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Ceuta et Melilla

De
322 pages
Ceuta et Melilla, villes espagnoles et africaines, représentent un cas particulier au sein de l'Etat espagnol car, enclavées sur un autre continent, elles sont l'objet d'une revendication territoriale marocaine. Prolongement de la Reconquista puis expansion coloniale au XIXe siècle expliquent la présence espagnole sur les côtes marocaines. Par ailleurs, la particularité de Ceuta et de Melilla est renforcée par les différents groupes de population - chrétiens, juifs musulmans et hindous - qui y résident. L'arrivée massive d'immigrés aux portes d'une Europe riche a particulièrement affecté l'image de Ceuta et Melilla.
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CEUTA ET MELILLA
Histoire, représentations et devenir de deux enclaves espagnoles

Recherches et Documents

-

Espagne

Collection dirigée par D. Rolland et J Chassin
La collection Recherches et Documents-Espagne publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques, des documents et des recueils de documents.

Déjà parus
FOZ Braulio, Vie de Pedro Saputo, Roman d'apprentissage, 2004. MARGUET Christine, Le roman d'aventures et d'amour en Espagne, XV!' - XVI!' siècles, 2004. COPETE Marie-Lucie et CAPLAN Raul, Identités périphériques,2004. FERNANDEZ SEBASTIAN Javier et CHAS SIN Joëlle (coord.), L'avènement de l'opinion publique, Europe et Amérique, XVIIIe-XIXe siècles, 2004. FLEPP Catherine, La poésie de jeunesse de Rafael Alberti, 2004. BALUTET Nicolas, La montée du militarisme en Espagne, d'une dictature à l'autre (1923-1939),2004. LAGARDE A-M., Les Basques: société traditionnelle et symétrie des sexes, 2003. FERNANDEZ A, Au nom du sexe, 2003. ITHURRALDE M., Le Pays Basque, la Catalogne et l'Europe, 2002. GINARD D., Les Baléares sous le régime franquiste, 2002. MAGNAN V., Transitions démocratiques et télévision de service public, 2001. BARON A, Menendez Pelayo, son Espagne, et la France: quand s'incubait la guerre civile de 1936-1939, 2001. MARQUÉS P., La Croix-Rouge pendant la Guerre d'Espagne (1936-1939), 2000. ROJO HERNANDEZ S., Église et société, Le clergé paroissial de Bilbao de la République au franquisme (1931 - années 50), 2000. PÉRÈs C., Le nouveau roman espagnol et la quête d'identité: Antonio Mufioz Molina, 2000. VENEGAS A, Agonia del trémsito de la muerte, 2000.

Yves ZURLO

CEUTA ET MELILLA
Histoire, représentations et devenir de deux enclaves espagnoles

Préfacede Bernard BESSIÈRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via DegJi Artisti 1510214 Torino ITALIE

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7656-6 EAN : 9782747576567

A Marie-Claude

PRÉFACE
De nombreux faits, dans l'actualité internationale récente, obligent désormais à poser ill1 regard attentif sur les relations diplomatiques entre l'Espagne et le Maroc. Depuis la crise de l'ilôt de Perejil en juillet 2002 et l'attentat contre la CaJade Espana à Casablanca l'année suivante, jusqu'au carnage de la gare d'Atocha perpétré le Il mars 2004 par un commando marocain lié à AI-Qaida, en passant par les mauvaises relations entretenues avec la diplomatie marocaine sous le second mandat de José Maria Aznar, ou encore les déclarations inopportunes du ministre de la Défense du Partido Popularvisant à regretter que l'Espagne ne se fût pas emparé de Perejil... le moins que l'on puisse dire est qu'il existe une grave tension entre les deux Etats. Si l'on peut espérer que le gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero, en réorientant la politique extérieure de l'Espagne, s'attachera à améliorer les relations entre les deux Royaumes méditerranéens, il n'empêche que le maintien de l'administration espagnole dans les deux villes « marocaines» de Ceuta et de Melilla constitue une source permanente de revendication. C'est dire si la thèse que Yves Zurlo, agrégé d'Espagnol et docteur ès-Lettres, a soutenue en décembre 2002 constitue une précieuse source d'informations et un appréciable corpus de réflexions sur un phénomène qui, naturellement, se prête à des interprétations contradictoires1.. Pour d'aucuns, il s'agit purement et simplement de la survivance intolérable du colonialisme; pour d'autres, la présence de l'Espagne est amplement justifiée par l'histoire. Cette thèse de 454 pages de textes et de quelque 150 pages d'annexes, de glossaire et d'index -dont les Editions L'Harmattan proposent ici une version réduite- répond parfaitement aux promesses déclinées dans le titre: Ceuta et Melilla: bistoire,reprémltatiollJ.devenir. Nous avons ici affaire à une recherche de type « civilisationniste » qui ressortit à des domaines aussi complémentaires que l'histoire événementielle, l'histoire culturelle, l'approche sociologique, l'étude de presse, l'analyse de données statistiques ou encore l'enquête de terrain par la mise en perspective critique des témoignages recueillis auprès des principaux acteurs locaux. Mais, dans son souci de rendre compte d'une pluralité de regards qui puissent être vecteurs de représentations, l'auteur n'hésite pas, par ailleurs, à investir le champ littéraire et l'analyse fùmique. Dans la première partie du travail, qui évoque les grands moments de l'histoire des deux «preJidioJ et autres îles adjacentes », l'auteur s'est attaché à problématiser l'apport informatif plutôt que de céder au confort d'une évocation seulement descriptive. Parmi les passages les plus éclairants, on appréciera l'étude des relations entre le mouvement afrimnista et l'élan colonialiste du début du XXe siècle ou encore les ambiguités des relations politiques nouées dans les années 30 et 40 entre le pouvoir franquiste et les leaderJdu mouvement nationaliste
marOCa1l1.

De même,

le long mais nécessaire

rappel

des fondements

juridiques

des revendications

-

respectives et diamétralement opposées- de la souveraineté espagnole et de la souveraineté marocaine, rappel qui aurait pu aisément se perdre dans les méandres des déclarations officielles et des traités, est clairement exposé. Passionnante -et un rien cruelle, il faut bien le dire- est l'étude des hésitations voire des contradictions d'une « pensée de gauche» qui, le moins qu'on puisse dire est qu'en Espagne -tout comme dans la France des années cinquante-

1 Mention Très Ilonorable assortie des félicitations du Jury composé de Bernard Ressière rUniv. Toulouse 2], Bernard Labattut [LE.P., Univ. Toulouse 1], Eloy Martin Corrales IUniv. Pompeu Fabra, BarceloneJ, Ana Planet iUniv. ,\licante) ct .\let Valero [Univ. Toulouse 21.

elle n'a pas brillé par sa lucidité. Plus cohérente, en tout cas, la pensée «espagnoliste» et ouvertement pro-colonialiste de la droite espagnole est étudiée à travers un florilège démonstratif de déclarations de principes. De même, le lecteur sera sensible au soin mis par le chercheur à embrasser l'entier du spectre politique espagnol d'aujourd'hui en passant au cribe les programmes politiques des formations nationales ou régionalistes. La tâche était d'autant plus ardue que -et c'est là l'une des conclusions les plus originales de la thèse- le « thème Ceuta-'\lelilla » ne fait pas partie des préoccupations majeures de la classe politique, comme si un voile de silence ou de prudence était tendu sur cette réalité. EnfIn, l'éhlde des enjeux du parallèle inévitable et récurrent entre le « cas Gibraltar» et le « cas Ceuta-j'v1elilla» a été conduite avec pertinence. Le travail de terrain que Yves Zurlo a mené sur place, notamment auprès des responsables politiques, économiques, syndicaux et religieux, témoigne de la volonté de rester en prise directe avec les réalités quotidiennes de la vie dans les enclaves espagnoles d'AJrique du Nord. A cet égard, il lui aura fallu faire montre de discernement pour déceler les pièges et résister au flux des non-dits qui président habihlellement au discours politique local portant sur le devenir des deux enclaves. L'un des aspects les plus originaux de ce travail se trouve dans l'étude de la « représentation» proprement dite: image de Ceuta et de Melilla dans deux médias espagnols choisis pour leur rayonnement [Il7jiJf7JJe Semana/, (TVE) et El Pai.r (groupe PRlSA») ou encore dans les manuels scolaires, notamment espagnols. Quant à l'analyse du regard porté par les créateurs, menée à travers deux œuvres parues en 1995 : un roman Uâdir de Severiano Gil Ruiz) et un ftlm [MorirâJen Cbqfaril7aJ,de Pedro Olea), elle met en lumière les contradictions et les espoirs liés à l'esprit de convivencia -maître-mot de toute la politique espagnole locale- mais aussi la persistance des stéréotypes qui encombrent volontiers l'esprit des Espagnols de la Péninsule. EnfIn, la richesse d'une bibliographie bien actualisée, l'abondance des annexes et le souci didactique constant que traduisent les nombreux histogrammes, index et autres glossaires, font de cette thèse un ouvrage agréable à lire et surtout une base de données précieuse pour qui veut mieux percevoir les enjeux, les inquiétudes et les espoirs d'une population mixte chrétienne, musulmane, juive et hindoue- tiraillée entre les certitudes de la eJjJaJ70lidad la et vigueur renouvelées des revendications marocaines qui se sont exprimées, notamment, lors de la crise de l'ilôt du Perejil. La confIance que Yves Zurlo place dans les promesses liées au phénomène de la convivencia -au point d'en faire un axe fort de sa démonstration- constitue un pari qu'il décline en forme d'espoir. Il n'empêche qu'au lendemain de la tuerie de la gare d'Atocha et dans un contexte géopolitique plombé par les très inégalitaires relations Nord-Sud, le devenir du statut espagnol de Ceuta et de l\lelilla en terre marocaine -tout comme, d'ailleurs celui de Gibraltar en terre espagnole !- constitue un foyer permanent de rancœurs et une source réelle de menaces pour la paix dans la région. Le mérite de la thèse de Yves Zurlo est d'avoir décliné des questionnements et, avec la prudence qui sied à toute recherche, d'avoir proposé des réponses. Bernard BESSIERE Université de Provence

