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Champs de bataille de France - Descriptions et récits

De
427 pages

(27 JUILLET 1214)

DE toutes les grandes dates de l’histoire de France, au moyen âge, il n’en est point qui sonne plus joyeusement que celle de la bataille de Bouvines — si ce n’est peut-être celle de la reprise d’Orléans par Jeanne d’Arc — ni qui ait conservé à travers les siècles une plus vive signification. C’est qu’en effet, cette journée est la première manifestation, en même temps que le premier triomphe de l’unité nationale ; c’est la première victoire bien française et qui mérite d’autant mieux d’être célébrée à ce titre qu’elle a été remportée sur la coalition des ennemis que notre pays n’a cessé de retrouver devant lui, toujours prêts à s’opposer à son développement, toujours ardents à contrecarrer ses destinées : l’Angleterre et l’Allemagne, appuyées sur la grande féodalité du nord et du nord-est.

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Valmy(20 Septembre 1792)
Charles Malo
Champs de bataille de France
Descriptions et récits
Au Lecteur QUEL que soit le sol où l’on s’est battu, la visite d’un champ de bataille est émouvante, elle devient un pèlerinage sacré lorsqu’ il s’agit du terrain d’une des luttes dernières, où se sont jouées les destinées de la Fr ance, où sont tombés les frères ou les fils de ceux qui vivent autour de nous. De modestes croix de bois, de longues files de tumu li, des monuments rappellent que les combinaisons des capitaines, le hasard souv ent, un jour ont amené dans ces campagnes quelque effroyable choc d’armées. Le nom de ce terrain, la veille, était obscur ; le lendemain, le monde entier le savait. En suivant ces plaines, ces coteaux, ces gorges et ces bois, témoins des mêlées héroïques, en traversant ces villages, pris et repr is avec acharnement, disputés jusqu’à la mort, on se sent saisi par la poésie tra gique de la guerre. Moins poignante assurément est une pareille excursi on sur le théâtre de rencontres anciennes ; mais là encore comment ne pas se sentir plein de reconnaissance et de pitié pour ces inconnus ou ces oubliés qui ont vers é leur sang pour que la patrie fût plus libre ou plus forte ? Dans cette longue série de visites, l’auteur a fait une part sensiblement égale aux batailles de l’ancienne Monarchie, à celles de la R évolution et de l’Empire et à celles de la dernière guerre Franco-Allemande. Trop de ces luttes sont pour nous des défaites, puisque dès que nos armes ont été heureus es, c’est au delà de nos frontières qu’elles ont porté leurs coups ; mais to utes, les revers, comme les victoires, proclamant le patriotisme, la vaillance et l’abnéga tion de nos soldats, toutes sont fécondes en enseignements. Il convient que la piété nationale honore également le courage malheureux et la bravoure que la Victoire c ouronne.
* * *
CES visites aux«Champs de bataille de France » ont toutes été faite s ou refaites par l’auteur de ce livre, à l’occasion de la présente p ublication ; ce sont des descriptions de visuque nous offrons au lecteur. Les récits proprement dits, il les a demandés à ceux des historiens militaires ou civils qui ont do nné, à son avis, les relations les plus exactes, les plus complètes, les plus impartiales, mais surtout les plus claires et les plus vivantes. Des plans, extraits pour la plupart de la carte de l’État-major au 1 : 80.000, des portraits authentiques et des vues (not amment de monuments commémoratifs) d’après des photographies, précisent le récit et illustrent le texte.
I
Bouviner
(27 JUILLET 1214)
PHILIPPE-AUGUSTE D’après un sceau des Archives Nationales. J. 168,
Chancelier GUÉRIN Bibliothèque Nationale. Estampes.
