientations socio-prophylactiques est Grand Maître au Grand Orient entre 1889 et 1892, et en 1893-1894.
1. Sur la fonction politique des médecins aux XIXeet Xxesiècles, se reporter à l'ouvrage de J. Léonard, La médecine entre les pouvoirs et les savoirs, Paris, Aubier-Montaigne, 1981, p. 282. 2. Ibid., p. 281. Chiffres cités par l'auteur. 3. Il est également conseiller général de la Seine et ancien président du Conseil municipal de Paris.

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D'un point de vue corporatif, il n'est sans doute pas indifférent de souligner que sous la Ille République, les médecins obtiennent satisfaction sur de nombreux points de leur action revendicatrice. Après l'interdiction d'exercice de la médecine aux religieuses pharmaciennes, aboutissement d'un combat auquel Bourneville a largement participé, le recrutement des officiers de santé concurrents s'éteint à partir de 1892; cette dernière mesure «apporte de grandes satisfactions au corps médical agrippé à son monopole i ». Trois grandes tendances philosophiques impriment les orientations scientifiques et politiques de cette époque: le romantisme, le positivisme, le spiritualisme. Le positivisme influence particulièrement les années 1880. Le déterminisme fonde les principes de la médecine expérimentale de Claude Bernard et ce réalisme rationaliste se manifeste, à travers le regard médical, par l'organicisme. Ainsi, les facultés intellectuelles sont supposées correspondre à certaines parties précises du cerveau; les études anthropométriques de Bourneville sur l'idiotie, ses craniectomies et l'orthophrénie s'inscrivent dans cette mouvance philosophique. Le souci d'hygiénisation lié aux découvertes pasteuriennes est valorisé dans des applications matérielles, corporelles, mais aussi morales. Les propensions moralisantes de la médecine à cette période sont aussi confortées par un discours épistémologique nouveau et dont la résonance est appréciable, le darwinisme; De l'origine des espèces par voie de sélection naturelle est publié en 1859 et exerce sa pleine influence à la fin du siècle. La notion d'hérédité retient l'adhésion de la plupart des médecins, même si l'on ne peut parler de consensus véritable sur ces théories. Dans l'ensemble des discours, cette fatalité est appréhendée comme une certitude; ainsi, selon H. Thulié 2, aliéniste
1. J. Léonard, La France médicale au x/xe siècle, Paris, Gallimard, coll. Archives, 1978, p. 45. L'auteur note par ailleurs l'enrichissement du corps médical français sur la période 1885-1891. 2. Thulié,« Le dressage des jeunes dégénérés ou orthophrénopédie », Le Progrès médical, Paris, F. Alcan, 1900. H. Thulié était, entre autres fonctions, viceprésident du Conseil supérieur de l'Assistance publique, président de la Société internationale pour l'étude des questions d'assistance, ancien président du Conseil municipal de Paris. Il était, en outre, grand maître au Grand Orient dans les années 1889-1894.

LE CLIMAT SOCIO-POLITIQUE

ET CULTUREL

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notoire, la question de l'hérédité ne fait plus aucun doute dans le monde scientifique et à la fin du XIXesiècle, il est généralement admis que l'hérédité détermine l'évolution humaine et domine la biologie. Bien qu'ils admettent les dégénérescences acquises, les aliénistes considèrent, assez largement, l'hérédité comme facteur prépondérant dans l'apparition de toute déviation organique ou psychique; une affection ayant envahi l'organisme peut ainsi se transmettre dans sa forme et amener des défectuosités de même nature et des arrêts de développement; il en est ainsi du mor-

phinisme, de la syphilis et de l'alcoolisme, maladie et « habitude
nocive» particulièrement mises à l'index dans la transmission génétique des « tares». Bientôt les théories darwinistes gagneront l'étude des phénomènes sociaux; «la dégradation de la race» est ainsi présentée comme menaçante pour le maintien de la pureté sociale. Alors, le discours médical, imprégné de ce darwinisme discriminatoire, deviendra parfois stigmatisant et ségrégatif, sinon épuratif en regard des dégénérescences dans leur ensemble, de la déficience mentale en particulier. On verra que les interprétations de Bourneville sont, à cet égard, beaucoup plus souples et nuancées que celles de ses confrères, l'aliéniste relativisant cet héréditarisme tranché par une approche plus environnementaliste. Dans un mouvement unanime, les aliénistes situent dans l'alcoolisme ou la syphilis, la principale étiologie des déficiences