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INTRODUCTION

Ceuta et i\feWla, villes espagnoles situées sur la côte méditerranéenne du Maroc, occupent, au sein de l'État espagnol, une situation à bien des égaxds originale. Leur première spécificité, la plus visible, est qu'elles se situent sur un continent différent de celui du pays auquel elles sont intégrées. Certes, la localisation d'un même pays sur deux continents n'est pas exceptionnelle, mais, dans le cas qui nous intéresse, les territoires de Ceuta et de MeWla se limitent quasi exclusivement aux deux villes proprement dites. On pourra donc parler, pour Ceuta et MeWla, d'enclaves territoriales sur un autre continent, terme qui a été également utilisé pour Hong Kong ou Macao avant leur restitution récente à la Chine. L'évocation de cette situation d'enclave par rapport au Maroc nous amène à souligner leur deuxième spécificité, celle qui en fait des villes espagnoles à paxt. Elles sont, en effet, les deux seuls points du territoire espagnol qui sont l'objet d'une revendication de souveraineté de la part d'un État voisin, présenté, pourtant, comme "ami". Troisième spécificité de Ceuta et de MeWla : leur population. Elle présente aujourd'hui un caractère multiculturel assez exceptionnel puisque quatre cultures, toutes issues d'une immigration liée au xx" siècle, s'y côtoient dans une fragile harmonie; cette cohabitation pourrait, dans les années futures, devenir un exemple pour d'autres régions du monde confrontées, elles aussi, au défi de la coexistence de cultures différentes sur un même territoire. Une autre caractéristique de Ceuta et de MeWla est que les deux villes jouissent, depuis le siècle dernier, d'un statut économique particulier en tant que ports francs. Cette situation de ports francs s'est maintenue après l'adhésion de l'Espagne à l'Union Européenne, faisant des deux villes espagnoles des territoires européens un peu à part. Enfin, à une échelle plus globale, il nous semble nécessaire de souligner que Ceuta et Melilla se trouvent situées sur la ligne qui sépaxe, aujourd'hui, les pays riches, au nord, des pays pauvres, au sud. On a souvent comparé, ces dernières années, la zone du Détroit de Gibraltar à la frontière entre le Mexique et les États-Unis d'Amérique car ces deux régions forment les zones de contact nord-sud soumises aux plus fortes pressions migratoires. Pourtant, il convient de rappeler que l'écart de niveau de vie entre l'Afrique du Nord et l'Europe est bien supérieur à celui qui existe entre le Mexique et les États-unis. Cette nouvelle donnée est essentielle pour une bonne perception des deux villes espagnoles: points de contact entre deux cultures différentes, les deux villes espagnoles sont également devenues, aujourd'hui, des points de confrontation entre pays riches et pays pauvres. Ces caractéristiques, rapidement évoquées, laissent clairement établie la spécificité de Ceuta et de ;\feWla au sein du territoire espagnol, même si ces dernières années ont

vu apparaître une fenne volonté de les assimiler le plus possible aux autres villes d'Espagne pour répondre aux attentes de leurs habitants d'origine espagnole. Ceuta et Melilla, comme on a coutume de les nommer en utilisant un syntagme nonùnal qui a pour effet de lier, inconsciemment, leur image et leur sort, ne sont pourtant pas aussi semblables qu'on pourrait le croire. En effet, Ceuta est située à l'extrénùté nord-ouest de la côte de l'Afrique du Nord et son territoire constitue une portion de la rive sud du Détroit de Gibraltar. La presqu'île de Ceuta sur le continent africain -et le Monte Hacho en particulier- est donc pratiquement le symétrique de la presqu'île que fonne le Penon de Gibraltar sur le continent européen. La ville se situe à 14 kilomètres des côtes espagnoles que l'on peut d'ailleurs apercevoir par temps clair. La ville de :Melilla, quant à elle, se situe à environ 400 km à l'est du Détroit de Gibraltar, en direction de la frontière algérienne, sur la rive est du cap de Tres Forcas et à proximité de la lagune de Mar Chica. Au contraire de Ceuta, Melilla s'étend sur une vaste plaine dominée par le Mont Gurugû qui se situe en territoire marocain. Le territoire de "Ielilla se limite à 12,3 km2 alors que celui de Ceuta est de 19 km2. Mais c'est sûrement l'éloignement de la Péninsule qui marque la plus grande différence entre les deux villes: Melilla, à plus de 200 km des côtes d'Almeria, se trouve dans une situation d'isolement que ne connaît pas Ceuta. Enftn, il convient de ne pas oublier l'existence de trois autres petits territoires "de souveraineté espagnole" inclus également dans une expression -Plazas de Soberania- qui fut nùse à l'honneur, pendant la dictature franquiste notamment, pour désigner Ceuta et Melilla. Il s'agit des îlots (ou Penimes) de Vélez de la Gomera et d'Alhucemas, ainsi que des îles Chafarinas, tous situés à proximité de la côte marocaine. Les deux prenùers se situent le long de la côte entre Ceuta et Melilla, alors que les îles Chafarinas constituent le territoire espagnol le plus à l'est, face à l'embouchure de la rivière Muluya et à proximité de la frontière avec l'Algérie. A la suite de la crise hispano-marocaine de juillet 2002 autour de l'îlot de Perejil, ces petits territoires espagnols viennent de sortir de l'oubli médiatique dans lequel ils étaient plongés depuis des décennies. L'îlot de Perejil, quant à lui, était resté jusqu'alors pratiquement inconnu des Espagnols de la Péninsule. Cette crise vient d'apporter la preuve que cette région oubliée cache des tensions profondes et reste d'une actualité brûlante, capable de réserver, encore aujourd'hui, de réelles surprises. Historiquement, les villes de Ceuta et Melilla ont toujours été liées, dans l'imaginaire des Espagnols, au monde militaire et aux guerres du XIXe et du XXe siècle qui ont émaillé l'aventure coloniale espagnole au Maroc. Plus tard, en 1936, ces mêmes militaires cifricanistas partiront de Ceuta et de Melilla pour se soulever contre le Gouvernement légal de la République et donneront ains~ à Ceuta et Melilla et pour de longues années, une image de villes intimement liées à la dictature. Le discours franquiste de ces décennies-là, en créant un mythe autour de Ceuta et de Melilla n'y est pas étranger. A partir de 1956, à la fm de "l'âge d'or" des deux villes qu'a représenté le Protectorat espagnol au Maroc, les habitants de Ceuta et de Melilla ont eu, durant de nombreuses années, l'impression d'être oubliés de la Péninsule. Une impression 8

sûrement justifiée et qui s'est doublée, avec le retrait espagnol du Sahara Occidental en 1975, de la crainte de devenir, bientôt, les prochains territoires espagnols à devoir être restitués au Maroc. En effet, au cours de ces années, Ceuta et Melilla n'étaient tirées de l'oubli que lorsque le Maroc faisait entendre, périodiquement, ses revendications sur les deux villes. Ainsi, la représentation que se font les Espagnols de leurs deux villes africaines, est-elle souvent liée à un contexte de conflit avec le "voisin du sud". En 1978 puis en 1995, avec l'approbation de la Constitution et des Statuts d'Autonomie, l'occasion est offerte aux Espagnols de défmir dans des textes officiels quelle est la place, au sein de l'État espagnol, qu'ils souhaitent donner à Ceuta et à Melilla, ces textes étant une concrétisation juridique de l'image des deux villes. En revanche, les villes de Ceuta et de Melilla ne sortent vraiment de l'oubli auquel les conftnaient les médias espagnols, qu'en 1985, avec l'émergence politique de la population musulmane des deux villes qui s'oppose à la fameuse Ley de Extrar!ferla. Au cours des années qui suivent (1986-1987) l'Espagne découvre l'existence, sur son territoire, de ce groupe de population dont la situation économique et juridique semble être un héritage direct de l'époque coloniale qui s'était pourtant achevée, au Maroc, trente ans plus tôt. Ces événements successifs, qui rythment l'histoire récente des deux villes, ont sûrement une influence sur la perception qu'en ont les Espagnols: une image souvent conflictuelle et régulièrement altérée par la revendication du Maroc et ce qu'il est convenu d'appeler "le contentieux territorial". Si du côté espagnol, une certaine unanimité semble se dessiner autour de l'idée que Ceuta et Melilla sont des villes espagnoles à part entière -une opinion clamée d'une seule voix par le Partido Popular et le PSOE lors de la crise de Perejil de juillet 2002-, le Maroc, quant à lui, continue de les considérer comme des "vestiges anachroniques" du colonialisme des siècles passés et transmet, à chaque occasion qui lui est offerte, cette image négative au reste du monde. La permanence de la présence espagnole est, selon le :Maroc, un accident de l'histoire auquel il convient de mettre ftn, comme cela s'est passé pour Hong Kong et Macao vis-à-vis de la Chine. Cette perception de Ceuta et de Melilla est-elle encore conforme à la réalité des deux villes? Les médias espagnols eux-mêmes, en se faisant régulièrement l'écho des problèmes qui assaillent, ces dernières années, les deux villes -contrebande, trafic de drogue, immigration clandestine et même trafic d'êtres humains- soulignent, trop souvent, au goût des ceutles et des melillenses, les situations illégales ou choquantes. Ce faisant, ils oublient, presque systématiquement, les aspects positifs, porteurs d'espoir qui commencent à apparaître dans les deux villes nord-africaines. Mais, pour autant, est-il réaliste de présenter aujourd'hui, les deux villes comme un "laboratoire de convivencia", comme deux points de rencontre de cultures qui ouvriraient la porte à un futur développement du nord du Maroc en relation harmonieuse avec le sud de l'Europe? Telle est, en effet, l'image que tentent de véhiculer les autorités des deux Villes Autonomes en insistant sur leur particularité, soulignée plus haut, de ciudades de las cuatro mlturas. Même si l'expression est surtout un slogan, les deux villes nord-