DE toutes les grandes dates de l’histoire de France, au moyen âge, il n’en est point qui sonne plus joyeusement que celle de la bataille de Bouvines — si ce n’est peut-être celle de la repris e d’Orléans par Jeanne d’Arc — ni qui ait conservé à travers les si ècles une plus vive signification. C’est qu’en effet, cette journée est la première manifestation, en même temps que le premier triomphe de l’unité nationale ; c’est la première victoire bien française et qui mérite d’autant mieux d’être célébrée à ce titre qu’elle a été remportée sur la coalition des ennemis que notre pa ys n’a cessé de retrouver devant lui, toujours prêts à s’opposer à son développement , toujours ardents à contrecarrer ses destinées : l’Angleterre et l’Allemagne, appuyé es sur la grande féodalité du nord et du nord-est. A Bouvines a été bien réellement posée et décidée l a question de savoir s’il y aurait une nation française ; si, suivant l’expression éne rgique d’un historien, celui qui était en passe de devenir le roi de France serait contrai nt de redevenir le roi de Laon, comme les derniers Carolingiens. Et c’était bien l’ importance de l’enjeu qui avait réuni dans une sorte de croisade les éléments les plus di vers et les plus disparates, excités par une haine commune, et aussi par des appétits co mmuns : Jean sans Terre, ce triste roi d’Angleterre, qui est bien un des prince s les plus méprisables, une des figures les plus antipathiques du moyen âge ; Othon IV, l’empereur d’Allemagne ; Ferrand, comte de Flandre et de Hainaut ; Renaud de Dammartin, comte de Boulogne ; le comte de Hollande, les ducs de Braban t, de Lorraine et de Limbourg. Les coalisés s’étaient partagé à l’avance le royaum e qu’ils ne doutaient pas de conquérir : l’empereur aurait la Champagne et la Bo urgogne ; les comtes de Flandre et de Boulogne, tout le nord et le centre jusqu’à la L oire ; le roi d’Angleterre, les provinces situées au sud de ce fleuve. Ainsi notre pays, qui déjà préludait à sa puissante unité, était bel et bien menacé de subir une nouvelle dislocation politique et de se voir rejeté dans le chaos féodal d’où il comm ençait à sortir. Par bonheur, ni le roi ni le royaume ne s’abandonnè rent. Philippe-Auguste adressa un énergique appel à toutes les forces vives de la France et sut les rassembler en un solide faisceau ; « personne ne faillit au roi, ni la bourgeoisie ni la noblesse ; tous se levèrent en armes à sa voix, les communes comme les barons. » Et il ne fallait rien moins que ce concours dévoué, que cet élan vraiment patriotique (devançant l’idée même de patrie) pour faire face à la double invasio n qui menaçait nos frontières : tandis qu’au sud-ouest, Jean sans Terre débarquait à La Rochelle avec une armée imposante, au nord, 80000 Allemands, Flamands, Brab ançons, Hollandais, Lorrains, renforcés. par un gros contingent anglais, s’avança ient jusqu’à l’Escaut, sous le commandement d’Othon en personne. Il est vrai que l e roi d’Angleterre, peu soucieux de s’engager à fond, tant que ses alliés n’auraient pas obtenu des succès décisifs, se laissait aisément contenir par les troupes que Phil ippe envoyait dans le Poitou et à la tête desquelles il avait placé son fils Louis (depu is Louis VIII) ; mais arrêter l’empereur
était chose moins facile, et ce fut contre ce derni er que le roi de France tourna tous ses efforts. Avec ses vassaux, ses arrière-vassaux et les milice s communales, il avait environ 25 000 hommes, dont 20 000 à pied et 5 000 à cheval : son armée était donc 1 inférieure des deux tiers à celle avec laquelle ell e allait se mesurer . Aussi, à défaut de l’avantage du nombre, Philippe manœuvrat-il pour mettre de son côté l’avantage du terrain, et c’est ce qui explique la série de march es et de contremarches qui précédèrent la bataille : quatre jours avant celle- ci, le 23 juillet, Othon campait à Valenciennes et Philippe à Péronne ; mais, au lieu de marcher directement de la Somme à l’Escaut, le roi de France se porta vers le nord, comme s’il voulait gagner Lille ; puis, arrivé à la hauteur de Douai, fit un brusque à droite et se dirigea sur Tournai. Ce mouvement, qui menaçait les communicati ons des coalisés décida l’empereur à lever son camp et à livrer bataille. D ans cette vue, il vint prendre position près de Mortagne, au confluent de la Scarpe et de l ’Escaut. Philippe voulait venir l’y attaquer ; mais, dit un chroniqueur, « ses barons l ’en déconseillèrent, parce que les avenues, jusqu’à l’ennemi, étaient étroites et diff iciles », et il se détermina à rétrograder vers l’ouest, pensant bien entraîner l’ ennemi à sa suite. C’est ce qui arriva en effet : au moment où les Français atteignaient B ouvines, sur la Marcq, et commençaient à passer cette rivière, ils apprirent que l’armée des alliés s’avançait derrière eux « en batailles ordonnées » et était su r le point de les rejoindre. Philippe eut bientôt pris son parti : brusquement, il se ret ourna et « fit tête » : avant la fin de la journée, la victoire — une victoire signalée ! — al lait être la récompense de cette résolution énergique.
L’EMPEREUR OTHON IV Bibliothèque Nationale. Estampes.