mentales chez l'enfant dont la reproduction accentue les « défectuosités » à la génération suivante.
Si le recours à la stérilisation n'est pas toujours formulé, il est largement envisagé à cette période et implicitement évoqué dans les ouvrages scientifiques sur la dégénérescence. En France, l'application de tels principes pose évidemment des problèmes éthiques incontournables et certains, malgré leur propension à remédier à ce qu'ils ressentent comme le péril eugénique de la société, en sont conscients. Ainsi, Thulié affirme que la mise en pratique de ces desiderata est impossible. A défaut de ces mesures eugéniques, cet aliéniste suggérera la séquestration des dégénérés dans des asiles spéciaux. Bournevilles'opposera avec véhémence à cet interventionnisme mutilant, comme à toute action reléga-

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toire, représentant par là même un courant novateur par rapport à ses confrères. Alors, les médecins optent plus volontiers pour l'évolutionnisme qui admet l'interaction hérédité - milieu, nuance le déterminisme darwinien et laisse une marge d'action contre les risques de dégénérescence, la déviance, l'a-normalité, ou ce qui est perçu comme tel. Dans ce courant socio-prophylactique, hommes politiques, médecins et chercheurs ont la conviction puissante et unanime que l'extension du principe de l'instruction publique est une solution plus opportune, plus efficace et aussi plus douce que les actions stérilisatrices ou relégatoires envisagées par certains. Représentations et conceptions thérapeutiques de l'idiotie sont inséparables de cette mouvance philosophique et politique. L'action à l'égard des enfants idiots s'inscrit dans cette ambiance bio-sociale. Cependant, et il convient d'y insister, même si, dans sa dimension éducative, la politique d'assistance et de traitement

des enfants idiots a des accents de « conformisation » aux valeurs
culturelles du temps ou de normalisation, elle n'en reste pas moins un progrès médical et scientifique majeur, tant sous l'angle de l'approche heuristique de ce handicap que par ses conséquences thérapeutiques et culturelles; l'œuvre de Bourneville, concrétisation et couronnement des espoirs de ses prédécesseurs et de leurs tentatives, aura, indépendamment de ses apports scientifiques, une portée culturelle indiscutable à la période contemporaine: l'humanisation de l'enfant déficient mental, son entrée dans le corps social. L'action de l'aliéniste mettra un terme aux longs balbutiements d'une mouvance scientifique que l'idiotie interpelle, et qui s'interroge sur l'efficacité d'une intervention éducative dont elle construit, peu à peu, les bases.

CHAPITRE

2

LES TENTATIVES D'ÉDUCATION DES IDIOTS AU XIXe SIÈCLE

L'interrogation orthophrénique a des sources très lointaines puisque dès l'Antiquité, Hippocrate croyait à la possibilité de remédier à l'idiotie, par une modification du crâne. En France, c'est au XIXesiècle que s'affirme l'idée de guérir ou d'améliorer cet état, alors considéré comme une infirmité de la pensée. C'est, semble-t-il, à Jean Itard, médecin à l'Institution des sourds-muets, que l'on doit la première élaboration d'un mode d'enseignement spécial. Dans cette institution, où il est déjà considéré comme le créateur de l'enseignement de la parole aux sourds-muets, lui est confié, en début de siècle, Victor, le «sauvage »de l'Aveyron. Alors que Pinel, célèbre aliéniste de l'époque, conclut à un cas d'idiotisme incurable, Itard croit à la perfectibilité de cet enfant de 11-12 ans et, par un entraînement approprié, pense faire émerger son intelligence latente. Il écrit un premier rapport puis, au bout de cinq ans, quoique déçu dans

ses espérances, un second rapport I constatant les progrès que
1. Mémoire sur les premiers développements de Victor de l'Aveyron 1801. Rapport sur les nouveaux développements de Victor de l'Aveyron 1806. Ces rapports ont été réédités par Bourneville en 1894 sous le titre « Rapports et mémoires sur le sauvage de l' Aveyron, l'idiotie et la surdi-mutité », avec une appréciation de ces rapports par Delasiauve, Paris, Le Progrès médical, F. Alcan, 1894. Ils sont également publiés dans L. MaIson, Les Enfants sauvages, mythe et réalité, Pari~, UGE, 1964.