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africaines ne sont-elles pas en train d'inventer une société dans laquelle les cultures différentes qui la composent, commencent à vivre en relative harmonie? Ce que nous nous proposons de faire ici, c'est précisément de chercher à comprendre comment s'est formée et comment a évolué l'image des deux villes au cours du XX" siècle. Tout cela nous amènera à envisager également les points forts de ce qui pourrait bien constituer la future image de Ceuta et de Melilla. Pour cela, il nous a semblé nécessaire de rappeler le contexte historique de l'installation espagnole sur les côtes de l'Afrique du Nord, à travers les origines de cette présence espagnole, ses changements d'orientation et les nombreux accidents de l'histoire qui émaillent le passé de Ceuta et de Melilla. Toute une histoire qui constitue, en effet, une mise en contexte nécessaire pour comprendre les enjeux actuels. Dans un second temps, après avoir présenté un panorama le plus complet possible de la situation de Ceuta et de Melilla -démographique, économique ou institutionnelle-, notre propos sera de faire le point sur la situation politique actuelle: la fermeté réafft.rmée de la position espagnole et la nouvelle ardeur de la revendication marocaine devront être mises en perspective pour envisager tous les aspects du contentieux qui "empoisonne" les relations entre les deux pays. Néanmoins, aborder l'approche des deux villes uniquement à travers une présentation historique, économique ou politique, nous semblait trop réducteur et trop théorique. Aussi, avons-nous souhaité proposer une approche plus contrastée de l'image de Ceuta et de :Melilla. Cette nouvelle approche, grâce à un travail d'enquête sur le terrain, nous a permis d'enrichir notre perception des deux villes, en allant à la rencontre des réalités humaines de Ceuta et de Melilla. De même, afIn d'embrasser les différents points de vue, il nous a semblé nécessaire de rencontrer des personnalités intellectuelles marocaines. D'où une image multiple, polymorphe, contrastée, contradictoire même, selon le point de vue adopté et le prèsupposé idéologique assumé: regard espagnoliste de la Péninsule, regard porté par les œuties et les melillenses eux-mêmes, regard chrétien, regard musuhnan, regard du pouvoir politique marocain. Par ailleurs, il nous a paru légitime, ou pour le moins utile, d'avoir recours à la littérature, au cinéma, à la presse, aux médias ou même aux ouvrages scolaires, tant il est vrai que la perception que nous pouvons avoir d'une ville ou d'un pays est aussi tributaire de l'image que nous transmettent créateurs ou professionnels de l'information dans des œuvres de fIction ou des reportages soucieux de vérité. Quant aux livres scolaires, ils donnent une image de l'idéologie dominante à un moment donné et constituent donc une illustration de l'évolution des idées. Dans cette optique, nous avons étudié l'essentiel des articles que le quotidien El Pais a consacré aux deux villes entre 1984 et 2001, ainsi que les émissions du magazine d'information Inftrme Semana! de la Télévision Espagnole, diffusées entre 1975 et 2000. En ce qui concerne les œuvres de fIction, romans et filins, le choix étant assez limité concernant des œuvres récentes, nous avons opté pour l'étude d'un filin et d'un roman qui présentent, chacun à leur manière et de façon contrastée, une image récente de la ville de Melilla.

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Si nous avons mis délibérément l'accent sur le thème de la convivenciaau point d'en faire l'un des axes forts de notre réflexion, c'est que nous sommes convaincu qu'en dehors d'une volonté réciproque d'intégration et de tolérance active, il n'y aura point de salut pour les différents groupes de population des Villes Autonomes qui sont en train d'inventer des formes originales de vie en société.

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La présence

espagnole

dans les enclaves de Ceuta et de Melilla à partir du XV. siècle
espagnole (1497-1850)

Les premiers siècles d'occupation

L'histoire de la présence des Espagnols sur la côte de l'Afrique du Nord commence dès la fm de la &l'Onquista, peu après la prise de Grenade par les Rois Catholiques en 1492. Elle peut donc être considérée comme le prolongement de cette lutte contre l'Islam, cette fois de l'autre côté du détroit de Gibraltar. En 1497, Pedro de Estopiiian débarque à Melilla qui avait été abandonnée par ses habitants quelque temps auparavant et s'en empare pour le compte du duc de ?\fedina Sidonia. Melilla devient donc la première frontera! espagnole mais ce ne sera pas la dernière car elle s'inscrit dans une politique globale d'expansion et d'affrontement à l'Islam qui reprend l'esprit de Croisade de la &conquista et le prolonge sur le continent
africain.

A partir

de cette enclave,

les souverains

espagnols

cherchent

à s'établir

tout au

long de la côte méditerranéenne en direction de la Tunisie; ils s'établissent successivement à Mazalquivir (1505) à Caçaça (1506), sur le penon de Vélez de la Gomera en 1508, à Oran (1509), Bougie et sur le penon d'Alger (1510), enfm à Tripoli en 1510. Ils s'en emparent avec deux objectifs principaux: il s'agit en premier lieu de neutraliser les pirates barbaresques, basés le long des côtes de l'Afrique du Nord, qui ravagent alors les côtes de l'Andalousie et du Levant valencien et ainsi de protéger les routes commerciales en Méditerranée et près des côtes atlantiques du Maroc; le second objectif de la Couronne d'Espagne est de contrer l'influence croissante des Ottomans qui cherchent à s'assurer le contrôle du commerce dans cette partie de la Méditerranée2. Au début du XVIe siècle, les Espagnols occupent aussi Bône, Bizerte et La Goulette (Tunis)3. Pourtant, tout cet empire africain ne survit que peu de temps à Charles-Quint et Philippe II, successeurs des Rois Catholiques. Déjà sous le règne de Ferdinand, ces ironteras sont restées réduites à de petites places fortes "plantées en bordure d'un pays archaïque, inconsistant, incapable de se défendre" comme l'écrit Fernand BraudeP, et les Espagnols n'ont jamais essayé de conquérir l'arrière-pays de l'actuel Maroc. Mais surtout d'autres préoccupations attirent les Espagnols vers les richesses de l'Italie ou la conquête des Indes. L'occasion perdue ne s'est plus représentée car, dès 1516, les frères Barberousse s'implantent à Alger et se placent sous la protection du

1 À l'époque, le terme de froniera désigne une place militaire avancée en territoire ennemi. 2 Bernabé Lopez Garcia, "Seis sigIos de Espana en Marruecos", Madrid, }-firtoria IG, extra IX, 1979, p.6. L'auteur signale, pour illuster cette volonté d'expansion, que les Ottomans s'emparent en 1547 de Tunis et La Goulette et même en 1558 de Ciudadela sur l'île de Minorque. Madrid, TaIasa, 1993, p. 23. 3 Enrique Carabaza, Me/ilia y Cet/la,Ia.rlIllima"colonÙ1J, 4 Fernand Braudel, op. ci!.,tome 2, p. 181.

sultan. En 1529, la ville d'Alger se libère de la présence espagnole installée sur le Penon face à la ville, une présence qui durait depuis 1510. Les grandes expéditions menées par Charles Quint, contre Tunis en 1535 et contre Mostaganem en 1558 restent inopérantes et la reprise de Tunis en 1573 par don Juan d'~\utriche ne dure pas au-delà de 1574. EnfIn, dès 1580 l'Espagne ne conserve plus que les ironteras de Melilla, d'Oran et de MazalquiviI (Mers-el-Kebir), ainsi que le Penon de Vélez de la Gomera. Cet échec expansionniste peut s'expliquer par trois raisons au moins. D'abord l'Espagne s'intéresse davantage à l'Europe et à l'Amérique; ensuite la résistance des peuples du Maghreb a freiné l'expansion ibérique; enfIn le dernier facteur fondamental est l'arrivée des Turcs dans ce secteur de la Méditerranée occidentale. Philippe II se contente alors de renforcer les ironteras sur la côte marocaine dans le but de neutraliser la piraterie barbaresque dirigée contre les côtes ibériques et de protéger l'arrivée des galions espagnols chargés de l'or des Indes. De leur coté, les Portugais qui ont été les précurseurs de l'expansionnisme ibérique depuis la prise de Ceuta en 1415, étendent leur influence tout au long du littoral atlantique marocain: Larache, Mazagan, Safi, .-1.gadir et Azemmour marquent la progression portugaise sur les côtes marocaines mais, comme dans le cas des Espagnols, ces conquêtes restent limitées au littoral et ne sont jamais les têtes de pont d'une conquête de l'arrière-pays. Ainsi la tentative portugaise de s'emparer de Tanger en 1437 se solde-t-elle un échec. Dès lors, Ceuta se retranche dans la presqu'île, à l'abri du fossé de défense et devient ainsi quasiment inexpugnable à partir du continent mais elle ne peut plus disposer des ressources des alentours: en particulier la ville est coupée de son meilleur approvisionnement en eau, en provenance de Beliounech 1. C'est là une attitude d'assiégés plus que de conquérants: désertée par les bateaux européens et les caravanes africaines, harcelée par les tribus voisines qui prennent le relais d'une dynastie mérinide2 en déclin, enfIn abandonnée par la population musulmane qui émigre vers des localités voisines, Ceuta ne devient pas une base offensive pour la conquête du .Maghreb, mais reste une garnison famélique qui survit tant bien que mal. Au terme de l'expédition malheureuse du roi du Portugal don Sebastiào qui perd la vie à la bataille de Alcazarquivir (dite bataille des Trois Rois) en 1578, Philippe II devient roi du Portugal en 1580 et réunit les deux royaumes sous son autorité. Ceuta passe donc dans les domaines de Philippe II, tout en restant sous administration portugaise, et lorsque, en 1640, le Portugal se soulèvera contre les Espagnols, la ville restera fIdèle au roi d'Espagne Philippe IV; enfm en 1668, au moment de l'indépendance du Portugal, Ceuta deviendra espagnole à la signature du Traité de paix entre les deux pays, alors que Tanger et Mazagan resteront villes portugaises. L'acquisition de Ceuta par l'Espagne ne relève donc pas d'une conquête.