Entre l’Escaut et son sous-affluent la Marcq (dont il reçoit les eaux par la Lys) s’élève un plateau assez étendu, dont l’altitu de oscille entre 40 et 60 mètres, alors que celle de la région environnante ne dépass e guère 30 mètres et descend même jusqu’à 15. Ce plateau, dont le sol argileux c onstitue une excellente terre à blé, e était, dès le XIII siècle, déboisé et mis en culture. Mais, à cette é poque, les fonds qui le bornent du côté du nord étaient beaucoup plus ma récageux qu’à présent, et, au sud, s’étendait une vaste et épaisse forêt, reste d e la fameuse forêt Charbonnière. Le terrain ainsi découvert où pouvaient se mouvoir et se déployer les armées, entre Tournai et Bouvines, était donc strictement limité : c’était la partie du plateau traversée par la voie romaine de Tournai à Seclin, retrouvée de nos jours par M. Henri Delpech, et les recherches de cet écrivain l’ont judicieusem ent conduit à placer le théâtre même de l’action à environ 3 kilomètres à l’est de Bouvi nes, entre ce bourg et les villages de Créplaine et de Camphin. Othon, débouchant par la v oie romaine, l’abandonna à Créplaine, pour prendre position un peu au nord, su r l’éminence allongée et aux pentes adoucies où s’est élevée depuis la Chapelle- aux-Arbres. Philippe-Auguste, revenu sur ses pas, rangea ses troupes en bataille à 200 mètres environ des alliés, sur un front parallèle au leur et, par suite, orien té sensiblement de l’ouest à l’est. Ce dispositif lui permettait de couvrir le pont de Bou vines, qui était sa seule ligne de retraite, et, d’autre part, d’avoir le soleil à dos , ce qui ne laissait pas d’avoir son importance par cette chaude journée de juillet ; il était beaucoup mieux entendu, à coup sûr, que celui de l’Empereur, qui, pour occupe r une crête légèrement dominante, était allé s’adosser à des fondrières, où il risqua it fort d’être jeté en cas d’insuccès.
On longe aujourd’hui l’extrémité occidentale du cha mp de bataille de 1214, lorsqu’on se rend de Lille à Orchies par la ligne secondaire qui se détache, à Ascq, de celle de Tournai. Bouvines reste à 1 kilomètre à peu près su r la droite, et, du chemin de fer, on n’aperçoit point la belle église, de style ogival, bâtie il y a une quinzaine d’années, sur l’emplacement de celle où, suivant la tradition, Ph ilippe-Auguste était entré pour prier avant de marcher à l’ennemi. Dans le voisinage de c ette église, on montre encore la source au bord de laquelle le roi se reposa, sous u n frêne que les gens du pays renouvelaient pieusement, jusqu’à une époque très r approchée de nous, pour perpétuer le souvenir qui s’y rattachait. Quant au monument commémoratif de la bataille, qui a été érigé en 1863 par les soins de la commission historique du département du Nord, il se trouve à l’entrée du bourg, du côté de la station, à demi masqué, malheu reusement, par une maison avançant sur la route : c’est un obélisque en pierr e, des plus simples, de 6 m. 50 de haut, avec celte laconique inscription :
BATAILLE DE BOUVINES 27 JUILLET 1214
A quelques pas de là, une élégante petite chapelle, dont une statue en pied de Philippe-Auguste orne la façade, rappelle également cette journée mémorable. Naguère elle avait aussi son monument à Paris, l’ég lise Sainte-Catherine, à l’entrée de laquelle on lisait, sur deux tables de pierre, d’un côté : « A la prière des sergents d’armes Monsieur Saint Louis fonda cette église et y mit la première pierre, et fut pour la joye de la victoire qui fut au pont de Bouvines l’an mil deux cent quatorze » ; et, de l’autre côté : « Les sergents d’armes, pour le temp s gardaient ledit pont et vouèrent (firent vœu) que si Dieu leur donnait la victoire i ls fonderaient une église à Madame Sainte Katherine, et ainsi fut-il ». L’église a été démolie en 1782 pour faire place à un marché, et il n’en reste plus le moindre vestige ; mais, tout près de Senlis, à Ville-métrie, dans un parc, on peut encore admirer les ru ines imposantes de l’abbaye de la Victoire, fondée par Philippe-Auguste en mémoire de celle qu’il avait remportée sur Othon, et, sans nul doute, à l’instigation d’un hom me qui joua un grand rôle ce jour-là et pendant tout le reste du règne : le célèbre chan celier Guérin. Guérin (Garinus, dans les chroniques) était, en eff et, évêque de Senlis depuis 1213. Ancien frère profès de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, il se distingua comme homme de guerre, non moins que comm e homme d’État, et même fut réellement le bras droit — sinon latête— de Philippe à la bataille de Bouvines. Les dispositions qu’il prit ou conseilla avant et penda nt l’action dénotent de véritables talents militaires, et il contribua d’autant plus p uissamment au gain de la journée que, dans le camp opposé, un seul homme aurait pu rivali ser avec lui, — un Français aussi, du reste, — le comte Renaud de Boulogne. Tou tefois, il ne faut pas se dissimuler que, dans cette bataille, on chercherait en vain quelques signes précurseurs de la renaissance de l’art militaire : c’est le type de labataille féodale,de l’attaque parallèle, du choc de front, suivis d’une effroyable mêlée, mais sans trace de manœuvre. Le combat général se décompose en une inf inité de combats singuliers, de duels corps à corps, où chacun se rue sur celui qui lui fait face. On y voit les rois jouer le même rôle et courir les mêmes dangers que les simples écuyers, et, comme l’a fait remarquer le général Lamarque, les capitai nes y sont bien plus occupés à tuer qu’à commander.Vir virum legit— l’homme « empoigne » l’homme : toute la tactique
u temps des croisades est comprise dans ces trois m ots.