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l'enfant avait réalisés grâce à sa méthode. C'est le premier essai de pédagogie expérimentale fondée sur l'éducation des sens endormis pour susciter l'éveil intellectuel et affectif. Cette expérience aura une certaine résonance en Europe cependant qu'en France, elle sombrera dans l'oubli. Parallèlement à cette tentative éducative, les études aliénistes sur l'idiotie se font jour. Alors que Pinel et Fodéré considèrent l'idiotie comme une forme d'aliénation, Esquirol sépare ces deux formes de trouble mental et désigne l'idiotie comme un état constitutionnel incurable. C'est à partir des travaux d'Esquirol à la Salpêtrière et de leurs prolongements conceptuels, que vont émerger les premières étincelles curatives à l'égard des idiots, et les discussions sur la possibilité éventuelle de modification du cerveau et de développement de l'intelligence. Mais, il faut le souligner, aucun de ces grands aliénistes du XIXesiècle que sont Pinel, Esquirol, Calmeil, ne propose d'indications curatives en ce qui concerne l'idiotie. L'aliéniste Belhomme a, le premier, l'idée d'appliquer des procédés éducatifs (à la fois intellectuels et médicaux) à des enfants idiots, et de les diversifier individuellement. Belhomme affirme l'interdépendance des facultés et la possibilité de cultiver partiellement ces aptitudes; il se fonde également sur les nuances infinies observées dans l'idiotie. Sa thèse soutenue en 1824 s'intitule «Essai sur l'idiotie, propositions sur l'éducation des idiots, mise en rapport avec leur degré d'intelligence ». Toutefois il semblerait que les travaux de Belhomme soient quelque peu

oubliés dans les recherches ultérieures sur l'idiotie: porter ombrage à leurs travaux 1. »

«

Mais, chose

remarquable, des auteurs modernes semblent ignorer mes recherches, ils ont omis de me nommer comme si je pouvais Ferrus est médecin chef de l'hospice de Bicêtre, en 1828, quand il crée l'établissement de la ferme de Sainte-Anne pour remédier à l'inaction des malades. Par ses travaux sur l'univers

1. Cette remarque s'adresse à F. Voisin mais également à Séguin qui omettent de citer les travaux de Belhomme. Ce dernier édite son essai en 1843. Bourneville Progrès médical, Paris, Ed. Lecrosnier et Babé, 1891.

le rééditera dans « Recu~ilde mémoires,notes et observationssur l'idiotie», Le

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carcéral et l'aliénation t, il est également l'un des principaux artisans (avec F. Voisin et J.-P. Falret) de la loi du 30 juin 1838 qui, par la création d'asiles, oblige chaque département à secourir les aliénés, les élevant ainsi à la dignité de malades. F. Voisin soulignera la portée philanthropique de son action: «Il a fait incessamment tout ce qu'il est possible de faire pour améliorer

leur sort et pour qu'on les traite en hommes 2.»
A Bicêtre, quoique chargé d'un service de huit cents autres aliénés, il s'intéresse aux enfants idiots, les « infortunés» comme

on le disait alors:

«

Il organisa une école où, chaque matin, et

dans le courant de la journée, il faisait conduire les enfants et les adolescents qui lui paraissaient offrir quelque ressource dans l'esprit; il leur faisait contracter des habitudes d'ordre et de travail; leur faisait apprendre à lire, à écrire, à calculer, les livrait aux exercices de gymnastique, les plaçait presque constamment sous les yeux de l'administration locale, les arrachait à l'oisiveté, les enlevait à la violence de leurs mauvais penchants et fortifiait par tous les moyens possibles leur faible constitu-

tion 3.»
Plus tard, Ferrus, devenu inspecteur général des hospices, soutient l'expérience de F. Voisin dans son institut orthophrénique. A la fermeture de cet établissement, Ferrus regroupe ces enfants et ceux de Bicêtre où il organise une sorte de section éducative dont la direction est confiée successivement à Voisin, Leuret, Moreau de Tours, Archambault et Delasiauve. Son exemple sera suivi en 1831 par J.-P. Falret,. à la Salpêtrière, où étaient internées les filles. Ce médecin organise, dans cet asile, une sorte d'école avec un groupe d'idiotes, imbéciles ou aliénées chroniques. Sans doute peut-on situer ici l'ébauche institutionnelle de l'enseignement aux enfants idiots. Cependant, ces actions éducatives ne sont pas complétées par un exposé précis des méthodes
1. Des aliénés. Paris, 1834. 2. F. Voisin, De l'idiotie chez les enfants et des autres particularités d'intelligence ou de caractère qui nécessitent pour eux une instruction et une éducation spéciales. De leur responsabilité morale. Paris, J .-B. Baillière, 1843. Réédité par Bourneville, dans Recueil de mémoires op. cit.. 1891, p. 272-273. 3. F. Voisin, op. cU., p. 268-269.