1 Germain Ayachc, "Bcliounech et le deNtin de Ceuta entre le Maroc et l'Espagne", Hesperis-Tamllda,yol XIII, 1972. 2 Dynastie de princes berbères qui se substituèrent aux Almohades et régnèrent sur le Maroc de 1269 à 1550.

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Gravure de Ceuta au XVIe siècle Ce panorama de la présence espagnole aux 1..7\71eet XVIIe siècles ne doit pas nous faire oublier la raison d'être des }ron/mu, c'est-à-dire l'aspect offensif contre l'Islam et la piraterie barbaresque, En fait l'aspect offensif se transforme vite en une situation défensive puisque Espagnols et Portugais ne peuvent jamais occuper l'arrière-pays et se voient contraints de résister aux incessantes hostilités des tribus voisines, Durant ces deux siècles, il y aura des escarmouches mais pas de véritables sièges ou assauts en règle, Ce ne sera plus le cas à la fm du À'VIIc siècle, car.la période comprise entre 1673 et 1727 .qui correspond au règne de Moulay IsmailL sera la pire pour les presidioJ'de Ceuta et de Melilla, Si Ceuta et Melilla ont pu résister aux assauts des troupes des sultans, la politique agressive de ces derniers a cependant porté ses fruits puisque de nombreuses places tombent: en 1681 La Mahamora est reprise aux Espagnols; en 1689, c'est au tour de Larache de tomber aux mains du sultan après la prise de Tanger aux "A.nglaisen 1685., Enfin en 1791, Oran cesse d'être espagnole, au moment où les relations hispanomarocaines prennent un tour plus pacifique, Commence alors une nouvelle étape dans l'histoire des presidios?espagnols du Maroc, Cette nouvelle étape est due à la confluence de deux phénomènes: d'une part, les gouvernements de Charles III et Charles IV, représentants de la llus/raciôn, comprennent que la présence espagnole en Afrique est source d'une situation endémique de guerre préjudiciable pour le pays et qu'elle représente un frein au développement du commerce avec le Maghreb. D'autre part, les sultans, de plus en plus affaiblis par des luttes internes, abandonnent la lutte armée contre les étrangers

1 SQuveraÎn du Maroc de 1672 à 1727 ; il S\1ccéda à san frérc Moulay-al-Racbid fondate1,1r de la dynastie alaouite, Contemporain ct adnillateur de IAmis XIV, il est resté "élèbre pour la fondation de la cité de Meknès (S\1rnommée la"Versailles marocaine") et pemr avoÎr mené une 1\1l1eacharnée contre la présence des chrétiens et les tentatives de pénétration OttOmans sur le territoÎre du MatOc, Son règne marque l'apogée de la dynastie, d"" 2 Presidio(du latin pralJidilllllll: place forte). Ce terme militairc en viendra à désigner un bagne car très tôt les deux fonctions sont réunies à Ceuta d'abord puis dans ks autres/ronter".".

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qui occupent leurs territoires. Cette résistance est, dès lors, le fait des tribus voisines des presidios. Ce nouvel état d'esprit trouve sa concrétisation dans une série d'accords et de traités qui sont signés entre l'Espagne et le Maroc à la fIn du À'\TIIIe et au début du XIXe siècle. Finalement, les presidios ne sont, jusqu'au milieu du XIXe siècle, que des épisodes secondaires de l'épopée coloniale du peuple espagnol. Il suffIt, pour s'en convaincre, de citer les commentaires que Pascual Madoz1 insère dans son Atlas de Espana y sus posesionesde ultramar publié en 1850 : Si se exceptua Ceuta, plaza notable par sus grandiosas fortificaciones y par su interesante posicion en el estrecho de Gibraltar, bien puede decirse que nuestra ocupacion en Africa no nos reporta ventaja alguna y es par el contrario, onerosa para nuestro erario y aun poco gloria sa para nuestras armas2. Les Presidios Menores

Comme nous l'avons signalé plus haut, Ceuta fut dès le début de son rattachement à l'Espagne considérée différemment des autres possessions espagnoles de la côte du Maghreb. Du reste, le te=e de presidio désigne cette ville alors que j\ilelilla et le Penon de Vélez de la Gomera sont désignées comme des ironteras jusqu'à ce que leur rôle de bagne devienne important à partir du XVIIIe siècle. Plus tard, quand la population de i\Ielilla se sera accrue, on fera une distinction entre presidios mqyores (Ceuta et i\Ielilla) et presidios menores(Penon de Vélez de la Gomera, Penon de Alhucemas et îles Chafarinas). Nous avons déjà évoqué à plusieurs reprises le Penon de Vélez de la Gomera car son histoire est étroitement liée à celle de Melilla. Ce fut le premier des îlots de la côte marocaine occupés par l'Espagne. D'abord conquis en 1508 puis récupéré en 1564, cet îlot se situe à 69 milles marins3 au sud-est de Ceuta et à 300 mètres du littoral. C'est un rocher de 260 mètres de long sur 100 mètres de large qui, depuis 1934, est relié à la côte par un isthme sablonneux d'environ 50 mètres de large. Actuellement il est inhabité mais une garnison de cent hommes l'occupe en pe=anencé. Il manque totalement d'eau et doit être approvisionné par bateau régulièrement. Jusqu'à l'occupation espagnole, il fut un repère de pirates qui sévissaient sur les côtes de la Méditerranée occidentale. Le Penon de Alhucemas fut conquis par les Espagnols en 1673, apparemment à la demande du sultan qui souhaitait le soustraire aux visées des Turcs; c'est un îlot rocheux de 14000 m2 situé à 86 milles marins au sud-est de Ceuta et à 600 mètres du rivage dans la baie d'Al Hoceima qui deviendra tristement célèbre lors de la guerre du Rif en 1926 sous le nom d'Alhucemas. Il se trouve donc plus près de Melilla que de Ceuta. Près de l'îlot principal occupé par une garnison de cent hommes, deux autres

1 Homme politique et écriyain espagnol (Pampelune, 1806 - Gênes, 1870). Il fut ministre des Finances en 1855. 2 Cité par Bernabé LÔpez Garcia, "Seis siglos de Espana en Àfrica ", Hi,rlona /6, extra n09, avril 1979, p.6. 3 Le mille marin a une \"aleur de 1 852 mètres (il équivaut à la distance entre deux points d'un méridien séparés par une minute d'arc). 4 En 2002, la garnIson compte seulement 35 à 50 hommes; c'est aussi le cas des garnisons du Penond'i\lhucemas et des îles Chafarinas. 16

petits îlots -Ùla de Tierra et Isla de Mar- sont totalement inhabités. Comme le Penon de V élez, le Penon d'Alhucemas doit être entièrement approvisionné par bateau, y compris pour l'eau potable dont il manque entièrement. Il fut, lui aussi, occupé par les pirates jusqu'à l'arrivée des Espagnols. Les îles Chafarinas, enfIn, constituent le dernier territoire espagnol sur la côte du Maroc. Cet archipel est fo=é de trois îles (Congreso,Rey I<rancisco,et Isabel II) et a une superficie d'environ 1 km2 ; il se situe à 26 milles marins à l'est de Melilla et à 2 milles du rivage face à l'embouchure de la rivière Muluya et tout près de la frontière algérienne. C'est donc le territoire espagnol le plus à l'est sur la côte du Maroc et il fut conquis en 1848, soit 18 ans après la conquête de l'Algérie par les Français en 1830. C'est justement pour freiner l'expansion française vers l'ouest, à partir de l'Algérie, que les Espagnols s'en emparèrent le 6 janvier 1848, précédant à peine un bateau français qui faisait route vers les îles avec les mêmes intentions. L'archipel, comme les Penones, est occupé par une garnison d'environ cent hommes et doit être approvisionné entièrement par bateau y compris pour l'eau potable. C'est le seul territoire espagnol de cette zone dont le statut n'est défïni par aucun traité entre le Maroc et l'Espagne!. L'occupation des îles Chafarinas s'inscrit dans une expansion coloniale qui n'a plus rien à voir avec la pe=anence des derniers vestiges de l'Empire espagnol des siècles précédents: elle marque, en quelque sorte, l'entrée de l'Espagne dans l'expansionnisme colonial européen qui va marquer la fïn du XIXe siècle et la première moitié du XXe. Ces trois territoires ont été utilisés d'abord pour protéger Melilla (dans le cas des îles Chafarinas) ou pour garantir les liaisons entre Ceuta et Melilla (dans le cas des Penones de Vélez et d'Alhucemas). Lors de la Guerre du Rif, ils seront utilisés aussi pour faciliter la pénétration militaire du territoire marocain. Aujourd'hui leur utilité est faible et leur importance stratégique quasiment nulle mais l'idée de leur cession au Maroc, parfois évoquée2, n'a jamais abouti car les opinions sont très partagées à ce sujet et pour certains cela pourrait constituer un encouragement aux revendications marocaines sur Ceuta et :Melilla.