CHAMP DE BATAILLE DE BOUVINES. (Extrait de la carte de l’État-major au I : 80 000. — I centimètre = 800 mètres)
Quoi d’étonnant ? La tactique et la chevalerie étai ent, pour ainsi dire, incompatibles, inconciliables, et le colonel Rocquancourt, dans so nTraité d’art et d’histoire militaires si connu, en a fort bien expliqué la raison : « La première, dit-il, repousse toute action individuelle et morcelée, pour prescrire exclusivem ent l’emploi des masses ; la seconde, au contraire, ignorant ou dédaignant l’art d’organiser celles-ci, ne reconnaît et n’estime que laprouessemot ancien, mais très expressif, pour indiquer u n fait — d’armes isolé dans lequel le héros doit plus à sa b ravoure et à sa force physique qu’à la réflexion. » C’est pourquoi l’art de la guerre n e commencera à faire de sérieux progrès que lorsque les armes à feu auront tué la c hevalerie en mettant brutalement un terme aux « vaillantes chevauchées » et aux bell es « passes d’armes » où elle se complaisait et où elle excellait. Et c’est pour avo ir été le berceau, pour être restée la terre classique des méthodes et des mœurs chevalere sques que la France paiera par tant de revers, au cours de la guerre de Cent Ans, le succès si complet et si décisif qu’avaient suffi à lui assurer, à Bouvines, la boui llante valeur du roi Philippe et le courage réfléchi de l’évêque-chancelier Guérin.
[La bataille de Bouvines est la première du moyen-âge —après celle d’Hastings, toutefois —sur laquelle nous possédions des renseignements circonstanciés et parfaitement authentiques, grâce au double récit que nous en a laissé un témoin oculaire, Guillaume le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, d’une part, dans sa chronique intitulée : DE VITA ET GESTIS PHILIPPI-AUGUSTI(tome XVII du RECUEIL DES HISTORIENS DE FRANCE); de l’autre, dans les livres X et XI de son poème latin la PHILIPPIDE.Plus récemment, le savant e M. Henri Delpech a entrepris, dans la TACTIQUE SIÈCLE,AU XIII ouvrage cité plus haut, une restitution de la campagne de 1214 extrêmement intéressante et beaucoup plus exacte que la MONOGRAPHIE DE LA BATAILLE DE BOUVINESpubliée en 1835 par un officier érudit, M. Lebon. Ne pouvant reproduire la relation de M. Delpech, qui n’occupe pas moins de 175 pages dans son volume, nous y avons du moins eu recours pour corriger et développer au besoin celle que nous avons empruntée à SismondiDES (HISTOIRE FRANÇAIS, t. IV),lequel a fondu assez heureusement les narrations de Guillaume le Breton et des chroniqueurs flamands.]