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et procédés permettant d'atteindre ces résultats. F. Voisin comble

en partie cette lacune en proposant un « mode d'éducation» pour
les enfants qui sortent de la ligne ordinaire, procédé complété par l'élaboration d'un tableau facilitant l'analyse psychologique de l'entendement humain chez les idiots. En 1830, dans un premier mémoire sur la physiologie du

cerveau des enfants idiots 1, il reprend de façon plus formelle les théories de Belhomme qu'il oubliera cependant de citer 2 :
les facultés intellectuelles, morales, affectives, instinctives sont distinctes les unes des autres; chacune d'elles ayant des qualités particulières, l'oblitération ou la perte de l'une de ces facultés n'entraîne pas nécessairement la destruction des autres. Dès cette époque, F. Voisin sollicite le pouvoir pour la création d'une maison d'éducation spéciale pour ces enfants. En 1833, il organise un service médical particulier à l'hospice de

la rue de Sèvres 3, pour les orphelins qui lui sont confiés par
le Conseil général des hospices et qui formeront, l'année suivante, l'effectif de l'Institut orthophrénique fondé par luimême à Vanves, et où son ami, J.-P. Falret, sera son associé. Il est difficile d'affirmer que cet établissement destiné au

traitement des aliénés» ne recevait que des idiots. Cet institut orthophrénique ne fonctionne que quelques années 4 selon Bour«

neville, et son effectif rejoindra le noyau d'enfants de Bicêtre en 1839.,
1. Applications de la physiologie du cerveau à l'étude des enfants qui nécessitent une éducation spéciale. Examen de cette question: Quel mode d'éducation faut-il adopter pour les enfants qui sortent de la ligne ordinaire et qui, par leurs particularités natives ou acquises, forment communément la pépinière des aliénés, des grands hommes, des grands scélérats et des infracteurs vulgaires de la loi? 1830. 2. C'est à la fin de son second mémoire, De l'idiotie chez les enfants, que F. Voisin comble cette omission en ces termes: « La rapidité de l'impression de mon Mémoire sur l'Idiotie m'ayant empêché de citer avec la distinction qui leur est due les noms de mes savants confrères Parchappe, Foville, Pinel-Grandchamp, Delaye et Belhomme, je me fais un devoir de réparer ici un tort involontaire », op. cit., p. 350. 3. Appelé aussi hospice des Incurables. 4. Nous n'avons pas d'information sur la disparition de cet établissement; il semblerait qu'il soit l'objet de critiques d'un certain Népomucène Lemercier contre lequel Voisin est obligé de se défendre à l'Académie des Sciences et également de Belhomme qui réclame la paternité des découvertes sur l'idiotie (supra, p. 28).

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Mais l'éducation des idiots est inséparable du nom de Édouard

Séguin ), son véritable créateur; par son ingéniositéet ses qualités
de pédagogue, cet auteur parvient à élaborer une méthode d'enseignement, œuvre psycho-physiologique avant l'heure, qui restera longtemps la base de l'éducation de ces enfants, et dont le lecteur appréciera plus loin la modernité à travers la description du traitement médico-pédagogique à Bicêtre. Né à Clamecy en 1812, É. Séguin appartient à une famille de médecins; après ses études de droit, il devient maître auxiliaire à l'Institut des sourds-muets aux côtés d'Itard dont il partage les convictions sur l'éducabilité de l'idiotie. Plus tard, il travaille auprès de Voisin à l'Institut orthophrénique, puis entre en relations avec Esquirol2. Encouragé par cet aliéniste, et sous son influence, il met sa méthode en pratique à l'hospice des Incurables en 1840. A l'instigation de Ferrus, alors inspecteur général des hospices, Séguin dont le zèle est reconnu, est appelé à diriger, en 1842, la classe des enfants idiots et épileptiques de Bicêtre (cette section regroupe, semble-t-il, les enfants de Bicêtre, mais aussi ceux de l'hospice des Incurables, alors transféré, et l'effectif de l'Institut orthophrénique de Voisin).