1 Y,'cs LACOSTE, DicliollllairrGéopolitique, lammarion, Paris, 1995, p.399. F 2 Fernando MORAN, Ulla poli/iea exteriorpara Espana, Madrid, Planeta, 1980, p.215. L'ancien ministre des Affaires Etrangères, Fernando Morin, déclarait à ce sujet: '10s penones y las islas Chafarinas carecen de interés en este planteamiento (N: la defensa diplomitica, politica y eyentualmente militar de Ceuta y de Melilla) y ni sigillcra psicologicamentc su posesi6n nos aporta nada. Ahora bien, cede dos, como a vcces se rccomienda, tampoco parece aconsejablc, puesto gue Marruecos probablemente no concediese significado positivo a la cesi6n.". 17

Carte

des territoires de souveraineté
Élaboration personnelle

espagnole

D'autre part, il est à souligner que toUs CeSîlots n'ont aucune population civile et dépendent entièrement du Ministère de la Défense; c'est pour cette raison qu'ils ont été exclus des Statuts d'Autonomie accordés en 1995 aux deux villes de Ceuta et de Melillla. Ces îlots sont pratiquement méconnus des Espagnols et ce n'est que rarement qu'ils apparaissent dans des articles de journaux, comme des phénomènes plutôt insolites1. Enfin, pour être exhaustive, cette présentation des possessions espagnoles sur les côtes du Maghreb, doit évoquer le cas insolite de el i.rlotedeI Perejil, situé face à Gibraltar, sur la partie la plus étroite du Détroit du même nom et à quelques kilomètres à l'ouest de Ceuta. Il est totalement inhabité mais l'Espagne et le Maroc le revendiquent également. À l'époque de la lutte contre la piraterie, on avait envisagé de le fortifier et de l'armer pour en faire le pendant de Gibraltar alors encore espagnol. Plus tard, lors de l'invasion napoléonienne de l'Espagne, il fut occupé par des soldats anglais renforcés par des soldats venus de Ceuta, mais cette occupation ne fut que passagère du fait même des dimensions fort réduites du rocher ;.enfin on envisagea même d'en faire une réserve à charbon à l'époque de la tnarine à vapeur. Beaucoup de projets caressés tnais finalement peu ont été menés à terme. Pourtant en 1897, Manuel Tello Atnondareyn, dans son livre Ceuta, llaveprincipal deI estrech02, aisait état de f

l "PequefiO$

trozos

de tiern",

El Pals Semanal n° 579, 15 mai 1988, p.32, Utlla, IlaJJeprilltipaltkl eSlfe<ixJ,Malaga, AJgazara,

et "Operaci6n 1994.

Peluso",

Geo, n° 66, juillet

1992.
2. Manuel,l'dlo Amondareyn,

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discussions à ce sujet parmi les dirigeants de l'époque et revendiquait bien fort la possession du rocher par l'Espagne. Encore aujourd'hui, le statut de l'îlot n'est pas très clair et les différentes administrations espagnoles ne sont pas toutes d'accord1 sur son appartenance. Le cas de la Isla deiAlbordn2, située entre les côtes espagnoles et marocaines est un peu différent, et non sujet à controverse, car bien plus éloigné des côtes marocaines: son appartenance à l'Espagne semble moins discutée mais l'île peut être parfois revendiquée par les Marocains3 . Alors que les lignes précédentes étaient déjà écrites, l'actualité politique de l'été 2002 en mettant en lumière, de façon tout à fait inattendue, l'îlot de Per~jil,nous amène à ajouter quelques mots à la description ci-dessus. En effet, comment imaginer que ce rocher inhabité de 13,5 hectares, situé à 200 mètres du rivage marocain, à 8 km à l'ouest de Ceuta et dont nous signalions l'existence de façon anecdotique, pourrait être à l'origine d'une grave crise -sûrement la plus grave depuis des décennies- entre le Maroc et l'Espagne, laquelle nécessiterait l'intervention de la diplomatie américaine pour trouver une issue "rapide" ? Rappelons rapidement les faits: ~ Le 11 juillet 2002, un groupe de douze gendarmes marocains occupe l'îlot inhabité, officiellement pour établir un poste flxe de surveillance contre la contrebande et l'émigration clandestine. En fait, certains y voient une riposte à la présence, quelques jours auparavant, de navires de guerre espagnols dans les eaux du Penon d'Alhucemas, présence qui avait irrité les Marocains. ~ Entre le 12 et le 15 juillet: protestations espagnoles et contacts entre le ministre marocain des ".\.ffaires Étrangères, Mohamed Bennaissa et son homologue espagnole récemment nommée, "\na Palacio se succèdent. L'U.E. fait pression sur le Maroc pour qu'il évacue l'îlot. ~ Le 16 juillet, le l\faroc relève ses douze gendarmes par douze fusiliers marins. L'Espagne rappelle son ambassadeur à Rabat et un groupe de forces spéciales espagnoles arrive à Ceuta. ~ Le 17 juillet à 6 h 30, un groupe de 28 soldats des forces spéciales espagnoles arrive sur l'îlot à bord de 4 hélicoptères et reprend, sans avoir à tirer un seul coup de feu, l'îlot de Perejil. Six soldats marocains sont faits prisonniers puis rapatriés au Maroc via Ceuta. ~ Le 20 juillet, les 75 légionnaires qui occupent l'îlot se retirent après que l'Espagne et le Maroc sont arrivés à un accord sur le rétablissement du statu quo et la

1 Dionisio Garda Florez, Ceutay iv/di/la. et/eJti6n 'dado, Ceura, Melilla, 1999. Au chapitre XIII: l'auteur cite une carte de officielle publée en 1995 par le Ministerio de Adrninistraciones Publicas qui signale l'îlot comme appartenant à l'Espagne, alors qu'un rapport de la C:omandancia General de Ceuta dit le contraire à la même date. Z Cette partie de la Méditerranée occidentale que Fernand Braudel appelle Mand" méditerranéenne st connue sous le e nom de A/ar dd A/brmill. 3 Abdeljamil Benjelloun, /J,pprodJ'"du m/ollialirm,"pagllo/ dalls l'ex Marot kba/ifietl, Rabat, ed.Okad, 1988 ; l'auteur cite, p.27, l'île Alborhan (Alboràn), à la suite des PoiolleJcomme faisant partie des territoires qui doi"ent être restitués au Maroc.

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démilitarisation de l'îlot. Pour obtenir cet accord, l'intervention de Collin Powel, secrétaire d'État américain, sera décisive!. En présentant plus haut l'îlot de Per~jil,nous avions souligné le caractère insolite de la situation, puisque les deux pays revendiquaient cet îlot mais qu'aucun texte n'y faisait référence; pire, les administrations espagnoles n'étaient même pas d'accord à son sujet. La disproportion entre l'intérêt réel du rocher et les réponses militaires apportées, tant par l'Espagne que par le Maroc, souligne encore davantage ce caractère insolite. Selon l'historienne Marîa Rosa Madariaga, le contentieux n'a pas lieu d'exister car il manque totalement de bases historiques sur lesquelles s'appuyer. En fait, il paraît évident que cette crise n'est que le révélateur de relations bilatérales qui se sont considérablement dégradées depuis presque un an, avec, entre autres incidents, le rappel illimité de l'ambassadeur du Maroc à Madrid le 27 octobre 2001. Nous reviendrons sur cet aspect diplomatique dans un chapitre ultérieur consacré aux relations hispano-marocaines.

L'expansion l'instauration

coloniale espagnole entre du Protectorat (1912)

la Guerra

de Âfrica

(1859-1860)

et

La Guerra de Africa C'est avec la conquête de l'Algérie par la France en 1830 que s'ouvre une nouvelle ère coloniale pour les grandes puissances européennes (France et GrandeBretagne en premier lieu) bientôt suivies par des puissances alors moindres comme l'Italie, la Belgique ou l'Allemagne au début du XXC siècle. L'Espagne, vieille puissance coloniale sur le déclin, vient de perdre dans les années 1810-1820, la majeure partie de son empire colonial en Amérique et elle ne tardera pas à perdre le reste en 1898 (Cuba, Puerto Rico et les Philippines) sous la pression d'une autre puissance émergeante, les Etats Unis. Cependant l'Espagne va chercher, dans la mesure de ses faibles moyens, à participer à ce grand mouvement européen d'expansion et c'est tout naturellement qu'elle porte ses regards en direction du "voisin du sud", le 1faroc. Il convient néanmoins de souligner que, très souvent pendant ces années, l'Espagne s'aligne sur les positions de la Grande-Bretagne, l'ancienne alliée lors de la GuelTa de lndependencia contre les troupes de Napoléon, et qu'elle servira de "tampon" entre les deux puissances du moment (la France et la Grande-Bretagne) pour freiner l'expansion française depuis l'Algérie, en direction de Gibraltar. C'est dans ce contexte qu'il est possible de comprendre les raisons qui ont poussé l'Espagne à s'emparer en 1848 des îles Chafarinas avant les Français: il s'agissait dans un premier temps de protéger Melilla, mais aussi de freiner l'avancée française vers le Détroit de Gibraltar et le contrôle du Maroc. Déjà en 1844 l'armée française avait
1 On retrouvera tous les détails (.\vww.clpais.es/ multimedia/ espana ). concernant cette crise sur le site Internet du quotidien E/ Pais