Le 27 juillet, au matin, le roi Philippe se dirigeait de Tournai sur Lille, lorsque le vicomte de Melun et frère Guérin, des Hospitaliers de Saint-Jean, évêque élu de Senlis, qui s’en étaient allés reconnaître l’ennemi, vinrent l’avertir qu’Othon s’était, de son côté, mis en mouvement de Mortagne, et que, d’après l’ordre où marchaient ses troupes, ils ne doutaient point que l’Empereur ne se préparât à livrer bataille. Othon, en effet, avait compté attaquer les Français après que la moitié de leur armée aurait passé le pont de Bouvines ; ce pont traverse une petite rivière, la Marcq, qui se jette dans la Lys. L’armée des alliés s’avançait sur trois colonnes : celle de gauche, à la tête de laquelle se trouvait le comte Ferrand, se composait de la noblesse flamande et hollandaise ; celle du centre, conduite par l’Empereur lui-même, comprenait les divers corps allemands ; celle de droite, aux ordres de Renaud de Boulogne, les vassaux de ce grand feudataire, l’âme de la coalition, les bandes de Brabançons qu’il avait prises à sa solde ; enfin le contingent anglais, fort de 6 000 chevaliers ou archers, sous le comte de Salisbury, frère naturel de Jean sans Terre. Lorsque les coureurs [éclaireurs] d’Othon atteignirent l’arrière-garde des Français, la moitié de l’armée française avait déjà défilé par le pont de Bouvines. Le roi lui-même, fatigué du poids de ses armes et de la longueur du chemin, se reposait à l’ombre d’un frêne, près d’une église consacrée à saint Pierre. Averti de l’approche de l’ennemi, il entra dans l’église, adressa une courte prière au Seigneur, puis en ressortit le visage tout joyeux, « comme s’il se rendait à des 2 noces » et monta aussitôt son cheval . Et aussitôt on entendit retentir au travers du champ le cri : « Aux armes ! aux armes » ! Les trompettes sonnaient, les escadrons qui avaient déjà passé le pont revenaient en arrière. On fit redemander aussi l’oriflamme de Saint-Denis, qui, dans les combats, doit précéder toutes les autres ; mais comme elle tardait à revenir, on ne l’attendit pas, et Philippe se rendit à la première ligne, où une petite élévation le séparait des ennemis. Ceux-ci voyant, contre leur espérance, que le roi était de retour, et frappés d’étonnement, tournèrent sur la droite et s’étendirent à l’occident, pour occuper la partie la plus élevée de la plaine. Le roi déploya son armée au midi, vis-à-vis d’eux, ayant dans le dos le soleil, qui était, ce jour-là, plus ardent que de coutume. Avec l’aide de l’évêque élu de Senlis, il la rangea sur une seule ligne d’environ 1 000 pas de longueur. L’ordre de bataille des Français était le suivant : A la droite, que commandait le duc de Bourgogne, étaient les hommes d’armes et les milices de la Bourgogne, de la Champagne, du Soissonnais et de la Picardie. Au centre, autour du roi et de ses chevaliers, devaient se masser, au fur et à mesure de leur arrivée, les communes de l’Ile-de-France et de la Normandie, rappelées de la rive gauche de la Marcq ; à la gauche, sous les comtes de Dreux et de Ponthieu, étaient les milices du Perche, du Ponthieu et du Vimeu. L’armée française n’avait aucune réserve, si ce n’est les 150 « sergents d’armes » du roi, préposés à la garde du pont de Bouvines et à la surveillance des bagages laissés au hameau voisin de l’Hôtellerie. Quant à l’armée des alliés, son ordre de bataille dérivait de son ordre de marche même : la colonne de droite (le corps de Renaud de Boulogne et les Anglais de Salisbury) était devenue l’aile droite, s’étendant vers la Marcq ; celle de gauche (les Flamands du comte Ferrand), l’aile gauche, en avant de Camphin ; enfin le centre restait formé par les Allemands d’Othon, de sorte que l’Empereur se trouvait face à face avec le roi de France. Les armées demeurèrent ainsi en présence pendant quelque temps, n’étant séparées l’une de l’autre que par un court espace. Autour de Philippe se pressaient les plus vaillants chevaliers de l’armée française, Guillaume des Barres, Galon de Montigny, Pierre de Mauvoisin, Barthélemy de Roye, Étienne de Longchamp, Guillaume de Mortemart, Guillaume de Garlande, le jeune comte de Bar, et d’autres encore. Derrière le roi s’était placé Guillaume le Breton, son chapelain, à qui nous devons une curieuse relation de la bataille. Le Breton, de concert avec un autre clerc, ne cessa de chanter des psaumes pendant tout le combat, bien que sa voix, nous apprend-il lui-même, fût souvent entrecoupée par des larmes et des sanglots. La bataille s’engagea un peu avant midi, à la droite des Français. Ceux-ci envoyèrent un corps de 150 gendarmes pour escarmoucher avec les Flamands, qui n’eurent point de peine à l’emporter tout d’abord. Mais le combat fut bientôt