Il y rencontre une hostilité croissante; « entouré d'envieux et de
malveillants, il fut ignoblement calomnié et se voyait retirer ses de Séguin comme l'hostilité que son action paraît susciter ne sont pas anodines; cet antagonisme semble assez significatif des conflits qui opposent médecins et non-médecins dans le champ de l'idiotie, dont l'éducabilité éventuelle est une question débattue, jusqu'alors, essentiellement par les aliénistes. Séguin n'est
1. Sur cet auteur dont l'œuvre est essentielle dans l'histoire de l'éducation des idiots, on ~e reportera à la très intéressante étude de Yves Pélicier ,et Guy Thuillier,Edouard Séguin (1812-1880),l'Instituteur lies Idiots, Paris, Ed. Economica, colI. Sciences humaines, 1980. Et également Edouard Séguin, nouveaux documents; Centre départemental de Documentation pédagogique de Nevers, 1981.

fonctions en décembre 1843 3 ». En effet l'oblitération du nom

2. En 1839,Séguin publie avec Esquirolune brochure intitulée « Résumé de

ce que nous avons fait pendant quatorze mois, essai sur l'éducation d'un enfant », Paris, Imp. Porthmann, 1839. 3. M. Royer, De l'absolu nécessité de l'assistance des enfants anormaux, Thèse de doctorat de médecine, préfacée par Bourneville, Paris, 1907, p. 17.

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pas médecin 1,et c'est l'une des raisons pour lesquelles ses travaux et leur succès scientifique déclenchent de nombreuses oppositions. Ces résistances sont d'autant plus vives à son encontre que dès son arrivée à l'hospice des Incurables, il se prononce résolument pour la création d'établissements spéciaux destinés à l'éducation des enfants idiots, établissements séparés des asiles et situés à

la campagne 2, une option novatrice qui rompt avec la tradition
asilaire où l'enfant idiot est jusqu'alors aux mains exclusives du pouvoir médical. Exemple de ces relations conflictuelles, l'affrontement avec Mallon, le directeur de Bicêtre qui se refusait à séparer les épileptiques des idiots, contrairement aux vœux de Séguin 3. Toutefois, il semblerait que l'hostilité à l'égard de ce pédagogue soit également assez vive chez F. Voisin, dont la capacité d'intrigue n'aurait pas été négligeable 4. Bien que certains (dont, semble-t-il, F. Voisin) l'incitent à entreprendre des études médicales et à abandonner momentanément ses travaux, Séguin s'y refuse, peut-être avec certaines raisons: «Tous les partis me proposaient de porter ma méthode aux nues, pourvu que je consentisse à ne pas m'en occuper

pendant cinq ou dix années 5.»
Il évoque l'avidité de certains médecins qui, selon lui, espèrent l'éloigner de son œuvre: «Je les voyais tous d'ailleurs coiffés, qui en avant, qui de côté, qui sur la nuque, de ce sacré bonnet, qui ne les empêchait pas de se mordre et de se manger les foies entre eux, toutes dents dehors et je ne lâchais pas la proie pour l'ombre. Une centaine d'enfants doivent leurs progrès à cette décision (de ne pas abandonner ses travaux) qui me libéra en
m'isolant 6. »
1. Séguin commence des études de médecine sous la direction d'I tard, puis les interrol1J.pt.Sur les conseils de F. Voisin, il se réinscrit et se ravise de nouveau. C'est aux Etats-Unis à l'Université de New York, qu'il deviendra médecin. 2. C'est à cette période que E. Séguin publie Théorie et pratique de l'éducation des enfants arriérés et idiots, Leçons aux jeunes idiots de l'hospice des Incurables, Paris, Germer-Baillière, 1842. 3. Y Pélicier et G. Thuillier, Séguin, Nouveaux documents, op. cit., p. 55. 4. Ibid. 5. Y. Pélicier et G. Thuillier, op. cit., 1981, Notice biographique sur Séguin,

p. 12. Le DrVoisinannonçait dans son ouvrage, De l'idiotie..., op. cit. : « Nous

avons d'ailleurs l'intention de publier en commun (avec Séguin) tous les faits que nous recueillerons dans mon service particulier », p. 271. 6. Y. Pélicier et G. Thuillier, ibid.