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envahi l'est marocain (dans la région de Oujda) et avait infligé la défaite d'Isly aux troupes du Makhzen, montrant clairement ses intentions vis-à-vis du Maroc. Cependant elle avait dû se replier vers l'Algérie et signer la paix avec le sultan sous la pression indirecte de la Grande-Bretagne!. Les gouvernements d'Isabelle II, aux prises à l'intérieur du pays avec des troubles divers (guerres civiles, processus révolutionnaires ou coups d'États militaires) cherchent à renforcer leur position grâce à une guerre contre le Maroc et il suffit d'un prétexte pour engager une guerre qui est connue sous le nom de Guerra deAfrica. Au mois d'août 1859, le gouvernement espagnol entreprend la construction de trois forts à Ceuta dans le but d'améliorer la sécurité de la ville et du littoral. Le 10 août, pendant la nuit, des membres de la tribu voisine d'Anyhera, attaquent le chantier et détruisent les bornes qui délimitent les territoires espagnol et marocain. Il n'en faut pas plus pour provoquer la colère du gouvernement espagnol qui demande au sultan une réparation pour l'outrage fait au drapeau espagno~ qui a été piétiné lors de l'attaque. A cette date le sultan r-.fulay Abderrahman est en train d'agoniser et, après sa mort, son successeur doit affronter des tentatives de rébellion si bien que la réponse à la demande espagnole tarde à venir. Pendant ce temps, en Espagne, l'opinion publique s'enflamme contre les "infidèles" à travers des articles de presse, des poésies ou des hymnes guerriers. La reine Isabelle II vend alors ses bijoux pour acheter des armes contre le Maroc, ce qui ne fait qu'exacerber davantage les passions. Le 22 octobre 1859, les Cortes" déclarent la guerre au Maroc et le 1er janvier 1860 le général O'Donnell, à la tête de 40 000 hommes, quitte Ceuta en direction de Tétouan. Bien que les troupes marocaines ne s'élèvent qu'à la moitié des effectifs espagnols, l'avance des Espagnols est très lente: les pertes humaines sont nombreuses auxquelles vient s'ajouter une épidémie de choléra provoquée par une absence totale de mesures d'hygiène. Le 5 février la ville de Tétouan est prise mais les troupes de O'Donnell continuent leur marche en ';rue de s'emparer de Arcila et Larache. Cependant elles contournent Tanger car un accord signé avec la Grande-Bretagne avant les opérations, stipule que l'occupation de la ville de Tanger cessera à la fin des hostilités. Les Anglais estiment, en effet, que l'occupation de cette ville par une puissance européenne pourrait mettre en danger la sécurité de Gibraltar. Enfin, grâce à l'intervention de la Grande-Bretagne, un Traité de Paix est signé le 26 avril 1860. Ce traité prévoit la cession par le Maroc de quelques kilomètres carrés autour des villes de Ceuta et de Melilla ainsi que la cession du territoire de Santa Cruz de Mar Pequefia (Ifni) qui ne sera effectivement occupé par les Espagnols qu'en 1934 ! La déception est grande dans l'opinion publique espagnole et on parle à cette occasion d'une guerra grande para una paz chica. À titre de compensations économiques pour la guerre, l'Espagne occupe Tétouan et intervient dans les douanes marocaines pour se réserver 50 % des droits de douanes du commerce extérieur marocain afin de retenir à la source l'indemnité de 400 millions de réaux que le traité a accordée à l'Espagne. Enfin, en 1861, l'Espagne signe avec le
1 Enrique Carabaza, op. cil.. p.34. 2 Les (!irle.!"ont actuellement l'organe lé,,"slatif de l'État espagnol (Congreso de los Diputados + Senado). s 21

Maroc un Traité de Commerce grâce auquel le pays vainqueur obtient le droit de libre importation et exportation au Maroc pour les marchandises, presque sans aucune limite douanière. Paradoxalement, ce sont la France et la Grande-Bretagne qui profitent le plus de cet accord hispano-marocain lorsqu'elles se réfèreront, lors d'accords futurs, à la clause de "la nation la plus favorisée" qu'elles exigeront pour elles-mêmes. Peu après, le 18 mai 1863, Ceuta et Melilla, ainsi que les îles Chafarinas, sont transformées en ports francs et l'ensemble de ces mesures va donner le coup de fouet nécessaire à la pénétration économique européenne au Maroc. Cette guerre contribue donc à un changement radical de la position de l'Espagne envers le Maroc: à partir de là, il ne sera plus question d'abandonner les presidios puisqu'ils servent de prétexte à une future extension de la zone d'influence espagnole sur le nord du Maroc. Cette guerre, à travers l'exaltation qu'elle suscite en Espagne, (les oeuvres littéraires qui s'en inspirent!, illustrent parfaitement cet état d'esprit) provoque un véritable élan d'unité nationale; elle a même été considérée comme une tentative pour faire revivre la grandeur de l'Espagne mythique2. Elle marque néanmoins le début d'un processus de militarisation de la politique espagnole et, du coté marocain, l'annonce d'une grave crise économique, politique et sociale qui va déboucher quelques années plus tard, sur le dépeçage économique puis politique du pays. En fait cette guerre ne fut pas aussi petite (chica)dans ses conséquences car elle se révélera être la pépinière de futurs affrontements et de futures guerres. El Africanismo Les années qui s'étendent de 1860 à 1898 furent des années d'euphorie quant à l'intérêt que porte l'Espagne à son voisin du sud: emboîtant le pas aux puissances coloniales anglaise et française qui ont déjà commencé leur étude et leur action sur le continent africain, l'Espagne va tourner ses regards vers le Maroc. L'intérêt économique et stratégique de ce pays et la perte des dernières colonies en Amérique et en Asie va donner une certaine impulsion à l'qfricanismo civil et militaire en direction du Maroc. De même voit le jour en Espagne, un nouvel intérêt intellectuel pour toute expression culturelle qui, quoique différente, conserve des liens avec le continent européen: c'est le cas du "voisin du sud" avec lequel l'Espagne a en commun un héritage culturel et une partie de son histoire. Au moment où l'Empire ottoman ne représente plus un danger pour les intérêts économiques, politiques ou idéologiques du continent européen, les intellectuels vont inventer une image positive du maure: de nombreux écrivains romantiques seront influencés par cet "orientalisme" et en Espagne on observe à cette époque un regain d'intérêt pour le passé islamique du pays. L'architecture, les arts, les sciences de cette époque font partie du patrimoine culturel de l'Espagne et on souligne qu'il y a eu une histoire commune, des contacts et

1 BenitO PEREZ G ALDOS, Aifla Teflau", et Pedro particulier. 2 Voir, M.C. LECUYER et C. SERRANO,. ugmm de Recherches ibéro-américaines, 1976.

de ALARCON,

Diario de un /eJ/igo de la G'terra de Africa en Rouen, Centre

d'Ajrique el ses répemmions e11EJp"'~11e (1859-1860),

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une interpénétration linguistique avec le monde musulman 1. Certains vont même jusqu'à afftrmer que le Maroc est la continuation de l'Espagne d'un point de vue géographique ou même humain. Dans ce contexte, le Maroc cesse d'être un ennemi pour devenir un centre d'intérêt: si l'on insiste sur la décadence de l'État voisin, c'est pour souligner le devoir moral qui revient à l'Espagne de sortir le i\faroc de sa léthargie, de contribuer à sa reconstruction et même de le défendre face aux pressions des autres états coloniaux. Néanmoins les deux partis qui se succèdent régulièrement au pouvoir adoptent des attitudes complètement opposées face à cette question: Canovas et les conservateurs sont partisans d'un repli sur les problèmes internes du pays, alors que les libéraux et les réformistes, autour de Moret, Sagas ta, Coello, Azcarate, Saavedra et Costa se positionnent en faveur d'une ouverture vers l'extérieur et plus concrètement vers le nord de l'Afrique. Angel Ganivet, quant à lui, exprime à ce moment ses espoirs nuancés de doutes quant à l'opportunité de la pénétration espagnole au fvfaroc en ces termes: Si nosotros nos dejasemos !levar de nuestros deseos tradicionales sin contar, como no contamos hoy, con los medios indispensables para completar la obra deI ejército y de la politica, y lograsemos establecer nuestro protectorado 0 dorninaciôn sobre Marruecos, quizas no serviriamos mas que de introductores de los famélicos comerciantes de Europa; y en tanto que éstos recogian la utilidad practica deI cambio de poder, nosotros recogeriamos la odiosidad del pueblo domina do que veda en nuestra acciôn la causa marufiesta de todos los ataques dirigidos contra sus sentirnientos exclusivistas y refractorios a la civilizaciôn europea2. Joaquin Costa, qui est en quelque sorte le chef de ftle de cet cifricanismo,afftrme, au cours du meeting du Théatre Alhambra de Madrid ~e 30 mars 1884) : Espana es, en suma, la tutora natural del vecino pueblo marroqui y debe defender la integridad de Marruecos en circulos europeos.3 Au cours de ce fameux rassemblement du Théatre Alhambra, Costa propose la création de la Sociedad Espanola de Africanistas y Colonistas dont nous reparlerons ultérieurement. En accord avec la pensée libérale, il préconise la pénétration espagnole au Maroc en ces termes: "La frontera natural de las naciones latinas par el sur no es el Mecliternineo, sino el Atlas y el Sahara". Néanmoins il est conscient que cette pénétration doit être commerciale et donc qu'il faut produire beaucoup: hacer una politica muy intensiva antes de emprender la politica extensiva, considerando que, todavia por mucho tiempo, la mejor de nuestras coloruas sera la Peninsula.

1 Mohamed Ali Laarbi, "ContribuciÔn para la comprcnsiÔn dei africanismo espanol", Aldaba n° 15, 1990, p. 83-88. 2 ,\ngel Ganivet, Id,a,;"", 'SPalIO!, Madrid, Victoriano Suàrez, 1944, p.149-151. 3 Victor Morales Lczcano, , bpanà.y ,I norfede Africa: elpro/ee/oradoen MamtemJ (1912-1956), Madrid, UNED, Aula Abierta, 1986, p.M, à 69. Joaquin Costa terminait son discours en ces termes: "10que a Espana interesa, 10 que Espana necesita, no cs sojuzgar el Magrcb, no es llcvar sus armas hasta el Atlas; 10 que le interesa a Espana es que el Magreb no sea nunca una colonia eurapca; es que al otra lado dei Estrecho se constituya una naciÔn viril, independiente y cuIta, aliada natural de Espana, unida a nosotros por los vinculos del interés comun, como 10 està por los vinculos de la \'ecindad y por los de la Historia". 23

Il s'agissait, en fait, du premier énoncé de la politique de penetracion pacffica qui est précédée, au cours des deux dernières décennies du XIXe siècle, d'un courant scientifique et économique orienté vers le Maroc. Les années 1870-1880 offrent de nombreux exemples de tentatives scientifiques et économiques organisées dans le but d'explorer l'Afrique: cette exploration est menée à bien par des explorateurs, des anthropologues, des missionnaires1 qui partent avec l'idée que l'Espagne a le devoir moral d'apporter le progrès de la civilisation industrielle et commerciale au Maroc. Les études scientifiques ont servi, d'abord, à opérer une reconnaissance du pays; des personnalités reconnues s'y lancent avec enthousiasme: Domingo Badia, José Murga et Gatell entre autres, parfois sans connaître la langue arabe. C'est au cours de ces années que sont fondées différentes associations et revues: La Sociedad GeogrdJicaEspallola qui contribue fortement à l'émergence de l'africanisme espagnol grâce à la création de la Asociacion espanolapara la exploracion de Africa qui en est la projection colonialiste la plus connue, et qui a été fondée en 1877. Il convient de citer aussi la Sociedad Espanola de Geogrcifia, fondée en 1876 et sa revue &vista de Geografia Colonialy Mercantil ; cette dernière société devint ensuite, sous l'impulsion de Joaquin Costa, la Sociedad Espanola de Africanistas y Colonistas à partir du meeting du Théâtre de l'Alhambra en 1884. La pénétration pacifique dans Je nord du Maroc

Tout cet intérêt scientifique trouve sa concrétisation, quelques années plus tard, dans la période dite de "pénétration pacifique" (1900-1909) au cours de laquelle se créent des associations à but économique. La plus connue de ces associations est regroupée dans les Centros Comercia/es Hispano-Marroqtlies créés en 1904 et dont l'objectif prioritaire est de "cooperar al desarrollo de nuestra influencia comercial en Marruecos". Installés à :Madrid, Barcelone et Tanger, ces centres se présentent comme des groupes de pression dont le but est d'obtenir l'appui de l'opinion publique et l'aide de l'Etat dans cet effort de pénétration du marché marocain. Les bénéficiaires de cette action en seraient, d'après les Centros Comerciales,les centres industriels de la péninsule, la population agricole au chômage, les compagnies de navigation, les banques et le capital privé. L'action de ces Centros comercialesest aussi connue à travers leur publication Espanà en Africa parue pour la première fois en 1905 et qui en reprend les buts officiels: Es la que emprendemos obra patri6tica, ajena a toda banderia de escuela 0 de partido, encaminada a procurar el engrandecimiento moral y material de Espana, con las a=as propias de los pueblos modernos, que no son otras que la diplomacia y el trato comercial2.

1 Bernabé Lüpc% (;arcia, "La cruz y la espada", His/oria 16, extra n09, abril1979, p. 39. L'auteur cite en particulier le cas du père franciscain Lerchundi, supérieur des missions au Maroc et fondateur de la "Asociacion de Senoras de Maria !nmaculada" dont le but était de récupérer des fonds pour ces mêmes missions. 2 Victor Morales LC7.cano, El tolollialÙmo hispallofrwuir ellMamtetos. (1898-1927), Madrid, Siglo XXI Editores, 1976, p. 30. 24

Enftn n'oublions pas deux autIes initiatives qui illustIent cet intérêt économique espagnol pour le "voisin du sud" : il s'agit en premier lieu des Congrès Africanistes! qui peuvent êtIe considérés comme l'essence même du néocolonialisme espagnol, précédant la création de la Liga AfricanÙta Espanola en 1913. Ces congrès eurent lieu à Madrid en 1907, à Zaragoza en 1908, à Valence en 1909 et de nouveau à Madrid en 1910 et s'afftrment comme la concrétisation économique de la reconnaissance offtcielle d'une zone d'influence espagnole autour des anciens presidios de Ceuta et Melilla à la suite de l'accord franco-anglais de 1904. Mais en 1909, on peut déjà dire que cette période de "pénétIation paciftque" s'achève avec l'irruption de la guerre sur la zone d'influence espagnole: c'est le triste épisode du Barranco deI Lobo. Alors qu'ils tIavaillaient à la constIuction du chemin de fer entre les mines de Beni-Bu-Ifrur et Melilla, des ouvriers espagnols furent attaqués par des Rifains: il y eut plusieurs morts et blessés et l'incident provoqua une réaction militaire espagnole importante. Au cours de ces opérations militaires -la Segunda Guerra de Melilla-les tIoupes espagnoles subirent une défaite importante, c'est l'épisode du Barranco deILobo. L'échec de cette tentative de pénétIation paciftque ne revient pas uniquement au manque d'initiative du capitalisme espagnol, au retard technique d'un pays épuisé par des luttes intestines ou au militarisme d'un corps d'offtciers hypertrophié; il convient de souligner le rôle de la résistance marocaine qui va faire du problème marocain un véritable "casse-tête" pour tous les gouvernements espagnols de l'époque. L'encerclement diplomatique du Maroc

Avant cette approche économique, l'action diplomatique européenne orientée vers une expansion coloniale en direction du Maroc a déjà commencé, depuis longtemps, son tIavail de sape: la Convention de Madrid du 3 juillet 1880, signée par l'Espagne et treize autres puissances, qui accorde à tous les signataires les avantages du Traité de 1861 illustIe parfaitement le début du "dépeçage" économique du Maroc. C'est sous la pression des africanÙtas que l'Espagne commence, en 1884, après la Conférence de Berlin consacrée au partage de l'Afrique, à s'implanter sur la côte du Sahara Occidental en face de l'archipel des Canaries, considérant ce territoire non encore délimité comme une base arrière pour les activités de pêche implantées aux Canaries. Il faudra attendre un demi-siècle pour que l'Espagne commence à pénétIer à l'intérieur de ce territoire qui portera le nom de Sahara espagnol. En cette période de répartition coloniale du Maghreb, l'Espagne ne recueille que quelques petits territoires et va servir en fait d'État tampon entre les deux grandes puissances coloniales, la France et la Grande-Bretagne. En 1904, l'accord francobritannique effectue la répartition coloniale de l'Afrique du Nord aftn d'éviter une crise semblable à celle de Fachoda2 en Afrique noire: l'Algérie et la Tunisie reviennent à la France, l'Egypte et le Soudan à la Grande-Bretagne; la Libye tombe dans la zone d'influence italienne en échange de l'abandon de ses prétentions sur le Maroc et la
1 Morales Lezcano, ibidem,p.38. 2 La crise de Fachoda (Soudan) en 1898 est un exemple de la rivalité franco-britannique dans la région du haut Nil; à cette époque la France cherche à s'établir en Afrique orientale et se heurte à la présence britannique au Soudan, promquant un gra,'e incident diplomatique. 25

France doit s'entendre avec l'Espagne, compte tenu des possessions territoriales espagnoles sur la côte marocaine, pour régler le cas du Marocl. De cette façon, la Grande-Bretagne voit ses intérêts sur le Détroit de Gibraltar prèservés puisque la France, puissance concurrente, ne tient pas la rive sud du Détroit face à Gibraltar et qu'un petit État, l'Espagne en l'occurrence, s'interpose entre elles. Le dispositif est encore amélioré avec la création d'une zone démilitarisée sur le Détroit et l'internationalisation de la ville de Tanger. Dès lors les événements s'enchaînent rapidement jusqu'à l'instauration du Protectorat franco-espagnol sur le Maroc et laissent apparaître clairement le désir européen d'un démantèlement du dernier État maghrébin encore indépendant. En 1904 également est signé l'accord franco-espagnol qui fait entrer officiellement l'Espagne dans le cadre de l'accord franco-britannique et en 1906 se tient la Conférence d'Algésiras qui tente de régler le sort du Maroc. Ce dernier prèserve officiellement sa souveraineté mais ouvre ses frontières au commerce pour tous les pays sur un pied d'égalité; en fait la conférence d'"\lgésiras établit le futur Protectorat. Le Co-Protectorat franco-espagnol voit le jour en novembre 1912, après les occupations, française de Fès et espagnole de Larache et Alcazarquivir en 1911. L'Allemagne, grande absente de cette répartition avait tenté en vain de faire entendre sa voix, d'abord en 1905 avec la venue de Guillaume II à Tanger qui se présentait comme le défenseur de l'intégrité territoriale du :Maroc, puis en 1911 avec la crise d'"\gadir qui fut ftnalement résolue en trouvant une réponse aux appétits impérialistes des puissances coloniales. Ce sera l'accord franco-allemand par lequel l'Allemagne laisse le champ libre à la France au Maroc et obtient en échange une bande de territoire dans l'.\frique Équatoriale Française.

1 Enrique Carabaza., op. àt., p. 43 : l'article 3 de cette déclaration stipule: "Ambos gabiernas convicnen en que una eierta extension de territario marroqui adyacente a Melilla, Ceuta y demàs presidios, debe caer dentro de la es fera de influencia espanola el dia en que el Sultàn deje de ejercer sobre eUas su autoridad y que la admirtistracion desde la costa de MeliUa hasta las "ltmas de la orilla del Sebù debe confiarse exclusivarnente a Espana."

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Carte du protectorat
Élaboration personnelle

espagnol

sur le nord du Maroc
op.lit.. 1976.