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Pour esquiver ces résistances, Séguin fonde en 1843 la petite école de la rue Pigalle, où il reçoit des enfants idiots. Malgré une existence éphémère, cet établissement voit affluer les visites de philanthropes et savants du monde entier, qui portent dans leur pays la méthode de Séguin et ses idées sur la création d'asiles spéciaux. Dans différentes parties du monde (Allemagne, Angleterre, États-Unis) s'ouvrent des asiles-écoles pour les enfants idiots cependant qu'en France, l'œuvre de Séguin est oubliée. Pourtant, après examen de sa méthode, «d'une manière critique et complète », une commission de l'Académie des Sciences de Paris fait en 1844 les plus vifs éloges de Séguin. Aucun procédé, précisent les membres de cette commission, n'avait permis d'éduquer ou de guérir les idiots, aucune démonstration convaincante n'avait été faite auparavant. On reconnaît à l'auteur son rare talent, et à son ouvrage un mérite non moins original. Ses travaux ultérieurs sont le témoignage d'une réflexion exceptionnelle et d'une expérience féconde sur le thème de l'idiotie I. Indépendamment du silence autour de son nom et de ses travaux, signe le plus évident de sa défaveur, les critiques formulées à l'encontre de Séguin permettent, semble-t-il, de dévier les querelles intestines des médecins et de trouver un exutoire à leurs propres rivalités (singulièrement, celle qui oppose Belhomme à F. Voisin à propos de la primauté des travaux sur l'idiotie). Cette hostilité transparaît dans les propos tenus, leur formulation souvent condescendante, parfois proche du mépris et dans le soin apporté à souligner que Séguin n'est pas médecin. Cette tonalité sera nuancée, mais perceptible chez F. Voisin qui

écrit, comme à regret:

«

Lorsque nous parlons des hommes qui

se sont occupés des idiots, nous ne pouvons pas, Messieurs, ne
1. É. Séguin, Traitement moral, hygiène et éducation des enfants idiots et des autres enfants arriérés ou retardés dans leur développement, Paris, Baillière, 1846. Ce traité sera modifié dans une nouvelle édition publiée à New York en 1866 : Traité sur l'idiotie et son traitement. - L'éducation physiologique, Paris, 1847; - Idiocy: its diagnostic and treatment by the physiological method, Albany, w. Wood and Cie, New York, 1864. - Report on education, Vienna International Exhibition, 1873. - Psycho-physiological training of an idiotic hand, J.-P. Putmans, 1879.

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pas mentionner ici avec quelque distinction, M. Séguin... Déjà en 1838 et depuis, il a publié le résultat de ses efforts sur un certain nombre d'enfants qu'il a assez heureusement modifiés. Les études tout à fait spéciales qu'il n'avait pu faire jusqu'alors (les études de médecine) ne vont point tarder, je l'espère, à lui devenir familières; et je ne doute pas qu'il ne soit bientôt en état par ses compositions psychologiques de prendre un rang distingué

parmi ses contemporains 1. »
De tels propos, qui cautionnent la scientificité exclusive de la médecine et légitiment ainsi sa seule compétence, sont repérables

aussi chez Belhomme: « M. Séguin n'est pas médecin; mais c'est
un homme intelligent, qui a étudié et compris ce qu'est un idiot 2... » Le Dr Moreau de Tours, contestant la valeur thérapeutique de la médecine morale en regard de l'idiotie, observe à propos du

Traitement moral... de Séguin : « Il est vrai que l'inventeur n'est
pas médecin
3. »

A son tour, Morel insiste sur ce point en déclarant qu'il a manqué à Séguin «une connaissance plus approfondie de la

question médicale pour faire sur les idiots une œuvre complète 4 ». Ces rivalités semblent parfaitement annonciatrices des conflits Éducation/Santé qui continueront de se manifester, jusqu'à nos jours d'ailleurs, dans le champ de l'enfance inadaptée. Bourneville témoignera de cet antagonisme, en soulignant la jalousie provoquée par le fait que Séguin ait attiré l'attention du monde entier sur les déshérités et en évoquant des « accusations calomnieuses» qui provoquent son départ. Indépendamment du caractère énergique, même combatif que certains prêtent à É. Séguin, on peut raisonnablement penser que ses opinions politiques et son anticléricalisme convaincu ne peuvent guère susciter l'approbation sous le règne de Louis-Philippe. C'est là une des hypothèses susceptibles d'expliquer, en partie, cer1. F. Voisin, De l'idiotie, op. cit., p. 271. 2. J.-E. Belhomme, Essai sur l'idiotie, Paris, Germer-Baillière, 1824-1843, p. 55. 3. Mémoire sur les causes prédisposantes héréditaires de l'idiotie et de l'imbécillité, Paris, 1853, cité par Y. Pélicier et G. Thuillier, Séguin, Nouveaux documents, op. cil., 1981, p. 122. 4. Traité des maladies mentales, Paris, Masson, 1860, p. 567.