à partir de Morales Lezcano,

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La résistance

marocaine

et la marche

vers la guerre

Devant un tel enchaînement de faits qui illustre la faiblesse de l'État marocain, il serait faux de croire qu'il n'y a pas eu, au Maroc, de résistance à l'expansionnisme européen. Certes le pouvoir central se retrouve impuissant après la Conférence d'Algésiras mais la résistance est souvent si active au cours des premières années du XXe siècle qu'elle oblige les dirigeants espagnols à abandonner l'idée de pénétration pacifique pour effectuer une véritable intervention militaire. "\près le traité de 1862 qui prévoyait l'extension du territoire espagnol autour de Me1i11a,on procède à l'expulsion de la population rifaine des nouveaux territoires et, en 1890, les Espagnols construisent quatre forts sur la frontière avec le 1Iaroc ; en 1893 le général Margallo entreprend la construction d'un autre fort tout près du sanctuaire de Siill Ouriach situé dans la zone neutre qui avait été créée après la guerre de 1859-1860. En octobre 1893, la tribu des Guelaïa attaque les constructions en cours, obligeant les forces espagnoles à se replier sur Me1il1a. Pendant les semaines suivantes se déroulent des opérations militaires qui prennent l'allure d'une véritable guerre, la Guerra de Me/dia. En mars 1894, l'accord, dit de Marrakech met f111à cette

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guerre et impose au sultan de maintenir près des Presidios des troupes en vue de prévenir des attaques rifaines contre les territoires espagnols. La deuxième GuelTa de Melilla a lieu en 1909 et prend la forme d'une résistance à l'expansion capitaliste qui a débuté en 1907 avec l'exploitation des mines de fer de Beni-Bu Ifrur par la Compania de minas dei Rif En juillet 1909, des ouvriers espagnols qui travaillent sur le chemin de fer reliant les mines au port de Melilla, sont attaqués et quatre d'entre eux sont tués par des membres de tribus voisines. Les forces espagnoles de Melilla contre-attaquent et commencent une guerre qui dure plusieurs mois contre un regroupement de tribus rifaines sous le commandement du Chérif ;\Ieziane. Au cours de ces opérations militaires, les Rifains remportent une victoire connue sous le nom du BalTanco dei Lobo qui coûte la vie à de nombreux soldats espagnols. Cette guerre, et cette défaite en particulier, provoquent en Espagne les protestations violentes de la 5 emana trdgica à Barcelone (entre le 26 et le 31 juillet 1909) en réponse au rappel de nouveaux soldats espagnols à Melilla. La répression, qui va se déchaîner, avec l'exécution de l'anarchiste Francisco Ferrer en particulier, marquera profondément la mémoire collective espagnole!. Pour la première fois des événements qui se produisaient au Maroc avaient des répercussions violentes sur la Péninsule. Ce ne sera pas la dernière. Le traité de 1910 qui met fm aux hostilités ne ramène pourtant pas la paix dans le Rif puisqu'en 1911 les Rifains tentent encore une fois de freiner l'avancée espagnole vers la rivière Kert et en 1912, année de l'instauration du Protectorat, il y a encore des combats intermittents qui se soldent par un arrêt des troupes espagnoles dans leur avancée dans le Rif. Cependant les hostilités s'amplifient dans les années 1920 et l'intervention de Abd-el-Krim dans le conflit comme chef incontesté de la zone du Rif, porte la guerre à son paroxysme avec la défaite espagnole de Annual en 1921 (près de Melilla). Le roi Alphonse XIII qui trouvait les opérations espagnoles de pénétration dans le Rif trop lentes, en confia la direction au téméraire général Silvestre; celui-ci se mit à la tête d'une colonne qui devait, en traversant le Rif, rallier Melilla à Alhucemas. Mais la colonne de Silvestre qui avançait sans aucune précaution, fut décimée à Annual par les troupes, beaucoup moins nombreuses, de Abd-el-Krim. Il faudra une intervention commune franco-espagnole et le débarquement à Alhucemas en 1926 auquel prend part le jeune général Franco, pour venir à bout de la résistance rifaine. Auparavant, la question du Maroc avait provoqué en 1923 une crise profonde suiyie de la prise du pouvoir par le général Primo de Rivera. Il faut donc attendre 1927 et la reddition d'Abd-el-Krim pour que l'Espagne puisse exploiter et organiser en paix son Protectorat sur la zone nord du Maroc. Cependant cette guerre coloniale, presque continue pendant toutes ces années, va se transformer

1 En signe de protestation contrc la Guerre du Maroc, les organisations ouvrières proclamèrent la grève générale et dressèrent des barricades dans les rues de Barcelone. La répression provogua une centaine de morts et le Conseil de Guerre prononça cing peines de mort -dont celle de Francisco Ferrer, pédagogue et éditeur anarchiste- gui furent exécutées dans la citadeUe de Montjuich à Barcelone malgré des protestations venues de toute l'Europe. 28

en "fosse commune" pour des milliers de jeunes espagnols1 qui n'ont pas le sentiment de défendre leur patrie. La guerre, larvée tout d'abord, puis ouverte avec l'entrée en scène de Abd-el-Krim dans le Rif, divise profondément la société espagnole. Ainsi des intellectuels aussi prestigieux que Pérez Gald6s ou Joaquin Costa joignent leurs voix à celles qui dénoncent la guerre "antinationale" ; de son coté, Azorin prend position, dans le quotidien ABC, en faveur de la guerre en ces termes: Estamos en tiempos de guerra. Nada hay mas alto, mas supremo que la fuerza. Seamos fuertes. Brillen las espadas y retumbe largamente el canon. Tandis que le leader socialiste Indalecio Prieto, dans son manifeste électoral de 1918, s'écrie: Abandonemos Marruecos, repatriando aquellas tropas, reduciendo nuestro cupo militar y obteruendo de las potencias que quieran encargarse del Rif no solo compensaciones sino la garancia de una igualdad de derechos para los subditos e intereses espanoles en Marruecos, en relacion con los que los que disfrutasen las naciones encargadas del Protectorado". Outre ces divisions engendrées par la guerre, le Protectorat est à l'origine de futurs bouleversements de la société espagnole: au cours de ces années, il devient un véritable vivier où prend naissance et se renforce le militarisme cifricanistaqui par deux fois, en 1923 et en 1936, va intervenir directement dans la vie politique espagnole, d'abord avec le coup d'État du général Primo de Rivera, puis avec le soulèvement nationaliste de juillet 1936. Le Protectorat espagnol sur le nord du Maroc (1912-1956)

L'intervention

capitaliste

dans Je Protectorat.

Avant l'installation officielle du Protectorat en 1912, les entreprises espagnoles avaient mené deux tentatives, plutôt minimes, dans la zone concernée: La Companta de!Norte Afrimno et !a S ociedadEspano!a de Minas de! Rif avaient commencé l'exploitation des richesses minières dans la zone d'influence espagnole, eXploitation qui avait d'ailleurs provoqué l'incident du Barranco de! Lobo en 1909. D'autres s'étaient lancées dans des secteurs comme l'électrification des villes, les chemins de fer, le transport de minerais, les compagnies agricoles. Au cours des années 1910-1920, on poursuit les travaux d'électrification, d'adduction d'eau et de gaz ainsi que l'extension immobilière des villes du nord du Maroc; on étend les capacités portuaires et les routes dans les villes de Larache, Tétouan, Ceuta et Melilla. En général, l'état de rébellion permanente de la zone durant ces années ne favorise pas les investissements qui restent peu importants jusqu'à la création de la Companta genera!Espano!a de Africa qui participe à la construction du chemin de fer Tanger-Fès dans la limite de 40 % du montant du
1 Après le "Barranco deI Loba" en 1909 et ses 1 284 morts, épisode sui\~ d'opérations de représailles (au total 2235 morts), une autre défaite traumatisera l'opinion publique espagnole, le "desastre de Annual" en 1921, défaite provoquée par les troupes rifaines d'Abd-el-Krim et qui fit enYiron 12000 morts. 2 Bernabé L6pez (;arcia, "La eruz y la espada", op. àl., p. 42.

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budget. Les grandes compagnies maritimes participent également à l'investissement espagnol en direction du Maroc. La Sociedad Espanola de las Minas dei Rif dont nous avons déjà évoqué l'activité, mérite cependant une place à part car la richesse du minerai qu'elle exploite avait provoqué la convoitise des trusts et des sociétés étrangères (françaises et allemandes en particulier). L'Espagne, violant les accords d'Algésiras concernant l'exploitation minière du j\Iaroc, préfère traiter directement avec un chef de tribu local (El Roghi) pour obtenir la concession d'un gisement étendu (celui de Beni-Bu-Ifrur) dont la teneur en fer peut être considérée comme exceptionnelle. La société est créée en 1908 et le minerai commence à être exporté par le port de Me1illa en 1914 en direction des traditionnels centres de la sidérurgie européenne. Cela va priver le Maroc d'un éventuel pôle de développement industriel. La construction du chemin de fer entre les gisements et le port de Me1illa est à l'origine, comme nous l'avons déjà dit, de l'intervention espagnole qui provoque la catastrophe du Barranco de! Lobo et il semble que les intérêts de certains capitalistes espagnols proches du pouvoir, n'aient pas été étrangers à cette intervention militaire espagnole. Les investissements capitalistes espagnols s'orientent plus précisément vers les secteurs des eXploitations minières, en particulier les gisements de fer et de plomb du Rif, le réseau ferré et l'installation de l'électricité, du gaz et de l'eau dans les villes principales1. Les acteurs principaux en sont les membres de l'oligarchie financière de la Restauration: au Maroc, seront présents 16 des 100 plus grands capitalistes de l'industrie espagnole parmi lesquels Urquijo, Güell, Oriol etc... Ceux-ci profitent du rapatriement des capitaux de Cuba et des Philippines après 1898 pour réinvestir dans le Protectorat au moment où la relance économique et l'assainissement fiscal du pays commencent à donner leurs fruits. Néanmoins il convient de remarquer que l'investissement capitaliste espagnol est limité par trois éléments négatifs: d'abord le capital de la Péninsule est, d'après Vietor Morales, "satellisé" par les investisseurs européens à l'époque de l'instauration du Protectorat; ensuite le territoire qui revient à l'Espagne manque cruellement de voies de communications, ce qui est un handicap certain pour l'exercice de l'activité coloniale; enfin l'état de guerre endémique entre 1909 et 1927 est un frein au développement de l'activité économique. L'instauration du Protectorat

Après la reconnaissance officielle d'une zone d'influence espagnole sur le nord du Maroc en 1904, le Protectorat est créé en 1912. Selon le maréchal Lyautey, la déflnition du Protectorat était la suivante: L'idée du Protectorat est celle d'un pays qui conserve ses institutions, son gouvernement et son administration avec ses organes propres, sous le simple contrôle d'une puissance européenne qui se substitue à lui dans sa représentation extérieure, prend en charge l'administration de son armée et de ses finances et le guide dans son développement économique. Ce qui caractérise cette idée, c'est le mot contrôle, bien différente de l'administration directe.
1 Victor Morale, J .ezeano, El colonialismo hispanojrand.r en MamlecoJ, op. tit., p.54.

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